Tu veux voir mes n*chons ?

En cas d’urgence, appeler Tistou et toucher terre

La petite étoile à la place du i c’est pour caresser les algorithmes dans le sens qui leur plaît.

Lundi, 11 h 45.

Le soleil éblouit, il fait toujours trop chaud pour un début octobre. Je pousse la porte en Birkenstock et en plissant des yeux avec seulement mon portable à la main. La voix de ma fille m’arrive de l’étage :

-Tu vas où maman ?

-Je vais photographier des poteaux.

Dans un monde idéal, cet échange n’aurait pas eu lieu. Ma fille serait en cours de maths, notre maison aurait été reliée à la fibre en même temps que ses copines il y a trois ans et je n’aurais pas besoin de consacrer des jours de boulot à assembler un dossier pour le Défenseur des droits. Je ne tremblerais pas d’avoir été témoin fugace d’une interpellation sur le quai du métro, depuis ma rame en sens inverse. Deux ou trois CRS en casque et bouclier faisaient face à une poignée de jeunes filles dos au mur, pendant qu’un de leurs collègues embarquait une minette dans l’escalator, bras tenus dans le dos. Mon cerveau a eu du mal à accepter ce qu’il voyait, et ne s’en est toujours pas remis.

Pourquoi ?

Pourquoi poursuivre des gamines sous la terre, descendre trois étages tout harnaché de lourd et d’encombrant ? La station de métro de Gare d’Oullins, juste après la traversée du Rhône, est très profonde. La vision de ces chevaliers de l’Apocalypse m’a glacée de frissons échappés de photos en noir et blanc d’un passé pas si lointain, de visions d’un futur trop possible trop proche.

Deux jours plus tôt, ma fille m’avait appelée à 8 h 10, car elle ne pouvait pas rejoindre sa salle de classe. Elle est rentrée à la maison peu après, l’établissement ayant fermé. Le personnel et les élèves de ce lycée, pourtant privilégié sur bien des plans, pâtissent de conditions de travail difficiles, entre surcharge d’effectifs, sous-vêtements thermiques l’hiver et éventails au printemps. Ma fille s’inquiète de ne pouvoir suivre ses cours, redoute les émeutes. Alors qu’elle parlait avec elle au téléphone, une de ses amies a été effrayée par l’irruption de jeunes poursuivis par des CRS dans les étages de son immeuble. La fermeture du lycée, prolongée demain, me rassure : entre casseurs et Rambos officiels, je crains pour sa sécurité. Pourtant cette dernière semaine, l’équipe de direction, les professeurs, les associations de parents se sont mobilisés avec efficacité et bienveillance.

Je soutiens les revendications des lycéens, j’admire leur courage, condamne les violences toujours stériles et la répression policière inadmissible.

Et j’ai peur.

J’ai peur des décisions politiques absurdes et dangereuses. De ces assis, comme les appelait Arthur Rimbaud, qui depuis leurs fauteuils en velours, choisissent de piquer l’argent des pauvres, des écoles et des hôpitaux. Quand ils descendent dans les tréfonds de la terre pour brutaliser des gamines à tresses, est-ce qu’ils remarquent, éparpillés au sol, piétinés par leurs rangers, les débris de l’intérêt général ?

J’ai peur du soleil qui mitraille.

J’ai peur pour les arbres, les animaux, la planète. Pour les humains gouvernés par un nombre limité de prédateurs dangereux, motivés par la cupidité et l’appât du pouvoir, qui oublient que c’est une responsabilité, pas une récompense à consommer sur canapé. Un boulot à la journée. Un honneur à mériter, chaque seconde.

J’ai peur de l’IA qui vole mon travail.

J’ai peur de la préménopause et de l’incompréhension associée. « C’est votre corps qui vieillit. » m’a dit une soignante. Vlan. Vous voulez l’autre joue ? Une autre m’a conseillé de faire un bilan hormonal. Pour vérifier que j’ai encore mes règles ? Vraiment ?

Tous les repères chavirent.

J’ai peur et surtout je suis triste et en colère.

J’ai envie de hurler mais l’avocat-gourou de la communication, Jefferson Fisher, conseille de toujours introduire sa réponse par une respiration. Alors soit, inspirons. Et échappons-nous dans une réalité parallèle.

Le week-end dernier, je souhaitais voir La vie d’une femme samedi au cinéma. Notre emploi du temps a préféré programmer notre sortie au vendredi et nous sommes allés voir Pressure, une belle surprise. Une salle d’art et essai présente l’avantage, outre la sélection de films et le prix, du nombre limité de salles (une) et de séances qui encourage à découvrir des films que nous n’avions pas sélectionnés en première intention.

Dans une scène centrale de l’histoire, en plein suspense météorologique sur la possibilité du débarquement des alliés en Normandie le lendemain, les grands chefs militaires, chargés de l’organiser dans le plus grand secret, assistent à la messe dominicale. Des hommes en uniforme chantent, soldats d’un côté, prêtre de l’autre. La caméra sort de la chapelle et cadre le terrain où tout ce petit monde puissant est planqué : une élégante demeure de style Downton Abbey, une chapelle blottie contre un arbre, des prés bordés de forêts.

Le réalisateur insiste sur le contraste entre tension intérieure et paix bucolique extérieure. Mais c’est le choc symbolique de ces coexistences à une échelle de temps géologique qui m’a frappé. La douceur horizontale d’un paysage domestiqué à laquelle l’orage rend son caractère sauvage et la raideur verticale d’hommes identiques, sanglés de grades et de règles. Ce dimanche matin de juin 1944, la contradiction entre l’Église et l’armée se résout dans l’exclusion des femmes, la claustration, les règlements et les rites, tout ce qui permet de supplanter le règne animal et d’effacer le lien à la nature.

Sur la Terre, autrefois, il n’y avait rien, rien sauf la vie qui suivait le cours des ruisseaux, les feuilles qui poussaient et les papillons qui volaient. L’homme a érigé des murs, des lois et des codes rigides pour s’en démarquer, se persuader qu’il joue un rôle autrement important. Sa mise en scène dérisoire n’aura qu’un temps. La pièce de théâtre achevée, il baignera dans le sang qu’il a lui-même fait jaillir. Le rideau de feuilles et de papillons se refermera en douceur. En douceur, les peupliers crèveront les trottoirs. L’herbe, si elle peut, effacera leur empreinte, le vent couvrira leurs traces de sable.

Dans ma réalité parallèle, Tistou, du conte pacifiste de Maurice Druon, partage son superpouvoir avec les lycéens qui font pousser des fleurs avec leurs pouces dans les canons des fusils.

Dans ma réalité parallèle, on ne lynche pas un auteur sur la place publique parce qu’un outil gavé à la création humaine a décidé que son livre avait été écrit par ledit outil. Cet été un professeur de Cambridge, accusé de plagiat par un autre professeur licencié quelque temps auparavant par l’université prestigieuse, a été la cible de violences en ligne. Il a démissionné, avant d’être, peu après, retrouvé mort chez lui. La caisse de résonance maléfique des réseaux sociaux permet à la malveillance d’un seul de pousser au suicide.

Si l’IA, imposée à notre corps défendant, jette le doute sur tout, et par conséquent fait le jeu des dictatures alentour, personne ne semble remettre en cause ni le doigt qui accuse, ni son intention. C’est terrifiant. La confiance excessive accordée à des outils devrait inspirer notre méfiance. Le serpent, en se mordant la queue, étrangle.

Dans Le Monde, une philosophe propose, pour sécuriser le lien entre écrivains et lecteurs, que les auteurs apposent une déclaration « J’ai écrit les pages de ce livre, dont je suis l’auteur ». Passons sur le pléonasme peu heureux. Quelles limites fixe-t-on à l’honnêteté de l’expression ? Qu’en est-il des livres signés par des people mais écrits en coulisse par des prête-plume ? Des maris, des Willy et des Scott Fitzgerald, qui s’approprient les manuscrits de leurs femmes, des Colette et des Zelda ? Bien avant l’IA, le plagiat commençait souvent à la maison. Lisez Les grandes oubliées  de Titiou Lecoq. Mon regard sur les « grands écrivains » a changé et des piédestaux ont vacillé.

Depuis le petit bout de ma lorgnette, mon écriture nourrit des IA qui volent consciencieusement mon travail. Quand vont-elles s’attaquer aux vrais besoins : nettoyer les façades de placards de cuisine, les escaliers et les toilettes ?

Je vis dans un monde parallèle, à la naïveté satisfaisante, comme a dit une céramiste à l’atelier l’autre jour en parlant à une élève de sa sculpture (« Arrête-toi quand tu obtiens une naïveté satisfaisante. »). Mais ça fissure de toutes parts. Le monde s’emballe comme le bus de Speed et projette des lances. Les mots sont dénués de leur signification, la société s’antagonise. Les fous aux commandes n’ont plus besoin de la pensée, armés de l’IA, du pognon, et des fusils, ils repoussent les artistes dans les marges précaires. Ils les méprisent et pourtant dérobent leurs créations. La première action des tyrans n’est-elle pas de supprimer la culture et brûler les livres ?

L’art, comme le peuplier, effraie.

Une respiration, il a dit Jefferson. Une respiration.

Je suis une artiste et je ne pourrai pas payer mon EHPAD. Je me sens de plus en plus étrangère à cette société. Alors, permettez-moi de vous poser des questions.

J’ai saisi le Défenseur des droits, combien de temps va-t-il garder son poste ?

Être contre la loi est-ce être hors la loi ?

L’anarchisme est-il un projet de vie compatible avec le jardinage ? Avec le thé matcha ?

Vous avez 4 heures.

SANS IA.

Pendant que vous planchez, j’avance sur mon dossier concernant le déploiement de la fibre entre le poteau devant chez moi et, à dix mètres, notre façade. Je consulte le site de l’entreprise qui a signé un jour, quelque part, avec un obscur représentant de l’État, un contrat de délégation de service public ou quelque chose d’approchant et ne s’embarrasse pas de ses engagements. On me demande de cliquer là pour « vérifier que je suis humain ». Soupir. Je clique. L’impatience doit être une preuve d’humanité suffisante. Je clique aussi sur la ligne : nos réseaux / internet-fixe / comment avoir fibre. Mon écran m’annonce que « Ce site est inaccessible. Impossible de trouver l’adresse IP du serveur de réseaux.xxxx. Voici quelques conseils : vérifier la connexion. »

Une respiration, il a dit Jefferson. Une respiration. Une autre.

Assez de mes démêlés fibresques avec un fournisseur coloré.

Sur l’autre rive de la désespérance, je dégringole en éclats de rire jaune dans le rose d’octobre avec une bouffée de tendresse pour les copines en traitement.

Pour toucher terre, je crée en 3D, avec les mains, des pièces uniques que l’IA ne me volera pas. Les idées foisonnent et infusent l’argile de vérité. Je propose un événement minuscule et génial dont tout le monde se fout. Quand je serai grande, je serai maîtresse de couleurs et de terre et je rendrai le sourire aux gens.

Je fabrique des tasses-nichons. J’en ai tout un cheptel qui sèche en attendant la cuisson. J’ai demandé à ma fille écossaise de minuscules bonnets de Noël au crochet. (Z’avez la ref ?) On s’est marrées. Ça fait un bien fou de rigoler avec personnes qui n’idolâtrent pas le profit et aiment la vie.

Le vendredi au marché, de part et d’autre de carottes terreuses et de pommes de terre non traitées, avec mes maraîchers préférés on blague. (S., je te salue d’une bise).

Je ne résiste pas, je tends à S. mon portable.

« Tiens, tu veux voir mes nichons ? »

2 thoughts on “Tu veux voir mes n*chons ?”

  1. Tu es capable de tout Estelle:de faire pleurer ,de faire rire.Tu t’inquiètes pour les jeunes avec raison ,moi aussi. Le monde est fou grâce à nos hommes politiques, incompétents,uniquement intéressés par l’argent et le pouvoir.A bientôt.Big northwinds.Dany

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