Lettre entrouverte

À P., mon amie simultanée*

Je suis en pleurs.

Je viens de lire ton message où tu me dis que tu es pleine de tristesse parce que bientôt peut-être, je vais partir. Bientôt peut-être nous allons déménager à Lyon, pour ce que nous souhaitons être un nouveau départ et non un retour.

Peut-être. Nous sommes le 20 juillet. La rentrée lyonnaise de ma grande est le 30 août. Entre ces deux dates, il va nous falloir esquicher des vacances, parce que treize semaines depuis celles de Pâques, vraiment c’est très long, un déménagement, des au revoir bâclés faute d’anticipation, des larmes et des doutes, des nuits souvent blanches, de la paperasse digitale et des coups de fil, et beaucoup trop de kilomètres heureusement avec la clim.

Peut-être.

Parce que les entreprises ne partagent pas la même horloge biologique qu’une famille avec des enfants scolarisés. Les impératifs de rentrée et nos sentiments sont-ils moins importants que des indicateurs budgétaires ? Vous connaissez la réponse.

P., tu vas tellement me manquer. Tu me manques déjà. Parce que dans le chaos de cette incertitude qui nous tombe dessus à la dernière minute avant les grandes vacances, je ne peux pas te dire au revoir comme je le voudrais.

Ce peut-être pèse si lourd… Mais moins que mon cœur ces jours-ci.

La semaine dernière s’est tenue la fête de la classe de ma grande, la toute dernière puisqu’après cinq ans passés ensemble de la 5. Klasse (CM2) à la 9. Klasse (troisième), les enfants vont se séparer pour le lycée. Ils ont composé leur emploi du temps chacun avec ses cours principaux (Leistungskurse), et se croiseront dans certaines matières et à la récré. Il n’y a plus de classe au lycée. Lors de cette fête donc, des parents m’ont demandé nos projets par rapport à la notre vie allemande. Je savais que quelque chose se tramait du côté de mon mari depuis quelques temps mais cela restait flou. Alors que dire ? Que dissimuler ? J’ai l’impression de les trahir de ne pas évoquer le peut-être, mais les peut-être éphémères partagés en d’autres temps ont éclaté comme des bulles de savon, alors je préfère les taire. On verra bien. À vrai dire, ce peut-être, même aujourd’hui j’y crois à moitié.

Pourtant, déjà, je le sais. Pour cet été ou pour un autre, nos balades du mardi matin dans le vallon du Gonsbach, entre jardins et champs, sous les arbres, en toutes saisons, vont me manquer.
Nos matinées piano à quatre mains où le temps nous manquait pour retrouver Dvorak ou Brahms parce qu’on avait tant de choses à se dire autour d’une tasse de thé. Et ton jardin ? Tes semis ? Tes enfants ? Ton boulot ? Et toi ? Toi, comment tu te sens ?

Nos soirées au café-théâtre à Mainz, Metz ou Francfort. Notre visite de Heidelberg sur tes traces estudiantines. Le jardin botanique de Francfort. Nos virées à Wiesbaden pour dévaliser la jardinerie. Le je-ne-sais-plus-quoi mangé au marché de Noël mit Spätzle. Le choix sur tes conseils, au marché du mardi matin près de la cathédrale, de notre couronne de l’avent. Tes explications pour la décorer.

Tout ce que tu m’as appris avec douceur sur la culture allemande, et sur toi. Sur une façon un peu différente de voir le monde, qui m’a fait tellement de bien.

Nos échanges de livres, de séries et d’idées.

Notre autre passion partagée pour les langues, et nos conversations en français, parce que mes mots sont tellement plus proches de mes sentiments en français, avec des expressions anglaises ou allemandes, parce que tous les raccourcis sont bons à prendre, et c’est si doux de se comprendre n’importe comment, et de parler comme à la maison (mais sans l’intensité familiale).

Photo prise devant chez toi

Ton exemple que je suis aujourd’hui avec ma formation de traductrice. Merci pour ton inspiration. Merci pour tes encouragements. Y compris dans mon écriture.

Tu m’avais proposé de relire le début de mon livre. Nous n’en avons pas reparlé. OUI, s’il te plait.

J’ai raconté ici combien a été douloureuse l’acclimatation dans un nouveau pays où j’étais la seule de la famille à parler la langue, et de plonger mes filles d’emblée dans le grand bain alors incompréhensible pour elles, d’une scolarité allemande en V.O., tout en laissant en arrière mon fils qui commençait ses études en classe préparatoire.

Souvent ici, j’écris que nous sommes expatriés en Allemagne, parce que ça fait plus chic et surtout expatrié, ça veut dire qu’il y a une date de fin. Ça rassure. Mais en vérité, nous sommes venus à Mainz en tant qu’immigrés. Avec un contrat de travail local. Sans échéance.

Quand on n’a pas l’intention de faire sa vie de l’autre côté d’une frontière, en tous cas, pas de celle-là, que le temps passant, les mutations professionnelles deviennent plus compliquées, le nouveau changement de système scolaire aussi, ce contrat ouvert, qui pourtant permet tout, donne le vertige. Comme la première fois que l’on voit sa voiture immatriculée à la façon de celle des touristes.

J’ai quitté la France équipée de deux petites filles et d’un étudiant débutant. Je repars, peut-être donc, entourées de deux jeunes filles adolescentes (help !) et d’un presque diplômé.

Nous savions bien qu’il faudrait y passer. Qu’il faudrait laisser sur place les pâquerettes sauvages que j’ai déterrées quand personne ne regardait dans un pré (et qui se sont acclimatées et reproduites dans ma pelouse), et des petits bouts de coeur.

Pour avaler la pilule, j’ai proposé à mes filles de créer un tableau avec les listes de ce qui va nous manquer de Mainz, ce que nous ne regretterons pas, et ce que nous aurons plaisir à retrouver en France (le moins joli à venir, on ne va pas s’y appesantir). Ma grande l’a peint et a commencé à le remplir. Dans la première colonne, elle a écrit : DM. C’est rigolo, moi aussi c’est à ça que j’ai pensé : zut y’aura plus DM. Ce clin d’œil un peu futile, notre attachement à un magasin, une droguerie doublée d’une épicerie sèche bio et d’une parapharmacie, c’est pour ne pas glisser dans le gouffre des amitiés distendues. On l’a déjà vécu une fois, on sait combien c’est dur.

Mais c’est aussi possible. La preuve. J’ai gardé mes amies très chères de France. Je les ai vues moins souvent, mais de façon plus intense, plus profonde, car pour des périodes plus longues, qui laissent aux mots le temps de s’épanouir.

P., toutes les galères que j’ai vécues ici à mon arrivée, les engueulades surprises dans la rue ou à la piscine, les insomnies, et les kilomètres de paperasses administratives, je les referais volontiers pour la chance et l’honneur de redevenir ton amie. Même s’il n’y avait aucune autre expérience chouette au cours de nos quatre ans, et il y en a des tonnes. Nous avons même noué d’autres relations proches que nous aurons peine à quitter.

Je ne suis pas quelqu’un qui multiplie les amitiés. Mais je chéris les relations profondes et authentiques.

Toi aussi tu as trois enfants, toi aussi tu as perdu ta maman trop tôt, toi aussi tu aimes les fleurs minuscules qui poussent entre les dalles et le piano. Tu n’as pas peur du silence.

Je n’oublierai jamais ta réponse à un texto de ma part, où un jour un peu difficile, je t’avais prévenue que je risquais de pleurer lors de notre rencontre (l’émotivité, à mon âge on commence à l’anticiper). Tu m’as répondu : « Je te prendrai dans mes bras. » (Oui, c’était avant la Covid). Tes mots simples et bienveillants vont me manquer.

Mais eux, si peut-être, je pars, nous les garderons.

Je te remercie d’être mon amie.

Passez de bonnes vacances vous aussi.

Deine Estelle

PS : Est-ce que je peux venir avec toi au concert de Vincent Delerm ?

(*voir article : Mon amie simultanée)

Trop longtemps en Allemagne ?

Chocs culturels à double-sens, histoires de trains transfrontaliers et plante toxique

Bonjour les amis, me revoilà.

Je vous ai laissés sur un article difficile. Peut-être son écho douloureux m’a-t-il muselée plusieurs semaines ? Ou bien mon nouveau statut d’étudiante concentre-t-il mon attention et mon énergie sur de l’apprentissage ? J’aurais aimé vous écrire plus tôt sans que cela soit possible.

J’étudie d’arrache-pied pour voler à la formation une période de congés. Le calendrier d’études, pourtant en ligne et à la demande, ne prévoit pas d’interruption pour des vacances. Si je veux une pause, je dois prendre de l’avance sur moi-même ou rattraper mon retard ensuite. Alors je cravache. Dans mes rares pauses, je rouvre avec un délice mâtiné de découragement mon projet d’écriture de longue haleine. Quoi, encore toutes ces heures, tous ces jours, ces mois de labeur ? Déjà toute cette création accomplie ?

Je me mets occasionnellement des bâtons dans les roues. J’ai passé une semaine sur l’étude d’un document de trente pages, le texte numéro un, avant de comprendre qu’il fallait se contenter du texte numéro un d’un autre module, de quatre pages. Aléas des cours en ligne… Comme m’a fait remarquer mon fiston, dans une salle de classe en présentiel, on a tout loisir de poser les questions idiotes ou (pas si) évidentes pour clarifier l’objet de l’étude… Seule face à son écran, on ne peut que se faire confiance et corriger ses propres travers : ne pas vouloir aller trop vite, bien lire l’énoncé, jusqu’au bout avant de foncer tête baissée dans le chiffon rouge des devoirs. Mes enfants le savent, je n’ai de cesse de le leur rabâcher.

Ledit énoncé n’était pas très clair. À la suite de ma méprise, l’organisme de formation va remédier au malentendu. Une p’tite compensation, du style une semaine de délai supplémentaire ? Non ? Mince alors.

Lundi.

Vous aimez le lundi, vous ?

Ce que j’aime le moins dans le lundi matin, c’est le dimanche soir. Je ne sais pas que faire de moi. Entre repassage, piano, coaching peu convaincu pour préparer les troupes à la nouvelle semaine et agacement de fin de week-end sans assez de grand air.

D’ailleurs le dimanche en entier me met mal à l’aise, comme le mois d’août et les jours fériés où la vie s’arrête, figée, royaume hypnotisé de la Belle au bois dormant. Confisquée la roue de hamster du quotidien, charge à chacun de se retrouver face à soi-même et de tisser du sens, comme il peut.

Lundi donc. Plus que, encore, deux semaines avant les vacances scolaires. Cette année, la Rhénanie clôt l’alternance des départs en congé. Les six semaines estivales de pause changent chaque année de date, avec une rotation entre les Länder. Lors de notre arrivée en 2018, la rentrée avait eu lieu le lundi 6 août. Je préfère de loin commencer tard.

Entre mes devoirs non surveillés, j’ai eu, à deux reprises, la chance de m’évader pour retrouver des amies de l’autre côté de la frontière, mon petit calepin dans le sac. Les voyages en train transfrontaliers sont propices à la mise en exergue des différences culturelles et des zones de frottement, même au sein de l’Union européenne.

Mannheim

Lors d’un trajet entre Offenbach et Strasbourg, j’ai été témoin de la problématique de la continuité tarifaire.

En compensation de l’inflation, les autorités allemandes ont décidé d’octroyer à la population, pour les mois de juin, juillet et août, l’accès à tous les transports urbains et régionaux pour le modique prix de neuf euros. Bien entendu, tout le monde s’est jeté dessus. Ma plus jeune fille en a profité pour remiser son vélo et aller au collège en tram avec les copines. C’est plus drôle sans doute. Le tarif promotionnel ne s’étend pas au-delà du Rhin. La contrôleuse a entrepris à Kehl sa mission à l’ambition héroïque : contrôler un TER bondé en une poignée de minutes.

Dans un train allemand, le contrôleur passe la tête dans la voiture, demande qui est monté au dernier arrêt, les voyageurs concernés se dénoncent spontanément. Hop hop. C’est plié. Dans un train français, même les gens en règle n’ont pas envie de se faire contrôler.

Bien entendu, dans le TER transfrontalier, la dame est tombée presque instantanément sur l’os du billet à neuf euros que l’on peut croire, de plus ou moins bonne foi, valable jusqu’au terminus… Strasbourg. Ce n’est pas le cas. Pauvre dame. Pauvre voyageur sur qui c’est tombé.

Au départ de Strasbourg, j’ai emprunté un TGV pour Francfort qui venait de Paris. Annonce : « attention, en Allemagne le masque est obligatoire. À la frontière, vous devez l’enfiler sinon vous serez obligés de descendre du train ». Nouvelle annonce au moment du passage de la frontière, avant le défilé des policiers lourdement armés. Une dame allemande, qui donc voyage depuis deux heures trente avec les mêmes voyageurs, enfile son masque FFP2. Les Français se rhabillent aussi.

Sacrée frontière.

Mercredi dernier je suis rentrée de France un jour de grève… Par chance, mes TGV circulaient. Le premier était presque vide puisque plusieurs arrêts avaient été supprimés. Dans l’ICE allemand transfrontalier, les deux premiers arrêts à Saarbrücken et à Karlsruhe (en Allemagne donc) ont été supprimés « pour cause de grève à la SNCF ». Il doit y avoir une raison raisonnable.

Suis-je restée trop longtemps en Allemagne ? J’enchaîne les contre-chocs culturels : à Strasbourg la portion de lasagnes du restaurant me semble minuscule, en forêt, je conseille à mon amie de, non, ne pas jeter les pelures de melon dans un buisson. Mais surtout, moi qui adore et recherche les rencontres multiculturelles, je les fuis.

En échappée jolie pour une poignée de jours dans une chambre d’hôtes en France avec une amie, nous nous sommes retrouvées coincées pour le diner entre un couple d’Allemands et un de Belges flamands. De part et d’autre au garde-à-vous et peu causants. J’ai dû dire où je vivais, et me lancer dans l’interprétariat touristique.

Le lendemain, pour nous sentir plus à l’aise, nous avons décidé de manger ailleurs. Sauf que dans une (toute petite) ville, tout est fermé le lundi soir. Nous avons mangé notre pizza dans le carton et sur un banc, à quelques mètres de nos Allemands qui ont dû essuyer leurs doigts gras dans la pelouse. La gastronomie française, chers messieurs dames, non, ce n’est pas tous les jours.

En montagne, les toutes petites routes sont vides. Au restaurant du col à plus de 1000 mètres d’altitude, seules deux tables sont occupées sur la terrasse. Des motards allemands. L’un d’eux cherche sa Handtuch. Bien sûr j’aide la serveuse à le comprendre et à se demander où donc est passée sa serviette de toilette mise à sécher sur le banc. Elle a trouvé l’objet égaré : c’était un torchon à carreaux. Et non lieber Herr, cet objet ne s’appelle ni Handtuch, ni towel, sinon on ne sait plus ce qu’on cherche et c’est le bazar.

Pendant une pause thé à l’ombre, j’ai envoyé quelques textos avec photos, cartes postales modernes, avec des amies allemandes.

–  Bonjour de France où je croise partout des Allemands hi, hi.

– Moi je préfère partir en vacances là où il n’y en a pas.

-Ah bon, et c’est où ça ?

-Touché, elle me répond, (en français dans le texte).

(Ensuite, nous avons surtout croisé des cyclistes du coin).

Heureusement le lendemain, le couple restant s’était déridé. On n’en était pas, comme les quatre enfants de la maison, à courir partout en petite culotte et pieds nus, mais ce n’était qu’une question de jours d’apprivoisement réciproque. Eux étaient ravis d’avoir observé de près un vautour. Moi, d’avoir croisé pour la première fois des plants de belladone.

Belladone

Grâce à une science acquise dans un livre sur les plantes toxiques (sur l’étagère de l’entrée de ma maison d’enfance) et sur les tubes d’homéopathie maternels (Belladonna 9CH ou autres CH), je peux vous raconter l’anecdote sur le nom de la plante. Bella donna vient de l’italien : belle dame, car les élégantes italiennes de la Renaissance utilisaient (sur les yeux) une infusion de ses feuilles pour dilater leurs pupilles. Cette technique a ensuite été utilisée par les ophtalmologistes. – À ne pas essayer chez soi.

Sur cette note botanique multiculturelle, et puisque beaucoup d’entre vous doivent déjà être en vacances ou presque, je vous souhaite des trajets agréables, et des vacances reposantes.

Ça m’a fait du bien de vous retrouver. Je vais fêter cela avec une tasse de thé et une part de clafoutis. À la vôtre !

Traumatisme choisi

Week end caniculaire en Alsace avec la visite d’un lieu de mémoire.

Camp de Natzweiler-Struthof

Attention, cet article comporte des scènes déconseillées au public jeune ou sensible (même quand on l’a écrit).

Les longs week-ends s’enchainent en Rheinland-Plafz en mai : après l’Ascension et Pentecôte, le jeudi soixante jours après Pâques, est célébrée la fête catholique de Fronleichnam. Je ne la connaissais pas jusqu’alors, c’était une bonne surprise cette Fête-Dieu ou Saint sacrement du corps et du sang du Christ. Tous les Länder ne fêtent pas cette date. Amis français ne soyez pas jaloux, ici point de jour chômé le 15 août, le 11 novembre ou le 8 mai.

Comme cette année les vacances scolaires tombent fin juillet (à l’aide !), nous avons décidé de profiter de ce pont de quatre jours pour nous évader en Alsace. Pas trop loin pour ne pas s’épuiser, de l’autre côté de la frontière pour se dépayser (et aussi trouver un hébergement, car comme à notre habitude, nous nous en sommes occupés quand l’envie nous en a pris… donc à l’avant-dernière minute).

Après avoir posé Gaïa en colo, nous avons mis le cap sur une charmante chambre d’hôtes du Kochersberg, une microrégion à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Strasbourg. En route, on savoure des voix françaises à la radio et une interview de Joann Sfar sur France Inter. Le bulletin météo alerte contre l’arrivée d’une canicule carabinée.

Librairie Quai des brumes

Champs de maïs, de blé et d’orge, vergers, houblonnières avec leurs fils parallèles érigés vers le ciel où grimpent les lianes vertes, petits villages à colombages. Une halte express à Strasbourg nous permet de stocker des livres. Merci à ma famille d’avoir patienté sans trop hausser les yeux pendant que je papotais avec la libraire, de livres et d’auteurs et de conseils jeunesse.

Côté activité nous n’avions rien prévu : l’objectif était de nous reposer et la chaleur extrême condamne à l’inactivité. Notre mois de juin est intense. Les écoles se rattrapent-elles des deux années sans rencontres de fin d’année ? Voyages scolaires, tournois sportifs, fêtes… Ça n’arrête pas.

Au petit déjeuner, dans la cour intérieure couverte d’une charpente de bois d’un relais de poste du XVIIIe siècle où est installée la chambre d’hôtes, le jeune homme de la maison vient nous proposer des idées de balades. Il les désigne sur une carte de l’Alsace : là un fort à visiter, là un joli village, là un camp de concentration.

La Cour de Lise

Pfff, non rien de rien. On va juste se baigner dans la piscine, buller à l’ombre et faire une escale chez le producteur de rillettes de canard.

Mais les propositions font leur chemin. Un fort ? Non on n’en a déjà vu un en Lorraine début juin (enfin moi j’ai vu l’extérieur, car je gardais la chienne et les souterrains m’angoissent ; je n’aurais pas fait un bon soldat).

Ma grande propose :

– Allons voir le camp de concentration. Je l’ai étudié en classe. Ça m’intéresse.

Sa sœur refuse tout net.

– Non, je ne veux pas avoir peur ensuite.

De mon côté ça m’intéresse, mais l’heure de route en pleine étuve me décourage.

Et pourtant… C’est là que nous allons le samedi 18 juin.

C’est cette visite que je vais vous raconter ici.

Le trajet suit une route de campagne dans un paysage vallonné, où nous guettons les cigognes dans les champs ou en vol et les flancs de colline piquetés d’arbres et de meules de foin rondes. Dans le village qui s’annonce comme la capitale de la cerise d’Alsace, bien sûr, nous en achetons un kilo sur le trottoir à une dame sous son parasol. Devant nous la transaction s’est effectuée en alsacien.

La verte vallée de la Bruche, nous conduit vers le relief des Vosges en direction du Champ du feu, une petite station de ski. Au niveau de la ville de Rothau, la route bifurque à gauche et s’élève en lacets dans une forêt sympathique (ben oui, y’a des châtaigniers). Vers 800 mètres d’altitude, la température a baissé de trois degrés. Nous longeons par le haut un bâtiment noir et un monument de pierre très haut, en forme de flamme stylisée et dépassons le site du camp de concentration de Natzweiler-Struthof pour dénicher un coin à pique-nique. Pour une visite éprouvante, mieux vaut ne pas être précipité par la faim.

La voiture garée sur un petit parking entre les fourrés – hélas sans ombre, je vais consulter les panneaux informatifs. D’un côté un chemin s’élève vers un cube de pierres, le château d’eau du camp, et de l’autre, une piste forestière s’éloigne à flanc de montagne vers une carrière de granit. Cette exploitation est la raison du choix d’implantation du camp.

Pique-nique paisible sur l’herbe douce sous les sapins. Buvez les filles, buvez. Il fait très chaud, mais l’altitude et la petite brise rendent, à l’ombre, la mi-journée supportable. Des VTT descendent dans le sous-bois, deux randonneurs équipés de gros sac à dos remontent. Par un temps plus clément, nous aurions randonné aussi. Là nous remballons tout très vite. Nous avons hâte de voir, et peut-être aussi, d’avoir vu.

L’accueil du site à flanc de montagne est moderne. Un chemin large et plat entre des sapins conduit à l’entrée du long bâtiment noir : le Centre européen des résistants déportés. Une grande salle présente sur deux rangées parallèles des panneaux sur les principaux camps. Chiffres clés, plan du site vu du ciel, avec les zones numérotées par fonction. Je survole la majorité de ces données froides. Mais, sur les deux textes lus en détail, le voisinage du mot crématoire avec pour l’un cinéma et pour l’autre maison close coupe le souffle. La pratique intensive de la torture et le meurtre à la chaine ne coupent pas l’élan vital de certains.

Un film de dix minutes présente le camp de Natzweiller-Struthof.

Créé en mai 1941, c’est le seul camp de concentration édifié par les Nazis en territoire français. L’Alsace est alors annexée. Prévu pour « accueillir » 3000 personnes, il en compte à la fin 6000. Au total, 52 000 personnes y ont été emprisonnées, principalement des résistants de toutes nationalités. Avec 40%, il affiche le taux de mortalité le plus élevé de tous les camps. Le KL (Konzentrationslager) Natzweiler est le premier camp de concentration découvert par les Alliés en novembre 1944. Des photos montrent leur effroi en pénétrant dans la zone désertée.

Déportés NN

C’est le camp où étaient enfermés les prisonniers politiques marqués NN comme Nacht und Nebel, nuit et brouillard, pour les faire disparaitre totalement en toute discrétion.

Kartoffelkeller

Le parcours propose ensuite de descendre au sous-sol. Le Kartoffelkeller (cave à pommes de terre) était le nom de code d’une immense cave creusée et construite en alvéoles par les déportés, et dont la destination est inconnue. Tout autour, une exposition permanente rappelle avec photos, textes et reproductions de documents, l’avènement des régimes fascistes, le déroulement de la deuxième guerre mondiale et le glissement vers l’horreur.

Ça va toujours les filles ? S’il ne faisait pas si chaud on frissonnerait.

Tenez lisez, l’appel du Général de Gaulle, ça tombe bien aujourd’hui nous sommes le 18 juin.

Remontée et sortie du centre sur les résistants déportés.

Le large chemin à flanc de montagne continue à plat, les sapins se font plus rares et disparaissent. La pente pelée, en terrasses, entourée d’une double barrière de barbelés électrifiés et de miradors s’impose. Une gardienne dans une cabane de bois vérifie nos tickets et nous prévient : sur le site pas d’ombre, il va faire très chaud. Deux baraquements en haut, deux tout en bas dont un avec une haute cheminée de briques, entre les deux des stèles, et une potence en bois.

Presque rien à voir et c’est horrible.

C’est comme si c’était hier.

Lits 3×3 et table

En poussant la porte du premier baraquement, j’imagine ceux qui y sont passés aussi, volés à leur vie et à eux-mêmes. Tiens des toilettes. Des lits superposés, trois en bas, trois au milieu, trois en haut, comme dans un wagon-lit de dixième classe, une table en bois et des bancs, un pyjama rayé, des semelles de chaussures, des objets fabriqués par les détenus (petites boites en fer blanc, porte-carte comme un carnet, décoré de fleurs des champs séchées, les mêmes que celles qui picotent les pré aujourd’hui, trèfles et serpolet). Poésies écrites par des détenus dont plusieurs accrochent leurs mots, au-delà de l’horreur, à la nature alentour. Partition d’une musique composée par un prisonnier aveugle. Dans le cauchemar, l’humanité se réfugie dans l’art.

Même par cette canicule exceptionnelle, les explications donnent froid dans le dos. Là une bouche de gaz pour la douche, là le menu quotidien (ersatz de café, soupe, soupe, sauf en cas de prison, là, la soupe, c’est une fois tous les quatre jours). Je lis que certains détenus mis en prison sont placés dans des cellules minuscules où ils ne peuvent se tenir ni assis, ni debout ni couchés. Je lis que des expériences médicales sont réalisées en partenariat avec l’université de Strasbourg… (une enquête sur place est en cours).

Descente le long de la pente sous un soleil de plomb vers une horreur croissante.

La vue est splendide, montagnes couvertes de forêts, ciel bleu. Comme ailleurs, le serpolet sent le thym. Mais celui-là je crains de le toucher.

Tout en bas on commence par la prison.

– Mais maman, tout le centre est une prison !

– Oui mais pas assez semble-t-il.

De part et d’autre d’un couloir, une vingtaine de cellules de huit mètres carrés contenaient jusqu’à vingt prisonniers. Et là c’est quoi, dans chacune, cette grille perforée dans l’épaisseur du mur ? Ah je sais, c’est pour le chauffage. Ma fille qui touche à tout, a ouvert une porte en métal haute de quelques dizaines de centimètres. Et là mon cerveau naïf comprend. Le chauffage ? Mais tu rêves. Y’en a nulle part du chauffage sur cette montagne où l’hiver tombait jusqu’à 1,50 mètres de neige. Cette cage, c’est la cellule extrême.

Dire qu’il y a des types, des architectes, des ingénieurs, qui ont conçu et construit cet outil de torture.

La cruauté extrême fascine.

On veut (sa)voir et ne pas (sa)voir.

Entrée fermement interdite !

C’est calme et ensoleillé. Je vois les coups de bottes pour faire entrer un corps plié, trop faible pour monter les marches de granit du camp (les détenus devaient s’aider de leurs mains pour lever leurs genoux). J’entends les hurlements, les coups de matraque (une section d’un épais câble d’acier). Je sens l’odeur âcre et nauséabonde de tous ces êtres maltraités. Je vois par les fenêtres trop hautes, entre les barreaux, le carré de ciel que tant d’yeux ont dû supplier.

Je marche là où tant ont expiré.

17 000 détenus.

Vite dehors.

A côté de la prison, le baraquement de l’accueil. Les prisonniers futurs esclaves, transférés depuis Dachau ou ailleurs, ensuite tout frais capturés, arrivaient par le bas depuis la gare de Rothau dans la vallée, par une bucolique piste forestière de huit kilomètres.

LOS ! À POIL.

(Enfin, à poil, c’est une façon de parler…)

Rasage intégral (faut bien gagner sa croute, les cheveux et poils étaient vendus par les Nazis pour fabriquer un tissu utilisé dans la confection des pantoufles de sous-mariniers), douche de « désinfection ». Chasse aux poux. Vêtements empilés. Distribution du pyjama rayé et du triangle de tissu pour identifier le « crime ». Rose pour les homosexuels, jaune, bleu, rouge…. Dans cette classification précise et bariolée (le tableau est exposé au musée), les juifs ont deux triangles jaunes l’un sur l’autre. Cérémonial de déshumanisation.

Dans ce baraquement comme dans les autres, un long couloir dessert des salles de chaque côté.

Les marches trop hautes

À un bout sont les salles des médecins. Pas pour soigner non. Pour les expériences. Dans une « chambre », trois lits superposés (traditionnels ceux-là) avec une étiquette : lits des cobayes. Au centre de la salle adjacente, carrelée, en légère pente pour évacuer le sang, la table d’autopsie.

Je n’ai pas pu photographier.

Dans une autre pièce, des étagères remplies du sol au plafond d’urnes en terre cuite. Les morts allemands étaient renvoyés à leur famille (enfin, une urne avec des cendres anonymes dedans), contre rémunération.

La dernière étape

Et à l’autre bout du couloir, sous la grande cheminée en brique, le four crématoire. Noir et gros comme une chaudière, la porte béante, avec tous ses accessoires : pinces énormes, brancard suspendu à un système de poulie pour monter les corps par une trappe depuis la morgue en dessous.

Là non plus pas de photo possible pour moi.

C’est quoi ce cylindre suspendu au plafond ? Ah, le chauffe-eau pour les douches derrière le mur, alimenté thermiquement par le four.

Dehors devant la porte et l’escalier qui descend sous terre, l’air sent le foin. Le pré vient d’être tondu.

Sonnés.

Les gardiens tapis dans l’ombre du baraquement font une blague à deux balles. Je leur réponds sur le même ton. Ha, ha. Mécanisme de protection.

C’est surréaliste.

Des hommes ont industrialisé la torture et le meurtre à petit feu. A l’échelle d’un continent.

Comment le croire ?

Avant…

Dans ce coin paradisiaque, avant la guerre, les gens du coin montaient prendre l’air dans les sapins, ramasser des myrtilles ou descendre la pente à ski en riant (photos exposées au musée).

Remonter en plein cagnard avec tant de questions et une révolte immense.

– Maman, comment peut-on tuer comme ça ?

– Je ne sais pas.

La villa

Vite se tapir à l’ombre des sapins vers l’entrée, et apercevoir en contre bas, du bon côté des barbelés électrifiés, la belle et innocente villa, réquisitionnée par les SS pour y vivre.

Repasser au musée s’acheter des bouteilles d’eau et rejeter un œil à la librairie et à la table où sous exposés les courriers signés par les présidents français lors de leur visite sur ce site de mémoire. Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, François Hollande.

Au mur, une affiche avec l’adresse digitale du musée me semble incongrue. Suivez-nous sur les réseaux sociaux ? Euh, non.

Il nous reste un site du camp à voir. La chaleur nous interdit d’y descendre à pied. Retour à la voiture. Buvez les filles, buvez. Après quelques lacets, une petite route bifurque. Personne. Nous nous arrêtons en plein milieu.

L’auberge du Struthof

À droite, désaffecté, un hôtel du début du siècle comme je les adore, qui rappelle la Belle Époque, les chapeaux et les grandes robes, la moustache d’Hercule Poirot. Un panneau explique que c’était le quartier général du camp, la Kommandantur, de Natzwiller-Struthof et de ses satellites. Oui parce que ça aussi je l’ai appris là : quand on parle d’un KL, c’est en fait une constellation de sites. Le nom n’est que celui du camp principal et du QG. D’ailleurs avant l’arrivée des Alliés ce camp a été vidé : tout le monde a été transféré dans des KL de l’autre côté du Rhin.

La chambre à gaz

De cet hôtel a eu lieu la seule évasion réussie du camp, grâce à l’emprunt d’uniformes SS. Pourquoi est-ce que je pense à La grande vadrouille ?

En face de l’auberge, son ancienne salle de réception, une petite maison carrée fermée. Le terrain extérieur en travaux derrière des grilles rend la visite temporairement impossible. Qu’il y a-t-il à voir de plus derrière la porte ? Du mur latéral sort un tuyau de poêle. C’est la chambre à gaz.

Contraste

Repartir le cœur gros.

Vite, retrouver la joie de l’été précoce, la fête des cerises du village, la fraîcheur de la piscine et les sourires de la chambre d’hôtes.

Comment répondre aux questions ?

Avons-nous bien fait d’y aller ? OUI. Ma grande va préparer une présentation pour sa classe, elle a pris plus de photos que moi y compris dans les pièces sordides. Ma plus jeune craint de ne pas arriver à s’endormir ce soir. Elle aura le droit de regarder tardivement un épisode de Friends.

C’est horrible mais nécessaire.

Dans un des villages traversés, deux panneaux d’affichage électoraux présentent les candidats au deuxième tour des législatives, le lendemain. L’un des deux est d’extrême droite.

Nécessaire je vous dis.

Pardon.

Pardon pour cet article plombant. Mais ayant choisi de visiter cet endroit traumatisant, je trouve important de partager mes impressions.

Je ne veux pas vous laisser sur cet arrière-goût amer. Pourtant après avoir écrit ce texte tout semble dérisoire.

Mais n’est-ce pas cela l’essentiel : l’importance donnée au dérisoire ?

Par pudeur, je n’ai pas osé prendre en photo ces objets intimes. Mais je vous laisse avec les fleurs des champs séchées collées sur un carnet fabriqué par des mains blessées en pyjama rayé.

Cocon passe-frontière

Bonjour de bon matin,

Vous m’excuserez si je vous quitte précipitamment, je suis barbouillée. Hier soir je suis allée au restaurant avec d’autres parents pour la première Stammtisch en présentiel depuis quoi… deux ans ? Par curiosité j’ai choisi le plat qui semblait faire l’unanimité : des Serviettenknödel, ‘’quenelles’’ à la serviette. Le nom seul était intrigant.

Une maman m’a expliqué que c’était un plat du sud de l’Allemagne. Elle en cuisine souvent en automne à partir de Brötchen desséchés trempés dans du lait, assaisonnés puis essorés dans une serviette. Les petits boudins sont ensuite cuits à la poêle et servis avec une sauce aux champignons. Ah d’accord un pain perdu sans œuf et salé. Pourquoi pas ?

En fait de ‘’quenelle’’, c’était des tranches rondes. La première bouchée était très bonne, puis chacune des suivantes m’a permis de réaliser ce que la sauce grasse dissimulait : elles étaient frites… Avaler les dernières bouchées me coutait. Un coup d’œil dans les assiettes des autres convives m’a montré qu’ils avaient l’air de s’en tirer avec le sourire alors j’ai fait comme eux, et j’ai tout avalé ignorant les coups de coude dans les côtes que mon estomac me donnait : c’est pas malin. (Voilà un autre aspect dramatique de l’hypersensibilité : faire passer les avis, besoins ou désirs des autres avant son propre ressenti. C’est idiot, surtout depuis que je suis consciente de ce travers. Moi depuis j’ai mal au ventre et les autres s’en foutaient bien de mon assiette).

Revenons à la soirée puisque je suis toujours derrière mon clavier.

Université Gutenberg

La Stammtisch, vous vous souvenez ? Nous en avions parlé. C’est une pratique très courante : la rencontre dans un restau ou un café d’un groupe de personnes ayant un intérêt commun pour échanger sur ledit sujet. Dans notre cas : la vie de la classe de nos ados. C’est très sympa, ça permet de lier des connaissances dans un cadre informel et en petit groupe (peu de parents se mobilisent).

Hier donc le lieu d’accueil était un café dans l’enceinte de l’université Gutenberg sur les relatives hauteurs de Mainz. À peine descendue du tram, étudiante à nouveau, j’ai eu envie de chercher le panneau d’affichage sur lequel sera indiquée la salle de mon prochain cours. Cure de jouvence. J’ai suivi un groupe de musiciens équipés de violoncelles sans doute en chemin pour une répétition d’orchestre. La terrasse du café était bondée mais la maman déléguée avait réservé (natürlich) et on nous a parqué en plein milieu, dans un rayon de soleil. Tant mieux car il commençait à faire frisquet.

La discussion, particulièrement intéressante, portait sur les échanges linguistiques avec la France. C’est la saison. Chaque famille, à part la nôtre semble-t-il, a un enfant en Alsace ou à Dijon ou qui en revient, ou va y partir, ou encore accueille un jeune correspondant.

Une maman a dit :

-Oui la correspondante de ma fille est très polie, comme tous les petits Français. Ils sont très bien élevés.

Les autres parents ont renchéri. Oui très bien élevés.

Ah bon ? Tant mieux. J’ai souri avec la modestie nécessaire pour accueillir ce compliment collectif.

Elle a enchainé :

-Mais ça cache quelque chose. La gentillesse est superficielle. Quand je lui propose quelque chose elle me répond toujours oui mais je sens que ce n’est pas sincère. C’est juste pour ne pas déranger.

Ah nous y voilà.

Le malentendu culturel.

Oui les petits Français vont se gêner pour ne pas déranger. Les petits Allemands sont élevés dans l’affirmation de ce qu’ils pensent. Ils parlent cash (et sont écoutés par les adultes). Parfois, vu depuis notre culture, c’est limite respectueux, voire impoli.

La confrontation à cette différence d’approche est une bonne leçon de vie pour s’affirmer.

Ma fille un soir de décembre était en ville avec des copines au marché de Noël. Pour le retour, une maman a proposé la place qui lui restait dans sa voiture, les autres devant prendre le bus. Ma fille transie, a hésité :

-Si personne d’autre ne la veut…

Une autre a dit :

-Moi j’y vais dans la voiture.

Devinez qui a eu la place ? Tant pis pour mon ado. La prochaine fois, elle dira ce dont elle a besoin (et ne fera pas comme sa mère à persévérer dans un truc qui, elle le sait, va la rendre malade).

Avant les événements coronesques, en préparation d’un échange scolaire en 7. Klasse (cinquième), à la réunion avec les parents, une prof de français avait expliqué qu’en Allemagne les petits Français crèvent de faim. Ils ont l’habitude qu’on les resserve d’office ou au moins qu’on insiste parce que l’hôte se doute qu’il s’agit d’un refus de politesse (notez que je n’ai pas écrit de bien manger ;o)). Ça donne une danse du genre :

-Tu en veux encore ?

-Non, non.

-Allez si, juste un peu pour finir. Il me semble que tu as aimé.

-Bon d’accord.

Miam.

En Allemagne l’échange s’arrête à non, non.

Net.

Souvent dans une conversation, je me retrouve interrompue dans l’élan, comme si l’autre m’avait raccroché au nez.

Donc pour l’hôte teuton, le gamin français est un hypocrite qui de son côté se demande pourquoi en Allemagne les échanges sont si raides (et n’ose pas dire qu’il a la dalle).

Autre rappel intéressant lors de cette rencontre informelle : l’Allemagne en tant que pays est une construction récente. C’est une agglomération presque artificielle de régions aux personnalités marquées. Les parents présents, originaires de différents Länder, ont blagué entre eux sur leurs prononciations et leurs habitudes. Les familles du nord ne connaissaient pas non plus les Serviettenknödel.

Pour conclure sur cette soirée, non je ne recommande pas ce restau, qui m’avait déjà déçu l’an dernier. Aucune des deux fois je n’ai été en charge du choix de lieu. Si je dois y retourner pour une Stammtisch, je me contenterai de mon Apfelschorle pendant que les autres dégusteront bières, verres de vin et quenelles à la serviette.

Sturzelbronn

Autre matin, quelques jours plus tard et cent cinquante kilomètres au sud.

L’évasion au vert pour le long week-end de l’Ascension nous a encore pris au dépourvu… Comment ça tout est complet ? Ça nous apprendra à tergiverser sur le bienfondé d’un départ intercalé entre différentes contraintes scolaires. C’est toujours une bonne idée de foutre le camp ! Dans mon fidèle Guide du routard sur la Lorraine, j’ai déniché un camping où il restait deux hébergements insolites un minipod (mais qu’est-ce donc ?) et une cabane de trappeur, sans électricité ni eau. Parfait pour nous. Le camping, sans la galère de monter la tente pour deux nuits et avec des chambres sé-pa-rées (de cent mètres). Le guide promettait beaucoup d’espace sous les arbres avec un petit air de Canada. Ne bougez pas on arrive !

Après deux heures de route depuis Mainz à travers les collines du Palatinat par un itinéraire encore jamais emprunté, nous traversons la frontière. C’est insolite et désuet ce panneau dans un virage sur une petite route de campagne, entre pré et forêt, qui indique le changement de pays. À peine quelques kilomètres plus loin, nous traversons un charmant petit village, en grès rose, en fond de cette vallée des Vosges du nord. Sturzelbronn est le lieu de fondation au XIIème siècle de la première abbaye cistercienne. La Révolution française et les guerres n’en ont laissé que le portail, le pilori et une poignée de maisons (l’hôtellerie, le logement du portier). Après quelques virages entre pentes boisées et terres humides dentellées de joncs, nous arrivons au camping, où plusieurs voitures attendent leur tour pour l’enregistrement. Et là surprise : toutes ont des plaques allemandes, toutes différentes.

Nous pensions nous échapper en France, eh bien non. Nous restons dans un territoire germain où les locaux parlent aussi le français (enfin, il semblerait, parfois les intonations sont tellement différentes qu’il faut se concentrer pour remarquer que oui le vocabulaire est bien le nôtre). La traversée du terrain nous le confirmera, à part quelques visiteurs immatriculés 67, la grande majorité des vacanciers sont allemands. Les petites annonces ne sont même pas affichées en français. D’ailleurs notre contrat de location nous a été envoyé en allemand. Les pains au chocolat vendus à l’épicerie sont des croissants au chocolat à la mode allemande (et moins bons que ceux de Mainz). Dans les restaurants, les Français parlent alsacien.

citadelle de Bitche

Les bungalows sont entourés d’une petite barrière nette, avec petit jardin aux graviers aggravés de nains bariolés de toutes les tailles et dans toutes les positions (oui même celle-là), avec ou sans Blanche-Neige. (Chaque fois je me dis que je devrais prendre une photo et chaque fois j’oublie parce que ben, c’est vraiment moche et aussi écœurant que la sixième bouchée de Serviettenknödel.) À notre arrivée, un voisin temporaire entretenait son mètre carré avec une tondeuse électrique.

Après ce que nous connaissons des campings allemands (des parkings à camping-cars, avec entre chaque véhicule à peine l’espace pour installer une table et quatre chaises), il n’est pas surprenant que les touristes en mal d’herbe sous leurs roues chéries franchissent la frontière, même de quelques kilomètres.

Il y a des avantages à cela : les toilettes sont impeccables.

Le long du sentier passe-frontière, dans une forêt magnifique, de pins, épicéas, chênes, hêtres, bouleaux j’ai pu toucher quelques châtaigniers (oui j’ai besoin de passer les doigts sur l’écorce quand personne ne regarde, mais chut). Les digitales commençaient à fleurir. Les étangs d’un vert-noir prêtaient leur miroir aux paysages superbes. Une biche s’est enfuie d’un bosquet où Gaïa l’avait dénichée. La nuit tombée, la chouette a ululé pour nous, et lors de la folle équipée du pipi nocturne, l’extraction du double cocon, duvet puis du minipod (vraiment mini), dans l’air coupant a été récompensé par un ciel étoilé magnifique.

Du haut de la citadelle

Malgré cette cure de vert dans un océan de forêt, l’impression globale du séjour est douce-amère. Dans ce no man’s land, français sur la carte mais allemand dans ses habitudes et sa fréquentation, le mal du pays c’est réveillé. Je ne l’ai pas (plus) à Mainz (sauf après la visite ou le coup de fil d’un être cher). Mais le nord de la Lorraine, avec sa ligne Maginot, ses noms de village à rallonge et bourrés de consonnes, ce n’est pas ma France à moi.

La mienne culmine à… Dijon peut-être. Quand j’étais gamine, ma frontière nord était Valence… Mes études puis de nombreuses années à Lyon me l’ont confirmé : le soleil renonce souvent à franchir la latitude 45 (entre Valence et Lyon). D’ailleurs, nous l’avons remarqué à chacun de nos trajets entre Mainz et Lyon, au passage en Lorraine (sans sabots) les floraisons régressent de trois semaines, avant de retrouver, en descendant vers la vallée du Rhin, un stade de maturité équivalent.

Donc week-end vert de gris, les amis.

C’est une question d’attentes. Si je ne m’étais pas dit que nous partions en France, la mélancolie ne m’aurait pas emb(a)rassée.

Pour vous quitter sur une note jolie, j’ai le plaisir de vous annoncer que depuis hier et pour un an je suis à nouveau étudiante. J’ai entamé une formation en ligne pour devenir traductrice de l’anglais vers le français. Et j’en suis ravie. Je vais pouvoir jouer avec les mots et les langues encore plus qu’aujourd’hui, et mes apprentissages enrichiront ma pratique de l’écriture. J’ai étrenné mon nouveau joujou, un logiciel de correction de texte +++ (Antidote) avec le début de cet article. L’analyse a détecté comme champ lexical principal celui de la quenelle.

(Restez aux cocons lyonnais).

Ma fille a cousu ce bandana deux ans avant de nous convaincre d’adopter un chien.

Un petit air de Rantanplan non ?

Connaissez-vous Hans Arp ?

Un dimanche au musée dans la vallée du Rhin

Mais si, vous en avez entendu parler… Cet artiste, peintre, sculpteur et poète, s’appelle aussi Jean Arp.

C’est un artiste allemand naturalisé français, né à Strasbourg en 1886 et mort en 1966 à Bâle. Il a cofondé le mouvement Dada et fait partie des surréalistes.

Longtemps je connaissais son nom sans savoir l’identifier. Je l’ai mieux découvert voilà quelques années à Bâle où avec Susanne mon amie allemande d’enfance de Köln nous avions passé quelques jours d’été. Entre visites culturelles et parts de gâteau, nous avions eu le plaisir de nous baigner dans le Rhin, comme les locaux. Le mode d’emploi est simple : se placer en amont de la zone de baignade, se mettre en maillot, fourrer toutes ses affaires dans un sac étanche rouge bleu ou vert en forme de poisson et se laisser emporter comme sur un toboggan en papotant les bras sur le sac. Ne pas rater l’échelle de sortie en aval. Le courant est très fort.

Donc le musée Hans Arp sur les bords du Rhin à quelques kilomètres au sud de Bonn, ça faisait longtemps qu’on en parlait comme but d’excursion entre Mainz et Köln. Au moment de l’exposition Rodin, les incertitudes de la pandémie avaient gobé le dimanche. Mais là tous les voyants étaient au vert.

Nous sommes donc partis dimanche matin en longeant le Rhin vers le nord, après une halte chez une copine pour récupérer notre plus jeune, ravie et épuisée. Elle avait fêté l’anniversaire d’une camarade, avec jeu de piste en forêt, pizza maison autour d’un feu de camp dans le jardin des parents et nuit par terre dans une grande chambre de bois. (J’étais un peu jalouse).

La route qui longe les gorges du Rhin est très belle, mais l’autoroute qui la double à l’ouest permet d’aller plus vite dans un paysage vallonné de champs de colza et forets mixtes, où le vert clair des feuillus de mai se mêle aux tons sombres des conifères et des épicéas desséchés. Les éoliennes criblent les crêtes de pointillés métalliques imposants. Les travaux semblent ne jamais progresser.

Tout en haut, le musée

Nous sommes arrivés en avance. C’est à noter car lorsque nous retrouvons des amis allemands, nous mettons un point d’honneur à être à l’heure. Ne pas faire attendre les autres était un réflexe bien avant d’immigrer, mais aujourd’hui nous visons la minute exacte quitte à poireauter cachés devant le lieu de rendez-vous. (On m’a déjà reproché d’être dix minutes en avance).

Nous avons rejoint la vallée du Rhin pour atteindre la petite ville de Rolandseck et quitté la route sur la gauche pour un parking ombragé par d’antiques marronniers en fleurs en contrebas d’une colline. En attendant midi, nous avons grignoté un casse-croute, dans la voiture. Nos amis déjeunent d’un brunch tardif après une grasse matinée que nous ne faisons pas. Nous avons donc un décalage d’horaires d’alimentation le week-end et je n’aime pas visiter en mourant de faim.

Message. Où êtes-vous ? Oh zut, ils vont croire qu’on était en retard.

L’entrée du musée est sous la gare de Rolandseck, installée à flanc de coteau. Ce bâtiment de la ligne Mainz-Koblenz-Köln, construit dans les années 1850 pour servir de correspondance avec le trafic sur le Rhin, garde un charme désuet. Il marque la limite entre les Länder Rheinland-Pfalz et Nordrhein-Westfalen.

Les sommets des Siebengerbirge, le bout de l’île et le bac

Juste sous la gare, au point kilométrique 640 du Rhin (depuis la ville de Konstanz sur le lac) se trouve le bac pour la rive opposée. Faute de pont, le bateau Siebengebirge fait la navette avec une poignée de voitures et de passagers. Son nom vient des collines en rive droite du fleuve car, vu de loin, seules les sept principales se distinguent (sieben : sept, Gebirge : montagnes). Ça me rappelle une rue de Köln dans le quartier d’une amie : Siebengerbirgsallee.

Lorsqu’après la visite, nous descendrons sur une petite plage de sable déguster les muffins à la fraise et le gâteau à la rhubarbe de saison, on apercevra la pointe d’une grosse île sur le Rhin. Elle s’appelle Nonnenwerth, en souvenir des nonnes qui y étaient installées. Aujourd’hui leur cloitre est transformé en pensionnat. J’ai dit à ma fille :

-C’est pas génial, aller à l’école sur une île ?

Elle m’a répondu :

-Non, t’es enfermée deux fois.

Sur cette île aura lieu le premier juillet un concert extérieur de Zaz (prononciation allemande tzatz ;o)), auquel nous ne pourrons assister puisque nos demoiselles seront, elles aussi sur scène.

Pour l’instant nous montons le long de pelouses vers le parvis du musée, où nous retrouvons Susanne et son mari devant une sculpture majestueuse sur fond de Rhin et de collines. Nous ne les voyons pas assez nos amis. Lorsque nous vivions en France nous passions de longs week-ends ensemble. Aujourd’hui sous prétexte de vivre à deux heures de trajet, nos retrouvailles restent brèves.

Après le passage à la caisse, un corridor blanc s’enfonce dans la colline (sous les voies). Des cercles de lumière en enfilade éclairent un tunnel. Un panneau précise qu’il s’agit d’une œuvre d’art intitulée Kaa, comme les anneaux siffleurs du célèbre serpent.

Un virage à droite et quelques marches nous permettent de rejoindre la zone d’exposition temporaire consacrée à Paula Modersohn-Becker, avec, intercalées entre ses peintures, ses sources d’inspiration. Un portrait de Renoir, un de Cranach, des paysages de Sisley ou Vuillard. Je n’ai jamais entendu parler de cette femme dont mon amie me dit qu’elle a vécu à la fin du XIXème siècle et est morte très jeune (31 ans). En quatorze ans d’exercice artistique, elle a créé près de deux mille peintures et dessins, d’un style expressionniste. Ma fille me dit : c’est simpliste. Je ne suis pas d’accord. Les aplats de couleur évocateurs sont émouvants. Je tâcherai de regarder le film sur sa vie dont m’a parlé Susanne (Paula.)

Cette courte exposition répartie sur trois pièces vaut en mon sens le détour, comme l’architecture du musée consacré à l’art contemporain.

Au-delà, le corridor, vitré, tourne puis s’enfonce dans la colline. Pour monter, messieurs-dames vous avez le choix, un ascenseur géant ou un escalier de 230 marches.

Nous voilà prévenus.

Nous montons à pied dans un cylindre creux, dont la moitié de la paroi laissée à cru dévoile des strates de cailloux, de rochers ou de terre à peine moulées en vagues verticales. L’ascension se poursuit dans un escalier en ”colimaçon aplati”. C’est suffisamment bien fait pour éviter de se trouver nez à nez avec le vide mais l’impression de vertige enfle. Essoufflés, nous arrivons sur une plateforme vitrée dont la terrasse plonge sur la vallée du Rhin. Je n’ai pas osé m’approcher de la barrière. Notre ami nous signale au loin les ruines d’un château, comme sur le moindre sommet dans de coin d’Allemagne.

Voici donc le bâtiment principal du musée, en haut de la colline, bien au-dessus de son entrée et de la gare, du parking et du Rhin. Tout est blanc, vitré, haut, lumineux et vaste.

Au premier niveau, des sculptures modernes, objets utilitaires de métal détournés et peints jalonnent un sol gris. L’artiste contemporaine est Bettina Pouttschi, le titre de l’expo : Fluidity. Cette dame est née à Mainz en 1971 et vit et travaille à Berlin. Ma fille me demande : franchement tu trouves ça beau ? Non. Trois barrières anti-émeutes tordues sur elles-mêmes, peintes en blanc et empilées qui guident un néon allongé pour un luminaire géant ? Non ce n’est pas beau. Mais c’est intéressant.

L’accès au deuxième niveau est moins facile pour les personnes sujettes au vertige – suivez mon regard. Les contre-marches des escaliers sont vides. Pourquoi les architectes modernes ne pensent-ils pas aux handicapés du vide ?

Le dernier étage est consacré aux œuvres de Hans Arp et de sa femme Sophie Taeuber-Arp. Des sculptures de petite taille sur des sellettes dans un camaïeu de bleu, beige et violet, des tableaux en différents matériaux, des découpages. Les formes fluides et simples des sculptures sont trompeuses. Je m’y suis essayée. Déçue par notre visite annulée, j’avais choisi de reproduire en terre une création de Arp. André Breton avait dit de cet artiste qu’il fait partie des « modèles inimitables ». (Ouf).

Elles sont intéressantes, mais je suis déçue de ne pas voir plus de statues majestueuses, installées dans le monde entier chez leurs acheteurs. Un jour j’irai photographier celle qui orne la place de la mairie de Mainz La clé des jaquemart. Les titres des tableaux ne sont-ils pas poétiques ? Le voilier dans la forêt, Coulisses de forêt, Tête éclair ou clef sans tonnerre

Dans une salle au fond, une exposition ludique et colorée de Bettina Pouttisch permet de jouer avec une caméra pour créer des formes abstraites sur un écran. Le plus gros succès auprès de mes filles.

Retour via le restaurant installé dans la gare, un établissement de standing au décor vaguement art déco. Les convives sont très chics à l’occasion de la fête des mères et toutes les tables intérieures sont occupées. Boire un café ou un thé sur la terrasse est heureusement possible car nous sommes assoiffés.

Notre ami nous dit :

-Je vais aux toilettes il parait qu’elles sont à voir…

Bien entendu, on y est tous allés.

Des trompe-l’œil kitsch sur tous les murs font croire au visiteur qu’il est observé. Par une vieille dame entre les urinoirs. Par un satyre à une lucarne chez les dames. Ma plus jeune en sort en pouffant :

-T’as vu maman, y’a un zizi avec des plantes qui sortent !

Non je n’avais pas vu, mon amie non plus. Bien sûr nous sommes retournées. Hi, hi. Et aussi : pourquoi ?

Redescente au parking, pas le temps de nous balader, nous devons rentrer, demain quelqu’une a interro de chimie. Nous avons révisé les acides et les bases à l’aller (en trilingue : ma fille apprend en allemand, mon mari les connait en anglais et moi en français… ça fait de joyeux micmacs, PH 7). Nous allons continuer.

Retour sous une météo capricieuse, entre ciel sec et de déluge. De la boite à gants je sors des rouleaux de réglisse, mon péché mignon en voiture, que chacun suce selon sa technique. (Je croque.)

Les œuvres de Hans Arp sont exposées dans plusieurs musées (Strasbourg, Bâle entre autres) et sur de nombreux parvis dans le monde entier. Mais si, vous en avez déjà vu.

Pour organiser une visite, c’est par là : Musée Hans Arp

PS : Avez-vous remarqué à droite de l’entrée un pochoir de banane qui rappelle Andy Warhol ? Il s’agit d’une œuvre de Thomas Baumgärtel qui a tagué, depuis le début de sa « bananeraie » en 1983, plus de quatre mille lieux culturels en Allemagne et au-delà. Pour ce Banksy jaune, Kunst ist Banane, l’art est une banane.

Ouvrez l’œil là où vous irez.

Tout l’monde dehors

Le printemps à Mainz et une sortie au café-théâtre pour voir Lars Reichow

Le soleil est de sortie, les températures agréables ont jeté les terrasses sur les trottoirs, et les Mayençais dans les rues. Les cartes affichent : Frühlingslimo, Spargel, Spargel, Spargel, Erbeerkuchen, Rhabarberstreusel (limonade maison de printemps asperges x 3, gâteaux à la fraise, à la rhubarbe). Et vous me remettrez bien une petite fête du vin s’il vous plait, les vendanges sont encore trop loin. Les cabanes de producteurs fleurissent, celles des maraichers se déguisent, rouges à petits points blancs, pour vendre fraises et asperges en attendant cerises et abricots. Celles des vignerons proposent des dégustations. Au marché le week-end, la tradition du Marktsfrühstück des beaux-jours a repris post-pandémie (petit déjeuner pris au marché avec verre de vin local et Brötchen à la saucisse). Les locaux sont de bons vivants. Et, pourvu qu’on n’essaie pas de traverser la route hors des passages piétons, la vie à Mainz est douce.

La preuve en musique avec la chanson Mein Mainz de Lars Reichow.

Si vous ne comprenez pas l’allemand (ou le dialecte local), regardez les images, elles sont calées sur le texte. Vous verrez nos lieux de vie. Le refrain rappelle que « Mainz, tu n’es ni Rome ni Venise, tu préfères faire un tour de manège. »

Cet artiste mayençais touche-à-tout, auteur, compositeur, chanteur, comédien, animateur radio et télé, je ne le connaissais pas la semaine dernière. Il est Kabarettist, comme Alfons que j’avais vu l’an dernier à l’Unterhaus de Mainz, célèbre salle de café-théâtre (voir article Soirée au Kabarett) et un pilier de la scène mayençaise. Pour mon anniversaire cet hiver, une amie m’a offert une sortie au théâtre pour aller l’écouter, je la remercie. C’était jeudi soir et c’était top.

Je suis rentrée à minuit et demi de notre virée à Francfort. J’ai envie d’écrire que ce n’est plus de mon âge, et pourtant, là où nous sommes allées nous étions parmi les plus jeunes. (Non ce n’était pas un thé dansant à l’accordéon, je vous vois venir.)

Laissez-moi vous emmener.

Nous avions donc rendez-vous en gare jeudi à juste avant 17 heures pour prendre le train pour Francfort. La desserte fréquente entre Mainz, capitale de Rhénanie-Palatinat et la capitale financière située en Hesse, de l’autre côté du Rhin permet une excursion pour la soirée. Ce soir-là nous avons eu la surprise de voir fleurir les policiers sur le trajet. Dans la banlieue de Francfort, des dizaines de véhicules à gyrophare étaient garés le long du stade. La gare de Francfort grouillait de monde.

-Que se passe-t-il ? je demande à mon amie

-Ce doit être un match de football, les supporters de Francfort sont assez virulents.

L’échelle du dispositif signale un match international. J’apprendrai le lendemain qu’il s’agissait du match Frankfurt Eintracht contre Wet Ham de Londres, une demi-finale de l’UEFA Europa League. Ah oui, ils craignent la baston.

Nous le foot on s’en fout, du moment qu’on ne nous embête pas (et on a eu de la chance de ne pas avoir de supporters déchainés dans le train du retour). Nous avons plongé dans les entrailles nauséabondes du métro. Les corridors aveugles, aux piliers couverts d’affiches de spectacles rappellent que Francfort est bien plus importante que Mainz, jumelée avec Lyon et cinquième plus grande ville allemande.

En quelques minutes nous sommes arrivées à la station Merianplatz, un des coins agréables pour sortir parait-il. Des rues résidentielles se croisent, sous des arbres isolés, de variétés différentes, ici un grand chêne, là un érable tout rond. Ils évoquent la forêt plutôt que l’allée de platanes urbaine. Le quartier en immeubles de pierre sombre dégage un air résidentiel paisible. Sur les trottoirs, les terrasses de cafés branchés, avec leurs bancs, fauteuils et parasols bariolés, lui donnent un air de vacances.

Après un casse-croute de tapas végétariens dans l’un de ces troquets (peut mieux faire), nous nous sommes dirigées vers la salle de spectacle, die Käs (le fromage), un entrepôt industriel reconverti, au fond d’une cour. C’est un vrai café-théâtre avec un comptoir, à droite en entrant, où commander bières et bretzels, et des tables disséminées dans la salle pour les consommer. Nous sommes arrivées en avance, comme tout le monde, juste à temps pour trouver deux places au milieu, suffisamment en derrière au cas où ça prendrait au monsieur de solliciter l’auditoire immédiat. Pourvu que l’énorme lustre, d’inspiration vaguement art Déco (dont on se demande s’ils sont faits en éclats d’opaline ou carapaces de crevettes) ne se détache pas.

Avant de nous installer nous avons commandé nos bouteilles au bar. Sachant que le z se prononce TZ en allemand, essayez donc de prononcer Fritz Spritz Rhababerschorle sans rigoler ni postillonner partout. Un p’tit kleenex pour votre écran ?

(Parenthèse à bulles : Fritz c’est la marque, spritz c’est, comme cela s’entend, un truc qui fait psssschiiiiit, le Schorle, en général de pommes mais qui peut être au vin, est un mélange très apprécié ici et très agréable : la douceur du jus de fruit est coupée par le piquant des bulles d’eau gazeuse pour une consommation peu sucrée très désaltérante. Là c’était à la rhubarbe, une boisson rosée, au petit goût acidulé délicieux.)

Le lustre s’est éteint et les spots ont révélé l’artiste se glissant à travers les rideaux noirs du fond. La scène étroite est occupée curieusement par, à gauche, un clavier électronique, au milieu une table ronde haute de bar, et à droite un piano à queue laqué noir.

Le comédien-auteur-compositeur-musicien, beau gosse d’une grosse cinquantaine d’années, que nous appellerons Lars pour simplifier, est en costume bleu foncé tirant sur le gris, sur un T-shirt noir à col en V sous des cheveux châtains. Je n’ai pas vu ses chaussures. La tête du grand monsieur devant moi m’a privé de cet élément d’information crucial et m’a obligée à regarder tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, au risque d’un torticolis.

Lars attaque d’emblée par un discours de bienvenue, destiné en particulier aux femmes puisque, dit-il, les hommes ne sont-là que pour les conduire au théâtre en particulier un soir de match. Entre les sketches, il entonne des chansons de sa composition, parfois au clavier, parfois au piano, et se lance dans des imitations de personnages célèbres. Certaines personnalités me sont inconnues, mais la plupart me font marrer, comme Angela Merkel ou la famille royale anglaise. Lorsqu’il a entonné l’accent régional de Mainz, je me suis crue au marché. Côté franchouillardises, il s’est aventuré dans une traduction libre de la chanson de Gainsbourg Je t’aime moi non plus.

La salle s’esclaffe aux textes pleins d’humour et applaudit les prises de position engagées, toutes créations sensibles et intelligentes. Fait inédit, sans lire à proprement parler, il suit le fil du spectacle sur un IPad où il fait défiler, le moment venu, ses partitions. La chanson de clôture (Putins Krieg, la guerre de Poutine) donne la chair de poule, et ses derniers mots déchainent les applaudissements :  Dieser Krieg zerreißt uns das Herz : cette guerre nous déchire le cœur. (traduction ci-dessous)

Le spectacle tire à sa fin. Pour nous encourager à donner le meilleur de nous-mêmes en matière d’effets sonores corporels, Lars nous enregistre avec son IPad. Il nous fait écouter l’équivalent de Baden-Baden.

La chanson sur Mainz, dont mon amie m’a appris l’existence, qui termine tous ses spectacles à l’Unterhaus, n’a bien sûr pas été jouée à Francfort. (Ce n’est pas une question de rivalité : la rivale de Mainz c’est Wiesbaden, juste en face de l’autre côté du Rhin, elle aussi capitale de Land.)

À la sortie, le match n’était pas terminé. Les cris et sifflements d’une grappe de fans agglutinée devant un écran de télé installé sur le trottoir par un bistrot a accompagné notre descente dans le métro.

Au retour j’ai attrapé à une poignée de secondes près le tramway de 00h00. Il paraît que les bus et trams de Mainz se retrouvent tous là, à la gare à minuit pile pour un ballet mystérieux.

Je vais tâcher d’écouter une de ses chroniques musicales mensuelles à la radio sur SWR2.

Je ne vous en dis pas plus. Si Lars Reichow passe vers chez vous, allez-y.

Toutes les sorties culturelles ne sont pas aussi réussies.

Samedi mon mari et moi avions décidé de profiter de notre soirée en amoureux : les deux filles étaient de bringue chacune de leur côté. La balade dans les rues de la vieille ville, le nez en l’air, était un rêve. SANS masque ! Voilà quelques semaines déjà qu’ils ne sont plus obligatoires, même à l’intérieur (sauf transports et cabinets médicaux) mais on en était à se demander s’il allait falloir une campagne d’affichage pour rappeler de les quitter. Le vent de la liberté a soufflé en tempête lors de notre entrée dans un restaurant sans nous arrêter au seuil pour montrer patte blanche.

Nous avions décidé d’aller au cinoche. Une fois n’est pas coutume, j’avais laissé mon mari choisir le film (à sa décharge, compte tenu de nos contraintes horaires, les options étaient limitées). On va aller voir ça, tu sais c’est le réalisateur dont on ne comprend pas toujours ce qu’il veut dire.

Dans une salle de poche d’un cinéma sympathique (Palatin), nous étions une dizaine. Pendant les cinq premières minutes, l’écran montre les rideaux fermés d’une chambre, sans mouvement, sans bande son (à part le bavardage et les papiers froissés des spectateurs de derrière).

Je me penche vers mon mari et je chuchote :

-Deux heures comme ça je vais pas tenir.

-C’est figé, il doit y avoir un problème.

Tiens ça change enfin. Une femme se lève. Pénombre, contre jour. Elle va voir… heu rien.

Deuxième scène, plan sur un parking plein à l’aube. Les alarmes des voitures se déclenchent les unes après les autres dans un crescendo agressif (je me suis bouché les oreilles) puis s’éteignent progressivement. Troisième scène dans un café, conversation entre la femme et un homme. On ne comprend pas grand-chose sinon les mots bactérie, virus, certificat de décès. Je souffle et soupire. Les figurants n’ont jamais été autant observés. Quatrième scène looooooongue dans un studio d’enregistrement de sons. La caméra bouge à peine. L’intrigue bégaiera s’il y en avait une.

C’est bon j’en peux plus on s’en va. Trente minutes le tout. Un quart du film. Avec du rien. Je me suis crue dans la chanson de Delerm : pas d’histoire, pas de dialogue, pas de décor… pas de public. En sortant, furieuse, j’ai ajouté que tout ça je l’aurais coupé au montage. Je n’aime pas qu’on me vende du vent les yeux dans les yeux.

Par décence je ne citerai pas le titre (Memoria).

Foncez au théâtre les amis allemands voir Lars Reichow.

La guerre de Poutine de Lars Reichow

Est-ce une victoire quand des tanks traversent les frontières
Pour bombarder des villes étrangères pacifiques ?
Est-ce une victoire quand les roquettes qui tombent du ciel 
Visent des enfants et leur petite vie en liberté ?
Est-ce une victoire quand un peuple assassine et bombarde ses frères
Et que sa patrie est en ruines ?
Est-ce une victoire quand dans la boue printanière des tranchées
Tant de jeunes hommes meurent ?
Combien de larmes coulent de la mer ?
Non ne détourne pas le regard, c’est ici que ça se passe, regarde !
C’est la guerre quand tu dois te rendre au bunker 
Parce là où avant se tenait une maison il n’y a plus rien.
C’est la guerre quand des millions de personnes doivent fuir
Parce que trop de sang a été versé sur leurs terres.
La guerre de Poutine, puisque seul le langage de la destruction absolue a cours, 
Avec des tanks, des bombes et des grenades.
Notre victoire, puisqu’au fond de nous brûle encore la flamme 
De la décence de la démocratie.
Regarde cette guerre !
La paix viendra-t-elle un jour ?
Qui apaisera cette souffrance ?
La guerre nous déchire le cœur.
La guerre nous déchire le cœur.

Traduction personnelle
Théâtre de Mainz, avec en banderole une citation de Mère courage de Brecht Der Krieg soll verflucht sein (La guerre sera maudite)

Votez.

Vacances en France, retrouvailles et soirée électorale

La Côte d’Azur tient ses promesses.

Les parfums nous mènent par le bout du nez. Soumise je cède, de l’eucalyptus au jasmin rose, de l’oranger en fleurs au pittorsporum, du romarin au thym de la garrigue à cette plante collante et camphrée qui me rappelle les étés au bord de la mer de mon enfance. La glycine me suit partout.

Les aiguilles de pin crissent sous les pas et embaument la montée vers le fort. Le maquis de cistes et d’euphorbes rappelle celui de la Corse, là-bas au fond, où la mer et le ciel se répondent dans des harmonies de bleu ou de plomb, où l’horizon apparait ou s’efface sous les coups de pinceau de la lumière.

Assise sur la terrasse, je porte deux paires de lunettes l’une sur l’autre de vue et de soleil. C’est l’heure grise. Un merle chante. Un outil de chantier martèle. Le vent fait claquer les stores, emmêle les cheveux et emporte les voix.

Une mouette chasse un rapace qui s’approche de son nid, un pic vert piaille et sort d’un buisson en flèche. Une buse attrape entre ses serres une grosse sauterelle qui venait d’atterrir, vrombissante, dans les boutons d’or. Hier soir quand j’ai fermé les volets, un gecko m’a frôlée en tombant. Mes filles tressent des couronnes de pâquerettes.

Dans cet air doux et parfumé, entre des villas de la Belle époque au charme suranné, je pardonne leur raideur aux palmiers et aux oiseaux de paradis. Pas aux immeubles. Mais bien sûr chacun veut sa part de vue paradisiaque.

Comment résister à la baignade quand le soleil chauffe les galets ? Le premier contact avec la mer fait rentrer le ventre et hausser les épaules. Comment sortir d’une eau transparente même fraîche ?

Nous faisons une cure de beauté et de nature sauvage dans ce territoire densément construit. Une cure de France. Chez Picard, mes filles prennent des selfies avec leur pizza préférée.

Mon mari travaille dans le bureau. J’écris face à un paysage à couper le souffle, la mer calme aujourd’hui lèche le cap Ferrat. Le phare se tait jusqu’à la nuit où il nous guidera vers la terrasse pour écouter les grenouilles de la maison du dessous, les étoiles et la lune. Avez-vous remarqué comme la nuit, les parfums de fleurs se renforcent ?

Quelle joie d’entendre l’accent méridional chantant. Celui qui me fait retrouver le mien. Celui qui entendu à Paris me fait monter les larmes aux yeux. Mais dans ce territoire prisé des étrangers, ça parle anglais, américain et italien. A Beaulieu, on entend du russe. Sur les panneaux, tout est traduit en cyrillique, sauf l’affiche de soutien à l’Ukraine sur la vitrine du petit casino. L’Ukraine, vraiment peu présente à Nice par rapport à Mainz. Nous n’avons dû la croiser que dans la librairie où j’allais faire des stocks.

C’était après ma séance de coiffeur, avant les courses chez Monoprix. Vous connaissez ma sainte trinité des vacances à la maison : bouquins / coupe / shopping.

J’ai confié ma tête à un artisan avec vue sur mer, et me suis laissé convaincre de faire un balayage.

-Mais j’ai pas le temps, toute ma famille m’attend…

Ils ont patiemment attendu. Moi aussi. J’ai mijoté sous une cape, des papillotes de plastique, un casque chauffant et mon masque.

-Vous gardez le masque, vous.

-Oui je suis formatée à l’allemande. Ça fait qu’une semaine qu’on a le droit de l’enlever, et personne ne le fait.

(Entre cet épisode et aujourd’hui, j’ai abandonné le masque, en bonne Française).

Epreuve du miroir à main :

-Ça vous plait ?

-Oui oui.

Pour une fois c’est vrai.

Voilà le moment que je redoute : payer devant la haie d’honneur des employés du salon autour du comptoir. Epreuve du pourboire. Avec moi les gars, désolée c’est mort. En France je ne sais pas faire. Glisser un billet ou une pièce dans une poche ou une main, je trouve cela humiliant pour la personne qui reçoit. En Allemagne je sais faire : on annonce le montant qu’on veut payer, même par carte. Il n’y a pas de geste dérobé.

Allez zou. Reprenons là où je vous ai quittés la dernière fois.

Nous sommes bien arrivés à Nice, dans la nuit, secoués par les rafales et avons changé de saison en une heure et demie.

A l’aéroport, ma fille ado s’est fait contrôler sa valise.

-Mettez-vous de côté. Vous êtes étudiante ? Ouvrez votre valise. La police arrive.

(Avec un uniforme et en allemand ça fait peur, même quand on est adulte).

Je surveille à distance, mon mari la rejoint tandis que deux types avec gilet pare-balles, pistolet et toute la quincaillerie à la ceinture jettent un œil aux bricoles d’une ado. Au scan, ils avaient repéré un objet volumineux suspicieux.

Un livre.

Je vous avais prévenus : les Mayençaises qui lisent sont dangereuses.

Librairie Masséna

Premier tour des élections présidentielles. Soirée électorale.

Nous avons voté par procuration à l’Institut Français de Mainz (merci copine !). A vingt heures, nous attendons avec appréhension les résultats dans cette leçon de citoyenneté pour nos filles. Leurs commentaires ouverts sont intéressants : elles ne connaissent de la politique que la théorie apprise à l’école et discutée en famille lors des dernières élections allemandes. Nous n’avions pas le droit de voter pour le chancelier, mais pour les européennes et les municipales oui. C’était une expérience très intéressante de faire des croix (combien ? où ?) sur un drap de lit dans une ambiance plus décontractée que dans un bureau de vote français.

 Les candidats se succèdent à l’écran. Un ami anglais se lève et quitte la pièce :

-C’est pas intéressant.

A chaque nouveau visage, ma plus jeune demande :

-Et lui / elle c’est une bonne personne ?

Oui, si c’est un parti modéré. Non si c’est un populiste extrémiste. Lui / elle c’est un (e) journaliste.

Ma plus grande a étudié les programmes reçus à Mainz, nous lui avons appris à décoder le vocabulaire séducteur et fallacieux.

Quand celle que nous nommerons la blondasse arrive à l’écran, je n’arrive pas à écouter. J’ai envie de vomir. Ma fille dit :

-C’est la seule qui sourit.

Et pour cause.

En avril 2002, le premier tour des élections avait eu lieu pendant que j’étais en vacances en Corse. Je n’avais pas fait de procuration. Jeune et idiote, je ne me sentais pas concernée. Ce serait sans doute comme toujours un duel entre la droite (modérée) et la gauche (modérée). J’ai écouté les résultats à l’autoradio de la Toyota, sur une petite route. Je n’ai plus jamais raté d’élection.

La présence de l’extrême droite au deuxième tour se normalise. Quelle horreur. Les gens n’ont-ils aucune mémoire ?

Je ne veux rien savoir de son programme, je ne regarderai pas le débat qui n’en a que le nom. En consultant d’autres infos j’ai vu qu’elle voulait gouverner par référendum. Ben voyons. Court-circuiter les institutions, agir anticonstitutionnellement (yes, je l’ai placé). Augmenter encore le pouvoir présidentiel. Glisser vers un régime autocratique.

C’est sûr on n’en a pas d’exemple de référendum catastrophique autour de nous. Le Royaume-Uni ne se mord pas du tout les doigts depuis le Brexit. Et les dictateurs on ne sait pas non plus comment, insidieusement, ils arrivent au pouvoir. On ne l’a jamais vu.

Hier sur France Inter j’ai entendu que plusieurs états américains reviennent sur le droit à l’avortement. Cette glissade collective de ‘’l’Ouest’’ vers le chaos donne l’impression de caprice d’enfants gâtés. Quoi tout n’est pas parfait ? La baguette magique n’existe pas ? Alors cassons tout. Quand on frôle une civilisation équilibrée, quand il semble que les Hommes ont enfin compris qu’attaquer son voisin ne sert à rien, y’en a qui s’ennuient.

Ils tirent dans le tas.

Putain.

Votez Macron. Même si vous ne pouvez pas le voir.

S’abstenir c’est faire le lit de l’extrême droite.

Votez pour la démocratie.

Je me suis plantée dans mon article précédent, j’ai dit que je n’avais jamais vu de dictatrice. Y’en a une qui se prépare pour notre usage exclusif.

Le bruit de bottes glacent tout le monde, pas juste l’étranger, celui qui ‘’dérange’’. Même l’électeur qui se croyait l’élu, du bon côté de la barrière. A Marineland tout le monde dansera avec des ballons sur le nez. Dans des cages.

Savez-vous que la ville de Mainz se frotte les mains ? Avec les taxes versées par BioNTech, elle a touché la poule aux œufs d’or. Dans la presse les articles fleurissent : comment utiliser cette manne ? Le laboratoire a été fondé par des chercheurs turcs. Des immigrés.

Aujourd’hui le monde entier les remercie.

J’ai un faible pour Emmanuel Macron : il ressemble à mon petit frère. L’autre jour quelqu’un lui a demandé un selfie. A la fête de famille le week-end dernier un invité m’a dit :

-Il ressemble à Macron ton frère, j’étais encore avec lui la semaine dernière, c’est frappant.

J’ai aussi un a priori positif pour un homme qui épouse une femme plus âgée, qui ne profite pas du tremplin du pouvoir pour se barrer, casqué ou non, dans les bras d’une actrice. Un homme raisonnable et fiable donc, qui ne demande pas de croire au père Noël et se bat pour l’Europe unie.

Depuis que je regarde la politique française avec un œil infiltré sur la politique anglaise et un regard extérieur et comparatif, je vous le dis : avant de casser l’imparfait, jeter un regard par-dessus la frontière. Sous les pieds méprisants du cirque de BOJO, l’herbe pourtant bien arrosée est nettement moins verte. C’est quand on la perd qu’on se rend compte de la chance qu’on avait.

Nous sommes venus jusqu’ici pour des fêtes de famille. Avec des cousines égarées depuis des années, trop d’années, nous nous sommes tombées dans les bras, en pleurs. En rires.

-Regarde-nous comme des godiches ! On a le mascara qui dégouline.

Tant pis. Je m’en fous. C’est bon de tenir ceux qu’on aime dans les bras, on aurait presque oublié, fichue pandémie. Dans l’assemblée endimanchée, quelle importance les yeux de panda quand on a des étoiles dans le cœur ?

Quitter le bord de mer pour une journée volée avec un autre bout de famille pour un pique-nique dans la garrigue. Entre les pins, ne pas chercher les traces de son enfance. Ne pas se dire que les générations ont glissé et que les parents aujourd’hui c’est nous, que ma cousine a bientôt l’âge de ma mère à son départ. Bien regarder les présents pour ne pas penser aux absents. Casser quelques tiges de thym en fleur pour la tisane de nos enrhumées. En partant, laisser des petits bouts de cœur avec chacun.

Sur la piste de cailloux blancs, conduire lentement, faire un écart dans le bas-côté pour ne pas déranger une partie de boules.

Oublier le compte à rebours vers le nord.

PS : Puisque nous sommes à Villefranche-sur-mer, je ne résiste pas à vous parler d’un de mes films fétiches dans lequel une scène y est située : An affair to remember de Leo Carey (Elle et Lui), avec Cary Grant of course. Fait orginal, c’’est un remake de 1957, par le même réalisateur, Leo Carey, de Love Affair (1939).

C’est un des deux films qui ont inspiré Sleepless in Seattle (Nuits blanches à Seattle). L’autre, The courtship of Eddie’s father (Il faut marier papa) n’est pas mentionné, coquine de Norah Ephron.

(Je n’ai pas trouvé de lien gratuit sur internet qui ne soit pas en .ru.)

PPS : Je n’aime pas faire de politique ici, mais certains sujets trop graves emportent mes doigts.

Qu’on le veuille ou non

Sur la lecture, certains mots devenus (aussi) féminins, et le modelage

Parlons lecture.
C’est un truc pour distraire ma cervelle. Tout à l’heure nous prenons l’avion pour le sud de la France, pour une fête familiale. Nous sommes ravis. Entrainés par le quotidien et les préparatifs, nous ne réalisons pas que ce soir nous dormirons dans un parfum de glycine avec vue sur la mer.

Suite à un vol agité vers Istamboul, au tournant du siècle, j’ai cessé de vivre les vols comme un pont magique entre deux lieux, je ressens l’ampleur du vide sous mes pieds. L’hypersensibilité c’est aussi sentir chaque mouvement infime (je sens bouger les gratte-ciel), et hop à chaque vibration, l’imagination éclate en feu d’artifice. C’est un vrai boulot de ramener son esprit sur terre, surtout quand il n’y est pas.

Par un effet secondaire positif de la pandémie, là, pour l’instant, je m’en fous. Je reste distraite pour court-circuiter un éventuel reliquat d’angoisse. Après-tout je me suis passée d’elle pendant trente ans pour voyager et m’en suis très bien sortie.

Les Mayençaises qui lisent sont dangereuses

Parlons donc lecture.

Récemment mon mari me faisait écouter un podcast, un entretien avec une auteure (autrice ?) américaine très intéressante sur son rapport aux mots. Tous les deux (interviewer et interviewé) ont déclaré ne plus finir les livres. Ça m’a rassurée sur l’état de ma caboche (toujours elle). En effet depuis plusieurs années, au bout de quelques dizaines de pages, souvent, j’abandonne. Avant, je lisais un livre après l’autre – quel que soit le sujet (fiction ou documentaire) et les terminais au point final (à l’exception notoire de Sa majesté des mouches quand j’étais gamine et de Harry Potter plus tard).

Maintenant, je lis une dizaine de livres de front, et adapte le sujet au moment de la journée : non-fiction à midi, romans soft le soir, moins soft dans la journée. Si, ni la langue ni l’histoire, et dans l’idéal une combinaison des deux, ne me retiennent, si au bout de quelques pages je m’ennuie, j’arrête. Sur mes étagères, une pile de bouquins presque neufs, d’où dépasse un marque page égaré, attendent un trajet vers la boite-bibliothèque du quartier. Mes livres en français en disparaissent très vite. (Récemment j’y ai pris L’avare en français et un pavé allemand de Charlotte Link. Je ne l’ai jamais lue, mais j’aime bien les polars). Merci aux livres finis, qui ont sauté plus haut que la barrière de mes pannes.

Côté lecture j’ai écouté un podcast sur France Inter. Isabelle Carré y dévoile son rapport aux textes et aux auteurs. Comme elle, j’ai vécu la puissance d’une poignée de mots. Certaines phrases, lues ou entendues, ont littéralement changé ma vie.

C’est dur d’ajouter un e à auteure. Je suis de la vieille école, de l’âge de papier. La phrase « Colette est une grande écrivaine française » me semble une contradiction dans les termes. J’ai l’impression de lui planter sa plume dans le dos.

Une table / un table ? Un buffet / une buffet ? Quelle importance ? L’allemand a trois genres. L’anglais n’en a pas. Dans ces langues, les sociétés sont-elles plus ou moins misogynes que la française qui en a deux ? Quelle est la vrai influence du vocabulaire ? L’enjeu n’est-il pas le plafond de verre, les obstacles qui empêchent les femmes d’accéder à certains métiers ? De façon isolée, mettre des e avec des fleurettes partout ne corrige rien.

Au niveau de l’analyse socio-historique le genre des métiers est très intéressant. Oui les femmes ont longtemps été privées de l’accès à… à peu près tout et surtout à leur intelligence et à leur créativité. Combien de noms de femme ont réussi à briser les murailles patriarcales pour entrer dans l’art et dans l’Histoire ? George Sand qui a opté pour un prénom masculin ? Berthe Morisot ? Quel talent associé à quelle personnalité exceptionnelle fallait-il avoir pour s’imposer au milieu des moustaches ?

Dans ma pile de livres à lire attend Une chambre à soi de Virginia Woolf, parce que oui pour pouvoir s’exprimer, il faut un espace où s’étirer dans tous les sens, du vide rempli de silence et de temps.

Cette tirade féministe m’amène à partager une réflexion que je me fais souvent : qu’on le veuille ou non, même si on se bouche les yeux comme l’enfant qui ne veut pas voir / être vu, la réalité existe. Il y a des différences entre les hommes et les femmes – qui ne justifient aucunement l’oppression des unes par les uns, mais la lutte contre la misogynie ne justifie pas non plus l’aveuglement à ce qui est.


Pourquoi est-ce devenu si dur de nommer l’existant ?

Eglise Saint-Christophe

Pour ne froisser personne ? Mais si certains ne s’accommodent pas de la réalité ce n’est pas en la niant qu’elle disparaitra. En outre, maintenant que le moindre couillon peut partager avec le monde entier les états d’âme de ses deux neurones, céder devant chacun devient très dangereux. Ne plus dire, c’est bientôt ne plus penser. Ne plus penser, c’est perdre ses repères, vivre dans le flou et laisser la voie libre aux monstres qui eux ne perdent pas les leurs de repères. Ils foncent vers leur intérêt : eux-mêmes, leur pouvoir.

Diluons-nous dans des discussions stériles, perdons de vue l’essentiel et eux se frottent les mains.

Un dictateur, un bourreau… c’est masculin.

(Rappelez-vous la chanson de Renaud, Miss Maggie).

Même sage-femme on lui a trouvé un équivalent masculin, mais dictatrice ? (Tiens Word a l’air d’accepter, le dictionnaire Larousse aussi. Par contre tyran n’a pas fait le grand saut).

Je vous cite de mémoire, une phrase de Sue Townsend dans The secret diary of Adrian Mole aged 13 ¾ qui m’avait marquée dans les jeunes années 80 : Without the civilizing influence of girls, boys return to the wild.  (Sans l’influence civilisatrice des filles, les garçons retournent à l’état sauvage).

Oui il y a des différences entre hommes et femmes. Les unes donnent la vie, les autres la mort. On a beau le tourner dans tous les sens, on a beau chercher la femme meurtrière, l’exception qui existe toujours, je n’ai pas connaissance d’une femme dictateur, même dans les sociétés matriarcales.

-Quand je serai grand je serai dictateur.

Est-ce une prédisposition génétique, un acquis culturel ? Un froid choix de carrière ? A quel moment se produit la bascule ? Que pense la femme qui entend ces mots ?

Pour terminer sur une note plus légère, sachez que mon dernier cours de poterie s’est très bien passé. (Merci.) Comme vous le savez, ma reprise du cours de terre avait été frustrante. J’ai d’ailleurs sauté le cours suivant sous prétexte de doigt entaillé. Mais j’y suis retournée et ai repris mes marques. L’interruption de la pandémie, là aussi, devait être digérée.

Lorsque ma sculpture a été terminée, à l’avant-derniers cours, je n’aimais pas son visage et avais décidé de tout écraser. Puis j’ai échangé avec une amie sculpteur, rouvert mon bouquin de technique et sorti la terre à la maison pour m’entrainer.

A peine arrivée à la dernière séance (que celui qui ne fredonne pas Eddy Mitchell lève le doigt), j’ai ôté le visage. Complètement. Ma demoiselle est devenue fantôme. Pendant que les autres stagiaires menaient une discussion animée sur leurs familles et le Troisième Reich, j’ai modelé des colombins pour le nez, les lèvres, les arcades sourcilières, je les ai collés avec de la barbotine et fondus dans le visage. Petits tours de girelle pour vérifier l’aspect global.

Repartir de l’ébauche, m’a autorisée à me réconcilier avec ma création et par conséquent avec mon environnement. J’ai accueilli un conseil prématuré, avec le sourire : Minute, papillon !

A la fin, pour la remercier de s’être laissé faire, j’ai posé une bisette sur la joue d’argile fraîche de ma petite minette. Les autres ont ri. Et puisque j’étais d’accord, j’ai accepté leurs compliments :

-Bravo, tu t’es bien débrouillée.

-Elle a un air mélancolique, peut-être l’influence des discussions entendues ?

Sourires.

J’étais aux anges.

Quand ça veut, ça veut.

Amélanchier

P.S. : OUI ON VOTE ! Merci à l’amie qui glissera notre devoir civique dans l’urne de l’Institut Français de Mainz dimanche.

P.P.S. : Pour agrémenter notre voyage, Météo France annonce la tempête Diego. Purée…

P.P.P. S : Quand un nouvel abonné arrive ici, j’en suis tout heureuse. Quand c’est un nom connu échappé d’une autre vie, je suis touchée. Merci à vous tous.

Funambule

Comme un air de déjà vu et impro tous azimuts

C’est reparti comme en 20.

Devinez quoi ? Mes concitoyens, en manque de frissons de fin du monde, comme si les infos, les drapeaux jaune et bleu et les réfugiés que l’on croise à la mairie et dans les écoles ne suffisaient pas, mes concitoyens donc se sont repris d’une frénésie d’achats de farine et d’huile (qui ici est surtout d’olive). La farine, on a vérifié, est allemande. L’huile d’olive, méditerranéenne, natürlich. Les supermarchés ont réagi prestement : des affiches de rationnement sont réapparues sur les étagères vides. Achat limité à un ou deux article (s) par personne. S’il y en a ! comme a tagué un client au stylo Bic.

Les pates sont toujours un peu là elles, comme si elles n’étaient pas fabriquées à partir de blé (‘’rationnées’’ aussi à six paquets par tête), et le PQ aussi… enfin c’était le cas hier. Aujourd’hui les choses ont peut-être dégénéré. Pendant les confinements j’ai découvert le verbe hamstern qui était sur les affiches 4×3 : NICHT HAMSTERN ! Oui la langue allemande a un mot spécifique pour désigner le comportement qui consiste à stocker les provisions.

De façon excessive.

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Pour répondre à un besoin fondamental de sécurité, à une angoisse profonde, inconsciente ? Peut-être la même qui pousse à produire des voitures et du matériel de grande qualité, des cartables pour bouts de chou qui résisteraient à l’ascension du Mont-Blanc ?

Côté commerces de proximité, je ne résiste pas à vous conter ma découverte de la pharmacie de garde. Dimanche dernier, nous avions besoin d’une aide à la digestion. Coup d’œil sur internet, quelques minutes de voiture. On se gare dans la rue centrale d’un faubourg de Mainz, où tout est fermé, même la pharmacie. Ouf, la lumière est allumée. Nous nous postons à l’entrée gardée par un rideau de fer et la porte en verre. Je sonne. Au bout de quelques minutes, un monsieur vient nous dire que sa collègue est au téléphone et va arriver. Il laisse la porte en verre en position ouverte. Ladite collègue rejoint son comptoir, et depuis l’arrière de ses parois de plexiglas anti-covid, nous demande de quoi nous avons besoin. J’avais effectué mes recherches sémantiques sur google, j’étais au taquet. Ce que je n’avais pas prévu c’est que j’allais devoir crier cela dans la rue.

-C’EST POUR LE VENTRE

-QUEL PROBLEME EXACTEMENT ?

J’explique en criant le moins fort possible. J’ai envie de me marrer.

-QUELLE FORME VOUS PREFEREZ : CACHETS, SACHETS, SUPPOS ?

Intraveineuses.

-Euh, ça.

-ÇA COUTERA X €.

Elle s’approche du rideau de fer, attrape mon billet à travers la grille, me rend la monnaie avant de me tendre le médicament, en restant à bonne distance. Merci madame. Pour le produit et l’expérience.

Whaou, combien d’attaques de pharmacies de garde ont traumatisé les pharmaciens ? Peut-être des personnes en manque de bonbons pour la gorge qui menaçaient l’employé pour pouvoir hamstern en paix le dimanche ?

Mainzer Sand

Ma vie de maman me vampirise. Vous savez, ce rôle ingrat qui consiste à tenter de piloter et éduquer contre leur gré des êtres en devenir. Mes filles ont des personnalités intenses, c’est le moins qu’on puisse dire. (Je vous vois venir, comme leur mère oui). Nos intensités s’amplifient mutuellement, entrent en résonnance. Je ne vous fais pas un dessin. Le corps le plus usé trinque.

Le métier de parent demande de prendre sur soi pour donner de l’amour et de l’attention (enfin, d’essayer). Je tente en parallèle d’avancer sur mes projets personnels et j’ai l’impression de cumuler plusieurs temps plein. Oui l’écriture n’est pas une activité qui s’arrête quand j’éteins mon portable. Le cerveau dans son élan, continue de créer. C’est loin du bureau que jaillissent les meilleures idées. En particulier la nuit, de quoi sinon me réjouir du moins accepter mes insomnies.

Funambule, les bras écartés, je vacille à la crête de la surstimulation.

Ne pas trop en faire. Même si j’en ai envie, même si j’ai des tonnes de projets.

Ce week-end, j’en ai trop fait.

C’est pas ma faute madame, ma fille voulait faire du shopping et avant cela j’avais envie d’assister à la Maison de Bourgogne, à une rencontre avec un auteur français (Paul Morris). Suite à son séjour en été dans une résidence d’artistes à côté de Mainz (déserte pour cause de pandémie), il venait présenter son manuscrit.

Nous étions six puis cinq à l’écouter (le sixième a déserté, faute de comprendre assez la langue a-t-il expliqué). C’était captivant d’entendre ses méthodes de travail, ses inspirations, de lui poser des questions. De rencontrer d’autres passionnés d’écriture. Même ma grande fille s’est régalée.

J’ai aussi révisé la dictée de rythme. La musique est une matière sérieuse ici.

Après vingt-cinq ans de pratique du piano, les subtilités rythmiques m’échappent toujours. Quand je joue à quatre mains avec une amie allemande, ou que j’en accompagne une autre qui joue du violon, je remarque notre différence d’approche. Elles comptent. Moi je lâche après deux mesures pour m’évader dans la mélodie.

Comment suivre des consignes quand l’impatience et l’imagination débordent ? Ouvrir selon les pointillés ? Je déchire le paquet.

(Je déchire même mon corps. Ce matin je tape avec neuf doigts. Le majeur droit, est emballé de gaze, je l’ai coupé en rangeant la cuisine. Il est sensible, je ne peux pas l’utiliser. Au piano, punie, je ne travaille que la main gauche.)

En cuisine, c’est impro à partir de recettes. Un seul oignon ? Non mais ça suffit pas. Je vais en mettre trois. L’ail pareil. Et puis un peu tout au fond. Dans une casserole passe encore. Mais en tricot et en couture, le produit fini me déçoit. Sans surprise. Récemment j’ai terminé un gilet en laine mohair bordeaux, avec une grande fierté. Oui il est joli et à ma taille mais c’est grâce à la décision de me discipliner. Jusqu’au bout. Petite victoire.

J’ai commencé un nouvel ouvrage en me faisant violence. Malgré ma relecture attentive de l’énoncé (comme j’explique à qui vous savez), le point texturé m’échappe. Mon encolure ne ressemble pas à la photo. J’ai tout recommencé pour la deuxième fois. Les premiers rangs me permettent de comprendre. Je tricote moins pour le résultat que pour apprendre. Cependant, il serait bien que je renonce à ma nouvelle ambition de perfection en laine, sinon comme Pénélope, chaque soir, je vais défaire mon travail du jour…

En matière d’impro, laissez-moi vous conter fleurette.

Il fait une chaleur de fin mai et une sécheresse méditerranéenne. (D’ailleurs il parait que le sable du Sahara va revenir bientôt, lui qui nous avait permis de moins complexer niveau brillance de voiture, au pays du Salon de l’auto.)

Tant pis, je vais quand même semer. Comme à mon habitude, j’ai craqué au rayon graines. Plusieurs fois, oui. Même si je m’en tiens aux plantes fleuries les plus faciles, pour notre jardin de poche, j’ai de quoi fleurir un terrain de foot. Je vous livre ma technique complètement faillible :

  • Etaler tous les sachets sur la table, imaginer et s’extasier la bouche ouverte,
  • Lire les instructions et constater que c’est trop tôt pour semer dehors,
  • Gratter la terre dans tous les espaces vides,
  • Ne pas déranger ce qui pousse, même les plantes sauvages, même les moignons de trucs à moitié secs,
  • Semer les graines une par une, en les espaçant, en respectant des profondeurs différentes en fonction de leurs tailles,
  • Les recouvrir délicatement de terre,
  • Constater qu’il en reste beaucoup dans les sachets : renverser et étaler tout ce qui reste.
  • Brasser la terre. Encore.
  • Arroser.
  • Oublier ce qu’on a semé et où.
  • Regarder le ciel, il va pleuvoir bientôt, non ? Non. Deux semaines plus tard, tout inonder.
  • Regarder tous les jours les coins de terre nue, les mains sur les hanches en disant : Alors, ça vient ?

(Espérer que les voisins à ce moment-là ne sont pas à leur fenêtre).

Je vous dirai ce qu’il en est de mes capucines, cosmos, tournesols, soucis, prairies fleuries, nigelles de damas et bleuets.

Je vous souhaite des semis jolis.

PS : Vous soutenez l’Ukraine ? C’est important et généreux à vous. Si vous voulez soutenir l’Allemagne, envoyez de la farine. Par poignée, sur les hamsters.

En couleurs

Un film français en VO au ciné, premier cours de poterie depuis les événements (non pas ceux-là, les autres)

Chers amis,

Merci de passer par là. Quelle joie de vous y retrouver !

Pour vous écrire, j’ai dû ouvrir le répertoire Mainzalors pour trouver le document Word que j’utilise comme brouillon à mes articles. D’habitude, il est dans les derniers documents ouverts. Mais là j’ai tellement écrit pour d’autres projets (et d’autres ont fait des exposés sur les huskies) que ma page a plongé dans les tréfonds du menu déroulant.

Commençons par échanger de bonnes nouvelles.

Je vois du bleu et du jaune partout. Pas vous ?

Des petits drapeaux jaune et bleu ornés d’une colombe de la paix et de son rameau d’olivier qui flottent sur le devant des bus mayençais, la flamme de l’Union Européenne associée à celle de l’Ukraine au garde-corps d’un balcon. Des plants de pensées minuscules, évadées d’une jardinière, qui dressent dans la pelouse du parc des pétales bleu étoilé de jaune. La mésange à contre-jour qui picore la boule de graines suspendue. Le gamin en patins à roulette avec un pantalon soleil et un anorak bleu roi (non pas vous madame, vous y’a que du jaune, et beaucoup trop d’ailleurs). Le sac Ikea où j’emballe le panneau fabriqué par ma grande pour sa présentation sur les Années folles à Berlin.

Les étoiles de forsythia éclaboussent un ciel trop bleu.

Avez-vous remarqué comme beaucoup des toutes premières fleurs sont jaunes ? Et cette année, le ciel beaucoup trop bleu. La terre craque et crisse. Les feuilles persistantes aussi. Mes azalées sont-elles perdues ?

Marguerite Yourcenar la bien nommée a écrit : « Il suffit d’une fleur au printemps pour pardonner au Bon Dieu. » Cette année on va exiger un gros bouquet.

Depuis lundi en Rheinland-Pfalz, les enfants ne sont plus testés que deux fois par semaine – et non trois – à l’école. A compter de lundi prochain, ils auront le droit de quitter le masque en classe. Mes filles ont prévenu : elles le garderont.

Autre bonne nouvelle, je n’ai pas étranglé la préposée de la mairie de Mainz, quand elle a buté sur ma demande : m’établir le certificat de vie annuel sur un formulaire français. « Ici, on est en droit allemand ». Oui mais non. J’ai déjà essayé. Les Français ils veulent ça. Plouf, plouf…. Quel sera le plus obstiné des deux ? Les frenchies s’en tirent bien, le site web ne me donne aucun moyen de les joindre. Et moi j’erre dans le no woman’s land entre deux administrations bêtes et obstinées. C’est comme ça et pas autrement.

Zu Hilfe, zu Hilfe zu Hilfe, ich bin verloren ! (à l’aide, je suis perdue).

A la mairie donc, un groupe d’une quarantaine de personnes, surtout des femmes et des enfants faisaient la queue devant l’entrée. Je me suis postée derrière, avant de comprendre qu’ils étaient ensemble, probablement ukrainiens à attendre de pouvoir déclarer leur arrivée. J’ai patienté à la porte d’un autre service. Autour de moi, les gosses jouaient à touche-touche.

Touche pas – touche pas, ma chambre, ma maison, ma rue, ma ville, mon pays. Mes copains. Mon papa.

Une autre poignée de gamins, allemands, au marché samedi, vendaient des cookies trop pâles et des cupcakes au citron (en barquettes de papier coloré, devinez…) pour faire des sous pour les réfugiés. Nous en avons acheté bien sûr. Ils nous ont proposé un kit de protestation maison, dessiné aux crayons de couleur, avec affiches A4 et autocollants-badges.

Difficile de revenir aux petits riens de la vie quand d’autres perdent tout. Et pourtant… il le faut. Dans les moments les plus difficiles de mon existence, où l’essentiel me lacérait, je rêvais, épuisée, de m’affaler à l’ombre d’un pin sur une plage pour me peindre les ongles des pieds. Je ne l’ai jamais fait. Mais c’est cette image qui revenait. Le sable qui râpe un peu les jambes, le vent qui emmêle les cheveux, les yeux qui se plissent pour regarder la mer, l’odeur du vernis, la couleur qui colle, et attrape les poussières. Tâche anodine, dont l’inutilité restaure la confiance en la vie.

Habile transition vous en conviendrez (on fait comme on peut), vers mes dernières aventures.

Après dix-huit mois d’interruption covidesque, pleine d’entrain, j’ai repris, enfin, le chemin du cours de poterie.

Cling, paf, bang. L’enthousiasme qui s’écrase à terre fait un bruit de casserole.

Tout à la joie de se retrouver, mes co-stagiaires ont bavardé, fort et sans interruption, avec comme sujet de prédilection, natürlich, l’actualité. Et vas-y que je t’en rajoute une couche d’horreurs. Je m’intéresse à l’avis d’une dame, originaire d’Europe de l’est. L’occupation russe elle connaît. Elle parle la langue, a vécu à Moscou. Sa remarque : « Les Russes ne me font pas peur» m’interpelle. Il faudra que je lui repose la question.

Après deux ans d’hibernation, j’ai redécouvert qu’au bord du Rhin, les réflexions sont cash. Pour une Française, c’est limite de l’impolitesse (pour un Anglais, la frontière est loin derrière).

Dans un documentaire d’Arte (oh j’adore cette série : Invitation au voyage ), l’attitude et le visage d’une petite fille au Sénégal m’avaient tapé dans l’œil. Assise au sol, devant le mur de terre ocre de son école, en pantalon et T-shirt roses, entre d’autre gosses bariolés, les jambes croisées, le coude appuyé sur le genou, la joue dans la main, un peu écrasée, elle plongeait ses grands yeux noirs dans l’œil de la caméra. Arrêt sur image. Capture d’écran. C’est ça. C’est elle ma prochaine sculpture. Quelle poésie dans les gestes d’enfants !

Alors j’ai coupé mon pain terre (gris foncé, chamottée) et commencé à modeler un corps assis en tailleur.

-Ça ce n’est pas un enfant. C’est un dos, des cuisses, des fesses d’adulte. Un enfant n’a pas de taille.

-…

Oui je sais. Ce n’est pas mon premier. PATIENCE.

Mais c’est pas mal, non, après une heure d’un projet qui en comptera une quinzaine, d’avoir déjà modelé un corps ? Non ?

-Tu sais qu’il te faudra évider ta sculpture ?

Ça c’est la prof.

Oui je sais, ça fait vingt ans que je fais du modelage. Non ne j’ai pas la même technique qu’ici. Et non, je n’ai pas envie de changer. Elle me convient et je l’ai apprise avec des pros.

-Tiens regarde, ton bras là il va pas !

C’est très vrai, il ne va pas.

Photo prise en vitesse

Mais p…  Laissez-moi le temps de travailler ! Laissez-moi chercher, me tromper, recommencer.

Elle se poste tout contre moi, et place ses mains de part et d’autre de ma sculpture, sur sa girelle. Et vas-y que je pousse ici, que je tasse là.

J’ai envie de hurler : « Arrête ! Je ne supporte pas qu’on touche ma pièce. Tes conseils tu me les donnes avec des mots. Tu ne fais pas à ma place. Je veux apprendre, et surtout sentir et faire. Je m’en fous si elle est ratée.»

-Voilà c’est déjà mieux comme ça non ?

NON. Maintenant, j’ai envie de tout écraser et de partir.

-Tiens, prends cette latte de bois et tasse ta terre. Comme ta voisine, là.

Oui mais elle, elle monte des plaques, sa pièce est creuse. Elle n’a pas le même besoin de tendre l’argile.

Bonne élève soumise (sait-on jamais, y’a peut-être quelque chose à apprendre), j’attrape la morceau de bois.

PAF, PAF, PAF !

-Oh oui tiens ça fait du bien !

Rires.

Ça défoule, mais pas assez.

FOUTEZ-MOI LA PAIX !

Je n’ai rien dit. Je m’en veux. Sous les coups de marteau d’affirmations, je tétanie. Mon censeur intérieur filtre des remarques trop dures. Il ne laisse rien sortir. Même la boutade qui me libèrerait. Je bous mais je me tais.

Repartir dépitée, frustrée et en colère.

Mes pieds impatients ont envie de taper dans des cailloux. Ils m’ont emmenée trop vite vers le cinéma où je devais retrouver mon mari. Au bras, mon panier vide (artisanal, ardéchois, en châtaignier). Je n’ai pas pu emporter les quatre sculptures cuites depuis belle lurette et entreposées dans une armoire de la VHS (MJC) : même une seule aurait été trop lourde pour la trimballer en ville toute la soirée. Mais j’ai été ravie de les revoir. Notre longue séparation m’a permis de les apprécier. Un poivron, un p’tit gars qui joue à cache-cache derrière un arbre, un bouquet de noisettes, une fleur avec un cœur-visage de femme.

Ce serait vraiment dommage de renoncer à cette activité. J’ai beau râler, les gens sont sympas. Mais j’ai besoin de calme pour créer. Suggestion de ma famille : tu pourrais mettre un casque pendant le cours. Hmm, oui, ça atténuerait les effets secondaires.

Kino Capitol, Mainz

Soirée au cinéma donc. J’adore le Capitol cette salle rétro, nichée dans une rue piétonne, avec ticket en papier. Dans la salle, la tapisserie est ornée de grosses fleurs style années 70, de lustres art déco. Les ados se précipitent au balcon. Paf, des bouchons de porcelaine de bouteilles de bière à l’ancienne sautent. Entre deux gorgées, elles sont glissées dans l’anneau du support à popcorn.

La programmation privilégie les films d’art et d’essai, parfois en VO. C’était le cas avec Eiffel (titre allemand : Eiffel in love), proposé à l’initiative de la Maison de Bourgogne (Haus Burgund) de Mainz, très active. Dans la salle on entendait des éclats de voix en français. Derrière nous ça s’esclaffait avant les réparties humoristiques… au rythme d’affichage des sous-titres. Leur lecture est bonne pour notre allemand (et de toute façon comment les éviter ?).

Eiffel, campé par un Romain Duris qu’il me semble n’avoir pas revu depuis l’Auberge espagnole (pourtant si, forcément), dessine sa tour comme un refrain. Quand il rentre d’un chantier, il est sale, presque comme il se doit. Fait notable… Dans les films les tabliers restent immaculés. La partie sur sa vie, son œuvre, le caractère de l’homme est intéressante. L’histoire d’amour gentiment hollywoodienne. Même sans panier vide à ses pieds, qui a fait s’esclaffer ma voisine quand elle s’est glissée entre mes genoux rabattus et la rangée de fauteuils, un très bon moment.

Longue vie à ce cinéma d’un autre temps. Le bâtiment a été racheté par des investisseurs l’an dernier. Une pétition a circulé pour le protéger.

Le programme des prochaines semaines est sur notre table à manger. Tous les jours je l’ouvre pour rêver. Bientôt passeront La panthère des neiges et L’événement, et d’autres films étrangers que j’ai envie de découvrir, tant pis pour les VO. Il est intéressant de voir quelles créations passent la frontière.

La prochaine séance de poterie se rapproche. J’appréhende, mais j’ai une idée. Et si je recommençais à zéro, sans dire ce vers quoi mes doigts se dirigent ?

Ce que je modèle ? Mystère, mystère. Vous verrez bien, et moi aussi.

Les surprises ça a du bon parfois.