Premier salon du livre

Oser rencontrer, parler de sa création et peinturlurer

J’écris face à la fenêtre dans un nuage de verdure. Les branches du noisetier, planté sous l’étendage par un écureuil distrait, atteignent désormais le premier étage. Je lui confie le soin de me maintenir les pieds sur terre, car dans mon dos se trame une naissance jolie qui souffle du vent dans mes voiles : une librairie de poche pousse sur la couette en vichy rose du lit d’appoint. Ce motif jure avec la couverture de mon roman, tant pis, c’est gai. Les exemplaires d’autrice commandés sont rangés en piles identifiées, à l’aide de post-its, par leur destinataire : pour C., pour M. Avant de les leur confier, je rédigerai des dédicaces avec un feutre noir neuf acheté exprès, les emballerai de papier de soie blanc retenu par du washi tape à fleurettes. Avoir publié mon livre m’enchante à plusieurs niveaux, dont celui de laisser libre cours à ma passion pour les articles de papeterie jolie. Je joue à la libraire, mais c’est pour de vrai.

Le dimanche 26 avril scellera mon entrée dans la cour des grands : je vais participer à mon premier salon du livre. La sonnerie du réveil croise mes yeux ouverts d’excitation. Pourtant, le kit de décoration de mon stand est prêt depuis la veille. Il ne me reste qu’à tartiner des tranches de pain aux graines pour un sandwich et à préparer un thé dans un thermos. Dans l’entrée, patientent les livres neufs, des marque-pages, des chevalets de table achetés à la dernière minute, la nappe écrue illustrée de volutes en appliqué, rapportée d’Inde par ma mère, une trousse en tissu offerte par mon amie allemande de Cologne, un carnet à fleurs neuf, et, posé à même le sol, dans un cache-pot blanc en céramique Ikea, une plante grasse à ombelles de fleurs roses, un lewisia du marché. J’ai de la monnaie dans mon sac à main. Les objets sont prêts, ma tenue aussi. Et moi suis-je prête ?

Parler de mon livre brasse des émotions contrastées. Séduire, convaincre un acheteur m’est impossible : j’aime laisser les gens livres, pardon, libres. (Le lapsus des doigts est authentique.) J’ai confiance : la curiosité aura raison de l’appréhension.

Ce salon, organisé par l’association de parents d’élèves indépendants de l’école Marie Curie d’Oullins, est la deuxième édition. J’étais inscrite l’an dernier, malgré mes déboires éditoriaux, avec l’intention de rencontrer des lecteurs en leur proposant une maquette. Un sale virus m’avait clouée à la maison. Cette année, j’ai un livre tout neuf, mon corps est en forme. La voiture en revanche est au garage, j’irai donc à pied au gymnase Paillat, dans la zone d’activité de Pierre-Bénite. Livres et bazar d’exposition trouvent place dans le caddie de courses. Mon mari, qui a la gentillesse de s’intéresser à mon travail, l’empoigne et nous nous mettons en route.

Les rues sont calmes, fraîches encore. En empruntant une route récente qui divise un bois, je regrette l’abattage d’arbres centenaires pour permettre à quelques bus par jour de circuler. Un cri rauque évocateur de notre randonnée à Belle-Île nous fait lever la tête. Son auteur, un faisan posé sur une branche du cèdre du Liban, nous regarde longer son parc. Tu sens les fleurs d’acacias. Hmmm, un de ces jours, nous pourrions faire des beignets.

À l’arrivée, ça grouille dans tous les sens. Des banderoles artisanales en tissu bariolé de feutre sont nouées au portail, une buvette installe tables et chaises dans la cour. Les auteurs se reconnaissent à leur valise à roulettes ou à l’étui à kakémono en bandoulière. Les organisateurs s’activent près de l’accueil. Sur les affichettes accrochées au paravent en grillage, je repère mon nom. Mon emplacement, indiqué par un bénévole, se situe au bout de l’allée centrale, à côté de la sortie dont la porte restera ouverte. Les auteurs déballent, installent, décorent. Tous ne sont pas encore arrivés. Plus de cinquante écrivains locaux sont attendus.

Entrer dans ce gymnase est un passage, une renaissance dans la peau d’une autrice. Sur la table en bois, je photographie ma médaille de baptême : un morceau de papier blanc avec, écrit au feutre noir, mon prénom et mon nom. Je le rapporterai chez moi et attendrai, pour le jeter, de sentir s’émousser son pouvoir magique.

En passant devant les stands, j’admire les aquarelles d’une jeune illustratrice, puis d’une autre, en me raisonnant : tu n’es pas là pour faire ton shopping. Pour éviter de trébucher, je contourne l’ego d’un auteur qui, les mains à la ceinture devant un panneau qui promeut son dernier livre en lettres XXL, m’explique qu’il a inventé l’autofiction. Un auteur sympathique — et modeste — qui a écrit sur la montagne ardéchoise partage plein de conseils.

Lors de mon inscription cet hiver, dans un moment d’égarement, peut-être parce que les tables étaient précisées petites, j’en ai réservé deux. Pourquoi ? Ai-je pensé installer un cabinet de consultation où les lecteurs s’assiéraient face à moi ? Suis-je à ce point incapable de me projeter en situation de vente que j’imagine les visiteurs comme des patients, au sens littéral du terme, dans une relation vraie qui relève plus du soin que du supermarché ? La scène trop large m’intimide et je rends le mobilier superflu.

Tout en installant ma nappe, les livres neufs, et mon kit fleurettes (carnet, trousse, marque-pages, lewisia), je fais connaissance avec ma voisine. Publiée par plusieurs maisons d’édition, elle écrit depuis longtemps, et a l’habitude des salons. Je m’inspirerai de son expérience dans les échanges avec le public, merci à elle. Nous déjeunerons ensemble dans un carré d’herbe derrière le gymnase, moi d’un sandwich au jambon et d’une pomme, elle d’une salade, et chacune, d’un carré de chocolat noir à 85 % de cacao, à peine fondu.

Le soleil tape fort en ce dernier dimanche d’avril, shorts et robes légères sentent l’été précoce. Une balade dans la nature présente plus d’attraits que s’enfermer dans un gymnase. La fréquentation matinale, calme, me permet de prendre pied en douceur. Les visiteurs flânent, jettent un œil, hésitent, passent, repassent. J’imagine, en projetant mon expérience de curieuse dans une exposition, l’envie de consulter le livre dont le titre interpelle, la crainte d’être harponnée par l’autrice. Cela me rappelle une remarque d’un professeur de langue du lycée sur la supériorité relative des assis par rapport aux passants, comme à la terrasse d’un café. L’assis regarde, jauge, évalue. Le marcheur fait semblant d’ignorer son statut de cible mobile, et presse le pas, afin de pouvoir, à son tour, s’asseoir.

Déjà, enfin, une dame s’arrête. De part et d’autre de la table, nous sommes toutes les deux intimidées. Nous échangeons, je m’écoute parler de mon livre dans la mise en abyme d’un exercice compliqué. Elle décide de l’acheter et me tend un billet. Émue, je les regarde me quitter, ma première lectrice du jour, mon premier livre vendu en direct à une inconnue.

Soudain, je m’exclame :

« Oh zut, j’ai oublié de lui proposer une dédicace ! »

Ma voisine acquiesce avec indulgence pour mon oubli de débutante. C’est dommage, en effet.

Vite ! Se lever un stylo à la main. Rattraper la dame en tâchant de ne pas l’effrayer, la lui proposer, cette dédicace. Elle accepte, revient sur ses pas.

Mon ingénuité me préserve des attentes : j’aborde la journée avec curiosité et enthousiasme, chaque échange est un cadeau. Entre les visites, reçues, données, je note des impressions, les idées qui jaillissent dans cet environnement stimulant, les conseils reçus. Penser à prendre du blanco en cas de rature, un paquet de gâteaux à partager avec les exposants voisins. Entre les rencontres, je réfléchis à mes dédicaces. Qu’écrire qui a du sens pour une inconnue, sans trop me répéter ?

Une amie passe me saluer et acheter un deuxième livre à offrir. Une dame arrive avec mon livre acheté à la librairie, et me le tend pour une dédicace. Elle évoque une jeune demoiselle qui ne tient pas en place en classe. Je lui raconte l’histoire vraie de la chorégraphe de la comédie musicale Cats, rapportée par Ken Robinson, expert britannique en éducation et grand promoteur de la créativité dans son livre Finding your element et dans des conférences. Il y dénonce le formatage scolaire des enfants pour alimenter une société productiviste à angle droit.

La différence, et la question de l’adaptation à l’environnement sont les sujets centraux de mon livre. Son titre semble inviter aux confidences. Il attire les yeux, les pas et les mains des femmes. Mes acheteurs sont des acheteuses. Seuls deux hommes s’approcheront de ma table, un sourire entendu aux lèvres. Eux ils savent, on ne la leur fait pas. C’est comme un gag, de ne pas rentrer dans les cases. Le clin d’œil du titre ne cherche pourtant qu’à adoucir la souffrance du décalage. La variété de l’espèce humaine garantit que tout le monde se sent en décalage quelque part. Au fond de ces hommes, derrière leur façade convenue, quelque chose vibre, quelque chose qu’ils ne s’autorisent pas à entendre et qu’ils musellent. Ils le reposent comme à regret, ce livre. S’ils étaient accompagnés d’une femme, est-ce qu’ils lui proposerait de l’acheter, pour elle, pour le lui piquer en douce ?

Peu à peu mon discours se rode, je m’entends parler, en essayant de ne pas m’écouter pour ne pas flotter, spectatrice d’une scène où je joue. Vais-je exaspérer ma voisine à le répéter ? Dans les grands salons, paraît-il, les tables se touchent. Comme le bruit, la foule et la promiscuité doivent être éprouvants ! Pour cette initiation, mes sens sont heureusement épargnés, car ma cervelle m’informe qu’elle est déjà survoltée.

Une odeur de frites éveille l’appétit dès 11 h 30. Des cornets traversent le gymnase entre des mains qui les vident en chemin. La température monte et, en milieu d’après-midi, le soleil plongera par la verrière latérale. La chaleur serait pénible si j’y prêtais attention. Je remplirai plusieurs fois ma gourde.

Peu après le déjeuner, une dame se présente à ma table et me pose des questions directes sur mon livre auxquelles je réponds le mieux possible. Elle se présente comme journaliste au Progrès — son assurance, qui dénote avec la nonchalance des visiteurs, aurait dû m’aiguiller. Peut-elle me photographier ? Oui, bien sûr. Pendant que je pose, le livre à la main, mon cerveau rembobine la scène en accéléré : quelles bêtises ai-je bien pu raconter ?

Une flâneuse me dit être venue pour accompagner des amis, par hasard, que mon titre l’a intriguée. Quelques enfants, blasés, suivent leurs parents. Le public est plutôt âgé cependant, en milieu d’après-midi au réveil de la sieste des gosses, les allées se remplissent et rajeunissent.

J’ose maintenant tendre un marque-page illustré du QR code de Mainzalors.com et parler de mon blog, proposer aux lectrices de m’envoyer un mot quand elles auront découvert mon roman, car j’aime échanger. Dès le lendemain, je me demande pourquoi je n’ai encore rien reçu. L’espace-temps d’autrice et celui de lectrice divergent. Ai-je oublié qu’un nouveau livre va en rejoindre une pile sur la table de chevet et qu’il devra attendre son tout avant d’être attrapé ?

Une jeune femme m’interroge : elle voudrait écrire, n’ose pas, redoute la page blanche, car elle ne sait pas sur quoi écrire. Alors, je partage mon expérience, les pas qui m’ont aidée à oser. Je lui explique que pour écrire, il faut écrire… que dès qu’on a commencé, la page n’est plus blanche et qu’on a un bout de machin auquel accrocher des idées. Un rocher où se fixeront les coquillages.

L’autre jour, j’ai démêlé des graines germées de zinnias et de mufliers. Les semis trop denses demandaient à être éclaircis. J’ai bataillé, fiddled comme on dit en anglais avec un mot imagé, bien pratique qui n’a pas d’équivalent sans périphrase, avec ces pousses fines, courtes et aux racines tressées. Je n’avais presque rien dans les doigts, comme quand on commence un tricot. C’est de ce presque rien, difficile à attraper, que jaillira la suite, une suite, même si on choisira plus tard de tout reprendre à zéro. Cette première matière, même brouillonne, médiocre, est la matière première de la création, le terreau où l’inspiration pourra germer, en vidant le lave-vaisselle ou au creux de la nuit.

Elle me dit être rassurée par les consignes d’un atelier d’écriture. L’école nous a enseigné que seuls deux types de réponses sont possibles, justes ou fausses. La juste, rester assis en classe, se taire, aligner des chiffres ou des mots dans des cases, ne produit pas d’artistes. La création a besoin d’un espace bienveillant, ouvert qui accueille les élans et la spontanéité. Le blanc de la page ou de la toile, c’est un infini qui donne le vertige. Comment les déflorer si le stylo rouge du professeur guette par-dessus l’épaule ?

Parce que je voudrais, modestement, du haut de ma première marche, encourager les âmes que je croise à tâtonner vers leur vérité, je me permets de lui conseiller : « Écrivez. Si vous avez besoin de limites, donnez-vous un cadre temporel. Écrivez dix minutes sur ce que vous voyez. Observez les idées. Écrivez sans chercher à produire du beau. » Racontez sur votre bureau ce pot de crayons au rebord ébréché, qu’il faudrait réussir à jeter. Observez comment une interrogation jaillit dans un coin de votre tête, c’était quoi ce bruit cette nuit ? La voisine qui sort ses poubelles ? Pourquoi si tard ? Voilà le début d’une histoire. Tirez sur le fil. Appâtez votre inspiration en enchaînant des phrases. Retenez-la en promettant à votre cerveau de lui réserver un moment, plus tard, pour qu’il se défoule en mode éditeur et correcteur.

Dans l’allée à ma gauche, sur un stand de deux tables et quatre chaises, sont installés un papa et ses trois filles. Ma première impression est que les enfants accompagnent l’adulte écrivain. Il n’en est rien. L’aînée de quatorze ans vend une histoire qu’elle a écrite et illustrée. Sa maman s’est occupée, en secret, d’en faire imprimer des livres pour Noël. Entourée de son père, ses sœurs et par moment de sa mère, elle répondra aux questions des visiteurs en dessinant. Dans son livre, je découvrirai qu’il existe une iriseraie à Oullins. Heureuse coïncidence, la période de floraison vient de commencer. Je me promets d’aller la visiter.

Le week-end suivant le Salon du livre, j’ai eu le plaisir d’être invitée à une fête de famille pour l’anniversaire d’un neveu de cinq ans. J’ai proposé à qui voulait un atelier de peinture sur céramique. Les enfants ont tous participé, mais seules quelques adultes ont osé. La différence d’approche selon l’âge est singulière. Les enfants écoutent les consignes avec curiosité puis ils foncent, happés par le geste, l’envie, le plaisir. Motifs et couleurs sont spontanés et intuitifs. Les adultes tournent autour de leur envie, n’osent pas oser. Quand on a perdu l’habitude de l’utiliser, le pinceau impressionne. On oublie en grandissant qu’un arbre peut être rose ou violet.

Dans Loin d’Hollywood, un récit écrit par Charlie Chaplin en 1922, dégoté à la médiathèque, une phrase m’a marquée : « Même si j’aime les enfants, je les trouve d’un abord difficile. Je me sens très inférieur à eux. La plupart ont de l’assurance et ne sont pas encore gâtés par la conscience de soi. Il vaut mieux être au sommet de sa forme en leur présence, car ils détectent votre manque d’honnêteté. » Est-ce cela que l’on redoute, adulte, devant une page blanche, de se confronter à sa sincérité ? De recevoir son authenticité en pleine face et ne pas savoir par quel bout l’attraper ?

C’est un jeu, un jeu grave de créer. L’artiste est celui qui, adulte, continue de jouer et croit à la magie. Après avoir regardé la sitcom Rosehaven sur Arte, me voilà équipée d’un nouveau marabout-de-ficelle pour ma collec’ de nanas qui ne se prennent pas au sérieux, Celia Pacquola, humoriste et comédienne australienne. Spontanées et fantasques, leur espièglerie rafraîchit la vie d’adulte. Leur inspiration est indispensable à ma survie.

Ce salon du livre m’a enchantée, merci aux organisateurs. A posteriori, j’ai l’impression de l’avoir abordé comme un jeu au sens noble : plaisir, frisson, rencontre des autres, de soi, échanges, rires, accueil d’émotions. Je l’ai vécu comme les enfants ont peint une assiette avec des engobes : en expérimentant, en me trompant, en recommençant, en m’extasiant (et en courant après une dame, le stylo à la main). Puissé-je ne jamais me sentir blasée. Je voudrais garder cette fraîcheur, que jamais mon discours de devienne un baratin rodé. Rencontrer un regard est un privilège pour l’écrivain : c’est lui qui sculpte l’autre moitié du livre. Les premiers commentaires que je reçois en témoignent : chacun le lit avec le filtre de ses expériences, sa personnalité, sa vision du monde.

En fin d’après-midi, j’ai très soif. Et très faim. Les échanges creusent. Je me lève acheter une crêpe au sucre à la buvette, heureuse en revenant à ma table, de trouver une dame qui m’attend. Une autre, hésitante lors de son premier passage à mon stand, reviendra alors que j’ai commencé à ranger, s’excusant de me faire ressortir un livre. Mais je suis là pour ça, madame, merci !

En remballant mes affaires, je force un peu dans le caddie, les pages d’un livre se froissent. Souriante, épuisée, ravie, je rentre en tirant le caddie allégé où j’ai fourré ma veste, dans la chaleur absolue. Sur le chemin, je croiserai le parfum d’acacias du matin, mais le faisan s’est envolé. Je remarquerai, dansant entre muret et trottoir, un plant de coquelicots albinos. Je n’en avais jamais vu de la vie. La nature joue avec les couleurs et me fait un clin d’œil. Ou bien me tire-t-elle la langue comme sur la couverture de mon livre ?

Merci de m’écrire les émotions ressenties à la lecture de mon livre. Vos messages me font chaud au cœur.

Belle-Île-en-nous            

Cinq jours de marche autour de Belle-Île-en-Mer

Me voilà de retour d’une semaine bretonne à crapahuter sur le sentier côtier de Belle-Île-en-Mer. 5 jours, 80 km, 2800 m de dénivelé positif. En général, les chiffres et leur engrenage vers la compétition me rebutent. Cependant ceux-là, je leur ferais presque la bise : ils réactivent la confiance en mon corps. Il arrive un âge où mettre un pied devant l’autre en terrain escarpé ne va plus de soi.

Enjamber l’espace entre le quai et le marchepied du TGV en chaussures de randonnée signe le début de l’aventure. Dans le sac, j’ai glissé un gel douche et une crème pour le corps inédits pour les associer à l’expérience et éviter de la polluer de vécus antérieurs. Dans le sillage ébloui de la marche itinérante d’octobre dans les Baronnies, mon mari ma benjamine et moi avons choisi de repartir sur les sentiers aux vacances de Pâques. Pour épargner mon dos convalescent, j’ai opté pour une formule qui limite le poids transporté, et permet, le cas échéant, de sauter une étape. Belle-Île ne laisse guère de choix : à moins de transporter sa tente comme les jeunes gens croisés (et de bivouaquer en cachette), la majorité des étapes n’offrent aucun gîte. Nous avons donc réservé le séjour rando d’un petit hôtel du Palais qui propose à vingt marcheurs, dans une ambiance de colo, l’organisation des pique-niques et des navettes pour les ramener le matin à l’endroit où elle les a récupérés la veille. Nous le rejoignons en bateau-navette depuis Vannes. Nous allons boucler la boucle mais en étoile.

Voilà longtemps que je rêvais de parcourir le sentier des douaniers breton. Parmi les différentes options, Belle-Île s’était imposée : le souvenir lointain d’une escale en voilier avec mon père m’avait donné envie d’y revenir. La magie de quitter le continent et la satisfaction de réaliser une boucle nous ont convaincus. Partir sur une île, nous le faisons à chaque passage de la Manche, mais les dimensions de la Grande-Bretagne le font volontiers oublier (jusqu’à l’occasionnelle fermeture intempestive du tunnel). À peine arrivés sur cette île de Petite-Bretagne, la rengaine de la chanson de Laurent Voulzy s’enclenche et m’agace. D’ailleurs, pourquoi dit-on Belle-Île-en-Mer ? On ne dit pas Quiberon-en-terre.

Mon ordinateur, emporté au cas où mon corps choisirait l’immobilité, est resté fermé. J’ai glané pour vous des impressions dans mon carnet à fleurs.

Belle-Île, destination privilégiée, a été préservée des assauts humains. Son littoral reste sauvage, aucune poubelle ne ponctue les plages, aucun détritus ne dévisage les sentiers. Les visiteurs jouent le jeu des îliens : limiter au maximum les déchets qui sont enfouis sur place (c’est donc possible). Seul le papier toilette dans l’herbe indique que quelqu’un s’est arrêté là avant nous, et qu’on s’est trompé de sentier. Les constructions neuves, peu nombreuses, respectent le style local : des petites maisons basses aux encadrements de fenêtres et volets colorés. Combien de temps l’évolution et ses travers vont-ils retenir leur souffle ? Les prix de l’immobilier flambent, attisés par la pandémie et la généralisation du travail à domicile. Les locations saisonnières affichent des tarifs rédhibitoires. Certains visiteurs aux vêtements luxueux dénotent avec le style décontracté des locaux et de la majorité des touristes. L’inflation menace-t-elle d’évincer les îliens ?

Toujours curieuse des choix de vie originaux, je m’enquiers auprès de la dame de l’hôtel sur la raison de son installation au large du continent. Elle me répond que sa grand-mère était belliloise et qu’elle est revenue, au début de sa vie active, sur la terre de ses ancêtres. Comme un tiers des insulaires, elle descend des Acadiens. En 1756, 78 familles acadiennes se sont établies sur l’île en 1765, après avoir été expulsées de Virginie puis d’Angleterre. Guerres et traités entre puissances dominantes ont scellé leur déportation. Louis XV a confié à ces immigrants la mission de repeupler Belle-Île, que l’occupation anglaise avait dévastée. L’histoire locale est imprégnée de celle de Canadiens, issus de Français émigrés au Nouveau-Monde et finalement revenus. Au mur de la salle du café, je photographie la carte d’Acadie du XVIIe siècle, et les territoires amérindiens aux noms poétiques et mystérieux : Abénaquis, Etchemins, Micmacs.

Pendant cinq jours à l’aplomb de la falaise, nous sommes montés et descendus. Remontés. Et redescendus. L’île trompe le visiteur sportif. Son profil faussement plat est vallonné de bocages, entretenus par une agriculture extensive, des vaches, des moutons et du maraîchage. Elle exige des marcheurs qui longent l’océan de quitter souvent le plateau pour la grève, afin de traverser les brèches chantantes des ruisseaux. Sur le sentier très bien entretenu, des marches sont taillées dans la terre, retenues par des planches. Cependant les pentes raides restent glissantes et dangereuses sous la pluie. Les tronçons trop exposés, et menacés d’effondrement par l’érosion, sont retracés à quelques mètres vers l’intérieur. Dans ces parenthèses, le sol s’ameublit, couvert de fougères sèches et broussailles taillées. Certains « passages pétoches » frôlent le vide : j’y ai frissonné et marché en crabe, le plus près possible du flanc sécurisant, attrapé une main rassurante, détourné le regard, sans tout à fait fermer les yeux. Une clôture symbolique en fil de fer bas matérialise les zones en restauration végétale, que le touriste est prié de s’abstenir d’enjamber. Pour être autorisé à piétiner l’herbe rase à la pointe nord-ouest, s’équiper d’un club de golf.

Les deux premiers jours tempétueux éprouvent notre coupe-vent et le nouveau poncho (celui des Baronnies, déchiré, a fini à la poubelle). Mes cheveux s’emmêlent en nid de pie et j’enfile un bonnet. Pour la suite du parcours, le soleil chasse les nuages, les combes chauffent et les visages rougissent. Le bras droit, cramé malgré la crème solaire, indique dans quel sens la randonneuse tourne autour de l’île.

Nous baignons dans une symphonie marine, entre les basses du fracas des rouleaux qui se brisent au pied des falaises, et le piccolo de l’alouette, le métronome du ressac, le froissement des roseaux, le sifflement du vent, le cri rauque des faisans. Nous tutoyons les goélands dont nous observons le vol, comme une autre année, celui d’un faucon crécerelle sur les falaises de craie de la côte sud de l’Angleterre.

Le paysage s’échelonne sur les versants en fonction de l’exposition et des jours. Les pruneliers en fleurs le mardi, seront en feuille sur la fin. Les asphodèles, en bouton à notre départ, commencent à faner dans les versants abrités. Les landes nues, soufflées par un vent continu, se hérissent de bois de pins et de cyprès dans les plis abrités. Ailleurs, leur palette rose et vert des pompons du gazon d’Espagne, et des coussins mousseux du plantain caréné (non moi non plus je ne connaissais pas), s’émaille du violet de la consoude et de la sauge. Les vallons humides, dont on enjambe le ruisseau sur un pont rudimentaire en planches de bois, bouillonnent d’une végétation presque tropicale et les pentes rocheuses, jaunes d’ajoncs, dégagent un délicat parfum de noix de coco.

Côté sud, les falaises-arlequins, bigarrées de griffes de sorcières, cinéraires maritimes argentées et agaves pointus prennent un accent méditerranéen. Je n’ose pas trop les photographier, j’ai lu que ces plantes sont invasives en terre bretonne. Tu es très belle, mais tu n’as rien à faire ici. Allez, file !

À la lisière des rochers, des pentes herbeuses et douces, des prairies où les marguerites, minuscules tournesols, tournent le cœur vers le soleil, des pâturages à moutons et à vaches lèchent les criques. Soudain, les pieds dans le sable, entre océan et campagne d’autrefois, les goëlands dialoguent avec les grillons.

Une brume salée d’embruns s’envole et scintille dans le soleil. Le crachin semble à peine mouiller et soudain pourtant tout ce qui dépasse du coupe-vent est trempé. Après un pique-nique de taboulé et far aux pruneaux, je soulage mes pieds échauffés dans les vagues avec l’impression d’enfiler des chaussettes de glace, quand soudain la marée montante me prend de cours. Les vagues me chassent en riant. Le pantalon trempé séchera dans le vent.

Sur les dunes de la plage de Donnant, aux rouleaux courus par les surfeurs, la variété de la végétation surprend. La discipline de protection de la flore prouve son efficacité : le sable du sentier est noyé de part et d’autre sous des mousses, des rosiers sauvages ras, aux fleurs blanches ou roses. Dans les herbes sèches, les immortelles, dépourvues de fleurs encore, restent discrètes. Seul leur parfum les trahit. L’apparition de celui de la glycine dans le sillage des odeurs de boue, d’algues, d’herbes ou d’aubépine, indique l’arrivée dans un des rares villages. On se retrouve alors à croiser ses semblables en grappes, au café pour une tasse de thé. Après la relative solitude de la transhumance en file indienne, les relations avec les humains — les autres et soi-même — se colorent d’étonnement.

Jalouse de la tranquillité de nos vacances en famille, je redoute le « pot de colle » éventuel, l’individu qui, parti seul, mais ne l’assumant plus, déciderait de nous trouver bien sympathiques, nous attendrait le matin et s’adapterait à notre rythme, quelles que soient nos ruses pour mettre des heures et des pas entre lui et nous. Je suis soulagée lorsque, faute de place dans la salle commune, nous sommes installés pour le petit-déjeuner à une jolie table ronde en bois, dans la partie café de l’hôtel. Ça permet de converser – si l’humeur nous en dit – avec les dames de l’hôtel sans se voir imposer d’échanges. Cette table isolée, c’est ma sortie de secours. La navette vers le sentier, entièrement occupée, n’en a pas, mais je suis vite rassurée : sur cet éclat de terre, le trajet ne dure que quelques minutes. Chaque jour, nous commençons à marcher à 9 h 14.

Ma cervelle avide de nature sauvage rejoue pourtant les codes sociaux : elle se compare. « Non, mais, combien elle a pris de pantalons de rando celle-là pour être toujours propre ? » J’en ai emporté deux, et forcément, avant que la vague ne le nettoie de force, le bas de mon premier pantalon, qui a essuyé la pluie, reste boueux le matin quand je l’enfile.

Avez-vous remarqué comme dans chaque groupe, on retrouve un échantillon de personnalités assez représentatif de la variété sociale : le/la drôle, le/la râleur-se, le/la je-sais-tout, le/la grand-e, le/la petit-e, etc. ? Les rôles se répartissent et se redistribuent en fonction des participants. L’hôtelière m’explique redouter les grands groupes constitués, car « les groupes c’est la maternelle ». Je suis parfaitement d’accord avec elle. Lorsqu’en randonnée, je m’exclame, à haute voix je le crains : « Non, mais t’as vu, elle a pris un œuf dur pour son déjeuner, elle ! C’est dégueu… » Dans la glissade vers la maternelle, je me rattrape à la grille de la cour de récré.

Mon cerveau juge l’homme qui, en apprenant l’horaire de retour de la navette, répond « ça ne nous arrange pas ». Non, mais écoute-le, lui ! Pour qui il se prend ? Bavard, fier de sa masculinité, il se présente, malgré sa femme discrète, comme un bon candidat au « pot-de-collisme ». Ma fille l’a baptisé Kristof et nous le fuyons activement. Un autre monsieur, que je vois sortir des toilettes un matin, avec à la main, en équilibre, sa boîte de repas, une banane et une fourchette, se voit appelé Toiletman. À quelles extrémités la peur de se voir piquer sa bouffe peut-elle mener ? Je note mentalement de surveiller mes réflexes archaïques.

Comme nous arrivons tous les vingt au départ de notre journée de marche en même temps (à 9 h 14 donc), le défi, pour rester indépendants, est de se séparer du collectif. Soit en fonçant — la technique de ma fille — soit en se laissant distancer — la mienne le deuxième jour lorsque les talons me font souffrir. Mais chaque groupe trouve son rythme, et se répartit sur le sentier, dans le même ordre ou presque chaque jour, ce qui nous donne un repère sur notre avancée. La famille avec le chien est-elle passée ? Et les deux papys en short ? Attention, vite, voilà Kristof.

Sur l’étroit sentier, entre ceux qui montent, ceux qui descendent, ceux qui courent, et ceux qui marchent, les polis et les autres, les codes sociaux se rejouent à chaque croisement. Le coureur attend du marcheur qu’il interrompe son élan pour le laisser passer dans une logique d’ascendant indépendante du souffle. Il semblerait que la vitesse et le lycra bénéficient de la priorité. Certains remercient, d’autres pas. Certains se décalent spontanément, d’autres s’imposent. Sur un mètre carré de terre et de rocher, les enjeux de pouvoir entre deux humains restent les mêmes qu’en ville.

Et puis il y a les champions du monde. Ceux qui se postent à l’extrémité du surplomb, au-dessus du précipice, là où un petit panneau avec un dessin pour les analphabètes prévient que c’est dangereux, au cas où on ne s’en serait pas rendu compte seul. Ils avancent au-delà du sentier, de la clôture en fil de fer, du panneau, au-delà de tout. Ils se baissent, se relèvent, dans une chorégraphie de la mise au point et du cadrage, concentrés sur leur téléphone. Le cliché sera sans doute bien meilleur à l’aplomb du vide qu’en retrait à deux mètres de là. Que faut-il faire ? Les rappeler à la raison et à la sécurité au risque de les faire sursauter ? Je repense au Darwin Award, dont mon mari m’a parlé, un prix anglais humoristique attribué, de façon posthume bien sûr, à la mort la plus bête.

Je m’observe évaluer autrui, me situer par rapport à lui de façon réflexe, puis m’égarer dans des scénarios catastrophes : et si l’un de nous chute de la falaise ? Vais-je moi aussi contribuer à la sélection naturelle ? Je tire sur la laisse de mon cerveau pour le ramener aux explosions des rouleaux à mes pieds. Chut laisse-moi revenir, vivante, au feu d’artifice des falaises déchiquetées de mer et de ciel.

Alors je m’arrête.

La topographie exige une pause pour admirer le paysage. Quand on marche, on regarde où on met les pieds. La tête baissée, les chants de la nature et ses parfums nous habitent. Seule la pause dans l’effort, la tête relevée, autorise l’accueil de la foudre de la beauté.

Soudain, dans une descente, au détour d’un tunnel d’ajoncs et de ronces, une musique se fait entendre. Tiens, c’est quoi ? C’est joli… (Eh non, ce n’est pas Laurent Voulzy).

I can still recall, our last summer…

Mais ça vient d’où ? De moi ?

Mon téléphone, que je range et sors sans arrêt de la poche de mon pantalon pour immortaliser le paysage, enclenche Spotify sans que je ne lui aie rien demandé. La première fois, je mets ça sur le compte de ma fille en Guyane qui, souhaitant écouter de la musique, et pour une raison qui m’échappe, aurait réanimé le morceau entamé.

Je vérifie. Spotify est inactif.

Those crazy years…

Quoi encore ? Pourtant, pourtant, j’ai tout fermé.

…that was the time of the flower power…

Et ça recommence. Moi qui ai râlé contre des blagues trop fortes dans la cage d’escalier, je me retrouve dans le rôle de l’empoisonneuse de silence. Sourire gêné. Euh, je n’y suis pour rien.

J’arrête et redémarre mon téléphone.

I can still recall our last summer…

Lors de notre périple dans les Baronnies, un soir, le téléphone de ma fille s’était mis à vibrer en continu, même éteint. Il avait passé la nuit consigné dans la salle de bains, enveloppé d’une serviette. Là c’est le mien qui dérape…

Living for a day, worries far away…

Éclats de rire sur fond de Abba. Soit, Colin Firth et la bande de Mamma Mia nous accompagneront. C’est mieux que la rengaine de Voulzy. Désormais cette chanson aura le pouvoir magique de ressusciter une journée sur des falaises ensoleillées d’ajoncs, rythmée par le ressac de l’océan.

Convoitée pour son eau douce, son emplacement stratégique et ses ressources, la côte de Belle-Île porte les stigmates de plusieurs phases de fortifications : la citadelle Vauban du Palais, les fortins, châteaux forts miniatures, avec meurtrières et pont-levis, les bunkers du Mur de l’Atlantique, dont les ramifications souterraines affleurent avec des trous d’observation et des escaliers plongeant dans le rocher sous le lierre. Difficile d’imaginer des bottes de soldats piétiner la beauté… Pourtant sa mission protectrice perdure : une base militaire en activité prévient sur son grillage qu’il est interdit de la photographier. Un hélicoptère manœuvre en bord de côte et, en vol stationnaire, largue sur un îlot, le long d’une corde, une douzaine de soldats, à raison d’un par seconde. Quelques minutes plus tard, il repart, la corde toujours pendue. Accrochés, espacés avec régularité, six soldats volent en grappe. Subjugués, nous le racontons à notre a fille qui, partie devant, ne l’a pas vu : « Whaou ! J’aimerais trop faire ça ! ». À l’aide !

L’architecture militaire des siècles passés est détournée. Quelques fortins convertis en villa gardent désormais les hamacs du jardin. Le plus célèbre, à la pointe des Poulains, fut la propriété de Sarah Bernhardt, divine excentrique, artiste fabuleuse. Devenue musée, elle est meublée comme du temps de la grande dame. Nous nous hâtons de la visiter avant de prendre la navette. La fenêtre de sa chambre s’ouvre sur la côte déchiquetée et les tempêtes. Au fond de l’imposante cheminée de la salle à manger, s’affiche, dans le monogramme SB, sa devise « Quand même ». Je pose la main sur le granit de l’encadrement de la porte d’entrée, en espérant, par-dessus le siècle et le vent, toucher la main de Sarah. Et peut-être décider ma jeune pivoine, nommée d’après elle, à fleurir enfin.

Un après-midi nous rentrons en stop, pour la première fois. C’est un mode de déplacement banal sur ce territoire de poche solidaire, au réseau de transports en commun limité. Tous les jours nous nous requinquons avec une crêpe, du kouign-amann. Une deuxième crêpe. Sur le quai, lorsque mon téléphone capte à nouveau, en dégustant une glace locale, je consulte Plantnet : le sosie du « céleri sauvage », celui dont la vitamine C avait sauvé l’équipage de Magellan en Terre de Feu, est mortel.

Certains vacanciers ont enchaîné les deux dernières étapes, pour « partir plus tôt ». Je n’aurais pas pu et surtout, pourquoi ? La dernière journée, douce-amère, nous offre l’authentique expérience de l’île : marcher sur les traces de notre départ cinq jours plus tôt, sans jamais avoir quitté l’océan. Notre aventure s’achève, nous sommes heureux et fiers de l’avoir réalisée malgré les renâclements physiques. Il est rassurant de constater que le corps s’habitue à un nouveau rythme. Ce n’est qu’une fois revenus devant l’hôtel que ma fille déclare notre objectif atteint. Elle s’émeut « j’ai l’impression d’être en colo, je suis triste de partir. Tu vois, Toiletman, Kristof, on s’est inventé des histoires sur eux, ils vont me manquer. » Elle est sincère. À moi aussi notre échappée dans ce paradis nostalgique va me manquer.

Pourtant l’éblouissement de la marche au long cours rayonne encore de tant, tant de fleurs. Et je sais que je reviendrai, car à l’instar de la grande Sarah « J’aime venir […] dans cette île pittoresque, goûter tout le charme de sa beauté sauvage et grandiose. J’y puise sous son ciel vivifiant et reposant de nouvelles forces artistiques ».

Merci d’avoir randonné avec moi.

P.S. Pour écrire un passage de cet article, je réécoute Abba. Mon mari passe la tête à ma porte : « T’écoutes Abba ou c’est ton téléphone qui s’est déclenché ? »

Retour à Lyon. Retour à l’autre aventure, celle de la publication de mon livre. Merci de tout cœur pour vos lectures, vos achats, vos mots doux. Ils m’ont portée le long du sentier et continuent d’alimenter mon énergie.

Ce dimanche 26 avril, je serai au Salon du Livre d’Oullins-Pierre Bénite. On s’y retrouve ?

L’envol d’un livre

Objets vivants et éclosions de papier

Rholàlà les amis, quelle semaine de feu ! Permettez-moi de vous raconter.

Remontons vers le milieu du mois de mars, pour descendre en Ardèche le temps d’un week-end.

L’échéance du 1er avril s’approche et j’ai besoin de distraire ma cervelle tout en semant les cailloux blancs de la publication. Entre un tour au marché pour s’approvisionner en miel et une balade fouettée par le vent entre les gouttes, j’ai levé un doigt ému à ma librairie locale : bientôt, j’aurai un livre à vous confier, qu’en pensez-vous ? J’ai informé ma copine de miel de la Grand-Rue de l’imminence de l’arrivée en ses terres de mon roman. Son enthousiasme illuminera ma journée, bien au-delà de l’échappée du soleil derrière les nuages du Tanargue violet.

Comme à chaque séjour en Ardèche, je glane des souvenirs et des morceaux de plantes, qui s’entassent en vrac dans des sacs cabas. Des boutures de rosiers, de seringa, de lin vivace rouge, de saponaire. Des plants d’hémérocalles orange, de coucous sauvages, d’oreilles d’ours, de violettes roses. Un bouquet de jonquilles presque pas fanées. Des bocaux de châtaignes grillées au naturel. Du miel de châtaignier ambré, coulant et puissant, et de garrigue, crémeux et pâle. Du pain d’épice. Une longue bouteille d’huile d’olive. De la tapenade noire et de la rouge aux tomates séchées. Des yaourts Areilladou aux pots inchangés depuis mon enfance. Une saucisse sèche et des mini-caillettes sous vide. Des fromages de chèvre. De la crème à la menthe pour les pieds et de l’huile de rosier pour ailleurs. Des paysages sauvages plein les yeux. Des caresses en forme de coups de tête de notre âne. De la terre sur le bas de mon jean. Une petite araignée jaune qui tisse sa toile sur le trajet retour entre le tableau de bord de la voiture et ma jambe. Des idées bouillonnantes pour mes nouveaux livres. Des livres sur le train en Ardèche méridionale et une nouvelle carte d’adhérente de la médiathèque. Un sac de crottin pour mes rosiers. Un bouquet de thym frais cueilli au-dessus de la vallée de Louyre, sous les falaises de l’Échelette. Des livres de poche neufs.

À voir ce chaos de choses, que les sages mains de mon mari calent à l’abri des virages, on dirait que nous résidons en zone semi-désertique et que je m’accroche au matériel. Mon butin, cependant, diffère d’un caddie de supermarché. Loin d’être du matériel inanimé et éphémère, c’est une malle aux trésors que j’embarque. Une équipe de compagnons qui, exportés en terres lyonnaises, me donnent le sourire et m’inspirent. Les objets auxquels s’accroche mon enthousiasme me font l’honneur de leur amitié. Ils sont vivants.

Le mardi soir suivant, au cours de dessin, le professeur nous demande, en guise d’échauffement, de composer un autoportrait insolite : une valise remplie d’objets essentiels pour nous. J’aborde la consigne avec curiosité : quels sont mes trésors ? Une fois la valise dessinée, mon crayon 2B reste en l’air un moment. Je n’en trouve aucun. Mon cœur me souffle de dessiner le carton aux peintures de mes enfants ou ma maison d’Ardèche, mais leur magie trop ample déborde la qualité d’objet. Comme au seuil de chaque création, même en céramique, mon élan se précipite vers les végétaux. Alors je crayonne un pot en terre cuite émaillée, offert par ma mère à son dernier Noël, dans lequel pousse un sedum, et bien sûr, des albums photos et des livres.

Cet exercice m’enseigne que les objets ont moins de pouvoir sur moi que je ne le pensais. Enfin, disons, la majorité des objets inanimés. Il en est un, dans lequel s’est coulée mon âme, et que je rangerais volontiers dans la valise au crayon à papier : ce livre dont la gestation arrive à terme, création intellectuelle métamorphosée en objet. Sans baguette magique, avec en fond, la sensualité de Dalida, les murmures de Cigarettes after Sex ou l’énergie de First Aid kit, j’ai retouché le texte et sa couverture à l’infini. Mais l’infini a une date limite, et le compte à rebours du logiciel me pousse vers le bord du précipice. Un soir, à la toute fin du mois de mars, les trois maquettes (en papier et deux formats d’Ebook) se sont déclarées verrouillées, condamnant mon texte à l’envol.

Un matin, comme chaque année à cette époque, le 1er avril est arrivé. Malgré le passage récent à l’heure d’été, il m’a tirée du sommeil avant le réveil, animée par l’impatience de vérifier, en ligne, l’éclosion de mon bébé. Il était bien là, comme des milliers d’autres, images digitales sur des rayonnages virtuels. Cet objet banal, un miracle pour moi, m’a arraché son émancipation. Le moment était venu de lui souhaiter un voyage agréable et de riches rencontres, comme à ma fille aînée partie à l’aventure en Amérique du Sud. Régale-toi, évite les nids de mygales et les grands méchants loups.

8 avril. Me voilà assise à mon bureau, après un autre retour d’Aubenas, sur la rive d’une semaine-tornade. Depuis la publication de mon livre mercredi 1er avril dernier, les tâches et les rencontres se sont enchaînées, tressées au week-end de Pâques et ses trois jours en famille à Avignon. La tempête de ciel bleu m’a déposée chez moi cet après-midi, fatiguée, avec un fond de mal de tête, mais si heureuse. Quelle aventure cette publication ! Je me la suis interdite pendant des mois, estimant que j’avais besoin de l’adoubement d’une maison d’édition. Cette injonction de me soumettre au jugement d’inconnus, d’attendre leur aval pour m’autoriser à partager mes créations, à parler, j’en ai eu ras le bol. Grâce à ce blog, je m’en suis affranchie, et je trouve ma voix, seule, encouragée par les retours de mes lecteurs, sans pression commerciale. Une niche certes, mais indépendante, et fière de l’être.

J’ai peaufiné ce livre pendant six ans. Je l’ai écrit, édité, corrigé, recorrigé, confié à des regards amis, poussé, retenu, soumis à des maisons d’édition qui ne le méritaient pas. Je l’ai rattrapé pour mieux le laisser s’envoler. Ce n’était pas si difficile finalement, une fois le projet mûri, d’entrouvrir la porte de la cage, de céder à sa pression insistante contre les barreaux. Célébrons la perfection du moment, je ne peux pas faire mieux aujourd’hui. Demain, peut-être… Mais demain sera littéralement une autre histoire.

Le tourbillon du 1er avril m’a donc cueillie et soufflée dans le soleil, comme des graines de pissenlit.

—Qu’est-ce que c’est ? Un livre ?

—Oui, mais pas n’importe lequel.

—Ton livre ?

Ce matin-là, j’orchestre une publication et, par coïncidence, reçois la visite de mon père. Il n’a pas idée de la symbolique de ce mercredi. Voilà des années qu’il soupçonne l’existence d’un livre en suspens sans en connaître les détails. Je ne m’attendais pas à le voir arriver aussi tôt pour le déjeuner, mon présent n’est pas près. Vite attraper un exemplaire dans un carton, monter en le dissimulant derrière mon corps, écrire une dédicace au feutre noir, le plier dans un papier de soie blanc retenu par du masking tape fleuri. Redescendre. Lui tendre des deux mains le paquet blanc.

Ses sourcils levés m’interrogent.

Il le regarde, le feuillette en souriant et le repose sur la table. La conversation dévie sur le menu d’un repas, une sortie vélo avec des amis. Mon téléphone sonne, malgré mon horreur de parler dans cet objet, je décroche avec hâte : c’est H. une amie parisienne qui appelle et je sais pourquoi. J’entends son sourire et l’inspiration sur sa cigarette : « Allo, je viens prendre des nouvelles de la jeune accouchée… » La jeune accouchée jubile.

Je profite de la présence de mon père pour sonder ses souvenirs et approvisionner mon deuxième livre, un récit sur notre maison familiale ardéchoise. Entre les notes tapées à cent à l’heure sur mon ordinateur, la conversation à bâtons rompus, la préparation du wok, crevettes, poulet et chou chinois, je poste la publication sur Instagram, guette les réactions, réponds. Ce soir mon cerveau en ébullition refusera peut-être de dormir. Mais je choisis de vivre pleinement cette magie, comme un accouchement ou un mariage. Voilà un jour à marquer d’un paquet emballé de papier blanc. Une date à inscrire dans un livret de famille. J’imagine mon épitaphe, 1973 – 1er avril 2026 – 20 ??. Il s’agit bien d’une seconde naissance avec ce roman. C’est moi qui nais, et c’est aussi moi qui accouche.

Le plafond de verre, devenu plancher, donne le vertige, mais quelle vue ! Sur ce terrain inconnu, chaque pas me coûte, et j’avance un pied après l’autre, avec enthousiasme et prudence. Si j’ai repoussé l’annonce de la publication, craignant parfois de changer d’avis, je l’ai fait avec naturel dans ces lignes, dans la solitude de mon bureau, puis sur le compte Instagram de Mainzalors. Afin d’éviter de me confronter à LinkedIn, j’ai bataillé avec Facebook pour ressusciter un compte dédié à l’organisation d’ateliers de peinture sur céramique et inactif depuis dix ans. La logique de l’application m’échappe et j’appelle à l’aide un jeune cousin informaticien. Connectée à une poignée d’amies, à l’association organisatrice du Salon du livre d’Oullins du 26 avril, je décide que ce profil restera en veille, avec les stories piquées à IG, pour éviter de me laisser dévorer.

Et puis vint le moment de l’annoncer sur LinkedIn, une étape difficile, mais nécessaire. L’écriture est une activité professionnelle. Je tourne autour quelques jours, à rédiger différentes versions de faire-part. Puis un matin, le post définitif est prêt. Je n’arrive pas à sauter le pas. Le monde professionnel de l’apparence me rebute. (Le personnel également d’ailleurs : sur IG je ne suis aucun individu, juste des créations et des inspirations.) Bloquée face à mon brouillon, j’appelle mon mari qui travaille dans la pièce à côté. Je ferme les yeux et les cache derrière la main. Il clique.

Je ne cherche pas à être présente sur tous les rayons de France, de Suisse, de Belgique ou du Québec. Je souhaite juste toucher ma communauté, des âmes sœurs éparpillées. Mon service de presse, comme cela se nomme dans l’édition, se limite à l’envoi d’exemplaires à des personnes dont le travail me touche, des associations féministes, des artistes femmes. Je glisse un marque-page dans un livre que je plie dans le papier de soie blanc, héritage des céramiques peintes. Une enveloppe est arrivée déchirée, mais le livre n’était pas abîmé. Ces petits paquets de papier kraft, remplis de papier relié, sont des graines de rencontres.

Un jour, lors d’un déjeuner vers la Fosse aux Ours où elle travaille, une amie d’études, qui m’avait confié sa passion pour l’écriture, m’a offert son premier roman. J’en avais été très touchée. Je nous revois discuter, avec en fond, les platanes du quai du Rhône. Je l’avais dévoré le soir même. Quelle expérience riche et intimidante de lire les mots d’un proche ! Une plongée dans son jardin secret, ses émotions, sa vision du monde. Je ne veux pas encombrer mon entourage avec mes publications, leur forcer la main et le regard. Lis qui veut. À cette amie j’ai envoyé mon livre dédicacé en remerciement, curieuse de connaître son ressenti. Son message hier soir m’a émue : elle l’a lu d’une traite, mes mots l’ont touchée. Dès que j’aurai fini cet article, je lui répondrai.

Une cousine m’écrit qu’elle n’arrive pas à télécharger l’Ebook. Sur son nouvel ordinateur, les mots de passe renâclent. Je teste le lien, constate que le système fonctionne, et… que je viens d’acheter mon propre livre ! Je referai bientôt la démarche, de façon délibérée, pour tester le paiement par carte avant le Salon du livre. Les problématiques techniques me raccrochent au réel. Les échanges humains sur ma création fissurent un volcan d’émotions. Je veille à les échelonner.

Deux fans de la première heure, au stand maraîcher du marché du vendredi, m’interpellent chaque semaine depuis un an et demi. Alors, le livre ? Le livre, dans quelques mois, bientôt, la semaine prochaine. Ils me font de la pub, merci à eux. Et dans la queue, une dame m’interroge sur le sujet du livre : « C’est difficile d’en parler… » « Oh ! » elle me répond, perplexe. Mon mari secourt ma déroute « C’est un roman sur différentes étapes de la vie d’une femme ». Je bafouille quelques mots en souriant. Elle semble ne pas m’en tenir rigueur, et suggère de demander à la médiathèque de l’acheter. Vite je m’échappe, et en achetant un bouquet d’œillets des poètes et un plant d’anthémis roses, à planter dehors après la lune rousse et les saints de glace, mes yeux se brouillent.

Un autre vendredi, le 3 avril, le livre est là, au fond du caddie, emballé de papier de soie blanc, en deux exemplaires. Je les tends à mes fans de l’autre côté des salades et des carottes. C’est la première fois que je le vends en direct. Les larmes coulent, ma nouvelle amie contourne les fromages frais et me prend dans les bras. « C’est beau ces larmes de joie ! » Une cliente, une autre, photographie mon livre et dans la matinée, je la recroise ici. Bienvenue. Des rencontres, je vous dis. Tout est là.

Bien sûr, j’essuie des remarques, des « moi je n’achète pas sur Amazon », que la lectrice en moi approuve. J’aime trop mes librairies indépendantes pour m’approvisionner ailleurs. Mais l’écrivaine, qui se bat en vain pour dégoter une maison d’édition sérieuse, est soulagée de disposer d’une solution simple, efficace et peu chère pour partager son travail. Même si la prise en otage de commentaires honnêtes par des algorithmes sévères agace et frustre. C’était bien la peine de proposer à des lectrices pilotes de découvrir le livre ! Merci à elles de s’être coltiné un roman en fichier PDF. Consulter une IA pour comprendre cette barricade, se fâcher, puis décider de ne pas laisser ce détail gâcher la joie de donner vie à une œuvre. En poursuivant mes explorations, j’espère trouver une plateforme complémentaire pour alimenter les librairies.

Moi que les démarches commerciales rebutent, je prends mon bâton de pèlerin et mon sac à dos rempli de bouquins, pour démarcher des librairies qui font sens. Pour la première fois de ma vie, je me sens complètement alignée avec mon travail. Mardi, j’ai déposé, avec le précieux soutien de ma benjamine, quinze livres à la librairie Tiers-Temps à Aubenas, mon refuge préféré dans le centre-ville. Ma fille a encouragé sa mère, très émue, pendant qu’elle manœuvre pour un créneau face à la boutique, et porté le carton trop lourd. Elle a célébré cette étape merveilleuse. Quelques minutes plus tard, le premier acheteur a poussé la porte. Alors que lui et moi échangions sur l’envie d’écrire et la terreur associée, la libraire a déposé des exemplaires de mon roman sur la table basse entre nos fauteuils. Geste minuscule, gratitude immense.

Mon amie G., la meilleure agente non officielle du monde et de l’Ardèche, a mobilisé son réseau. Je lui en suis très reconnaissante, d’autant plus que la plupart de ses amies ne me connaissent pas, et gardent un regard presque neutre.

Au-delà du bouche-à-oreille, je tâche de communiquer auprès de futurs lecteurs. J’ai donc harmonisé ma présence sur les réseaux. La photo de profil supprimée sur FB était une Matilda de terre, modelée après le coup de foudre de la comédie musicale vue à Londres. Elle pose en wonder woman, jambes légèrement écartées, les mains sur les hanches, comme sur l’affiche. Une photo, prise avant de rapporter la statue de l’atelier, est la seule que j’aie d’elle entière. Ses chevilles s’étaient cassées sur le trajet et plusieurs réparations ont échoué. La dernière, grâce à la colle donnée par mon père, semble avoir tenu. Je n’ose la déplacer et quand je vais dans mon atelier, je la contemple un moment, émerveillée par sa résurrection. La petite fille pétillante en uniforme me tend la main et me hisse dans sa comédie musicale. Je prends la pose à ses côtés.

T’as vu, Matilda, on a publié le livre ! Je te le prêterai.

Rendez-vous le premier avril

Oui, c’est la date de publication de mon roman !

Avertissement : Cet article truffé de remerciements pourrait évoquer la cérémonie des César. Il n’en est rien : sachez qu’ils sont sincères.

Roulement de tambour…

Silence.

Me voilà à lancer mon compte à rebours personnel, Sophie Adenot de la littérature.

J’ai décidé d’autopublier mon roman, toute seule comme une grande, parce que oui, je suis grande. Deux ans d’écriture, autant de corrections et de coupes, des mois à contacter des éditeurs muets, prendront sens avec le partage de mon travail.

Que de chemin parcouru depuis ce jeudi matin du 6 août 2020 ! Assise à mon bureau au deuxième étage de notre maison de Mayence, j’ai ouvert un nouveau document Word. Le germe de la création enflait comme un levain depuis déjà longtemps. Nourris d’années d’expériences, d’inspirations et de rencontres, le premier mot et les suivants ont coulé. Sur la page virtuelle, des milliers de phrases ont poussé, emmêlées aux lianes des doutes, guidées par les tuteurs des fulgurances.

J’ai guetté les premières feuilles, les premiers chapitres, ôté les mauvaises herbes dès leur apparition, et soupiré de soulagement en apposant le point final au premier “premier jet”. Avant de décider de tout recommencer. De recommencer encore, surtout le début. De relire. Et de réécrire. Relire encore en créant à chaque fois une nouvelle version du document, nommée de façon hâtive, Version-du-5-octobre-new. Puis Version-du-30-novembre-new-new, puis Version-du-6-janvier-new-avec-nouveau-début… Combien se sont entassées selon un rythme aléatoire dans un dossier nommé Archives et dans un disque dur externe rouge, poussées par le dernier opus ? Le parcours créatif s’empêtre dans les fils d’idées-papillons à saisir dès leur éclosion, dans un bloc Rhodia, avec un feutre qui marche mal, sur un coin de table en se brossant les dents.

La bêta lecture d’Armelle m’a encouragée. Patricia de Mayence a confirmé la première version convenable. Hélène a semé accents circonflexes, guillemets et virgules dans un texte ultérieur. Merci à toutes les trois. Une page après l’autre, j’ai confié ce long texte, à la moulinette du super traitement de texte Antidote. Et je l’ai lu, relu, rerelu. À chaque lecture, lecture-new, lecture-new-new, des coquilles me sautaient aux yeux. Je corrigeais, réécrivais, coupais. Enfin une version a reçu le baptême suprême. Promue manuscrit, elle évolua en manuscrit-new, manuscrit-new-new, manuscrit-définitif-d’aujourd’hui-à-ne-pas-confondre-avec-celui-d’hier…

Je l’ai envoyée dans le vide à quelques éditeurs. Quelques mois plus tard, une nouvelle fournée d’envois se sont envolés par mail et par la poste, en lourds colis de pages A4 à interligne 1,5 en police 12. Lorsque miracle, une maison d’édition m’a répondu, j’en ai suffoqué toute la soirée sur mon lit, incapable de parler. Ces milliers de mots sur le point de s’échapper de moi me coupaient la parole.

J’ai relu le contrat proposé et retravaillé le manuscrit, afin de limiter les inévitables corrections sur les épreuves finales. Attendu que la maison d’édition réponde à mes questions et suggestions sur le contrat, me propose une couverture, un plan de communication, même succinct. À quelques jours de la date de publication prévue en octobre 2024, je n’avais toujours rien reçu. En colère en raison du manque de respect accordé à mon travail, j’ai refermé la porte entr’ouverte et repris mon texte. Mes lecteurs fidèles, merci à eux, le savent. Si je dois tout faire toute seule, autant garder les mains libres. Décidément les codes de la planète éditoriale française m’échappent. Serait-il temps d’inventer un autre modèle pour faire vivre les histoires ?

Après avoir hésité, je suis revenue à mon premier titre, plus explicite pour le lecteur. Un nouveau répertoire a été créé pour héberger la version-new-new-new-new, que je sauvegarderai sur ce fichu disque dur rouge lorsqu’il réapparaitra. En attendant, comme je me méfie du Cloud, je vais me l’envoyer par mail.

L’écriture, travail infini, doit pourtant s’achever. J’ai poursuivi mon élagage jusqu’au moment où le fruit mûr menaçait de pourrir sur l’arbre, de tomber et d’éclater dans l’herbe. Sisyphe râle. Mon mal de dos depuis début janvier m’a tapé sur l’épaule : « Eh, il est temps relâcher les vannes, ton bébé veut naître. »

Son insistance m’a jetée dans les bras de la décision lucide : « N’attends pas la fin du délai annoncé depuis les derniers envois à de nouveaux éditeurs. Ensevelis sous des montagnes de manuscrits, ils n’ouvriront sans doute pas le tien. Agis. » À l’appel d’un numéro inconnu, mon cœur naïf sursaute : ça y est, une maison d’édition sérieuse a lu et adoré mon texte. Ils m’envoient un contrat tout de suite, avec droits d’adaptation à Hollywood ! Je décroche et j’entends : « Allo, c’est votre livreur Auchan… ».

Au moment où j’écris ces lignes, mon téléphone vibre. Un texto m’annonce qu’un colis vient d’être livré dans ma boîte aux lettres. La maquette-new-new-new-new !

Depuis quelques temps déjà, je défriche avec curiosité le parcours de l’autoédition et le marché en essayant de contourner les plateformes chausse-trappes. J’ai tâtonné chez l’une qui me demandait des sommes folles pour m’aider à concevoir l’objet livre, tâche que j’avais déjà accomplie. Une autre, me fait miroiter un forfait à 39 € pour prendre en charge impression et distribution, avant de m’annoncer que chaque maquette me coûtera 49 € et que le prix auquel me serait vendu mes exemplaires est supérieur à celui auquel je souhaite commercialiser mon livre.

Pour apprivoiser l’outil choisi, j’ai chargé des dizaines de versions de mon manuscrit dans un logiciel, avec chacune, un nombre décroissant de coquilles. En ce qui concerne la couverture, j’avais une idée précise de l’effet désiré – émotion, tonus et espièglerie – et du visuel que je souhaitais utiliser. Des dizaines d’essais ont été nécessaires pour l’atteindre. Merci aux amies qui se sont prêtées au jeu du questionnaire sur les couleurs, polices, et mises en page. Grâce à leurs retours, mes idées ont maturé. La couverture est choisie.

Me voilà donc avec, entre les mains, un livre avec lequel je me sens alignée, dedans, dehors. Malgré l’impatience de partager, les doutes germent, ce chiendent de l’art. Je les arrache, les offre aux oiseaux. Une nuée de « Et si » s’envole… Pour ne pas les entendre crier, je me recentre sur les tâches élémentaires. Faire chauffer la bouilloire, me verser un mug d’eau chaude (oui l’après-midi seulement je bois du thé), monter à mon bureau, ouvrir la fenêtre, dans la lumière de mon soleil artificiel, allumer mon ordinateur, et ouvrir un tableau Excel à onglets multiples pour organiser le lancement, la promotion, la participation à des salons… Les colonnes, les lignes et les cases se remplissent et se stabilisent, pavent un sentier dans la jungle des réseaux sociaux, des menus déroulants dans lesquels je ne sais quoi cocher — ce qui est un comble pour le sujet de mon livre. Dans quelles rubriques le ranger ?

Lors d’une douce semaine de vacances avec une amie très chère (merci pour son invitation et sa compagnie) sur les bords de l’océan, je lui ai confié la maquette-new-new-new-avant-dernière-peut-être. Au coin du brasier de son magnolia en gloire, j’ai corrigé les coquilles égarées qu’elle m’a signalées, et suivi avec émotion la progression de son marque-page. Ce partage symbolise la fin d’une phase et l’imminence d’une autre.

Son seul avis m’aurait convaincu si mon corps ne l’avait pas fait depuis début janvier. Un projet créatif qui se sait achevé, frémit, trépigne, force la porte de sa cage, exige de déployer ses ailes. Je n’avais pas réalisé à quel point un texte est une matière vivante, qui réclame la rencontre avec l’âme du lecteur. De son côté, sa créatrice a besoin de s’en libérer pour laisser grandir les livres suivants. Pour conjurer la fausse couche d’octobre 2024 et honorer mon travail, j’ai fixé l’échéance de mon accouchement.

La date symbolique du 8 mars m’aurait plue mais le délai est trop court. Mon livre n’est pas un poisson accroché au dos du lecteur. Cependant le clin d‘œil du 1er avril, date dont les farces rappellent combien la vie est un jeu éphémère, me fait sourire. Autant embrasser l’aventure à fond, monter sur le grand huit et, en retenant son souffle, cliquer sur publier.

Puis fuir se cacher sous le lit, entre les haltères de mon mari et la boîte de mes vêtements d’été.

Pour répondre de façon minimaliste mais sérieuse aux règles du jeu actuelles, j’ai demandé l’aide d’une IA pour décomposer les tâches de mon rétroplanning. Le marketing hard me rebute : je ne vous noierai pas sous le storytelling ou les comptes à rebours. Cependant, pour mettre toutes les chances du côté de ce livre décidément affranchi, les algorithmes de la plateforme d’autoédition réclament ventes et commentaires dès l’entrée en scène.

Pour cela, je recherche quelques lecteurs en avant-première.

Les modalités sont simples. Je leur enverrai une version Kindle ou PDF. Le 1er avril, ils achèteront le livre en ligne (en papier s’ils le souhaitent, ou en version digitale à un prix très bas), condition pour inscrire un commentaire.

Candidates et candidats à la lecture printanière, envoyez-moi un message en commentaire.

1 comme 1er avril. Je te guette et tâcherai de ne pas te laisser me glisser entre les doigts.

Si j’y arrive ;o)

Tout est si beau à Panama

Dos en vrac, podcasts et balades en forêt

Youhou !

Voyez-vous la main qui dépasse du tas de bois flotté en équilibre sur la rive de 2026 ? Elle vous salue bien. Tendez l’oreille. Vous entendez ? Gaïa aboie et une voix étouffée vous demande comment vous allez.

Début janvier, quand on prenait de mes nouvelles, je m’entendais répondre que la fin de l’année m’avait rouée de coups. Les rouleaux de mes tempêtes m’avaient rejetée sur la grève, abandonnée avec la laisse de mer, cette ligne sinueuse d’algues, coquillages et bouts de filets verts, que la marée dépose en se retirant, oubliant une tongue déchirée ou un moule en forme d’étoile de mer en plastique rouge. Epuisée et découragée par l’acharnement de contraintes récidivistes de fin 2025, la source créative s’était tarie, son énergie vampirisée par la poursuite du quotidien. Dans le brassage d’écume et de galets, le lave-linge continue de tourner plusieurs fois par jour. Et moi, à travers le hublot, j’observe me idées se noyer.

Puis une à une, je les repêche avant qu’elles ne sombrent dans ma cave à idées oubliées, pour s’habiller de poussière et de toiles d’araignées, coincées entre un bocal de kombucha trop longtemps fermenté et des patates germées. Je les attrape par la queue et les note, dégoulinantes, dans mon carnet à fleurs intouché depuis novembre. Les phrases tracées par un stylo à la cartouche presque vide hoquètent sur les lignes pourpres, une lettre sur deux s’efface, avalée par le papier.

La prophétie de l’aveu s’est exaucée. J’ai l’habitude, depuis que nous cohabitons, mon esprit s’impose à mon corps, le préempte, le contraint. Mon dos me le confirme, les coups émotionnels reçus ont laissé des empreintes physiques et si j’en ai plein de dos, lui, en a plein la tête.

Et c’est reparti pour un tour de manège en mobilité réduite, à suivre, enfin, les impératifs de mon corps. Ah si je l’avais écouté plus tôt… Les regrets n’ont aucune valeur. J’ai conscience de mon travers, lutter trop longtemps, trop fort. Trop prendre sur moi, même si j’ai appris depuis quelques années à poser des limites. Parfois je suis la première à les franchir. Pour des raisons qui me semblent impératives et valables. C’est pas la peine d’en plus se flageller. On tentera de mieux anticiper. Le dos est mon frein d’urgence. Il m’a retenue un pied en l’air alors que je m’apprêtais à rendre visite à des amis à Mayence. Non. Tu n’as pas assez d’énergie pour cet aller-retour, et tu te souviens, tu n’as pas que des bons souvenirs sur les bords du Rhin ? Ce n’est pas le moment d’aller les réveiller.

Donc, pas de TGV Lyon-Francfort pour ce coup-ci, un anniversaire fêté comme une voleuse entre mon mari et ma plus jeune, en serrant les dents sous les contractures du dos. Je ne voulais rien, peut-être un gâteau oui, une chocolate roulade svp, mais pas de bougies, non, juste évacuer cette étape pour aller m’allonger. Ils ont insisté, planté trois bougies dans la génoise sombre craquelée, saupoudrée de sucre glace et débordante de crème fouettée. Mon mari a posé le plat devant mes coudes crispés sur la table. Avec ma fille, ils se mettent à chanter.

-Haaaapyyyy Birthdaay to yououououououou…

Vite, vite, par pitié.

-Haaaapyyyy Birthdaay to yououououououou

Quand on chante chez nous, Gaïa se sent concernée.

-WHOUF ! WHOUF ! WHOUF !

En réponse à ses aboiements soudains, je sursaute.

Une lance transperce mon dos. J’éclate en cris, sanglots et jurons.

Et là, ma fille cesse de filmer le désastre.

Et c’est ainsi que l’énergie retrouvée dans les bras de janvier s’effiloche, vampirisée par les tensions musculaires et les grimaces. Il est mal aisé de créer quand son corps hurle. Mal aisé mais pas impossible. Dès qu’il crie moins fort, je m’y colle. Je suis impatiente de vous retrouver.

Au début de cet épisode, le premier week-end de l’année, M. Mainzalors et moi avons été priés de libérer le carrelage : notre benjamine recevait des copines pour une soirée créative et gourmande, à l’occasion de ses quinze ans (anniversaire de fin décembre décalé). Après avoir envisagé la chambre d’hôtes du bout de la rue, j’ai interrogé mon mari des sourcils levés : quitte à faire un sac, si nous prenions la poudre d’escampette ?

C’est ainsi que nous sommes montés vingt-quatre heures à Lans-en-Vercors.

Sur la route, nous avons écouté un podcast anglais : Cautionary tales. L’auteur Tim Hartford raconte des erreurs historiques et en tire des leçons. Les sujets sont d’intérêt inégaux. Mais j’ai été happé par celui sur le percement du canal de Panama, et les hommes qui s’y sont employé. Dans l’article Sans mots, j’avais évoqué un autre podcast (Affaires sensibles sur France Inter) dans lequel j’avais découvert le scandale du canal de Panama, la corruption, la manipulation des médias, etc. Rien de bien nouveau.

Ce qui m’a intéressé, outre la plongée mouvementée dans cette péripétie de l’Histoire, c’est l’analyse du présentateur : la distinction entre « disposition » et « situation », la qualité intrinsèque de la personne et l’événement dans lequel elle agit. Souvent, le second est effacé au profit de la première. « C’est moi qui l’ai fait ! J’ai réussi ! » Oui et tu as réussi parce que la chance a soutenu ton projet et peut-être compensé tes erreurs. Tu as réussi malgré toi. Bien entendu, cela marche aussi en sens inverse : l’échec est souvent dû, non au manque d’efforts ou de compétences, mais au défaut de chance. Et cette sagesse matinale nous plonge dans les bras de Rudyard Kipling : Si tu peux rencontrer triomphe après défaite et recevoir ces deux menteurs d’un même front (citation de mémoire).

À la fin du XIXe, les Français se mêlent donc de construire un raccourci par l’Ouest vers le Pacifique. Ils ont sous la main le pilote du percement du canal de Suez, Ferdinand de Lesseps, consul général à Alexandrie. En termes amicaux avec les autorités égyptiennes, il a su les convaincre et mobiliser les capitaux français, doublant les Anglais. Les contraintes topographiques se sont laissé dompter, le hasard était bien luné. Sans compétences techniques, le vicomte De Lesseps est persuadé – comme son entourage – que lui seul est à l’origine du succès africain. Il prend donc la tête des travaux en Amérique centrale et s’enfonce dans le désastre et le scandale. Ce projet d’ingénierie, un des plus ambitieux jamais entrepris, ne tolère pas l’à peu près et l’incompétence. Les dénivelés sont importants, les glissements de terrain fréquents à la faveur de la saison des pluies, paludisme et fièvre jaune tuent plusieurs milliers de travailleurs.

De Lesseps, décidément très actif, se remarie, fait douze enfants à sa deuxième jeune femme, et lève une collecte de fonds géante à la Bourse de Paris. Les travaux n’avancent pas, les actionnaires sont ruinés, mais la presse corrompue tait la réalité. Les hommes politiques véreux aussi. Les Américains, que l’Amérique Centrale décidément met en appétit, termineront le boulot et perceront le canal de Panama.

L’auteur du podcast le rappelle, le succès de Suez était, comme tant de choses dans la vie, dû au hasard et à la chance. Le vicomte à cheval sur son ego a foncé la tête la première dans son niveau d’incompétence, illustrant avant son étude scientifique le principe de Peter.

C’est ainsi, la tête dans la moiteur de la forêt vierge et les nuages de moustiques que nous avons pris pied à Lans-en-Vercors.

Mon dos m’embêtait en position assise ou couchée, mais me laissait crapahuter dans la neige fraîche, des flocons sur la langue. Sur le sentier qui monte au Moucherotte, nous n’avons croisé que deux hommes en ski de randonnée, et un couple, en raquettes comme nous. Ils ont poussé la porte de la cabane des Ramées avec leurs gros sac à dos nous laissant penser qu’ils vont y passer la nuit. Dans le jour obscurci, les flocons se font insistants. Nous rebroussons chemin.

Je n’aurais pas pu indiquer à mon mari, même si je l’avais retrouvé sous la neige, l’emplacement de l’hôtel de l’Ermitage ou feu BB avait été coincée par une tempête de neige. L’accessibilité capricieuse réduite à une télécabine dépendante du vent, avait fini par décourager même les stars. Après seulement seize ans d’exploitation, l’hôtel avait dû fermer en 1975.

En randonnée avec mon père en août 1999, j’avais été surprise par ces ruines à 1900 mètres d’altitude. Il m’avait conté l’anecdote. J’y suis repassée voilà quelques années. Prairie alpine et pins à crochet ont colonisé les rochers et, heureusement, cicatrisé la montagne. J’ai une passion secrète pour l’exploration de bâtiments abandonnés, mais le regret de la disparition d’une page d’histoire et les voix éteintes de fantômes est largement compensée par la restauration d’une nature sauvage.

Cependant, qui a autorisé la vente d’une montagne à un particulier pour un projet immobilier à son sommet ?

La nuit et les nuages couvent le centre du village. Derrière la fenêtre du café de l’hôtel nous observons la danse de la neige devant le clocher et les illuminations de Noël, dans la douceur brûlante d’un thé Earl Grey. La météo nous avait conditionné : avec le sale temps annoncé pour le week-end, vous ne pourrez faire qu’une brève balade. Nous avions négligé d’emporter un sac à dos, et avions très soif.

Le dimanche matin, sous un ciel éclatant de soleil et des sapins couverts de neige fraîche, nous sommes remontés en raquettes vers Combe Oursière, jusqu’au point de vue sur le plateau du Vercors.

Après un déjeuner en terrasse à la cafét de la station, en quittant à regret la montagne, je lance le deuxième épisode du désastre du canal de Panama. Désormais la route des gorges du Furon et les lacets vers Sassenage sont associés aux tribulations d’armées d’ouvriers en souffrance, dirigés par des incapables prétentieux, sourds aux conseils de leurs ingénieurs.

Parce que cette échappée nous avait tant plue, le week-end dernier, nous sommes repartis, en famille, à Panama.

La puissance de l’association d’émotions à un événement, un lieu, une odeur, même sans madeleine réclame, dans la mesure du possible, d’anticiper pour ne pas polluer ses souvenirs. Lorsque ma grand-mère était en fin de vie, je n’ai pas ouvert le CD de chansons italiennes que je venais d’acheter. Je lui ai chanté Sur le pont d’Avignon, parce qu’elle a grandi presqu’en face, sur le quai du Rhône. Après la douche samedi, ma fille m’a emprunté le flacon de crème de voyage. Nous l’avions acheté à Sisteron, sans réaliser qu’elle était parfumée (j’évite tous les produits à odeur). Oh ça me rappelle les Baronnies ! s’est-elle exclamée.

L’interprétation des événements conditionne notre vécu dans ses moindres détails.

Consulté pour la rébellion de mon dos, j’ai interrogé mon kiné :

-Puis-je faire des tâches du quotidien ?

-Quoi par exemple ?

-Par exemple, heu, passer l’aspirateur dans l’escalier.

-Ça dépend. Le voyez-vous comme une menace ?

Parfois oui, parfois non.

Nous avons deux robots pour le sol, un qui aspire, Buttons pour nous servir, à qui je me surprends à parler comme à un animal de compagnie, et Cinderella qui passe la serpillière, à qui mon mari laisse la pièce allumée – il paraît que ses détecteurs fonctionnent mieux ainsi. Nous n’allons pas tarder à remercier les IA consultées et leur envoyer un cadeau pour Noël. Ces robots nous aident, mais ne grimpent pas encore les marches. Si la perspective de fouler un sol exempt de poils canins est une vraie récompense, certains jours, l’idée seule de devoir déplacer deux chaises et d’appuyer sur le bouton, nous braquent mon dos et moi.

Au cours de dessin l’autre soir, le professeur nous a donné la consigne suivante : dessiner en dix minutes un autoportrait dans notre version monstrueuse, puis, dans le même délai, un autoportrait dans notre version la meilleure. Un jeune homme (non pas un étudiant même si tous ces jeunes gens je les crois toujours sur les bancs de la fac) s’est dessiné dans les deux cas en version Shiva, armé d’une multitude de bras. Il nous explique que son hyperactivité lui pèse ou le ravit selon que les tâches sont imposées ou choisies.

Oui parfois, on peut choisir de passer l’aspirateur dans l’escalier.

Mais pas aujourd’hui.

For sure.

N.B. Le titre est emprunté à un album adorable d’un auteur-illustrateur jeunesse allemand, Janosh Oh, wie schön ist Panama, dont la première publication date de 1978, et que Susanne mon amie d’enfance de Cologne m’a fait connaitre.

P.S. Pour ceux que ça intéresse, j’ai actualisé l’onglet de mes dernières lectures préférées.

Lettre ouverte à Isabelle Carré

Émotions au cinéma pour Les rêveurs

Musique connue chantante de Dalida.
« Monday
Tuesday… »*
La la la la la la la

Wednesday, c’est chouette, on va au ciné…

Voilà plusieurs semaines que le dépliant du programme du petit cinéma de ma bourgade est affiché sur le frigo. Je tiens au charme du format papier. Le film que j’ai repéré ne passera que trois fois et nous ne serons pas disponibles pour les deux projections du week-end : une seule séance est possible. La date et l’heure sont entourées d’un coup de stylo bleu : le mercredi 3 décembre, à 20 h 30.

Un coup de pompe avant le dîner m’a fait hésiter à ressortir, mais ma motivation était plus forte. Nous habitons à cinq minutes en voiture du centre-ville et nous garons au dernier moment juste devant l’entrée de la salle de spectacles. Comme à notre habitude, nous nous installons en haut, en bordure de rangée pour allonger les grandes jambes de mon mari, à distance des gens. Un groupe de jeunes adultes s’assied juste derrière nous, après avoir hésité longtemps devant une salle clairsemée. L’humain est décidément un animal grégaire. Une voix féminine s’étonne de l’odeur de chou, mentionne le chou-fleur de son dîner. Je renifle mon pull, avec lequel j’ai fait revenir le chou chinois pour une soupe de crevettes à la citronnelle. Il semble innocent. La lassitude enfonce mon corps dans le siège en velours confortable et ma tête contre l’épaule de mon amoureux, ma main dans la sienne. Assise dans le noir, je me blottis en laissant fondre sur ma langue les triangles d’un mini Toblerone au chocolat noir. Je l’ai chipé en partant à la poche numéro 3 de notre lutin de tissu – calendrier de l’avent. C’est drôlement bon, j’avais oublié. Nous sommes prêts, la projection peut commencer.

La lumière éteinte, quelques bandes-annonces s’enchaînent sans aucune publicité. Puis le générique. Sur fond noir défilent les financeurs que je suis d’un œil distrait. Le V de France Télévisions m’intrigue, sa police diffère de celle des autres lettres. Les V des mots suivants aussi semblent élégants et doux, dessinés plutôt que tapés. Le générique se clôt sur la première image du film et les V déploient leurs ailes, s’envolent dans le ciel, en une poétique nuée d’oiseaux.

Tiens, je me dis, on va se comprendre, Isabelle et moi. Quand la petite Élisabeth-Isabelle plonge les mains et le visage dans les robes et écharpes de sa mère qui vient de sortir et les respire les yeux fermés, cela se confirme.

C’est curieux cette ambivalence, je m’en doute, l’appelle et la redoute, cette proximité émotionnelle avec la comédienne-réalisatrice. J’aime les films dans lesquels elle tourne, son jeu et ses choix sont des valeurs sûres. Je l’ai vue au théâtre dans La dégustation avec mon amie Cécile, et cet automne dans Un pas de côté au théâtre de la Renaissance, avec mon mari et ma plus jeune fille Adèle, celle que j’avais emmenée l’année précédente voir L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt au théâtre du Palais-Royal. Présenter des femmes inspirantes à mes filles est essentiel. Isabelle, je l’écoute avec plaisir, même à la radio quand elle s’exprime en son nom propre, avec ses mots, ses idées – ce n’est pas toujours le cas, sans les mots écrits par d’autres, certaines actrices s’effondrent comme des marionnettes dont on a coupé les fils. L’entendre dans le cadre de la promotion de son film Les rêveurs m’a convaincu d’aller le voir, peut-être avec mes filles.

Pourtant, quand le livre dont il est adapté est sorti, j’ai refusé de l’acheter.

Je lis énormément et ne sors jamais d’une librairie les mains vides. J’écris tous les jours, inspirée par le quotidien, des souvenirs, des émotions, et connaissais la démarche parallèle de l’autrice. Mais celui-là, non. À plusieurs reprises, je l’ai attrapé sur un présentoir avant de le reposer. La dernière fois, c’était à la maison de la presse un hiver à Samoëns. La première fois que je l’avais feuilleté, la mention « TS » m’avait effrayée. Malgré l’enthousiasme de mon amie Cécile, également lectrice passionnée, je n’avais pas réussi à passer outre.

Plaquée contre le mur de deux lettres majuscules, j’ai résisté.

Et pourtant. Puisqu’Isabelle témoigne, je sais que l’histoire se termine bien. N’empêche. J’ai peur d’avoir peur. Je crains la contagion par-delà les années, les mots, les feuilles de papier. Je redoute le traumatisme. J’ai appris à vivre avec la particularité d’une sensibilité extrême, ce handicap dans la vie courante, ce miracle dans l’espace protégé de la nature, de l’art et de la création, et de certaines rencontres. Je filtre ce qui menace de l’atteindre.

Et puis, le temps et les émissions de radio sont passés. J’ai eu l’occasion d’entendre Isabelle Carré raconter son histoire, l’histoire de son livre Les rêveurs. Les deux lettres T et S, si effrayantes quand elles sont jumelées, ont perdu son pouvoir maléfique. La vie m’a jeté dans les pattes des parcours de proches en souffrance mentale intense, des visites dans un couloir aux fenêtres fermées, hantées de jeunes aux lacets confisqués. Mon regard sur cette histoire a évolué. J’ai cessé d’être aveuglée par les TS et savouré les cailloux blancs de l’espoir, si merveilleux dans leur simplicité : un film, Une femme à sa fenêtre (que je n’ai jamais vu), une actrice (que j’adore), Romy Schneider, et des mots sages cités de mémoire « Préférer les risques de la vie aux fausses certitudes de la mort ».

Un dimanche soir, mon amie Cécile m’a envoyé le lien vers le podcast Le goût de M, une autre lettre majuscule, non menaçante celle-là, en précisant « Ça m’a fait penser à toi ».

Merci, Cécile, merci pour le cadeau du lien vers l’entretien avec Isabelle Carré au sujet de la promotion de son film – même si je l’avais repéré aussi dans une pub du Monde. Mais surtout, merci pour le cadeau de ton regard juste, neutre, accueillant, qui me laisse libre d’être moi-même et paradoxalement sait me reconnaître dans les mots d’une autre.

Je lui réponds, oui j’ai failli l’écouter cet après-midi. Je l’ai envisagé et puis j’ai renoncé. Le week-end, la maison pétille de demoiselles. Je soupçonne ce rendez-vous d’exiger solitude et calme. Alors, quelques jours plus tard, je m’autorise une parenthèse à la table du salon pour dessiner. Le crayon à la main, je clique avec gourmandise sur le lien. C’est maintenant, je m’offre une friandise en cachette, à l’instar de ma fille Adèle qui piquait des papillotes dans le lutin en tissu quand elle était petite, lutin au pied duquel est toujours suspendue l’alarme-grelot.

J’écoute le podcast avec recueillement en bridant une furieuse envie de prendre des notes. Je l’écouterai une deuxième fois, plus tard, avec mon carnet et un stylo Bic. D’abord vivre la rencontre jusqu’au bout. Je suis prête à l’accueillir. Par écran interposé. Par les mots.

Je suis prête à lire le livre. J’ai grandi. Je ne crains plus les monstres tapis dans ses pages.

Les jeunes, les adolescentes souffrent à grande échelle. Mes filles partagent leurs douleurs et, avec pudeur, celles de leurs amies. Je souhaite placer le témoignage d’Isabelle Carré dans leurs mains pour les rassurer, les encourager à chercher leur place dans le monde, à ne pas se contenter du catalogue conformiste du système scolaire. Afin de désamorcer le sujet, je les préviens : voilà le contenu de ce roman, voilà pourquoi il peut vous aider.

Lors d’un week-end à Lille avec Cécile, à la libraire du Furet du Nord, sur la Grand-Place, je le cherche un moment avant d’apercevoir l’affiche du film dissimulée entre d’autres livres de poche. À mon retour, Les rêveurs rejoint l’étagère du salon. Contrairement à mon habitude, j’ai décidé de découvrir d’abord le film. Mon monde imaginaire s’étonne. Tout est sens dessus dessous. Film par-dessus livre. Images avant les mots.

M’y voilà donc dans la salle de cinéma, dans le noir, à retrouver mes années 1980, car j’ai eu beau grandir dans le vert de l’Ardèche et Isabelle dans un appartement rouge à Paris, nous avons eu les mêmes baskets, les mêmes cassettes enregistrées avec U2 ou The Cure, et presque la même bande-son – je n’avais pas de frère musicien, les mêmes dimanches matin devant Véronique et Davina. La veste en jean, fantasmée, ne m’était pas autorisée, par crainte que je sombre dans la débauche.

Élisabeth de huit ans à patin à roulettes, celle de quatorze ans qui fume en cachette, l’Isabelle adulte m’entraînent dans de longs couloirs. Des couloirs d’appartement, des couloirs d’hôpital psy encombrés des douleurs adolescentes muettes que les corps hurlent. Je la suis sur les chemins tortueux d’une personnalité qui se cherche, suffoquée par ses émotions.

Le chaos du grand huit intérieur m’a aussi projeté sur des murs, mais plus tard. J’ai eu la chance ou la malédiction d’être scolaire et d’aimer l’école. Quand elle s’est arrêtée, il m’a fallu chercher une place dans une société concurrentielle qui impose le pouvoir et l’argent comme ambition, le chaos m’a engloutie. Comment exister quand on ne peut ni dominer ni être dominée ?

Je me suis écrasée sur les murs transparents d’un open-space, les plafonds et les cloisons de verre d’esprits aussi fermés que les fenêtres.

Parce que je l’ai entendue le raconter, j’attends avec impatience le point de bascule de l’histoire, le moment où Élisabeth-Isabelle regarde le film sur la mini télé nomade d’un copain de couloir. Depuis le gouffre de cette dépression, elle donne un coup de pied au fond de l’étang et remonte aspirer l’air à la surface et sauve sa peau. Le choc de sa rencontre avec une actrice, j’allais écrire « une autre actrice », ressuscite le désir de vivre, incendié d’une nouvelle étincelle.

Et puis, et puis tout s’accélère avec les pas d’Élisabeth-Isabelle qui sort de l’hôpital, et quitte le monde protégé et ralenti de l’institution pour plonger hors des murs, dans l’agitation et le bruit de la rue. Dans la vie.

Elle se présente à un cours de théâtre sans aucune expérience, neuve, armée de ses seules curiosité et intuition. Là sur la scène du bien nommé théâtre de la Renaissance, sous le regard du fantôme de Sarah Bernhardt, et celui bienveillant de la professeure, elle monte se présenter.

Je touche le bras de mon mari et lui fais un signe muet. Regarde, regarde Nicole Garcia. Pour qu’on en reparle ensuite. Je l’aime beaucoup, je veux le lui dire, à lui qui, depuis sa culture anglaise, ne la connaît pas. Je la lui souligne vite, en veillant à ne pas me laisser dérouter d’une émotion grandissante. L’éclosion monte en moi, elle me soumet tout entière. Je l’accepte avec bonheur, heureuse et soulagée d’être venue sans mes filles. L’intensité de cette réaction croissante, inattendue même si je connaissais l’histoire et le dénouement, me prend au dépourvu. Je veux la vivre à fond, sans être obligée de la dissimuler, d’interagir avec des demoiselles dont les bonnes intentions peuvent compromettre le recueillement.

Élisabeth-Isabelle monte sur scène. Elle ne connaît pas de texte. Elle connaît peut-être une chanson. Oui. Elle peut chanter. Elle entame un tube de Dalida, qu’elle chantait avec son frère, ses parents, dans les longs couloirs de l’appartement rouge.

« Monday
Tuesday
Day after day, life slips away…
Moi je vis d’amour et de danse… »*

Elle chante sur cette scène vide et les mots éclatent comme des bulles. L’émotion enfle, brouille à peine sa voix et mouille ses yeux. Elle s’interrompt et explique « Je n’y peux rien, je déborde ». Et moi aussi je déborde. Et la professeure Nicole Garcia accueille son émotion, l’encourage à reprendre. La félicite. C’est ça qu’on attend au théâtre, la convocation des émotions. On apprend juste à les canaliser.

L’émotion, bien au-delà de chanter sur une scène, est le premier pied posé sur un sentier à défricher, celui de la rencontre de soi. Le frisson de l’éclosion, ce rapprochement de son trésor d’or pur intérieur. Élisabeth-Isabelle sentait sans doute qu’elle avait beaucoup à offrir sans savoir comment. Le regard de la professeure a percé les remparts de sa cachette et devine son trésor. Elle la voit. Elle le lui confirme : oui, tu es quelqu’un. Tu existes. Fais-toi confiance.

Tu as bien fait de choisir ce chemin moins emprunté, the road less travelled by du poème de Robert Frost.

Fin août, je suis allée chez une sage-femme. C’est rajeunissant, ça me rappelle mes grossesses, mais là j’y vais en quête de clefs pour découvrir ce corps que je ne comprends plus. À peine ai-je enfin décidé, sur le tard et devant son ultimatum, de l’écouter, qu’il se métamorphose encore. J’ai l’impression d’avoir déménagé. La gynéco est toujours pressée. La sage-femme, consultée pour ma fille, m’a rassurée. Il existe un lieu où je serai entendue et vue : son cabinet.

Lors de ma consultation, elle a constitué un dossier médical en conscience, et les moindres sujets ont repris une importance légitime. Je réalisais, en écoutant mes réponses avec ses oreilles, la couleur de mon vécu de femme. Soudain, elle m’a posé une question encore jamais entendue :

-Y a-t-il eu des tentatives de suicide ?

-Euh… non. Non. Non, non.

Non, je n’ai connu que des tentatives de vivre. Des élans réflexes pour, justement, ne pas me laisser suicider par les méchants, les indifférents, les pétris de certitudes, et un jeu social dont je ne comprends pas les règles.

Je ne me souviens plus si je l’ai répondu à haute voix, avec un rire maladroit, un rire qui s’excuse d’avoir osé essayer de vivre dans une société qui étouffe ceux qui débordent des rôles attendus.

Cette dame m’écoute, m’entend, me voit, et ça me fait un bien fou d’exister pendant une demi-heure.

« Moi je vis d’amour et de risque,
Quand ça ne va pas, je tourne le disque… »*

Là sur la scène, une jeune fille chante Dalida, ses joues rosissent et ses yeux se mouillent. Cette jeune fille c’est moi. Moi à cinquante ans quand j’ai enfin osé m’exprimer et écrire. Devenir qui je suis depuis toujours, et que j’ai bâillonné : une artiste. Quand j’ai enfin assumé, osé être qui je suis, celle que les objectifs absurdes de productivité et la malveillance de jaloux minables n’ont pas réussi à tuer.

Le regard de la professeure de théâtre-Nicole Garcia se pose sur Élisabeth-Isabelle et son trésor rayonne soudain. C’est sur moi que se pose son regard d’âme sœur. Et c’est mon trésor en or pur qui m’éclabousse. Cela me rappelle lorsque j’ai échoué dans le cabinet d’un docteur-magicien, détruite par un travail qui ne me convenait pas, des tableaux Excel ineptes, des réunions inutiles. Quand je lui ai chuchoté depuis les abysses de mon trou de souffleur :

-J’ai découvert que je suis différente…

Il m’a répondu :

-Je sais.

-…

-La vie n’est pas facile quand on est tombé de l’astéroïde B612.

Non, elle n’est pas facile.

De très loin, en très loin, un regard se pose sur soi, comprend le voyage interplanétaire quotidien et rallume mon étincelle.

« Moi, je vis d’amour et de rire
Je vis comme si y’avait rien à dire
J’ai tout le temps d’écrire mes mémoires
D’écrire mon histoire, à l’encre bleue
Laissez-moi danser,
Laissez-moi
Aller jusqu’au bout du rêve… »*

Et là face à cet écran dans le noir, ce sont mes yeux qui débordent.

J’ai l’habitude, ça au moins ne change pas avec l’arrivée de la ménopause, les émotions XXL débordent toujours, le volcan intérieur ruisselle et fout le bazar à l’extérieur. Un bazar incompris, interprété de travers par l’humain lambda qui associe larmes et tristesse. Le cinéma exige de rester silencieux, la jeune voix qui entonne Dalida ne couvrira pas mes reniflements, alors, pour ne pas déranger la bande de moutons de Panurge au chou-fleur, dans la rangée derrière, j’arrête de respirer.

J’arrête de respirer parce que ce regard brûle.

Puisqu’enfin, sans un mot, dans la nuit de cette salle, un regard me voit, je retrouve confiance en moi, en mes créations. Soudain un rugissement muet emplit mon crâne « Mais PUT*IN y’en a pas un de fichu éditeur qui va l’ouvrir mon manuscrit ? Y’en a pas un qui va prendre le risque de publier des émotions plus grandes qu’eux ? Qui va comprendre que j’ai du talent ? Merde alors. »

Mon manuscrit, bientôt un livre.

Un livre usé posé sur la table d’un café devant le théâtre. Confié par la professeure à la jeune Élisabeth-Isabelle. Un passage de témoin de papier. Je t’ai vue. Je t’ai reconnue. Tu as des choses à offrir au monde. Et d’ailleurs si tu ne les offres pas, tu en mourras.

Elle ne le sait pas la prof-Nicole Garcia, que tu as failli en mourir.

Et lors de cette finale où tu es toi-même, adulte, sur la scène de ce théâtre, tu plonges ton regard dans celui d’une jeune fille toute cassée de l’intérieur, que tu as essayé d’approcher dans l’hôpital où tu avais été soignée, ou plutôt disons, protégée, de toi-même et des griffes de la société. Cette jeune fille étanche, enroulée sur son corps mutique, sur un trésor éteint, tu lui as laissé sur un fauteuil, confié, le même livre. Un volume corné, aux couleurs passées, d’avoir traversé tant de mains et d’âmes. Là debout sur la scène, malgré les projecteurs, tu l’aperçois ton livre à la main, ouvert. Elle ne peut s’arrêter de le lire, de se lire. Tu la regardes. Tu la vois. Et elle le sent.

C’est son trésor qui s’illumine et son visage sourit, même si son âme hésite encore.

Ton sourire et le sien qui se parlent sans un mot m’inondent de reconnaissance et d’espoir.

Le barrage cède. Les techniques d’urgence, l’apnée, la joue mordue perdent leur magie. Mes larmes coulent, même en traversant le rire offert par une phrase du générique « Tous les jeunes ont crapoté de fausses cigarettes pendant le tournage ».

Vite fuir la salle de cinéma avant les autres spectateurs. Débarbouiller son visage d’un revers de main, des deux mains, ça dégouline. Se cacher derrière sa parka en prolongeant l’enfilage. Courir presque dans le couloir. Saluer de loin la dame de la caisse, sans la regarder, en espérant qu’elle ne verra pas le désordre du visage. Sortir, se jeter dans les bras anonymes de la nuit malgré les halos des réverbères. Devancer son mari sur le parking afin de se réfugier au plus vite dans la voiture.

L’entendre commencer une conversation, comme à chaque sortie du cinéma.

-Il était formidable le jeune qui jouait…

Inspirer.

-Je… je… peux pas parler… là.

Expirer.

Suffoquer.

Engouffrer son cœur feu d’artifice à l’intérieur de la voiture. Anticiper la vibration du démarrage, qui ne vient pas. Sentir des bras autour de ma poitrine secouée de sanglots, qui la serrent. Des bras- prise de terre, pour accueillir l’éclair qui me traverse. Mon corps chaviré a besoin de contenants, un autre corps, un amour, une voiture, la nuit.

Me voilà la plus petite des matriochkas. Celle qui traîne dans un tiroir de la cuisine, décorée de violet et d’or.

Retour en silence, dans le seul ronronnement du moteur.

Vite se blottir au lit, contre un corps, un amour, une couette, la nuit.

« Laissez-moi aller jusqu’au bout du rêve… »*

Assécher les sanglots.

S’endormir et se réveiller les yeux rougis.

Épuisée.

Épuisée de joie, de rencontre par écran, par mots interposés. Épuisée de reconnaissance en la vie.

Faire couler les relents d’émotion dans ses doigts à l’atelier de terre pour modeler une nouvelle tête sympathique à une jeune femme nue assise sur un rocher. Le troisième visage, les autres me rebutaient. Retrouver ses amies Cécile et D. pour déjeuner et s’entendre dire : « Tu as une petite tête. »

Une petite tête et un cœur gros. Un cœur gros comme ça. Tout gonflé d’espoir.

Je ne peux pas expliquer pourquoi. C’est trop intime. Je le tais, mais sais déjà que je l’écrirai.

Apprendre à vivre en se cachant, en bâillonnant son âme et ses émotions pour être acceptée par la société, ça rend étanche dans le mauvais sens. Les agressions rentrent toujours, les talents ne peuvent plus sortir. La société me déçoit vingt fois sur dix. Tant pis, j’y retourne.

« J’ai appris à vivre comme si j’étais libre et en équilibre ».

Si aucune maison d’édition sérieuse ne choisit mon manuscrit, celui où je conte les aventures sur l’astéroïde B612, je le publierai toute seule.

Comme une grande.

Parce que je le vaux bien, c’est Élisabeth-Isabelle qui me l’a soufflé depuis la scène du théâtre de la Renaissance.

*Laissez-moi danser, chanson de Dalida.

* * * * * *

Chère Isabelle,

Je vous remercie pour la richesse des émotions, le rappel de la légitimité d’être soi et l’importance d’aller à sa propre rencontre.
J’ai dévoré Les rêveurs lors d’un aller-retour sur la journée de Lyon vers Paris, je n’ai pas eu peur. Touchée par leur grâce, je me suis envolée avec les V de vivre. Mes V chamboulés se fondent en X, les X d’exister et d’exprimer.

Vous dites écrire pour qu’on vous rencontre.
Je dépose cette lettre à votre porte, vous avez réussi.

Bravo et merci du fond du cœur pour la main tendue.
Pardon de vous avoir tutoyé.

Sans mots

Flâneries aux musées à Lille, miroirs, Vanités et Vérité

Avant le départ de notre TGV, mon amie et moi sommes libres d’improviser notre matinée. Il tombe une pluie glacée. Nous renonçons sans regret à une balade au marché du Vieux-Lille, nous avons déjà chacun plusieurs paquets de gaufres flamandes à la cassonade. En contrepoint à l’éblouissement de la veille au musée La Piscine de Roubaix, nous optons pour une flânerie culturelle sous abri et nous présentons, frissonnantes, devant l’austère Palais des Beaux-Arts.

Peu de visiteurs encore, le grand hall semble vide. La caissière nous remet deux tickets illustrés d’extraits de tableaux. À La Piscine j’avais choisi celui de la sculpture de la petite plongeuse, en guise de « bracelet d’amitié » avec mon amie allemande qui a gardé le ticket de notre visite de 2023 (voir article Lille sans l’eau) dans la coque de son téléphone. J’ai fait pareil. Au Musée des Beaux-Arts de Lille, avec l’accord de mon amie, je choisis le ticket représentant une Vanité hollandaise du XVIe où le crâne se niche, discret, au creux des bras d’un ange à ailes de papillon. Sur l’autre ticket, deux regards de squelette me font serrer la mâchoire en frissonnant.

Avec l’intention de revoir une statue de Daphné se transformant en laurier, aperçue voilà de nombreuses années avant d’embarquer dans un autre TGV pour Lyon, je nous guide vers le hall du rez-de-chaussée consacré aux sculptures du XIXe siècle. Aucun bras-branche ne dépasse. La nymphe a dû être déplacée, rangée, prêtée. Entre des athlètes aux minuscules feuilles de vigne bombées qui me font marrer comme une gosse, une autre statue au bras en l’air attire mon œil.

Vérité au miroir coupé, hélas

Une jeune femme nue en plâtre, grandeur nature sur un piédestal, brandit un miroir au-dessus de la tête. Sa main gauche, également levée, soutient un drapé dont les plis traînent au sol. Je me baisse pour arriver à lire son titre (avec les lunettes, oui) : La Vérité. Je m’exclame à haute voix, plus pour moi que pour mon amie à mes côtés, « Ah tiens, je ne savais pas ! L’allégorie de la déesse Vérité est un miroir ».

Miroir, mon beau miroir…

Avant de se précipiter à la boutique, il est convenu de tout visiter. Même l’exposition sur les Géants du Nord, dont je n’avais jamais entendu parler. Nous nous octroyons une dérogation pour les plans-maquettes du sous-sol et la salle qui présente des toiles contemporaines monochromes. Faire semblant de chercher une intention artistique dans des manœuvres mercantiles retarde le moment de feuilleter les bouquins et tripoter les objets inutiles aux couleurs de tableaux célèbres. Et celui de contempler les peintures du XIXe et XXe (les autres).

Soudain, je m’arrête devant un tableau. Il me met mal à l’aise.

-Regarde, c’est celui du ticket !

Hop, rechausser les lunettes pour lire les commentaires. Goya a peint là deux coquettes défraîchies dont les traits et les corps émaciés, sous des robes à volants, évoquent le monde des morts de Coco de Pixar, l’air de guitare en moins. Assise, l’aristocrate édentée habillée de clair tient un petit objet, qui pourrait être un portrait d’elle dans sa jeunesse. À ses côtés, sa servante en mantille aux yeux creusés de squelette, lui présente un miroir au dos duquel est inscrit « Qué tal ? », « Comment ça va ? ». (Pourquoi Goya a-t-il omis le point d’interrogation à l’envers au début de la phrase ?) Derrière elles, un homme barbu et ailé, Chronos, le dieu du Temps, brandit un balai, avec lequel on soupçonne qu’il s’apprête à les réduire en poussière. Ce tableau s’intitule Les vieilles ou Le Temps. Lui aussi aurait pu être baptisé La Vérité.

Le reflet dans le miroir se devine par transposition de l’original. Sans miroir, le tableau représente deux vieilles au seuil de la mort. Avec lui, le message s’enrichit. La mise en abyme des regards fait éclater la vanité des dames, et celle du spectateur. Nul besoin de mots, même si ce tableau pose une question.

« Qué tal ? » s’adresse au seul regard qui peut le lire. Avec ces deux mots, Goya tend le même miroir-Janus au passant. Comment ça va, toi qui nous contemples ? Comment vas-tu maintenant que nous te rappelons ta mort prochaine ?

Actualisé en version 2025, le tableau représenterait deux vieilles peaux aux tatouages froissés contemplant des selfies, un d’autrefois, un du jour. L’accès à la vérité évolue avec la technique. Pourtant, les selfies, trompent. Vérité ou illusion, l’instrument délivre ce que le regard y cherche.

Dans les expositions, je photographie certaines œuvres et leurs légendes pour les explorer plus avant. Je n’en ai aucune du tableau de Goya. Sa puissance m’a empêchée de le regarder les yeux dans ceux des presque mourantes. Je préfère oublier mon avenir, sordide dans le meilleur des cas. Celui d’être encore vivante. Même sans balai, le Temps se rappelle à mon corps à travers la dégradation progressive de mes sens, ce bourrelet installé sur mon ventre, la débandade de l’œstrogène. Pour me rassurer, par habitude, je me dis, « t’inquiète ça va passer ». Oui ça passera et ce sera pire. Alors j’ai décidé de me trouver belle, comme je le penserai dans quelques années en regardant les photos de maintenant. Je renonce au miroir d’aujourd’hui en faveur de celui de demain, en empruntant un regard futur grâce à un petit arrangement avec la vérité.

Comme c’est simple et comme c’est malin, d’utiliser un miroir pour mieux voir ! Pour se regarder au-delà du reflet. Encore faut-il oser. Si je tolère celui de ma salle de bains, c’est parce que je le fréquente sans lunettes, notre collaboration floue reste acceptable. Parfois, un regard étranger offre la même fonction. La maison ne semble jamais aussi mal rangée que lorsqu’un inconnu se pointe à l’improviste. Même s’il ne dit rien, ne trahit aucun jugement, l’œil extérieur nettoie le mien. Je vois mon intérieur sous un jour nouveau, comme dans un miroir, fidèle traître qui inverse les côtés.

Sans un mot, je vois mieux.

En face de moi au cours de terre, se trouve cette année une dame aveugle de naissance. Elle explore ses créations et le monde avec les doigts. La semaine dernière elle a raconté être obligée de suspendre des cloches à ses placards pour éviter que les aides à domicile ne la volent. Elle a ajouté : « Ceux qui voient ne pensent pas aux sons ». Ni aux odeurs, ni aux palpés, ni à toutes les autres sensations assujetties à la vue. En cas d’urgence pour remédier à la sursaturation des sens et prévenir l’implosion, fermer les yeux ! Contrôler ce qui entre en soi relève de la survie. Peut-être cette dame doit-elle se boucher les oreilles.

Ces derniers jours, avant de rencontrer La Vérité, de la photographier sans mes lunettes, mal cadrée, et donc, hélas, sans son miroir, mon cerveau était entré en phase de bouillonnement. Cela se produit régulièrement, malgré mes mesures de sport, d’art, de nature, sous l’assaut de périodes submergées de mots, et mon rafiot menacé de naufrage me commande d’écoper. Hop par-dessus bord, mots lus, mots entendus malgré soi, mots écoutés, mots écrits, mots envoyés, mots reçus, mots croisés et recroisés.

Menacé, le Minotaure de l’hyperactivité renâcle, exige encore plus de mots, des podcasts inachevés sur des sujets de plus en plus tragiques, tortueux, des livres entamés tous en même temps, des débuts de films, d’articles. Comment m’imposer une pause ? Je ne mange pas de KitKat (ha, ha, émoji qui se marre avec des rides, émoji qui lève les yeux au ciel), comment court-circuiter la tempête de mots dans la tête ? Comment défricher le chemin vers l’œil du cyclone ?

Il me faudrait un balai, une faux, un miroir.

Géants – Saint-Nicolas

Ce miroir qui introduit l’interstice pour prendre de la distance, le pas de côté, l’interprétation plus libre, plus neutre. Que dirais-je à quelqu’une qui suffoque de la logorrhée d’un ouragan intérieur ? Je lui dirais d’abord donc de fermer les yeux et de sentir par les autres sens, et ensuite : regarde. Regarde, prends conscience de tes gestes, interviens pour les changer. Renonce.

Ma conversion vers le féminisme m’instruit : pour identifier là où le patriarcat coince (euh, partout), tendons un miroir. Si à la place de cette femme se tenait un homme, comment son vécu serait-il entendu ? Si les bébés poussaient dans le ventre des hommes, le droit à l’avortement serait-il remis en question ?

Vous entendez la réaction vous aussi : « M’enfin, mais ce sont pas des pisseuses qui vont m’expliquer quoi faire de mon ventre ? » La version avec merdeuses existe aussi. Comme l’employé de la Banque Postale entendu ce matin en allant poster un cadeau pour l’Allemagne, un livre et des gaufres à la cassonade. À une dame entre deux âges, inquiète, qui lui demandait de « ne pas la faire attendre huit jours », il a répondu fermement : « Vous me faites plaisir, vous vous asseyez là. » Occupée au guichet à encourager trois postiers à plier ma boîte en carton neuve et récalcitrante, et à apprécier le service, je n’ai rien vu. J’ai cependant senti l’inflexion qui appuie d’autorité sur l’épaule, le regard qui transperce. Aucun client ou employé n’a réagi. L’habitude, l’indifférence, la sidération nous musellent, moi la première. Quand je sors de mon déni, j’ai envie de hurler : « Mais je rêve ! Il a osé s’adresser de façon aussi infantilisante et méprisante à quelqu’un ? A-t-il oublié qui était la cliente ? » Personne ne lui a tendu le miroir de la remise en question. Comment aurait-il réagi, lui, si quelqu’un lui avait parlé sur ce ton ?

Je me sens lâche mais la cruauté entendue me fait craindre cet homme.

Allez, regarde, regarde sans baisser les yeux.

Sans mots.

Avec des lunettes.

Sans jugement.

Essaie de voir sans te perdre dans l’illusion de l’image, du selfie avec filtres. Accepte une vérité qui dérange, mais vivante, susceptible de changer avec le temps, la lumière, d’offrir la liberté de se réinventer.

Je me suis perdue dans le labyrinthe des reflets des miroirs. Je voudrais revenir aux cascades de mots qui me tombent sur la tête et dont je cherche à m’échapper. Je cherche une grotte, une caverne sans miroir, sans cours de philo de terminale, sans ombres sur le mur ni allégories. Je cherche l’espace, celui de la barre centrale de mon clavier                   voilà je me suis offert une pause, comme en musique, je la partage avec vous                    une autre pour bien apprécier le silence, comme en musique, comme dans la vie, comme entre les trilles du merle et les deux chauffards sur la route qui pensent que freiner est humiliant, comme se mettre à la place des autres.

Un interstice pour l’empathie.

La voilà mon allégorie du miroir, ma vérité : se mettre à la place des autres. Tout simplement. C’est simple et c’est impossible. Le moi enfle et occupe tout l’espace comme un gaz, et éteint le regard sans fermer les yeux. Je refuse de me mettre à la place de l’autre.

Écrire « je » est une figure de style. Personnellement j’ai le problème inverse : ne pas me laisser dévorer par une empathie réflexe. Je développe peu à peu le regard de côté pour (me) poser des limites.

La vie fonce à la vitesse de la lumière sur mon téléphone. Les mots s’empilent dans mes oreilles, mon ventre et mes doigts. Les mots éclatent, mines antipersonnel personnelles, transportables, transportées, emportées, empotées, rempotées. Et ils tournent sur eux même comme un chat sur un coussin sans jamais attraper sa queue et je jette une poignée de sable au milieu des mots pour gripper les rouages de leurs enchaînements, les mots qui tournent, tournent, tournent, s’envolent comme un manège à balançoires. Et leurs chaînes s’emmêlent et craquent et explosent.

Rein à démêler. Rien. Le vent m’a emportée.

Soudain, la paix que l’on reconnaît à son silence.

Elle était là, tout le temps en deçà des mots, au-delà dans cette ellipse infinie autour d’un monde trop bavard pour être heureux. Un monde qui s’écoute parler.

Soudain j’ai envie de monter sur une haute montagne avec un porte-voix et de hurler : LA FERME !

Quand enfin le froissement des feuilles d’arbres dans le vent, les murmures des ruisseaux et les grondements de la mer se feront à nouveau entendre, comme le vrombissement de l’abeille et les murmurations d’étourneaux, alors nous pourrons écouter les enfants et nos pensées. Voilà où j’en arrive avec mes allégories de miroirs, à envoyer tous les adultes au piquet et à les priver de Black Friday.

Ne reviendront que ceux d’entre nous qui auront appris à ralentir. Qui auront accepté l’importance de s’arrêter devant une statue grandeur nature vers laquelle il faut pourtant lever les yeux, une femme muette, vulnérable mais éternelle si personne ne lui tape dessus, de se baisser pour lire sa légende, regretter en soupirant que ce soit, encore et toujours dans les œuvres du XIX dans les musées, l’œuvre d’un homme, alors nous reviendrons jouer à la vie parmi les humains. Un homme qui a représenté sa maîtresse Juliette Drouet. Tiens, tiens, je connais ce nom associé à celui de Victor Hugo. J’ai appris récemment dans un roman graphique que Zola avait aussi adossé sa création à des épaules féminines (quatre). Comme Einstein, comme tant d’autres mâles. Des épaules sur lesquelles on s’appuie, puis on appuie du regard, de la main et que l’on gomme.

Un autre week-end d’automne, j’ai entraîné des amis allemands à l’exposition au Musée d’Orsay Eblouir Paris. Décidément, les effets d’optique, les éclats d’illusions, et les miroirs se télescopent. Le dessin est un langage et les peintures de John Singer Sargent racontent une histoire, les portraits émeuvent, bouleversent, les visages et leurs mains, le naturel du mouvement, la texture de la peau, la vie des regards. C’est un de mes peintres chéris (voir article En passant). Une reproduction de son tableau où deux petites filles éclairent des lanternes dans un champ de fleurs veille sur mon bureau. J’apprends dans le documentaire d’Arte que certaines personnes redoutaient de poser pour Sargent, par crainte de ce que l’artiste allait découvrir en eux. Sans un mot. Juste un échange muet, un regard plongé dans un autre, traduit en couleurs avec des pinceaux.

Les Narcisse qui ont pris le monde en otage sont comme ces vieilles coquettes, mais ils ont piétiné le miroir. Ils se mirent dans les tessons de leurs peuples brisés. Comme celle d’un gosse de trois ans, leur toute-puissance se mesure à l’aune de la destruction causée. Leurs mains brandissent la marionnette-illusion de leur jeunesse. Elles s’agitent, tirent les ficelles du mensonge déguisé avec les habits volés à la Vérité qu’il contraint à rester au fonds du puits. Les tyrans espèrent ainsi échapper à la faux tapie dans l’ombre du pouvoir, auquel ils se cramponnent par tous moyens plus ou moins légaux. Leurs œillères en toc dissimulent pantoufles à carreaux et déambulateur qui patientent. L’éternité s’achète par l’éblouissement de son reflet dans la mare.

Même pas cap’ de se regarder dans les yeux, comme Rim Battal dans son roman Je me regarderai dans les yeux que j’ai beaucoup aimé. L’autrice marocaine conte la violence subie de la part de son entourage pour la faire rester vierge jusqu’au mariage, et l’obliger à le prouver à la Terre entière. Le patriarcat dans toute son horreur, car assimilé par les femmes. Parce qu’elle a de l’honneur, qu’elle assume ses choix et son humanité, elle peut se regarder dans les yeux, contrairement à tous ceux qui la violentent. Mais quel combat pour arracher sa liberté !

L’humanité ne serait-elle pas la seule qui pourrait échapper au balai du Temps ? Elle a enfilé des baskets en réalité augmentée qui courent vite, elle rajeunit régulièrement, à détruire ses avancées démocratiques et sociales. Elle trébuche et repart en arrière, se glisse entre les miroirs, et les livres d’histoire sans les ouvrir. L’humanité aussi refuse les pantoufles qui seules, pourtant, par leur sagesse vénérable, pourraient la sauver. Elle feint des pertes de mémoire, choisit de retomber en enfance, une enfance avant les mots, et refuse les témoignages, comme d’autres le miroir. Par déni de la faux, elle lui tend son cou.

En chemin pour mon cours de dessin du mardi soir, j’écoutais Fabrice Drouelle conter la vie de Paul Deschanel et sa rivalité avec Georges Clémenceau. En 1894, le Tigre empêtré dans le scandale du canal de Panama et accusé de corruption attaque ses détracteurs sur l’air bien connu du « tu l’as dit c’est toi qui l’es ». Il traite Deschanel de menteur et de lâche. Le différend entre les deux parlementaires se règle, comme c’était de mise à l’époque entre personnes publiques, par… un duel à l’épée. Deschanel s’en sort avec les honneurs et une estafilade.

Je me mets à rêver. Ah, si cette tradition pouvait être réinstaurée ! D’abord, les rivalités resteraient au niveau des individus, l’entraînement sportif profiterait à la santé publique et la sélection naturelle, injuste certes, réduirait la quantité d’egos surdimensionnés au mètre carré.

Sans rire on a dit

Et si on inventait un duel pacifique, un duel au miroir ? Oser se regarder dans les yeux, oui avec des lunettes si elles sont nécessaires ? Mais ces Narcisse pervers seraient bien capables de le réussir. Peut-être un duel au regard. Regarder quelqu’un de vulnérable dans les yeux, sans détourner les siens, une femme âgée, une personne handicapée, pour échapper au concours de celui qui pisse le plus loin avec un mâle. Un duel du genre « je te tiens, tu me tiens par la barbichette », mais sans contact, sans rien, sans intermédiaire, juste plonger dans le regard de l’autre et, sans s’échapper par des rires gênés et idiots, le laisser contempler la profondeur du gouffre.

Il faudrait les contenir derrière des barreaux, comme Hannibal Lecter. La confrontation à l’honnêteté avec eux-mêmes risque de provoquer une éruption de violence.

La vérité est dans l’intimité, l’âme à nue. Elle effraie.

Au cours de dessin donc, après les explications sur la perspective à trois points de fuite et le traçage de magnifiques boîtes dans l’espace, le professeur a introduit la leçon sur les portraits en nous jetant dans le grand bain du modèle vivant. Sans aucune consigne, il nous a demandé de nous dessiner les uns les autres. Pendant un quart d’heure, je me suis donc trouvée dans la position de l’observée, avant de me lancer dans le dessin du visage en face de moi.

Malgré cette confrontation à une vulnérabilité au carré, je persévérerai et jouerai le jeu. Je désire apprendre à mieux raconter des histoires par le dessin. L’humain me passionne. Je l’explore avec des mots et, pour les jours où une tempête intérieure se lève, je veux aussi pouvoir le faire sans mots.

Pour vous remercier d’avoir lu jusqu’au bout ce long article avec lequel je lutte depuis une semaine, voici le vestiaire délicat en porcelaine papier de Violaine Ulmer, coup de cœur du Musée de La Piscine.

Au nom de la mère, de la fille et des saines d’esprit — parfois

Visiter l’expo Colette à la BnF malgré l’escalier

Ah, donne-moi la main ma fille, là, sinon…

Sinon je ne descends pas.

Les architectes contemporains oublient en concevant leurs plans, les handicapés du vide, les terrorisés de la perspective verticale. L’inclusivité s’arrête aux portes d’un ascenseur aux parois transparentes que j’imagine perçant le ciel au bout d’une tige, comme celui de Jacques Prévert dans Le roi et l’oiseau. Je vis mal les traversées des gares de nouvelle génération et déjà anciennes, Lille Europe et Valence TGV, ou celle très récente, d’Oullins centre sur la ligne B du métro lyonnais. Plus la plongée fait grandir sous moi un vide apparent, plus je réclame des œillères et colle mes pas du côté des escalators qui longe un mur. La tragédie, c’est l’escalator sans mur, grimpant entre deux vides, l’escalier en métal, sans contremarche, comme celui de la sortie de l’Opéra de Lyon (merci au bras de mon cousin après le concert de piano), c’est la passerelle aérienne pour rejoindre une sortie arrière de la gare de Lille Europe, encore, ou celle du musée d’Orsay pour rejoindre l’ours de Pompon. Allongée sur le dos sur un tapis dans la pièce cathédrale d’une MJC pour mon cours de Pilates, je me demande en observant les lignes de fuite des poutres pourquoi, dirigé vers le haut, le dénivelé ne produit pas de vertige.

Elle rit, ma fille et me tend son bras. Je m’accroche comme ma grand-mère le faisait au mien autrefois. C’est moi qui riais alors.

-Imagine que c’est un escalier normal, comme à la maison, juste plus long.

Oui, mais là, en plus, ses marches sont peu profondes, mais là, en moins, il n’y a pas de contremarche. Même à la descente, le vide invisible entre mes pieds m’oppresse, comme le gouffre de la haute mer sous le pont du bateau si j’ai la témérité d’y penser.

Funambule récalcitrante, je reste vers le milieu des marches, calée contre ma fille. La rampe frôle de trop près le précipice : je ne la touche pas. Si j’étais venue seule, aurais-je réussi à atteindre mon but, malgré ma motivation, paralysée entre ascenseur de verre et escaliers vertigineux ?

Oublier pour un temps que ce trajet m’attend au retour, et qu’en montant le regard, au niveau des meurtrières horizontales entre les marches, plongera au-delà de ces barres de métal qui soutiennent nos corps. Enfin mettre pied à terre et sentir son corps se détendre… avant de se ressaisir : cet « en bas » où je viens d’atterrir est aussi un « en haut ». Les immeubles modernes prolongent en sous-sol leurs étages troglodytes, éclairés par un jardin-puits de lumière, grâce à une paroi de verre. Là encore, marcher en italique, frôler le mur. Se promettre en récompense un thé Earl Grey brûlant et un cookie au chocolat. Ceux achetés la veille nous attendent dans un sachet de papier kraft taché de beurre.

Lors d’une ascension au Centre Pompidou par les escalators extérieurs, où, enfin arrivée sous les plafonds trop hauts, les lumières trop éclatantes, face à des ascenseurs bondés, je m’étais sentie vraiment mal à l’aise, paralysée par l’idée de devoir redescendre par là où je venais de monter. Fermer les yeux est impossible sous peine de chavirer. Malgré mes efforts pour m’éloigner d’une scène de détresse dont je crains qu’elle soit contagieuse, j’entends une gardienne du musée rassurer une jeune femme en pleurs. Elle porte ses mains au visage pour dissimuler le vide imminent et son désarroi, comme si les émotions étaient honteuses, pour cacher l’impasse dans laquelle son ascension l’a placée.

– C’est normal, ça arrive souvent, mademoiselle.

Ça arrive souvent, mais le retour d’expérience, sans doute sujet au vertige lui aussi, reste planqué, tétanisé, dans un fond de couloir tout en haut sans pouvoir rejoindre les cabinets d’architecte.

Mon pompon personnel, je l’attribue aux concepteurs de l’hôpital Saint-Joseph et Saint-Luc à Lyon sur les quais du Rhône. La passerelle qui enjambe le mini jardin-puits de lumière pour les étages inférieurs est en verre translucide. Je vous laisse imaginer les chorégraphies improvisées des visiteurs, blessés et malades par temps humide. Je me revois, un début décembre neigeux, à quelques jours de donner naissance à la fille qui me donne aujourd’hui le bras pour mes vias ferratas citadines, aller consulter pour une brûlure sérieuse au pouce causée par une éruption de cire à épiler. Accrochée des deux mains à la rambarde, je tâchais d’éviter un vol plané de dessin animé.

Les marches de métal ajouré, les surfaces glissantes, les rambardes de verre avec vue imprenable sur le centre de la Terre sont des voies d’expulsion du manège de la société. Comme tant d’autres, elles propulsent via des voies de garage, vers la province de la vie.

Dans ce labyrinthe, me voilà égarée.

Retournons au bas de cet escalier majestueux au rabais, qui entraîne le visiteur dans le ventre de la Bibliothèque nationale de France. Les fonds de livres et de manuscrits s’empilent vers le ciel dans des tours sans fenêtre, dont il a fallu occulter, de l’intérieur, la transparence pour disposer de murs où placer des étagères et protéger les documents anciens. Les espaces de consultation des ouvrages, de lecture, de travail sont confinés dans les sous-sols, et n’ont droit en guise de lumière naturelle qu’à un couloir de desserte à un côté vitré. Comprenne qui pourra.

C’est la BnF François Mitterrand, comme l’Opéra Bastille est une création de commande du cher monsieur, dont, à peine achevé, il a fallu protéger les parois de filets. Les dalles de verres menaçaient d’assommer les passants. Des bureaux administratifs à la Guillotière connaissent le même sort. Que laisseront nos générations aux suivantes en matière d’architecture et d’urbanisme ?

Ma fille et moi passons ensuite des contrôles de sécurité dignes d’un aéroport avant de déposer nos manteaux dans un casier. Pendant qu’elle se colle à la composition d’un code sur un cadran, à quatre pattes sur la moquette, je lui explique comment, lorsque mon fameux livre sera enfin édité, un exemplaire sera envoyé ici. Puis nous rejoignons la guide et un groupe dont je prends conscience en l’écrivant, qu’il est exclusivement féminin, pour une visite de l’exposition Les mondes de Colette.

En septembre, lorsque j’avais découvert qu’une exposition sur Colette allait être organisée à la BnF, je guettais l’occasion d’y aller. La voilà, cette occasion, lors du bref passage à Paris de ma fille, en année de césure après le bac, entre une mission d’enseignement bénévole de l’anglais dans une école de la campagne cambodgienne, et un stage près de Hambourg. Elle n’a pas souhaité descendre à Lyon. Pas le temps, des amis à voir à Paris… Sa mère est donc montée avec une grosse valise remplie de pulls, de pyjamas en pilou et de chaussettes en laine, deux tickets pour la BnF en poche, avant de redescendre avec des T-shirts imbibés d’humidité tropicale et des pantalons légers tachés de terre rouge, et sans casser les deux coquilles géantes d’escargots d’eau douce ni écraser la canette de bière vide. Ouf !

Voilà donc le moment de faire découvrir à ma fille cette auteure que je vénère.

Dans le métro, je lui avais conté nos aventures depuis son départ à Siem Réap, en particulier notre randonnée itinérante dans les Baronnies et ma rencontre avec le moulin de Jean Giono.

-C’est qui, Giono ?

Aïe, aïe, aïe. Faute grave de maman à corriger sans délai. Explications passionnées. Ordonnance de textes à lire au plus tôt. Et, un rappel personnel à éviter la récidive avec d’autres auteurs chéris.

Faute d’avoir réussi jusqu’à présent à faire lire Colette à mes enfants, elle n’en connaît que les fenêtres de son appartement au Palais-Royal, le château de sa fille Colette de Jouvenel dans le village de Curemonte en Corrèze, et l’anecdote qui touche une de nos personnalités fétiches. En 1951, une Colette vieillissante, invalidée par la polyarthrite, cherche une comédienne pour incarner Gigi dans la mise en scène de sa pièce à Broadway. À Monte-Carlo, elle aperçoit une toute jeune Audrey Hepburn en tournage pour un film. « C’est elle, j’ai trouvé notre Gigi ». Et elle dédicacera une carte postale à Audrey Hepburn avec les mots délicieux, je cite de mémoire : « À Audrey Hepburn, un trésor que j’ai trouvé sur la plage. »

Pour tout le reste, l’œuvre et la vie extraordinaire de Colette, il me faut remplir les vides pour ma fille, et lui donner envie de la lire. Surtout que je lui sens une grande proximité d’âme, avec son bouillonnement créatif, sa passion des plantes et des animaux, son empathie et son sens de l’observation. L’exposition pourrait piquer sa curiosité, moi je suis impatiente de découvrir sur le fameux papier bleu et les cahiers d’écolière, les saints manuscrits.

La guide nous accueille, nous remet une oreillette pour mieux l’entendre, et nous invite à la suivre, sans nous appuyer aux vitrines sinon, ça sonne. Une visiteuse pose sans cesse des questions en hochant la tête d’un air pénétré. Je me mords les lèvres pour ne pas rire. Bien entendu, au bout de quelques minutes, mon regard croise celui de ma fille et nous tâchons d’étouffer nos gloussements peu charitables, car les questions sont pertinentes. Pendant l’exposé très intéressant, nous éviterons chacune le regard de l’autre le temps d’apprivoiser notre complicité retrouvée après son voyage.

En ce vendredi après-midi, l’exposition est calme, les photos et vitrines accessibles. Sans doute peu d‘étrangers viennent-ils ici, concentrés sur Mona Lisa et la librairie Shakespeare et Cie. Je n’apprends pas grand-chose sur la vie de Colette. En bonne fanatique, j’ai lu tout ce que je pouvais, j’achète, dès que je les croise, les rares textes encore inconnus. Je me retiens de compléter la présentation de la guide, pour ne pas la ramener comme la fayote de service à qui tout le monde a envie de ficher des claques. Je dévore avec appétit les manuscrits, observe l’écriture de Colette, ses D en un seul geste envolé comme un serpent dressé, comme ses 6, des photos annotées de sa main (« j’habite à cinq centimètres par là », sa carte de presse, sa boîte à maquillage rouge qui servira de modèle à celles qu’elle vendra dans son institut de beauté au 6 de la rue de Miromesnil, son costume de petit faune recréé avec des coupons de kimono japonais de l’époque.

Face au panneau de L’enfant et les sortilèges, ma fille soudain fait le rapprochement.

– Quoi, c’est elle qui a écrit ça ? Ce CD qui m’a traumatisée !

Oui c’est elle, le cauchemar si bien amplifié par la musique de Ravel, japonisante, presque dissonante, qui agace l’oreille comme le gosse irrite sa mère. L’horloge qui ne peut plus s’arrêter de sonner, le fauteuil, le chat, l’écureuil qui se vengent d’un petit monstre. Par fidélité au talent de l’autrice et du compositeur, je l’avais acheté à mes enfants, malgré mes souvenirs de jeunesse mitigés. Ils ne l’avaient écouté qu’une seule fois, avant de refuser même de regarder la couverture du livret qui les inquiétait. Ai-je transmis de bonne foi un traumatisme musical ? Ce monde onirique terrorisant semble plus adapté aux grands. Me vient l’envie d’écrire une version amendée, L’adulte et les sortilèges où les agresseurs de tout poil se retrouveront de la taille et de la compétence d’un haricot sec entre les mains de leurs proies…

J’apprends émerveillée que Colette utilisait des stylos plumes différents pour ses créations en fonction de leur genre (roman, essai, nouvelle) et qu’elle leur donnait des noms. Et que depuis janvier dernier, elle est tombée dans le domaine public : certains de ses manuscrits sont consultables en ligne sur le site Gallica de la BnF.

Une feuille de papier, un stylo, de l’encre ne sont rien sans la main, l’éclair de création, les heures de labeur qui y formeront des phrases. Un jour, les collectionneurs passionnés, les bibliothèques se les arrachent. Nos tapuscrits virtuels n’auront même pas la dignité de tomber en poussière. Les fonds de Gallica dans quelques dizaines d’années seront-ils exactement les mêmes qu’aujourd’hui, sans ajout, faute de support original ?

Je découvre l’anecdote selon laquelle les messieurs, clients et serveurs, se précipitaient au premier rang du caf’conc’ où Colette se produisait sur scène, car elle ne portait pas de culotte. Cela fait grincer des dents. Comme la signature de Willy sur les premières éditions des Claudine, et beaucoup trop des suivantes. Et résonne avec le génial Ainsi soit-elle de Benoîte Groult dans que j’ai lu avec avidité dans le train la veille.

Colette inventrice de l’autofiction, avec qui je me sens une si grande proximité d’âme, de vision du monde dévoré par les sens, avec qui je partage presque une date de naissance à cent ans près. Colette, mon gourou absolu des chemins de terre creux au parfum de violette.

Penchée au-dessus de ses pages d’écriture, j’espère la contamination du génie par contact rapproché avec l’œuvre originale, et l’amitié filiale par-dessus les années.

-Quoi ? Elle a eu une relation avec son beau-fils ? Et il n’avait que seize ans ? Mais c’est atroce !

Ma fille est choquée. L’outrage qu’elle ressent ne m’atteint pas.  Colette, je lui passe tout, et au fond de moi je pense même qu’il a eu de la chance le jeune Bertrand. À l’inverse, je juge sévèrement une starlette botoxée qui a enchaîné jadis un père et son fils, pourtant majeur. Le seul comportement qui me dérange en elle, c’est le désintérêt pour sa fille, que je plains de tout mon cœur. À Curemonte j’avais lu une citation de celle qui s’était illustrée dans la Résistance, et osait s’adonner à l’écriture dans l’ombre portée d’un monstre sacré : « Avoir une mère comme la mienne, il faut toute une vie pour s’en remettre. »

Je glane tous les livrets sur l’exposition et même le dépliant sur la maison de Saint-Sauveur-en-Puisaye, que je prononçais Saint-Sauveur-en-Puisaille quand j’étais gamine. À la boutique, j’achète des cartes postales, reproductions de photos, en noir et blanc bien sûr, et La chatte pour ma fille, comme introduction au monde de Colette. J’espère l’appâter par son amour des animaux. Pour moi je rachète Bella Vista, car la vieille édition de ma mère n’a pas, comme celle-là du Livre de poche, des nouvelles moins connues, et là, là, la citation que je cherche partout pour un livre en cours.

Tissu d’une robe de Sido

Arrêtée au passage des tourniquets par un ticket devenu muet, je laisse ma fille s’enfuir vers un rendez-vous. Je m’obstine à essayer de le faire parler ce morceau de papier augmenté. Rien. Je l’avais acheté la veille à la Gare de Lyon, par dépit, car ceux chargés sur mon téléphone étaient réservés aux bus et je n’avais pas envie de procéder à des achats en ligne, en sortant lunettes et carte bleue dans la foule. Le lendemain, il ne marchait plus. Je serre les dents avec l’envie de gueuler, car l’ironie m’étouffe : j’ai travaillé des années dans la billettique dans le transport. J’ai envie d’appeler une ancienne collègue aux compétences pointues pour lui dire : « tu te souviens, nos études sur le billet sans contact ? Ben ça déconne, hein ce support jetable ! C’est de l’arnaque. » La vendeuse au guichet me le confirmera : ça déconne, le bout de papier est muet. Et c’est de l’arnaque : je n’ai plus qu’à en acheter un autre et à faire le deuil des titres non consommés. Quand je pense, madame, que le grand argument de la mise en billettique, c’était la reconstitution possible des abonnements en cas de perte. Mais ne nous perdons pas dans les définitions du voyageur occasionnel sur un réseau dont il connaît mal les conditions d’utilisation. Lyon vient de passer en tarification alvéolaire sans en dire le nom, Londres est en tarification kilométrique, mes pieds me facturent à l’heure, et mon cerveau a renoncé à comprendre les tarifications des transports, et ce dans tous les pays. 

De retour au calme, avec une tasse de thé noir brûlant à la pêche (le seul que j’avais), après quelques bouchées d’un cookie rassis (et devait l’être déjà à l’achat la veille), j’écrirai une dédicace au livre pour ma fille, avant de le glisser dans son sac pour l’Allemagne. Voilà une lecture pour laquelle il a fallu vaincre un ticket de métro récalcitrant et franchir un escalier vertigineux. Merci bichette pour ton bras à la descente, je confie ta nouvelle aventure aux mots de Colette.

Et aussi, je vais acheter Ainsi soit-elle que j’avais emprunté à la médiathèque, un exemplaire que je barbouillerai de fluo et de traits de crayon enthousiastes, et placerai sur ma table de chevet.

Après Giono et Colette, voilà une autre lecture obligatoire ma chérie. C’est grâce à Benoîte Groult qui a présidé, dans les années 1980, la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers que je peux écrire que Colette est une grande autrice. C’est elle qui a publié pour la première fois en 1986, l’intégralité de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de 1791, rédigée par Olympe de Gouges, que tu m’as fait découvrir lorsque tu l’as étudiée pour le bac de français.

À la gare de Lyon, mon téléphone buggera au moment de la lecture de mon billet sur le tourniquet qui détectera, lui, les titres TCL et Navigo. J’aurais tant aimé vivre au temps de Colette, pour les fauvettes à tête noire dans les haies faufilées de renouée, un monde non surpeuplé, le temps de vivre avec les saisons, et l’accès au train ou au métro avec un petit morceau de papier, dont la valeur écrite dessus dans un langage accessible, ne s’effaçait pas selon les caprices de l’outil.

J’achète mes livres en librairie, mais parce que je passais devant, j’ai tenté l’achat d’Ainsi soit-elle et d’un roman graphique de Cati Baur à la FNAC. En accédant au rayon livres, les pancartes « Meilleures ventes » et « Dernières parutions » des têtes de gondole me soufflent que c’est peine perdue. Le libraire me le confirmera, après avoir vérifié dans sa tablette pour ces titres qu’il ne semble pas connaître : la qualité se commande. Je m’en occuperai donc ailleurs, avec d’autres livres de Benoîte Groult, car si sa voix et sa pétillance m’inspirent, elle écrit aussi bigrement bien.

Ma fille, pour dimanche, je t’ai envoyé tes billets de train SNCF et DB. Tiens-moi au courant du succès de tes correspondances à Mannheim et à Hambourg et au-delà. Tu vas vivre un sacré choc culturel et thermique entre la campagne tropicale cambodgienne où les habitants ont à peine de quoi manger, et une bourgade allemande cossue déjà en hiver. Seul le rythme du soleil sera peut-être le même. Il t’aidera à t’adapter.

Dans la vie, au moment des croisements et des choix, suis ton intuition, inspire-toi de ces grandes dames et d’autres femmes aux âmes fortes. Ne cours pas dans les escaliers, surtout si ta mère t’accompagne.

Merci pour votre lecture et votre fidélité.

Voici les actualités côté créations littéraires, garanties sans artifices, avec le plus d’intelligence, et d’intégrité possibles : le brouillon d’un nouveau livre s’achève, d’autres sont en gestation. Je viens d’envoyer mon premier manuscrit à des éditeurs sélectionnés. Comment les convaincre de l’ouvrir ?

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Cœur avec les doigts – c’est la mode chez les djeunes.

Le chant de l’eau

4 jours de randonnée itinérante dans les Baronnies

L’urgence d’écrire me pousse à mon bureau à peine le lave-linge lancé, le cinquième en deux jours. Je replie les volets métalliques, fermés sur notre absence, le plus discrètement possible. Ma benjamine profite enfin de grasses matinées pendant ses vacances. Par la fenêtre ouverte, un chien aboie, des oiseaux pépient dans la haie. Le froid me poussera à la refermer. Le maëlstrom d’émotions positives de la dernière semaine m’a chahutée. J’ai hâte de mieux les comprendre et de vous raconter.

Au début des vacances de la Toussaint, des retrouvailles familiales nous ont emmenés jusqu’en Avignon, où les fous rires, des recettes oubliées et des maisons d’autrefois revues depuis la rue et les bords du Rhône ont ressuscité un instant nos disparus. Tous les cousins ont joué le jeu de la surprise pour célébrer les quatre-vingts ans de notre patriarche, qui lui-même a fait semblant d’ignorer ce qui se tramait. Il n’a pas été simple de l’attirer dans notre guet-apens ! L’excuse invoquée (aider à repeindre le banc du cimetière) ne l’a pas inspiré. Alors mon frère lui a imposé d’être le samedi 18 octobre à Avignon. Avec sa famille, il s’est dépêché, comme nous tous, de le devancer. Ça a marché. Il y était. Comme quoi, être direct parfois suffit.

Nous avons profité de notre descente vers la Provence pour organiser des vacances dans les Baronnies. Cette contrée plusieurs fois traversée avec éblouissement, mais jamais explorée, nous allions apprendre à la connaître grâce à quatre jours de randonnée itinérante. Je rêvais de découvrir ce coin de haute Provence et basses Alpes, sauvage, vivant et pourtant désert. Depuis la naissance de mes enfants, je rêvais de repartir à l’aventure, un pied devant l’autre, avec pour seuls véhicules mes chaussures de marche et mon sac à dos, seuls repères les deux traits rouges et blancs sur les rochers et les troncs d’arbres, quelques cairns, des panneaux jaunes, l’heure du carré de chocolat aux amandes et la perspective d’une douche chaude.

La marche au long cours est une passion dont les contraintes familiales et mon corps m’avaient privée depuis trop longtemps. Au mal au dos cadeau de mes grossesses, que je rééduque depuis plusieurs années, s’est ajouté au printemps dernier un sale covid à rallonge. Mais là, encouragée par mon kiné, j’ai décidé de m’autoriser à suivre mon envie.

Les pas dans les cailloux, sur les tapis d’aiguilles de pin, de feuilles brunes de hêtres, dans le parfum des buis, des genêts ou du thym, épurent les sensations et libèrent les pensées. Les deux premiers soirs, j’ai noirci avec bonheur des pages et des pages en arrivant à l’étape, puis l’épuisement physique a eu raison des séances d’écriture. J’avais mal partout (sauf au dos !). De retour à Lyon, j’ai griffonné des mots repères pour activer mes souvenirs au moment de les consigner ici. Me voilà devant cette page blanche virtuelle, empêtrée dans des émotions tempétueuses, comme les torrents aux gués noyés qui nous ont posé des casse-tête pour les traverser. Le carnet reste fermé sur le bureau. Le brouhaha intérieur me confisque le bout par lequel je pourrais attraper ce récit.

Soit, récit, jouons à cache-cache. Toi que j’ai construit pierre à pierre sur des kilomètres escarpés. Si tu veux bien, partons du sac à dos.

Il m’a été prêté par une amie (merci C.). J’y ai fourré une trousse de premiers secours, le nécessaire de toilette dans un sac plastique (un fond de shampooing, un pain de savon coupé en deux, dans un sachet, des brosses à dents et un tube de dentifrice entamé, un flacon de crème, un déodorant minuscule), quelques sous-vêtements, chaussettes et T-shirts à manches longues, un deuxième pull et un foulard, un deuxième pantalon, un pyjama, une cape de pluie. Un rouleau de PQ, un gel désinfectant, des lunettes de soleil, un cahier et un stylo, un carnet à dessin et un crayon à papier dont la mine me piquait le dos à un moment que j’ai cassée avec une pierre, le chargeur de mon téléphone. Dans un sachet, le fond de tiroir de barres de céréales, y compris des Corny de Mayence à la DLCR 2023, des pommes, le pique-nique du jour, une gourde.

C’est tout.

Et ce dénuement est immense.

Le matin du départ, remplir ce sac de l’essentiel en renonçant aux chaussettes ou T-shirts, qui en temps normal n’auraient pas été superflus, était une joie absolue. Pourtant, par la fenêtre de la douillette chambre d’hôtes Le Cheval Blanc, le brouillard bouchait la nuit. Après le copieux petit-déjeuner de Françoise, j’allais me retrouver martelée de pluie, fouettée par la tempête annoncée, je savais d’expérience que mon poncho allait se déchirer, malmené par les branches alourdies d’eau, contraint par les tiraillements pour enfiler le capuchon et mes gestes impatients avec les emballages. Je prévoyais de manger debout, en frissonnant, je ne donnais pas cher de l’étanchéité de mon nouveau pantalon, annoncé comme partiellement déperlant, et de celle de mes chaussures, et pourtant j’avais hâte de partir. L’aventure tenait dans ces quelques kilos emballés de toile turquoise et le double nœud de mes lacets.

Françoise a la gentillesse de garder notre voiture dans son jardin et nous conduit au centre de Serres. L’impatience est contagieuse. Là au seuil de notre chemin, au pied de la colline, nous nous photographions tous les trois, radieux. Voilà des semaines que nous en parlions mon mari et moi à mots couverts, car ma fille souhaitait garder la surprise de la destination. Elle a juste su l’essentiel : elle allait marcher et pour la première fois de sa vie porter un vrai sac à dos en montagne. Elle a donc pu essayer les équipements indispensables, au Décathlon de Lyon et la veille à celui de Sisteron, parce que bien sûr, on avait oublié un poncho sur la chaise de l’entrée. La météo s’assombrissant d’heure en heure, nous nous sommes offerts des pantalons plus sérieux. Et en avons profité entre deux rideaux de pluie, pour saluer Mathilde, mon interlocutrice de l’office du tourisme, qui savait ce qui nous attendait.

C’est maintenant ! C’est parti ! L’aventure est au coin de la rue, de cette calade en pavés. Après la chapelle du haut de Serres, la liberté s’appelle sentier en lacets dans la brume, à travers un désert de garrigue et de forêts, dans cette végétation qui mélange Provence et montagne, lavande et hêtres, thym et genêts et serpolet. Les buis à cette altitude sont superbes, luisants de pluie, épargnés par la pyrale que nous retrouverons en fin de parcours, dans un pays plus chaud.

Après quelques kilomètres et plusieurs centaines de mètres de dénivelé, nous calons notre rythme sur notre respiration, comprenons comment, et surtout quand, empiler les couches de vêtements, la fréquence idéale des pauses pour se désaltérer et croquer quelques fruits secs. Côté orientation, rien de plus facile : suivre les panneaux et s’en remettre pour le contrôle à celui qui porte les cartes. Emoji clin d’œil.

Grimper dans la brume, entre des genêts étoilés d’argent par les araignées mouillées, s’extasier lorsque les nuages se déchirent et laissent apercevoir les sommets environnants et des traces de neige fraîche dans le massif des Écrins. Suivre des crottes de renard, mettre la main dedans par inadvertance en escaladant. S’enivrer des parfums de buis et de pins, de terre mouillée, d’humus et se réjouir de trouver une pierre presque sèche sur laquelle se poser pour pique-niquer. Marcher sur une noix fraîche et la croquer. Ramasser une bouteille d’eau vide pour la jeter dans une poubelle. Enfiler son poncho encore intact lorsque la pluie tambourine. Constater que les patous ne sautent pas par-dessus le filet qui encercle leurs troupeaux, que les bêtes en liberté (et donc leurs patous) sont descendues des alpages, que les pieds restent au sec. La joie est simple.

Notre itinéraire déserte la civilisation et nous emmène d’oasis de pierre en oasis de pierre, où nous dormons au chaud, nous restaurons de plats gourmands et échangeons avec nos hôtes.

Le corps subit, encaisse et se renforce. Un horizon toujours neuf et le chant de l’eau nous accompagnent et nous restaurent. Dans ces contrées arides que l’automne désaltère, le grondement du torrent en fond de vallée nous condamne à la recherche de passages étroits pour les traverser en sautant ou à quitter nos chaussures. Les ruisseaux chantonnent, le fil d’eau de source murmure. La pluie métronome orchestre ce monde aquatique, la pluie sur nos habits, la pluie sur nos têtes, la pluie dans les flaques. Le pantalon déperlant sèche vite, le T-shirt en coton non, quelle plaie ce T-shirt trempé de transpiration qui colle et refroidit au déjeuner. Je me promets au retour d’investir dans des sous-vêtements modernes. Soudain, la pluie s’envole vers d’autres sommets, un rayon de soleil perce les nuages, réchauffe la poitrine, illumine d’or les forêts, rassure. La descente dans les rochers sera moins dangereuse.

La tempête Benjamin fouette la France, nous nous en apercevons à peine. Juste une rafale foudroyante, un rideau de pluie et des coups de tonnerre au lever dans le gîte d’étape de Praboyer, dans un vallon perdu où notre téléphone ne capte pas, sans wifi. Avant de nous donner la météo, Claire nous demande si nous souhaitons la connaître. Tant pis, tant mieux, nous n’avons pas le choix, et c’est merveilleux cette absence de choix.

Si nous randonnions en étoile, nous aurions au moins attendu que les éléments se calment. Là, non. Nous avons une étape à avaler, un but à atteindre dans l’après-midi. Aucun de nous trois n’a envie de baisser les bras et poser le sac. Non. Pourtant mon pantalon est déjà trempé alors que je dis au revoir à Claire devant le gîte. Notre hôte du soir me contactera par texto pour avoir la confirmation de notre passage. Oui, nous sommes bien partis malgré la météo et nous arriverons bientôt. (Enfin un peu plus tard, car les durées indiquées sur les panneaux sont optimistes par rapport à notre rythme.)

Nous descendons à un village endormi et remontons dans une forêt détrempée. Puis au col des pins, magie des cieux et des expositions, nous basculons sur l’adret, où nous nous asseyons un instant au soleil, dans une herbe presque sèche. Deux descentes très pentues dans des rochers et des cailloux glissants, lits de torrent épisodique, un long sentier étroit en balcon dans les pierriers se font au sec. Heureusement. Je cueillerai, jamais plus d’une ou deux branches par touffe, jamais avec la racine, des brins de thym dont je parfume la poche de ma polaire et mes doigts. Ils soigneront nos rhumes cet hiver. Dans un vallon perdu, le long d’un champ, une haie de cognassiers oubliée sème des fruits dorés sur la route forestière. Nous en ramassons quelques-uns dans l’herbe et la boue, les moins piquetés de vers, histoire de charger un peu plus le sac de mon mari. Je les ai fait cuire hier. J’aime tant le parfum du coing. J’en ferai de la gelée et de la pâte de fruits ce soir.

Cette aventure minuscule célèbre des retrouvailles avec mon corps. Oui, je peux lui faire confiance pour repartir sur les chemins en itinérance. Aucun record personnel ni en distance ni en dénivelé, juste la découverte de sensations nouvelles dans un corps abîmé par les grossesses et l’empilement des jours, l’apprentissage d’une nouvelle confiance.

Le dernier jour, les derniers kilomètres de montée nous achèvent ma fille et moi. Elle s’accroche et me devance. Oubliés le paysage et les photos, je reste concentrée sur mes pieds, les cailloux qui roulent, le prochain pas. Puis le prochain. Et le prochain. La main de mon mari qui tente d’éloigner mon renoncement. Je résiste à une furieuse envie de m’asseoir par terre pour ne plus bouger, comme les pauvres salamandres écrasées (mais pourquoi ? Il passe si peu de voitures sur les pistes forestières). Je m’imagine dans un film catastrophe en pleine ascension de l’Everest, m’effondrer avec un geste grandiloquent : laissez-moi, je vais mourir ici. Comme j’ai bien conscience que personne ne viendra me sauver de moi-même, je cède au réalisme et à l’orgueil. Nom de nom, je vais le tordre ce col. Mais pourquoi est-il si loin ?

Montée régulière, droite, sans lacets dont l’arrivée sans cesse s’échappe.

Une voiture, puis une autre, chargées de chasseurs en gilets orange fluo nous doublent. De quel droit ces types vont-ils abattre des animaux sauvages ? Ils ne leur appartiennent pas, ils sont à tout le monde. Pourquoi ce besoin de s’attribuer, ces passe-droits moraux ? Dans un réflexe spontané d’analyse sur l’espace flou de la frontière entre les libertés de chacun, la colère me rebooste.

Je m’accroche à mes bananes parce que bien sûr, nous voyageons avec des bananes, nous ne savons pas faire autrement. Des bananes séchées dans un sachet en papier. Et des bananes fraîches pour le dernier pique-nique, transportées à la main pour éviter de les écraser. Et je rumine et je ronchonne (in petto, pas assez de souffle pour discuter). Et mes questionnements s’éparpillent vers la chapelle du départ dans laquelle on n’a pu rentrer, car elle était fermée. Google Maps m’avait appris par inadvertance qu’elle était notée. Ainsi des visiteurs likent les lieux spirituels comme les coffee shops et laissent des commentaires. Sur le confort des chaises ? Les bouquets de fleurs ? La qualité du silence ?

Quand j’étais gamine, je ne comprenais pas ce qu’on me racontait au catéchisme. Je me concentrais sur mes crayons de couleur. Même si le sens du mot m’échappait, je vivais déjà ma spiritualité par une communion avide avec la nature, en branchant mes veines aux ruisseaux, mon cœur aux branches fouettées par le vent, et surtout, en m’assourdissant du silence des humains. Dehors donc. Et seule.

Pourtant, j’aime retrouver mes semblables le soir, en nombre limité, pour des échanges simples. À nos gîtes nous avons entendu des histoires merveilleuses.

À Sigottier, à La Ferme de la montagne, nous arrivons tôt, frissonnants, poussés par la pluie, et encombrés d’un chien du village en contrebas qui nous avait suivis. Pendant que Catherine cuisine, son mari nous conte la création de leur ferme de chèvres pour la laine, dans les années 1980. Je suis heureuse de l’écouter tout en le plaignant de devoir, encore une fois, répéter ses aventures pour distraire des touristes. Nos hôtes ont monté la filière de transformation du mohair et du cachemire jusqu’alors importés, en faisant venir des bêtes du Texas et d’Australie. Quelle surprise de découvrir que des chèvres vivantes prennent l’avion ! On a écouté les attaques des meutes de loups, découvert les bergers d’Anatolie, chiens géants embauchés pour protéger les moutons, méchants avec les randonneurs. Nous sommes soulagés d’apprendre qu’il ne devrait pas y en avoir sur notre parcours. Notre fille guettera les loups en espérant les croiser.

Au Gîte de Praboyer, chez Claire, nous en apprenons sur l’humain. Elle nous raconte la dame qui marche des mois avec un sac de cinq kilos, une seule tenue (un short) et le gars qui randonne quelques jours harnaché de vingt kilos. Elle évoque le monsieur qui étrenne sa retraite en partant de Hendaye vers Lille, car lui a-t-il confié, si d’autres vont vers Dieu, lui marche vers les hommes. Ça me plaît, ce chemin de Compostelle à rebours. SI j’en veux pour preuve ma tentative – unique – de courir en sens inverse des joggeurs autour du Parc de la Tête d’Or dans ma jeunesse, il a dû batailler pour avancer. Elle nous dit n’avoir que le meilleur des gens et nous l’explique : « Quand ils arrivent, ça fait déjà deux heures qu’ils rêvent du gîte. Du moment qu’on répond à leurs besoins fondamentaux, on a tout bon ». Pour nous, oui, elle avait tout bon. Des petits choux au fromage de chèvre et à l’ail des ours. Et même des BD d’Astérix.

Patricia nous raconte l’histoire de sa maison, Atypique Détour à Rosans, une ancienne caserne de gendarmes, qui a abrité cinq familles (avec à l’époque, comme dirait mon petit neveu de quatre ans pour évoquer tous les passés, une seule douche en sous-sol près de la cellule de dégrisement, pour tous). Elle a ensuite été rachetée par un laborantin originaire d’Europe de l’Est, passionné d’animaux mortels. Il rapportait serpents et araignées de leurs pays d’origine, les élevait pour en extraire le venin et en faire de la poudre envoyée aux États-Unis pour la confection d’antidotes. Le petit-déjeuner nous a été servi dans la pièce d’accueil du public (fusionnée avec les bureaux du chef et du sous-chef). Certaines portes et fenêtres et l’escalier sont d’origine, et la main qui glisse sur la rampe s’imagine emboîter le pas à un homme en uniforme. Dans quel contexte ? Les pieds cherchent les traces de ma mère petite fille qui a grandi dans d’autres casernes, dans les Bouches du Rhône. Sur la carte de France accrochée au mur où tous les visiteurs ont identifié leur ville d’origine, nous enfonçons une épingle au sud de Lyon.

Ma fille est surprise de traverser les jours en ne parlant qu’à ses parents, à nos hôtes du soir et du matin, et aux chiens croisés dans un hameau. Les montées l’éreintent, mais elle ne se plaint pas et son sourire trahit sa fierté, en se retournant sur la journée, de constater le chemin parcouru et d’avoir atteint un sommet facultatif. Maman, il faut être un peu différent pour vivre à la montagne, non ? Oui, heureusement. Notre périple a été organisé par une femme (et moi ;o)). Ce sont des femmes qui nous ont accueillis, nous ont raconté, nous ont ravitaillés. Merci à elles (et au mari de Catherine).

À l’arrivée à Rémuzat, après avoir observé les vautours dans la falaise au télescope, un taxi (payé au forfait) est venu nous chercher pour nous ramener à notre voiture. « Je fume la cigarette, et on y va. » Il conduit paisiblement, laisse doubler les excités du volant, nous laisse le temps d’admirer les gorges de la rivière et l’explosion de couleurs d’automne des forêts. Je le complimente sur les paysages. Il me répond qu’il est chauvin, mais que franchement les Hautes-Alpes sont le plus beau département. Avec n’importe qui d’autre, j’aurais ferraillé, brandissant mon Ardèche. Mais pas là. Je l’ai placé bien sûr, mon chauvinisme perso et accepté notre place ex aequo au sommet des beautés naturelles sauvages et à mon goût. Je l’ai questionné sur la signification de la place du Tricot, vue dans trois villages. Il ne savait pas, son patron, appelé exprès, non plus. Une dame de l’office du tourisme de Serres nous éclairera : c’était l’aire où se pratiquait un jeu similaire au jeu de paume. Exit l’image des joutes d’aiguilles et de pelotes sur des bancs de bois ! Heureusement que je n’ai pas demandé à Google, sinon ces échanges sympathiques n’auraient pas eu lieu (et les IA buggent volontiers sur le sujet de la toponymie régionale).

Le dernier soir, nous avons dormi au nord de Serres au Moulin du Paroy dans lequel étaient jadis broyés le petit épeautre et les noix. Une roue d’entraînement pour deux meules, un « moulin blanc », un « moulin noir », avec les mécanismes de bois parfaitement conservés. Cela aurait déjà suffi à nourrir ma curiosité, mais que vois-je au mur ? Des dédicaces de Jean Giono au meunier. Les maîtres des lieux François et Anja nous expliquent que Jean Giono a rencontré le meunier dans le train Manosque-Grenoble. Ce dernier lui a proposé de s’arrêter acheter sa farine chez lui lors de ses transhumances. L’écrivain venait donc se ravitailler dans ce moulin secret de fond de vallon, en farine blonde de petit épeautre. Au meunier au corps brisé par la guerre, il a donné sa canne qu’il utilisait plus par élégance que nécessité. Le petit-fils du meunier, à Marseille, a toujours la canne de Jean Giono, en bois au pommeau d’argent ciselé. Elle est en photo au mur. Et moi qui suis amoureuse de ses textes, de sa fusion sensuelle avec les terres sauvages de Haute-Provence, qui ressens une grande proximité avec sa vision du monde, j’en reste bouche bée.

Le grand monsieur Jean est venu là, là où je me tiens, dans ce lieu de communion avec la céréale locale, antique, autour du geste nourricier fondamental. Et tout s’emmêle. Les pieds paquets de Sisteron épicés juste comme il faut, comme ceux de ma grand-mère, mes courses d’enfant dans les collines, entourée de la famille à l’accent chantant retrouvée le week-end précédent, le contrecoup de la fin de mon aventure, le chapelet de rencontres, tant de pas, le fichu col inaccessible, les parfums moussus et le chant de l’eau, l’absence de mon aînée en voyage au bout du monde, les retrouvailles avec mon corps et les vraies richesses.

Ça me brasse, me chahute, me tourneboule. Soudain la digue cède. Je déborde comme les torrents sous la radée. Au petit-déjeuner, entre deux gorgées d’eau chaude (oui il n’y avait pas de déca), je croque un sablé aux amandes effilées et miel de lavande, et je ruisselle.

Je ne veux pas partir.

Je reviendrai. En train s’il le faut. Et puis d’abord, pourquoi il y a-t-il toujours un réseau ferroviaire dans les vallées perdues des Alpes et plus du tout en Ardèche ? Hein ? Depuis 1973, c’est le seul département de France sans train de voyageurs. Quels imbéciles à lunettes — comme l’écrit Giono — ont pris cette décision ?

L’été dernier lors de notre échappée au Pays basque, mon mari et moi nous étions promenés entre deux ondées. Nous avions croisé un pèlerin, sous sa cape de pluie déformée par le gros sac à dos, et je l’avais suivi un instant du regard, envieuse de sa liberté, de son chemin à venir. Nous étions retournés nous abriter dans notre voiture, au bord d’une petite route. La pluie s’est arrêtée, comme souvent au Pays basque, un jeune couple a garé son van près de nous, et en a tiré une table de camping. La femme a lavé une salade et sorti une bouteille de vin. Ils se sont assis contre leur véhicule pour casser la croûte. Je me suis toujours demandé pourquoi les gens choisissaient de manger au bord de la route, même petite. Je n’ai pas osé leur poser la question. Là encore, j’ai ressenti une pointe d’envie devant leur nomadisme présumé. Un passage de Voyage avec Charley de John Steinbeck lu à l’adolescence m’avait marqué : parti à l’aventure avec son mobil home et son chien, il rapporte qu’à chaque rencontre en route, son interlocuteur le regardait avec des étoiles dans les yeux.

Lors d’une époque difficile de ma vie, je suis partie marcher une semaine dans le désert de Mauritanie, seule avec un groupe d’inconnus. La mise en abyme de deux expériences spirituelles, le désert et la marche, m’avait éblouie, bouleversée, métamorphosée. J’en avais aussi été rassurée : dans la vie, je pourrai toujours me consoler en mettant un pied devant l’autre, loin du bruit du monde.

Je ne ferai sans doute jamais la Pacific Crest Trail comme Cheryl Strayed (cf. son récit Wild), ou Luke Healy (cf. sa bande dessinée Americana) ni la route de la soie comme Bernard Ollivier (cf. Longue marche que je n’ai pas encore lu) ou le sentier des Appalaches comme Bill Bryson (cf. Promenons-nous dans les bois que j’ai lu au moins cinq fois). Peut-être un jour partirai-je pour le tour des Cornouailles comme Raynor Winn dans Le chemin de sel. Une chose est sûre : nul besoin d’exploits pour se retrouver. Juste la joie de se mettre en chemin, que mon corps me permette de faire ce dont j’ai envie et que mon esprit me l’ait autorisé. Une liberté retrouvée.

J’ai introduit ce texte avec le contenu de mon sac à dos et me voilà à exprimer le sens de cette randonnée dans un paysage préservé des injonctions d’Instagram, empêtrée dans le paradoxe de partager mon expérience sans contribuer à le dénaturer. Nous n’avons croisé personne, à part les deux voitures de chasseurs à la fin, et une dame et sa fille au tout début, parties pour une boucle courte. Nous nous sommes délestés du chocolat et des pommes, de nos contraintes quotidiennes. J’ai ressuscité des envies enterrées et éveillé des idées.

Au retour, car il a bien fallu rentrer, sur le périphérique de Lyon, un chauffard m’a doublée à deux cents kilomètres heure, me faisant sursauter. La ville ne me réussit pas. J’ai rangé mes chaussures et vidé le sac que je rendrai bientôt. En mangeant la soupe de légumes rapportés des Hautes-Alpes, je réfléchis déjà au prochain chemin en feuilletant des guides glanés à l’office de tourisme. J’ai hâte d’aller me coucher pour attraper sur ma table de chevet, dans ma pharmacie de l’âme, entre mes livres d’urgence, Les vraies richesses de Jean Giono. Et en me réveillant, de courir à mon bureau pour vous raconter.

Merci à l’adorable Mathilde de l’office de tourisme de Sisteron-Buëch pour son aide précieuse dans l’organisation de notre randonnée.

#notunepub ;o)

En cadeau bonus,

  • De l’élégance à ras du sol

  • Et des messages pleins de sagesse

Mauvaise pioche

Colère enterrée, thé à la guimauve et lettres de jadis

Elle empoigne le manche en bois de la pioche et elle tape. La pioche tape, fend l’argile collante. Elle la soulève haut, la pioche touche le ciel. Elle l’abat sur un galet. Étincelle. Odeur de soufre. Griffure blanche sur la pierre. Recommencer. En haut, très haut. Ça cambre son dos. Elle aura mal demain, c’est sûr. Tant pis. L’anticipation de la douleur s’invite et elle repousse la pensée du dos du poignet, il laisse une trace de terre sèche sur son front.

Pioche en haut. Vlan. Pioche en bas. Coup. Avec violence. Avec le plus de force possible. La lame s’enfonce, le choc vibre dans ses dents, dans ses omoplates, dans le sommet de son crâne. La pioche voudrait hacher la colère. Pour l’instant, elle tue.

Elle pioche son éruption.

Voilà plusieurs semaines qu’elle enfle cette colère, tapie dans un recoin des jours, elle se fait la plus petite possible, pour se faire oublier. Mais comment oublier ce cœur qui tambourine plusieurs fois par jour à la porte de la conscience ? Eh, je te parle, tu m’écoutes ? Non, elle ne l’écoute pas.

À quatre pattes dans la terre, elle tape, racle pour déloger un galet, un autre. Puis elle se relève, retire un gant, s’essuie la main sur le jean dédié au jardin, déchiré dans l’entrejambes, boueux aux genoux, relève une mèche, renfile le gant. Essoufflée, elle attend quelques secondes debout que le métronome dans sa poitrine s’apaise, que la vague de la respiration lui rende ses forces, avant d’agripper à deux mains des pavés entassés le long du muret pour les jeter sur la bande terrassée.

Elle aussi, elle est terrassée par le volcan de colère qui l’a plaquée au sol, armée d’une pioche.

Encore, elle déterre des galets, les jette sur les bords de son chantier de poche. Elle se lève pour attraper des pavés et les jette à la place des galets. Des cubes râpeux remplacent des billes oblongues, lisses et irrégulières. Sa mâchoire lui fait mal. Elle desserre les dents exprès.

Elle compose, avec une énergie décuplée par cette envie d’en découdre, un opus qui se veut romain, et qui fait ce qu’il peut, là, à ras de terre, avec ses parallélépipèdes rectangles de différents formats. Comment éviter la monotonie, la symétrie ? Elle tâtonne avec son puzzle en 3D entre argile et galets, douleurs aux genoux et besoin de mordre. Une ombre s’approche, des mots lui tombent dessus. Elle les entend sans les écouter. Elle ne peut pas répondre, elle ne veut pas lâcher la bride à la colère. Elle sait combien elle risque de le regretter plus tard. Elle essaie d’être une grande fille, de ne rien dire à haute voix, mais tout écouter à l’intérieur, pour comprendre pourquoi cette colère a enflé autant, pourquoi elle ne l’a pas entendue avant.

Paf un coup. Paf un autre. Se baisser, se relever, le geste brutal et libérateur du terrassier. Pour poser les pavés démontés de l’ancienne terrasse, celle d’avant les travaux. Le sol n’est pas aplani, elle n’a pas les outils pour. Elle fait au mieux pour respecter un semblant de plan, sans niveau, pour éviter les accrocs dans le mikado de pavés. C’est de l’impro et c’est très bien comme ça. Ce sera mieux que ce passage dénudé qui devient boue glissante à la pluie et ce monticule de terre entreposé on ne sait plus pourquoi.

Un pavé après l’autre. Un coup après l’autre. Le feu du mouvement violent brûle. Il lacère le souffle. Elle se sent vivante.

La zone est délimitée tout entière, à vif sur les bords, pavée au milieu. Les coups s’espacent. Elle se lève, marche dessus pour éprouver le confort, la stabilité. Tapote avec la pioche, regrette de ne pas avoir de maillet assez gros. Enfonce du talon. Ça ne bouge pas. Sur le contour, elle tasse des seaux de galets et de la terre. Deux monticules parallèles longent le passage pavé. Elle y plante deux saponaires et un serpolet en attente, achetés la semaine précédente à Botanic, la veille du début de la période des promotions. Bien sûr. Arrose les jeunes plants dont elle espère des flaques roses au printemps et un sillage de thym au passage. Dans un autre coin du jardin, elle tire délicatement sur les feuilles de plants de violettes et de fraisiers des bois qui poussent à travers les graviers blancs. Elle les replante en bordure du nouveau chemin, en tassant la terre autour de leurs racines, et les prie, de ses doigts dénudés, de bien vouloir prendre.

Debout, les mains sur les hanches, entre de grandes inspirations, elle inspecte son travail. Elle est satisfaite de son œuvre de la fin de matinée.

Elle, c’est moi, les doigts endoloris par les coups ce sont les miens. La colère a laissé des traces dans mes os, les muscles du dos et le bord d’un ongle légèrement fendu malgré les gants. C’est rare que je mette des gants pour jardiner. Je suis quelqu’un de très peau à terre, les griffures sur mes mains en témoignent. Ce dimanche matin-là, j’ai senti qu’il était de mon intérêt de protéger mes extrémités.

La colère m’a aussi offert le remplissage d’un sac de linge à donner, le tri des livres sur le départ en fonction de leur destinataire et, donc, cette avancée notable en matière d’architecture paysagère. Avec en prime, une journée de silence. La colère physique, explosée par les coups de pioche, s’est retrouvée enterrée dans l’argile sous les pavés. La colère mentale, boudeuse, elle a eu besoin de plus de temps pour s’effilocher. Elle m’a guidée vers la médiathèque qui a la bonne idée d’être ouverte le dimanche.

Sous les étagères des biographies, j’ai griffonné des pages, des pages, encore des pages dans mon carnet vert aux bords dentelés, d’une écriture de plus en plus irrégulière qui s’est peu à peu affranchie des lignes. J’ai écrit un texte qui n’est pas cet article. Un texte qui évoque les causes de cette explosion intérieure, ce débordement. La lutte avec un monstre qui, même s’il ne me concerne pas directement, me dévore plusieurs fois par jour et par nuit depuis plusieurs années, et laisse peu de bande passante pour démêler les autres frustrations. Elles sont nombreuses et partent dans tous les sens. Les pires sont celles sur lesquelles on penserait avoir le contrôle.

Je vous les livre en vrac.

L’écoute d’une série de True crime sur la BBC. Parce que la journaliste avait fait une enquête respectable, semblait sérieuse et vendait bien sa sauce, je me suis laissé gaver d’une poignée d’idées sans intérêt diluée sur dix épisodes. Le harcèlement en ligne de la jeune femme a commencé lors de sa rencontre avec Kin et devinez quoi, spolier alert, c’était Kin tout le long — voilà, vous avez gagné du temps.

J’ai enchaîné, pour mes trajets et mes tâches ménagères, des introductions de podcast. Souvent, le début suffit, mais papillonner de sujet en sujet épuise et contribue à la déconcentration digitale. Un des podcasts, écouté lui en entier, sur les cathares, m’a inspiré un vœu. À l’instar de ces « hérétiques » du XIIIe siècle, des « purs » au sens étymologique, qui voulaient vivre leur foi et leur vie spirituelle sans l’entremise de l’Église qu’ils estimaient dévoyée, ne pourrions-nous pas exercer notre rôle de citoyen en court-circuitant les classes politiques désespérantes ? Hélas, en matière d’organisation sociétale, les cieux se sont écrasés et, faute d’au-delà, nous pataugeons tous dans la gadoue de l’ici-bas. Avec ou sans pioche.

Connecté, mon cerveau papillon m’agace et me déconnecte, c’est le paradoxe des écrans. Il me fait débuter plusieurs livres à la fois, alors que ce qui lui ferait du bien, ce serait de se blottir dans une seule histoire à la fois. Il le sait pourtant, le bougre ! Ces derniers jours, j’ai cumulé des bouquins sur des sujets difficiles qu’il serait préférable d’éparpiller entre d’autres, plus légers. Là, entre deux coups de pioche, j’ai décidé d’arrêter de lire le récit sur la nuit au mémorial de la prison de Montluc. Quand, en même temps, sur la table du séjour traîne le mémoire de Navalny que lit ma fille, ça donne des frissons et alimente la colère. Les fantômes des bourreaux frappent toujours.

Reprenons nos esprits en choisissant nos loisirs. Réapproprions-nous nos cervelles.

Remontons à vendredi en fin d’après-midi.

J’ébouillante la théière, décorée de fleurs naïves et qui verse mal, et y dépose une quantité improvisée de thé vert Earl Grey, acheté cet été. La bouilloire s’émeut puis s’arrête, je verse de l’eau frémissante sur les feuilles de thé et bats la décoction avec une cuillère. Un parfum de guimauve s’envole. Pourquoi ? Ai-je déjà mangé des guimauves à la bergamote ? Guimauve, loukoum… friandises cousines. À chacun sa madeleine. J’en verse dans deux tasses, monte la première à mon mari qui travaille à l’étage, et redescends m’asseoir sur le canapé. Je tends la main vers la table basse et bois une gorgée de thé fade et froid, le reste de celui de midi. La nouvelle tasse, chaude, de thé vert à la guimauve, est restée sur le plan de travail. Je le boirai dans une tasse finlandaise au motif de Marimekko offert par Susanne mon amie allemande d’enfance, blottie entre l’Histoire de ma vie de George Sand, le passionnant Lebensborn d’Isabelle Maroger, le glaçant (en raison du sujet) La nuit s’ajoute à la nuit d’Ananda Devi et un tote bag offert par une amie de Mainz. Un cocktail de souvenirs personnels, individuels et collectifs, de mémoires et secrets de famille. Pensées à rebours.

Et là je m’interromps, parce que, eh oui, j’ai une forte envie de descendre allumer la bouilloire. À tout de suite.

Les remontées (appréciez le jeu de mots vaseux, ça faisait longtemps — de rien) de souvenirs sont parfois ambiguës. Pour libérer l’accès à l’atelier, je me suis plongée quelques heures dans une caisse de papiers, lettres et cartes postales de ma jeunesse, remontée au mois de mai d’Ardèche. Je ne veux laisser de scories de ma vie à personne et me charge, en pointillés, de l’évacuation de mes débris. La séparation nécessitera peut-être plusieurs étapes. Avant de froisser, je relis.

Assise sur le sol du garage, porte ouverte sur le jardin, je déplie des lettres condamnées à l’ombre depuis plus de quarante ans. Certains correspondants étaient sortis de ma mémoire. Je retrouve le cahier à rayures blanc et noir dans lequel Susanne avait écrit son adresse à Cologne en août 1987 lors d’un Ferienlager (une colo) en Autriche. Toutes ses premières lettres sont là, en pile. Bonne pioche. Son écriture régulière n’a pas changé. Toujours férue de papier, elle décore notre frigo de cartes postales de New York, Bruges ou du Lubéron.

Que dire des autres lettres ? Mes lectures dans la lumière déclinante d’un début d’automne et un parfum de renfermé réveillent des morts et agitent les fantômes d’amitiés ou amours éteintes. Comme Aladin, frottant sa lampe, j’invoque mes génies. Tiens, je t’aimais bien, je t’avais oubliée, où es-tu ? Phil Collins s’époumone, oui pour ce voyage immobile, il faut une bande son des années 1980, et je classe : à droite, je garde, pour l’instant, à gauche, je jette.

Un sac poubelle partira au container, avec la fierté d’avoir pu évacuer des photos. Il me faut m’arrêter, accrochée aux rebords d’une faille de l’espace-temps dans laquelle mes fantômes m’ont attirée. Orphée des correspondances, comment me sauver sans me retourner ? Me voilà à nouveau gamine en Ardèche, étudiante à Lyon et puis… je disparais. Mon envol dans la vie active a réorienté mon courrier vers d’autres adresses, les nouvelles lettres ont fini dans d’autres boîtes. Je retrouve un dessin d’enfant offert par une petite poupée à couettes qui a aujourd’hui trente-cinq ans. L’atelier et le garage bruissent de voix oubliées à l’accent de Provence, de mots réveillés, tus, de silences et de questions.

« Mets bien tes cartes dans une enveloppe quand tu m’écris chez mes parents. Ils lisent mon courrier, ce qui ne m’arrange pas. » me demande Marie, entre ses dernières nouvelles et des questions sur mon actualité amoureuse et estudiantine. Les confidences circulent alors au rythme de la poste, sur des mobylettes grises.

Qui m’a écrit cette déclaration d’amour anonyme d’une seule phrase, complétée, à l’intérieur de l’enveloppe, de ce regret en forme de question inavouée : « De toute façon, tu ne m’aimes pas ». Postée à Wimereux. Google Maps m’indique que c’est une commune au nord de Boulogne-sur-mer. Boulogne-sur-mer ?

Sur une enveloppe en papier kraft de réexpédition du courrier, mon petit frère collégien avait ajouté, parce que j’étais confinée en prépa, la mention essentielle : « On a gagné la dernière guerre ».

Gé s’appelait encore Gégé.

Trier son courrier est devenu instantané et impersonnel. Mon ordinateur vient de me le proposer : « Allégez une messagerie saturée en un clic ». Clic. Aucun tour et puis voilà. Pas besoin de sac poubelle, pas d’encres colorées, de parfum de vieux papier. Pas de style d’écriture reconnaissable de loin à la simple forme des lettres : anglaise, allemande ou française. Pas de carte postale sur le frigo. Quelle est l’écriture de mes amies rencontrées après l’invasion des SMS ?

Je n’ai pas appris à vieillir. Si je me suis habituée à la lecture avec des lunettes, je suis toujours surprise de coiffer des cheveux grisonnants et de recevoir des conseils pour la ménopause. J’ai envie de me retourner pour savoir à qui l’on s’adresse. Les coups de pioche m’ont rajeunie, merci à mon kiné. La plongée dans des lettres d’autrefois devrait m’aider à mesurer le temps passé. Tout au contraire. Ces quelques traces sur du papier, comme la lumière des étoiles mortes, vibrent toujours du même feu, émotions en conserve à côté de mes pots de gelée de coing.

J’ai décidé d’envoyer plus de cartes postales. J’en achète à chaque voyage, puis les oublie au fond d’un sachet blanc et d’une valise, avant de les entasser au fond du placard du bureau. J’en ai retrouvé de Grèce avec les timbres achetés voilà treize ans. Mes neveux connaîtront l’écriture de leur tante, quand ils ramasseront la carte glissée du frigo.

Une vie, le temps d’un soupir sur l’échelle géologique, résumée à une caisse, un sac poubelle, et du thé à la guimauve, entre quelques coups de pioche et deux dates.

Bande son de l’article : Elle panique d’Olivia Ruiz ;o).