Votez.

Vacances en France, retrouvailles et soirée électorale

La Côte d’Azur tient ses promesses.

Les parfums nous mènent par le bout du nez. Soumise je cède, de l’eucalyptus au jasmin rose, de l’oranger en fleurs au pittorsporum, du romarin au thym de la garrigue à cette plante collante et camphrée qui me rappelle les étés au bord de la mer de mon enfance. La glycine me suit partout.

Les aiguilles de pin crissent sous les pas et embaument la montée vers le fort. Le maquis de cistes et d’euphorbes rappelle celui de la Corse, là-bas au fond, où la mer et le ciel se répondent dans des harmonies de bleu ou de plomb, où l’horizon apparait ou s’efface sous les coups de pinceau de la lumière.

Assise sur la terrasse, je porte deux paires de lunettes l’une sur l’autre de vue et de soleil. C’est l’heure grise. Un merle chante. Un outil de chantier martèle. Le vent fait claquer les stores, emmêle les cheveux et emporte les voix.

Une mouette chasse un rapace qui s’approche de son nid, un pic vert piaille et sort d’un buisson en flèche. Une buse attrape entre ses serres une grosse sauterelle qui venait d’atterrir, vrombissante, dans les boutons d’or. Hier soir quand j’ai fermé les volets, un gecko m’a frôlée en tombant. Mes filles tressent des couronnes de pâquerettes.

Dans cet air doux et parfumé, entre des villas de la Belle époque au charme suranné, je pardonne leur raideur aux palmiers et aux oiseaux de paradis. Pas aux immeubles. Mais bien sûr chacun veut sa part de vue paradisiaque.

Comment résister à la baignade quand le soleil chauffe les galets ? Le premier contact avec la mer fait rentrer le ventre et hausser les épaules. Comment sortir d’une eau transparente même fraîche ?

Nous faisons une cure de beauté et de nature sauvage dans ce territoire densément construit. Une cure de France. Chez Picard, mes filles prennent des selfies avec leur pizza préférée.

Mon mari travaille dans le bureau. J’écris face à un paysage à couper le souffle, la mer calme aujourd’hui lèche le cap Ferrat. Le phare se tait jusqu’à la nuit où il nous guidera vers la terrasse pour écouter les grenouilles de la maison du dessous, les étoiles et la lune. Avez-vous remarqué comme la nuit, les parfums de fleurs se renforcent ?

Quelle joie d’entendre l’accent méridional chantant. Celui qui me fait retrouver le mien. Celui qui entendu à Paris me fait monter les larmes aux yeux. Mais dans ce territoire prisé des étrangers, ça parle anglais, américain et italien. A Beaulieu, on entend du russe. Sur les panneaux, tout est traduit en cyrillique, sauf l’affiche de soutien à l’Ukraine sur la vitrine du petit casino. L’Ukraine, vraiment peu présente à Nice par rapport à Mainz. Nous n’avons dû la croiser que dans la librairie où j’allais faire des stocks.

C’était après ma séance de coiffeur, avant les courses chez Monoprix. Vous connaissez ma sainte trinité des vacances à la maison : bouquins / coupe / shopping.

J’ai confié ma tête à un artisan avec vue sur mer, et me suis laissé convaincre de faire un balayage.

-Mais j’ai pas le temps, toute ma famille m’attend…

Ils ont patiemment attendu. Moi aussi. J’ai mijoté sous une cape, des papillotes de plastique, un casque chauffant et mon masque.

-Vous gardez le masque, vous.

-Oui je suis formatée à l’allemande. Ça fait qu’une semaine qu’on a le droit de l’enlever, et personne ne le fait.

(Entre cet épisode et aujourd’hui, j’ai abandonné le masque, en bonne Française).

Epreuve du miroir à main :

-Ça vous plait ?

-Oui oui.

Pour une fois c’est vrai.

Voilà le moment que je redoute : payer devant la haie d’honneur des employés du salon autour du comptoir. Epreuve du pourboire. Avec moi les gars, désolée c’est mort. En France je ne sais pas faire. Glisser un billet ou une pièce dans une poche ou une main, je trouve cela humiliant pour la personne qui reçoit. En Allemagne je sais faire : on annonce le montant qu’on veut payer, même par carte. Il n’y a pas de geste dérobé.

Allez zou. Reprenons là où je vous ai quittés la dernière fois.

Nous sommes bien arrivés à Nice, dans la nuit, secoués par les rafales et avons changé de saison en une heure et demie.

A l’aéroport, ma fille ado s’est fait contrôler sa valise.

-Mettez-vous de côté. Vous êtes étudiante ? Ouvrez votre valise. La police arrive.

(Avec un uniforme et en allemand ça fait peur, même quand on est adulte).

Je surveille à distance, mon mari la rejoint tandis que deux types avec gilet pare-balles, pistolet et toute la quincaillerie à la ceinture jettent un œil aux bricoles d’une ado. Au scan, ils avaient repéré un objet volumineux suspicieux.

Un livre.

Je vous avais prévenus : les Mayençaises qui lisent sont dangereuses.

Librairie Masséna

Premier tour des élections présidentielles. Soirée électorale.

Nous avons voté par procuration à l’Institut Français de Mainz (merci copine !). A vingt heures, nous attendons avec appréhension les résultats dans cette leçon de citoyenneté pour nos filles. Leurs commentaires ouverts sont intéressants : elles ne connaissent de la politique que la théorie apprise à l’école et discutée en famille lors des dernières élections allemandes. Nous n’avions pas le droit de voter pour le chancelier, mais pour les européennes et les municipales oui. C’était une expérience très intéressante de faire des croix (combien ? où ?) sur un drap de lit dans une ambiance plus décontractée que dans un bureau de vote français.

 Les candidats se succèdent à l’écran. Un ami anglais se lève et quitte la pièce :

-C’est pas intéressant.

A chaque nouveau visage, ma plus jeune demande :

-Et lui / elle c’est une bonne personne ?

Oui, si c’est un parti modéré. Non si c’est un populiste extrémiste. Lui / elle c’est un (e) journaliste.

Ma plus grande a étudié les programmes reçus à Mainz, nous lui avons appris à décoder le vocabulaire séducteur et fallacieux.

Quand celle que nous nommerons la blondasse arrive à l’écran, je n’arrive pas à écouter. J’ai envie de vomir. Ma fille dit :

-C’est la seule qui sourit.

Et pour cause.

En avril 2002, le premier tour des élections avait eu lieu pendant que j’étais en vacances en Corse. Je n’avais pas fait de procuration. Jeune et idiote, je ne me sentais pas concernée. Ce serait sans doute comme toujours un duel entre la droite (modérée) et la gauche (modérée). J’ai écouté les résultats à l’autoradio de la Toyota, sur une petite route. Je n’ai plus jamais raté d’élection.

La présence de l’extrême droite au deuxième tour se normalise. Quelle horreur. Les gens n’ont-ils aucune mémoire ?

Je ne veux rien savoir de son programme, je ne regarderai pas le débat qui n’en a que le nom. En consultant d’autres infos j’ai vu qu’elle voulait gouverner par référendum. Ben voyons. Court-circuiter les institutions, agir anticonstitutionnellement (yes, je l’ai placé). Augmenter encore le pouvoir présidentiel. Glisser vers un régime autocratique.

C’est sûr on n’en a pas d’exemple de référendum catastrophique autour de nous. Le Royaume-Uni ne se mord pas du tout les doigts depuis le Brexit. Et les dictateurs on ne sait pas non plus comment, insidieusement, ils arrivent au pouvoir. On ne l’a jamais vu.

Hier sur France Inter j’ai entendu que plusieurs états américains reviennent sur le droit à l’avortement. Cette glissade collective de ‘’l’Ouest’’ vers le chaos donne l’impression de caprice d’enfants gâtés. Quoi tout n’est pas parfait ? La baguette magique n’existe pas ? Alors cassons tout. Quand on frôle une civilisation équilibrée, quand il semble que les Hommes ont enfin compris qu’attaquer son voisin ne sert à rien, y’en a qui s’ennuient.

Ils tirent dans le tas.

Putain.

Votez Macron. Même si vous ne pouvez pas le voir.

S’abstenir c’est faire le lit de l’extrême droite.

Votez pour la démocratie.

Je me suis plantée dans mon article précédent, j’ai dit que je n’avais jamais vu de dictatrice. Y’en a une qui se prépare pour notre usage exclusif.

Le bruit de bottes glacent tout le monde, pas juste l’étranger, celui qui ‘’dérange’’. Même l’électeur qui se croyait l’élu, du bon côté de la barrière. A Marineland tout le monde dansera avec des ballons sur le nez. Dans des cages.

Savez-vous que la ville de Mainz se frotte les mains ? Avec les taxes versées par BioNTech, elle a touché la poule aux œufs d’or. Dans la presse les articles fleurissent : comment utiliser cette manne ? Le laboratoire a été fondé par des chercheurs turcs. Des immigrés.

Aujourd’hui le monde entier les remercie.

J’ai un faible pour Emmanuel Macron : il ressemble à mon petit frère. L’autre jour quelqu’un lui a demandé un selfie. A la fête de famille le week-end dernier un invité m’a dit :

-Il ressemble à Macron ton frère, j’étais encore avec lui la semaine dernière, c’est frappant.

J’ai aussi un a priori positif pour un homme qui épouse une femme plus âgée, qui ne profite pas du tremplin du pouvoir pour se barrer, casqué ou non, dans les bras d’une actrice. Un homme raisonnable et fiable donc, qui ne demande pas de croire au père Noël et se bat pour l’Europe unie.

Depuis que je regarde la politique française avec un œil infiltré sur la politique anglaise et un regard extérieur et comparatif, je vous le dis : avant de casser l’imparfait, jeter un regard par-dessus la frontière. Sous les pieds méprisants du cirque de BOJO, l’herbe pourtant bien arrosée est nettement moins verte. C’est quand on la perd qu’on se rend compte de la chance qu’on avait.

Nous sommes venus jusqu’ici pour des fêtes de famille. Avec des cousines égarées depuis des années, trop d’années, nous nous sommes tombées dans les bras, en pleurs. En rires.

-Regarde-nous comme des godiches ! On a le mascara qui dégouline.

Tant pis. Je m’en fous. C’est bon de tenir ceux qu’on aime dans les bras, on aurait presque oublié, fichue pandémie. Dans l’assemblée endimanchée, quelle importance les yeux de panda quand on a des étoiles dans le cœur ?

Quitter le bord de mer pour une journée volée avec un autre bout de famille pour un pique-nique dans la garrigue. Entre les pins, ne pas chercher les traces de son enfance. Ne pas se dire que les générations ont glissé et que les parents aujourd’hui c’est nous, que ma cousine a bientôt l’âge de ma mère à son départ. Bien regarder les présents pour ne pas penser aux absents. Casser quelques tiges de thym en fleur pour la tisane de nos enrhumées. En partant, laisser des petits bouts de cœur avec chacun.

Sur la piste de cailloux blancs, conduire lentement, faire un écart dans le bas-côté pour ne pas déranger une partie de boules.

Oublier le compte à rebours vers le nord.

PS : Puisque nous sommes à Villefranche-sur-mer, je ne résiste pas à vous parler d’un de mes films fétiches dans lequel une scène y est située : An affair to remember de Leo Carey (Elle et Lui), avec Cary Grant of course. Fait orginal, c’’est un remake de 1957, par le même réalisateur, Leo Carey, de Love Affair (1939).

C’est un des deux films qui ont inspiré Sleepless in Seattle (Nuits blanches à Seattle). L’autre, The courtship of Eddie’s father (Il faut marier papa) n’est pas mentionné, coquine de Norah Ephron.

(Je n’ai pas trouvé de lien gratuit sur internet qui ne soit pas en .ru.)

PPS : Je n’aime pas faire de politique ici, mais certains sujets trop graves emportent mes doigts.

Cherche garde-fou

Retour de vacances en France, sidérée par l’actualité.

Lyon, hôtel de ville

J’ai la gueule de bois.

J’aurais pu vous raconter mon escapade à Koblenz avec mon amie d’enfance de Köln. Mais c’était il y a un siècle. Inscrite sur des cadavres, elle semble anodine.

Ça se bouscule et ça cogne dans la salle de bains juste en dessous : les filles tentent de donner à Gaïa sa deuxième douche de l’année (youpi !). Le lave-linge ronronne, avec la première d’au moins 200 lessives aujourd’hui. En rangeant la valise, mes pensées se sont envolées, comme à leur habitude. Vraiment c’est dommage que Monop ne livre pas à l’étranger. J’ai vu en passant à Lyon des chemisiers qui me plaisaient bien. Tient le plant de cardamome, au parfum de cannelle, a les feuilles toutes enroulées, il a dû faire chaud derrière la fenêtre pendant notre absence. (Le trempage n’a pas suffi à tout récupérer). Pourvu que l’œil de ma grande dégonfle sinon je devrai appeler le pédiatre. Oh les jonquilles miniatures sont écloses et les crocus sont sortis ! Un peu décevante la couleur (pas ceux de la photo).

Le soleil nous a accompagné, hier lors de notre traversée de la Bourgogne, de la Lorraine et du Palatinat. Merci à lui de s’inviter quand même. Les yeux pleins de lumière, le dos libéré par mon ostéopathe lyonnais (yes !, lui au moins ne fait pas de papouilles), j’ai rechaussé mes pantoufles (Birkenstock s’il vous plait) pour m’asseoir à mon bureau. Après une grosse semaine de vacances en France, le quotidien reprend.

C’est Mardi-Gras dans un carnaval de silence.

Tout va bien.

Pourtant, sans avoir bu une goutte d’alcool, j’ai la gueule de bois.

Encore une fois la normalité a changé de goût.

Les unes des journaux ont basculé.

Comme une impression de déjà lu, déjà entendu, déjà pensé mais comment n’ont-ils rien vu venir ?

Sur les pistes du Grand Massif en Haute-Savoie, nous avons skié, dans un coin que j’aime depuis longtemps, logés dans un gite au fond d’une impasse, où un ruisseau chante au pied du chalet, et où, frissonnants, nous avons sentir les étoiles exploser la nuit. Au retour, nous avons fait un détour par Lyon, histoire de croiser pour la première fois depuis trop longtemps des proches éloignés. 

Sur le télésiège de milieu d’après-midi, plusieurs fois, m’a été confié un petit skieur niveau Flocon. Les groupes de gamins sont éparpillés avec des adultes pour les remontées. Toujours je blague avec eux. J’adore les enfants de ces âges, déjà autonomes, encore innocents. Leur spontanéité me rafraichit pour plusieurs heures.

Joshua 7 ans était penché sur le garde-fous :

-Comme je me suis mangé ce matin ! paf au changement de neige ! Hier c’était un record. Cinq chutes. Aujourd’hui juste une.

-Euh, recule-toi un peu. Tu viens d’où ?

-J’habite à Toulouse, il a fallu 7 heures pour venir, ça m’a gaspillé une journée, mais bon c’est comme ça.

C’est comme ça. Fatalité souriante.

Une blondinette à lunettes sous un casque blanc m’a répondu avec une bouche armée de deux incisives toutes neuves.

-Ben, j’habite à Juvisy. Tu connais Juvisy ? Sur les télésièges, y’a toujours quelqu’un qui connait un ami ou un cousin à Juvisy.

– Non, moi à Juvisy, je ne connais que toi.

-Avant j’habitais dans un pays très chaud, à Riad.

-Ah ? Tu faisais quoi là-bas ?

-Y’avait la piscine chaude le matin et le soir et des serviteurs pour nous donner ce qu’on voulait. Même les bébés ils pouvaient commander un biberon dans le jacuzzi.

Vu de la hauteur de son regard espiègle, le tableau me fait sourire. Elle est attachante cette gosse. J’aime me faire des amis de tous les âges, surtout ceux qui n’ont pas encore appris à tricher, et ceux qui ont renoncé. J’imagine la tête de sa mère : “Vous pourriez me donner votre adresse mail, c’est pour échanger avec votre fille elle est extra !” Et pourquoi pas après tout ?

La fraîcheur naïve est une denrée si précieuse.

Ce matin je me suis inscrite au cours de poterie à la VHS (Volkshochschule, équivalent de nos MJC). Après 18 mois sans terre sous les doigts, j’espère que cette fois ça va marcher. Après la fermeture pendant les confinements et les travaux pour ouvrir une fenêtre dans la salle pour l’aération obligatoire (mes filles se caillent en cours), personne ne s’était réinscrit. Les cours, segmentés en cinq à sept séances, sont calés sur les périodes scolaires. A chaque vacances il faut se réinscrire. Mes collègues, pour la plupart âgés, craignant covid et courants d’air, ont renoncé à sortir de chez eux. En janvier, j’étais la seule inscrite et le cours a été annulé. J’ai hâte de sentir la terre humide et souple au creux de mes paumes, et de récupérer mes pièces cuites (un poivron, un petit garçon qui joue à cache-cache derrière un arbre). Je reverrai M., dame très chic aux cheveux blancs courts, née en 1935 à l’est de l’Allemagne, qui m’avait raconté l’exode de sa famille (à l’âge de Joshua) dans la neige pendant la guerre.

Je ne comprends pas.

Je n’ai jamais compris.

L’Histoire regorge de civilisations très évoluées évanouies.

Pourquoi les hommes ont-ils la mémoire si courte ? Pourquoi se laissent-ils berner par des monstres pour leur dérouler un tapis rouge ?

Hypnotisés. Sidérés. Abasourdis.

Le virtuose de la malveillance ne court pas les rues. Comment imaginer la méchanceté pure en quelqu’un d’autre ? Comment, quand on est ni bon ni méchant comme écrivait Prévert, comment imaginer derrière des traits si proches des nôtres, le règne exclusif de la cruauté ?

J’ai hélas connu la perversité sur le plan intime. Le monstre est charmant avec l’entourage, il envoûte, séduit, fait rire. Quand j’ai su mettre des mots sur ce qui m’arrivait, personne, à part une amie qui m’a sauvé la vie, ne m’a crue. Les traces que le monstre laisse de son anormalité ne font sens qu’a posteriori : pas d’amis, aucun geste gratuit, mensonges, manipulations. Il encercle sa proie.

Peu à peu le couteau sous la gorge, le visage sous les coups de pied, mon regard a basculé : d’adorant il est devenu terrorisé. La personnalité à laquelle je n’avais trouvé au début aucun défaut ruisselait de venin. J’ai compris. Les accusations qui m’étaient adressées me permettaient de décoder les coups fomentés. Pour soupçonner, il faut avoir l’idée soi-même. Pour se protéger, tendre un miroir.

Ma naïveté en a pris un coup. Puis un autre. J’ai retenu. Toujours vérifier la cohérence entre paroles et actions. Je ne me laisserai plus berner par le charme pervers. Enfin j’espère.

La bouche collante, le doigt dans le pot de confiture, l’enfant de trois ans répond les yeux dans les yeux, non ce n’est pas lui. Il prend, il jette selon son bon vouloir. Donne des coups de pied dans la fourmillière et démonte les insectes vivants. Mignon et attendrissant, mais monstre tout de même.

Là l’échelle de la terreur a connu une inflation terrible.

Aucun charme trompeur. Aucune raison apparente. Un mode de fonctionnement qui donne des frissons. Un homme, un seul, terrorise la planète. La fourmillière dans laquelle il tape c’est notre maison.

Pas plus que le cinglé orange, lui non plus je ne peux ni le nommer ni le regarder. Même en photo sur un écran. Lorsque le regard trahit la cruauté extrême, même les caricatures me mettent mal à l’aise.

De quel droit laissons-nous faire ? Comment les psychopathes accèdent-ils au pouvoir suprême ? Où sont les garde-fous (au sens propre) ?

Il nous avait prévenus pourtant :  c’est pour mieux te manger mon enfant.

Quand le grand méchant loup meurt à la fin, toutes canines dehors, le petit chaperon rouge et sa mère-grand sortent du ventre en dansant.

Cherchons chasseur sachant chasser l’inhumanité.

Pourquoi quelqu’un ne va-t-il pas tuer le monstre : un mort contre des centaines, des milliers, des millions ? Le calcul est vite fait. Assassiner les dictateurs… Vaste programme ? Facile à dire ? Cela créerait un précédent ? Un clone du système le remplacerait aussitôt ? Sur la seule base de déclarations d’intentions ? On ne peut pas flinguer tous ceux qui nous dérangent ?

Tous non. Mais un seul ?

Non mais Estelle, c’est quoi ces mots violents ? Est-ce la seule solution ?

Lac Léman vers Vevey

En descendant par la Suisse, un panneau au bord de l’autoroute affichait la silhouette de charlot. Charlie Chaplin a vécu à Vevey au bord du lac Léman pendant 25 ans. Cette riviera entre vignobles et sommets le long d’une presque mer rassurante, évoque une douceur de vivre tentante. J’ai proposé à mes filles de revoir Le dictateur. Pour nous souvenir non pas que la guerre ne sert à rien, ça on sait, mais que le génie, l’intelligence et l’amour existent toujours, même si les médias, monomaniaques, les mettent si peu en valeur.

Que dans les moments graves, le rire est plus que jamais indispensable. Il est temps plus que jamais de sortir respirer une fleur.

Vous entendez ? Non ? Moi non plus. Le lave linge s’est arrêté. Aucun bruit chez les voisins. Elle est russe, il est ukrainien. Ils nous emmerdent régulièrement avec leurs nuits de beuverie dans leur jardin, hiver comme été ; ils ne craignent pas le froid autour de leur feu de camp.

Mais là je tends l’oreille. J’ai presque envie de les entendre à des heures indues sous nos fenêtres.

Leur gueule de bois post-vodka symbole de normalité m’épargnerait-elle la mienne ?

Mr Chaplin, we need you

PS : Il m’est difficile de publier cet article. Si vous le lisez c’est que j’ai cliqué en fermant les yeux.

A nous tous, 2022

Noël ardéchois, crèche provençale, actualité des lettres d’une Allemande expatriée en France il y a 300 ans. Guten Rutsch ! Bonne année !

Bonjour !

Hep !

Léger coup sur l’épaule.

(Etirement)

Tu peux ouvrir les yeux sur 2022.

J’ai laissé filer 2021 une heure plus tôt. Elle a glissé sous la porte de la maison. On n’allait pas la retenir la coquine. Tu les as entendus les explosions vers minuit ? Je croyais que c’était interdit pour la lutte anti-covid. Les pétards m’ont vaguement réveillée. J’ai senti la présence de mes filles entrées souhaiter bonne année à leur mère dans les limbes (et regarder les feux d’artifice par ma fenêtre).

2022 commence d’emblée mi-mai. A notre promenade ce matin avec Gaïa sur le Mainzer Sand (dunes), nous n’avions pas de manteau. La douceur du fond de l’air augure-t-elle de celle des jours ? . Le froid me manque.

T’as pas de résolutions ? Moi non plus. Je n’en ai jamais au 1er janvier.

Quand je veux introduire du changement dans ma vie, je m’y prends tout de suite (surtout quand il y a urgence, du genre : absolument éviter de me pencher en déséquilibre vers l’avant sinon couic, pincement dans le dos). Ou jamais (réduire le chocolat).

C’est la rentrée scolaire, avec son parfum de cahier neuf et de crayons bien taillés qui me pousse dans le dos pour découvrir et essayer. Les calendriers sont une affaire d’organisation collective, une convention pour arriver à l’heure à l’école. Rien d’absolu. Regarde, les Chinois, attendront un mois pour changer d’année. Sous nos latitudes les jours grandissent déjà depuis le solstice.

Tiens un café. Prends ton temps. Je te donne rendez-vous de l’autre côté.

Je sirote une tasse de tisane (appelée Calm and relax : un sachet emballé par mon ado pour sa mère à Noël, entre plusieurs cadeaux charmants fabriqués par elle. Je crois qu’elle essaie de me dire quelque chose). Des coups de marteau résonnent, elle bricole dans sa chambre. Je viens de croquer le premier marron glacé post-gastro (oui, c’est la saison). Mon fils au piano joue en alternance Amélie Poulain et I’m walking in the air (je vais lui piquer la partition) et d’autres morceaux dont j’ignore le titre. Quand il sera reparti en Angleterre (testé avant, après, pendant), la moindre mesure de ces mélodies me fera fondre le cœur.

De retour à Mainz après une échappée jolie en Ardèche d’à peine cinq jours sur place.

Premier trajet d’une traite. Google nous dit : 837 kilomètres en 8h37. Si seulement… En données corrigées des variations saisonnières et des pauses pipi : onze heures. La chienne ne sort que deux fois sur le trajet. Elle est bien sage dans le coffre à côté des grosses valises. Mais ces deux jours en voiture valaient le coup. Apercevoir de beaux paysages, on en a tant rêvé !

Lyon

Longueurs et langueurs d’autoroute. Les genoux dans les dents, à essayer de caser nos pieds entre/ sous/derrière des sacs qui dégueulent. Pourtant nous avons laissé des cadeaux sous le sapin pour le retour. Le coffre de toit est plein. Vous voyagez léger vous ? L’ambiance reste pacifique malgré la réduction de l’espace vital. Quand un estomac se réveille, repérer le sandwich en kit tient du jeu de piste. Trésor ultime dans les tréfonds : la banane écrabouillée. A chaque fois.

Nous avions pourtant réussi à obtenir nos passeports au consulat de Francfort dans les temps. Service adorable, hyper rapide. La dame qui a vérifié nos empreintes digitales me l’a confirmé : oui le Palmen Garten (jardin botanique) en face de son bureau vaut le coup. On reviendra au printemps.

Mais l’Angleterre s’est refusée à nous. Hop elle a relevé le pont-levis et prohibé les plongeons dans l’omicron. Ceux qui passent entre les barreaux de la herse gagnent quatorze jours aux oubliettes. Quatorze jours ? Pour dix jours de vacances ?

Mon fils, dont le semestre a fini début décembre, est déjà en France. Discussions par texto : On ne sait pas ce qu’on fait. Mainz ? Ardèche ? Tu crois qu’en passant par la Belgique ça le ferait ?

-Allo papa, on peut descendre en Ardèche ?

-Dites-moi que je chauffe la maison.

Discussions en famille, négociations.

-Allez venez asseyez-vous. De quoi avez-vous envie ?

-Non non on ne veut pas rester en Allemagne. On a besoin d’un changement. Tu te souviens aux vacances l’an dernier, nous ; on a été bien sages et on est restés. Avec les conséquences que tu sais.

(Vague menace de vague à l’âme prolongé ; prise au sérieux.)

-…

-Des amis ont pris le risque de partir et ça s’est bien passé.

C’est sûr. Un changement d’air s’impose. Les dernières semaines au collège ont été intenses. Les profs craignent-ils la fermeture des écoles et donc une interruption des notes ? Les filles ont besoin d’une coupure. Leurs parents aussi. Oui mais l’Ardèche c’est bien loin. En train ? Non, complet.

Ma plus jeune se braque. Elle veut un noël anglais. Elle ne connait que ça depuis qu’elle est née. Comment faire ? Non en Ardèche y’a pas de sapin de noël. Y’en a jamais eu. Ma mère ne voulait pas tuer d’arbre. Enfants, nous décorions une belle branche morte suspendue au-dessus de la cheminée. Les guirlandes frisaient à la chaleur. A la demande de mes frères et moi, une concession avait été faite avec une brassée de genêts verts. Non, pas de sapin donc. Le clou de la fête dans ma maison d’enfance, c’est la crèche. En terre cuite non peinte, une farandole de santons hauts d’une vingtaine de centimètres, achetés année après année chez un santonnier de Saint-Rémy de Provence. Vous savez, sur la route de Maillane.

Ma mère redoutait novembre. On triche un peu, elle disait, on va faire la crèche. Mon père dit encore qu’elle décorait la longue hotte de la cuisine de la Toussaint à Pâques. De quoi sauter l’hiver à pieds joints et mains occupées. On partait en balade dans la garrigue glaner les accessoires végétaux. Oliviers en touffe de thym, collines de mousses, pierres volcaniques ou fossiles. Mon père sortait l’escabeau pour attraper LE carton dans le placard du haut de l’entrée. Mes frères et moi plongions des mains impatientes dans les chips de polystyrène.  A tâtons nous essayons de reconnaitre notre prise avant de la voir. On fouillait longtemps pour trouver les derniers petits moutons.

Pour nous c’était la fête, et on connaissait la Pastorale des santons de Provence d’Yvan Audouard par coeur. mais aujourd’hui mon argument pour l’Ardèche brille moins qu’un sapin illuminé.

-Mais si tu verras, on fera la crèche.

Elle ne l’a jamais faite. Nous en possédons une faite maison par mon fils tout petit et moi (avec, s’il vous plait, modelé par lui, des accessoires trop souvent oubliés : un doudou et un ballon de foot pour le petit Jésus). Faute de place où l’installer, elle reste planquée dans la remise.

-Promis, au retour, nous concocterons un menu londonien de noël.

Nous nous partageons entre nos deux lieux de cœur. Décembre c’est pour la famille paternelle à Londres. Depuis qu’on vit en Allemagne, nous ne descendons dans le sud de la France qu’aux beaux jours. Ma benjamine se souvient à peine de l’hiver en Ardèche. Finalement, elle se laisse raisonner. Merci à elle.

On a fait la crèche. Mangé des escargots le 24 au soir, comme moi dans mon enfance. Je suis heureuse de leur faire découvrir tout un pan des fêtes. Dans un album pour enfant qui présente les différentes traditions de Noël ma grande s’écrira un index pointé vers les pages : Regarde on les fait toutes ! couronne de l’avent, lentilles, crèche…

Quand on vit à cheval sur trois pays, les traditions et rituels prennent de l’importance. Ce sont des repères. Plus encore pour notre famille sans grand-mère, où à la culture, s’ajoute la continuité de la filiation. Attraper un santon, c’est reproduire le geste de mamie Millou qu’elle ne connaissent pas. A Londres, accrocher les stockings, c’est retrouver un instant l’autre grand-mère. Et cuisiner le Christmas cake, selon sa particulière, communier avec une tante trop tôt disparue. Les absents ne sont-ils pas parfois les plus présents ?

L’âge et la pandémie offrent une conscience accrue de l’impermanence des choses et des êtres. On apprend à profiter de ceux qui ont tenu le coup jusqu’à aujourd’hui, à nos côtés. La covid murmure : souvenez-vous de rester spontané ! Vos plans initiaux sont tombés à la mer du Nord, tant pis. Attrapez toutes les occasions !

Dans ma maison d’enfance, chacun se précipite sur les étagères pour en tirer un Astérix ou un Tintin (en anglais s’il vous plaît, il fallait allier l’agréable à l’utile. A noter que les traductions des Astérix sont excellentes, à chaque lecture je découvre de nouveaux jeux de mots). La grande traversée (The great crossing) sous le bras, je farfouille. Je feuillette. Tiens un recueil sur Colette. Oh et les lettres de la Princesse Palatine ! moi qui l’avais cherché l’été dernier. Ma mère me l’avait mis dans les mains voilà trente ans, séduite par ce franc-parler intelligent et la dénonciation des hypocrisies.

Vous connaissez Liselotte ? Je vous l’avais présentée lors de mon article sur Heidelberg. Elle était la fille du Prince Electeur de la ville, envoyée en France à 19 ans pour servir de deuxième épouse à Monsieur, frère de Louis XIV (et permettre par contrat à la France de revendiquer une partie du Palatinat). Elle avait dû abjurer sa foi protestante. Elle a, écrit-elle, hurlé de Strasbourg à Chalons refusant de quitter son pays.

Installée à la cour avec son homosexuel de mari, elle a porté les enfants attendus. Passionnée de chasse à courre, elle y accompagnait le roi qu’elle faisait rire. Sa liberté de langage, sa bonhommie, peut-être son origine étrangère la préservait des intrigues mais l’isolait. Son regard lucide découd les manœuvres politiques et luttes d’influences, les séductions ambitieuses. Elle les décrit (en allemand) dans ses nombreuses lettres quotidiennes à ses relations outre-Rhin. Un régal à savourer.

Je picore. Tiens, elle est morte en 1722 cette princesse. Un anniversaire donc.

Ecoutez.

(Saint-Cloud le 1er octobre 1687)

… La cour devient si ennuyeuse qu’on n’y tient plus car le roi s’imagine qu’il est pieux s’il fait en sorte qu’on s’ennuie bien… C’est une misère quand on ne veut plus suivre sa propre raison et qu’on ne se guide que d’après des prêtres intéressés et de vieilles courtisanes ; cela rend la vie bien pénible aux gens honnêtes et sincères… SI vous voyiez comment les choses vont présentement, vous ririez bien, mais aux gens plongés dans cette tyrannie, à la pauvre dauphine, par exemple et à moi, la chose il est vrai, paraît ridicule, mais nullement risible.

Ou bien

(Saint-Cloud le 16 aout 1721)

Il n’est pas de mode du tout d’aimer sa femme en ce pays-ci. Mais (..) les femmes en punissent bien les hommes. La vie que tout le monde mène ici est vraiment étonnante.

Les lettres de la Princesse Palatine, jeunes de trois cents ans, le premier blog de femme expatriée ?

Dans une pérennité garante de qualité.

Avant notre temps pressé, seules les créations de valeur traversaient les siècles. Que restera-t-il en 2100 à classer par les Monuments nationaux ? Un opéra Bastille qui dégringole à peine fini ? Et chez les antiquaires, la collection 2014 d’Ikea ?

Que conservera l’an prochain de nos mots trop nombreux jetés dans le vide ?

Tout.

Trop.

Rien.

Les années passent, les préoccupations des femmes et des hommes se ressemblent.

Je ne résiste pas au clin d’œil :

(Saint-Cloud, le 6 juin 1721, 6h du matin.)

… j’avoue que de ma vie je n’aurais pu me décider à faire inoculer mes enfants du moment qu’ils étaient en bonne santé, mais la Princesse de Galles est plus intelligente que je ne l’ai été, tout a bien réussi Dieu merci ! On prétend qu’on n’a pas la petite vérole une fois qu’on est vacciné….

Ici côté vaccin, j’ai réussi à prendre rendez-vous pour ma moins de 12 ans et pour mon booster. J’ai hésité à prendre d’emblée celui pour le 4ème. J’appréhende un peu, le numéro deux m’avait flanquée à terre. Littéralement.

Mais cela me simplifiera la vie. La dernière semaine nous sommes allés deux fois au cinéma (DEUX fois en une semaine !!!!) : en France (Sing 2) et en Allemagne (Spiderman, en anglais). Pour le premier on a contrôlé notre vaccin. (2/2 ? OK.) Pour le deuxième à Mainz, nous avons dû montrer le vaccin, un test tout frais du jour, notre carte d’identité (avec le petit jeu : mais si regardez c’est le même nom – et là j’ai pu frimer avec ma nouvelle au format carte de crédit. Top je ne peux pas la lire sans lunettes.) Et scanner sous le regard sérieux de l’employé l’application Luca de déclaration de présence. Ah oui, on a aussi montré notre ticket de cinoche.

C’est la joie du 2G (vaccinés ou guéris) et 2G+ (idem + test négatif) depuis début décembre (ce qui revient au confinement des non-vaccinés). Dans les débats sur le pass vaccinal français je n’ai pas entendu de comparaisons internationales. Pourquoi les exemples des pays voisins sont-ils si peu utilisés dans les arguments politiques ? Il y a tant à apprendre d’une autre vision des choses.

Plaque d’égout aux armes de Mainz (sans lien avec le paragraphe précédent ;o))

Un autre café ?

Vous pouvez refermer les yeux. Dans les demi-rêves tout semble possible. Alors moi aussi je les referme pour y croire.

Je vous adresse mes meilleurs vœux pour des lendemains qui fredonnent.

Et surtout,

Pour une ronde d’aujourd’hui qui sourient,

Une guirlande de maintenant chantants

Une dentelle de rires fous, parce qu’il y a-t-il rien de meilleur que de rire ?

A nous deux, 2022.

A nous tous, 2022.

Et des fleurs, des brassées de fleurs.

Citations extraites de Lettres de la Princesse Palatine aux Editions du Mercure de France.

PS : Question fondamentale. Dans le dessin animé Sing (Tous en scène), le cochon a un accent allemand. Quelle est son origine dans la version germanique ?

Lignes bleues

Vacances d’automne dans les Vosges, exercice spontané de la diplomatie internationale autour d’un coq en pâte.

J’ai posté ce matin à Mainz une carte postale que je n’ai pas écrite et dont je ne connais pas le destinataire. Elle représente une ville au bord du Rhin où je n’ai jamais mis les pieds. Les lignes au stylo bleu sont signées Jutta.

Jutta je l’ai rencontrée avec son mari, couple au sud de la retraite, dans une auberge aux fins fonds des Vosges. Cheveux blonds et courts, gestes assurés, elle me rappelle une amie américaine. Son mari sous-titre ses blagues d’un clin d’œil. Eux et nous résidons dans les deux chambres occupées, nous nous croisons au petit déjeuner.

Ils ne parlent pas un mot de français, les serveuses pas un mot d’allemand. Personne n’a essayé l’anglais. Au grand dam de mon ado (arrête maman tu me fais honte !), j’ai mis mon grain de sel pour faciliter les échanges internationaux. Ei ? un œuf ? non. (Dommage, les petits déj français, avec baguette beurre et confiture, même maison, même enrichis de charcuterie et fromage local sont bien décevants quand on a besoin de protéines et de pain complet noir – dense, à l’allemande – pour ne pas sentir ses jambes flageoler, son cerveau s’embrumer et l’impatience enfler vers 11 heures. Surtout en randonnée.)

Quand l’occasion s’est présentée, j’ai aidé aux traductions.

Un matin, faute de serveuse visible, l’Allemande m’interpelle :

– Faut-il réserver pour manger ce soir ?

– Je suppose que c’est mieux, oui, si vous prévenez.

L’après-midi, je lis dans la chambre, mes filles et mon mari jouent à Mario Cart dans la bibliothèque (elles ne connaissaient pas, c’est bien, elles ont découvert à peu de frais / risque d’addiction et de bruit à la maison). Quand je les ai rejoints (ils avaient emportés les biscuits du gouter), mon mari me dit : “la dame allemande est passée, elle était en colère, il parait qu’on lui a dit qu’ils ne pouvaient pas manger ici ce soir”. Ça nous semble bizarre… La veille nous avions dîné seuls, face au poêle de faïence, la cheminée comme ils disent en Lorraine, avec un accent que je ne connaissais pas.

Le soir-même en descendant au restaurant, deux tables étaient dressées. Une de quatre, une de deux. Hmmm. Y aurait-il eu un malentendu ? Je partage mon doute avec l’aubergiste.

-Ah mais ils m’ont dit qu’ils voulaient déjeuner à midi. Je leur ai dit qu’on était complets. Oups…Vous pourriez leur expliquer demain matin… ?

Oui je peux. Je l’ai fait. La dame allemande est surprise et déçue.

Au diner, la serveuse qui compte sur mon relais linguistique pour simplifier son boulot me demande :

-J’installe les Allemands à votre table ?

Hein ? (ça va pas la tête ? on est sympa mais bon)

-Non, non, ça va aller.

Quelques minutes plus tard ma fille me dit :

-Merci maman, on va quand même pas parler allemand pendant les vacances.

La serveuse présente le menu du jour et tend vers moi un menton inquiet. Vous pourriez traduire ? Mais oui bien sûr. Coq en pâte. Allons-y pour une explication détaillée. Comment dit-on morilles ? Je ne savais même pas que ça existait comme plat (délicieux). Au dessert, la dame allemande voudrait bien la recette de la tarte au fromage blanc (nous aussi). Je la demande. Personne ne l’aura : c’est un secret.

Jutta m’explique qu’elle a écrit une carte pour souhaiter un bon anniversaire à une personne âgée et a oublié de la poster avant de passer la frontière. Vous pourriez la jeter dans une boite ? Oui, sans problème.

Le matin de notre départ, je le lui rappelle.

-Et la carte ?

-Je l’ai mise sur votre pare-brise.

(Dans un sachet plastique anti-humidité.)

C’est donc fait.

J’ai rempli ma mission de diplomate affectée aux relations franco-allemandes gastronomiques. Quand je pense que ma mère (qui n’avait aucune idée de ce que cela représentait) me voyait avocatinternationale. C’est fait.

Le dernier soir, l’aubergiste est venue nous offrir un pot de confiture maison, en sachet cristal. Aux quetsches, délicieuse. (Je savais que ça vous manquerait si je ne vous mettais pas une petite anecdote de confiote).

Moi qui fais souvent des petits cadeaux spontanés pour remercier des étrangers, ça m’a touché d’être du côté de la réception. Merci madame. Les filles ont eu droit à des barres chocolatées joliment emballées. « Comme elles ont été sages… C’est signe que les parents les ont bien élevées. » Hi, hi… on joue volontiers le jeu de la flatterie. Parfois on doute, hein…

Randonnées dans la forêt, sur les sentiers qui montent derrière l’auberge. GR, un jour vers la droite, un jour vers la gauche. Ou un peu plus loin, par la route qui s’appelle la rue et le chemin de goutte-froide, jusqu’à un sommet et une roche proéminente (j’ai un faible pour les panneaux poétiques). Sandwiches de fromage qui ramollit de jour en jour, carottes qui sèchent, thon qui dégouline. Vertige (pour moi) pour franchir un passage étroit en hauteur.

Entre sapins, bouleaux, mousses et fougères j’ai sauté les pieds joints dans un livre de contes. Allons-nous croiser la cabane des trois ours ?

Dans la queue de la boulangerie, un type m’accoste. “C’est quoi votre appareil photo ? Vous partez en balade ? Vous êtes touriste ?” Euh oui. J’adore papoter à l’improviste, mais quand je ne suis pas à l’initiative de l’échange, j’ai toujours un moment d’hésitation. Il a l’air inoffensif.

-Vous aussi, en vacances ?

– Oh non, nous on habite ici. On a vécu trente ans en Allemagne. On est revenu pour la famille.

J’ai pas osé lui demander la durée initiale prévue pour leur expatriation.

Tendez l’oreille…

L’auberge en demi-pension c’était le calcul pour éviter de faire bouffer à ma famille ma charge mentale. On restera moins longtemps que dans un gite mais pas de corvées courses ou cuisine. Bilan : personne ne peut plus voir ni pain, ni repas riches comme des dimanches midi. (J’ai fait de la soupe de légumes d’urgence.) Et les courses faut bien les faire quand même (rappelez-vous mon obsession avec le vinaigre blanc français, le savon noir, les bonnes sardines, le chocolat à cuire de qualité). Les filles se sont offert Dragibus et Carambars, Paille d’Or et madeleines, pour leurs anniversaires au collège. French touch autorisée, pourvu que les produits soient emballés individuellement.

Le premier gel de l’année s’est posé dans la nuit. Les dahlias du voisin ont cuit. J’ai tendu la main par le Velux pour toucher le givre et laisser une empreinte mouillée sur les tuiles rouges.

Balade en amoureux autour du village pendant que les filles sautent sur le trampoline. Mon mari et moi croisons un petit jeune homme, en short et K-way. Bonjour ! il nous lance avec un sourire qui mange tout son visage.

Je photographie un bassin en pierre où chante une source, puis on rebrousse chemin. On le croise à nouveau. Il entre et ressort aussitôt d’un jardin. Celui aux dahlias cuits.

-Re-bonjour !

-Re-bonjour !

Sans s’arrêter, il indique de la main le jardin dont il sort.

-Ma tata n’est pas là. Je suis d’ici c’est pour ça que je connais tout le monde.

Sourires.

-Vous logez à l’auberge ou au gîte ?

-A l’auberge.

-Y’en a qui disent que le village ici c’est naze. Mais y’a la nature, alors c’est joli.

Bien d’accord.

– C’est la première fois que vous venez ?

-Oui.

-Et ça vous plait ?

-Oui.

-Alors, vous reviendrez !

Simple comme re-bonjour.

Comme un parfum en noir et blanc de Guerre des boutons.

Une leçon de vie pour moi que les devoirs hypnotisent. Refaire si ça me plait. Un médecin me l’avait conseillé. Il faut privilégier les satisfactions comme un devoir. Je lui avais demandé de l’écrire sur une ordonnance. Un mantra pour les jours où la main de l’anxiété m’attrape à la gorge.

Les feuilles commencent juste à tourner. Dans la forêt tapissée de mousses, au milieu des sapins, les chênes rouges d’Amérique sont les premiers à passer du vert au vermeil. Ses glands trapus sont irrésistibles. J’en glisse dans mes poches. Comment est-il arrivé là cet expatrié naturalisé ?

L’Amérique : nous venons d’apprendre que son baptême a eu lieu à Saint-Dié-des Vosges.

Après les expéditions vers les Indes de Christophe Colomb en 1492, Amerigo Vespucci comprend qu’il s’agit d’un nouveau continent. Le Duc de Lorraine passionné de géographie, obtient du roi du Portugal, commanditaire des expéditions, cartes et récit de voyage de Vespucci. Il les confie au Gymnase Vosgien, un groupe d’érudits occupé à redessiner le monde. Sur la Cosmographie universelle (ça jette plus en latin), pour la première fois, le nouveau continent esquissé par la ligne bleue de l’océan Atlantique est appelé America. Féminin comme les autres, et en hommage à Amerigo.

Voilà pour la digression culturelle. De rien.

A part les vitraux de la cathédrale – modernes, liquides et graphiques, Saint-Dié ne nous a pas séduits. Une fois approvisionnés en munster (sous-vide !) au marché, on n’a pas trainé. L’architecture toute d’angles droits gris fait écho aux trop nombreuses nécropoles.

Fuite vers la nature jolie.

Enième tentative pour se faire un thé avec la machine de notre chambre. Elles sont rares en France et en Allemagne, les tea and coffee making facilities, que l’Angleterre met à disposition de ses hôtes. Pourtant c’est bien agréable d’appuyer sur le bouton de la bouilloire pour une boisson chaude, avachie sur le lit. Leur présence ou non dans une chambre d’hôtel est devenue une blague familiale.

Elle marche pas cette fichue machine à capsules (j’ai même pas essayé, j’ai laissé faire mes colocs, je ne parle pas le langage des machines qui font les malignes). Mon mari prospecte dans les autres chambres. Vu le calme, on se sent partout chez nous. Les portes sont ouvertes pour répartir la chaleur. Il revient avec trois gobelets de carton pleins de thé (dans deux ça ne rentrait pas). AIlleurs ça marche ! Il les pose où il peut sur ma table de nuit.

Bouquins, lunettes, stylo, cahier, téléphone en vrac. Je tâche de faire un peu de place, faudrait pas que ça se renverse. Geste maladroit. Pof je cogne un premier gobelet. EH M*** ! Je retire brusquement les objets qui craignent l’eau. Paf les autres basculent. Le thé est par terre, une flaque à mes pieds.

Euh…. Il en reste une gorgée au fond de ce gobelet, tu le veux ?

Dans le mystère de la dernière nuit à l’orée de la forêt, un cerf nous offre son brame guttural.

Retour par Strasbourg.

Devinez ? Missions librairie et coiffeur. J’ai pris deux rendez-vous. Un pour moi et un pour ma plus jeune. Elle souhaite corriger la coupe réalisée par se mère cet été. (T’as vu c’est plus long derrière que devant. On dirait une coupe de garçon.)

Certes.

Miracle, je ressors avec une coupe, une vraie. Comme avant. J’avais fini par renoncer. Me dire que non, ce n’était pas une histoire de style français ou allemand. Que mes cheveux s’émancipaient sans grâce. Que la seule personne qui arrivait à en faire quelque chose je l’avais laissée à Lyon. Eh bien non !

-La coiffeuse égalise et me dit : Voilà, c’est plus moderne hein !

Oui et plus dynamique.

Je hasarde :

-En Allemagne, c’est plus classique les coupes de cheveux…

– Oui y’en a beaucoup qui viennent se faire coiffer ici.

Ah tiens. Je ne précise pas que mes deux dernières coupes étaient françaises. L’une d’elle avec sa collègue lors de l’expédition vaccin.

– C’est quoi votre prénom madame ?

Je note. Je reviendrai. Tous les deux mois – ou disons, quand c’est possible, prévoir l’aller-retour à Strasbourg pour la coupe.

(J’ai demandé : le carré droit est la coupe la plus dure à réaliser même pour un professionnel. Il ne pardonne rien. Et toc.)

Avant de mettre le cap au nord, nous croisons la locomotive-jouet d’un monsieur qui grille des marrons. Impossible de résister. Nous lui achetons un cornet de papier, le plus gros format. Les premières châtaignes grillées mangées vite, trop chaudes, en s’étouffant un peu, brûlent la langue et laissent le bout des doigts charbonneux.

Je les laverai le plus tard possible.

Vivement qu’on en trouve au marché de Mainz, des châtaignes. Provenance indiquée : France. D’où en France Monsieur ? De l’Ardèche ?

Au prochain passage de frontière je complèterai mon stock de bouquins. J’ai apprivoisé les librairies de Metz et Strasbourg. Je sais où aller pour être en phase avec les avis des libraires. C’est tellement bon de flâner dans le parfum des livres et rassurant de repartir avec des promesses de bonheur en papier. Je me shoote bien un peu ici, mais je lis plus volontiers en français et en anglais.

J’ai une question pour vous.

J’ai envie de créer une rubrique lectures dans ce blog, histoire de partager mes coups de coeur et les vôtres.

Qu’en pensez-vous ?

(réponses bienvenues en commentaire)

Être ou ne pas être sympa

Ma théorie de la relativité

J’ai envie de lui offrir un pot de confiture entamé, le seul cadeau maison que j’aie avec moi. Je lui ai parlé dix minutes, je le connais depuis toujours.

Lui, c’est le jardinier-homme à tout faire qui veille sur la maison que nous occupons pour les vacances sur les hauteurs de Nice. Il a une soixantaine d’années, encore brun, pas très grand, avec un T-shirt bleu marine, et un jean usé.

Il est passé comme tous les mardis matin, pour tondre, tailler, vérifier l’assèchement des murs après la réparation d’une fuite d’eau. Nous avons blagué comme on dit en Provence (dans le sens de discuter). Il a un accent chantant, on a parlé du citronnier qui a souffert de la sécheresse, d’une balade qu’il nous recommande sur les baous (montagne), près de chez lui et du restaurant où il faut appeler de sa part et demander une table dans le jardin. Il est descendu à son travail.

J’ai entendu la tondeuse s’arrêter puis il a frappé à la porte.

-Les filles, elles aiment les mûres ?

-Oui bien sûr !

-Vous avez un récipient ? je vais leur en cueillir.

J’ouvre un placard de la cuisine et en sort en grand bol rose en plastique translucide.

– Y’en a plein des mûres, sur la haie.

– Oui elles sont belles. On en a cueilli quelques-unes, les autres sont trop hautes.

– Oh, mais c’est que je fais exprès de les laisser hautes.

Il attrape le bol que je lui tends, fait une petite moue.

– Il est un peu petit… c’est qu’il y en a cette année !

– Vous voulez un verre d’eau ? Vous avez l’air d’avoir chaud.

Il remonte une heure plus tard, transpirant, un sourire jusqu’aux oreilles avec dans le bol une montagne de grosses mûres.

– Oh merci ! un autre verre d’eau ?

– Voui, quelque chose de frais si vous avez. Vous avez pas d’eau au frigo ?

– Eh non.

– Pourquoi ?

– On n’est pas très dégourdis.

Je ris, lui aussi. En fait, on n’aime pas l’eau glacée.

– Du jus d’orange ?

Lui il est au frigo.

Pendant qu’il boit en s’épongeant le front, nous parlons confiture de mûres. Lui il les cueille, et les porte à sa cousine qui les cuit.

– On va en ramasser en Ardèche si elles sont mûres. Et on achètera de la crème de marrons.

– Oh j’aime ça, bien froide, avec de la glace à la vanille. Vous êtes de l’Ardèche ?

Les gens qui me sont sympathiques je ne peux pas m’empêcher de le leur dire.

Ni de leur donner de la confiture de marron. En Allemagne, importé directement en cartons de six bocaux, c’est mon cadeau le plus précieux. Nous l’avons offert aux voisins en arrivant, puis aux nouveaux amis.

Voilà pourquoi après notre bref échange, j’ai envie de lui envoyer la photo du crumble pommes-mûres fait avec sa récolte, et de lui donner un pot de confiture de groseilles faite début juillet. Tant pis s’il est entamé. Il est né de mes mains et de mon cœur.

Je n’ai fait ni l’un ni l’autre. J’ai appris à brider une spontanéité qui part du coeur mais peut être perçue comme bizarre.

Un peu plus tard dans le jardin, allongée dans l’herbe avec un livre sous l’olivier, je pense aux futurs échanges du jardinier avec le propriétaire de la maison.

– Oh j’ai vu la dame. On a blagué. Elle est bien sympa hein !

– Ah ?

Le propriétaire, je le connais bien. Il ne me connait pas. Je le fréquente pour raisons familiales depuis longtemps, mais je n’arrive pas à échanger deux mots avec lui. Nos mondes se tournent le dos. Il parle politique, pendant que j’essaie de dissimuler mon malaise avec les rapports superficiels. Je n’ose pas poser les questions personnelles sur le sujet qui m’intéressent : l’humain.

Dans ce cas précis, je n’arrive pas à percer la carapace. Certaines personnes sont comme ça hermétiques. A se demander si dessous coulent des émotions. Devant eux par pudeur, ou mimétisme, je bloque les miennes complètement. Mes gestes et paroles deviennent ceux d’un robot maladroit. Je tétanise, muette.

Aux caractères opposés s’ajoutent aussi des cultures différentes. L’homme est anglais. Un monde où les émotions sont taboues. Pourtant il fait des efforts. Il a même lu un livre, que mon mari a aussi, un classique du monde anglo saxon, How to win friends and influence people (de Dale Carnegie). Il l’a expliqué à mon fils un jour devant moi. Pour entrer en contact avec quelqu’un il faut lui poser des questions sur sa vie et ses centres d’intérêt.

Alors cet été il a fait ses devoirs et m’a demandé :

– Estelle, comment ça se passe….

J’ai vu son cerveau chercher ce qui pouvait bien m’occuper toute la journée, à part ma famille. D’un coup j’ai senti son corps se détendre, il a trouvé un truc :

– … ton piano ?

– Mon piano bien, merci. Je joue avec ma fille et une amie à quatre mains. Enfin dès que la pandémie nous permettra de nous y remettre.

Depuis plusieurs mois je travaille un nocturne de chopin que j’adore. Mais ça je n’arrive à pas le dire. C’est trop intime.

Ses sourcils se rapprochent, il penche la tête de côté :

– Votre piano, il est où chez vous ?

Euh en plein milieu du séjour. C’est pas comme si on avait un palace avec un salon de musique.

Mais surtout je suis scotchée par la question initiale.

J’adore jouer du piano, oui. Mais mon actualité ce n’est pas ça. Depuis deux ans je me consacre à l’écriture. Je n’en fais pas mystère. Comme ça fait partie de mon parcours pour me rapprocher de mon coeur, je tâche de partager. J’envoie à mon entourage (comme vous le savez ;o) le lien de mon blog dans mes mails de bonne année. Je mentionne même mon travail sur un livre. C’est vrai, avec cet ami je reste factuelle et brève mais je l’ai dit plusieurs fois : j’écris. Je m’attendais donc à une question en rapport avec l’écriture.

Pour se faire des amis et influencer les gens ne faudrait-il pas surtout écouter ?

(Je ne sais pas si c’est indiqué dans le bouquin. Je le lirai peut-être le jour où j’aurai épuisé tous les livres qui me font envie (jamais donc).)

Etre sympa veut peut-être désigner des comportements différents selon les cultures ? Où est la frontière entre avenant et envahissant ? Intéressé et trop curieux ? Respectueux et indifférent ?

Alors sans doute, cet homme a-t-il pu penser de moi, cette dame dans sa maison : Ah bon, elle est sympa ? Vraiment ?

Nous ne sommes que la moitié d’une relation. Nos personnalités s’adaptent à la nature de l’échange. Elles s’enrichissent ou s’éteignent mutuellement.

Suis-je sympa ?

Ça dépend de vous.

Mainzalors.com a 2 ans !

Bon anniversaire à toi qui m’accompagnes,

400 pages, 170.000 mots. Dis donc, on en a des choses à partager…

Et surtout, MERCI !

Merci à vous, mes lecteurs fidèles.

Grandes vacances : notre tour de France – 2

Des Landes à la Côte d’Azur en passant par Montpellier. Puis séjour en Ardèche du Sud, et Autun.

Retrouvailles en pagailles. Séparations à foison.

Nous voilà rentrés à Mainz depuis hier soir. Nous avons fait durer le plus longtemps possible notre séjour français. Le boulot a repris ce matin. J’irai faire les courses après vous avoir écrit. Il me tarde de partager la suite de nos vacances.

Ne bougez pas, je viens vous retrouver où je vous ai quittés : au bord de l’océan.

J’entends votre question. Oui mon fils a pu nous rejoindre après sa dizaine de jours d’isolement ardéchois pour covid sans symptômes. Il a pris le train jusqu’à la charmante ville de Bayonne (aux colombages colorés, comme en Allemagne, et pourtant tellement autres).

Bayonne

Cette escapade nous a autorisé un détour par la librairie de la Rue en pente. Vous savez, dans la rue en pente ? J’adore leurs commentaires sur les bouquins. Cet été ils avaient même consacré une vitrine aux achats à éviter, avec critiques argumentées. Pendant notre sélection de nos prochains compagnons de poche, nous avons aidé un Français installé à Berlin (oui) à expliquer à la libraire le livre qu’il recherchait (il n’avait qu’une photo en allemand). Le manuel d’Epictète de Marc-Aurèle (mon livre de toilettes du bas).

Attraper le grand devant la gare sans se garer. Pardon d’être à la bourre, j’ai essayé deux robes chez Monoprix.

Plage, un peu chaque jour, à sauter dans les rouleaux. Sur la côte landaise, la baignade tient du manège et du trampoline. Le ciel s’offre à 360°. Au loin l’Espagne. Les enfants surfent, chacun à des horaires différents qui changent tous les jours avec la marée. J’ai renoncé à suivre. Ils se régalent. Le banc de sable de la plage sud a disparu, les jours de calme ils doivent partir en camionnette vers le nord pour trouver des vagues.

Ma grande s’est fait une amie suédoise qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Un moniteur du surf surpris de les entendre parler en anglais leur a demandé d’où elles venaient. Ma fille a répondu : « de Lyon. » Ah ? Oui j’avais pas envie de dire que j’habite en Allemagne.

Ah revoir la mer et l’horizon ! Confisqués pendant toute une année ils ont l’attrait de l’attente et de l’interdiction. Au loin là-bas le Canada. (Salut Flo !)

Retrouvailles avec la famille de mon mari, échappés d’Angleterre ou de Normandie. Enfin ! Oui les enfants ont grandi. Et nous, non, nous on n’a pas changé. Vous non plus. (Si peu).

Beaucoup, beaucoup de monde pour un mois de juillet. Les Français ont renoncé aux voyages à l’étranger. Des motos de mer vrombissent. C’est nouveau ça ici. On devrait mettre un impôt sur le bruit produit.

Les cons d’astreinte se relaient pour emmerder les autres 24/7. Nous dans la catégorie bruit agaçant, on a pris le créneau de 7h à 10h et puis aussi de 10h à 21h. Gaïa, dans le jardin longé par une route, est redevenue sauvage. Elle aboie à tout ce qui roule. Elle saute par la fenêtre et fuit par le moindre interstice, pour chasser les chats et fureter près des poubelles. Le soir on la borde dans sa nouvelle niche anti-effraction. Les jeunes avinés dans la rue prennent le relais.

Ranger la maison. Balayer le sable. Vider le frigo.

Après une heure de Tétris avec la voiture, admettre sa défaite. Non, on ne pourra pas emporter tout notre stock de bouffe et de produits ménagers au savon de Marseille et le vinaigre blanc (oui c’est mon dada, en Allemagne on trouve de l’essence à diluer, je ne m’y fais pas).

Entasser tout le monde. La chienne grimpe dans son petit coin du coffre, couverture en mezzanine sur le confit de canard et le piment d’Espelette.

Pimientos del Padron et rougets

Cap sur Montpellier.

Le long des Pyrénées, sous leur chapeau de brume, il fait vert et frais. La polaire est à portée de main pour le pique-nique de midi. Melon et fromage de brebis. Dès Toulouse le paysage sèche et chauffe.  Traces rousses d’incendies sur les rives de l’autoroute. Bouchons. On avait cru être malins en ne voyageant pas le week-end.

Escale de rêve chez oncle et tante, au ras de la garrigue et des étoiles. La piscine a le goût du sel, le barbecue celui de la famille retrouvée. Ouf ça fait du bien. Rechargement exprès des batteries émotionnelles. Merci !

Pourquoi les piscines ont-elles la couleur artificielle de la glace au bubble-gum ? Celle que l’on vient de quitter ressemble à l’eau sauvage des rivières. Le fond est gris-blond, comme les galets.

Après des retrouvailles brèves, la séparation chavire. Quand nous reverrons nous ? Non, tiens conduis toi. Dans le virage, entre les lauriers roses, du dos de la main, j’essuie une larme.

Traversée de la Camargue.

Regardez les enfants ! Des chevaux blancs ! une rizière… Mon fils dort. Les filles regardent un film sur la tablette avec des écouteurs. Non mais là vous allez regarder, c’est la montagne sainte-Victoire ! Cézanne, patin-couffin… Un sourcil se lève, un œil se jette. Ah oui. Vite retrouver l’écran hypnotique. Je me gave de pinèdes et de panneaux familiers. Saint-Zacharie, regarde ! c’est le village de mon grand-père.

Hmmm.

De temps en temps j’ouvre la fenêtre pour m’enivrer de cigales. Que c’est beau la France, hein. Et tellement varié. Depuis ce matin le paysage a changé dix fois.

Côte d’Azur lacérée de béton et de bagnoles. Les palmiers salvateurs et les anciens hôtels me projettent dans les films des années 50. La main au collet. Elle et lui. Tu crois que Cary Grant est vraiment venu tourner ici ?

Cap Ferrat

Villefranche sur mer, notre nouvelle escale, chez des amis absents.

Vue à couper le souffle sur la rade et le cap Ferrat (oui, la montagne est belle monsieur Jean).

Télétravail avec vue sur mer.

Rencontrer un neveu tout neuf et sa maman, pour la première fois sans écran interposé. Retrouver des amis anglais en vadrouille dans leur camion reconverti. Ils ont traversé à Saint-Malo et quitté la côte atlantique pour passer quelques jours avec nous. (L’occasion de se rendre compte que les mots étrangers me viennent souvent en allemand. Mince alors !) Vous connaissez la tropézienne ? Pique-nique du soir sur des rochers qui coupent les orteils, mais avec les parfums des pins et des lentisques chauffés (pissaladière et tarte aux blettes). Pastèque qui dégouline sur le menton. Je casse une tige de perce pierre pour la respirer. Mon fils promène une application pour identifier les plantes. Comment, mais avec ta mère tu n’as rien appris ?! Non, on n’a jamais eu de jardin.

Le mouvement du soleil et des nuages décide de la couleur de la mer. Si je devais la peindre je choisirais quel ton ? Gris-bleu ? Blanc laiteux ? Rose ? La fin d’après-midi dévoile un bleu marine mordoré. Dans un paysage vivant, les détails s’offrent et se rétractent avec la respiration du monde. Je les accueille tôt dans une chaleur encore tolérable. Le café brûle les lèvres. La fauvette à tête noire, invisible dans le rideau des feuilles d’eucalyptus, déroule des trilles puissantes. (Son nom nous a été révélé par une autre application). Les yeux me piquent un peu. Je n’ai pas pu retenir mes larmes quand j’ai aperçu des draps dans le lave-linge. Mon fils est parti aux aurores prendre son train. Une cigale prend son service. De l’autre côté de la haie, une voix chantante appelle. Dans ce cocon méridional je fonds.

Retrouvailles, séparations.

Vider la maison. Remplir la voiture. Caser les chaussures de rando que l’on n’a pas touchées.

Autoroute. Bouchons. Pique-nique (tapenade, melon). Attraper une copine de Lyon sur le parking de la gare de Montélimar. Ça n’a pas bien changé depuis que j’y prenais mon car pour rentrer quand j’étais étudiante. Au passage du Rhône, je baisse la vitre pour humer l’air de mon Ardèche. Comme à chaque fois.

Quelque part…

Vider la voiture. Remplir la maison.

Tiens le rosier chinois est mort. Le Zéphirine Drouin aussi. Par contre les crocosmias sont magnifiques. Les pommiers croulent sous les pommes. Celui aux pommes vertes est un cadeau posthume de ma mère. Elle l’avait planté connaissant mon goût pour l’acidité des Granny Smith. Croquantes, à peine véreuses. Ma benjamine en rempli un sac qu’elle complète avec des nashis. L’âne et Gaïa ne sympathisent pas.

Baignades dans des rivières secrètes. J’assume moyen la plaque minéralogique allemande dans les coins paumés. Ma plus jeune a placé un Astrapi sur sa vitre pour signaler au monde qu’elle est française. (Ne pas confondre). On se gare au bord de la route, descend dans les arbres et les rochers en se tenant aux branches. Dans le maquis les squelettes des buis (mangés par les chenilles de la dévastatrice pyrale) sont plus discrets, avalés par leurs voisins. Par endroit sur les torrents des trous d’eau très profonds. Les filles sautent de haut. Moi je regarde d’en bas. Les pieds calés dans les rapides, l’eau puissante me masse les épaules. Désescalade dans les toboggans mouillés, où les rochers sont doux et lisses comme des galets géants. Viser les algues chevelues, antidérapantes. La première baignade de la journée est difficile, ensuite le corps s’habitue à la température. Libellules ivres. De petits poissons grignotent les peaux mortes des pieds immobiles.

Kayak, bien sûr, entre Balazuc et Ruoms. Une descente de l’Ardèche alternative pour éviter les foules sous le Pont d’Arc. La dame blonde chez qui on loue les bateaux s’enquiert : vous en avez déjà fait ? Je souris et lui glisse : je suis du coin ! (Ne pas confondre). Ah bon… Nom, âge, année du bac ? On a dû se croiser dans les couloirs du lycée !

Ce tronçon de rivière je ne l’avais jamais fait en bateau. Beaucoup de monde, pas trop d’eau, comme chaque année au mois d’août. On pousse quand ça racle. Tant pis, on n’a pas d’autre occasion de venir. Circuler sur l’eau entrouvre la porte d’un autre monde. Le vent nous pousse. Ça sent la rivière, le peuplier et parfois la vase. Les bâteaux sont stables mais si lourds. Ma plus jeune s’essaie au kayak et, après quelques zigzags, ne se débrouille pas trop mal.

Une toute petite grenouille se cache dans l’ombre de notre kayak échoué pour un casse-croute (caillettes, fromage de chèvre de chez Pascale au marché). Une maman canard et sa tribu s’envolent. Des aigrettes blanches conversent sur une île. La vie sauvage a l’air de s’accommoder du défilé d’embarcations multicolores.

Glissade-toboggan les bras en l’air pour passer le barrage de Ruoms. Un photographe est tapi dans l’ombre. Fatigue éblouie d’une journée de coups de pagaie entre arbres et falaises. Dans le minibus de retour, ça gratte moins que dans mon enfance. Les bateaux ne sont plus en laine de verre.

Allo les amis, on peut passer ? C’est curieux, les amis ardéchois, je ne les appelle que quand je suis dans leur périmètre. Comme à l’époque où téléphone international coutait les yeux de la tête. Le reste du temps on communique par mail. Merci à ceux qui m’ont parlé de ma mère. C’est si rare.

Retrouvailles. Séparations.

Chateau d’Aubenas

Les mains se tendent vers les premières mûres dans les fossés. Je fais de la confiture avec une cagette de myrtilles de pays (achetées chez le primeur). Les cenelles de l’aubépine commencent à rougir.

Vider la maison, remplir la voiture. Tu crois qu’il faudrait acheter une voiture plus grande ? Les enfants grandissent, et puis le chien…. Ses affaires prennent une place monstre.

Route vers Lyon. Je connais chaque virage par cœur. Tiens là j’ai vomi les tomates à la provençale en rentrant de chez mon grand-père. Les fenouils sauvages des fossés ne nous accompagnent pas longtemps.

Bouchons.

Lyon. Oh Lyon ! tu te souviens ! regarde c’est là votre école d’avant !

Lyon en touriste.

Poser la copine à la Croix Rousse. Manger dans le café d’une amie sur les pentes. Je savoure chaque instant. Tous ces endroits, tous les amis croisés ont l’évidence du quotidien. Pourtant ça fait deux ou trois ans que nous ne nous sommes pas vus. Librairie. Escapade en banlieue pour voir des amis. Diner avec mon grand – par hasard ici aussi. Nuit à l’hôtel à Lyon pour la première fois de ma vie. A la réceptionniste je demande : vous connaissez un bon restau de sushis ? (ça tourne vite. Avant le covid, j’avais donné rendez-vous à mon fils devant un restau disparu.) Rue des marronniers je demande à ma fille de prendre en photo la porte d’entrée de mon longement étudiant.

Poser ma grande, radieuse, chez des amis. Avec eux elle part camper une semaine, avec ses copines anglaises de Lyon. Elle nous a dit : No offence, mais j’en ai marre d’être avec vous.

Cap plein nord, comme tout le monde en ce samedi. (Pas avant d’avoir fait un p’tit tour à Monop. Quand ça s’éternisait au rayon adulte, ma plus jeune m’a dit : allez ça suffit, sinon je te confisque Monoprix !)

Autun

Escale à Autun, parce qu’on y a trouvé une chambre d’hôte de charme. Le charme c’est ce qui me manque le plus en Allemagne avec la variété et la spontanéité. Et ça ne s’envoie pas par la poste. Surprise de voir que la ville est jumelée avec Ingelheim, sur le Rhin à quelques kilomètres de Mainz. Découverte éblouie des ruelles anciennes de cette ville superbe. Je craque. Je demande à notre hôte si je peux y revenir une semaine.
L’âme de sa grande maison vibre d’art, de calme et de la spiritualité. Notre fenêtre, au premier étage d’un escalier à vis de pierre, donne sur un jardin de curé charmant et une église désaffectée. Coins et recoins. Passé dépassant. Aurais-je le courage et prendre les cinquante correspondances en train et car pour y retourner avec mon portable et mes cahiers pour avancer sur mon livre ?

Vite un tour au musée Rolin. Extra. Casse-croute dans un café. Accueil abrupt. Gaïa n’arrête pas d’aboyer. Oups.

Cette fois, on n’y coupe pas.

Sous la pluie nous programmons Mainz dans le GPS du téléphone. Au passage de la frontière, pas de contrôle. Mais ma plus jeune se met à pleurer. Ma gorge se serre. Heureuse de retrouver les copines allemandes, mais triste de quitter les françaises et mes paysages.  

Un ange gardien veille-t-il sur les cœurs en transit ? Un arc-en-ciel apparaît au bout de l’autoroute. Entre la frontière et Mainz, l’asphalte se prolonge dans l’élan d’un ruban coloré. Presque deux heures à se laisser guider par la lumière des gouttes de pluie.

Je veux croire que c’est de bon augure.

C’était vraiment bon ce tour de France. Vous nous manquiez. Nous n’avons pas pu voir tout le monde, ce sera pour une fois très prochaine. Un rapide coup d’œil aux infos locales nous rassure : pas de confinement prévu à court terme. Juste les élections.

Pour toute activité à l’intérieur la règle des 3G s’applique : genesen, geimpft, oder getest (immunisé, vacciné, ou testé). Je le vis plus sereinement. Maintenant je suis vaccinée.

(On n’a pas calculé nos kilomètres ;o))

(Aucun sponsor ne s’est immiscé.)

Grandes vacances : notre tour de France ~ 1

Etapes en bord de Saône, en Corrèze puis dans les Landes.

(L’absence de wifi m’a donné une excuse pour ne pas publier l’article écrit en début de vacances. Le voilà.)

Assise sur un fauteuil bas de camping, sous un tamaris, les pieds dans la mousse sèche, j’ai posé mon ordinateur portable sur mes genoux nus. Dans le jardin voisin un pigeon des bois roucoule. Des écailles de pommes de pin tombent, grignotée par un écureuil. C’est malheureux le reflet de mon visage dans l’écran, parce que pour écrire, je porte des lunettes. Que je n’ai jamais dans la salle de bains. Regard fatigué, traits marqués, coiffure en bataille, aux reflets blonds roux artificiels. Fait pas bon vieillir, je vous le dis (ni enfiler des lieux communs).

A ma dernière séance chez le coiffeur (à Strasbourg donc), j’ai écouté la dame près de moi, demander un maquillage, « qui fasse naturel ». Le coiffeur orchestrait une vingtaine de flacons et palettes disposés sur la tablette. Puis il s’est approché de moi pour me demander quel balayage je souhaitais : « quelque chose qui dissimule les cheveux gris sans attirer l’attention. Qui fasse naturel.” Le naturel m’a couté deux heures et 100 euros.

Mon ado aussi a eu droit ce même samedi à une séance de soins capillaires. Moins une coupe qu’un boost de confiance en soi. L’année scolaire passée pour l’essentiel en confinement avait prélevé son dû en sourires.

Nous nous sommes échappés pour leur courir après. Nous voilà en France, dans le sud des Landes, sous un ciel capricieux déjà basque. Tant mieux il ne fait pas trop chaud, tant pis, la maison reste humide.

Nous ne sommes que quatre, sans compter la chienne. Mon fils devait nous retrouver sur un parking au nord de Lyon, avant de bifurquer vers l’Auvergne. Pour notre première étape au nord de Mâcon, l’hôtel a tout du motel avec ses chambres de plain pied en enfilade sur le parking. Pratique. Agréable aussi : les fenêtres de la chambre s’ouvrent sur quelques mètres de pelouse, puis, au-delà d’une barrière les pieds dans l’eau, la Saône, large et indolente, affranchie de son lit. Elle lèche presque le bâtiment. Le soleil bas l’éclaire de blond, les peupliers clapotent dans le vent du nord. Il fait frais mais beau. Un temps agréable pour la route, même au bord de la piscine où nous faisons quelques brasses.  

Oui la Saône déborde, comme la Moselle et ses affluents, mais en moins dramatique. Une dame qui marche dans le pré me dit s’arrêter là depuis 25 ans sur la route de la Provence. Elle s’intéresse à notre trajet. L’Allemagne ? Ah, c’est terrible ces inondations. Oui terrible. Plusieurs amis de France nous ont écrit des messages : vous avez les pieds dans l’eau ? Non heureusement. Mais à Mainz aussi le Rhin est monté. En aval de la ville une zone inondable absorbe les crues saisonnières du printemps ou de l’automne. Mais en plein été, les camping-cars ont dû déménager, le camping a fermé.

Le diner au restau était décevant. Assiette tarabiscotée à l’ancienne, service très lent. La vue sur les champs paisibles compense à peine. Ma fille s’exclame : “Oh je suis trop contente de retrouver mon frère demain !” Oui, touchons du bois. Si une chose nous a été rappelée depuis 18 mois c’est que l’avenir nous échappe. De retour à la chambre, un message de mon fils nous attend. “Il y a un souci. L’amie avec qui je suis n’a plus de goût.”

Tests du dimanche, à l’aéroport. L’infirmier les renvoie en leur disant : l’assurance maladie va vous appeler. Positifs. Ils sont vaccinés depuis un mois. Aucun symptômes, sauf cette perte de gout pour l’une. Changement de programme. Confinement en Ardèche dans la maison vide. Y’a pire, au moins ils ont un grand jardin, un piano et un âne. Et des torrents sauvages où se baigner sans croiser personne.

Noaihac, église

Et nous alors ? Nous, on accuse le coup de retrouvailles familiales ajournées. Cap sur la Corrèze, aux confins du Lot et de la Dordogne. Un petit hôtel de charme nous attend pour renouer avec la campagne française. A Noailhac, village de pierres blondes et rousses, des maisons superbes sont calées sur la pente autour d’une église construite sur les ruines d’un château. Un pan de mur en est encore visible. Tout autour, des forêts et un bocage vert des pluies du début d’été.

L’hotelier nous donne un plan photocopié de la région et nous indique les coins à visiter. Il ajoute : dans l’école là-haut, son index indique le mur du fond, le grand-père de Chirac était instituteur. Ah bon ? Oui c’est dans l’église du village que ses parents se sont mariés. D’ailleurs, vous verrez, y’a une photo de Jacques tout gamin entre ses parents.

La chaleur est écrasante. J’allais écrire : enfin. Nous trainons nos filles dans les ruelles désertes du village sans commerce, Gaïa au bout de la grosse laisse rouge. Ma plus jeune râle et demande : ils sont où les gens ? Je cherche sur la façade d’une maison les pierres remarquables : celle du porche utilisée pour aiguiser les couteaux, en dessous de celle dans laquelle un trou a été percé pour accrocher les chevaux, les blocs en demi cercle au pied du coin extérieur pour protéger le mur des roues de charrettes. Un panneau accroché au balcon précise : A vendre. Tu te rends compte ! à vendre. Viens on s’installe là ! c’est trop beau. Quelques pas pour jeter un œil derrière. Ah non, pas de jardin. Zut. Je chercherai sur internet et trouverai à quelques kilomètres du village la ferme à retaper de mes rêves… Et j’imagine à haute voix. Mon mari allongé à côté de moi ne répond pas, il lit. Il a l’habitude de mes projets immobiliers virtuels, dans des coins éloignés de tout lycée et des emplois.

Allongée je feuillette le guide touristique des plus beaux villages de France (avec en couverture la photo de Balazuc en Ardèche – je sais, merci). J’y lis qu’un des bourgs recommandés est Curemonte sur un promontoire coiffé de deux châteaux mitoyens et que la fille de Colette, Colette de Jouvenel, a possédés pendant une petite dizaine d’années. Elle y a vécu pendant la guerre où elle s’est illustrée dans la Résistance. L’écrivain est venu s’y replier pendant l’Occupation.  Moi qui adore sa prose et sa vie, je suis émue de me trouver sur ses traces. Il va falloir aller voir.

Marcher dans les rues de pierres claires le nez en l’air derrière l’appareil photo, acheter une tresse d’ail chez un producteur qui en a habillé la toiture intérieure de sa grange. Déjeuner d’un plat du jour dans un bistrot bien français, entre une famille de locaux, une autre de touristes, et des ouvriers d’un chantier. Mmm vous sentez les filles comme c’est bon la France ! bon en même temps le ragout de porc aux pates on aurait pu manger le même en Allemagne. Pas la flognarde aux abricots par contre (clafoutis caramélisé sur le dessus). En face, l’entrée des châteaux jumeaux, sous les appartements habités par Colette de Jouvenel, dans la rue qui porte son nom. Ça alors, des Corréziens, j’en connais deux, peut-être trois. Et je me cogne à eux, dans la même journée.

Je me renseignerai un peu plus sur Bel-Gazou, la fille de l’écrivain, journaliste, résistante. Je lirai un extrait d’interview où à la question “Comment vivre dans l’ombre d’une mère aussi célèbre ?” elle répond : “Il faut toute une vie pour s’en remettre.” J’en ressens comme un pincement au cœur.

Autre village remarquable : Collonges la rouge. En pierres colorées donc, magnifiques maisons, manoirs, église, halles… On nous avait dit que c’était le Disneyland local. Pas tant que ça. Tôt le matin, le charme opère. Le soir aussi, quand nous revenons diner dans un relais du chemin de Saint-Jacques, face à des hortensias insolents de rose, et à une treille fournie de raisins verts.

Le lendemain, nous crapahutons jusqu’au château au sommet de Turenne, tout petit bourg, en pierres gris pâle avec une vue à couper le souffle. Nous sommes sur une faille géologique qui sépare des veines très différentes (j’y connais pas grand-chose en géologie, mais les effets dans l’architecture sont superbes). Les teintes des villages voisins varient.

La Corrèze, c’est la première fois que je m’y arrête. A chaque passage sur l’autoroute qui coupe la France à la taille, j’ai eu envie de m’enfoncer dans ses forêts. Depuis que j’y ai dormi, j’ai envie d’y revenir. La partie sud est beaucoup plus méridionale que je ne pensais. Les voix chantent. Les fermes cultivent noix et châtaignes. Les ruisseaux apportent l’eau qui m’est indispensable et disparait sur les causses du Lot. Les vallons sont vierges des souvenirs qui me rendent l’Ardèche douce-amère.

Cap sur l’ouest toujours. Détour par Libourne, pour voir. C’est une option pour le retour en France. Le coin semble compliqué pour nos besoins. Les vignobles plats au garde-à-vous me font penser à la Champagne sous le soleil. Pas vraiment de quoi se perdre pour le plaisir. Sandwich ordinaire dans une boulangerie de village endormi. Embouteillages autour de Bordeaux comme toujours. Comment pourrait-il en être autrement ?

Virage plein Sud, l’autoroute rectiligne tranche la forêt de pins des Landes, parallèle à la côte atlantique que l’on espère sans voir. Oh, des bruyères en fleurs ! C’est moi qui conduis. Je suis épuisée, mais j’ai envie de faire l’arrivée. Je dois bien me concentrer pour ne pas trop guetter les fleurettes sur les bas-côtés.

Enfin, la sortie attendue. Hossegor, Capbreton. Dans quelques kilomètres terminus au ras des rouleaux de l’océan. Demain, le vaccin.

Le ciel blanc est brumeux, comme souvent, le matin. Mon mari et moi nous levons comme d’habitude, tôt. Le rythme des vacances ne nous a pas encore bercé. J’ai rendez-vous à 8h30 au stade de Capbreton pour ma deuxième dose. La queue pour entrer dans le gymnase ne me concerne pas : c’est pour la première injection. Tant mieux. Un monsieur âgé sympathique me fait signe d’entrer, le masque sous le nez. J’ai envie de lui dire : Eh, monsieur, le masque c’est comme le slip hein, on met tout dedans !

Je ne dis rien bien sûr, je vais au bureau où un autre monsieur âgé, débutant en formulaire administratifs, sans doute un bénévole, demande à une jeune femme comment inscrire les noms de jeune fille et d’épouse. Oui oui, mettez les deux s’il vous plait ! car si les papiers français portent les deux, les Allemands n’en ont qu’un. Et souvent les gens sont perturbés quand j’utilise l’un ou l’autre (je m’emmêle les pinceaux, je ne voulais utiliser que mon nom de jeune fille, mais il est différent de celui de mes enfants, et la sécu en a décidé autrement… bref en France pas de souci mais en Allemagne, ça coince).

Donc, vaccin 2 dans une salle de Jaï alaï (type de pelote basque) avec l’accent chantant du sud-ouest, après le 1 à Strasbourg. L’infirmière me remet mon certificat : “Voilà vous êtes libre !” Devant mon grand sourire, elle ajoute : “On dirait qu’on remet le permis de conduire”. Si elle savait comme j’en ai rêvé en Allemagne de ce sésame où ma convocation a trainé et où depuis des mois le moindre événement en intérieur (y compris le restau) ne sont accessibles qu’en cochant l’une des trois cases : immunisé / test négatif / vacciné.

Je n’ai rien senti. Ici personne pour me dire de partir au bout des 15 minutes de repos. L’après-midi, j’honore un rendez-vous pour ma fille. D’après son étude auprès de son échantillon de copains, mon fils m’avait dit : les effets secondaires arrivent environ 9 heures après l’injection. Le soir tout va toujours bien.

Au milieu de la nuit, réveil. Peut-être à cause des jeunes qui chantent dans la rue, ou des bruits de motos qui accélèrent. Mais mon corps se rappelle à moi. Courbatures. Fièvre. Bon, c’est normal. Nausées. Zut il faut que je me lève. Coton dans la tête et dans les jambes. Avant d’avoir pu parcourir les 10 pas (j’ai compté après) pour les toilettes, je m’assois par terre. Ca tourne. Impossible de me rendormir. Au matin, l’état est le même. Position couchée obligatoire. Crotte. C’est pas ce que mon fils m’avait dit : état grippal la nuit, mais tu dors. Le matin t’es fatiguée mais ça va mieux.

Je trouve l’énergie d’accompagner ma fille à un autre rendez-vous de suivi français (vive les vacances) puis je m’effondre sur un matelas sous les pins. Faim ? non. Aïe, la tête, aïe les courbatures.

Il y a quelques mois j’avais fait ma maligne : “j’ai lu dans The Economist que les effets secondaires des vaccins contre le corona étaient selon les études cliniques presque équivalents pour le placebo que pour le produit actif.” Ouais c’est ça.  Si effet secondaire c’est mal à l’épaule, ça va. Si c’est je ne tiens plus debout, c’est plus embêtant. Mon psychisme hyperactif et anxieux provoque souvent la somatisation. Mais là, c’était différent.
Le site allemand de vaccination permet de signaler les effets secondaires. Peut-être est-ce possible de le faire aussi en France, ou auprès des labos. Si la réaction de mon corps au vaccin est proportionnelle à ce qu’aurait été celle à la maladie, je n’ose pas imaginer mon état, surtout que là je n’ai pas eu de gêne respiratoire.

C’est donc fait. Enfin. J’ai scanné le code barre dans l’appli française. Puisque c’est le passeport européen ça doit aussi se télécharger dans l’appli allemande. Non ? Non. Une autre. Non ? Toujours pas. Sans compter que sur le certificat n’apparait qu’un seul de mes deux noms… Ça promet de joyeuses explications. Mais si c’est moi. Mais si je suis vaccinée. Immunisée ? Ah, ça dépend. L’immunité administrative à défaut de médicale varie selon les pays. En Allemagne, 14 jours, en France 7 jours. D’ici là mettons un masque. J’ai pas envie de vivre la version longue du machin. Et ça servira aussi à se planquer.

Il m’aurait bien servi l’autre soir lorsque nous sommes partis en promenade avec Gaïa. La place piétonne au niveau de la plage centrale de Hossegor est noire de monde. Les terrasses des restaus sont pleines. Ça grouille partout en France, on dirait que personne n’a entendu parler de la covid. Des familles et des groupes de jeunes descendent vers la plage et son coucher de soleil, portable à la main pour le selfie de rigueur. En plein milieu, Gaïa fait mine de s’arrêter, ma fille la tire pour la forcer à avancer dans la foule où nous tentons de maintenir les distances. Soudain elle s’écrie : “elle a fait une crotte !”

En la matière elle en a fait plusieurs, entrainée par la laisse, elle a posé cinq ou six petits boulets noirs.

Ma fille demande à son père :

-Passe moi un sac !

Il se frappe le front. Ah j’ai oublié !

QUOI ?

Il remonte en courant pour la maison. En attendant le sachet, nous voilà responsables d’une constellation de mini-mines malodorantes posées sur le parcours de touristes innocents captivés par le coucher de soleil. Pour leur éviter un retour précipité sur terre au propre (enfin…) comme au figuré, je rebrousse chemin et me plante au milieu de notre jeu de dames biologique, histoire, par ma seule présence, d’écarter les flux de gens de possibles glissades visqueuses. Pour renforcer la palissade humaine, je demande aux filles de faire de même. La grande panique en chuchotant. « Je ne peux pas, j’ai trop honte ». Toujours en chuchotant, je lui intime l’ordre de rester. Nous avons bien conscience d’être sur une scène de théâtre sans fond, au milieu de terrasses bondées. Elle s’échappe sur la plage.

La petite tient le chien qui comme toujours veut fuir ses méfaits. Je râle. Elle part avec Gaïa chercher sa sœur pour la prévenir de la colère de leur mère. Me voilà donc plantée, entre des crottes à peine visibles, en plein milieu du passage sans savoir quoi faire de moi ni de mes mains, sans masque donc pour me cacher.

J’imagine ceux qui m’ont repérée depuis leur table de restau, et qui doivent observer mon manège en rigolant. J’entends parler allemand. A l’aide pourvu qu’ils n’aient rien vu. On s’est déjà fait engueuler à Mainz, dans la demi seconde qu’il a fallu pour confier le chien à quelqu’un d’autre avant de pouvoir effacer la trace de notre passage. « Si nous n’avions pas été là vous ne l’auriez pas ramassée. »

Si la preuve, madame et monsieur, vous n’étiez pas là, l’autre soir sur la place centrale d’Hossegor, et pourtant quand le sac est arrivé par livraison exprès, nous les avons ramassées, toutes les cinq. Sans demander notre reste. On a filé se fondre dans l’anonymat de la plage.

Tant de problématiques à ras de terre dont je me serais bien passée.

Les rendez-vous sont faits, les vaccins aussi. Dans quelques jours, mon fils pourra nous rejoindre. Les vacances pourraient bien commencer.

A suivre.

La valse des hésitations

Einmal hin, einmal her, Rundherum, das ist nicht schwer ! *

Un pas par ci, un pas par là, un p’tit tour, c’est pas difficile (* chanson enfantine)

-…..

Vous entendez ? C’est moi qui parle à mes filles.

J’essaie à nouveau.

-….

Ça marche ?

Non ? Vous non plus vous n’entendez rien ? Décidément !

J’ai l’impression de parler dans le vide, d’émettre un simple bruit de fond, des ondes inutiles. J’ai décidé de faire la grève de la parole chez moi.

Reprenons.

Voilà un mois à la Stammtisch virtuelle des parents de la classe de ma grande (réunion qui se tient d’habitude dans un restaurant fort charmant), j’ai appris que le collège avait envoyé un message précisant les conditions de retour des livres scolaires. J’avais raté l’information planquée au fin fond d’un long courrier (la direction est peu synthétique et consulter sur smartphone un drap de lit reçu dans une appplication est frustrant). J’ai tendance à cocher la case ‘lu’ au plus vite. Si c’est important, la même info nous arrivera de façon plus claire par les profs ou les élèves. Pas cette fois.

Nous étions cinq mamans à la Stammtisch, et c’était fort sympathique de revoir des visages connus. Il a été rappelé que les livres scolaires, loués par la ville de Mainz au tiers du prix d’achat, devaient être exceptionnellement rendus au château des princes-électeurs (Kurfürstlisches Schloss) . D’habitude les gamins partent le matin pour l’école avec leur sac de bouquins. Cette année c’est dans le centre-ville et le créneau est contraint : 8-15h, un jour différent pour chaque école. Souvenons-nous que les enfants d’une même fratrie fréquentent souvent des établissements différents. Les parents d’une famille nombreuse sont priés de se déplacer autant de fois qu’il le faudra.

Info reçue, je l’ai transmise à ma progéniture. J’ai écrit le rendez-vous sur le calendrier familial accroché au mur au-dessus de la table à manger. Par chance, cela tombait un jour de congés pour mes filles dû aux oraux de l’Abitur (bac). La veille, l’une était invitée à un anniversaire, l’autre avait un projet urgent du genre fabriquer un bracelet en perles. Elles accompagnaient aussi notre chienne Gaïa chez le véto pour acheter les produits anti-bestioles-qui-piquent. Donc le temps était compté. Je les avais prévenues plusieurs fois : rapportez bien tous vos livres vendredi au plus tard !

Devinez ?

La veille.

  • Heu, mon livre de maths est chez une copine.
  • Moi j’ai laissé celui de français dans mon casier. Mais t’inquiète j’en ai pas besoin.
  • Si, il faut le rendre.
  • Ah bon ?
  • Je vous l’ai dit dix fois.
  • Ah non pas du tout !
  • Tu vas avoir le temps d’aller le chercher le livre de maths ? Et toi celui de français ?
  • Ouais…

Aller-retour au collège pour l’une, qui vidange aussi le casier de sa sœur. Rendez-vous à mi-chemin avec l’amie au livre pour l’autre. Il semblerait que les manuels soient rassemblés. Rappel de la consigne :

-Je veux les livres dans le sac, avec le formulaire de retour, prêts à partir. Ce soir.

Le jour-même : un seul sac dans le salon. Attendons et voyons. Alors que je me brosse les dents dans la salle de bains, la porte s’ouvre sur une toute petite voix…

  • Je ne trouve pas mon livre de géo.
  • Cherche. Envoie des messages à tes copines pour savoir où il est.

Il faut qu’on parte.

La sœur :

-Ah j’ai vu un livre de géo hier dans mon casier. Y’a mon nom dessus, mais le mien est à la maison.

Là j’ai comme les fils se touchent.

  • Et tu ne l’as pas pris ?
  • Ben non.

On part en voiture.

Christus Kirche

D’abord direction le collège, pour aller chercher ce fameux livre. Retour à la maison. La petite descend. J’ai changé d’avis : je prends aussi les livres qui ne sont pas à rendre (à la troisième location, les manuels restent chez les élèves), au cas où. On repart (à deux mon mari et moi) en espérant ne pas avoir à se garer, j’aime pas conduire en ville quand je ne sais pas où je vais. Le GPS qui dit les noms des rues allemandes avec un accent français, c’est tout un poème et guère compréhensible. Le mettre en anglais c’est pire. Tout en allemand, dans MA voiture ? J’ai pas le coeur.

Deuxième départ. Einmal hin, einmal her…

Appel de la grande sœur : ça y est les échanges WhatsApp de la classe ont localisé le bouquin chez une copine-voisine. Mission accomplie, elle sait où il est. Elle s’apprête à raccrocher.

-Eh oh, va le chercher ! Dépêche-toi. On revient.

Retour à la maison, pour prendre le livre de géo.

Troisième départ. Einmal hin, einmal her…

La route est en travaux. Il faut un quart d’heure pour arriver au château des Princes-Electeurs au bord du Rhin, dans le centre-ville. A mi-chemin, l’alerte carburant s’éclaire.

A proximité du château, une longue queue s’étire sous les arbres jusqu’à une entrée latérale. Au moins c’est facile à trouver. Arrêt rapide, je descends de la voiture avec mes deux sacs… Mon mari remonte travailler à domicile. Je me poste derrière tout ce beau monde. L’ombre des tilleuls est parfumée. Les 80 personnes sur le trottoir respectent les distances. Mais je ne peux m’empêcher de remarquer que :

1/ rassembler une foule en période coronesque c’est pas bien malin (rappelons-nous le cirque tests / vaccins pour aller au restau) ;

2/ je me suis fait avoir : la queue est composée en majorité de collégiens et lycéens, sans leur maman. Plus loin devant j’aperçois des copines de ma grande, derrière, un copain de ma plus jeune qui me salue de la main. A l’idée de venir, les miennes ont fait la grimace.

Kurfürstlisches Schloss

Attendons.

45 minutes passent. Je fais mon courrier virtuel, texto à droite et à gauche, en avançant de deux pas de temps en temps. Les sacs suivent à mes pieds.

Au seuil d’une grande porte de bois, ouverte, il faut s’arrêter. Une dame imposante en uniforme bleu marine signale quand le prochain a le droit de pénétrer. Une affiche d’une grande librairie de Mainz a été installée. Cette prestation doit être un marché sous-traité.

Je suis intriguée de découvrir l’intérieur du palais qui est un des bâtiments repères de Mainz. A l’exception d’un grand lustre éclairé, le hall d’entrée est banal comme celui d’une administration. Décevant. L’entrée principale est-elle plus imposante ?

La dame me fait signe. C’est à moi. Me voilà dans la queue intérieure longue d’une vingtaine de personnes. Ah quand même ! Le monsieur derrière moi râle avec le sourire (ah, un autre qui s’est fait avoir par ses gosses). Il parle allemand avec un accent étranger derrière un masque. Je hoche la tête d’un air entendu quand je comprends qu’il trouve absurde ce regroupement en centre-ville si loin du collège. On est d’accord. On rigole. Et il ajoute : ils vont nous refaire le coup au mois d’aout pour aller chercher les nouveaux livres. Zut. J’y avais pas pensé.

Nous attendons dans une galerie des glaces qui tient plus de Castorama rayon salles de bains que de Versailles. Enfin je touche au Graal : une pièce aux murs habillés de bois peint avec quelques moulures en hauteur, dans laquelle ont été installées cinq tables sur tréteaux. Sur chacune : un ordinateur portable, une imprimante. A côté, des caisses de livres pleines, un/e préposé/e.

Un jeune homme à mèche blanche dans des cheveux noirs me fait signe de la main. Je pose le premier paquet de livres sur son bureau. Scan, impression du bon de retour A4. Au tour de l’autre paquet de manuels. Scan du livre de géo. Hésitation. Rescan. Il me dit : “celui-là appartient à Paula Schmidt”. Quoi ? Ni à ma fille donc, ni à la copine chez qui elle l’a récupéré in extremis. Impression d’une facture à payer si personne ne le rapporte.

J’envoie un message à ma fille : continue de chercher.

A la gare en face de l’arrêt de tram, un stand de fruits locaux me fait envie. Abricots à confiture de Finthen (banlieue agricole de Mainz), 5 euros les trois kilos. Parfait. Et 500 g de cerises aussi. Merci.

Retour à la maison.

  • Ça y est on a trouvé mon livre ! C’est celui qui était dans le casier de ma sœur. Avec son nom à elle dessus.
  • Donc, en gros de toute l’année scolaire tu ne l’as pas vu.

Vite coacher son ado pour identifier une copine qui s’apprête à descendre au château, pour lui confier le manuel à restituer et éviter de se retaper la queue. Lui sortir son vélo. A son retour, la regarder s’assoir avec un air satisfait. « Ah je me suis bien débrouillée quand même ! »

Je n’ai pas tout perdu. Cet aller-retour m’a permis de papoter avec une maman-copine venue accompagner sa fille, de faire une confiture d’abricots (meilleure que d’habitude) et le premier clafoutis de la saison. J’y ai aussi gagné le parfum des tilleuls. Et le droit de faire la grève de la parole.

Notre échappée à Strasbourg, le week-end dernier, a failli tomber à l’eau. La veille du départ, mon mari était malade. Test, hésitation. Einmal hin, einmal her… Tout le monde avait un besoin urgent de changer de tapisserie. Sous la menace d’une mutinerie, on a décidé de tenter le coup. A quatre, avec Gaïa.

Depuis un an et demi nous vivons au vert sans presque sortir de notre quartier. J’avais réservé un hôtel dans le centre de Strasbourg. Bruit, foule, quel choc ! J’avais l’impression d’être sur la presqu’île de Lyon un huit décembre (où je n’allais jamais).

A part une escapade de quelques jours en automne au fin fond de la forêt vosgiennes, c’était notre premier retour en France depuis l’été dernier. Quelle sensation bizarre d’être surprise d’entendre du français et de se sentir touriste dans son pays (enfin, presque, ça reste l’Alsace quand même). C’est tellement plus reposant en vacances de ne pas comprendre tout ce qui se dit autour de soi.

Peu de gens avec des masques (nous). Aucune distanciation. Sur un poteau de la place Kléber, une affiche sauvage invite à refuser le vaccin. En Allemagne, je n’ai rencontré que des gens qui rêvaient d’y avoir accès. J’ai failli reprendre un touriste au petit déjeuner qui allait au buffet sans masque. Ma réaction m’a fait peur. Suis-je en train de devenir allemande ? En croquant dans un mini croissant, je me surprends à penser que décidément les Français sont ingouvernables.

Oui et heureusement. L’ordre est beaucoup plus effrayant que le fouillis.

Strasbourg

Vous serez ravis d’apprendre que la chienne n’a bouffé aucun jogger, ni aucune rame de tram. Pourtant elle a essayé. Ma fille ne trouvait pas les Flammekuchen sur la carte du restau ; il était écrit tarte flambée. Nous avons dévalisé deux librairies. Monoprix est resté inaccessible : contrairement à la mention sur internet, le magasin était fermé le dimanche matin. Bon sang mais c’est bien sûr ! On aurait dû y penser ! Le droit local alsacien est calé sur l’allemand : tout est fermé le dimanche ! Hélas. (Par chance on a quand même trouvé une supérette alimentaire pour les madeleines, les galettes bretonnes et les sardines).

A la boulangerie (quel bonheur de pouvoir y payer sans contact), j’ai craqué pour une superbe part de gâteau au fromage blanc. Ma fille m’a demandé : “pourquoi tu prends ça ? Y’en a en Allemagne.” Parce que c’est super bon. Une pâte brisée croquante et fondante, une garniture épaisse aérienne et peu sucrée, dans laquelle on enfonce tout le visage.

En attendant le rendez-vous pour le vaccin, nous avons, sur l’insistance de notre capitaine de 10 ans, loué un bateau électrique sur l’Ill. Petit tour bucolique, sous le pont couvert et entre des rives vertes où il doit être doux de vivre, et s’imaginer en Amazonie.

Et (suspense insoutenable) OUI OUI OUI ma fille et moi avons eu notre première dose de vaccin, au vaccinodrome de Strasbourg, installé dans l’Hôtel de Département au bord de la Petite France. Inspirées par la campagne de pubs de Rheinland-Pfalz, on avait mis des manches courtes. Finalement nous étions dans l’intimité d’un box avec une madame-pompier très sympa. C’était hyper bien organisé, efficace et rapide, avec des BLAGUES ! Le médecin des pompiers nous a demandé d’apporter un gâteau au chocolat pour la deuxième dose !!! Quand je pousse la porte d’un cabinet médical allemand, j’ai toujours peur de me faire engueuler. Pourtant certaines infirmières, parfois, sourient.

Retour à Mainz dans une ambiance douce-amère. Ravie du sparadrap sur mon épaule. Mais vague cafard. C’était court et bousculé ces retrouvailles avec la France. Pourtant en Alsace, comme un bout d’Allemagne où on parle aussi français, la transition est douce.

Je trouve d’ailleurs curieux que ce soit la région retenue comme exemple dans le livre de français de ma plus jeune édité par notre Land. Certes c’est la région limitrophe de Rheinland-Pfalz. Mais pour les collégiens, quel dépaysement apportent les photos de maisons à colombages et les noms de villages aux kilos de consonnes ? Sans tomber dans la caricature franchouillarde (Paris et la côte d’Azur), ne serait-ce pas plus intéressant de présenter le Nord, la Bretagne ou le Sud-ouest (ou l’Ardèche) ? Les Allemands aiment voyager et n’ont pas peur des kilomètres mais peu s’arrêtent en Alsace sur la route de leurs vacances. L’argument de la région proche ne tient pas vraiment.

Nous avons repris notre routine.

Quelques jours plus tard j’ai reçu un un mail avec les dates de mes deux rendez-vous vaccins à Mainz (fin juillet et fin aout). Comme quoi quand on ne l’attend plus…. C’était une convocation impossible à modifier (sauf à produire un certificat d’hospitalisation ou de quarantaine) ou à honorer. J’ai reçu la confirmation par courrier : quatre pages A4. QUATRE ! Je l’ai annulée en ligne avec un pincement au cœur. Et si jamais ça ne marchait pas mon rendez-vous en France ? Il faudrait refaire l’inscription à zéro. Ma généraliste n’a toujours pas éclusé les groupes prioritaires.

Restons optimiste. Et comptons les jours avant les vacances avec le sourire. Plus de manuels scolaires, plus de notes. Les cours vont être plus décontractés d’ici la remise des bulletins en grande pompe. Pour leurs sorties de classe le 14 juillet, j’ai suggéré à mes filles de s’habiller en bleu-blanc-rouge.

Chers amis de France, d’Allemagne et d’ailleurs,

je vous souhaite un bel été, 

avec assez de changement d’air pour recharger les batteries !

Flagrants débuts

Voici un article écrit en réponse à l’appel à textes d’une revue. J’avais trop envie de le partager avec vous, ma fidèle équipe.

Je le dédie à toi, mon amie que j’ai connue au foyer.

(Je vous laisse deviner le sujet imposé.)

Aller Anfang ist schwer, doch ohne ihn kein Ende wär‘. Tous les débuts sont difficiles, mais sans début pas de fin.

À chaque soubresaut de la vie, ce proverbe allemand me le rappelle : la difficulté est passagère. Je l’ai découpé dans un magazine en VO. Etudiante toute neuve, je viens alors d’entrer en classe préparatoire à Lyon. Je comprends peu à peu à quel point il va me falloir travailler pour répondre aux exigences des concours. Collé sur le miroir au-dessus du lavabo, ce coin de papier me fournit en espoir à chaque brossage de dents. Demain sera plus facile.

Le changement de vie lié au début des études m’enivre. Certes c’est dur, mais on me dit que ça en vaut la peine. Il s’agit pour tenir le coup de se rassurer (merci proverbe). Et de se motiver. Ce sera la mission d’une autre citation, publicitaire et en anglais cette fois, aimantée au-dessus du bureau. I want. I can. Je veux, je peux.

Je ne demande qu’à croire mes bouts de papier.

Cette année je cohabite avec Marie, le regard turquoise sous des boucles mobiles. Nous partageons une chambre au deuxième et dernier étage d’un foyer tenu par des religieuses. Nous avons toutes deux quitté notre campagne méridionale pour le bruit gris d’une métropole, au nord du quarante-cinquième parallèle. J’ai troqué mon nid avec vue sur des falaises dorées pour notre dortoir de poche.

Quarante jeunes filles logent dans cette maison bourgeoise. Dociles, nous suivons avec bonhommie les nombreuses règles. Manger à heure fixe, ne pas sortir le soir :  faire autrement ne nous viendrait pas à l’esprit. On n’a pas le temps. L’évasion se limite à descendre en cachette l’escalier interdit en face de notre porte. Et à chanter à tue-tête ‘’La bonne du curé’’ d’Annie Cordy en dansant sur nos lits. On s’amuse d’un rien quand on sort peu la tête des bouquins.

Marie et moi découvrons ensemble les exigences de la classe préparatoire, la vie en étages et en collectivité, loin de nos familles et de leurs grandes maisons nichées dans la verdure. Jeunes et jolies, bien dans nos corps toniques, nous avons la vie devant nous, la tête bourrée de savoir tout frais. Nos convictions, à peine recyclées de celles de nos parents, se complètent. À nous deux, la vie ! Nous, on sait.

Avec le changement d’heure de fin octobre, une ardoise blanche couverte d’une écriture ronde au feutre rouge est apparue en bas des escaliers de bois : fermer les volets à 17 heures au plus tard.

À 17 heures, Marie et moi ne sommes pas encore rentrées de nos examens oraux. Nous profitons des quelques minutes de trajet comme d’une bouffée de liberté. Nous humons l’air du soir et cherchons, entre les émanations de pots d’échappement, le parfum de cours d’école des feuilles de platanes. Nous courons dessus exprès pour les entendre craquer. Elle comme moi aimons le grand air. Nous avons tellement besoin de l’extérieur que, dès notre arrivée au foyer, nous avons ôté les voilages de notre fenêtre. Pourquoi cacher les branches rondes d’un tilleul ancien et, au-delà de la rue étroite, la blancheur passée d’un immeuble ?

Le sort de l’ardoise est scellé d’un haussement d’épaules. Ça doit être pour le chauffage. Encore un truc des sœurs pour faire des économies. Déjà qu’elles nous font manger des patates à tous les repas. Les radines, elles exagèrent !

Alors bien sûr, nous ne fermons pas les volets à la tombée du soir.

Marie s’en charge à minuit quand elle se couche. Une fois en pyjama, elle ouvre la fenêtre dans une langue d’air frais.  Les battants de métal en accordéon claquent dans la nuit. Elle s’endort sous sa couette Snoopy, cousue par sa mère. J’étudie encore pendant deux heures dans le halo silencieux de ma lampe de bureau. C’est moi qui ouvrirai les volets juste avant sept heures. Je tâche d’être la première aux douches.

Un soir de fin novembre, vers minuit, je suis penchée sur un cours de philo. Ma petite lampe blanche est déjà allumée pour contredire l’ombre du plafonnier. J’entends des froissements de tissus dans mon dos. Comme tous les soirs, Marie se prépare pour la nuit en silence. Je ne la vois pas.

Tout d’un coup, un hurlement jaillit derrière moi. Je sursaute.

GROS DEGUEULASSE !

Alertée par son cri, je me lève d’un coup. Ma chaise repoussée violemment claque. Le parquet résonne.

Marie en culotte, tente d’une main de dissimuler sa poitrine nue, et de l’autre dresse le poing dans un geste menaçant.  

Vite, un pull pour se cacher. « Là… y’a quelqu’un !»

Guidée par son regard et son index accusateur, j’ouvre la fenêtre et me penche dans le silence d’encre. La façade d’en face est sombre, à peine éclaboussée par la lumière des réverbères. J’ai juste le temps d’apercevoir à une fenêtre, dans l’interstice étroit entre le mur et un rideau à peine entrouvert, calé sur le rebord, un regard coupable d’homme mûr.

Nous hésitons entre choc et rire. Les voilages punis dans l’armoire retrouvent illico leur fonction. Désormais nos volets seront clos chaque soir dès notre arrivée.

Gonflées de l’envie de vivre, confiantes en notre interprétation des gestes du quotidien, nous avons offert à des yeux pervers l’effeuillage d’une jeune fille encore mineure. Une poitrine neuve dans le cadre lumineux de la seule fenêtre éclairée de toute la façade.

L’ardoise des religieuses, caution de quarante vertus et de leur établissement, avait voulu nous protéger. Aveuglées par l’arrogance de la jeunesse, persuadées que les sœurs, pfff, ça ne connaît rien à la vie, nous avons dédaigné le conseil. Dans le claquement métallique des volets, notre apprentissage, échappé des murs du lycée nous a rattrapées. Ce soir-là nous avons senti le coup de balai dans les copeaux de notre innocence. Nous avions commis une erreur de débutantes.

Bien sûr ce n’était pas la première. Ni la dernière.

Pourtant quand on avance dans la vie, les débuts se font plus rares. Les premières fois deviennent précieuses, même si elles restent difficiles.

À l’occasion d’un déménagement récent, j’ai à nouveau cherché du soutien dans le proverbe de ma jeunesse. Tous les débuts sont difficiles… Pas besoin de le coller sur un nouveau miroir, je le connais par cœur. Il est d’autant plus approprié qu’il s’agit d’une installation familiale en Allemagne, dans une maison sans volets.

L’expatriation offre un nouveau départ dans chaque geste. Se repérer dans une culture différente, comprendre les habitudes. Les erreurs de débutantes sont légion et on s’en rend vite compte : les Allemands aiment rappeler leur prochain à l’ordre. On ne marche pas sur la piste cyclable. Mais le principal intérêt de ce franchissement de frontière reste le coup d’éponge sur l’ardoise du passé. Personne ne me connaît, je peux être qui je veux. Bien sûr je serai cataloguée comme ‘’la Française’’, dans un bouquet de clichés. Je préfère ne pas trop les découvrir, pour mieux m’en affranchir.

Loin de nos repères et de nos amis, les premiers mois à l’étranger sont difficiles. Mais ils offrent chaque jour une aventure. Ils nous rendent le droit de nous tromper. Et surtout, ils nous permettent d’apprendre.

Si c’était ça le charme des débuts ?

Merci à mon mari et à mon fiston pour leur relecture attentive.

Energies gaspillées (non renouvelables)

Comment se préserver des agressions extérieures quand elles s’infiltrent tous les jours via nos écrans ? Pour les hypersensibles ça relève de la survie.

Ferme le robinet quand tu te brosses les dents ! Arrête le radiateur quand tu ouvres la fenêtre ! Eteins la lumière quand tu sors !

Préserver l’eau et l’électricité, économiser l’argent qui les paient. La leçon est connue. On reste vigilant. Pourtant une certaine énergie devient de plus en plus difficile à préserver : celle qui nous sert de bouclier contre la boue répandue dans les médias au sens large. Morts aux cons… Vaste programme (mon père). Et tant pis pour la solitude (mon prof de philo de prépa).

Certains ont un pouvoir de nuisance plus élevé que d’autres.

Mon fils m’a tracé une courbe sur un petit calepin : la montagne de l’imbécillité (sic – on a beau avoir fait hypokhâgne et khâgne, on a toujours besoin de mettre deux L aux imbéciles, peut-être pour qu’ils soient plus légers à supporter – et là je peux utiliser le ‘sic’ comme il faut, c’est lui qui m’a corrigée). En abscisse : la connaissance, en ordonnée : la confiance. La courbe dessine la bosse d’un dromadaire avant de remonter en pente douce, après la vallée de l’humilité. Le nom savant c’est l’effet Dunning-Kruger. Rappelez-vous Michel Audiard : ‘’Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait’’.

Ne suivez pas mon regard. Les cons pullulent hélas. Trop près de nous parfois : on est toujours le con d’un autre. M’enfin…

Quand je vois l’énergie qu’il faut dépenser, et l’argent gaspillé tout ça parce qu’un jour un politicien ambitieux et peu scrupuleux des conséquences (pardon pour les pléonasmes) a proposé la baguette magique du Brexit pour résoudre tous les problèmes. L’énergie pour rétablir (un peu) les faits quand la personne à la tête du pays le plus puissant du monde passe son temps à mentir. Celle pour colmater les brèches dictatoriales dans la démocratie. Quel gaspillage de tous les efforts de construction des générations précédentes comme s’ils étaient acquis. Gaspillage de temps, d’argent, de notre patience. Quelle insulte au bon sens de leurs électeurs !

Mainz, dans une ruelle

J’essaie de me préserver au maximum des réseaux sociaux.

J’ai une image très négative de Twitter où je n’ai aucune envie de tremper les neurones. Facebook m’a rebutée quand j’ai créé une page pour mon atelier de peinture sur céramique voilà quelques années. Bilan, je ne suis présente que sur Instagram et encore du bout des doigts. Son côté créatif, esthétique et gai me plait… dans le respect des doses prescrites. L’uniformité lisse est insidieuse. La toxicité s’insinue dans les atteintes à la confiance en soi. Une goute par ci, une goutte par là. L’acide de la perfection des autres ronge la peau.

La vitrine des apparences sur écran est encore pire que dans la vraie vie. Là où on se comparait malgré soi à un ami, un collègue, un voisin, on peut se mesurer à la terre entière. Une terre sans aspérités et homogène, jeune et en bonne santé. Peuplée de petits chats et de jolies filles (peu habillées). Je cherche à apprendre : dans les dix trucs pour améliorer sa présence Instagram il est conseillé de poster des photos de son chien. Vraiment ?

(Non ça ne me suffira pas à céder aux supplications de mes filles).

Soucieuse de préserver mon cerveau hypersensible de conséquences démultipliées, je filtre énormément. Mais l’autre jour tentée par un site créatif, je me suis laissé happer par des photos dignes de magazine, des réalisations à mon goût… Ma raison a beau eu me chuchoter de me méfier des apparences, j’ai posé mon téléphone avec amertume.

Vilaine jalouse.

Ça n’est pas très agréable comme sensation vous imaginez. Ni de se regarder devenir comme cela.

Le Rhin à Budenheim, samedi

Je filtre mais même sur la page de l’actrice anglaise, Miranda Hart, mon gourou en authenticité j’ai été choquée. Pas par elle, non, car c’est la seule personne dont j’ai connaissance qui accepte de se montrer ”pour de vrai” le cheveu gras ou mal habillée. Elle le fait ostensiblement sur sa page pour contrebalancer les mensonges par omission de la planète. Elle partage des sensations qui semblent sincères. Même s’ils viennent pour son humour, ses fans restent pour sa vulnérabilité assumée. Elle les touche au cœur.

Donc là, sous un de ses posts, j’ai lu une de ses réponses (bienveillante, ouverte) à quelqu’un. Intriguée, j’ai lu le commentaire (pof glissade dans le piège insidieux des réseaux sociaux : toujours plus, et même vers des destinations que l’on souhaite éviter). Et là je suis choquée : une Américaine avait écrit dans une forme raisonnable des arguments qui l’étaient moins. En substance : J’en ai marre d’être considérée comme une méchante parce que je vote républicain.

Non.

A un autre moment de l’Histoire oui mais aujourd’hui, non.

Trop facile.

Quand un charlatan monstrueux a eu quatre ans pour montrer son pouvoir de nuisance, on ne peut pas se cacher derrière la couleur de son bulletin de vote. 70 millions de gens ont pourtant voté pour lui. Mon mari dans une démarche scientifique cherche à savoir pourquoi : il réfléchit. Mon analyse politique est plus expéditive. Ce sont des gens irresponsables qui ne réfléchissent pas plus loin que le bout de leur fusil pistolet (un fusil c’est encore trop long). Des gens qui osent tout. La proportion donne le vertige.

Le Rhin, en face, un autre samedi.

Là ma raison revient à la charge : tu veux t’améliorer sur Instagram ? Tu veux être likée par une majorité molle ? Celle que tu fuis au quotidien parce que tu ne t’y sens pas bien ? Tout ça pour le petit boost d’endorphine ? Et en refusant de tricher ? Ressaisis-toi. Miranda peut se le permettre grâce à sa côte d’amour gagnée par son talent d’humoriste. Toi si tu y vas franco tu vas juste faire peur.

Non mais tu comprends, je lui réponds (ça discute beaucoup dans ma tête, pffff), j’essaie juste d’apprendre les codes de mon époque. Pour ne pas être trop has been avec mes filles (mon fils, lui préfère les bouquins aux écrans qu’il ne fréquente pas). Rentrer dans une case ? Encore ? T’en as pas marre d’essayer ? Ça ne marche jamais et tu t’en sors avec des cicatrices.

OK, OK.

J’essaie de rester authentique dans mes écrits et mes publications. Tant pis si ça ne rentre pas dans les photos carrées d’Instagram. Ni dans les algorithmes de Google.

Mais le mal sournois s’insinue à mon insu. Chaque jour je reçois plusieurs commentaires à mes articles. Ecrits en anglais, ils semblent venir de sources aux graphies exotiques. Des mails qui parlent de toute la boue (plus ou moins légale) vendue ailleurs et pointent grâce à des liens vers ces sites. Tous les jours je consacre de longues minutes à trier et jeter. Je gaspille du temps et de l’énergie.

Je reçois aussi des inscriptions de gens inconnus aux noms aux consonances anglophones (curieux à la longue sur un site en français) et aux adresses mail sans jamais aucun rapport avec le nom. Au début j’étais contente de cette progression. Depuis juin, plus rien de louche. Ah, WordPress a dû faire une mise à jour. J’ai testé une adresse mail dans Google : Norton a clignoté comme un arbre de Noël : site dangereux.

Je me suis renseignée. J’ai appris (ce que vous savez déjà sûrement) que les commentaires malintentionnés étaient fréquents sur un blog et qu’il existait des filtres à activer (et à payer). Je l’ai fait. J’ai aussi supprimé tous ces faux abonnés. Un poids délétère s’est envolé de ma poitrine.

Gardons notre élan pour créer plutôt que pour se préserver des assauts malveillants du monde entier qui entrent sans frapper. Au moins avec les pubs dans la boite aux lettres ça reste bon enfant et local. On s’en tient aux pizzerias du quartier. Un petit carré de papier collant nous protège : Keine Werbung bitte, danke (pas de pub svp, merci).

Dans une vie grillagée de contraintes coronesques, c’est agréable de se sentir libre d’écrire tout cela. La pensée et la parole comme derniers espaces de liberté.

L’autre matin dans un élan de courage du début de semaine, et aussi pour m’occuper pendant que je grignotais mes tartines (pain archi-complet et pate d’amandes), j’ai voulu regarder les titres des journaux. J’ai tapé lemonde. Les merveilleux algorithmes de mon moteur de recherche m’ont proposé des tas de recettes de boissons au citron (lemonade). J’ai pu atterrir avec un sourire acidulé sur la une du Monde. Je n’ai lu qu’un article, dilution du sourire. Emmanuel Macron regrettait, dans son hommage à Samuel Paty, la timidité des condoléances de pays étrangers censés partager nos valeurs de liberté d’expression. J’avoue (comme dirait ma fille 500 fois par jour) que j’ai été surprise par les articles que j’ai lus dans la presse britannique sur le sujet. Timorés au point d’être ambigus. La séparation de l’Eglise et de l’Etat reste un concept exotique et progressiste même pour nos voisins démocratiques.

Novembre en ciel

Et pourtant…. A l’échelle de notre quartier, l’Allemagne, a rendu hommage à Samuel Paty.

Oui l’Allemagne, où il faut déclarer sa religion à la mairie lorsqu’on arrive (pour se voir attribuer les impôts associés). Au Gymnasium de nos filles, à la rentrée des vacances d’automne, un message du directeur au micro général a demandé à toutes les classes, du CM2 à la terminale de faire une minute de silence. 1100 minutes d’adolescents et 120 minutes de professeurs. Ça m’a beaucoup touchée. Les filles aussi bien sûr. Elles n’étaient pas au courant. D’habitude nous essayons de traduire les événements importants en langage édulcoré. Mais là nous n’avions pas encore pu. Déjà que notre benjamine ne veut pas rentrer en France par peur des attentats…

Source en cabane

Je ne devrais pas recevoir de commentaires désobligeants de la part de ceux qui redoutent la liberté d’expression. Mes articles sont classés « rouge » par mon logiciel : « ne peuvent pas être compris par des enfants de 11 ans ».

Permettez-moi de conclure sur une citation du Marquis de Sade que j’aime beaucoup : « Tous les hommes sont fous, et qui n’en veut point voir doit rester dans sa chambre et casser son miroir. »

Ça tombe bien, dans ma chambre y’en a pas de miroir.