La petite étoile à la place du i c’est pour caresser les algorithmes dans le sens qui leur plaît.
Lundi, 11 h 45.
Le soleil éblouit, il fait toujours trop chaud pour un début octobre. Je pousse la porte en Birkenstock et en plissant des yeux avec seulement mon portable à la main. La voix de ma fille m’arrive de l’étage :
-Tu vas où maman ?
-Je vais photographier des poteaux.
Dans un monde idéal, cet échange n’aurait pas eu lieu. Ma fille serait en cours de maths, notre maison aurait été reliée à la fibre en même temps que ses copines il y a trois ans et je n’aurais pas besoin de consacrer des jours de boulot à assembler un dossier pour le Défenseur des droits. Je ne tremblerais pas d’avoir été témoin fugace d’une interpellation sur le quai du métro, depuis ma rame en sens inverse. Deux ou trois CRS en casque et bouclier faisaient face à une poignée de jeunes filles dos au mur, pendant qu’un de leurs collègues embarquait une minette dans l’escalator, bras tenus dans le dos. Mon cerveau a eu du mal à accepter ce qu’il voyait, et ne s’en est toujours pas remis.
Pourquoi ?
Pourquoi poursuivre des gamines sous la terre, descendre trois étages tout harnaché de lourd et d’encombrant ? La station de métro de Gare d’Oullins, juste après la traversée du Rhône, est très profonde. La vision de ces chevaliers de l’Apocalypse m’a glacée de frissons échappés de photos en noir et blanc d’un passé pas si lointain, de visions d’un futur trop possible trop proche.
Deux jours plus tôt, ma fille m’avait appelée à 8 h 10, car elle ne pouvait pas rejoindre sa salle de classe. Elle est rentrée à la maison peu après, l’établissement ayant fermé. Le personnel et les élèves de ce lycée, pourtant privilégié sur bien des plans, pâtissent de conditions de travail difficiles, entre surcharge d’effectifs, sous-vêtements thermiques l’hiver et éventails au printemps. Ma fille s’inquiète de ne pouvoir suivre ses cours, redoute les émeutes. Alors qu’elle parlait avec elle au téléphone, une de ses amies a été effrayée par l’irruption de jeunes poursuivis par des CRS dans les étages de son immeuble. La fermeture du lycée, prolongée demain, me rassure : entre casseurs et Rambos officiels, je crains pour sa sécurité. Pourtant cette dernière semaine, l’équipe de direction, les professeurs, les associations de parents se sont mobilisés avec efficacité et bienveillance.
Je soutiens les revendications des lycéens, j’admire leur courage, condamne les violences toujours stériles et la répression policière inadmissible.
Et j’ai peur.
J’ai peur des décisions politiques absurdes et dangereuses. De ces assis, comme les appelait Arthur Rimbaud, qui depuis leurs fauteuils en velours, choisissent de piquer l’argent des pauvres, des écoles et des hôpitaux. Quand ils descendent dans les tréfonds de la terre pour brutaliser des gamines à tresses, est-ce qu’ils remarquent, éparpillés au sol, piétinés par leurs rangers, les débris de l’intérêt général ?
J’ai peur du soleil qui mitraille.
J’ai peur pour les arbres, les animaux, la planète. Pour les humains gouvernés par un nombre limité de prédateurs dangereux, motivés par la cupidité et l’appât du pouvoir, qui oublient que c’est une responsabilité, pas une récompense à consommer sur canapé. Un boulot à la journée. Un honneur à mériter, chaque seconde.
J’ai peur de l’IA qui vole mon travail.
J’ai peur de la préménopause et de l’incompréhension associée. « C’est votre corps qui vieillit. » m’a dit une soignante. Vlan. Vous voulez l’autre joue ? Une autre m’a conseillé de faire un bilan hormonal. Pour vérifier que j’ai encore mes règles ? Vraiment ?
Tous les repères chavirent.
J’ai peur et surtout je suis triste et en colère.
J’ai envie de hurler mais l’avocat-gourou de la communication, Jefferson Fisher, conseille de toujours introduire sa réponse par une respiration. Alors soit, inspirons. Et échappons-nous dans une réalité parallèle.
Le week-end dernier, je souhaitais voir La vie d’une femme samedi au cinéma. Notre emploi du temps a préféré programmer notre sortie au vendredi et nous sommes allés voir Pressure, une belle surprise. Une salle d’art et essai présente l’avantage, outre la sélection de films et le prix, du nombre limité de salles (une) et de séances qui encourage à découvrir des films que nous n’avions pas sélectionnés en première intention.
Dans une scène centrale de l’histoire, en plein suspense météorologique sur la possibilité du débarquement des alliés en Normandie le lendemain, les grands chefs militaires, chargés de l’organiser dans le plus grand secret, assistent à la messe dominicale. Des hommes en uniforme chantent, soldats d’un côté, prêtre de l’autre. La caméra sort de la chapelle et cadre le terrain où tout ce petit monde puissant est planqué : une élégante demeure de style Downton Abbey, une chapelle blottie contre un arbre, des prés bordés de forêts.
Le réalisateur insiste sur le contraste entre tension intérieure et paix bucolique extérieure. Mais c’est le choc symbolique de ces coexistences à une échelle de temps géologique qui m’a frappé. La douceur horizontale d’un paysage domestiqué à laquelle l’orage rend son caractère sauvage et la raideur verticale d’hommes identiques, sanglés de grades et de règles. Ce dimanche matin de juin 1944, la contradiction entre l’Église et l’armée se résout dans l’exclusion des femmes, la claustration, les règlements et les rites, tout ce qui permet de supplanter le règne animal et d’effacer le lien à la nature.
Sur la Terre, autrefois, il n’y avait rien, rien sauf la vie qui suivait le cours des ruisseaux, les feuilles qui poussaient et les papillons qui volaient. L’homme a érigé des murs, des lois et des codes rigides pour s’en démarquer, se persuader qu’il joue un rôle autrement important. Sa mise en scène dérisoire n’aura qu’un temps. La pièce de théâtre achevée, il baignera dans le sang qu’il a lui-même fait jaillir. Le rideau de feuilles et de papillons se refermera en douceur. En douceur, les peupliers crèveront les trottoirs. L’herbe, si elle peut, effacera leur empreinte, le vent couvrira leurs traces de sable.
Dans ma réalité parallèle, Tistou, du conte pacifiste de Maurice Druon, partage son superpouvoir avec les lycéens qui font pousser des fleurs avec leurs pouces dans les canons des fusils.
Dans ma réalité parallèle, on ne lynche pas un auteur sur la place publique parce qu’un outil gavé à la création humaine a décidé que son livre avait été écrit par ledit outil. Cet été un professeur de Cambridge, accusé de plagiat par un autre professeur licencié quelque temps auparavant par l’université prestigieuse, a été la cible de violences en ligne. Il a démissionné, avant d’être, peu après, retrouvé mort chez lui. La caisse de résonance maléfique des réseaux sociaux permet à la malveillance d’un seul de pousser au suicide.
Si l’IA, imposée à notre corps défendant, jette le doute sur tout, et par conséquent fait le jeu des dictatures alentour, personne ne semble remettre en cause ni le doigt qui accuse, ni son intention. C’est terrifiant. La confiance excessive accordée à des outils devrait inspirer notre méfiance. Le serpent, en se mordant la queue, étrangle.
Dans Le Monde, une philosophe propose, pour sécuriser le lien entre écrivains et lecteurs, que les auteurs apposent une déclaration « J’ai écrit les pages de ce livre, dont je suis l’auteur ». Passons sur le pléonasme peu heureux. Quelles limites fixe-t-on à l’honnêteté de l’expression ? Qu’en est-il des livres signés par des people mais écrits en coulisse par des prête-plume ? Des maris, des Willy et des Scott Fitzgerald, qui s’approprient les manuscrits de leurs femmes, des Colette et des Zelda ? Bien avant l’IA, le plagiat commençait souvent à la maison. Lisez Les grandes oubliées de Titiou Lecoq. Mon regard sur les « grands écrivains » a changé et des piédestaux ont vacillé.
Depuis le petit bout de ma lorgnette, mon écriture nourrit des IA qui volent consciencieusement mon travail. Quand vont-elles s’attaquer aux vrais besoins : nettoyer les façades de placards de cuisine, les escaliers et les toilettes ?
Je vis dans un monde parallèle, à la naïveté satisfaisante, comme a dit une céramiste à l’atelier l’autre jour en parlant à une élève de sa sculpture (« Arrête-toi quand tu obtiens une naïveté satisfaisante. »). Mais ça fissure de toutes parts. Le monde s’emballe comme le bus de Speed et projette des lances. Les mots sont dénués de leur signification, la société s’antagonise. Les fous aux commandes n’ont plus besoin de la pensée, armés de l’IA, du pognon, et des fusils, ils repoussent les artistes dans les marges précaires. Ils les méprisent et pourtant dérobent leurs créations. La première action des tyrans n’est-elle pas de supprimer la culture et brûler les livres ?
L’art, comme le peuplier, effraie.
Une respiration, il a dit Jefferson. Une respiration.
Je suis une artiste et je ne pourrai pas payer mon EHPAD. Je me sens de plus en plus étrangère à cette société. Alors, permettez-moi de vous poser des questions.
J’ai saisi le Défenseur des droits, combien de temps va-t-il garder son poste ?
Être contre la loi est-ce être hors la loi ?
L’anarchisme est-il un projet de vie compatible avec le jardinage ? Avec le thé matcha ?
Vous avez 4 heures.
SANS IA.
Pendant que vous planchez, j’avance sur mon dossier concernant le déploiement de la fibre entre le poteau devant chez moi et, à dix mètres, notre façade. Je consulte le site de l’entreprise qui a signé un jour, quelque part, avec un obscur représentant de l’État, un contrat de délégation de service public ou quelque chose d’approchant et ne s’embarrasse pas de ses engagements. On me demande de cliquer là pour « vérifier que je suis humain ». Soupir. Je clique. L’impatience doit être une preuve d’humanité suffisante. Je clique aussi sur la ligne : nos réseaux / internet-fixe / comment avoir fibre. Mon écran m’annonce que « Ce site est inaccessible. Impossible de trouver l’adresse IP du serveur de réseaux.xxxx. Voici quelques conseils : vérifier la connexion. »
Une respiration, il a dit Jefferson. Une respiration. Une autre.
Assez de mes démêlés fibresques avec un fournisseur coloré.
Sur l’autre rive de la désespérance, je dégringole en éclats de rire jaune dans le rose d’octobre avec une bouffée de tendresse pour les copines en traitement.
Pour toucher terre, je crée en 3D, avec les mains, des pièces uniques que l’IA ne me volera pas. Les idées foisonnent et infusent l’argile de vérité. Je propose un événement minuscule et génial dont tout le monde se fout. Quand je serai grande, je serai maîtresse de couleurs et de terre et je rendrai le sourire aux gens.
Je fabrique des tasses-nichons. J’en ai tout un cheptel qui sèche en attendant la cuisson. J’ai demandé à ma fille écossaise de minuscules bonnets de Noël au crochet. (Z’avez la ref ?) On s’est marrées. Ça fait un bien fou de rigoler avec personnes qui n’idolâtrent pas le profit et aiment la vie.
Le vendredi au marché, de part et d’autre de carottes terreuses et de pommes de terre non traitées, avec mes maraîchers préférés on blague. (S., je te salue d’une bise).
Valises pour l’Écosse, tasses nichons et bons de réduc pour écrivains
La semaine dernière, ou peut-être avant, il a plu.
Je guettais cette promesse inespérée de la météo. Quand le ciel s’est obscurci et que des gouttes ont commencé à tomber, j’ai ouvert la fenêtre malgré la température extérieure étouffante. Avec recueillement, j’ai écouté le clapotis hésitant, j’ai photographié les traces mouillées sur l’appui de la fenêtre. Cinq minutes plus tard, la magicienne a replié ses nuages et emporté avec eux l’impression de soulagement. Les oiseaux ne sont pas réapparus au jardin. L’herbe est jaune, les arbres font la tronche et nous aussi. Le temps qu’il fait s’est installé au cœur des échanges.
Comme la pluie-éclair m’a permis de me rendre compte à quel point elle me manquait, le calme ambiant souligne, par contraste, le chamboulement dont notre famille émerge à peine. Ma benjamine est partie au lycée, mon mari au travail, Gaïa, à l’intérieur, n’aboie pas. Assise à mon bureau à l’étage, la fenêtre ouverte sur la fraîcheur matinale, je savoure la paix post-tohu-bohu.
Chaque mois de septembre, la rentrée scolaire nous emporte, comme tant d’autres, dans son tourbillon de formulaires, d’achats, d’inscriptions et de rendez-vous. Les listes s’empilent et avalent les heures libres. J’ai rempli et signé des paperasses pour le lycée, redonné nos coordonnées et celles de notre compagnie d’assurance. La soirée d’hier a été amputée par la première visio pour un voyage scolaire, celle de jeudi le sera par la réunion avec les professeurs au lycée.
Cette année cependant, la traditionnelle agitation de fin d’été s’est trouvée amplifiée par des démarches internationales. Ma grande est partie depuis bientôt dix jours s’installer dans sa résidence étudiante, participer aux activités de prérentrée, et globalement acquérir de nouveaux repères et tester les pubs. Elle commence ses études à l’université de Glasgow.
Les nouvelles sont bonnes. Mes deux filles semblent désormais sur les rails de l’année scolaire, je vais pouvoir mettre en place une routine personnelle et me remettre de semaines riches en activités et en émotions.
Dans les urgences de dernière minute, il m’a fallu sortir le nécessaire de couture. Ma grande fille adoooooore les jeans baggy, surtout quand ils traînent par terre, qu’ils absorbent l’eau des trottoirs (quand il y en a, et l’Écosse est humide), se déchirent, car elle marche dessus. Les bas de pantalons effilochés ressemblant aux haillons de Causette, j’ai eu le droit de les découper suivant les pointillés, de tenter, avec ma machine à coudre basique, de créer un ourlet ondulant le long de la matière restante. Les bas de jambes très larges tolèrent les à peu près, et leur propriétaire a eu l’air satisfaite.
Pour patienter, réviser un peu de chimie, et ronger le frein de l’excitation pré-Glasgow, ma fille a annexé notre atelier. Certains après-midi, nous avons modelé de concert, elle un vase-fesses de femme, moi des tasses-nichons pour Octobre rose. Nous avons écouté de la musique, chassé les moustiques, et bavardé, hantées par le compte à rebours d’un départ imminent.
Les T-shirts et les jeans recousus ont été lavés. Des habits des quatre saisons, des articles de toilette, de la laine et des crochets, se sont empilés sur un lit, puis dans les valises entreposées dans le bureau à mes côtés. Il ne s’agit pas d’oublier le passeport, les chaussettes thermales, le bonnet et l’écharpe, la jupe à paillettes et les tops miniatures pour les soirées.
Le matin du départ est reparti comme il est arrivé, avec l’annulation du vol réservé. Retardé, le trajet pour Glasgow prendra aussi plus longtemps que prévu. Dans l’après-midi, devant la maison, je mitraille ma fille, ses deux valises et son sac à dos et prends une vidéo spontanée, pendant laquelle elle raconte cette grande étape de sa vie. Je la lui enverrai le lendemain. Elle me répondra, « Maman, elle fait 2 secondes cette vidéo ». Emoji yeux au ciel. Décidément, j’ai encore appuyé au mauvais moment. Et dire qu’avec les appareils photo numériques, mes photos devenaient vidéo…
J’observerais mon aînée disparaître avec son père au coin de la rue à travers un brouillard de larmes, la poitrine serrée. Ce départ diffère des précédents, même pour ses grands et longs voyages de l’an dernier. Étudiante à l’étranger, son adresse ne sera plus chez nous. Ses retours seront de plus en plus brefs et espacés.
Alors…
Alors, j’ai accueilli ce moment de forte tristesse comme toujours : j’ai empoigné d’une main l’aspirateur, de l’autre l’éponge.
Et j’ai frotté.
J’ai nettoyé la chambre qui venait d’être quittée, vidé sa corbeille, refait le lit, briqué la salle de bains pour qu’elle redevienne acceptable pour sa sœur (oui, mes deux filles ont des rapports à l’espace et au temps opposés). Peut-être un besoin de rester plus longtemps avec cette jeune femme qui s’envolait, de retrouver son enfance oubliée, roulée en boule sous le lit, et aussi de céder à celui de mettre un semblant d’ordre dans son bazar. (Disclaimer : de façon superficielle, ma chérie, sois rassurée, je ne fouille pas.)
Lorsque sa sœur est rentrée du lycée le soir, toutes les deux bouleversées par le silence et l’absence, déroutées par le week-end qui s’ouvrait devant nous, nous avons exprimé notre émotion trop grande chacune à notre manière, en pleurant un bon coup, en chantant très fort. Et puis nous avons regardé You’ve got mail en mangeant des nems du marché et en nous faisant un gros câlin.
Depuis, nous retrouvons notre rythme à trois, rythmé par des coups de téléphone pour régler les sujets administratifs écossais. Les formulaires à remplir, à signer, les coordonnées de la compagnie d’assurance à renseigner, les factures à régler. Le tout dans une monnaie qui n’est pas l’euro, dans un pays qui a quitté l’Union européenne. Ils sont fous ces Royaumuniens !
Pour me remettre de ces aventures de maman tourneboulée, je me suis confiée à Manu, vous savez la nana qui s’est tapé l’inscrut’ pendant nos trois jours de camping dans le Beaufortain. Elle traîne toujours dans mes pattes et elle n’est pas trop d’accord pour la routine.
Ce matin, elle a égaré le chargeur de mon portable. L’autre jour elle m’a envoyé chez la coiffeuse faire faire un balayage pour « dissimuler élégamment les cheveux gris sans la contrainte de la teinture ». Puis je me suis vue dans le miroir, les cheveux hirsutes tenus par des morceaux de coton, et une préparation blanche à l’odeur heureusement discrète, coincée pendant trois heures sur un fauteuil, bien consciente que l’investissement ne me rajeunirait pas. En écoutant une dame plus âgée, les cheveux ébouriffés, jaunes aux racines noires, demander « un balayage », je me suis dit que l’hypocrisie avait ses limites. Manu, t’as entendu, on ne va pas s’imposer des « balayages » plus longtemps. La tignasse grise a gagné. Pas envie non plus de me retrouver déshydratée pour la journée, à cause de tes restrictions pour éviter de courir aux toilettes pendant les grandes manœuvres capillaires.
Je me suis vengée. Je lui ai rappelé ses rendez-vous pour faire contrôler ses dents, son dos, sa cave et son grenier, son intérieur entre les deux, son engagement à faire six heures de renforcement musculaire par jour pour éviter la débâcle, à passer au large des brioches à la cannelle de sa plus jeune et à avancer sur ses écrits. Un roman, un récit, un blog. À produire une collection de pièces originales en céramiques. À faire de la pub pour son atelier de poterie tellement sympa. À promouvoir son livre pour lequel elle reçoit des messages qui la font fondre de tendresse.
Maintenant que je lui ai fourgué de quoi s’occuper, permettez-moi de vous conter des anecdotes choisies de ma « rentrée littéraire ».
Pour la troisième année consécutive, j’ai osé une incursion dans la présentation des dernières publications régionales, depuis le fond de la salle comble du Comédie Odéon. Entourée de libraires et de bibliothécaires, je me suis sentie exclue, envieuse, et triste. Et je me suis ennuyée. Je n’irai plus. J’ai déjà vu certains auteurs deux fois sur scène. Le hasard et la chance jouent encore plus dans ce milieu que partout ailleurs. Manu m’a bien aidée sur le coup. Allez, viens, tu vaux mieux que ces émotions négatives. On se tire.
Quelle ambivalence, quelle ironie, rêver d’être adoubée par un milieu dont les premiers contacts m’ont révoltée et les suivants douter de l’éthique. Hélas, pour l’instant, ce sont encore les éditeurs qui forcent les portent des libraires.
Avant de prendre la décision de publier mon livre en autoédition le 1er avril dernier, je l’avais envoyé à plusieurs maisons d’édition. Différentes versions, à plusieurs époques. Ceux qui me lisent depuis quelques années se souviendront de mes déboires de 2024 avec un éditeur pas sérieux. J’avais donc décidé de garder les commandes. Malgré les interruptions intempestives de Manu, je me suis occupée de tout. L’édition, la correction (merci à mes relectrices), la création de la couverture, la mise en page. J’ai choisi KDP qui permet une grande souplesse de réalisation sans surcoût pour la créatrice et reverse les droits d’auteur. J’aurais préféré éviter le grand méchant A., et j’ai bien sûr étudié d’autres plateformes d’autoédition françaises et européennes. Mon étude de marché m’a prouvé que toutes coûtaient cher, ne proposaient que la possibilité de la commande en librairie, grâce à une diffusion par Hachette, que je souhaitais éviter.
En 2025, d’après le syndicat national de l’édition, 36 000 nouveaux titres ont été publiés. Les éditeurs reçoivent un nombre croissant de manuscrits, des dizaines par jour. Gallimard seul reçoit, chaque jour, 50 manuscrits de premiers romans. L’envoi par mail rend la chose instantanée, même si certaines filtrent grâce à l’exigence d’un envoi en version papier. Les ressources « productivistes » de l’IA n’ont fait qu’accentuer cette déferlante. 99 % des manuscrits sont refusés (chiffre de moi), l’écrasante majorité sans faire l’objet d’une réponse. Pourtant une nouvelle pratique semble être apparue récemment. À deux mois d’écart, par suite de mes envois de l’hiver, j’ai reçu des réponses de deux maisons d’édition avec pignon sur rue parisienne (Estelle, you’ve got mail !). Cela en soi est remarquable. Les réponses similaires exprimaient un refus qui se voulait poli certes, mais était insultant.
Les deux éditeurs m’encourageaient à autoéditer mon texte et, pour soutenir mes efforts, me donnaient un code de réduction à valoir sur une plateforme française. L’un des deux messages, d’un registre soutenu désuet, fleurait bon ChatGPT. La maison d’édition, qui ne semble pas capable de rédiger (copier) trois lignes pour refuser le roman que j’ai eu « l’obligeance de lui envoyer », se fait au passage une commission d’apporteur d’affaires.
L’autoédition est devenue un business dont profitent aussi les éditeurs. Qui trouvent au passage une motivation toute neuve pour répondre aux auteurs. Qui sait, peut-être qu’en gardant, grâce à un code de réduction de supermarché, un lien avec les manuscrits rejetés, ils entérinent un droit d’antériorité sur les livres qui cartonnent ? Ils peuvent alors leur proposer un contrat. 100 % bénef. 0 risque. 0 boulot. Choquée par la méthode, j’ai eu l’obligeance de demander son avis à une IA qui a soupçonné ce montage indélicat. Une autre a hurlé ses grands Dieux de Californie que non jamais, au grand jamais, personne n’a jamais eu l’outrecuidance de sceller de tels accords inconvenants.
Ce système incestueux donne la nausée. Si le plafond est de verre, les quatre murs et le plancher aussi. Les promo de braderie m’ôtent l’envie de tenter l’envoi à des maisons d’édition pour mon prochain livre — qui avance bien, merci. Je me régale à l’écrire.
Autre anecdote, je n’ose pas écrire littéraire, qui vaut son pesant de pin’s.
À l’automne dernier, le roman d’un ami avait été retenu, avec treize autres titres, pour la première sélection du Prix Médicis 2025. Dans la liste, je ne connaissais que son nom et Emmanuel Carrrère. Pour mieux connaître cette récompense, j’ai consulté leur site qui explique que le prix Médicis, fondé en 1958, « récompense chaque année un roman, un récit ou un recueil de nouvelles dont l’auteur débute ou dont la notoriété reste encore inférieure à la qualité reconnue de son œuvre. » C’était sûr, mon ami avait toutes ses chances.
Devinez qui l’a reçu ? Qui n’a pas eu la décence et l’honneur de le refuser, sachant qu’il n’entrait même pas dans le périmètre du prix et n’en avait nul besoin pour booster ses ventes ?
Allez, restons ouverte et optimiste. Une formidable libraire de Pézenas, que l’origine étrangère a peut-être protégé du conditionnement parisien, s’est montrée curieuse de mon livre. Elle m’a dit souhaiter faire découvrir des auteurs indépendants à ses lecteurs. Merci à elle !
Merci à vous mes lectrices et lecteurs chéris ! Grâce à votre enthousiasme et votre soutien, l’envie de créer a toujours le dernier mot. Elle oblige à Manu à la boucler, c’est dire.
Elle vient de se pointer à mon bureau avec une socquette blanche et un bout de coton collé à un sparadrap, égaré sur l’étagère de l’entrée. Larmoyante. Reste d’une prise de sang de dernière minute, résidu du dernier geste d’une maman qui devra apprendre à renoncer à coacher sa fille sur les sujets de la santé, comme sur les autres.
Je l’attrape et le jette à la poubelle.
Allez Manu, viens, on va faire le banana bread que nous a réclamé ta dernière, qui n’est plus si petite, pour son retour du lycée. On en mangera une part toute chaude avec elle, dès la sortie du four. On se fâchera quand la musique sera trop forte, trop tard. Et on piquera un fou rire.
Le nid fourmille encore de vie, de chaussettes dépareillées et de projets. Tu peux ranger l’aspirateur. De toute façon, ta benjamine, elle le fait toute seule.
Ah voilà, vous vous dites (oui, je vous entends), elle nous a épargné le titre imprononçable ce coup-ci. Oui, pour éviter de s’emmêler, elle est restée en français, même si elle se demande qui va comprendre la réf’ d’une autre époque. Cela aurait-il mieux marché avec Camping The Golden girls ?Voyons voir.
Il a fait chaud ces derniers temps, cela n’aura échappé à personne. Nous avons des envies de sommets. Comme la vie a jeté du travail sur des semaines baptisées congés, nous nous sommes octroyé trois jours de montagne, en camping, mon mari, ma benjamine et moi. Mon aînée est retenue dans le sud-ouest où elle travaille.
La quête d’un lieu d’accueil n’a pas été simple. Gaïa nous interdit les parcs nationaux des Écrins et de la Vanoise. Le Queyras est trop éloigné pour un séjour court, et nous refusons les terrains trop bas ou qui n’ont plus rien d’un camping et tout du club de vacances. Nous cherchons un bout d’herbe et des arbres, un bloc sanitaire, du calme. C’est tout et c’est devenu rare.
Après avoir consulté des amis, exploré internet, nous avons élu un petit camping du Beaufortain. C’est une région où j’ai des souvenirs fabuleux d’une semaine en itinérance mi-septembre, à dormir en chalets d’alpages, à crapahuter d’abord sous la pluie ensuite dans la neige.
Nous extrayons donc tente et chaises pliantes de l’abri de jardin et rassemblons les matelas gonflables, les couettes et les oreillers (oui c’est plus confortable), la gamelle et le matelas de Gaïa. Bien sûr, on passe à l’immense Décath de Bron, car nos lampes frontales ne fonctionnent plus. Bien sûr en arrivant en montagne, on constatera l’oubli de la table basse et de la cuvette pour la vaisselle. Tant pis. Autrefois, je campais avec un matelas de gym et un duvet élimé. Les chaises ? La table ? C’était pour les nunuches. Un jour, s’asseoir par terre est devenu compliqué. Ma carcasse exige une chaise.
Une vague connaissance, que nous appellerons Manu m’envoie un message alors que nous sommes sur le point de partir. Elle a du temps. Elle aussi prendrait bien l’air. Qu’à cela ne tienne (mais d’où vient cette expression ?), elle nous rejoindra sur place.
Autoroute chargée, Préalpes grillées, virages, halte à la coopérative laitière de Beaufort, virages ponctués d’exclamations.
-Regarde, non, mais regarde comme c’est vert ! Il reste des fleurs même en fin d’été ! Comme le vent est frais !
S’immerger dans ce paysage est comme inspirer une grande goulée d’air après une apnée de trois mois.
Cette luxuriance émeut, donne envie de se recueillir, comme autour de l’éclipse de soleil.
Faute de lunettes (en rupture de stock), mon mari nous a fabriqué une camera oscura dans une boîte en carton. Lorsque tout le monde regardait vers l’ouest, nous tournions le dos au grand show, à lorgner au fond d’une boîte en carton sponsorisée par Barilla. Mon mari l’a vu diminuer le croissant de soleil, moi non. Il serait temps de retourner chez l’ophtalmo. Quand, dans le champ du plateau de Saint-Genis-Laval, sous l’observatoire, tout le monde a applaudi, je n’avais toujours rien distingué. Heureusement nos voisins de pré nous ont donné une paire de lunettes. Ils se sont un peu sentis obligés. Leur fille avait passé de longues minutes à caresser Gaïa.
Devant des arbres vivants, des feuilles vertes, des chants d’oiseaux, on a envie de communier : regarde, regardez comme c’est beau la Terre quand on ne l’a pas encore démolie ! C’est bouleversant de se souvenir combien cet instant est un miracle.
Le miracle va-t-il nous proposer un emplacement sympathique pour planter notre tente ? Dans l’accueil du camping, le ventre du propriétaire nous reçoit et nous attribue le numéro 303.
Un petit garçon sur un vélo trop grand nous regarde échanger au comptoir, fasciné par Gaïa. Il nous suit et tourne autour de notre installation. Notre tente, que nous utilisons depuis près de vingt ans, a été conçue par un mec qui n’avait jamais campé : sous un même dôme, deux chambres séparées par un espace couvert certes, mais sans tapis de sol intégré. Les bâches placées sur l’herbe recueillent par les côtés la pluie du toit et la conduisent devant les chambres. Sous les valises. Sous les pieds en chaussettes.
Manu est déjà arrivée, elle est installée juste au-dessus.
-Tu vois, j’ai demandé à être près des sanitaires, la nuit maintenant je me lève systématiquement alors…
Je souris. Mon aînée, quand elle était petite, appelait cela le « wee-wee challenge » : s’extraire en pleine nuit de son duvet, de la tente, dans un concert de fermetures Éclair, trouver des tongs, courir jusqu’aux toilettes, faire pipi les yeux fermés pour ne pas être éblouie par les lumières artificielles, revenir, se glisser dans le sac de couchage, se blottir contre la tente, pousser un soupir de satisfaction, retrouver le sommeil. Quand il fait beau, un ciel tout piqueté d’étoiles compense l’épreuve. La Voie Lactée engloutit les constellations. On retourne à la tente en prenant son temps, tête en l’air et bouche bée.
Elle me fait sourire, Manu. Jaune.
Un vélo passe. Gaïa aboie.
Le petit gars s’appelle Maodez, « un prénom breton », a-t-il ajouté, habitué à l’incompréhension des non-Bretons. Il a 9 ans. Il voudrait bien caresser Gaïa. Soit, avec plaisir.
Une voiture passe. Gaïa aboie à peine moins sous les caresses de Maodez. Nous enfonçons les sardines dans un sol meuble, il a plu juste avant notre arrivée. Tant mieux, on avait aussi oublié le maillet. Nous nous blottissons tôt dans notre cabane de toile, pour lire, savourer l’intimité relative au milieu d’étrangers que l’on entendra ronfler ou s’installer à minuit.
Le matin, on s’habille à genoux, en équilibre sur le matelas gonflé, on se tortille. Manu se pointe sans frapper à la toile, elle en a des manières, celle-là, le pantalon de rando dégrafé à la taille.
– T’aurais pas un pantalon à me filer steuplaît ? Je pensais que celui-là allait encore…
Vaguement gênée, je lui tends mon short jaune, à la taille extensible, tenue par un cordon à nouer.
Mon mari improvise un café en tenant le support à filtre sur des mugs en plastique. Il semblerait que le thermos soit aussi resté à la maison.
Randonnée vers le haut. C’est toujours vers le haut le matin en montagne. Le choix de la destination est guidé par le conseil du tenancier du camping et par une pancarte qui interdit aux chiens l’alternative qui traverse des alpages.
Émerveillés de pouvoir être dehors plus de cinq minutes sans étouffer, de constater que notre corps accepte de fournir un effort sans vaciller, nous discutons. J’évoque mes galères avec WordPress pour créer le site web de mon atelier de peinture sur céramique, les IA qui me mènent en bateau, me font perdre un temps fou alors que je ferais mieux de « lire l’énoncé » avec attention. WordPress, figurez-vous, existe en deux extensions bien différentes. Le thème que j’utilise pour ce site, et que je maîtrise à peu près, ne me laisse rien deviner de celui choisi pour Jolly Pots. Je tâtonne entre les blocs de la page et les exigences de construction. M’égare dans le mystère des DNS, grimpe sur les blocs au-dessus du lac.
J’explique à Manu :
-Si tu savais comme je râle à batailler avec une logique qui m’échappe ! Et ces idiots d’intelligents artificiels (oui j’ai décidé que c’était des mâles), ils me tutoient, me collent des fleurs dans les réponses et se contredisent. Entre eux. Tout seuls. Grr.
Elle rigole.
– Faut qu’on apprenne à s’en servir, à les paramétrer.
-Ouais pour pas se laisser embarquer, c’est trop simple. Sans compter qu’on leur raconte notre vie à ces IA. Qui récupère nos confidences ?
Ça monte. Le chemin n’en finit plus de monter. Les ruisseaux rafraîchissent Gaïa et ressuscitent nos âmes asséchées. Ma fille caracole devant sous sa casquette. Manu et moi montons derrière en soufflant. Mon mari alterne entre les deux.
En coupant des rondelles de saucisson d’Ardèche trop sec sur son genou, il raconte :
-J’ai écouté un podcast où Sam Harris était interviewé.
Pour ceux qui suivent, nous l’avons déjà croisé ici. Sam Harris est un penseur scientifique et indépendant américain, dont mon mari suit les travaux. Son gourou. En son honneur, j’ai baptisé nos deux frigos Sam (le gris) et Harris (le blanc).
-Hm.
-Il parle de sa vie pour une fois. D’habitude c’est lui qui mène l’interview. J’ai appris que c’est sa mère qui a créé la série Les Golden Girls.
-Ah, ça alors !
En français Les Craquantes, une sitcom des années 1980 dans laquelle quatre dames d’âge mûr, veuves ou divorcées (dont l’une est la mère d’une autre) découvrent la cohabitation à Miami. Friends version senior. (C’est d’ailleurs une vanne dans Friends, Ross est traité de ringard par sa sœur, car il est fan de la série.)
Il se trouve qu’à l’époque, une amie de mes parents, prof d’anglais à la retraite, avait enregistré des épisodes en V.O. et nous avait prêté des cassettes VHS. Avec mes frères on connaissait des dialogues par cœur. Comme c’était en anglais, on avait le droit de les regarder en boucle, ce qui aurait suffi pour nous convaincre. La télévision était un loisir contingenté. La réplique préférée de notre mère était celle de Sophia, ancêtre de la maisonnée et mère de Dorothy qu’elle critique sans cesse : « I hate psychologists, they blame everything on the mothers. »
Ces dernières années, j’ai picoré quelques épisodes, dans des moments nostalgiques. À mon tour de sourire aux remarques sur la maternité : « It is not easy being a mother. If it were easy, fathers would do it. »
Lorsque mon mari me l’explique donc, j’adore apprendre que Susan Harris, divorcée lorsque son fils Sam a deux ans et qui l’élève seule, fait son trou à Hollywood en proposant le script d’un nouvel épisode pour une série télé existante. Elle en vient à créer une sitcom au succès phénoménal. Eh oui les vieilles biques, ça parle. Entre elles et aux téléspectateurs.
Manu souffle, essuie son front, s’arrête dans l’ombre d’épicéas. Je lui tends ma gourde.
-Whouf, c’est galère de traîner tous ces kilos. Surtout que ça n’en finit pas d’augmenter. Avec les hormones… Ou plutôt sans elles, qui foutent le camp…
Elle m’agace avec ses remarques et ses limites. Et en même temps, me fait marrer. Je l’écoute avec hantise et curiosité.
-Les sautes d’humeur, c’est insupportable. L’autre jour, j’aurais étranglé tous les employés du service après-vente d’IKEA. Ils ont de grandes affiches qui t’expliquent que tu as 365 jours pour changer d’avis. Mais tu leur rapportes une chaise défectueuse, qui refuse de se laisser monter, et ils te sortent un règlement comme quoi il fallait la rapporter dans les 14 jours.
– Ah ouais d’accord, si tu leur avais juste dit que tu t’étais trompée, ça passait.
– Et ouais. Ils m’ont entendue, crois-moi. Ils m’ont même soupçonnée de mentir, et dit que tous les commentaires clients sur l’article étaient bons. Tu parles, sur quatre chaises commandées deux étaient défectueuses. Taux de rebut, 50 %. En les recomposant, j’ai pu en garder trois. J’étais coincée, je ne pouvais pas le leur dire.
– Hi, hi…
-Je ne me reconnaissais pas.
Moi non plus je ne la reconnais pas. Elle, la réservée, la discrète, qui ne hurlait au scandale et à l’injustice que le moment passé, chez elle, la porte fermée.
Les Golden Girls pécaïre, c’est nous. Avec nos histoires de chaises.
Pique-nique en contre bas d’un col, dans une pente herbeuse, avec vue sur un glacier au loin. Profitons de la glace en voie de fonte. Le col lui-même, étroit, est squatté par des supers papys montés en avalant la dernière côte tout droit, leurs VTT non électriques, sur le dos. Les craquants assurent.
Redescente en savourant les explosions de sauterelles aux ailes de toutes les couleurs. On a vu des marmottes, mais la magie est là désormais, dans ces sauterelles, les colchiques et les grillons du soir.
J’essaie de semer cette nana qui me colle aux chaussures de rando et me déprime. Ça devrait être possible, ses genoux la font souffrir. Elle saute par-dessus un ruisseau, atterrit dans la boue et grimace. « Aïe, je me suis fait mal à l’épaule. » À l’épaule ? En sautant ? Vraiment ?
Franchement elle m’agace, cette limace. Pourquoi s’est-elle invitée comme ça, à squatter notre famille ? On était bien tous les trois.
Cueillette miniature de trois myrtilles acides. Essayer de fourrer un nuage de graines d’épilobes dans la poche qui s’échappe et s’envole.
Retour au camping. Un vélo passe. Gaïa aboie.
Maodez revient. Depuis la voiture de ses parents, coincé contre ses grands frères, il nous fait un signe de la main. Ils retournent à leur tente. Peu après, il revient caresser Gaïa.
Sans lever la tête, il nous dit :
-Demain on s’en va. Ils annoncent de l’orage toute la semaine. On a trouvé une maison à louer.
Salut bonhomme, bonne fin de vacances. Bonne rentrée.
Personne ne passe, Gaïa aboie.
Dînette à ras de terre, à se délecter de tortellinis médiocres cuits sur un réchaud miniature, d’une boîte de maquereaux et de tomates cerises. C’est délicieux un repas bricolé, les pieds dans l’herbe, face à une montagne qui s’obscurcit. Un peu d’eau de la casserole atterrit sur mes orteils. « Voilà, me dit ma fille, the full toilettes turques experience. »
J’éclate de rire. Manu non. Elle n’a pas entendu. Elle rira plus tard, quand on lui aura répété la blague.
-P*t*in c’est ch*ant d’avoir le corps qui part en sucette et de perdre tous ses repères…
-T’as vérifié ta date de péremption sur ton étiquette ?
-Sur quoi ?
Elle se tourne machinalement pour attraper son col de T-shirt, s’interrompt.
-T’es con toi.
C’est pas vraiment une blague.
-C’est curieux moi je suis persuadée d’en avoir une : l’âge auquel ma mère est morte prématurément. Tu crois qu’on peut encore bouger après ?
Moi aussi j’ai toujours envie de pisser. Et puis c’est urgent. Les toilettes sont ma deuxième maison. Surtout lorsque mes règles me font l’honneur de se pointer alors qu’on ne les attend plus. Le premier jour me confine chez moi sous peine qu’on me suive à la trace.
-Et les insomnies ? T’en as ?
Ben oui… Je hoche la tête.
-Tu fais quoi, la nuit, quand tu dors pas ?
-Je rumine. J’étrangle les empêcheurs de vivre en rond.
Moi aussi.
J’étrangle les Manu qui m’envahissent.
Et quand j’en ai marre, de ces pensées qui grognent et se mordent la queue, j’écris dans ma tête. J’écris cet article. Je lui tisse un nid à Manu, j’ai l’impression qu’elle va s’incruster. Ça se passe mieux quand on accepte l’inévitable, paraît-il. Et qu’on porte des robes amples et des shorts jaunes.
Oser rencontrer, parler de sa création et peinturlurer
J’écris face à la fenêtre dans un nuage de verdure. Les branches du noisetier, planté sous l’étendage par un écureuil distrait, atteignent désormais le premier étage. Je lui confie le soin de me maintenir les pieds sur terre, car dans mon dos se trame une naissance jolie qui souffle du vent dans mes voiles : une librairie de poche pousse sur la couette en vichy rose du lit d’appoint. Ce motif jure avec la couverture de mon roman, tant pis, c’est gai. Les exemplaires d’autrice commandés sont rangés en piles identifiées, à l’aide de post-its, par leur destinataire : pour C., pour M. Avant de les leur confier, je rédigerai des dédicaces avec un feutre noir neuf acheté exprès, les emballerai de papier de soie blanc retenu par du washi tape à fleurettes. Avoir publié mon livre m’enchante à plusieurs niveaux, dont celui de laisser libre cours à ma passion pour les articles de papeterie jolie. Je joue à la libraire, mais c’est pour de vrai.
Le dimanche 26 avril scellera mon entrée dans la cour des grands : je vais participer à mon premier salon du livre. La sonnerie du réveil croise mes yeux ouverts d’excitation. Pourtant, le kit de décoration de mon stand est prêt depuis la veille. Il ne me reste qu’à tartiner des tranches de pain aux graines pour un sandwich et à préparer un thé dans un thermos. Dans l’entrée, patientent les livres neufs, des marque-pages, des chevalets de table achetés à la dernière minute, la nappe écrue illustrée de volutes en appliqué, rapportée d’Inde par ma mère, une trousse en tissu offerte par mon amie allemande de Cologne, un carnet à fleurs neuf, et, posé à même le sol, dans un cache-pot blanc en céramique Ikea, une plante grasse à ombelles de fleurs roses, un lewisia du marché. J’ai de la monnaie dans mon sac à main. Les objets sont prêts, ma tenue aussi. Et moi suis-je prête ?
Parler de mon livre brasse des émotions contrastées. Séduire, convaincre un acheteur m’est impossible : j’aime laisser les gens livres, pardon, libres. (Le lapsus des doigts est authentique.) J’ai confiance : la curiosité aura raison de l’appréhension.
Ce salon, organisé par l’association de parents d’élèves indépendants de l’école Marie Curie d’Oullins, est la deuxième édition. J’étais inscrite l’an dernier, malgré mes déboires éditoriaux, avec l’intention de rencontrer des lecteurs en leur proposant une maquette. Un sale virus m’avait clouée à la maison. Cette année, j’ai un livre tout neuf, mon corps est en forme. La voiture en revanche est au garage, j’irai donc à pied au gymnase Paillat, dans la zone d’activité de Pierre-Bénite. Livres et bazar d’exposition trouvent place dans le caddie de courses. Mon mari, qui a la gentillesse de s’intéresser à mon travail, l’empoigne et nous nous mettons en route.
Les rues sont calmes, fraîches encore. En empruntant une route récente qui divise un bois, je regrette l’abattage d’arbres centenaires pour permettre à quelques bus par jour de circuler. Un cri rauque évocateur de notre randonnée à Belle-Île nous fait lever la tête. Son auteur, un faisan posé sur une branche du cèdre du Liban, nous regarde longer son parc. Tu sens les fleurs d’acacias. Hmmm, un de ces jours, nous pourrions faire des beignets.
À l’arrivée, ça grouille dans tous les sens. Des banderoles artisanales en tissu bariolé de feutre sont nouées au portail, une buvette installe tables et chaises dans la cour. Les auteurs se reconnaissent à leur valise à roulettes ou à l’étui à kakémono en bandoulière. Les organisateurs s’activent près de l’accueil. Sur les affichettes accrochées au paravent en grillage, je repère mon nom. Mon emplacement, indiqué par un bénévole, se situe au bout de l’allée centrale, à côté de la sortie dont la porte restera ouverte. Les auteurs déballent, installent, décorent. Tous ne sont pas encore arrivés. Plus de cinquante écrivains locaux sont attendus.
Entrer dans ce gymnase est un passage, une renaissance dans la peau d’une autrice. Sur la table en bois, je photographie ma médaille de baptême : un morceau de papier blanc avec, écrit au feutre noir, mon prénom et mon nom. Je le rapporterai chez moi et attendrai, pour le jeter, de sentir s’émousser son pouvoir magique.
En passant devant les stands, j’admire les aquarelles d’une jeune illustratrice, puis d’une autre, en me raisonnant : tu n’es pas là pour faire ton shopping. Pour éviter de trébucher, je contourne l’ego d’un auteur qui, les mains à la ceinture devant un panneau qui promeut son dernier livre en lettres XXL, m’explique qu’il a inventé l’autofiction. Un auteur sympathique — et modeste — qui a écrit sur la montagne ardéchoise partage plein de conseils.
Lors de mon inscription cet hiver, dans un moment d’égarement, peut-être parce que les tables étaient précisées petites, j’en ai réservé deux. Pourquoi ? Ai-je pensé installer un cabinet de consultation où les lecteurs s’assiéraient face à moi ? Suis-je à ce point incapable de me projeter en situation de vente que j’imagine les visiteurs comme des patients, au sens littéral du terme, dans une relation vraie qui relève plus du soin que du supermarché ? La scène trop large m’intimide et je rends le mobilier superflu.
Tout en installant ma nappe, les livres neufs, et mon kit fleurettes (carnet, trousse, marque-pages, lewisia), je fais connaissance avec ma voisine. Publiée par plusieurs maisons d’édition, elle écrit depuis longtemps, et a l’habitude des salons. Je m’inspirerai de son expérience dans les échanges avec le public, merci à elle. Nous déjeunerons ensemble dans un carré d’herbe derrière le gymnase, moi d’un sandwich au jambon et d’une pomme, elle d’une salade, et chacune, d’un carré de chocolat noir à 85 % de cacao, à peine fondu.
Le soleil tape fort en ce dernier dimanche d’avril, shorts et robes légères sentent l’été précoce. Une balade dans la nature présente plus d’attraits que s’enfermer dans un gymnase. La fréquentation matinale, calme, me permet de prendre pied en douceur. Les visiteurs flânent, jettent un œil, hésitent, passent, repassent. J’imagine, en projetant mon expérience de curieuse dans une exposition, l’envie de consulter le livre dont le titre interpelle, la crainte d’être harponnée par l’autrice. Cela me rappelle une remarque d’un professeur de langue du lycée sur la supériorité relative des assis par rapport aux passants, comme à la terrasse d’un café. L’assis regarde, jauge, évalue. Le marcheur fait semblant d’ignorer son statut de cible mobile, et presse le pas, afin de pouvoir, à son tour, s’asseoir.
Déjà, enfin, une dame s’arrête. De part et d’autre de la table, nous sommes toutes les deux intimidées. Nous échangeons, je m’écoute parler de mon livre dans la mise en abyme d’un exercice compliqué. Elle décide de l’acheter et me tend un billet. Émue, je les regarde me quitter, ma première lectrice du jour, mon premier livre vendu en direct à une inconnue.
Soudain, je m’exclame :
« Oh zut, j’ai oublié de lui proposer une dédicace ! »
Ma voisine acquiesce avec indulgence pour mon oubli de débutante. C’est dommage, en effet.
Vite ! Se lever un stylo à la main. Rattraper la dame en tâchant de ne pas l’effrayer, la lui proposer, cette dédicace. Elle accepte, revient sur ses pas.
Mon ingénuité me préserve des attentes : j’aborde la journée avec curiosité et enthousiasme, chaque échange est un cadeau. Entre les visites, reçues, données, je note des impressions, les idées qui jaillissent dans cet environnement stimulant, les conseils reçus. Penser à prendre du blanco en cas de rature, un paquet de gâteaux à partager avec les exposants voisins. Entre les rencontres, je réfléchis à mes dédicaces. Qu’écrire qui a du sens pour une inconnue, sans trop me répéter ?
Une amie passe me saluer et acheter un deuxième livre à offrir. Une dame arrive avec mon livre acheté à la librairie, et me le tend pour une dédicace. Elle évoque une jeune demoiselle qui ne tient pas en place en classe. Je lui raconte l’histoire vraie de la chorégraphe de la comédie musicale Cats, rapportée par Ken Robinson, expert britannique en éducation et grand promoteur de la créativité dans son livre Finding your element et dans des conférences. Il y dénonce le formatage scolaire des enfants pour alimenter une société productiviste à angle droit.
La différence, et la question de l’adaptation à l’environnement sont les sujets centraux de mon livre. Son titre semble inviter aux confidences. Il attire les yeux, les pas et les mains des femmes. Mes acheteurs sont des acheteuses. Seuls deux hommes s’approcheront de ma table, un sourire entendu aux lèvres. Eux ils savent, on ne la leur fait pas. C’est comme un gag, de ne pas rentrer dans les cases. Le clin d’œil du titre ne cherche pourtant qu’à adoucir la souffrance du décalage. La variété de l’espèce humaine garantit que tout le monde se sent en décalage quelque part. Au fond de ces hommes, derrière leur façade convenue, quelque chose vibre, quelque chose qu’ils ne s’autorisent pas à entendre et qu’ils musellent. Ils le reposent comme à regret, ce livre. S’ils étaient accompagnés d’une femme, est-ce qu’ils lui proposerait de l’acheter, pour elle, pour le lui piquer en douce ?
Peu à peu mon discours se rode, je m’entends parler, en essayant de ne pas m’écouter pour ne pas flotter, spectatrice d’une scène où je joue. Vais-je exaspérer ma voisine à le répéter ? Dans les grands salons, paraît-il, les tables se touchent. Comme le bruit, la foule et la promiscuité doivent être éprouvants ! Pour cette initiation, mes sens sont heureusement épargnés, car ma cervelle m’informe qu’elle est déjà survoltée.
Une odeur de frites éveille l’appétit dès 11 h 30. Des cornets traversent le gymnase entre des mains qui les vident en chemin. La température monte et, en milieu d’après-midi, le soleil plongera par la verrière latérale. La chaleur serait pénible si j’y prêtais attention. Je remplirai plusieurs fois ma gourde.
Peu après le déjeuner, une dame se présente à ma table et me pose des questions directes sur mon livre auxquelles je réponds le mieux possible. Elle se présente comme journaliste au Progrès — son assurance, qui dénote avec la nonchalance des visiteurs, aurait dû m’aiguiller. Peut-elle me photographier ? Oui, bien sûr. Pendant que je pose, le livre à la main, mon cerveau rembobine la scène en accéléré : quelles bêtises ai-je bien pu raconter ?
Une flâneuse me dit être venue pour accompagner des amis, par hasard, que mon titre l’a intriguée. Quelques enfants, blasés, suivent leurs parents. Le public est plutôt âgé cependant, en milieu d’après-midi au réveil de la sieste des gosses, les allées se remplissent et rajeunissent.
J’ose maintenant tendre un marque-page illustré du QR code de Mainzalors.com et parler de mon blog, proposer aux lectrices de m’envoyer un mot quand elles auront découvert mon roman, car j’aime échanger. Dès le lendemain, je me demande pourquoi je n’ai encore rien reçu. L’espace-temps d’autrice et celui de lectrice divergent. Ai-je oublié qu’un nouveau livre va en rejoindre une pile sur la table de chevet et qu’il devra attendre son tout avant d’être attrapé ?
Une jeune femme m’interroge : elle voudrait écrire, n’ose pas, redoute la page blanche, car elle ne sait pas sur quoi écrire. Alors, je partage mon expérience, les pas qui m’ont aidée à oser. Je lui explique que pour écrire, il faut écrire… que dès qu’on a commencé, la page n’est plus blanche et qu’on a un bout de machin auquel accrocher des idées. Un rocher où se fixeront les coquillages.
L’autre jour, j’ai démêlé des graines germées de zinnias et de mufliers. Les semis trop denses demandaient à être éclaircis. J’ai bataillé, fiddled comme on dit en anglais avec un mot imagé, bien pratique qui n’a pas d’équivalent sans périphrase, avec ces pousses fines, courtes et aux racines tressées. Je n’avais presque rien dans les doigts, comme quand on commence un tricot. C’est de ce presque rien, difficile à attraper, que jaillira la suite, une suite, même si on choisira plus tard de tout reprendre à zéro. Cette première matière, même brouillonne, médiocre, est la matière première de la création, le terreau où l’inspiration pourra germer, en vidant le lave-vaisselle ou au creux de la nuit.
Elle me dit être rassurée par les consignes d’un atelier d’écriture. L’école nous a enseigné que seuls deux types de réponses sont possibles, justes ou fausses. La juste, rester assis en classe, se taire, aligner des chiffres ou des mots dans des cases, ne produit pas d’artistes. La création a besoin d’un espace bienveillant, ouvert qui accueille les élans et la spontanéité. Le blanc de la page ou de la toile, c’est un infini qui donne le vertige. Comment les déflorer si le stylo rouge du professeur guette par-dessus l’épaule ?
Parce que je voudrais, modestement, du haut de ma première marche, encourager les âmes que je croise à tâtonner vers leur vérité, je me permets de lui conseiller : « Écrivez. Si vous avez besoin de limites, donnez-vous un cadre temporel. Écrivez dix minutes sur ce que vous voyez. Observez les idées. Écrivez sans chercher à produire du beau. » Racontez sur votre bureau ce pot de crayons au rebord ébréché, qu’il faudrait réussir à jeter. Observez comment une interrogation jaillit dans un coin de votre tête, c’était quoi ce bruit cette nuit ? La voisine qui sort ses poubelles ? Pourquoi si tard ? Voilà le début d’une histoire. Tirez sur le fil. Appâtez votre inspiration en enchaînant des phrases. Retenez-la en promettant à votre cerveau de lui réserver un moment, plus tard, pour qu’il se défoule en mode éditeur et correcteur.
Dans l’allée à ma gauche, sur un stand de deux tables et quatre chaises, sont installés un papa et ses trois filles. Ma première impression est que les enfants accompagnent l’adulte écrivain. Il n’en est rien. L’aînée de quatorze ans vend une histoire qu’elle a écrite et illustrée. Sa maman s’est occupée, en secret, d’en faire imprimer des livres pour Noël. Entourée de son père, ses sœurs et par moment de sa mère, elle répondra aux questions des visiteurs en dessinant. Dans son livre, je découvrirai qu’il existe une iriseraie à Oullins. Heureuse coïncidence, la période de floraison vient de commencer. Je me promets d’aller la visiter.
Le week-end suivant le Salon du livre, j’ai eu le plaisir d’être invitée à une fête de famille pour l’anniversaire d’un neveu de cinq ans. J’ai proposé à qui voulait un atelier de peinture sur céramique. Les enfants ont tous participé, mais seules quelques adultes ont osé. La différence d’approche selon l’âge est singulière. Les enfants écoutent les consignes avec curiosité puis ils foncent, happés par le geste, l’envie, le plaisir. Motifs et couleurs sont spontanés et intuitifs. Les adultes tournent autour de leur envie, n’osent pas oser. Quand on a perdu l’habitude de l’utiliser, le pinceau impressionne. On oublie en grandissant qu’un arbre peut être rose ou violet.
Dans Loin d’Hollywood, un récit écrit par Charlie Chaplin en 1922, dégoté à la médiathèque, une phrase m’a marquée : « Même si j’aime les enfants, je les trouve d’un abord difficile. Je me sens très inférieur à eux. La plupart ont de l’assurance et ne sont pas encore gâtés par la conscience de soi. Il vaut mieux être au sommet de sa forme en leur présence, car ils détectent votre manque d’honnêteté. » Est-ce cela que l’on redoute, adulte, devant une page blanche, de se confronter à sa sincérité ? De recevoir son authenticité en pleine face et ne pas savoir par quel bout l’attraper ?
C’est un jeu, un jeu grave de créer. L’artiste est celui qui, adulte, continue de jouer et croit à la magie. Après avoir regardé la sitcom Rosehaven sur Arte, me voilà équipée d’un nouveau marabout-de-ficelle pour ma collec’ de nanas qui ne se prennent pas au sérieux, Celia Pacquola, humoriste et comédienne australienne. Spontanées et fantasques, leur espièglerie rafraîchit la vie d’adulte. Leur inspiration est indispensable à ma survie.
Ce salon du livre m’a enchantée, merci aux organisateurs. A posteriori, j’ai l’impression de l’avoir abordé comme un jeu au sens noble : plaisir, frisson, rencontre des autres, de soi, échanges, rires, accueil d’émotions. Je l’ai vécu comme les enfants ont peint une assiette avec des engobes : en expérimentant, en me trompant, en recommençant, en m’extasiant (et en courant après une dame, le stylo à la main). Puissé-je ne jamais me sentir blasée. Je voudrais garder cette fraîcheur, que jamais mon discours de devienne un baratin rodé. Rencontrer un regard est un privilège pour l’écrivain : c’est lui qui sculpte l’autre moitié du livre. Les premiers commentaires que je reçois en témoignent : chacun le lit avec le filtre de ses expériences, sa personnalité, sa vision du monde.
En fin d’après-midi, j’ai très soif. Et très faim. Les échanges creusent. Je me lève acheter une crêpe au sucre à la buvette, heureuse en revenant à ma table, de trouver une dame qui m’attend. Une autre, hésitante lors de son premier passage à mon stand, reviendra alors que j’ai commencé à ranger, s’excusant de me faire ressortir un livre. Mais je suis là pour ça, madame, merci !
En remballant mes affaires, je force un peu dans le caddie, les pages d’un livre se froissent. Souriante, épuisée, ravie, je rentre en tirant le caddie allégé où j’ai fourré ma veste, dans la chaleur absolue. Sur le chemin, je croiserai le parfum d’acacias du matin, mais le faisan s’est envolé. Je remarquerai, dansant entre muret et trottoir, un plant de coquelicots albinos. Je n’en avais jamais vu de la vie. La nature joue avec les couleurs et me fait un clin d’œil. Ou bien me tire-t-elle la langue comme sur la couverture de mon livre ?
Merci de m’écrire les émotions ressenties à la lecture de mon livre. Vos messages me font chaud au cœur.
Me voilà de retour d’une semaine bretonne à crapahuter sur le sentier côtier de Belle-Île-en-Mer. 5 jours, 80 km, 2800 m de dénivelé positif. En général, les chiffres et leur engrenage vers la compétition me rebutent. Cependant ceux-là, je leur ferais presque la bise : ils réactivent la confiance en mon corps. Il arrive un âge où mettre un pied devant l’autre en terrain escarpé ne va plus de soi.
Enjamber l’espace entre le quai et le marchepied du TGV en chaussures de randonnée signe le début de l’aventure. Dans le sac, j’ai glissé un gel douche et une crème pour le corps inédits pour les associer à l’expérience et éviter de la polluer de vécus antérieurs. Dans le sillage ébloui de la marche itinérante d’octobre dans les Baronnies, mon mari ma benjamine et moi avons choisi de repartir sur les sentiers aux vacances de Pâques. Pour épargner mon dos convalescent, j’ai opté pour une formule qui limite le poids transporté, et permet, le cas échéant, de sauter une étape. Belle-Île ne laisse guère de choix : à moins de transporter sa tente comme les jeunes gens croisés (et de bivouaquer en cachette), la majorité des étapes n’offrent aucun gîte. Nous avons donc réservé le séjour rando d’un petit hôtel du Palais qui propose à vingt marcheurs, dans une ambiance de colo, l’organisation des pique-niques et des navettes pour les ramener le matin à l’endroit où elle les a récupérés la veille. Nous le rejoignons en bateau-navette depuis Vannes. Nous allons boucler la boucle mais en étoile.
Voilà longtemps que je rêvais de parcourir le sentier des douaniers breton. Parmi les différentes options, Belle-Île s’était imposée : le souvenir lointain d’une escale en voilier avec mon père m’avait donné envie d’y revenir. La magie de quitter le continent et la satisfaction de réaliser une boucle nous ont convaincus. Partir sur une île, nous le faisons à chaque passage de la Manche, mais les dimensions de la Grande-Bretagne le font volontiers oublier (jusqu’à l’occasionnelle fermeture intempestive du tunnel). À peine arrivés sur cette île de Petite-Bretagne, la rengaine de la chanson de Laurent Voulzy s’enclenche et m’agace. D’ailleurs, pourquoi dit-on Belle-Île-en-Mer ? On ne dit pas Quiberon-en-terre.
Mon ordinateur, emporté au cas où mon corps choisirait l’immobilité, est resté fermé. J’ai glané pour vous des impressions dans mon carnet à fleurs.
Belle-Île, destination privilégiée, a été préservée des assauts humains. Son littoral reste sauvage, aucune poubelle ne ponctue les plages, aucun détritus ne dévisage les sentiers. Les visiteurs jouent le jeu des îliens : limiter au maximum les déchets qui sont enfouis sur place (c’est donc possible). Seul le papier toilette dans l’herbe indique que quelqu’un s’est arrêté là avant nous, et qu’on s’est trompé de sentier. Les constructions neuves, peu nombreuses, respectent le style local : des petites maisons basses aux encadrements de fenêtres et volets colorés. Combien de temps l’évolution et ses travers vont-ils retenir leur souffle ? Les prix de l’immobilier flambent, attisés par la pandémie et la généralisation du travail à domicile. Les locations saisonnières affichent des tarifs rédhibitoires. Certains visiteurs aux vêtements luxueux dénotent avec le style décontracté des locaux et de la majorité des touristes. L’inflation menace-t-elle d’évincer les îliens ?
Toujours curieuse des choix de vie originaux, je m’enquiers auprès de la dame de l’hôtel sur la raison de son installation au large du continent. Elle me répond que sa grand-mère était belliloise et qu’elle est revenue, au début de sa vie active, sur la terre de ses ancêtres. Comme un tiers des insulaires, elle descend des Acadiens. En 1756, 78 familles acadiennes se sont établies sur l’île en 1765, après avoir été expulsées de Virginie puis d’Angleterre. Guerres et traités entre puissances dominantes ont scellé leur déportation. Louis XV a confié à ces immigrants la mission de repeupler Belle-Île, que l’occupation anglaise avait dévastée. L’histoire locale est imprégnée de celle de Canadiens, issus de Français émigrés au Nouveau-Monde et finalement revenus. Au mur de la salle du café, je photographie la carte d’Acadie du XVIIe siècle, et les territoires amérindiens aux noms poétiques et mystérieux : Abénaquis, Etchemins, Micmacs.
Pendant cinq jours à l’aplomb de la falaise, nous sommes montés et descendus. Remontés. Et redescendus. L’île trompe le visiteur sportif. Son profil faussement plat est vallonné de bocages, entretenus par une agriculture extensive, des vaches, des moutons et du maraîchage. Elle exige des marcheurs qui longent l’océan de quitter souvent le plateau pour la grève, afin de traverser les brèches chantantes des ruisseaux. Sur le sentier très bien entretenu, des marches sont taillées dans la terre, retenues par des planches. Cependant les pentes raides restent glissantes et dangereuses sous la pluie. Les tronçons trop exposés, et menacés d’effondrement par l’érosion, sont retracés à quelques mètres vers l’intérieur. Dans ces parenthèses, le sol s’ameublit, couvert de fougères sèches et broussailles taillées. Certains « passages pétoches » frôlent le vide : j’y ai frissonné et marché en crabe, le plus près possible du flanc sécurisant, attrapé une main rassurante, détourné le regard, sans tout à fait fermer les yeux. Une clôture symbolique en fil de fer bas matérialise les zones en restauration végétale, que le touriste est prié de s’abstenir d’enjamber. Pour être autorisé à piétiner l’herbe rase à la pointe nord-ouest, s’équiper d’un club de golf.
Les deux premiers jours tempétueux éprouvent notre coupe-vent et le nouveau poncho (celui des Baronnies, déchiré, a fini à la poubelle). Mes cheveux s’emmêlent en nid de pie et j’enfile un bonnet. Pour la suite du parcours, le soleil chasse les nuages, les combes chauffent et les visages rougissent. Le bras droit, cramé malgré la crème solaire, indique dans quel sens la randonneuse tourne autour de l’île.
Nous baignons dans une symphonie marine, entre les basses du fracas des rouleaux qui se brisent au pied des falaises, et le piccolo de l’alouette, le métronome du ressac, le froissement des roseaux, le sifflement du vent, le cri rauque des faisans. Nous tutoyons les goélands dont nous observons le vol, comme une autre année, celui d’un faucon crécerelle sur les falaises de craie de la côte sud de l’Angleterre.
Le paysage s’échelonne sur les versants en fonction de l’exposition et des jours. Les pruneliers en fleurs le mardi, seront en feuille sur la fin. Les asphodèles, en bouton à notre départ, commencent à faner dans les versants abrités. Les landes nues, soufflées par un vent continu, se hérissent de bois de pins et de cyprès dans les plis abrités. Ailleurs, leur palette rose et vert des pompons du gazon d’Espagne, et des coussins mousseux du plantain caréné (non moi non plus je ne connaissais pas), s’émaille du violet de la consoude et de la sauge. Les vallons humides, dont on enjambe le ruisseau sur un pont rudimentaire en planches de bois, bouillonnent d’une végétation presque tropicale et les pentes rocheuses, jaunes d’ajoncs, dégagent un délicat parfum de noix de coco.
Côté sud, les falaises-arlequins, bigarrées de griffes de sorcières, cinéraires maritimes argentées et agaves pointus prennent un accent méditerranéen. Je n’ose pas trop les photographier, j’ai lu que ces plantes sont invasives en terre bretonne. Tu es très belle, mais tu n’as rien à faire ici. Allez, file !
À la lisière des rochers, des pentes herbeuses et douces, des prairies où les marguerites, minuscules tournesols, tournent le cœur vers le soleil, des pâturages à moutons et à vaches lèchent les criques. Soudain, les pieds dans le sable, entre océan et campagne d’autrefois, les goëlands dialoguent avec les grillons.
Une brume salée d’embruns s’envole et scintille dans le soleil. Le crachin semble à peine mouiller et soudain pourtant tout ce qui dépasse du coupe-vent est trempé. Après un pique-nique de taboulé et far aux pruneaux, je soulage mes pieds échauffés dans les vagues avec l’impression d’enfiler des chaussettes de glace, quand soudain la marée montante me prend de cours. Les vagues me chassent en riant. Le pantalon trempé séchera dans le vent.
Sur les dunes de la plage de Donnant, aux rouleaux courus par les surfeurs, la variété de la végétation surprend. La discipline de protection de la flore prouve son efficacité : le sable du sentier est noyé de part et d’autre sous des mousses, des rosiers sauvages ras, aux fleurs blanches ou roses. Dans les herbes sèches, les immortelles, dépourvues de fleurs encore, restent discrètes. Seul leur parfum les trahit. L’apparition de celui de la glycine dans le sillage des odeurs de boue, d’algues, d’herbes ou d’aubépine, indique l’arrivée dans un des rares villages. On se retrouve alors à croiser ses semblables en grappes, au café pour une tasse de thé. Après la relative solitude de la transhumance en file indienne, les relations avec les humains — les autres et soi-même — se colorent d’étonnement.
Jalouse de la tranquillité de nos vacances en famille, je redoute le « pot de colle » éventuel, l’individu qui, parti seul, mais ne l’assumant plus, déciderait de nous trouver bien sympathiques, nous attendrait le matin et s’adapterait à notre rythme, quelles que soient nos ruses pour mettre des heures et des pas entre lui et nous. Je suis soulagée lorsque, faute de place dans la salle commune, nous sommes installés pour le petit-déjeuner à une jolie table ronde en bois, dans la partie café de l’hôtel. Ça permet de converser – si l’humeur nous en dit – avec les dames de l’hôtel sans se voir imposer d’échanges. Cette table isolée, c’est ma sortie de secours. La navette vers le sentier, entièrement occupée, n’en a pas, mais je suis vite rassurée : sur cet éclat de terre, le trajet ne dure que quelques minutes. Chaque jour, nous commençons à marcher à 9 h 14.
Ma cervelle avide de nature sauvage rejoue pourtant les codes sociaux : elle se compare. « Non, mais, combien elle a pris de pantalons de rando celle-là pour être toujours propre ? » J’en ai emporté deux, et forcément, avant que la vague ne le nettoie de force, le bas de mon premier pantalon, qui a essuyé la pluie, reste boueux le matin quand je l’enfile.
Avez-vous remarqué comme dans chaque groupe, on retrouve un échantillon de personnalités assez représentatif de la variété sociale : le/la drôle, le/la râleur-se, le/la je-sais-tout, le/la grand-e, le/la petit-e, etc. ? Les rôles se répartissent et se redistribuent en fonction des participants. L’hôtelière m’explique redouter les grands groupes constitués, car « les groupes c’est la maternelle ». Je suis parfaitement d’accord avec elle. Lorsqu’en randonnée, je m’exclame, à haute voix je le crains : « Non, mais t’as vu, elle a pris un œuf dur pour son déjeuner, elle ! C’est dégueu… » Dans la glissade vers la maternelle, je me rattrape à la grille de la cour de récré.
Mon cerveau juge l’homme qui, en apprenant l’horaire de retour de la navette, répond « ça ne nous arrange pas ». Non, mais écoute-le, lui ! Pour qui il se prend ? Bavard, fier de sa masculinité, il se présente, malgré sa femme discrète, comme un bon candidat au « pot-de-collisme ». Ma fille l’a baptisé Kristof et nous le fuyons activement. Un autre monsieur, que je vois sortir des toilettes un matin, avec à la main, en équilibre, sa boîte de repas, une banane et une fourchette, se voit appelé Toiletman. À quelles extrémités la peur de se voir piquer sa bouffe peut-elle mener ? Je note mentalement de surveiller mes réflexes archaïques.
Comme nous arrivons tous les vingt au départ de notre journée de marche en même temps (à 9 h 14 donc), le défi, pour rester indépendants, est de se séparer du collectif. Soit en fonçant — la technique de ma fille — soit en se laissant distancer — la mienne le deuxième jour lorsque les talons me font souffrir. Mais chaque groupe trouve son rythme, et se répartit sur le sentier, dans le même ordre ou presque chaque jour, ce qui nous donne un repère sur notre avancée. La famille avec le chien est-elle passée ? Et les deux papys en short ? Attention, vite, voilà Kristof.
Sur l’étroit sentier, entre ceux qui montent, ceux qui descendent, ceux qui courent, et ceux qui marchent, les polis et les autres, les codes sociaux se rejouent à chaque croisement. Le coureur attend du marcheur qu’il interrompe son élan pour le laisser passer dans une logique d’ascendant indépendante du souffle. Il semblerait que la vitesse et le lycra bénéficient de la priorité. Certains remercient, d’autres pas. Certains se décalent spontanément, d’autres s’imposent. Sur un mètre carré de terre et de rocher, les enjeux de pouvoir entre deux humains restent les mêmes qu’en ville.
Et puis il y a les champions du monde. Ceux qui se postent à l’extrémité du surplomb, au-dessus du précipice, là où un petit panneau avec un dessin pour les analphabètes prévient que c’est dangereux, au cas où on ne s’en serait pas rendu compte seul. Ils avancent au-delà du sentier, de la clôture en fil de fer, du panneau, au-delà de tout. Ils se baissent, se relèvent, dans une chorégraphie de la mise au point et du cadrage, concentrés sur leur téléphone. Le cliché sera sans doute bien meilleur à l’aplomb du vide qu’en retrait à deux mètres de là. Que faut-il faire ? Les rappeler à la raison et à la sécurité au risque de les faire sursauter ? Je repense au Darwin Award, dont mon mari m’a parlé, un prix anglais humoristique attribué, de façon posthume bien sûr, à la mort la plus bête.
Je m’observe évaluer autrui, me situer par rapport à lui de façon réflexe, puis m’égarer dans des scénarios catastrophes : et si l’un de nous chute de la falaise ? Vais-je moi aussi contribuer à la sélection naturelle ? Je tire sur la laisse de mon cerveau pour le ramener aux explosions des rouleaux à mes pieds. Chut laisse-moi revenir, vivante, au feu d’artifice des falaises déchiquetées de mer et de ciel.
Alors je m’arrête.
La topographie exige une pause pour admirer le paysage. Quand on marche, on regarde où on met les pieds. La tête baissée, les chants de la nature et ses parfums nous habitent. Seule la pause dans l’effort, la tête relevée, autorise l’accueil de la foudre de la beauté.
Soudain, dans une descente, au détour d’un tunnel d’ajoncs et de ronces, une musique se fait entendre. Tiens, c’est quoi ? C’est joli… (Eh non, ce n’est pas Laurent Voulzy).
I can still recall, our last summer…
Mais ça vient d’où ? De moi ?
Mon téléphone, que je range et sors sans arrêt de la poche de mon pantalon pour immortaliser le paysage, enclenche Spotify sans que je ne lui aie rien demandé. La première fois, je mets ça sur le compte de ma fille en Guyane qui, souhaitant écouter de la musique, et pour une raison qui m’échappe, aurait réanimé le morceau entamé.
Je vérifie. Spotify est inactif.
Those crazy years…
Quoi encore ? Pourtant, pourtant, j’ai tout fermé.
…that was the time of the flower power…
Et ça recommence. Moi qui ai râlé contre des blagues trop fortes dans la cage d’escalier, je me retrouve dans le rôle de l’empoisonneuse de silence. Sourire gêné. Euh, je n’y suis pour rien.
J’arrête et redémarre mon téléphone.
I can still recall our last summer…
Lors de notre périple dans les Baronnies, un soir, le téléphone de ma fille s’était mis à vibrer en continu, même éteint. Il avait passé la nuit consigné dans la salle de bains, enveloppé d’une serviette. Là c’est le mien qui dérape…
Living for a day, worries far away…
Éclats de rire sur fond de Abba. Soit, Colin Firth et la bande de Mamma Mia nous accompagneront. C’est mieux que la rengaine de Voulzy. Désormais cette chanson aura le pouvoir magique de ressusciter une journée sur des falaises ensoleillées d’ajoncs, rythmée par le ressac de l’océan.
Convoitée pour son eau douce, son emplacement stratégique et ses ressources, la côte de Belle-Île porte les stigmates de plusieurs phases de fortifications : la citadelle Vauban du Palais, les fortins, châteaux forts miniatures, avec meurtrières et pont-levis, les bunkers du Mur de l’Atlantique, dont les ramifications souterraines affleurent avec des trous d’observation et des escaliers plongeant dans le rocher sous le lierre. Difficile d’imaginer des bottes de soldats piétiner la beauté… Pourtant sa mission protectrice perdure : une base militaire en activité prévient sur son grillage qu’il est interdit de la photographier. Un hélicoptère manœuvre en bord de côte et, en vol stationnaire, largue sur un îlot, le long d’une corde, une douzaine de soldats, à raison d’un par seconde. Quelques minutes plus tard, il repart, la corde toujours pendue. Accrochés, espacés avec régularité, six soldats volent en grappe. Subjugués, nous le racontons à notre a fille qui, partie devant, ne l’a pas vu : « Whaou ! J’aimerais trop faire ça ! ». À l’aide !
L’architecture militaire des siècles passés est détournée. Quelques fortins convertis en villa gardent désormais les hamacs du jardin. Le plus célèbre, à la pointe des Poulains, fut la propriété de Sarah Bernhardt, divine excentrique, artiste fabuleuse. Devenue musée, elle est meublée comme du temps de la grande dame. Nous nous hâtons de la visiter avant de prendre la navette. La fenêtre de sa chambre s’ouvre sur la côte déchiquetée et les tempêtes. Au fond de l’imposante cheminée de la salle à manger, s’affiche, dans le monogramme SB, sa devise « Quand même ». Je pose la main sur le granit de l’encadrement de la porte d’entrée, en espérant, par-dessus le siècle et le vent, toucher la main de Sarah. Et peut-être décider ma jeune pivoine, nommée d’après elle, à fleurir enfin.
Un après-midi nous rentrons en stop, pour la première fois. C’est un mode de déplacement banal sur ce territoire de poche solidaire, au réseau de transports en commun limité. Tous les jours nous nous requinquons avec une crêpe, du kouign-amann. Une deuxième crêpe. Sur le quai, lorsque mon téléphone capte à nouveau, en dégustant une glace locale, je consulte Plantnet : le sosie du « céleri sauvage », celui dont la vitamine C avait sauvé l’équipage de Magellan en Terre de Feu, est mortel.
Certains vacanciers ont enchaîné les deux dernières étapes, pour « partir plus tôt ». Je n’aurais pas pu et surtout, pourquoi ? La dernière journée, douce-amère, nous offre l’authentique expérience de l’île : marcher sur les traces de notre départ cinq jours plus tôt, sans jamais avoir quitté l’océan. Notre aventure s’achève, nous sommes heureux et fiers de l’avoir réalisée malgré les renâclements physiques. Il est rassurant de constater que le corps s’habitue à un nouveau rythme. Ce n’est qu’une fois revenus devant l’hôtel que ma fille déclare notre objectif atteint. Elle s’émeut « j’ai l’impression d’être en colo, je suis triste de partir. Tu vois, Toiletman, Kristof, on s’est inventé des histoires sur eux, ils vont me manquer. » Elle est sincère. À moi aussi notre échappée dans ce paradis nostalgique va me manquer.
Pourtant l’éblouissement de la marche au long cours rayonne encore de tant, tant de fleurs. Et je sais que je reviendrai, car à l’instar de la grande Sarah « J’aime venir […] dans cette île pittoresque, goûter tout le charme de sa beauté sauvage et grandiose. J’y puise sous son ciel vivifiant et reposant de nouvelles forces artistiques ».
Merci d’avoir randonné avec moi.
P.S. Pour écrire un passage de cet article, je réécoute Abba. Mon mari passe la tête à ma porte : « T’écoutes Abba ou c’est ton téléphone qui s’est déclenché ? »
Retour à Lyon. Retour à l’autre aventure, celle de la publication de mon livre. Merci de tout cœur pour vos lectures, vos achats, vos mots doux. Ils m’ont portée le long du sentier et continuent d’alimenter mon énergie.
Ce dimanche 26 avril, je serai au Salon du Livre d’Oullins-Pierre Bénite. On s’y retrouve ?
Rholàlà les amis, quelle semaine de feu ! Permettez-moi de vous raconter.
Remontons vers le milieu du mois de mars, pour descendre en Ardèche le temps d’un week-end.
L’échéance du 1er avril s’approche et j’ai besoin de distraire ma cervelle tout en semant les cailloux blancs de la publication. Entre un tour au marché pour s’approvisionner en miel et une balade fouettée par le vent entre les gouttes, j’ai levé un doigt ému à ma librairie locale : bientôt, j’aurai un livre à vous confier, qu’en pensez-vous ? J’ai informé ma copine de miel de la Grand-Rue de l’imminence de l’arrivée en ses terres de mon roman. Son enthousiasme illuminera ma journée, bien au-delà de l’échappée du soleil derrière les nuages du Tanargue violet.
Comme à chaque séjour en Ardèche, je glane des souvenirs et des morceaux de plantes, qui s’entassent en vrac dans des sacs cabas. Des boutures de rosiers, de seringa, de lin vivace rouge, de saponaire. Des plants d’hémérocalles orange, de coucous sauvages, d’oreilles d’ours, de violettes roses. Un bouquet de jonquilles presque pas fanées. Des bocaux de châtaignes grillées au naturel. Du miel de châtaignier ambré, coulant et puissant, et de garrigue, crémeux et pâle. Du pain d’épice. Une longue bouteille d’huile d’olive. De la tapenade noire et de la rouge aux tomates séchées. Des yaourts Areilladou aux pots inchangés depuis mon enfance. Une saucisse sèche et des mini-caillettes sous vide. Des fromages de chèvre. De la crème à la menthe pour les pieds et de l’huile de rosier pour ailleurs. Des paysages sauvages plein les yeux. Des caresses en forme de coups de tête de notre âne. De la terre sur le bas de mon jean. Une petite araignée jaune qui tisse sa toile sur le trajet retour entre le tableau de bord de la voiture et ma jambe. Des idées bouillonnantes pour mes nouveaux livres. Des livres sur le train en Ardèche méridionale et une nouvelle carte d’adhérente de la médiathèque. Un sac de crottin pour mes rosiers. Un bouquet de thym frais cueilli au-dessus de la vallée de Louyre, sous les falaises de l’Échelette. Des livres de poche neufs.
À voir ce chaos de choses, que les sages mains de mon mari calent à l’abri des virages, on dirait que nous résidons en zone semi-désertique et que je m’accroche au matériel. Mon butin, cependant, diffère d’un caddie de supermarché. Loin d’être du matériel inanimé et éphémère, c’est une malle aux trésors que j’embarque. Une équipe de compagnons qui, exportés en terres lyonnaises, me donnent le sourire et m’inspirent. Les objets auxquels s’accroche mon enthousiasme me font l’honneur de leur amitié. Ils sont vivants.
Le mardi soir suivant, au cours de dessin, le professeur nous demande, en guise d’échauffement, de composer un autoportrait insolite : une valise remplie d’objets essentiels pour nous. J’aborde la consigne avec curiosité : quels sont mes trésors ? Une fois la valise dessinée, mon crayon 2B reste en l’air un moment. Je n’en trouve aucun. Mon cœur me souffle de dessiner le carton aux peintures de mes enfants ou ma maison d’Ardèche, mais leur magie trop ample déborde la qualité d’objet. Comme au seuil de chaque création, même en céramique, mon élan se précipite vers les végétaux. Alors je crayonne un pot en terre cuite émaillée, offert par ma mère à son dernier Noël, dans lequel pousse un sedum, et bien sûr, des albums photos et des livres.
Cet exercice m’enseigne que les objets ont moins de pouvoir sur moi que je ne le pensais. Enfin, disons, la majorité des objets inanimés. Il en est un, dans lequel s’est coulée mon âme, et que je rangerais volontiers dans la valise au crayon à papier : ce livre dont la gestation arrive à terme, création intellectuelle métamorphosée en objet. Sans baguette magique, avec en fond, la sensualité de Dalida, les murmures de Cigarettes after Sex ou l’énergie de First Aid kit, j’ai retouché le texte et sa couverture à l’infini. Mais l’infini a une date limite, et le compte à rebours du logiciel me pousse vers le bord du précipice. Un soir, à la toute fin du mois de mars, les trois maquettes (en papier et deux formats d’Ebook) se sont déclarées verrouillées, condamnant mon texte à l’envol.
Un matin, comme chaque année à cette époque, le 1er avril est arrivé. Malgré le passage récent à l’heure d’été, il m’a tirée du sommeil avant le réveil, animée par l’impatience de vérifier, en ligne, l’éclosion de mon bébé. Il était bien là, comme des milliers d’autres, images digitales sur des rayonnages virtuels. Cet objet banal, un miracle pour moi, m’a arraché son émancipation. Le moment était venu de lui souhaiter un voyage agréable et de riches rencontres, comme à ma fille aînée partie à l’aventure en Amérique du Sud. Régale-toi, évite les nids de mygales et les grands méchants loups.
8 avril. Me voilà assise à mon bureau, après un autre retour d’Aubenas, sur la rive d’une semaine-tornade. Depuis la publication de mon livre mercredi 1er avril dernier, les tâches et les rencontres se sont enchaînées, tressées au week-end de Pâques et ses trois jours en famille à Avignon. La tempête de ciel bleu m’a déposée chez moi cet après-midi, fatiguée, avec un fond de mal de tête, mais si heureuse. Quelle aventure cette publication ! Je me la suis interdite pendant des mois, estimant que j’avais besoin de l’adoubement d’une maison d’édition. Cette injonction de me soumettre au jugement d’inconnus, d’attendre leur aval pour m’autoriser à partager mes créations, à parler, j’en ai eu ras le bol. Grâce à ce blog, je m’en suis affranchie, et je trouve ma voix, seule, encouragée par les retours de mes lecteurs, sans pression commerciale. Une niche certes, mais indépendante, et fière de l’être.
J’ai peaufiné ce livre pendant six ans. Je l’ai écrit, édité, corrigé, recorrigé, confié à des regards amis, poussé, retenu, soumis à des maisons d’édition qui ne le méritaient pas. Je l’ai rattrapé pour mieux le laisser s’envoler. Ce n’était pas si difficile finalement, une fois le projet mûri, d’entrouvrir la porte de la cage, de céder à sa pression insistante contre les barreaux. Célébrons la perfection du moment, je ne peux pas faire mieux aujourd’hui. Demain, peut-être… Mais demain sera littéralement une autre histoire.
Le tourbillon du 1er avril m’a donc cueillie et soufflée dans le soleil, comme des graines de pissenlit.
—Qu’est-ce que c’est ? Un livre ?
—Oui, mais pas n’importe lequel.
—Ton livre ?
Ce matin-là, j’orchestre une publication et, par coïncidence, reçois la visite de mon père. Il n’a pas idée de la symbolique de ce mercredi. Voilà des années qu’il soupçonne l’existence d’un livre en suspens sans en connaître les détails. Je ne m’attendais pas à le voir arriver aussi tôt pour le déjeuner, mon présent n’est pas près. Vite attraper un exemplaire dans un carton, monter en le dissimulant derrière mon corps, écrire une dédicace au feutre noir, le plier dans un papier de soie blanc retenu par du masking tape fleuri. Redescendre. Lui tendre des deux mains le paquet blanc.
Ses sourcils levés m’interrogent.
Il le regarde, le feuillette en souriant et le repose sur la table. La conversation dévie sur le menu d’un repas, une sortie vélo avec des amis. Mon téléphone sonne, malgré mon horreur de parler dans cet objet, je décroche avec hâte : c’est H. une amie parisienne qui appelle et je sais pourquoi. J’entends son sourire et l’inspiration sur sa cigarette : « Allo, je viens prendre des nouvelles de la jeune accouchée… » La jeune accouchée jubile.
Je profite de la présence de mon père pour sonder ses souvenirs et approvisionner mon deuxième livre, un récit sur notre maison familiale ardéchoise. Entre les notes tapées à cent à l’heure sur mon ordinateur, la conversation à bâtons rompus, la préparation du wok, crevettes, poulet et chou chinois, je poste la publication sur Instagram, guette les réactions, réponds. Ce soir mon cerveau en ébullition refusera peut-être de dormir. Mais je choisis de vivre pleinement cette magie, comme un accouchement ou un mariage. Voilà un jour à marquer d’un paquet emballé de papier blanc. Une date à inscrire dans un livret de famille. J’imagine mon épitaphe, 1973 – 1er avril 2026 – 20 ??. Il s’agit bien d’une seconde naissance avec ce roman. C’est moi qui nais, et c’est aussi moi qui accouche.
Le plafond de verre, devenu plancher, donne le vertige, mais quelle vue ! Sur ce terrain inconnu, chaque pas me coûte, et j’avance un pied après l’autre, avec enthousiasme et prudence. Si j’ai repoussé l’annonce de la publication, craignant parfois de changer d’avis, je l’ai fait avec naturel dans ces lignes, dans la solitude de mon bureau, puis sur le compte Instagram de Mainzalors. Afin d’éviter de me confronter à LinkedIn, j’ai bataillé avec Facebook pour ressusciter un compte dédié à l’organisation d’ateliers de peinture sur céramique et inactif depuis dix ans. La logique de l’application m’échappe et j’appelle à l’aide un jeune cousin informaticien. Connectée à une poignée d’amies, à l’association organisatrice du Salon du livre d’Oullins du 26 avril, je décide que ce profil restera en veille, avec les stories piquées à IG, pour éviter de me laisser dévorer.
Et puis vint le moment de l’annoncer sur LinkedIn, une étape difficile, mais nécessaire. L’écriture est une activité professionnelle. Je tourne autour quelques jours, à rédiger différentes versions de faire-part. Puis un matin, le post définitif est prêt. Je n’arrive pas à sauter le pas. Le monde professionnel de l’apparence me rebute. (Le personnel également d’ailleurs : sur IG je ne suis aucun individu, juste des créations et des inspirations.) Bloquée face à mon brouillon, j’appelle mon mari qui travaille dans la pièce à côté. Je ferme les yeux et les cache derrière la main. Il clique.
Je ne cherche pas à être présente sur tous les rayons de France, de Suisse, de Belgique ou du Québec. Je souhaite juste toucher ma communauté, des âmes sœurs éparpillées. Mon service de presse, comme cela se nomme dans l’édition, se limite à l’envoi d’exemplaires à des personnes dont le travail me touche, des associations féministes, des artistes femmes. Je glisse un marque-page dans un livre que je plie dans le papier de soie blanc, héritage des céramiques peintes. Une enveloppe est arrivée déchirée, mais le livre n’était pas abîmé. Ces petits paquets de papier kraft, remplis de papier relié, sont des graines de rencontres.
Un jour, lors d’un déjeuner vers la Fosse aux Ours où elle travaille, une amie d’études, qui m’avait confié sa passion pour l’écriture, m’a offert son premier roman. J’en avais été très touchée. Je nous revois discuter, avec en fond, les platanes du quai du Rhône. Je l’avais dévoré le soir même. Quelle expérience riche et intimidante de lire les mots d’un proche ! Une plongée dans son jardin secret, ses émotions, sa vision du monde. Je ne veux pas encombrer mon entourage avec mes publications, leur forcer la main et le regard. Lis qui veut. À cette amie j’ai envoyé mon livre dédicacé en remerciement, curieuse de connaître son ressenti. Son message hier soir m’a émue : elle l’a lu d’une traite, mes mots l’ont touchée. Dès que j’aurai fini cet article, je lui répondrai.
Une cousine m’écrit qu’elle n’arrive pas à télécharger l’Ebook. Sur son nouvel ordinateur, les mots de passe renâclent. Je teste le lien, constate que le système fonctionne, et… que je viens d’acheter mon propre livre ! Je referai bientôt la démarche, de façon délibérée, pour tester le paiement par carte avant le Salon du livre. Les problématiques techniques me raccrochent au réel. Les échanges humains sur ma création fissurent un volcan d’émotions. Je veille à les échelonner.
Deux fans de la première heure, au stand maraîcher du marché du vendredi, m’interpellent chaque semaine depuis un an et demi. Alors, le livre ? Le livre, dans quelques mois, bientôt, la semaine prochaine. Ils me font de la pub, merci à eux. Et dans la queue, une dame m’interroge sur le sujet du livre : « C’est difficile d’en parler… » « Oh ! » elle me répond, perplexe. Mon mari secourt ma déroute « C’est un roman sur différentes étapes de la vie d’une femme ». Je bafouille quelques mots en souriant. Elle semble ne pas m’en tenir rigueur, et suggère de demander à la médiathèque de l’acheter. Vite je m’échappe, et en achetant un bouquet d’œillets des poètes et un plant d’anthémis roses, à planter dehors après la lune rousse et les saints de glace, mes yeux se brouillent.
Un autre vendredi, le 3 avril, le livre est là, au fond du caddie, emballé de papier de soie blanc, en deux exemplaires. Je les tends à mes fans de l’autre côté des salades et des carottes. C’est la première fois que je le vends en direct. Les larmes coulent, ma nouvelle amie contourne les fromages frais et me prend dans les bras. « C’est beau ces larmes de joie ! » Une cliente, une autre, photographie mon livre et dans la matinée, je la recroise ici. Bienvenue. Des rencontres, je vous dis. Tout est là.
Bien sûr, j’essuie des remarques, des « moi je n’achète pas sur Amazon », que la lectrice en moi approuve. J’aime trop mes librairies indépendantes pour m’approvisionner ailleurs. Mais l’écrivaine, qui se bat en vain pour dégoter une maison d’édition sérieuse, est soulagée de disposer d’une solution simple, efficace et peu chère pour partager son travail. Même si la prise en otage de commentaires honnêtes par des algorithmes sévères agace et frustre. C’était bien la peine de proposer à des lectrices pilotes de découvrir le livre ! Merci à elles de s’être coltiné un roman en fichier PDF. Consulter une IA pour comprendre cette barricade, se fâcher, puis décider de ne pas laisser ce détail gâcher la joie de donner vie à une œuvre. En poursuivant mes explorations, j’espère trouver une plateforme complémentaire pour alimenter les librairies.
Moi que les démarches commerciales rebutent, je prends mon bâton de pèlerin et mon sac à dos rempli de bouquins, pour démarcher des librairies qui font sens. Pour la première fois de ma vie, je me sens complètement alignée avec mon travail. Mardi, j’ai déposé, avec le précieux soutien de ma benjamine, quinze livres à la librairie Tiers-Temps à Aubenas, mon refuge préféré dans le centre-ville. Ma fille a encouragé sa mère, très émue, pendant qu’elle manœuvre pour un créneau face à la boutique, et porté le carton trop lourd. Elle a célébré cette étape merveilleuse. Quelques minutes plus tard, le premier acheteur a poussé la porte. Alors que lui et moi échangions sur l’envie d’écrire et la terreur associée, la libraire a déposé des exemplaires de mon roman sur la table basse entre nos fauteuils. Geste minuscule, gratitude immense.
Mon amie G., la meilleure agente non officielle du monde et de l’Ardèche, a mobilisé son réseau. Je lui en suis très reconnaissante, d’autant plus que la plupart de ses amies ne me connaissent pas, et gardent un regard presque neutre.
Au-delà du bouche-à-oreille, je tâche de communiquer auprès de futurs lecteurs. J’ai donc harmonisé ma présence sur les réseaux. La photo de profil supprimée sur FB était une Matilda de terre, modelée après le coup de foudre de la comédie musicale vue à Londres. Elle pose en wonder woman, jambes légèrement écartées, les mains sur les hanches, comme sur l’affiche. Une photo, prise avant de rapporter la statue de l’atelier, est la seule que j’aie d’elle entière. Ses chevilles s’étaient cassées sur le trajet et plusieurs réparations ont échoué. La dernière, grâce à la colle donnée par mon père, semble avoir tenu. Je n’ose la déplacer et quand je vais dans mon atelier, je la contemple un moment, émerveillée par sa résurrection. La petite fille pétillante en uniforme me tend la main et me hisse dans sa comédie musicale. Je prends la pose à ses côtés.
T’as vu, Matilda, on a publié le livre ! Je te le prêterai.
Les architectes contemporains oublient en concevant leurs plans, les handicapés du vide, les terrorisés de la perspective verticale. L’inclusivité s’arrête aux portes d’un ascenseur aux parois transparentes que j’imagine perçant le ciel au bout d’une tige, comme celui de Jacques Prévert dans Le roi et l’oiseau. Je vis mal les traversées des gares de nouvelle génération et déjà anciennes, Lille Europe et Valence TGV, ou celle très récente, d’Oullins centre sur la ligne B du métro lyonnais. Plus la plongée fait grandir sous moi un vide apparent, plus je réclame des œillères et colle mes pas du côté des escalators qui longe un mur. La tragédie, c’est l’escalator sans mur, grimpant entre deux vides, l’escalier en métal, sans contremarche, comme celui de la sortie de l’Opéra de Lyon (merci au bras de mon cousin après le concert de piano), c’est la passerelle aérienne pour rejoindre une sortie arrière de la gare de Lille Europe, encore, ou celle du musée d’Orsay pour rejoindre l’ours de Pompon. Allongée sur le dos sur un tapis dans la pièce cathédrale d’une MJC pour mon cours de Pilates, je me demande en observant les lignes de fuite des poutres pourquoi, dirigé vers le haut, le dénivelé ne produit pas de vertige.
Elle rit, ma fille et me tend son bras. Je m’accroche comme ma grand-mère le faisait au mien autrefois. C’est moi qui riais alors.
-Imagine que c’est un escalier normal, comme à la maison, juste plus long.
Oui, mais là, en plus, ses marches sont peu profondes, mais là, en moins, il n’y a pas de contremarche. Même à la descente, le vide invisible entre mes pieds m’oppresse, comme le gouffre de la haute mer sous le pont du bateau si j’ai la témérité d’y penser.
Funambule récalcitrante, je reste vers le milieu des marches, calée contre ma fille. La rampe frôle de trop près le précipice : je ne la touche pas. Si j’étais venue seule, aurais-je réussi à atteindre mon but, malgré ma motivation, paralysée entre ascenseur de verre et escaliers vertigineux ?
Oublier pour un temps que ce trajet m’attend au retour, et qu’en montant le regard, au niveau des meurtrières horizontales entre les marches, plongera au-delà de ces barres de métal qui soutiennent nos corps. Enfin mettre pied à terre et sentir son corps se détendre… avant de se ressaisir : cet « en bas » où je viens d’atterrir est aussi un « en haut ». Les immeubles modernes prolongent en sous-sol leurs étages troglodytes, éclairés par un jardin-puits de lumière, grâce à une paroi de verre. Là encore, marcher en italique, frôler le mur. Se promettre en récompense un thé Earl Grey brûlant et un cookie au chocolat. Ceux achetés la veille nous attendent dans un sachet de papier kraft taché de beurre.
Lors d’une ascension au Centre Pompidou par les escalators extérieurs, où, enfin arrivée sous les plafonds trop hauts, les lumières trop éclatantes, face à des ascenseurs bondés, je m’étais sentie vraiment mal à l’aise, paralysée par l’idée de devoir redescendre par là où je venais de monter. Fermer les yeux est impossible sous peine de chavirer. Malgré mes efforts pour m’éloigner d’une scène de détresse dont je crains qu’elle soit contagieuse, j’entends une gardienne du musée rassurer une jeune femme en pleurs. Elle porte ses mains au visage pour dissimuler le vide imminent et son désarroi, comme si les émotions étaient honteuses, pour cacher l’impasse dans laquelle son ascension l’a placée.
– C’est normal, ça arrive souvent, mademoiselle.
Ça arrive souvent, mais le retour d’expérience, sans doute sujet au vertige lui aussi, reste planqué, tétanisé, dans un fond de couloir tout en haut sans pouvoir rejoindre les cabinets d’architecte.
Mon pompon personnel, je l’attribue aux concepteurs de l’hôpital Saint-Joseph et Saint-Luc à Lyon sur les quais du Rhône. La passerelle qui enjambe le mini jardin-puits de lumière pour les étages inférieurs est en verre translucide. Je vous laisse imaginer les chorégraphies improvisées des visiteurs, blessés et malades par temps humide. Je me revois, un début décembre neigeux, à quelques jours de donner naissance à la fille qui me donne aujourd’hui le bras pour mes vias ferratas citadines, aller consulter pour une brûlure sérieuse au pouce causée par une éruption de cire à épiler. Accrochée des deux mains à la rambarde, je tâchais d’éviter un vol plané de dessin animé.
Les marches de métal ajouré, les surfaces glissantes, les rambardes de verre avec vue imprenable sur le centre de la Terre sont des voies d’expulsion du manège de la société. Comme tant d’autres, elles propulsent via des voies de garage, vers la province de la vie.
Dans ce labyrinthe, me voilà égarée.
Retournons au bas de cet escalier majestueux au rabais, qui entraîne le visiteur dans le ventre de la Bibliothèque nationale de France. Les fonds de livres et de manuscrits s’empilent vers le ciel dans des tours sans fenêtre, dont il a fallu occulter, de l’intérieur, la transparence pour disposer de murs où placer des étagères et protéger les documents anciens. Les espaces de consultation des ouvrages, de lecture, de travail sont confinés dans les sous-sols, et n’ont droit en guise de lumière naturelle qu’à un couloir de desserte à un côté vitré. Comprenne qui pourra.
C’est la BnF François Mitterrand, comme l’Opéra Bastille est une création de commande du cher monsieur, dont, à peine achevé, il a fallu protéger les parois de filets. Les dalles de verres menaçaient d’assommer les passants. Des bureaux administratifs à la Guillotière connaissent le même sort. Que laisseront nos générations aux suivantes en matière d’architecture et d’urbanisme ?
Ma fille et moi passons ensuite des contrôles de sécurité dignes d’un aéroport avant de déposer nos manteaux dans un casier. Pendant qu’elle se colle à la composition d’un code sur un cadran, à quatre pattes sur la moquette, je lui explique comment, lorsque mon fameux livre sera enfin édité, un exemplaire sera envoyé ici. Puis nous rejoignons la guide et un groupe dont je prends conscience en l’écrivant, qu’il est exclusivement féminin, pour une visite de l’exposition Les mondes de Colette.
En septembre, lorsque j’avais découvert qu’une exposition sur Colette allait être organisée à la BnF, je guettais l’occasion d’y aller. La voilà, cette occasion, lors du bref passage à Paris de ma fille, en année de césure après le bac, entre une mission d’enseignement bénévole de l’anglais dans une école de la campagne cambodgienne, et un stage près de Hambourg. Elle n’a pas souhaité descendre à Lyon. Pas le temps, des amis à voir à Paris… Sa mère est donc montée avec une grosse valise remplie de pulls, de pyjamas en pilou et de chaussettes en laine, deux tickets pour la BnF en poche, avant de redescendre avec des T-shirts imbibés d’humidité tropicale et des pantalons légers tachés de terre rouge, et sans casser les deux coquilles géantes d’escargots d’eau douce ni écraser la canette de bière vide. Ouf !
Voilà donc le moment de faire découvrir à ma fille cette auteure que je vénère.
Dans le métro, je lui avais conté nos aventures depuis son départ à Siem Réap, en particulier notre randonnée itinérante dans les Baronnies et ma rencontre avec le moulin de Jean Giono.
-C’est qui, Giono ?
Aïe, aïe, aïe. Faute grave de maman à corriger sans délai. Explications passionnées. Ordonnance de textes à lire au plus tôt. Et, un rappel personnel à éviter la récidive avec d’autres auteurs chéris.
Faute d’avoir réussi jusqu’à présent à faire lire Colette à mes enfants, elle n’en connaît que les fenêtres de son appartement au Palais-Royal, le château de sa fille Colette de Jouvenel dans le village de Curemonte en Corrèze, et l’anecdote qui touche une de nos personnalités fétiches. En 1951, une Colette vieillissante, invalidée par la polyarthrite, cherche une comédienne pour incarner Gigi dans la mise en scène de sa pièce à Broadway. À Monte-Carlo, elle aperçoit une toute jeune Audrey Hepburn en tournage pour un film. « C’est elle, j’ai trouvé notre Gigi ». Et elle dédicacera une carte postale à Audrey Hepburn avec les mots délicieux, je cite de mémoire : « À Audrey Hepburn, un trésor que j’ai trouvé sur la plage. »
Pour tout le reste, l’œuvre et la vie extraordinaire de Colette, il me faut remplir les vides pour ma fille, et lui donner envie de la lire. Surtout que je lui sens une grande proximité d’âme, avec son bouillonnement créatif, sa passion des plantes et des animaux, son empathie et son sens de l’observation. L’exposition pourrait piquer sa curiosité, moi je suis impatiente de découvrir sur le fameux papier bleu et les cahiers d’écolière, les saints manuscrits.
La guide nous accueille, nous remet une oreillette pour mieux l’entendre, et nous invite à la suivre, sans nous appuyer aux vitrines sinon, ça sonne. Une visiteuse pose sans cesse des questions en hochant la tête d’un air pénétré. Je me mords les lèvres pour ne pas rire. Bien entendu, au bout de quelques minutes, mon regard croise celui de ma fille et nous tâchons d’étouffer nos gloussements peu charitables, car les questions sont pertinentes. Pendant l’exposé très intéressant, nous éviterons chacune le regard de l’autre le temps d’apprivoiser notre complicité retrouvée après son voyage.
En ce vendredi après-midi, l’exposition est calme, les photos et vitrines accessibles. Sans doute peu d‘étrangers viennent-ils ici, concentrés sur Mona Lisa et la librairie Shakespeare et Cie. Je n’apprends pas grand-chose sur la vie de Colette. En bonne fanatique, j’ai lu tout ce que je pouvais, j’achète, dès que je les croise, les rares textes encore inconnus. Je me retiens de compléter la présentation de la guide, pour ne pas la ramener comme la fayote de service à qui tout le monde a envie de ficher des claques. Je dévore avec appétit les manuscrits, observe l’écriture de Colette, ses D en un seul geste envolé comme un serpent dressé, comme ses 6, des photos annotées de sa main (« j’habite à cinq centimètres par là », sa carte de presse, sa boîte à maquillage rouge qui servira de modèle à celles qu’elle vendra dans son institut de beauté au 6 de la rue de Miromesnil, son costume de petit faune recréé avec des coupons de kimono japonais de l’époque.
– Quoi, c’est elle qui a écrit ça ? Ce CD qui m’a traumatisée !
Oui c’est elle, le cauchemar si bien amplifié par la musique de Ravel, japonisante, presque dissonante, qui agace l’oreille comme le gosse irrite sa mère. L’horloge qui ne peut plus s’arrêter de sonner, le fauteuil, le chat, l’écureuil qui se vengent d’un petit monstre. Par fidélité au talent de l’autrice et du compositeur, je l’avais acheté à mes enfants, malgré mes souvenirs de jeunesse mitigés. Ils ne l’avaient écouté qu’une seule fois, avant de refuser même de regarder la couverture du livret qui les inquiétait. Ai-je transmis de bonne foi un traumatisme musical ? Ce monde onirique terrorisant semble plus adapté aux grands. Me vient l’envie d’écrire une version amendée, L’adulte et les sortilèges où les agresseurs de tout poil se retrouveront de la taille et de la compétence d’un haricot sec entre les mains de leurs proies…
J’apprends émerveillée que Colette utilisait des stylos plumes différents pour ses créations en fonction de leur genre (roman, essai, nouvelle) et qu’elle leur donnait des noms. Et que depuis janvier dernier, elle est tombée dans le domaine public : certains de ses manuscrits sont consultables en ligne sur le site Gallica de la BnF.
Une feuille de papier, un stylo, de l’encre ne sont rien sans la main, l’éclair de création, les heures de labeur qui y formeront des phrases. Un jour, les collectionneurs passionnés, les bibliothèques se les arrachent. Nos tapuscrits virtuels n’auront même pas la dignité de tomber en poussière. Les fonds de Gallica dans quelques dizaines d’années seront-ils exactement les mêmes qu’aujourd’hui, sans ajout, faute de support original ?
Je découvre l’anecdote selon laquelle les messieurs, clients et serveurs, se précipitaient au premier rang du caf’conc’ où Colette se produisait sur scène, car elle ne portait pas de culotte. Cela fait grincer des dents. Comme la signature de Willy sur les premières éditions des Claudine, et beaucoup trop des suivantes. Et résonne avec le génial Ainsi soit-ellede Benoîte Groult dans que j’ai lu avec avidité dans le train la veille.
Colette inventrice de l’autofiction, avec qui je me sens une si grande proximité d’âme, de vision du monde dévoré par les sens, avec qui je partage presque une date de naissance à cent ans près. Colette, mon gourou absolu des chemins de terre creux au parfum de violette.
Penchée au-dessus de ses pages d’écriture, j’espère la contamination du génie par contact rapproché avec l’œuvre originale, et l’amitié filiale par-dessus les années.
-Quoi ? Elle a eu une relation avec son beau-fils ? Et il n’avait que seize ans ? Mais c’est atroce !
Ma fille est choquée. L’outrage qu’elle ressent ne m’atteint pas. Colette, je lui passe tout, et au fond de moi je pense même qu’il a eu de la chance le jeune Bertrand. À l’inverse, je juge sévèrement une starlette botoxée qui a enchaîné jadis un père et son fils, pourtant majeur. Le seul comportement qui me dérange en elle, c’est le désintérêt pour sa fille, que je plains de tout mon cœur. À Curemonte j’avais lu une citation de celle qui s’était illustrée dans la Résistance, et osait s’adonner à l’écriture dans l’ombre portée d’un monstre sacré : « Avoir une mère comme la mienne, il faut toute une vie pour s’en remettre. »
Je glane tous les livrets sur l’exposition et même le dépliant sur la maison de Saint-Sauveur-en-Puisaye, que je prononçais Saint-Sauveur-en-Puisaille quand j’étais gamine. À la boutique, j’achète des cartes postales, reproductions de photos, en noir et blanc bien sûr, et La chatte pour ma fille, comme introduction au monde de Colette. J’espère l’appâter par son amour des animaux. Pour moi je rachète Bella Vista, car la vieille édition de ma mère n’a pas, comme celle-là du Livre de poche, des nouvelles moins connues, et là, là, la citation que je cherche partout pour un livre en cours.
Tissu d’une robe de Sido
Arrêtée au passage des tourniquets par un ticket devenu muet, je laisse ma fille s’enfuir vers un rendez-vous. Je m’obstine à essayer de le faire parler ce morceau de papier augmenté. Rien. Je l’avais acheté la veille à la Gare de Lyon, par dépit, car ceux chargés sur mon téléphone étaient réservés aux bus et je n’avais pas envie de procéder à des achats en ligne, en sortant lunettes et carte bleue dans la foule. Le lendemain, il ne marchait plus. Je serre les dents avec l’envie de gueuler, car l’ironie m’étouffe : j’ai travaillé des années dans la billettique dans le transport. J’ai envie d’appeler une ancienne collègue aux compétences pointues pour lui dire : « tu te souviens, nos études sur le billet sans contact ? Ben ça déconne, hein ce support jetable ! C’est de l’arnaque. » La vendeuse au guichet me le confirmera : ça déconne, le bout de papier est muet. Et c’est de l’arnaque : je n’ai plus qu’à en acheter un autre et à faire le deuil des titres non consommés. Quand je pense, madame, que le grand argument de la mise en billettique, c’était la reconstitution possible des abonnements en cas de perte. Mais ne nous perdons pas dans les définitions du voyageur occasionnel sur un réseau dont il connaît mal les conditions d’utilisation. Lyon vient de passer en tarification alvéolaire sans en dire le nom, Londres est en tarification kilométrique, mes pieds me facturent à l’heure, et mon cerveau a renoncé à comprendre les tarifications des transports, et ce dans tous les pays.
De retour au calme, avec une tasse de thé noir brûlant à la pêche (le seul que j’avais), après quelques bouchées d’un cookie rassis (et devait l’être déjà à l’achat la veille), j’écrirai une dédicace au livre pour ma fille, avant de le glisser dans son sac pour l’Allemagne. Voilà une lecture pour laquelle il a fallu vaincre un ticket de métro récalcitrant et franchir un escalier vertigineux. Merci bichette pour ton bras à la descente, je confie ta nouvelle aventure aux mots de Colette.
Et aussi, je vais acheter Ainsi soit-elle que j’avais emprunté à la médiathèque, un exemplaire que je barbouillerai de fluo et de traits de crayon enthousiastes, et placerai sur ma table de chevet.
Après Giono et Colette, voilà une autre lecture obligatoire ma chérie. C’est grâce à Benoîte Groult qui a présidé, dans les années 1980, la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers que je peux écrire que Colette est une grande autrice. C’est elle qui a publié pour la première fois en 1986, l’intégralité de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de 1791, rédigée par Olympe de Gouges, que tu m’as fait découvrir lorsque tu l’as étudiée pour le bac de français.
À la gare de Lyon, mon téléphone buggera au moment de la lecture de mon billet sur le tourniquet qui détectera, lui, les titres TCL et Navigo. J’aurais tant aimé vivre au temps de Colette, pour les fauvettes à tête noire dans les haies faufilées de renouée, un monde non surpeuplé, le temps de vivre avec les saisons, et l’accès au train ou au métro avec un petit morceau de papier, dont la valeur écrite dessus dans un langage accessible, ne s’effaçait pas selon les caprices de l’outil.
J’achète mes livres en librairie, mais parce que je passais devant, j’ai tenté l’achat d’Ainsi soit-elle et d’un roman graphique de Cati Baur à la FNAC. En accédant au rayon livres, les pancartes « Meilleures ventes » et « Dernières parutions » des têtes de gondole me soufflent que c’est peine perdue. Le libraire me le confirmera, après avoir vérifié dans sa tablette pour ces titres qu’il ne semble pas connaître : la qualité se commande. Je m’en occuperai donc ailleurs, avec d’autres livres de Benoîte Groult, car si sa voix et sa pétillance m’inspirent, elle écrit aussi bigrement bien.
Ma fille, pour dimanche, je t’ai envoyé tes billets de train SNCF et DB. Tiens-moi au courant du succès de tes correspondances à Mannheim et à Hambourg et au-delà. Tu vas vivre un sacré choc culturel et thermique entre la campagne tropicale cambodgienne où les habitants ont à peine de quoi manger, et une bourgade allemande cossue déjà en hiver. Seul le rythme du soleil sera peut-être le même. Il t’aidera à t’adapter.
Dans la vie, au moment des croisements et des choix, suis ton intuition, inspire-toi de ces grandes dames et d’autres femmes aux âmes fortes. Ne cours pas dans les escaliers, surtout si ta mère t’accompagne.
Merci pour votre lecture et votre fidélité.
Voici les actualités côté créations littéraires, garanties sans artifices, avec le plus d’intelligence, et d’intégrité possibles : le brouillon d’un nouveau livre s’achève, d’autres sont en gestation. Je viens d’envoyer mon premier manuscrit à des éditeurs sélectionnés. Comment les convaincre de l’ouvrir ?
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Cœur avec les doigts – c’est la mode chez les djeunes.
4 jours de randonnée itinérante dans les Baronnies
L’urgence d’écrire me pousse à mon bureau à peine le lave-linge lancé, le cinquième en deux jours. Je replie les volets métalliques, fermés sur notre absence, le plus discrètement possible. Ma benjamine profite enfin de grasses matinées pendant ses vacances. Par la fenêtre ouverte, un chien aboie, des oiseaux pépient dans la haie. Le froid me poussera à la refermer. Le maëlstrom d’émotions positives de la dernière semaine m’a chahutée. J’ai hâte de mieux les comprendre et de vous raconter.
Au début des vacances de la Toussaint, des retrouvailles familiales nous ont emmenés jusqu’en Avignon, où les fous rires, des recettes oubliées et des maisons d’autrefois revues depuis la rue et les bords du Rhône ont ressuscité un instant nos disparus. Tous les cousins ont joué le jeu de la surprise pour célébrer les quatre-vingts ans de notre patriarche, qui lui-même a fait semblant d’ignorer ce qui se tramait. Il n’a pas été simple de l’attirer dans notre guet-apens ! L’excuse invoquée (aider à repeindre le banc du cimetière) ne l’a pas inspiré. Alors mon frère lui a imposé d’être le samedi 18 octobre à Avignon. Avec sa famille, il s’est dépêché, comme nous tous, de le devancer. Ça a marché. Il y était. Comme quoi, être direct parfois suffit.
Nous avons profité de notre descente vers la Provence pour organiser des vacances dans les Baronnies. Cette contrée plusieurs fois traversée avec éblouissement, mais jamais explorée, nous allions apprendre à la connaître grâce à quatre jours de randonnée itinérante. Je rêvais de découvrir ce coin de haute Provence et basses Alpes, sauvage, vivant et pourtant désert. Depuis la naissance de mes enfants, je rêvais de repartir à l’aventure, un pied devant l’autre, avec pour seuls véhicules mes chaussures de marche et mon sac à dos, seuls repères les deux traits rouges et blancs sur les rochers et les troncs d’arbres, quelques cairns, des panneaux jaunes, l’heure du carré de chocolat aux amandes et la perspective d’une douche chaude.
La marche au long cours est une passion dont les contraintes familiales et mon corps m’avaient privée depuis trop longtemps. Au mal au dos cadeau de mes grossesses, que je rééduque depuis plusieurs années, s’est ajouté au printemps dernier un sale covid à rallonge. Mais là, encouragée par mon kiné, j’ai décidé de m’autoriser à suivre mon envie.
Les pas dans les cailloux, sur les tapis d’aiguilles de pin, de feuilles brunes de hêtres, dans le parfum des buis, des genêts ou du thym, épurent les sensations et libèrent les pensées. Les deux premiers soirs, j’ai noirci avec bonheur des pages et des pages en arrivant à l’étape, puis l’épuisement physique a eu raison des séances d’écriture. J’avais mal partout (sauf au dos !). De retour à Lyon, j’ai griffonné des mots repères pour activer mes souvenirs au moment de les consigner ici. Me voilà devant cette page blanche virtuelle, empêtrée dans des émotions tempétueuses, comme les torrents aux gués noyés qui nous ont posé des casse-tête pour les traverser. Le carnet reste fermé sur le bureau. Le brouhaha intérieur me confisque le bout par lequel je pourrais attraper ce récit.
Soit, récit, jouons à cache-cache. Toi que j’ai construit pierre à pierre sur des kilomètres escarpés. Si tu veux bien, partons du sac à dos.
Il m’a été prêté par une amie (merci C.). J’y ai fourré une trousse de premiers secours, le nécessaire de toilette dans un sac plastique (un fond de shampooing, un pain de savon coupé en deux, dans un sachet, des brosses à dents et un tube de dentifrice entamé, un flacon de crème, un déodorant minuscule), quelques sous-vêtements, chaussettes et T-shirts à manches longues, un deuxième pull et un foulard, un deuxième pantalon, un pyjama, une cape de pluie. Un rouleau de PQ, un gel désinfectant, des lunettes de soleil, un cahier et un stylo, un carnet à dessin et un crayon à papier dont la mine me piquait le dos à un moment que j’ai cassée avec une pierre, le chargeur de mon téléphone. Dans un sachet, le fond de tiroir de barres de céréales, y compris des Corny de Mayence à la DLCR 2023, des pommes, le pique-nique du jour, une gourde.
C’est tout.
Et ce dénuement est immense.
Le matin du départ, remplir ce sac de l’essentiel en renonçant aux chaussettes ou T-shirts, qui en temps normal n’auraient pas été superflus, était une joie absolue. Pourtant, par la fenêtre de la douillette chambre d’hôtes Le Cheval Blanc, le brouillard bouchait la nuit. Après le copieux petit-déjeuner de Françoise, j’allais me retrouver martelée de pluie, fouettée par la tempête annoncée, je savais d’expérience que mon poncho allait se déchirer, malmené par les branches alourdies d’eau, contraint par les tiraillements pour enfiler le capuchon et mes gestes impatients avec les emballages. Je prévoyais de manger debout, en frissonnant, je ne donnais pas cher de l’étanchéité de mon nouveau pantalon, annoncé comme partiellement déperlant, et de celle de mes chaussures, et pourtant j’avais hâte de partir. L’aventure tenait dans ces quelques kilos emballés de toile turquoise et le double nœud de mes lacets.
Françoise a la gentillesse de garder notre voiture dans son jardin et nous conduit au centre de Serres. L’impatience est contagieuse. Là au seuil de notre chemin, au pied de la colline, nous nous photographions tous les trois, radieux. Voilà des semaines que nous en parlions mon mari et moi à mots couverts, car ma fille souhaitait garder la surprise de la destination. Elle a juste su l’essentiel : elle allait marcher et pour la première fois de sa vie porter un vrai sac à dos en montagne. Elle a donc pu essayer les équipements indispensables, au Décathlon de Lyon et la veille à celui de Sisteron, parce que bien sûr, on avait oublié un poncho sur la chaise de l’entrée. La météo s’assombrissant d’heure en heure, nous nous sommes offerts des pantalons plus sérieux. Et en avons profité entre deux rideaux de pluie, pour saluer Mathilde, mon interlocutrice de l’office du tourisme, qui savait ce qui nous attendait.
C’est maintenant ! C’est parti ! L’aventure est au coin de la rue, de cette calade en pavés. Après la chapelle du haut de Serres, la liberté s’appelle sentier en lacets dans la brume, à travers un désert de garrigue et de forêts, dans cette végétation qui mélange Provence et montagne, lavande et hêtres, thym et genêts et serpolet. Les buis à cette altitude sont superbes, luisants de pluie, épargnés par la pyrale que nous retrouverons en fin de parcours, dans un pays plus chaud.
Après quelques kilomètres et plusieurs centaines de mètres de dénivelé, nous calons notre rythme sur notre respiration, comprenons comment, et surtout quand, empiler les couches de vêtements, la fréquence idéale des pauses pour se désaltérer et croquer quelques fruits secs. Côté orientation, rien de plus facile : suivre les panneaux et s’en remettre pour le contrôle à celui qui porte les cartes. Emoji clin d’œil.
Grimper dans la brume, entre des genêts étoilés d’argent par les araignées mouillées, s’extasier lorsque les nuages se déchirent et laissent apercevoir les sommets environnants et des traces de neige fraîche dans le massif des Écrins. Suivre des crottes de renard, mettre la main dedans par inadvertance en escaladant. S’enivrer des parfums de buis et de pins, de terre mouillée, d’humus et se réjouir de trouver une pierre presque sèche sur laquelle se poser pour pique-niquer. Marcher sur une noix fraîche et la croquer. Ramasser une bouteille d’eau vide pour la jeter dans une poubelle. Enfiler son poncho encore intact lorsque la pluie tambourine. Constater que les patous ne sautent pas par-dessus le filet qui encercle leurs troupeaux, que les bêtes en liberté (et donc leurs patous) sont descendues des alpages, que les pieds restent au sec. La joie est simple.
Notre itinéraire déserte la civilisation et nous emmène d’oasis de pierre en oasis de pierre, où nous dormons au chaud, nous restaurons de plats gourmands et échangeons avec nos hôtes.
Le corps subit, encaisse et se renforce. Un horizon toujours neuf et le chant de l’eau nous accompagnent et nous restaurent. Dans ces contrées arides que l’automne désaltère, le grondement du torrent en fond de vallée nous condamne à la recherche de passages étroits pour les traverser en sautant ou à quitter nos chaussures. Les ruisseaux chantonnent, le fil d’eau de source murmure. La pluie métronome orchestre ce monde aquatique, la pluie sur nos habits, la pluie sur nos têtes, la pluie dans les flaques. Le pantalon déperlant sèche vite, le T-shirt en coton non, quelle plaie ce T-shirt trempé de transpiration qui colle et refroidit au déjeuner. Je me promets au retour d’investir dans des sous-vêtements modernes. Soudain, la pluie s’envole vers d’autres sommets, un rayon de soleil perce les nuages, réchauffe la poitrine, illumine d’or les forêts, rassure. La descente dans les rochers sera moins dangereuse.
La tempête Benjamin fouette la France, nous nous en apercevons à peine. Juste une rafale foudroyante, un rideau de pluie et des coups de tonnerre au lever dans le gîte d’étape de Praboyer, dans un vallon perdu où notre téléphone ne capte pas, sans wifi. Avant de nous donner la météo, Claire nous demande si nous souhaitons la connaître. Tant pis, tant mieux, nous n’avons pas le choix, et c’est merveilleux cette absence de choix.
Si nous randonnions en étoile, nous aurions au moins attendu que les éléments se calment. Là, non. Nous avons une étape à avaler, un but à atteindre dans l’après-midi. Aucun de nous trois n’a envie de baisser les bras et poser le sac. Non. Pourtant mon pantalon est déjà trempé alors que je dis au revoir à Claire devant le gîte. Notre hôte du soir me contactera par texto pour avoir la confirmation de notre passage. Oui, nous sommes bien partis malgré la météo et nous arriverons bientôt. (Enfin un peu plus tard, car les durées indiquées sur les panneaux sont optimistes par rapport à notre rythme.)
Nous descendons à un village endormi et remontons dans une forêt détrempée. Puis au col des pins, magie des cieux et des expositions, nous basculons sur l’adret, où nous nous asseyons un instant au soleil, dans une herbe presque sèche. Deux descentes très pentues dans des rochers et des cailloux glissants, lits de torrent épisodique, un long sentier étroit en balcon dans les pierriers se font au sec. Heureusement. Je cueillerai, jamais plus d’une ou deux branches par touffe, jamais avec la racine, des brins de thym dont je parfume la poche de ma polaire et mes doigts. Ils soigneront nos rhumes cet hiver. Dans un vallon perdu, le long d’un champ, une haie de cognassiers oubliée sème des fruits dorés sur la route forestière. Nous en ramassons quelques-uns dans l’herbe et la boue, les moins piquetés de vers, histoire de charger un peu plus le sac de mon mari. Je les ai fait cuire hier. J’aime tant le parfum du coing. J’en ferai de la gelée et de la pâte de fruits ce soir.
Cette aventure minuscule célèbre des retrouvailles avec mon corps. Oui, je peux lui faire confiance pour repartir sur les chemins en itinérance. Aucun record personnel ni en distance ni en dénivelé, juste la découverte de sensations nouvelles dans un corps abîmé par les grossesses et l’empilement des jours, l’apprentissage d’une nouvelle confiance.
Le dernier jour, les derniers kilomètres de montée nous achèvent ma fille et moi. Elle s’accroche et me devance. Oubliés le paysage et les photos, je reste concentrée sur mes pieds, les cailloux qui roulent, le prochain pas. Puis le prochain. Et le prochain. La main de mon mari qui tente d’éloigner mon renoncement. Je résiste à une furieuse envie de m’asseoir par terre pour ne plus bouger, comme les pauvres salamandres écrasées (mais pourquoi ? Il passe si peu de voitures sur les pistes forestières). Je m’imagine dans un film catastrophe en pleine ascension de l’Everest, m’effondrer avec un geste grandiloquent : laissez-moi, je vais mourir ici. Comme j’ai bien conscience que personne ne viendra me sauver de moi-même, je cède au réalisme et à l’orgueil. Nom de nom, je vais le tordre ce col. Mais pourquoi est-il si loin ?
Montée régulière, droite, sans lacets dont l’arrivée sans cesse s’échappe.
Une voiture, puis une autre, chargées de chasseurs en gilets orange fluo nous doublent. De quel droit ces types vont-ils abattre des animaux sauvages ? Ils ne leur appartiennent pas, ils sont à tout le monde. Pourquoi ce besoin de s’attribuer, ces passe-droits moraux ? Dans un réflexe spontané d’analyse sur l’espace flou de la frontière entre les libertés de chacun, la colère me rebooste.
Je m’accroche à mes bananes parce que bien sûr, nous voyageons avec des bananes, nous ne savons pas faire autrement. Des bananes séchées dans un sachet en papier. Et des bananes fraîches pour le dernier pique-nique, transportées à la main pour éviter de les écraser. Et je rumine et je ronchonne (in petto, pas assez de souffle pour discuter). Et mes questionnements s’éparpillent vers la chapelle du départ dans laquelle on n’a pu rentrer, car elle était fermée. Google Maps m’avait appris par inadvertance qu’elle était notée. Ainsi des visiteurs likent les lieux spirituels comme les coffee shops et laissent des commentaires. Sur le confort des chaises ? Les bouquets de fleurs ? La qualité du silence ?
Quand j’étais gamine, je ne comprenais pas ce qu’on me racontait au catéchisme. Je me concentrais sur mes crayons de couleur. Même si le sens du mot m’échappait, je vivais déjà ma spiritualité par une communion avide avec la nature, en branchant mes veines aux ruisseaux, mon cœur aux branches fouettées par le vent, et surtout, en m’assourdissant du silence des humains. Dehors donc. Et seule.
Pourtant, j’aime retrouver mes semblables le soir, en nombre limité, pour des échanges simples. À nos gîtes nous avons entendu des histoires merveilleuses.
À Sigottier, à La Ferme de la montagne, nous arrivons tôt, frissonnants, poussés par la pluie, et encombrés d’un chien du village en contrebas qui nous avait suivis. Pendant que Catherine cuisine, son mari nous conte la création de leur ferme de chèvres pour la laine, dans les années 1980. Je suis heureuse de l’écouter tout en le plaignant de devoir, encore une fois, répéter ses aventures pour distraire des touristes. Nos hôtes ont monté la filière de transformation du mohair et du cachemire jusqu’alors importés, en faisant venir des bêtes du Texas et d’Australie. Quelle surprise de découvrir que des chèvres vivantes prennent l’avion ! On a écouté les attaques des meutes de loups, découvert les bergers d’Anatolie, chiens géants embauchés pour protéger les moutons, méchants avec les randonneurs. Nous sommes soulagés d’apprendre qu’il ne devrait pas y en avoir sur notre parcours. Notre fille guettera les loups en espérant les croiser.
Au Gîte de Praboyer, chez Claire, nous en apprenons sur l’humain. Elle nous raconte la dame qui marche des mois avec un sac de cinq kilos, une seule tenue (un short) et le gars qui randonne quelques jours harnaché de vingt kilos. Elle évoque le monsieur qui étrenne sa retraite en partant de Hendaye vers Lille, car lui a-t-il confié, si d’autres vont vers Dieu, lui marche vers les hommes. Ça me plaît, ce chemin de Compostelle à rebours. SI j’en veux pour preuve ma tentative – unique – de courir en sens inverse des joggeurs autour du Parc de la Tête d’Or dans ma jeunesse, il a dû batailler pour avancer. Elle nous dit n’avoir que le meilleur des gens et nous l’explique : « Quand ils arrivent, ça fait déjà deux heures qu’ils rêvent du gîte. Du moment qu’on répond à leurs besoins fondamentaux, on a tout bon ». Pour nous, oui, elle avait tout bon. Des petits choux au fromage de chèvre et à l’ail des ours. Et même des BD d’Astérix.
Patricia nous raconte l’histoire de sa maison, Atypique Détour à Rosans, une ancienne caserne de gendarmes, qui a abrité cinq familles (avec à l’époque, comme dirait mon petit neveu de quatre ans pour évoquer tous les passés, une seule douche en sous-sol près de la cellule de dégrisement, pour tous). Elle a ensuite été rachetée par un laborantin originaire d’Europe de l’Est, passionné d’animaux mortels. Il rapportait serpents et araignées de leurs pays d’origine, les élevait pour en extraire le venin et en faire de la poudre envoyée aux États-Unis pour la confection d’antidotes. Le petit-déjeuner nous a été servi dans la pièce d’accueil du public (fusionnée avec les bureaux du chef et du sous-chef). Certaines portes et fenêtres et l’escalier sont d’origine, et la main qui glisse sur la rampe s’imagine emboîter le pas à un homme en uniforme. Dans quel contexte ? Les pieds cherchent les traces de ma mère petite fille qui a grandi dans d’autres casernes, dans les Bouches du Rhône. Sur la carte de France accrochée au mur où tous les visiteurs ont identifié leur ville d’origine, nous enfonçons une épingle au sud de Lyon.
Ma fille est surprise de traverser les jours en ne parlant qu’à ses parents, à nos hôtes du soir et du matin, et aux chiens croisés dans un hameau. Les montées l’éreintent, mais elle ne se plaint pas et son sourire trahit sa fierté, en se retournant sur la journée, de constater le chemin parcouru et d’avoir atteint un sommet facultatif. Maman, il faut être un peu différent pour vivre à la montagne, non ? Oui, heureusement. Notre périple a été organisé par une femme (et moi ;o)). Ce sont des femmes qui nous ont accueillis, nous ont raconté, nous ont ravitaillés. Merci à elles (et au mari de Catherine).
À l’arrivée à Rémuzat, après avoir observé les vautours dans la falaise au télescope, un taxi (payé au forfait) est venu nous chercher pour nous ramener à notre voiture. « Je fume la cigarette, et on y va. » Il conduit paisiblement, laisse doubler les excités du volant, nous laisse le temps d’admirer les gorges de la rivière et l’explosion de couleurs d’automne des forêts. Je le complimente sur les paysages. Il me répond qu’il est chauvin, mais que franchement les Hautes-Alpes sont le plus beau département. Avec n’importe qui d’autre, j’aurais ferraillé, brandissant mon Ardèche. Mais pas là. Je l’ai placé bien sûr, mon chauvinisme perso et accepté notre place ex aequo au sommet des beautés naturelles sauvages et à mon goût. Je l’ai questionné sur la signification de la place du Tricot, vue dans trois villages. Il ne savait pas, son patron, appelé exprès, non plus. Une dame de l’office du tourisme de Serres nous éclairera : c’était l’aire où se pratiquait un jeu similaire au jeu de paume. Exit l’image des joutes d’aiguilles et de pelotes sur des bancs de bois ! Heureusement que je n’ai pas demandé à Google, sinon ces échanges sympathiques n’auraient pas eu lieu (et les IA buggent volontiers sur le sujet de la toponymie régionale).
Le dernier soir, nous avons dormi au nord de Serres au Moulin du Paroy dans lequel étaient jadis broyés le petit épeautre et les noix. Une roue d’entraînement pour deux meules, un « moulin blanc », un « moulin noir », avec les mécanismes de bois parfaitement conservés. Cela aurait déjà suffi à nourrir ma curiosité, mais que vois-je au mur ? Des dédicaces de Jean Giono au meunier. Les maîtres des lieux François et Anja nous expliquent que Jean Giono a rencontré le meunier dans le train Manosque-Grenoble. Ce dernier lui a proposé de s’arrêter acheter sa farine chez lui lors de ses transhumances. L’écrivain venait donc se ravitailler dans ce moulin secret de fond de vallon, en farine blonde de petit épeautre. Au meunier au corps brisé par la guerre, il a donné sa canne qu’il utilisait plus par élégance que nécessité. Le petit-fils du meunier, à Marseille, a toujours la canne de Jean Giono, en bois au pommeau d’argent ciselé. Elle est en photo au mur. Et moi qui suis amoureuse de ses textes, de sa fusion sensuelle avec les terres sauvages de Haute-Provence, qui ressens une grande proximité avec sa vision du monde, j’en reste bouche bée.
Le grand monsieur Jean est venu là, là où je me tiens, dans ce lieu de communion avec la céréale locale, antique, autour du geste nourricier fondamental. Et tout s’emmêle. Les pieds paquets de Sisteron épicés juste comme il faut, comme ceux de ma grand-mère, mes courses d’enfant dans les collines, entourée de la famille à l’accent chantant retrouvée le week-end précédent, le contrecoup de la fin de mon aventure, le chapelet de rencontres, tant de pas, le fichu col inaccessible, les parfums moussus et le chant de l’eau, l’absence de mon aînée en voyage au bout du monde, les retrouvailles avec mon corps et les vraies richesses.
Ça me brasse, me chahute, me tourneboule. Soudain la digue cède. Je déborde comme les torrents sous la radée. Au petit-déjeuner, entre deux gorgées d’eau chaude (oui il n’y avait pas de déca), je croque un sablé aux amandes effilées et miel de lavande, et je ruisselle.
Je ne veux pas partir.
Je reviendrai. En train s’il le faut. Et puis d’abord, pourquoi il y a-t-il toujours un réseau ferroviaire dans les vallées perdues des Alpes et plus du tout en Ardèche ? Hein ? Depuis 1973, c’est le seul département de France sans train de voyageurs. Quels imbéciles à lunettes — comme l’écrit Giono — ont pris cette décision ?
L’été dernier lors de notre échappée au Pays basque, mon mari et moi nous étions promenés entre deux ondées. Nous avions croisé un pèlerin, sous sa cape de pluie déformée par le gros sac à dos, et je l’avais suivi un instant du regard, envieuse de sa liberté, de son chemin à venir. Nous étions retournés nous abriter dans notre voiture, au bord d’une petite route. La pluie s’est arrêtée, comme souvent au Pays basque, un jeune couple a garé son van près de nous, et en a tiré une table de camping. La femme a lavé une salade et sorti une bouteille de vin. Ils se sont assis contre leur véhicule pour casser la croûte. Je me suis toujours demandé pourquoi les gens choisissaient de manger au bord de la route, même petite. Je n’ai pas osé leur poser la question. Là encore, j’ai ressenti une pointe d’envie devant leur nomadisme présumé. Un passage de Voyage avec Charley de John Steinbeck lu à l’adolescence m’avait marqué : parti à l’aventure avec son mobil home et son chien, il rapporte qu’à chaque rencontre en route, son interlocuteur le regardait avec des étoiles dans les yeux.
Lors d’une époque difficile de ma vie, je suis partie marcher une semaine dans le désert de Mauritanie, seule avec un groupe d’inconnus. La mise en abyme de deux expériences spirituelles, le désert et la marche, m’avait éblouie, bouleversée, métamorphosée. J’en avais aussi été rassurée : dans la vie, je pourrai toujours me consoler en mettant un pied devant l’autre, loin du bruit du monde.
Je ne ferai sans doute jamais la Pacific Crest Trail comme Cheryl Strayed (cf. son récit Wild), ou Luke Healy (cf. sa bande dessinée Americana) ni la route de la soie comme Bernard Ollivier (cf. Longue marche que je n’ai pas encore lu) ou le sentier des Appalaches comme Bill Bryson (cf. Promenons-nous dans les bois que j’ai lu au moins cinq fois). Peut-être un jour partirai-je pour le tour des Cornouailles comme Raynor Winn dans Le chemin de sel. Une chose est sûre : nul besoin d’exploits pour se retrouver. Juste la joie de se mettre en chemin, que mon corps me permette de faire ce dont j’ai envie et que mon esprit me l’ait autorisé. Une liberté retrouvée.
J’ai introduit ce texte avec le contenu de mon sac à dos et me voilà à exprimer le sens de cette randonnée dans un paysage préservé des injonctions d’Instagram, empêtrée dans le paradoxe de partager mon expérience sans contribuer à le dénaturer. Nous n’avons croisé personne, à part les deux voitures de chasseurs à la fin, et une dame et sa fille au tout début, parties pour une boucle courte. Nous nous sommes délestés du chocolat et des pommes, de nos contraintes quotidiennes. J’ai ressuscité des envies enterrées et éveillé des idées.
Au retour, car il a bien fallu rentrer, sur le périphérique de Lyon, un chauffard m’a doublée à deux cents kilomètres heure, me faisant sursauter. La ville ne me réussit pas. J’ai rangé mes chaussures et vidé le sac que je rendrai bientôt. En mangeant la soupe de légumes rapportés des Hautes-Alpes, je réfléchis déjà au prochain chemin en feuilletant des guides glanés à l’office de tourisme. J’ai hâte d’aller me coucher pour attraper sur ma table de chevet, dans ma pharmacie de l’âme, entre mes livres d’urgence, Les vraies richesses de Jean Giono. Et en me réveillant, de courir à mon bureau pour vous raconter.
C’est moi qui m’exclame sur un coin de trottoir à huit heures en allant au marché, tournée vers mon mari qui attrape les sacs vides dans la voiture.
-Hum, pardon.
Une jeune femme, que je n’avais pas vue, me demande de me décaler. Je m’exécute et porte une main devant ma bouche grande ouverte, dans la réalisation soudaine de l’exclamation qu’elle vient d’entendre : une conclusion d’argumentaire féministe pardon, humaniste, pour expliquer combien j’étais choquée du peu de condamnation des mâles pour féminicides. Je partageais avec mon mari des réflexions du livre de Giulia Foïs Ce que le féminisme m’a fait, réservé à la médiathèque après avoir beaucoup aimé #notallmen. Chaque fois que je lis ou écoute un témoignage de ces femmes qui ont le courage de parler, malgré les injonctions de la société et de leurs proches pour les contraindre au silence, quand elles ont réussi – un peu – à se rafistoler, à s’extraire, un jour à la fois, un mot à la fois, de la terreur sidérante de l’emprise, la réaction collective me fait sauter au plafond. Quelle bande de ****%µ%% ! Quand cessera-t-on de croire les menteurs ? Quand se demandera-t-on qui a intérêt à mentir ? Quand arrêterons-nous d’accorder aux femmes le triste privilège de mourir deux fois ?
Voilà j’ai poussé mon coup de gueule. Le premier. En voilà un autre. Décidément cet article s’annonce décousu. Tant pis. Veuillez nous excuser pour la réflexion occasionnée.
L’autre soir, je suis rentrée congelée de la réunion de rentrée à la Cité Scolaire Internationale. J’ai tiré du fond du placard la polaire douillette des soirées d’hiver. La professeure principale a prévenu les parents des nouveaux élèves de veiller à ce qu’ils se couvrent bien. Dans ce lycée, l’hiver glace plus à l’intérieur qu’à l’extérieur, l’été cuit la chair fraîche, entre les deux, les pluies ruissellent sur les murs et dans les couloirs. Attention à ne pas courir dans les escaliers. Mes filles s’en plaignent toute l’année. L’ensemble du personnel en pâtit. Des architectes ont dessiné un établissement scolaire sans confort thermique ni sonore, qui enferme sans protéger et éclabousse, depuis trente ans, des centaines, des milliers de personnes grelottantes ou transpirantes. Les concepteurs, eux, bullent dans leur loft insonorisé à 20° toute l’année. Ce bâtiment d’enseignement si peu en accord avec le besoin des utilisateurs, se visite pour les journées du patrimoine. Prenez une petite laine et, si le temps se couvre, un ciré et des bottes. Peut-être apprendrez-vous quels esprits brillants ont rédigé le cahier des charges, validé les plans et réceptionné le chantier, ceux qu’il serait utile de condamner à vivre avec leurs erreurs. Cela ferait-il réfléchir ceux qui tiennent les stylos ?
La rentrée cette année a un goût doux-amer : nous n’avons plus qu’une seule fille scolarisée. Eh oui, ma brave dame, le temps passe. On ne rajeunit pas, que voulez-vous. Dans les couloirs de la CSI qui résonnent encore des exclamations de notre grande et de ses copains, je m’attends à croiser des parents amis : How was your summer ? Nos repères périmés devront repousser dans la section allemande, qui reste nouvelle pour nous, même après trois ans. On s’intègre (s’investit) plus dans la vie de l’école quand les enfants sont très jeunes. Pour la troisième, l’énergie pour pâtisser des gâteaux, les vendre et les acheter s’est tarie. On se contente de les manger.
Dans la foulée de la réunion de rentrée, mon mari m’a confié qu’entendre deux papas échanger en allemand dans la salle de classe, avait éveillé en lui des souvenirs incommodes. Un frisson analogue m’avait parcouru au même moment, souvenir réflexe du combat mené en arrivant à Mayence pour comprendre les codes des écoles allemandes. En plus les divisions ne se font pas du tout comme ça. De toute façon on a oublié. Punaise, c’était dur. Le contexte administrativo-pédagogique a réveillé la cicatrice du choc dans le mur du changement.
Heureusement, l’accueil de nos visiteurs allemands ne suscite pas d’instinct de lutte, cet été c’était doux de cuisiner des soupes au pistou pour des amis de Cologne puis de Mayence. En attendant de sauter dans un train pour monter les voir, bientôt, j’ai regardé cette semaine trois films germains, dont deux portent sur de jeunes écrivains en mal de reconnaissance et d’éditeur. Dans Des places au soleil, tragi-comédie déjantée sur fond des paysages volcaniques de Lanzarote, une jeune écrivaine fauchée et paumée se trouve happée dans une réunion de famille imprévue, électrique et libératoire aux scènes savoureuses. J’ai enchaîné avec Ciel Rouge, que j’avais raté au cinéma à sa sortie, et retrouvé, dès le lendemain, le charme de Paula Beer dans Miroirs n°3 du même Christian Petzold dans ma salle favorite du CNP Terreaux (les vieux reconnaîtront), la minuscule salle du bas, au plafond voûté et où le mur sert d’écran. Émotions et sentiments, désirs refoulés, émois, deuils, rencontres maladroites au sein d’une nature vibrante et de musiques envoûtantes.
À part ces voyages imaginaires sur la Baltique ou aux Canaries, la seule frontière franchie ces dernières semaines fut celle de Monaco pour des retrouvailles familiales. Allez venez, je vous emmène si on arrive à entrer dans ce train, enfin, dans le suivant… Tassons-nous dans le coin sur la plateforme entre un vélo et son cycliste et des touristes canadiens et patientons et essayant d’apercevoir la mer en pointillés par la fenêtre.
Comment se protéger de la pollution machiste d’un gros rustre dont la tête reste cachée mais la voix accapare toute la voiture ? Il s’est lancé dans une conférence à destination d’un type debout dans l’allée, qui acquiesçait à ses affirmations. Et que la France est un pays de ** ?** !#@!*. Et que la libre circulation des marchandises en Europe c’est du pipeau, d’ailleurs le paquet de cigarettes est à 13 euros en France et 5 en Italie. Et qu’il aime se rendre au Portugal parce que c’est moins cher, et aussi en Hongrie parce que là-bas y’a des bars et des nanas à mini jupes. Et qu’il fait régulièrement le trajet de Nice vers Vintimille pour acheter des cigarettes. Il les revend 10 euros, et se fait 5 euros sur chaque paquet et….
Ma fille près de moi ouvrait des grands yeux outrés, j’ai cru qu’elle allait s’approcher pour lui faire avaler le dégueulis dont il inonde des dizaines d’oreilles non consentantes. Faut pas plaisanter avec elle. À Mayence, lors d’un cours d’autodéfense, elle avait coupé une planche en deux à main nue. Les voyageurs alentour se taisent, font semblant d’ignorer. Un instant, l’envie de l’enregistrer pour le dénoncer aux douanes et à la police de la bêtise me démange. Mais ce genre d’individu, inconscient de sa propre violence grossière me terrorise. Dans le pays de ** ?** !#@!* qui le laisse libre d’arrondir ses fins de mois avec son petit trafic minable, il sera libre aussi de voter contre l’Europe et donc pour la fermeture des frontières, avant de réaliser que, ben lui non plus, il ne pourra plus sortir.
Pas l’ombre d’Albert dans les couloirs du palais princier illuminé par le fantôme de Grace Kelly. Elle rayonne dans chaque pièce, dans le salon où son regard a croisé celui de Rainier pour la première fois, et celui, voisin, où leur mariage a été célébré. Les familles royales ou princières m’indiffèrent. Je les considère au mieux comme des mécènes au pire comme des parasites. En revanche l’actrice américaine en noir et blanc échouée sur un rocher de méditerranée, dans une famille de commerçants génois, quelle aura… Et pas seulement parce qu’elle a su jouer à la princesse et répondre aux attendus masculins et médiatiques. Ni parce qu’elle s’est blottie dans les bras de Cary Grant.
En poussant un rideau de velours sombre, on pénètre dans une exposition feutrée, toute de moquette moelleuse, parfum de rose et chants d’oiseaux, où sont présentés, dans une ambiance tamisée, des portraits de la Princesse Grace, des photos prises par elle de ses enfants, des bijoux, chapeaux et sacs. La scénographie est-elle particulièrement inspirée ou la lumière irradie-t-elle de son seul regard là sur le mur ? La magie d’un prénom peut-être…
Je me souviens du jour où j’ai appris son accident de voiture, je jouais seule dans le fond du jardin. Curieux souvenirs qui superposent l’information qu’aucune radio ni télévision n’avait pu m’apporter sous le figuier, avec des réminiscences quelques heures ou jours plus tard, dans l’émotion de savoir qu’une jeune fille avait failli mourir aux côtés de sa maman dans un ravin.
Dans la chaleur étouffante de la Côte d’azur de fin d’été, le palais offre ombre et courants d’air, des commentaires sur la restauration des fresques des plafonds, et un voyage dans le temps qui évoque un séjour de la reine Elisabeth II à Malte vu dans un documentaire sur le Prince Philip. Les têtes couronnées s’emmêlent.
Sans famille sur place, que je remercie pour l’accueil adorable, je ne serais jamais allée à Monaco. Je fuis le béton et le blingbling, l’étalage des jouets hors de prix de ceux qui pourraient soulager la souffrance d’autres humains mais s’y refusent. Leurs Rolls-Royce leur permettent de rejoindre leur adresse fiscale depuis leur yacht en empruntant des ronds-points cachés dans les tunnels. Des nanas refaites au visage d’IA se promènent attachées à des chiens sur lesquels on trébuche, un plumbago défleuri coûte 120 euros et les tours s’empilent sur une pauvre côte qui n’a rien demandé et menacent de la précipiter dans la mer. Quel curieux modèle économique ! Pourtant le dépaysement est là, dans la villa charmante de la Belle Époque coincée entre deux gratte-ciel, dans l’uniforme d’amiral des policiers, dans les jungles tropicales des moindres lopins de terre, dans le souvenir de mon cher Pagnol y a vécu. L’ambiance fantomatique d’appartements vides est conjurée par le rythme du ressac et l’ascenseur qui emmène à la plage.
Le nez en l’air pour découvrir, le regard fuyant l’éblouissement du tape à l’œil, j’essaie d’adopter les yeux d’une famille locale, qui travaille, va à l’école, prend le bus. D’ailleurs moi aussi je prends le bus et me trompe d’arrêt. Sur un territoire grand comme un mouchoir de poche, on aura tôt fait d’opérer un demi-tour au rythme des bouchons et c’est l’occasion de découvrir le quartier de Fontvieille. Tiens voilà un supermarché Carrefour, c’est peut-être là que les employés de maison, que l’on croise dans la rue encombrés de poussettes, font leurs courses. À moins qu’ils ne soient relégués aux faubourgs de Nice.
Dans ma grande jeunesse, j’ai fait un stage de quelques semaines dans une banque de Philadelphie où je me suis princièrement emmerdée. J’ai mangé pour la première fois du carrot cake, en vivant un curieux instant de déjà entendu. Quand l’employée, qui avait eu la gentillesse de m’emmener déjeuner avec elle, m’avait dit « goûte, ça a un goût de … » je savais, informée par mon intuition, qu’elle allait ajouter « noix de coco ». Pour lui expliquer d’où je venais, j’ai situé l’Ardèche entre Paris et Marseille. Oh m’avait répondu la dame, j’y passe parfois quand je vais rendre visite à des cousins à Monaco. Tiens, tiens, je m’étais dit, une Américaine de Philadelphie qui a de la famille à Monaco… Toujours sous le charme du film Le train sifflera trois fois vu seule, quelques semaines plus tôt, grâce au Cinéma de minuit, j’avais retenu la question qui me brûlait les lèvres.
Mes neveux nous ont accompagnées à l’exposition du Grimaldi Forum, organisée par le Centre Pompidou sur le thème de la couleur selon une riche idée de correspondances entre parfums, sons et couleurs. Il manquait juste des textures pour compléter l’expérience sensorielle. Conçue comme une fleur avec des couloirs rayonnant à partir du cœur, chaque “pétale” était dévoré par une couleur, dans une salle immersive (agrémentée de sons et de parfum), une pièce décorée avec du mobilier du musée, et bien entendu, des peintures et sculptures. Noir, rouge, rose, jaune, vert, bleu et blanc.
Mon petit guide de quatre ans et demi, qui avait déjà vu l’exposition, a parcouru les allées au pas de course. Dans l’expo voisine sur Napoléon, j’ai couru derrière lui en tâchant de ne pas le perdre, et ai réussi à le retenir quelques secondes pour lui montrer un tableau géant qui représentait Monaco en 1813 :
-Regarde le village sur le rocher, le palais, et en bas les champs.
-Mais y’a pas de champs à Monaco !
En attendant les grandes qui lisaient les explications sur les liens entre les Napoléon et Monaco, lui et moi sommes sortis arpenter les sentiers du jardin japonais, entre des touristes russes et asiatiques dont on ne comprend pas la langue, en évitant de plonger avec les carpes dans le bassin. Nous n’avons pas pris le temps d’explorer le seul espace calme car sans voiture de cette ville-pays, le territoire conquis sur la mer, où personne n’a encore osé construire un gratte-ciel. Peut-être que les promoteurs attendent que les propriétaires du littoral clampsent, ceux qui ont payé pour une vue imprenable qu’on leur confisquera dès qu’ils auront le dos tourné, les pieds en l’air.
Regarde l’affiche là ! Zut on sera partis. Dommage, je vais rater le salon du livre de Monaco.
Après toutes ces visites, à l’heure de la glace, je craque pour deux boules, chocolat très noir et stracciatella très blanche. La jeune vendeuse tasse les deux dans un pot minuscule. Bien sûr en quelques secondes sur la place du marché, la glace fond, je l’aspire, tourne le pot, le lèche, le retourne, sort un Kleenex vite inutile, et toujours la glace au chocolat goutte, bien sûr c’est elle qui goutte, par terre, sur mes doigts, mon poignet, mes Birkenstock dorées, sur mon top à bretelles. Maman fait attention, ça ne partira pas. Il est trop joli ce top. Il est ravissant avec ses rayures abricot et blanc et ses broderies anglaises, bariolé de chocolat noir. Il m’accompagnera toute la fin d’après-midi et la soirée, à peine dissimulé par mon sac en bandoulière. Voilà à quoi aurait pu me servir un chienchien à mémère, à cacher les taches de chocolat.
Grace Kelly ne se tache pas.
Grâce Kelly a un chapeau en fleurs, un parfum à son nom, des fleuves de diamants, une admiratrice chocolatée aux doigts qui pèguent.
Alerte rouge, canicule. En périphérie de la ville désertée, nous nous en sortons en restant dedans, dedans où il fait nuit puisque l’air flambe dehors. Les moustiques tigres se réfugient dans la salle de bains et s’emmêlent dans nos jambes. Le ventilateur brasse l’air qu’on a laissé entrer ce matin à six heures, celui qu’on relâchera demain à l’aube. Les feuilles jaunies du laurier parsèment la table de la terrasse. Les althéas de la haie pleurent des larmes vertes flétries. Aucune voiture ne passe dans l’allée, tout juste le facteur parfois, sur sa mobylette électrique à ultrasons. Le silence de Gaïa me fait sursauter. La sonnette aussi quand un gendarme se présente à notre portillon pour nous demander si nous n’avions rien remarqué les nuits des derniers week-ends. Non, rien vu, rien entendu, mais nous étions au courant. La voisine d’en face a prévenu la rue par message : par deux fois cette semaine sa maison s’est fait cambrioler. Le soleil s’est écrasé au sol, nous vivons confinés à l’ombre, inspirés par les hérissons du fond du jardin. Comme dans un film catastrophe américain, que j’aime regarder pour jouer à me faire peur, nous sommes les derniers survivants d’une Terre incandescente, à guetter des signes de vie au-delà de notre savane brûlée. Quel héroïne refermera le trou de la couche d’ozone, apportera une pluie fraîche et modérée, et embrassera le joli garçon à la fin ? Nous fêterons ça, en nous brûlant un peu la langue, d’un chamallow grillé sur le bord de la fenêtre.
Un mois d’août, à traverser, résignés, puisqu’il le faut.
Chaque année fin juin, les parents vérifient l’ironie du théorème : écoles fermées = congés. Les injonctions sociales de détente martelées par les médias me rappellent que pendant les vacances, je vais échouer à ces objectifs imposés. Même grands, les enfants ont des besoins et des attentes. Il s’agirait que le frigo soit plein, avec ça et ça steuplaît, que leur crème spéciale arrive de la pharmacie, et puis l’autre aussi, j’ai oublié de te le dire hier. Ils ont même des besoins qu’ils préféreraient oublier, mais que nous ne pouvons pas négliger : as-tu écrit ta lettre de candidature pour ton projet ? Tu te souviens de la date limite ? As-tu rendu tes livres à la médiathèque ? Auras-tu assez de linge propre pour faire ta valise ?
Lors de vacances en famille, les désirs des autres me bousculent toute la journée et écartelée entre casseroles, lessive et supermarché, je râle. Je râle de renoncer à mes envies floues que je ne prends pas le temps d’éclaircir. Si je pouvais choisir, je me réfugierais à l’océan aux demi-saisons, en hiver, quand le soleil hésite et les foules ont fui. L’été me pousserait en montagne, haut, loin, au frais à l’ombre des sapins, au calme d’un bord de torrent, sous des cascades d’étoiles. Le loin existe-t-il encore ? Qu’est-ce qui m’empêche de choisir ? Les attentes de petites filles devenues presque grandes ?
Alors cette année, pour me ficher la paix, j’ai innové. J’ai cessé de m’obliger à croire que l’océan est synonyme de vacances et ma traversée du triangle des Bermudes qui avale les mamans, entre évier, lave-linge et supermarché s’est passée sans turbulences. Ma grand-mère m’avait dit un jour : « finalement les vacances, c’est changer d’évier. » J’ai modifié le vocabulaire : mon séjour à l’océan est une occasion de retrouver l’horizon, de m’endormir bercée par le ressac (oui les gros rouleaux s’entendent de loin), et de lire les pieds dans l’herbe sous les tamaris. Cela répond à des besoins essentiels, même si la célèbre charge mentale m’étrangle toujours les chevilles. Je le vis mieux : ce ne sont pas mes vacances, j’entoure mes filles – à la distance qu’elles choisissent – pendant les leurs.
Mes vrais congés ce sera à deux dans le Périgord, à pagayer dans une rivière secrète en guettant le vol turquoise et orangé des martins-pêcheurs, à suivre le courant entre les algues chevelues qui se dérobent sous la main et dont les fleurs blanches flottent. Ce sera le frisson dans une abbaye troglodyte et la tête qui tourne dans l’escalier à colimaçon d’un donjon. Ce sera une matinée d’écriture dans une charmante chambre d’hôtes avec vue sur les toits d’un village médiéval, les pieds nus sur un parquet d’autrefois, irrégulier et poli par tant d’autres. Ce sera une autre journée à pagayer dans la foule sur la Dordogne et son incontournable circuit des châteaux, sans pourtant voir personne parce que les seuls canoës qui comptent, ce sont ceux des amis retrouvés dont l’on cherche à se rapprocher. On en a des choses à leur raconter ! C’est la découverte d’une tendresse inattendue pour le motif léopard et son grand retour parce que la petite fille, dont je partage le bateau un moment, l’adoooooore. C’est picorer des mûres dans le pré où l’on se gare à l’ombre, avant de pique-niquer au bord d’une eau glacée, au moment où mon corps en a besoin.
Nos filles sont restées au bord de l’océan, en famille, des cousins veillent sur elles, merci à eux. Mon mari et moi sommes rentrés chez nous. Nous travaillons et pourtant je me sens en vacances. Parce qu’elles sont loin, le frigo peut se vider en paix, aucune alarme ne hurle quand il ne reste que trois yaourts. Leurs désirs m’arrivent filtrés, décalés, lumière d’étoiles à rebours. Je vois dans le futur. Je sais ce qui m’attend en septembre, la liste est sous mes yeux. Ma seule inquiétude est leur santé : comment convaincre des adolescentes de boire (de l’eau), de rester dans des lisières d’ombre même brûlante ?
Leurs besoins sont toujours prioritaires, les petits homo sapiens se sont bien débrouillés pour assurer leur survie. Pour que cette contrainte reste, souvent, vécue comme un plaisir, il faut des pauses. Une vacance d’attentes d’autrui. Finalement, peu importe le lieu pour se détendre.
Fin juin, ma grande fille m’avait rejointe à mon bureau en sollicitant mon aide urgente pour relire son CV. Bien sûr, ma chérie. Elle avait repoussé ma souris avec son portable. Son CV était déjà bien travaillé pour Parcoursup. Nous l’avons amélioré, simplifié sur le site internet où un modèle de mise en page l’avait attirée. Elle est pressée. Un café l’attend, son CV, un café où elle aimerait bien travailler cet été. Alors on se dépêche. Voilà le CV est fini, il ne reste qu’à le télécharger. Pas si simple, il faut passer à la caisse d’abord. Ben oui, ma fille, comme dit ton Daddy, there’s no such thing as a free lunch. Après tout, c’est normal de payer en échange d’un service, si au moins cela peut nous éviter de céder nos données (et de recommencer la mise en page ailleurs). Je la préviens en essayant de lui fourguer une leçon de vie au passage :
-Attention, je vais régler, mais on veut surtout éviter de se faire embringuer dans un abonnement ad vitam aeternam.
– Allez, vite, maman.
Avec précaution, je coche et décoche les options proposées pour limiter mon engagement aux quelques euros du CV. Elle le télécharge et l’envoie.
Quelques semaines plus tard, sur un transat rayé, je consulte mon compte bancaire. Et là, vous l’aurez deviné, je constate que le site de CV m’avait prélevé vingt-six euros.
– Grrr, mais qu’est-ce que c’est que ces voleurs ? J’avais fait bien attention de ne pas cliquer sur abonnement pour ne pas me retrouver arnaquée.
Pas assez apparemment.
-Ils vont m’entendre !
Enfin, si j’arrive à joindre un interlocuteur.
(Pour le réalisme de la scène, sachez que je ne parle pas toute seule, mon mari lit près de moi. Ça m’arrive, mais pas là.)
Un commerce en ligne qui harponne les clients à leur insu doit se planquer derrière une absence de coordonnées de contact. Contre toute attente, le numéro du service client apparaît sur la page d’accueil du site. Je le compose. Un menu vocal me demande quel compte nous avons créé. Je monte sur mes grands chevaux :
-Mais j’en sais rien moi, on en crée toutes les cinq minutes des comptes. S’il fallait que je me souvienne de tous ! Surtout que là c’est ma fille qui l’a créé. Et elle est où celle-là, que je lui demande son compte ?
Je mime à mon mari que j’ai besoin d’aide pour la trouver, ma colère ne souffre aucune attente. Il ne faudrait pas que demain ils me prélèvent encore, ces voleurs.
Elle n’est pas là.
La voix, que quelqu’un a dû programmer pour ces impasses, me propose une alternative pour retrouver ledit compte. Ouf. Pas besoin de la chercher et de constater qu’elle ne se souvient pas des coordonnées choisies.
-Tapez le numéro de téléphone indiqué dans votre chevo.
Hein ?
-Tapez le numéro de téléphone indiqué dans votre chevo.
-Mais qu’est-ce qu’il baragouine çuilà ?
Ma perplexité est de courte durée et j’éclate de rire : la voix automatique a été paramétrée pour lire CV en disant chevaux comme dans 2 CV. Quel dommage tout de même pour un site de rédaction de curriculum vitae de ne pas être foutu d’avoir un menu impeccable, surtout en ce qui concerne l’objet même de son service ! Ce n’est pourtant pas sorcier de faire un test.
Je tape le numéro de téléphone de mon chevaux, enfin, de celui de ma fille puisque c’est de cela qu’il s’agit. La voix automatique me dit : « vous avez saisi… » et puis une voix différente prend la main, enfin, l’oreille, et déclame le numéro de téléphone en anglais et avec un fort accent américain. Décidément, Paco le responsable qualité a dû tomber dans l’escalier.
Enfin, une voix masculine me répond en français. Malgré le discours formaté, le fort accent espagnol me signale qu’il est humain. Je lui explique mon insatisfaction avec fermeté. Impassible, il déroule son questionnaire et me pose des questions. Avant de traiter mon dossier, il lui a été demandé de vendre. Il y a des limites à l’humanité tolérée tout de même.
-Est-ce qu’à neuf euros l’abonnement pour votre fille, puisqu’elle est étudiante, vous aurait semblé un prix convenable ?
-Un abonnement ? Mais je n’en veux pas d’abonnement. C’est ce que je viens de vous expliquer.
-Nous vous proposons la rédaction grâce à l’IA.
L’IA, c’est le nouveau goût matcha, on en fout partout pour nous séduire. J’en suis déjà écœurée.
Je l’interromps.
-Non. Je ne veux d’abonnement à rien et à aucun prix. Nous savons nous débrouiller pour mettre en page un CV et sommes très confiants en notre intelligence humaine.
Bon, pas toujours, mais ça ne le regarde pas le señor. Sur le transat voisin, mon mari sourit.
Nous n’avons aucune envie d’une jolie page insipide pour notre chevaux , franchement, où va-t-on ?
Et soudain, en plein milieu d’une phrase, pof, la ligne coupe.
Je rappelle, retape le numéro de téléphone de ma fille que je vais finir par savoir par cœur, chose qui semble aujourd’hui hors de portée à ma cervelle préménopausée. Cette fois une voix féminine me répond, avec à nouveau un fort accent espagnol. Ce site doit être une entreprise ibère qui a acheté un logiciel de téléphonie américain pour vendre des chevaux, IA comprise, à des Français. Tout va bien. La mondialisation galope.
La dame m’explique que le mail de confirmation du paiement des deux euros et quelques précisait l’abonnement d’office, et qu’il était cependant possible de l’interrompre dans les quatorze jours. Le piège que j’avais pensé contourner était plus vicieux que je ne pensais. C’est ma fille qui a reçu le mail, elle ne l’a pas ouvert (je ne l’aurais pas fait non plus). Voilà une autre leçon pour toutes les deux. J’insiste donc auprès de la señora pour me faire rembourser ce qui ressemble de plus en plus à une arnaque délibérée.
-Je vais voir si le système me permet de faire un geste commercial.
-Mais quel geste commercial ? J’estime avoir été trompée, je veux être remboursée. Je voudrais parler à quelqu’un qui décide. Je m’en fous du paramétrage du système.
Surtout qu’il semble sérieusement déconner le système.
La dame récite son catéchisme : essorer le client un max, tant pis s’il ne revient jamais, tant pis pour le bouche-à-oreille déplorable sur les réseaux. Quel modèle économique idiot ! À quelles attentes peut correspondre leur offre de jolis CV en ligne ? Finalement, Paco a dû se barrer avec Sofía du Marketing.
C’est mon jour de chance : le système autorise un remboursement de 50 %. Vraiment ? C’est une IA qui lit le numéro de téléphone du chevaux de ma fille en américain qui a décidé ?
-Êtes-vous satisfaite, madame ?
-À votre avis ? Non.
Devoir se battre pour se faire à demi avoir, c’est toujours se faire arnaquer.
-Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous ?
Débrancher votre offre malhonnête ? Envoyer vos patrons se faire voir en Amérique ? C’est sympa là-bas en ce moment pour les arnaqueurs.
Je contrôle sur mon compte en banque que les treize euros ont été recrédités et le mois prochain, je vérifierai que l’abonnement a bien été annulé par les voix successives qui me l’ont affirmé. Étaient-elles humaines ou artificielles ? C’est peut-être pour cela que la connexion s’est interrompue au bout de dix minutes. Si la conversation avait duré plus longtemps, mon interlocuteur aurait peut-être dérapé en américain pour chercher à me vendre des abonnements de téléphonie ?
Ces jours-ci je corrige les lettres de motivation de ma fille pour ses projets, en direct, sur un document partagé. Ça se passe très bien. Elle a l’air satisfaite du service proposé par sa mère. Gratos. Serais-je, pour une fois, à la hauteur de ses attentes ?
Courage, pour traverser la fournaise. Hydratez-vous. Installons le hamac dans le salon à l’ombre du linge humide sur l’étendage et regardons Le jour d’après en espérant frissonner.