Tu veux voir mes n*chons ?

En cas d’urgence, appeler Tistou et toucher terre

La petite étoile à la place du i c’est pour caresser les algorithmes dans le sens qui leur plaît.

Lundi, 11 h 45.

Le soleil éblouit, il fait toujours trop chaud pour un début octobre. Je pousse la porte en Birkenstock et en plissant des yeux avec seulement mon portable à la main. La voix de ma fille m’arrive de l’étage :

-Tu vas où maman ?

-Je vais photographier des poteaux.

Dans un monde idéal, cet échange n’aurait pas eu lieu. Ma fille serait en cours de maths, notre maison aurait été reliée à la fibre en même temps que ses copines il y a trois ans et je n’aurais pas besoin de consacrer des jours de boulot à assembler un dossier pour le Défenseur des droits. Je ne tremblerais pas d’avoir été témoin fugace d’une interpellation sur le quai du métro, depuis ma rame en sens inverse. Deux ou trois CRS en casque et bouclier faisaient face à une poignée de jeunes filles dos au mur, pendant qu’un de leurs collègues embarquait une minette dans l’escalator, bras tenus dans le dos. Mon cerveau a eu du mal à accepter ce qu’il voyait, et ne s’en est toujours pas remis.

Pourquoi ?

Pourquoi poursuivre des gamines sous la terre, descendre trois étages tout harnaché de lourd et d’encombrant ? La station de métro de Gare d’Oullins, juste après la traversée du Rhône, est très profonde. La vision de ces chevaliers de l’Apocalypse m’a glacée de frissons échappés de photos en noir et blanc d’un passé pas si lointain, de visions d’un futur trop possible trop proche.

Deux jours plus tôt, ma fille m’avait appelée à 8 h 10, car elle ne pouvait pas rejoindre sa salle de classe. Elle est rentrée à la maison peu après, l’établissement ayant fermé. Le personnel et les élèves de ce lycée, pourtant privilégié sur bien des plans, pâtissent de conditions de travail difficiles, entre surcharge d’effectifs, sous-vêtements thermiques l’hiver et éventails au printemps. Ma fille s’inquiète de ne pouvoir suivre ses cours, redoute les émeutes. Alors qu’elle parlait avec elle au téléphone, une de ses amies a été effrayée par l’irruption de jeunes poursuivis par des CRS dans les étages de son immeuble. La fermeture du lycée, prolongée demain, me rassure : entre casseurs et Rambos officiels, je crains pour sa sécurité. Pourtant cette dernière semaine, l’équipe de direction, les professeurs, les associations de parents se sont mobilisés avec efficacité et bienveillance.

Je soutiens les revendications des lycéens, j’admire leur courage, condamne les violences toujours stériles et la répression policière inadmissible.

Et j’ai peur.

J’ai peur des décisions politiques absurdes et dangereuses. De ces assis, comme les appelait Arthur Rimbaud, qui depuis leurs fauteuils en velours, choisissent de piquer l’argent des pauvres, des écoles et des hôpitaux. Quand ils descendent dans les tréfonds de la terre pour brutaliser des gamines à tresses, est-ce qu’ils remarquent, éparpillés au sol, piétinés par leurs rangers, les débris de l’intérêt général ?

J’ai peur du soleil qui mitraille.

J’ai peur pour les arbres, les animaux, la planète. Pour les humains gouvernés par un nombre limité de prédateurs dangereux, motivés par la cupidité et l’appât du pouvoir, qui oublient que c’est une responsabilité, pas une récompense à consommer sur canapé. Un boulot à la journée. Un honneur à mériter, chaque seconde.

J’ai peur de l’IA qui vole mon travail.

J’ai peur de la préménopause et de l’incompréhension associée. « C’est votre corps qui vieillit. » m’a dit une soignante. Vlan. Vous voulez l’autre joue ? Une autre m’a conseillé de faire un bilan hormonal. Pour vérifier que j’ai encore mes règles ? Vraiment ?

Tous les repères chavirent.

J’ai peur et surtout je suis triste et en colère.

J’ai envie de hurler mais l’avocat-gourou de la communication, Jefferson Fisher, conseille de toujours introduire sa réponse par une respiration. Alors soit, inspirons. Et échappons-nous dans une réalité parallèle.

Le week-end dernier, je souhaitais voir La vie d’une femme samedi au cinéma. Notre emploi du temps a préféré programmer notre sortie au vendredi et nous sommes allés voir Pressure, une belle surprise. Une salle d’art et essai présente l’avantage, outre la sélection de films et le prix, du nombre limité de salles (une) et de séances qui encourage à découvrir des films que nous n’avions pas sélectionnés en première intention.

Dans une scène centrale de l’histoire, en plein suspense météorologique sur la possibilité du débarquement des alliés en Normandie le lendemain, les grands chefs militaires, chargés de l’organiser dans le plus grand secret, assistent à la messe dominicale. Des hommes en uniforme chantent, soldats d’un côté, prêtre de l’autre. La caméra sort de la chapelle et cadre le terrain où tout ce petit monde puissant est planqué : une élégante demeure de style Downton Abbey, une chapelle blottie contre un arbre, des prés bordés de forêts.

Le réalisateur insiste sur le contraste entre tension intérieure et paix bucolique extérieure. Mais c’est le choc symbolique de ces coexistences à une échelle de temps géologique qui m’a frappé. La douceur horizontale d’un paysage domestiqué à laquelle l’orage rend son caractère sauvage et la raideur verticale d’hommes identiques, sanglés de grades et de règles. Ce dimanche matin de juin 1944, la contradiction entre l’Église et l’armée se résout dans l’exclusion des femmes, la claustration, les règlements et les rites, tout ce qui permet de supplanter le règne animal et d’effacer le lien à la nature.

Sur la Terre, autrefois, il n’y avait rien, rien sauf la vie qui suivait le cours des ruisseaux, les feuilles qui poussaient et les papillons qui volaient. L’homme a érigé des murs, des lois et des codes rigides pour s’en démarquer, se persuader qu’il joue un rôle autrement important. Sa mise en scène dérisoire n’aura qu’un temps. La pièce de théâtre achevée, il baignera dans le sang qu’il a lui-même fait jaillir. Le rideau de feuilles et de papillons se refermera en douceur. En douceur, les peupliers crèveront les trottoirs. L’herbe, si elle peut, effacera leur empreinte, le vent couvrira leurs traces de sable.

Dans ma réalité parallèle, Tistou, du conte pacifiste de Maurice Druon, partage son superpouvoir avec les lycéens qui font pousser des fleurs avec leurs pouces dans les canons des fusils.

Dans ma réalité parallèle, on ne lynche pas un auteur sur la place publique parce qu’un outil gavé à la création humaine a décidé que son livre avait été écrit par ledit outil. Cet été un professeur de Cambridge, accusé de plagiat par un autre professeur licencié quelque temps auparavant par l’université prestigieuse, a été la cible de violences en ligne. Il a démissionné, avant d’être, peu après, retrouvé mort chez lui. La caisse de résonance maléfique des réseaux sociaux permet à la malveillance d’un seul de pousser au suicide.

Si l’IA, imposée à notre corps défendant, jette le doute sur tout, et par conséquent fait le jeu des dictatures alentour, personne ne semble remettre en cause ni le doigt qui accuse, ni son intention. C’est terrifiant. La confiance excessive accordée à des outils devrait inspirer notre méfiance. Le serpent, en se mordant la queue, étrangle.

Dans Le Monde, une philosophe propose, pour sécuriser le lien entre écrivains et lecteurs, que les auteurs apposent une déclaration « J’ai écrit les pages de ce livre, dont je suis l’auteur ». Passons sur le pléonasme peu heureux. Quelles limites fixe-t-on à l’honnêteté de l’expression ? Qu’en est-il des livres signés par des people mais écrits en coulisse par des prête-plume ? Des maris, des Willy et des Scott Fitzgerald, qui s’approprient les manuscrits de leurs femmes, des Colette et des Zelda ? Bien avant l’IA, le plagiat commençait souvent à la maison. Lisez Les grandes oubliées  de Titiou Lecoq. Mon regard sur les « grands écrivains » a changé et des piédestaux ont vacillé.

Depuis le petit bout de ma lorgnette, mon écriture nourrit des IA qui volent consciencieusement mon travail. Quand vont-elles s’attaquer aux vrais besoins : nettoyer les façades de placards de cuisine, les escaliers et les toilettes ?

Je vis dans un monde parallèle, à la naïveté satisfaisante, comme a dit une céramiste à l’atelier l’autre jour en parlant à une élève de sa sculpture (« Arrête-toi quand tu obtiens une naïveté satisfaisante. »). Mais ça fissure de toutes parts. Le monde s’emballe comme le bus de Speed et projette des lances. Les mots sont dénués de leur signification, la société s’antagonise. Les fous aux commandes n’ont plus besoin de la pensée, armés de l’IA, du pognon, et des fusils, ils repoussent les artistes dans les marges précaires. Ils les méprisent et pourtant dérobent leurs créations. La première action des tyrans n’est-elle pas de supprimer la culture et brûler les livres ?

L’art, comme le peuplier, effraie.

Une respiration, il a dit Jefferson. Une respiration.

Je suis une artiste et je ne pourrai pas payer mon EHPAD. Je me sens de plus en plus étrangère à cette société. Alors, permettez-moi de vous poser des questions.

J’ai saisi le Défenseur des droits, combien de temps va-t-il garder son poste ?

Être contre la loi est-ce être hors la loi ?

L’anarchisme est-il un projet de vie compatible avec le jardinage ? Avec le thé matcha ?

Vous avez 4 heures.

SANS IA.

Pendant que vous planchez, j’avance sur mon dossier concernant le déploiement de la fibre entre le poteau devant chez moi et, à dix mètres, notre façade. Je consulte le site de l’entreprise qui a signé un jour, quelque part, avec un obscur représentant de l’État, un contrat de délégation de service public ou quelque chose d’approchant et ne s’embarrasse pas de ses engagements. On me demande de cliquer là pour « vérifier que je suis humain ». Soupir. Je clique. L’impatience doit être une preuve d’humanité suffisante. Je clique aussi sur la ligne : nos réseaux / internet-fixe / comment avoir fibre. Mon écran m’annonce que « Ce site est inaccessible. Impossible de trouver l’adresse IP du serveur de réseaux.xxxx. Voici quelques conseils : vérifier la connexion. »

Une respiration, il a dit Jefferson. Une respiration. Une autre.

Assez de mes démêlés fibresques avec un fournisseur coloré.

Sur l’autre rive de la désespérance, je dégringole en éclats de rire jaune dans le rose d’octobre avec une bouffée de tendresse pour les copines en traitement.

Pour toucher terre, je crée en 3D, avec les mains, des pièces uniques que l’IA ne me volera pas. Les idées foisonnent et infusent l’argile de vérité. Je propose un événement minuscule et génial dont tout le monde se fout. Quand je serai grande, je serai maîtresse de couleurs et de terre et je rendrai le sourire aux gens.

Je fabrique des tasses-nichons. J’en ai tout un cheptel qui sèche en attendant la cuisson. J’ai demandé à ma fille écossaise de minuscules bonnets de Noël au crochet. (Z’avez la ref ?) On s’est marrées. Ça fait un bien fou de rigoler avec personnes qui n’idolâtrent pas le profit et aiment la vie.

Le vendredi au marché, de part et d’autre de carottes terreuses et de pommes de terre non traitées, avec mes maraîchers préférés on blague. (S., je te salue d’une bise).

Je ne résiste pas, je tends à S. mon portable.

« Tiens, tu veux voir mes nichons ? »

Tohu-Bohu de rentrée

Valises pour l’Écosse, tasses nichons et bons de réduc pour écrivains

La semaine dernière, ou peut-être avant, il a plu.

Je guettais cette promesse inespérée de la météo. Quand le ciel s’est obscurci et que des gouttes ont commencé à tomber, j’ai ouvert la fenêtre malgré la température extérieure étouffante. Avec recueillement, j’ai écouté le clapotis hésitant, j’ai photographié les traces mouillées sur l’appui de la fenêtre. Cinq minutes plus tard, la magicienne a replié ses nuages et emporté avec eux l’impression de soulagement. Les oiseaux ne sont pas réapparus au jardin. L’herbe est jaune, les arbres font la tronche et nous aussi. Le temps qu’il fait s’est installé au cœur des échanges.

Comme la pluie-éclair m’a permis de me rendre compte à quel point elle me manquait, le calme ambiant souligne, par contraste, le chamboulement dont notre famille émerge à peine. Ma benjamine est partie au lycée, mon mari au travail, Gaïa, à l’intérieur, n’aboie pas. Assise à mon bureau à l’étage, la fenêtre ouverte sur la fraîcheur matinale, je savoure la paix post-tohu-bohu.

Chaque mois de septembre, la rentrée scolaire nous emporte, comme tant d’autres, dans son tourbillon de formulaires, d’achats, d’inscriptions et de rendez-vous. Les listes s’empilent et avalent les heures libres. J’ai rempli et signé des paperasses pour le lycée, redonné nos coordonnées et celles de notre compagnie d’assurance. La soirée d’hier a été amputée par la première visio pour un voyage scolaire, celle de jeudi le sera par la réunion avec les professeurs au lycée.

Cette année cependant, la traditionnelle agitation de fin d’été s’est trouvée amplifiée par des démarches internationales. Ma grande est partie depuis bientôt dix jours s’installer dans sa résidence étudiante, participer aux activités de prérentrée, et globalement acquérir de nouveaux repères et tester les pubs. Elle commence ses études à l’université de Glasgow.

Les nouvelles sont bonnes. Mes deux filles semblent désormais sur les rails de l’année scolaire, je vais pouvoir mettre en place une routine personnelle et me remettre de semaines riches en activités et en émotions.

Dans les urgences de dernière minute, il m’a fallu sortir le nécessaire de couture. Ma grande fille adoooooore les jeans baggy, surtout quand ils traînent par terre, qu’ils absorbent l’eau des trottoirs (quand il y en a, et l’Écosse est humide), se déchirent, car elle marche dessus. Les bas de pantalons effilochés ressemblant aux haillons de Causette, j’ai eu le droit de les découper suivant les pointillés, de tenter, avec ma machine à coudre basique, de créer un ourlet ondulant le long de la matière restante. Les bas de jambes très larges tolèrent les à peu près, et leur propriétaire a eu l’air satisfaite.

Pour patienter, réviser un peu de chimie, et ronger le frein de l’excitation pré-Glasgow, ma fille a annexé notre atelier. Certains après-midi, nous avons modelé de concert, elle un vase-fesses de femme, moi des tasses-nichons pour Octobre rose. Nous avons écouté de la musique, chassé les moustiques, et bavardé, hantées par le compte à rebours d’un départ imminent.

Les T-shirts et les jeans recousus ont été lavés. Des habits des quatre saisons, des articles de toilette, de la laine et des crochets, se sont empilés sur un lit, puis dans les valises entreposées dans le bureau à mes côtés. Il ne s’agit pas d’oublier le passeport, les chaussettes thermales, le bonnet et l’écharpe, la jupe à paillettes et les tops miniatures pour les soirées.

Le matin du départ est reparti comme il est arrivé, avec l’annulation du vol réservé. Retardé, le trajet pour Glasgow prendra aussi plus longtemps que prévu. Dans l’après-midi, devant la maison, je mitraille ma fille, ses deux valises et son sac à dos et prends une vidéo spontanée, pendant laquelle elle raconte cette grande étape de sa vie. Je la lui enverrai le lendemain. Elle me répondra, « Maman, elle fait 2 secondes cette vidéo ». Emoji yeux au ciel. Décidément, j’ai encore appuyé au mauvais moment. Et dire qu’avec les appareils photo numériques, mes photos devenaient vidéo…

J’observerais mon aînée disparaître avec son père au coin de la rue à travers un brouillard de larmes, la poitrine serrée. Ce départ diffère des précédents, même pour ses grands et longs voyages de l’an dernier. Étudiante à l’étranger, son adresse ne sera plus chez nous. Ses retours seront de plus en plus brefs et espacés.

Alors…

Alors, j’ai accueilli ce moment de forte tristesse comme toujours : j’ai empoigné d’une main l’aspirateur, de l’autre l’éponge.

Et j’ai frotté.

J’ai nettoyé la chambre qui venait d’être quittée, vidé sa corbeille, refait le lit, briqué la salle de bains pour qu’elle redevienne acceptable pour sa sœur (oui, mes deux filles ont des rapports à l’espace et au temps opposés). Peut-être un besoin de rester plus longtemps avec cette jeune femme qui s’envolait, de retrouver son enfance oubliée, roulée en boule sous le lit, et aussi de céder à celui de mettre un semblant d’ordre dans son bazar. (Disclaimer : de façon superficielle, ma chérie, sois rassurée, je ne fouille pas.)

Lorsque sa sœur est rentrée du lycée le soir, toutes les deux bouleversées par le silence et l’absence, déroutées par le week-end qui s’ouvrait devant nous, nous avons exprimé notre émotion trop grande chacune à notre manière, en pleurant un bon coup, en chantant très fort. Et puis nous avons regardé You’ve got mail en mangeant des nems du marché et en nous faisant un gros câlin.

Depuis, nous retrouvons notre rythme à trois, rythmé par des coups de téléphone pour régler les sujets administratifs écossais. Les formulaires à remplir, à signer, les coordonnées de la compagnie d’assurance à renseigner, les factures à régler. Le tout dans une monnaie qui n’est pas l’euro, dans un pays qui a quitté l’Union européenne. Ils sont fous ces Royaumuniens !

Pour me remettre de ces aventures de maman tourneboulée, je me suis confiée à Manu, vous savez la nana qui s’est tapé l’inscrut’ pendant nos trois jours de camping dans le Beaufortain. Elle traîne toujours dans mes pattes et elle n’est pas trop d’accord pour la routine.

Ce matin, elle a égaré le chargeur de mon portable. L’autre jour elle m’a envoyé chez la coiffeuse faire faire un balayage pour « dissimuler élégamment les cheveux gris sans la contrainte de la teinture ». Puis je me suis vue dans le miroir, les cheveux hirsutes tenus par des morceaux de coton, et une préparation blanche à l’odeur heureusement discrète, coincée pendant trois heures sur un fauteuil, bien consciente que l’investissement ne me rajeunirait pas. En écoutant une dame plus âgée, les cheveux ébouriffés, jaunes aux racines noires, demander « un balayage », je me suis dit que l’hypocrisie avait ses limites. Manu, t’as entendu, on ne va pas s’imposer des « balayages » plus longtemps. La tignasse grise a gagné. Pas envie non plus de me retrouver déshydratée pour la journée, à cause de tes restrictions pour éviter de courir aux toilettes pendant les grandes manœuvres capillaires.

Je me suis vengée. Je lui ai rappelé ses rendez-vous pour faire contrôler ses dents, son dos, sa cave et son grenier, son intérieur entre les deux, son engagement à faire six heures de renforcement musculaire par jour pour éviter la débâcle, à passer au large des brioches à la cannelle de sa plus jeune et à avancer sur ses écrits. Un roman, un récit, un blog. À produire une collection de pièces originales en céramiques. À faire de la pub pour son atelier de poterie tellement sympa. À promouvoir son livre pour lequel elle reçoit des messages qui la font fondre de tendresse.

Maintenant que je lui ai fourgué de quoi s’occuper, permettez-moi de vous conter des anecdotes choisies de ma « rentrée littéraire ».

Pour la troisième année consécutive, j’ai osé une incursion dans la présentation des dernières publications régionales, depuis le fond de la salle comble du Comédie Odéon. Entourée de libraires et de bibliothécaires, je me suis sentie exclue, envieuse, et triste. Et je me suis ennuyée. Je n’irai plus. J’ai déjà vu certains auteurs deux fois sur scène. Le hasard et la chance jouent encore plus dans ce milieu que partout ailleurs. Manu m’a bien aidée sur le coup. Allez, viens, tu vaux mieux que ces émotions négatives. On se tire.

Quelle ambivalence, quelle ironie, rêver d’être adoubée par un milieu dont les premiers contacts m’ont révoltée et les suivants douter de l’éthique. Hélas, pour l’instant, ce sont encore les éditeurs qui forcent les portent des libraires.

Avant de prendre la décision de publier mon livre en autoédition le 1er avril dernier, je l’avais envoyé à plusieurs maisons d’édition. Différentes versions, à plusieurs époques. Ceux qui me lisent depuis quelques années se souviendront de mes déboires de 2024 avec un éditeur pas sérieux. J’avais donc décidé de garder les commandes. Malgré les interruptions intempestives de Manu, je me suis occupée de tout. L’édition, la correction (merci à mes relectrices), la création de la couverture, la mise en page. J’ai choisi KDP qui permet une grande souplesse de réalisation sans surcoût pour la créatrice et reverse les droits d’auteur. J’aurais préféré éviter le grand méchant A., et j’ai bien sûr étudié d’autres plateformes d’autoédition françaises et européennes. Mon étude de marché m’a prouvé que toutes coûtaient cher, ne proposaient que la possibilité de la commande en librairie, grâce à une diffusion par Hachette, que je souhaitais éviter.

En 2025, d’après le syndicat national de l’édition, 36 000 nouveaux titres ont été publiés. Les éditeurs reçoivent un nombre croissant de manuscrits, des dizaines par jour. Gallimard seul reçoit, chaque jour, 50 manuscrits de premiers romans. L’envoi par mail rend la chose instantanée, même si certaines filtrent grâce à l’exigence d’un envoi en version papier. Les ressources « productivistes » de l’IA n’ont fait qu’accentuer cette déferlante. 99 % des manuscrits sont refusés (chiffre de moi), l’écrasante majorité sans faire l’objet d’une réponse. Pourtant une nouvelle pratique semble être apparue récemment. À deux mois d’écart, par suite de mes envois de l’hiver, j’ai reçu des réponses de deux maisons d’édition avec pignon sur rue parisienne (Estelle, you’ve got mail !). Cela en soi est remarquable. Les réponses similaires exprimaient un refus qui se voulait poli certes, mais était insultant.

Les deux éditeurs m’encourageaient à autoéditer mon texte et, pour soutenir mes efforts, me donnaient un code de réduction à valoir sur une plateforme française. L’un des deux messages, d’un registre soutenu désuet, fleurait bon ChatGPT. La maison d’édition, qui ne semble pas capable de rédiger (copier) trois lignes pour refuser le roman que j’ai eu « l’obligeance de lui envoyer », se fait au passage une commission d’apporteur d’affaires.

L’autoédition est devenue un business dont profitent aussi les éditeurs. Qui trouvent au passage une motivation toute neuve pour répondre aux auteurs. Qui sait, peut-être qu’en gardant, grâce à un code de réduction de supermarché, un lien avec les manuscrits rejetés, ils entérinent un droit d’antériorité sur les livres qui cartonnent ? Ils peuvent alors leur proposer un contrat. 100 % bénef. 0 risque. 0 boulot. Choquée par la méthode, j’ai eu l’obligeance de demander son avis à une IA qui a soupçonné ce montage indélicat. Une autre a hurlé ses grands Dieux de Californie que non jamais, au grand jamais, personne n’a jamais eu l’outrecuidance de sceller de tels accords inconvenants.

Ce système incestueux donne la nausée. Si le plafond est de verre, les quatre murs et le plancher aussi. Les promo de braderie m’ôtent l’envie de tenter l’envoi à des maisons d’édition pour mon prochain livre — qui avance bien, merci. Je me régale à l’écrire.

Autre anecdote, je n’ose pas écrire littéraire, qui vaut son pesant de pin’s.

À l’automne dernier, le roman d’un ami avait été retenu, avec treize autres titres, pour la première sélection du Prix Médicis 2025. Dans la liste, je ne connaissais que son nom et Emmanuel Carrrère. Pour mieux connaître cette récompense, j’ai consulté leur site qui explique que le prix Médicis, fondé en 1958, « récompense chaque année un roman, un récit ou un recueil de nouvelles dont l’auteur débute ou dont la notoriété reste encore inférieure à la qualité reconnue de son œuvre. » C’était sûr, mon ami avait toutes ses chances.

Devinez qui l’a reçu ? Qui n’a pas eu la décence et l’honneur de le refuser, sachant qu’il n’entrait même pas dans le périmètre du prix et n’en avait nul besoin pour booster ses ventes ?

Allez, restons ouverte et optimiste. Une formidable libraire de Pézenas, que l’origine étrangère a peut-être protégé du conditionnement parisien, s’est montrée curieuse de mon livre. Elle m’a dit souhaiter faire découvrir des auteurs indépendants à ses lecteurs. Merci à elle !

Merci à vous mes lectrices et lecteurs chéris ! Grâce à votre enthousiasme et votre soutien, l’envie de créer a toujours le dernier mot. Elle oblige à Manu à la boucler, c’est dire.

Elle vient de se pointer à mon bureau avec une socquette blanche et un bout de coton collé à un sparadrap, égaré sur l’étagère de l’entrée. Larmoyante. Reste d’une prise de sang de dernière minute, résidu du dernier geste d’une maman qui devra apprendre à renoncer à coacher sa fille sur les sujets de la santé, comme sur les autres.

Je l’attrape et le jette à la poubelle.

Allez Manu, viens, on va faire le banana bread que nous a réclamé ta dernière, qui n’est plus si petite, pour son retour du lycée. On en mangera une part toute chaude avec elle, dès la sortie du four. On se fâchera quand la musique sera trop forte, trop tard. Et on piquera un fou rire.

Le nid fourmille encore de vie, de chaussettes dépareillées et de projets. Tu peux ranger l’aspirateur. De toute façon, ta benjamine, elle le fait toute seule.

Le cartable de rentrée en première

Camping Les craquantes

Le Beaufortain, une nana qui s’incruste et Gaïa

Ah voilà, vous vous dites (oui, je vous entends), elle nous a épargné le titre imprononçable ce coup-ci. Oui, pour éviter de s’emmêler, elle est restée en français, même si elle se demande qui va comprendre la réf’ d’une autre époque. Cela aurait-il mieux marché avec Camping The Golden girls ? Voyons voir.

Il a fait chaud ces derniers temps, cela n’aura échappé à personne. Nous avons des envies de sommets. Comme la vie a jeté du travail sur des semaines baptisées congés, nous nous sommes octroyé trois jours de montagne, en camping, mon mari, ma benjamine et moi. Mon aînée est retenue dans le sud-ouest où elle travaille.

La quête d’un lieu d’accueil n’a pas été simple. Gaïa nous interdit les parcs nationaux des Écrins et de la Vanoise. Le Queyras est trop éloigné pour un séjour court, et nous refusons les terrains trop bas ou qui n’ont plus rien d’un camping et tout du club de vacances. Nous cherchons un bout d’herbe et des arbres, un bloc sanitaire, du calme. C’est tout et c’est devenu rare.

Après avoir consulté des amis, exploré internet, nous avons élu un petit camping du Beaufortain. C’est une région où j’ai des souvenirs fabuleux d’une semaine en itinérance mi-septembre, à dormir en chalets d’alpages, à crapahuter d’abord sous la pluie ensuite dans la neige.

Nous extrayons donc tente et chaises pliantes de l’abri de jardin et rassemblons les matelas gonflables, les couettes et les oreillers (oui c’est plus confortable), la gamelle et le matelas de Gaïa. Bien sûr, on passe à l’immense Décath de Bron, car nos lampes frontales ne fonctionnent plus. Bien sûr en arrivant en montagne, on constatera l’oubli de la table basse et de la cuvette pour la vaisselle. Tant pis. Autrefois, je campais avec un matelas de gym et un duvet élimé. Les chaises ? La table ? C’était pour les nunuches. Un jour, s’asseoir par terre est devenu compliqué. Ma carcasse exige une chaise.

Une vague connaissance, que nous appellerons Manu m’envoie un message alors que nous sommes sur le point de partir. Elle a du temps. Elle aussi prendrait bien l’air. Qu’à cela ne tienne (mais d’où vient cette expression ?), elle nous rejoindra sur place.

Autoroute chargée, Préalpes grillées, virages, halte à la coopérative laitière de Beaufort, virages ponctués d’exclamations.

-Regarde, non, mais regarde comme c’est vert ! Il reste des fleurs même en fin d’été ! Comme le vent est frais !

S’immerger dans ce paysage est comme inspirer une grande goulée d’air après une apnée de trois mois.

Cette luxuriance émeut, donne envie de se recueillir, comme autour de l’éclipse de soleil.

Faute de lunettes (en rupture de stock), mon mari nous a fabriqué une camera oscura dans une boîte en carton. Lorsque tout le monde regardait vers l’ouest, nous tournions le dos au grand show, à lorgner au fond d’une boîte en carton sponsorisée par Barilla. Mon mari l’a vu diminuer le croissant de soleil, moi non. Il serait temps de retourner chez l’ophtalmo. Quand, dans le champ du plateau de Saint-Genis-Laval, sous l’observatoire, tout le monde a applaudi, je n’avais toujours rien distingué. Heureusement nos voisins de pré nous ont donné une paire de lunettes. Ils se sont un peu sentis obligés. Leur fille avait passé de longues minutes à caresser Gaïa.

Devant des arbres vivants, des feuilles vertes, des chants d’oiseaux, on a envie de communier : regarde, regardez comme c’est beau la Terre quand on ne l’a pas encore démolie ! C’est bouleversant de se souvenir combien cet instant est un miracle.

Le miracle va-t-il nous proposer un emplacement sympathique pour planter notre tente ? Dans l’accueil du camping, le ventre du propriétaire nous reçoit et nous attribue le numéro 303.

Un petit garçon sur un vélo trop grand nous regarde échanger au comptoir, fasciné par Gaïa. Il nous suit et tourne autour de notre installation. Notre tente, que nous utilisons depuis près de vingt ans, a été conçue par un mec qui n’avait jamais campé : sous un même dôme, deux chambres séparées par un espace couvert certes, mais sans tapis de sol intégré. Les bâches placées sur l’herbe recueillent par les côtés la pluie du toit et la conduisent devant les chambres. Sous les valises. Sous les pieds en chaussettes.

Manu est déjà arrivée, elle est installée juste au-dessus.

-Tu vois, j’ai demandé à être près des sanitaires, la nuit maintenant je me lève systématiquement alors…

Je souris. Mon aînée, quand elle était petite, appelait cela le « wee-wee challenge » : s’extraire en pleine nuit de son duvet, de la tente, dans un concert de fermetures Éclair, trouver des tongs, courir jusqu’aux toilettes, faire pipi les yeux fermés pour ne pas être éblouie par les lumières artificielles, revenir, se glisser dans le sac de couchage, se blottir contre la tente, pousser un soupir de satisfaction, retrouver le sommeil. Quand il fait beau, un ciel tout piqueté d’étoiles compense l’épreuve. La Voie Lactée engloutit les constellations. On retourne à la tente en prenant son temps, tête en l’air et bouche bée.

Elle me fait sourire, Manu. Jaune.

Un vélo passe. Gaïa aboie.

Le petit gars s’appelle Maodez, « un prénom breton », a-t-il ajouté, habitué à l’incompréhension des non-Bretons. Il a 9 ans. Il voudrait bien caresser Gaïa. Soit, avec plaisir.

Une voiture passe. Gaïa aboie à peine moins sous les caresses de Maodez. Nous enfonçons les sardines dans un sol meuble, il a plu juste avant notre arrivée. Tant mieux, on avait aussi oublié le maillet. Nous nous blottissons tôt dans notre cabane de toile, pour lire, savourer l’intimité relative au milieu d’étrangers que l’on entendra ronfler ou s’installer à minuit.

Le matin, on s’habille à genoux, en équilibre sur le matelas gonflé, on se tortille. Manu se pointe sans frapper à la toile, elle en a des manières, celle-là, le pantalon de rando dégrafé à la taille.

– T’aurais pas un pantalon à me filer steuplaît ? Je pensais que celui-là allait encore…

Vaguement gênée, je lui tends mon short jaune, à la taille extensible, tenue par un cordon à nouer.

Mon mari improvise un café en tenant le support à filtre sur des mugs en plastique. Il semblerait que le thermos soit aussi resté à la maison.

Randonnée vers le haut. C’est toujours vers le haut le matin en montagne. Le choix de la destination est guidé par le conseil du tenancier du camping et par une pancarte qui interdit aux chiens l’alternative qui traverse des alpages.

Émerveillés de pouvoir être dehors plus de cinq minutes sans étouffer, de constater que notre corps accepte de fournir un effort sans vaciller, nous discutons. J’évoque mes galères avec WordPress pour créer le site web de mon atelier de peinture sur céramique, les IA qui me mènent en bateau, me font perdre un temps fou alors que je ferais mieux de « lire l’énoncé » avec attention. WordPress, figurez-vous, existe en deux extensions bien différentes. Le thème que j’utilise pour ce site, et que je maîtrise à peu près, ne me laisse rien deviner de celui choisi pour Jolly Pots. Je tâtonne entre les blocs de la page et les exigences de construction. M’égare dans le mystère des DNS, grimpe sur les blocs au-dessus du lac.

J’explique à Manu :

-Si tu savais comme je râle à batailler avec une logique qui m’échappe ! Et ces idiots d’intelligents artificiels (oui j’ai décidé que c’était des mâles), ils me tutoient, me collent des fleurs dans les réponses et se contredisent. Entre eux. Tout seuls. Grr.

Elle rigole.

– Faut qu’on apprenne à s’en servir, à les paramétrer.

-Ouais pour pas se laisser embarquer, c’est trop simple. Sans compter qu’on leur raconte notre vie à ces IA. Qui récupère nos confidences ?

Ça monte. Le chemin n’en finit plus de monter. Les ruisseaux rafraîchissent Gaïa et ressuscitent nos âmes asséchées. Ma fille caracole devant sous sa casquette. Manu et moi montons derrière en soufflant. Mon mari alterne entre les deux.

En coupant des rondelles de saucisson d’Ardèche trop sec sur son genou, il raconte :

-J’ai écouté un podcast où Sam Harris était interviewé.

Pour ceux qui suivent, nous l’avons déjà croisé ici. Sam Harris est un penseur scientifique et indépendant américain, dont mon mari suit les travaux. Son gourou. En son honneur, j’ai baptisé nos deux frigos Sam (le gris) et Harris (le blanc).

-Hm.

-Il parle de sa vie pour une fois. D’habitude c’est lui qui mène l’interview. J’ai appris que c’est sa mère qui a créé la série Les Golden Girls.

-Ah, ça alors !

En français Les Craquantes, une sitcom des années 1980 dans laquelle quatre dames d’âge mûr, veuves ou divorcées (dont l’une est la mère d’une autre) découvrent la cohabitation à Miami. Friends version senior. (C’est d’ailleurs une vanne dans Friends, Ross est traité de ringard par sa sœur, car il est fan de la série.)

Il se trouve qu’à l’époque, une amie de mes parents, prof d’anglais à la retraite, avait enregistré des épisodes en V.O. et nous avait prêté des cassettes VHS. Avec mes frères on connaissait des dialogues par cœur. Comme c’était en anglais, on avait le droit de les regarder en boucle, ce qui aurait suffi pour nous convaincre. La télévision était un loisir contingenté. La réplique préférée de notre mère était celle de Sophia, ancêtre de la maisonnée et mère de Dorothy qu’elle critique sans cesse : « I hate psychologists, they blame everything on the mothers. »

Ces dernières années, j’ai picoré quelques épisodes, dans des moments nostalgiques. À mon tour de sourire aux remarques sur la maternité : « It is not easy being a mother. If it were easy, fathers would do it. »

Lorsque mon mari me l’explique donc, j’adore apprendre que Susan Harris, divorcée lorsque son fils Sam a deux ans et qui l’élève seule, fait son trou à Hollywood en proposant le script d’un nouvel épisode pour une série télé existante. Elle en vient à créer une sitcom au succès phénoménal. Eh oui les vieilles biques, ça parle. Entre elles et aux téléspectateurs.

Manu souffle, essuie son front, s’arrête dans l’ombre d’épicéas. Je lui tends ma gourde.

-Whouf, c’est galère de traîner tous ces kilos. Surtout que ça n’en finit pas d’augmenter. Avec les hormones… Ou plutôt sans elles, qui foutent le camp…

Elle m’agace avec ses remarques et ses limites. Et en même temps, me fait marrer. Je l’écoute avec hantise et curiosité.

-Les sautes d’humeur, c’est insupportable. L’autre jour, j’aurais étranglé tous les employés du service après-vente d’IKEA. Ils ont de grandes affiches qui t’expliquent que tu as 365 jours pour changer d’avis. Mais tu leur rapportes une chaise défectueuse, qui refuse de se laisser monter, et ils te sortent un règlement comme quoi il fallait la rapporter dans les 14 jours.

– Ah ouais d’accord, si tu leur avais juste dit que tu t’étais trompée, ça passait.

– Et ouais. Ils m’ont entendue, crois-moi. Ils m’ont même soupçonnée de mentir, et dit que tous les commentaires clients sur l’article étaient bons. Tu parles, sur quatre chaises commandées deux étaient défectueuses. Taux de rebut, 50 %. En les recomposant, j’ai pu en garder trois. J’étais coincée, je ne pouvais pas le leur dire.

– Hi, hi…

-Je ne me reconnaissais pas.

Moi non plus je ne la reconnais pas. Elle, la réservée, la discrète, qui ne hurlait au scandale et à l’injustice que le moment passé, chez elle, la porte fermée.

Les Golden Girls pécaïre, c’est nous. Avec nos histoires de chaises.

Pique-nique en contre bas d’un col, dans une pente herbeuse, avec vue sur un glacier au loin. Profitons de la glace en voie de fonte. Le col lui-même, étroit, est squatté par des supers papys montés en avalant la dernière côte tout droit, leurs VTT non électriques, sur le dos. Les craquants assurent.

Redescente en savourant les explosions de sauterelles aux ailes de toutes les couleurs. On a vu des marmottes, mais la magie est là désormais, dans ces sauterelles, les colchiques et les grillons du soir.

J’essaie de semer cette nana qui me colle aux chaussures de rando et me déprime. Ça devrait être possible, ses genoux la font souffrir. Elle saute par-dessus un ruisseau, atterrit dans la boue et grimace. « Aïe, je me suis fait mal à l’épaule. » À l’épaule ? En sautant ? Vraiment ?

Franchement elle m’agace, cette limace. Pourquoi s’est-elle invitée comme ça, à squatter notre famille ? On était bien tous les trois.

Cueillette miniature de trois myrtilles acides. Essayer de fourrer un nuage de graines d’épilobes dans la poche qui s’échappe et s’envole.

Retour au camping. Un vélo passe. Gaïa aboie.

Maodez revient. Depuis la voiture de ses parents, coincé contre ses grands frères, il nous fait un signe de la main. Ils retournent à leur tente. Peu après, il revient caresser Gaïa.

Sans lever la tête, il nous dit :

-Demain on s’en va. Ils annoncent de l’orage toute la semaine. On a trouvé une maison à louer.

Salut bonhomme, bonne fin de vacances. Bonne rentrée.

Personne ne passe, Gaïa aboie.

Dînette à ras de terre, à se délecter de tortellinis médiocres cuits sur un réchaud miniature, d’une boîte de maquereaux et de tomates cerises. C’est délicieux un repas bricolé, les pieds dans l’herbe, face à une montagne qui s’obscurcit. Un peu d’eau de la casserole atterrit sur mes orteils. « Voilà, me dit ma fille, the full toilettes turques experience. »

J’éclate de rire. Manu non. Elle n’a pas entendu. Elle rira plus tard, quand on lui aura répété la blague.

-P*t*in c’est ch*ant d’avoir le corps qui part en sucette et de perdre tous ses repères…

-T’as vérifié ta date de péremption sur ton étiquette ?

-Sur quoi ?

Elle se tourne machinalement pour attraper son col de T-shirt, s’interrompt.

-T’es con toi.

C’est pas vraiment une blague.

-C’est curieux moi je suis persuadée d’en avoir une : l’âge auquel ma mère est morte prématurément. Tu crois qu’on peut encore bouger après ?

Moi aussi j’ai toujours envie de pisser. Et puis c’est urgent. Les toilettes sont ma deuxième maison. Surtout lorsque mes règles me font l’honneur de se pointer alors qu’on ne les attend plus. Le premier jour me confine chez moi sous peine qu’on me suive à la trace.

-Et les insomnies ? T’en as ?

Ben oui… Je hoche la tête.

-Tu fais quoi, la nuit, quand tu dors pas ?

-Je rumine. J’étrangle les empêcheurs de vivre en rond.

Moi aussi.

J’étrangle les Manu qui m’envahissent.

Et quand j’en ai marre, de ces pensées qui grognent et se mordent la queue, j’écris dans ma tête. J’écris cet article. Je lui tisse un nid à Manu, j’ai l’impression qu’elle va s’incruster. Ça se passe mieux quand on accepte l’inévitable, paraît-il. Et qu’on porte des robes amples et des shorts jaunes.

Dwnsiwns a dreigiau* – 2/2

Suite et fin des murailles galloises, du cinoche, et des méfaits d’été

Un jour où j’avais fait ma vieille bique, un étudiant de mon entourage s’était foutu de moi avec un « C’était mieux avant ». Sous un aspect inoffensif d’humour, cette formule ne leurre pas celle à laquelle elle s’adresse : la pique de mépris égratigne. Eh bien oui, chers jeunes, le recul sur la vie octroie le privilège de comparer deux époques et d’affirmer que certaines choses, en toute objectivité, « étaient mieux avant ». Les étés en particulier.

Imaginez traverser la rue sans prendre une insolation, frissonner aux orages du quinze août qui annoncent le retour de l’automne. Imaginez devoir enfiler un pull et un jean sur la côte atlantique, le matin, le soir, et souvent entre les deux. Observer une dizaine de papillons différents qui butinent le buddleia du jardin. Rire lorsque chacun de vos pas éclabousse l’herbe de sauterelles. Avez-vous déjà croisé une mante religieuse ou un ver luisant ?

Fervente lectrice de Colette, autre amoureuse de la nature, je suis époustouflée par la variété d’espèces d’oiseaux qu’elle observe dans son jardin. Toutes celles-là non, je ne les ai pas connues. Pour elle aussi, décédée en 1954, c’était (encore) mieux (encore) avant.

Maintenant l’été terrorise. Ma benjamine compte les jours jusqu’à la rentrée, jusqu’aux premiers froids. En août dernier, après une heure au jardin en Ardèche à regarder mon mari déterrer des rhizomes d’iris, j’ai attrapé une insolation. Vomissements, maux de tête, épuisement m’ont anéantie plusieurs jours. Mon aînée, qui n’écoute pas les conseils de boomers, en a fait une début juillet. Mais non, y’a pas de problème à aller courir à midi.

L’horizon recule. La sortie de ce tunnel de feu fuit.

1,2,3 soleil. Soleil. Soleil. Soleil.

Le chocolat noir acheté hier est immangeable, friable, décoloré. Je m’accroche à la glace à la menthe du jardin (avant qu’elle ne grille). Aux éclats de douceur et aux histoires.

Début juillet, le premier contact gallois est rugueux, à traverser un quartier de Swansea à la laideur sale, aux rues envahies de poubelles défoncées, de canettes écrasées et de papiers gras. Apercevoir depuis notre bow window un écureuil croquant des roses sur la branche du pommier du jardin nous rassure.

Au château de Pembroke, lorsque le guide évoque le titre de « prince de Galles », je pense au tailleur à épaulettes de ma tante. Comme je m’emmêle entre le bonhomme et le tissu, j’irai chercher son histoire. J’apprends que le titre, déjà utilisé au XIIe siècle, était porté par des princes gallois autochtones. À compter du XIVe siècle, il est attribué à l’héritier du trône britannique. Le transfert de la couronne vers la confection date des années 1920. Edouard VIII s’éprend du motif du tissu créé par les propriétaires fonciers anglais installés en Écosse pour identifier leur personnel (les tartans, motifs des clans, étaient interdits aux colons) et lui donne son nom. Les épaulettes sont facultatives.

J’ai envie de leur en fourguer des camisoles en prince de Galles, à ces types qui se mettent à poil parce qu’ils le peuvent. Qui pissent dans la rue parce qu’ils le peuvent. Qui crament la planète parce qu’ils le peuvent.

Alors pour consoler mon impuissance, je m’accroche aux rencontres, avec des gens et avec des lieux.

Le salon de thé qui affiche qu’il est interdit d’y utiliser son smartphone, car c’est un établissement traditionnel et qui souhaite le rester.

La grange convertie en logement au fond d’une piste forestière.

Dans un hameau de la côte, la dame âgée qui vend dans sa maison, par la porte du fond ouverte sur sa cuisine, des crabes et des homards tout dépiautés. Pendant notre transaction, j’aperçois sur sa cheminée, une carte postale, un couple âgé sur une moto avec des lunettes d’aviateur. Nus, tous les deux. Je la félicite pour ses hortensias, elle me répond en regrettant la mort de son mari qui les arrosait. Elle me raconte : « Je disais à un ami que j’avais perdu mon éplucheur de crevettes préféré et il m’a répondu : ‘’Pourquoi n’en commandes-tu pas un sur Amazon ? Ils vendent de tout.’’ » Elle sourit tristement avant d’ajouter : « J’ai Amazon Prime, peut-être que je peux le recevoir dès demain ? »

Le bonheur du voyage, c’est de découvrir, de rappeler à sa cervelle qu’il y a plusieurs façons d’aborder les situations et les besoins.

Aucun de nos logements AirBnB ne dispose de cafetière électrique ni de café. Tout juste, parfois, trouve-t-on une cafetière poussoir, et ça suffit. En revanche, tous proposent du lait au frigo et, dans une jolie boîte sur le plan de travail, des sachets de thé noir, le Breakfast tea chéri des Britanniques. J’adore le thé, j’en avale plusieurs par jour, mais jamais celui-là que mon estomac n’aime pas. Lorsqu’il m’en est servi un d’office dans un café sur la côte, je le bois. J’aime son goût, tant pis si j’ai mal au ventre. Dans les routes étroites englouties entre deux haies sauvages, où le croisement est impossible, je sursaute à chaque intersection, à chaque virage. Je ne conduis pas à gauche, ne me fais pas confiance pour m’y tenir, je reste en hypervigilance pour aider mon mari à ne pas dévier vers ses réflexes français. J’ai la trouille en voiture, encore plus qu’en France. Le thé chavire, moi aussi, dans un massif. La fois suivante, je préciserai plusieurs fois quel thé je souhaite. Earl Grey, sans lait. Oui sans lait.

Entre deux visites, en voiture, nous écoutons la radio galloise. Il est doux de ne pas comprendre, de se laisser bercer par une langue inconnue, à la fois gutturale et chantante, comme dans le Sud-ouest nous écoutons la radio basque, ou occitane. Dans un pays d’ardoise enfanté par le brouillard et la pluie, nous fuyons la brûlure du soleil derrière des murs de pierre.

Portrait de Gwen John

Ceux du musée de Cardiff, où je rencontre des Galloises remarquables. La peintre Gwen John, dont le délicat pinceau célèbre la vie intérieure, et deux sœurs, Gwendoline et Margaret Davies, dont une salle du musée porte les noms. Nées au début des années 1880, filles d’un magnat du charbon, du chemin de fer et des docks, dans ce pays à l’origine de la Révolution industrielle, elles amassèrent la plus grande collection britannique d’art du XXe siècle. Sans avoir reçu d’éducation artistique, mais aiguillées par des conseils inspirés, elles léguèrent, à leur mort dans les années 1960, 260 œuvres d’art au musée, principalement des impressionnistes et postimpressionnistes. Difficile de ne pas voir un lien entre leur célibat choisi et leur projet de vie. Leur engagement auprès des soldats blessés de la Grande Guerre prouve qu’elles ne se sont pas contentées de dépenser les sous de papa.

Les murs de la cathédrale Saint-David, saint patron du pays de Galles, buveur d’eau et mangeur de poireaux. Une cathédrale qui se fond dans le paysage minéral, à l’intérieur oblique. Un dénivelé de quatre mètres sépare les deux extrémités, partiellement compensé par des marches. La déclivité de la nef principale reste insolite à l’intérieur d’un bâtiment : une balle lâchée serait difficile à rattraper. Avec toutes ses chapelles latérales, ses couloirs, ses escaliers en colimaçons, elle donne envie de jouer à cache-cache.

Les murailles d’un château en ruines nous refusent : le terrain clos, espace de visite, vient de fermer pour la journée. Nous montons donc vers l’église, à l’écart du hameau et en contre-haut du château. Son clocher fortifié l’ancre sur une pelouse où sombrent des pierres tombales anciennes. Dans la pente à l’ombre des chênes, nous dépassons un couple d’Américains, occupés à convaincre leurs ados de les accompagner, car « ils n’ont pas de bâtiments aussi vieux chez eux ». Lorsque nous arrivons à leur niveau, ils basculent dans un français approximatif. Mon mari et moi nous sourions et commençons à nous chuchoter qu’ils ont changé de langue pour que nous ne les comprenions pas. En allemand. Pourquoi ce réflexe , cette crainte d’être entendu ?

La porte d’entrée en bois est lourde, l’intérieur de l’église sobre et clair. À droite en entrant, une gamelle d’eau attend les visites des chiens. Au fond, un panneau signale le local des toilettes, contre lequel est installée une cuisine équipée, avec à disposition sur une table, de quoi se préparer un thé (mugs, bouilloire, sachets de breakfast tea) et des sablés maison protégés par un torchon. Une étiquette énumère les allergènes des biscuits et recommande d’écouter son cœur pour glisser une donation dans la boîte. Sous un vitrail, un mur accueille les étagères d’une bibliothèque – boîte à livres. Sous un autre, un espace garni de tables et chaises de taille réduite, de poufs de couleurs vives, d’une caisse de jouets, de crayons de couleur, papier et coloriages, résonne encore des cris d’enfants. Sur les bancs, des coussins rigides, brodés, tous différents, je suppose utilisés pour s’agenouiller. Sur l’un d’entre eux, un homme en maillot traverse la plage, avec à la main, sa planche de surf.

Vous connaissez ma passion pour les églises vides, sanctuaires de silence, un des rares espaces avec les bibliothèques et les musées calmes, où l’humain n’est pas transformé à la fois en marchandise et en pigeon. Un lieu ouvert à tous, sans transaction financière. Au-delà de l’exercice du culte, cette église propose un espace communautaire, un lieu de rencontre et de vie. L’Église anglicane ordonne des femmes, les pasteurs peuvent se marier, se reproduire et généralement mener une vie humaine. L’institution se souvient aussi qu’elle accueille des êtres vulnérables qui parfois, sont fatigués, se sentent seuls, ont soif, faim ou envie de pisser.

Oui, même les hors-la-loi qui croient posséder le monde, persuadés que leur pognon constitue un rempart infranchissable contre les canicules et les incendies, oui, même eux se retrouveront un jour seuls, et en détresse, face à eux-mêmes. Et redeviendront poussière.

Un jour, où nous étions en visite chez une connaissance, ma fille de 3 ou 4 ans a couru vers notre hôte pour lui faire un câlin. Il l’a repoussée avec force. « Non, j’ai dit. Non. » Non, on ne violente pas une petite fille. Je l’ai attrapée et serrée dans les bras. (À choisir, je préfère qu’il l’ait repoussée, cet homme sur la porte duquel il conviendrait d’afficher : « attention homme méchant. ») Si je redoute le conflit qui me protégerait, pour la sécurité de quelqu’un que j’aime, je monte au créneau. Le fameux créneau de mon château fort intime. J’ai dit non. Il a répondu : « Je fais ce que je veux. Je suis chez moi. »

Au-delà de la violence et de l’aberration légale de son affirmation, comment quelqu’un peut-il oublier que l’être humain n’est nulle part chez lui ? Que nous ne faisons que passer, cendres dans le vent ? Que les châteaux forts tombent en ruine ? Que les arbres s’embrasent ? Que les civilisations s’effondrent ?

Ces hommes qui roulent des mécaniques sont tellement dépendants. Le type et ses trois fils qui, au cinéma, s’empiffrent de nachos au « fromage fondu », de pop-corn, de sodas, abandonnent leurs emballages vides du sol au lieu de les apporter au sac poubelle tenu par une jeune femme à l’entrée. Dix mètres avec leurs déchets. Même pas cap.

Soudain je prends conscience de l’interprétation biaisée de l’Ancien Testament, écrit par des hommes, transmis par des hommes. « On » nous explique qu’Ève est faible parce qu’elle a croqué dans la pomme. Et si c’était le contraire, si c’était Ève qui avait eu le courage de tendre la main, l’audace d’enfreindre une règle absurde, de réussir là où l’homme échouait ? Comme dans la fable de La Fontaine, Les raisins. Le renard salive, mais ne peut attraper les fruits trop hauts. Il s’en sort avec une pirouette hypocrite « Ils sont bons pour des goujats ». Un Anglais, qui avait horreur de l’ail, m’avait dit une fois, « Huh, les Français, avec de l’ail, ils mangeraient du carton. » Je n’ai pas osé répondre que oui, c’est le cas. C’est pour mieux repousser les vampires.

La société britannique, qui n’a pas coupé de tête couronnée depuis longtemps, reste clivée par une culture de castes dépassée pour un regard français. Elle semble cependant plus ouverte à la différence physiologique.

Nous sommes allés au cinéma (oui encore) de Swansea voir Toy Story 5, en compagnie aux premiers rangs, d’un groupe de jeunes hommes atteints d’un handicap mental. La plupart des spectacles proposent des relaxed performances où les artistes s’attendent à l’imprévisible, à des réactions de la salle bruyantes, à des spectateurs en mouvement. Certains musées mettent à disposition des kits pour éviter la sursaturation sensorielle. À l’entrée de la salle de spectacle de Cardiff, une dame âgée valide nos billets pour la comédie musicale Annie (une fois que j’ai réussi à les retrouver sur mon téléphone). Nous le remarquons et en reparlons plus tard. L’accessibilité au Royaume-Uni est, parfois, pensée en 4D. Certaines choses de la vie semblent plus simples et normales.

Le musée de Cardiff propose dans son sous-sol à côté des toilettes (propres, pourvues d’une table à langer), une salle de recueillement œcuménique ainsi qu’un espace calme pour allaiter en paix. Dans les salles d’expositions se trouvent des chariots de jouets sur un tapis pour occuper les petites mains pendant que les parents admirent. Des panneaux (trop petits et insuffisamment mis en valeur avant d’entrer dans la salle) alertent sur l’exposition d’images susceptibles de choquer. C’est mon mari qui m’indique celui de la salle où se trouve une peinture à l’huile intitulée German naturist holiday, dans lequel une douzaine d’hommes nus tous identiques, à part leurs chaussures de randonnée, leur pilosité et leur sac à dos, sont représentés en haute montagne devant un glacier. Bien sûr je pouffe. Bien sûr je l’envoie à celle de mes filles qui n’est pas là. (Il est moche ce tableau, je n’ai pas envie de le reproduire ici).

Dans ce même musée, le portrait d’un buste de jeune homme à une table a comme légende : « Un être humain ». Je la retiens plus que la peinture.

Nous y viendrons, je l’espère, à nous considérer tous comme des êtres humains, même les enfants, même les différents, même les femmes. Tous comme des êtres vivants, même les animaux, même les végétaux. Copions les idées inspirées des voisins. Évitons les mauvaises : ne fermons pas les salons de thé à 16 heures. Ne lançons pas le marché de la glace pour chiens.

Sur un mur de la cathédrale Saint-David, un panneau conte la vie du saint. Une phrase de son dernier sermon avant sa mort est devenue dicton en terre galloise. Il a dit aux foules rassemblées : « Soyez joyeux, gardez la foi et faites les petites choses. »

« Gwnewch y pethau bychain mewn bywyd » — « Faites les petites choses dans la vie ».

Faisons les petites choses, puisque les grandes nous échappent.

Remplissons une coupelle d’eau pour abreuver les animaux en détresse et notre espoir. Tant pis pour les moustiques.

Allons voir Spiderman, parce que la salle est climatisée, pour célébrer la chance que son ado nous emmène encore au ciné. Et pour croire quelques heures qu’il nous sauvera des dragons bien réels. Et si la montre du type d’à côté clignote, trouver le courage de le lui signaler.

*Donjons et dragons en gallois, d’après le dictionnaire anglais-gallois Gweiadur.com (oui, les IA implosent sur cette combinaison de langues).  Les gallophones voudront bien excuser d’éventuelles erreurs. Merci à mon mari, à qui je demandais si mon titre en anglais se comprendrait, et qui m’a suggéré d’aller plus loin :o).

Bien sûr au Pays de Galles, j’ai refait mon stock de lectures. Mes derniers livres préférés sont sur la page consacrée – ils sont tous traduits en français.

Dwnsiwns a dreigiau* – 1/2

Été confisqué, cinéma et châteaux forts gallois

Après avoir décidé de quelques semaines de pause de publication, je m’apprêtais à publier l’article dont j’avais déjà un premier jet. Et puis les mégafeux ont kidnappé l’été et on n’arrive pas à leur en vouloir. Ils sont d’origine humaine, au carré. Les mots tombent dérisoires comme les feuilles calcinées de mon cassissier. Leur crépitement quand je les ramasse, la poussière qui coule entre les doigts me couvrent de honte. J’ai envie de demander pardon à cette terre qui n’a rien demandé et que l’on pille, certains plus que d’autres, jusqu’à la mort. Mais ils s’en foutent les prédateurs, du moment qu’ils possèdent plus que les autres, des usines qui polluent, des moteurs nauséabonds et bruyants qui ne s’abaissent pas à freiner au passage piéton.

Voilà trois fois que je recommence ce texte. Les idées s’agrègent dans mon carnet, tourbillonnent la nuit, et s’agencent. Puis assise à mon ordinateur, j’écris à toute vitesse sans ouvrir les pages de notes, car entre temps un nouvel angle s’est imposé à moi. Je me relis. Je réécris. Trouve mon texte touffu, remets à ma tête décantée du lendemain la mission de fluidifier l’article. Trop d’émotions et d’envies de partage se bousculent. Pénélope des phrases, je fais et défais. Cloîtrée depuis des semaines dans la fournaise derrière des volets clos, empêtrée de moi-même, brûlante, j’échoue.

Je rumine la bêtise de mon espèce, ce miracle perdu aux confins d’un univers vertigineux. Assis sur la branche d’un pin auquel il a foutu le feu, l’humain se convainc d’être l’espèce la plus intelligente. Quel autre être vivant détruit son espace vital ?

Une réflexion de mon plus jeune frère en août 1990 à Cologne revient en boucle. Il a alors onze ans et moi dix-sept. Je suis en stage et loge chez une amie. Il rentre d’une colonie avec des petits Allemands, malade et fiévreux. Je l’attends sur un parking pour l’accompagner à la gare où il prendra le train pour rentrer chez nos parents. En descendant du car, il m’annonce : « Je suis une des principales causes du réchauffement climatique. »

Dans un livre de cuisine de ma mère est pliée depuis 31 ans, entre des pages de carnets déchirées couvertes au stylo de recettes confiées par des amies et quelques fiches de Elle, une page jaunie du journal Le Monde. D’un côté, l’histoire du gâteau aux pommes de terre de l’Allier qui lui a valu l’archivage culinaire. De l’autre, la rubrique sciences annonce le 14 décembre 1995 la tenue du Giec à Rome sous le titre : Face au réchauffement de la planète, les experts de l’ONU placent la stratosphère sous haute surveillance. Plus bas, un entrefilet prévient : La hausse des températures pourrait atteindre 3,5 degrés à la fin du XXIe siècle.

Même les gamins de onze ans savaient et pourtant, tout a continué en pire.

Certains d’entre nous ont fini par comprendre, accepter, déclamer le respect de la Terre. D’autres non. L’appropriation de la vie par des égoïstes donne envie de hurler. Quand vont-ils comprendre que les Bitcoins ne se mangent pas ? La question se pose encore et toujours de la liberté des uns qui devrait s’arrêter là où commence celle des autres. Pourquoi faut-il toujours rappeler aux brutes qu’ils ne sont pas seuls ? Pourquoi la charge du rappel des limites revient-elle à ceux qui n’emmerdent personne, aux silencieux ? À ceux qui ne laissent de leur passage dans une forêt que leurs empreintes ?

Tête de cochon ;o)

La voilà la cause de ma difficulté à écrire ces derniers temps. Les superlatifs de l’horreur environnementale, les volets clos et les thermomètres affolés nous ont volé la douceur. Des bombardements de moellons ont enseveli les soirées de rires sous les étoiles. Mon encre s’est évaporée. Seules restent à la disposition de ma plume, les cendres sèches des jours. La colère. La frustration. La révolte.

Ma plus jeune fille rêvait d’aller voir L’Odyssée dès sa sortie avec ses copines. Nous avons eu le droit de l’accompagner. La salle du petit cinéma étant saturée, notre groupe s’est réparti comme il pouvait. Mon mari et moi avons dû accueillir un voisin sur notre rangée de trois fauteuils. Je n’aime pas cette proximité forcée dans le noir avec un étranger, surtout pour aller voir un film qui ne m’attire pas. Mais soit. Le monsieur aux cheveux blancs s’excuse de nous déranger pour s’asseoir entre le mur et moi. Une fois la salle plongée dans l’obscurité, le film commence et la montre connectée du monsieur entre en action. Elle s’éclaire à chaque notification. La seule montre connectée que j’ai vue de près, sur le poignet d’une amie, ne s’est jamais illuminée. Je n’en ai pas, bien sûr. Je redoute de recevoir des ordres de mon frigo.

Si les éclats de lumière latérale me gênent, son propriétaire ne semble pas les remarquer. Sans doute les notifications allaient-elles s’espacer avec l’avancée de la soirée puis s’interrompre. Hélas non. Le temps passe et je rumine. J’ai envie d’arracher à Ulysse le pieu qui crève l’œil de Polyphème pour le planter dans le poignet du voisin. À quel moment cela devient-il ridicule de demander au type d’éteindre sa montre clignotante, alors qu’on l’a supportée jusque-là ? Le fait de parler va-t-il gêner les autres spectateurs ? Je ressens leur pression muette : je suis la personne la plus proche de l’objet offensant, à moi, la charge de le neutraliser.

Je n’ai rien dit. Je le regrette.

Ce débat interne m’a occupée pendant les trois heures où je me suis ennuyée. Pas de femmes ou presque (on s’en doutait), des bagarres de mecs (idem), des scènes interminables et la répétition des idées conductrices au cas où le spectateur serait distrait par la montre du voisin. Le rappel régulier de prendre en compte la marée [sic] de la mer Égée avant de pouvoir appareiller et Spiderman en toge grecque valent leur pesant de pistaches grillées. La scène chez Circé ne compense pas la fadeur du reste. J’envie son pouvoir de sorcière, celui de rendre aux hommes l’apparence de leur être profond.

Un instant, j’ai cru, enfin, avoir développé un génie maléfique.

Sur une plage de poche du Pays de Galles, dans un renfoncement de la côte rocheuse, nous passons un moment sur les galets, emmitouflés entre deux canicules locales. Quelques gamins jouent avec leurs grands-parents dans les flaques laissées par la marée. Les deux seules personnes dans la mer sont en combinaison intégrale.

Soudain, un gars débarque sur la plage en voiture. Une grosse voiture noire, tractant une grosse remorque noire chargée d’une grosse moto des mers noire (ça doit avoir un nom ce truc). Le cérémonial de mise à l’eau de l’engin laisse les estivants indifférents. Équipé d’une combinaison et de gants, il enfourche son destrier de métal et plastique et fait ronfler le moteur. Et vas-y qu’il démarre et enchaîne circonvolutions et accélérations bruyantes dans la crique. Son regard vérifie que tout le monde l’admire. Certes, son engin aimante les yeux, mais surtout en raison de son vacarme.

Mon esprit mauvais prend les commandes. Quel idiot ! Tu crois qu’il irait pétarader au large ? Non il lui faut des spectateurs. Si au moins, au moins, il pouvait se planter !

Dans un jet d’écume, il revient à la plage, embarque un jeune homme en gilet de sauvetage orange fluo. Et c’est reparti pour la chorégraphie vrombissante et narcissique. Le jet-ski (oui j’ai retrouvé le nom) disparaît un instant derrière des rochers. Enfin il a foutu le camp.

Soudain, miracle…

La moto réapparaît en sens inverse. Elle avance, tout droit, au ralenti.

Seule.

Les deux gars nagent loin derrière, projetés par le moteur qu’ils imposaient à tout le monde.

La moto termine en douceur sa course contre le rocher.

Rien de grave. Juste un ego froissé.

Les sorciers du calme m’auraient-ils entendue ?

Les spectateurs terrestres se sont multipliés, ils ont interrompu leurs châteaux de sable et leurs cabrioles aquatiques pour contempler la débâcle. La galerie ne se préoccupe que de la santé du passager, auquel un gentil en paddle va proposer un trajet retour. Il refuse. Le pilote ira récupérer son jet-ski à pied par les rochers, le rechargera sur la remorque, et repartira dans sa voiture noire qui soudain doit lui sembler immense.

Quelques jours plus tard, dans un café du port de Cardiff, je repense à lui en regardant une jeune femme en voile intégral. Elle essaie, en pleine canicule, entre son mari et ses deux petits garçons, de boire sans se démasquer, sans les offenser en dévoilant sa bouche. J’ai envie de planter mes doigts dans les yeux de l’homme en face d’elle avant de l’aider à libérer son corps et son visage. Ulysse, le pieu steuplaît.

A contrario, les températures brutales incitent des mecs à se balader torse nu. Soudain, le T-shirt est devenu insupportable. Avec ma fille on essaie de comprendre la législation britannique et la logique. Le T-shirt devient-il facultatif quand on est horizontal dans l’herbe ? Vertical au parc ? En mouvement dans la rue ? Un magasin affiche la consigne : si vous n’êtes pas foutu comme une star de cinéma, rhabillez-vous.

Tout laisse à penser que la plage de ce village de pêcheurs appartient au pilote de jet-ski, la salle de cinéma au type à la montre clignotante, cette femme voilée à son mari, Pénélope à Ulysse, avec dans le trousseau, le royaume d’Ithaque. Les rues aux types à moitié à poil. Se comporter comme si le monde lui appartenait, sans préoccupation pour l’environnement au sens large, interpelle sur les limites de la liberté.

Terre convoitée de cailloux, de mines, d’ardoise et de charbon, le Pays de Galles attire depuis toujours les immigrants, pour y travailler, pour le conquérir. Son histoire agitée lui a inculqué une expertise en remparts et en douves, en limites. La première d’entre elles est sa langue, truffée de LL, de C, de Y, obscure, à l’esthétique poétique. Trouver dans sa boîte un mail (du musée, on réalisera plus tard) auquel on ne comprend rien est merveilleux. Cymru, pays de mystère et de sorcellerie, a choisi comme emblème une créature imaginaire.

L’avantage des châteaux forts en ruines, c’est qu’ils se laissent admirer depuis l’extérieur. Mais à Pembroke nous décidons de suivre une visite commentée. Je grelotte en short. La météo nous promettait la canicule même outre-Manche et n’ayant pas emporté assez de vêtements chauds, je réserve mon pantalon et mon sweatshirt pour le soir. À chaque déplacement du guide vers un nouveau recoin de la basse-cour, je vise le rayon de soleil abrité du vent. Dans notre groupe de touristes, je suis la Française de service, chargée, le moment venu de prononcer le mot « oubliettes » (dungeons), sans achopper sur le « ou ».

Le guide, dont j’envie la doudoune sans manches, nous conte l’histoire locale tourmentée sous l’angle de deux femmes. Je me laisse bercer par les aventures romanesques des Plantagenêt et des Tudor, la rédaction de la Magna carta, sachant que je n’en retiendrai pas grand-chose. (Oui en fuyant, les estrogènes embarquent la compétence à se créer de nouveaux souvenirs.) Le rôle des femmes, en revanche, je le mémorise.

Toutes les deux « très belles », toutes les deux mariées à peine pubères, se sont retrouvées à enfanter à 13 ans, à se remarier au gré des conquêtes territoriales et décès de leurs maris, à produire une ribambelle de rejetons. Nées à quatre cents ans d’écart, elles ont toutes deux été envisagées comme des territoires à conquérir dans lequel planter des héritiers. For sure, elles ont joué un rôle essentiel dans l’histoire de la Grande-Bretagne : on ne leur a pas demandé leur avis pour utiliser leur corps. Pénélope du Moyen Âge, elles étaient la cerise sur le gâteau d’un royaume.

Il était une fois, donc, une petite princesse galloise du Royaume de Deheubarth nommée Nest ferch Rhys, Nest fille de Rhys. On la surnommait « Hélène de Galles » en référence à Hélène de Troie, en raison de « sa grande beauté » qui a mené à son enlèvement, puis à la guerre civile. Fille de prince, maîtresse d’un roi puis femme d’un Normand, elle engendra au moins neuf enfants de cinq hommes différents. Grand-mère du chroniqueur Gérald de Galles, elle est apparentée, par les alliances de ses enfants, aux monarques anglais des dynasties Tudor et Stuart, ainsi qu’à feu Diana, princesse de Galles (une autre à qui on n’a pas demandé son avis), et au président américain John F. Kennedy (un autre qui ne demandait pas leur avis aux femmes).

Il était une autre fois, Margaret Beaufort, autre femme « d’une grande beauté » dont les hommes s’arrachaient les faveurs dès l’enfance (hélas), et mariée elle aussi de nombreuses fois. C’est elle qui à 13 ans, dans une chambre du château de Pembroke, accoucha de Henri VII, futur roi d’Angleterre, premier de la dynastie des Tudor et figure majeure de la Guerre des Roses. Le drapeau vert et blanc décoré d’une rose flotte parmi d’autres sur les murailles du château.

Le guide insiste, lisez sa vie, elle est passionnante. Affamée et gelée, je feuillette à peine les livres exposés dans la boutique du château entre peluches rouges de dragons et épées de bois. Son nom à la consonance française m’intrigue. Je me promets de lire sa biographie quand j’aurai avalé ma baked potatoe with ham and cheddar. Le nom Beaufort viendrait de son grand-père né en Champagne, au château de Beaufort, aujourd’hui disparu. Experte en pédagogie, érudite et philanthrope, Margaret Beaufort, la femme la plus riche de l’histoire médiévale anglaise, a mis sa fortune au service de l’éducation et de la religion, et fondé deux des collèges de l’université de Cambridge (Christ’s et Saint John’s).

Les hommes luttent pour le pouvoir, ferraillent, envahissent les voisins, plantent des drapeaux sur des territoires et des femmes. Une femme investit sa richesse pour les générations futures.

Adieu fantômes de femmes kidnappées pour être enfermées dans la chambre d’une forteresse. Adieu fantômes d’hommes jetés dans les sous-sols aveugles, aux oubliettes. Continuez de murmurer dans le vent. Écoutez claquer un drapeau blanc et vert, gardé par un dragon rouge. Entendez l’alerte des autorités galloises. La canicule, la sécheresse et le risque d’incendie ont traversé la Manche. Le feu est peut-être le seul danger contre lequel murailles et dragon ne peuvent rien.

Quand la Promenade des Anglais de Nice sera inondée, la Côte d’Azur calcinée et désertique, les Européens du sud et du milieu, devront s’aventurer au-delà de la Grande-Bretagne pour survivre aux canicules de six mois. Les Groenlandais n’en ont pas fini de devoir repousser les envahisseurs avec des remparts de Lego.

(L’ego — Lego… bon, je renonce au jeu de mot foireux.)

*Donjons et dragons en gallois, d’après le dictionnaire anglais-gallois Gweiadur.com (oui, les IA implosent sur cette combinaison de langues).  Les gallophones voudront bien excuser d’éventuelles erreurs. Merci à mon mari, à qui je demandais si mon titre en anglais se comprendrait, et qui m’a suggéré d’aller plus loin :o).

Pour ou contre le short-top à bretelles au travail ?

Enseigner des codes à ses filles et tâcher d’en comprendre d’autres

Fin mai, sur la terrasse, un soir, attablés à trois pour le dîner. La température redescend lentement et nous autorise enfin à sortir de notre grotte trop tôt estivale. Le soleil aussi entame son coucher. Il allume dans le petit massif sauvageon d’hémérocalles, agastaches et nigelles de Damas, un feu que je guette chaque soir. Le merle vocalise dans le cèdre du voisin, récemment taillé en œuf immense et que depuis, ma fille Adèle a baptisé « le camphrier de Totoro ». Peut-être mangeons-nous du maquereau acheté au marché ou la première salade grecque de l’été.

Adèle vient de recevoir la confirmation pour ses deux stages de fin de seconde : une semaine à l’université pour découvrir la recherche [en sciences humaines, à défaut de laboratoires en biologie ou en physique] et une semaine en milieu hospitalier. Après avoir évoqué quelques points pratiques consensuels, j’aborde une question à mes yeux fondamentale et aux siens, anecdotique.

-Comment vas-tu t’habiller pour tes stages ?

-Ben, comme pour le lycée.

-En short et petit top à bretelles ?

-Ben oui.

Ce n’est pas faute de lui expliquer qu’une jeune fille grandissante — qui de plus est, semble avoir trois ans de plus — ne s’habille plus comme elle veut, hélas. Ce n’est pas non plus comme si elle ne savait pas que le mâle en goguette zyeute volontiers ce qui dépasse et même ce qui ne dépasse pas et se permet des commentaires outranciers. Le harcèlement de rue, elle expérimente déjà trop souvent, s’en plaint le soir auprès de sa mère en me posant une question sans réponse simple « Mais c’est quoi son problème ? ».

Son problème c’est la prédation normalisée et impunie. Le nôtre c’est de protéger notre fille de ses griffes.

Un souvenir similaire m’est revenu en écrivant cet article. Après le bac, j’avais eu la chance de partir pour l’été à Philadelphie et d’y faire mon premier stage — fort ennuyeux — de deux semaines. L’amie américaine qui m’accueillait m’avait demandé, à mon arrivée, ce que je comptais porter à la banque. Ben, je ne sais pas moi. Mon pantalon blanc ? Un short ? À l’époque, robes et jupes n’étaient pas à la mode et mes copines et moi n’en portions pas. Je les considérais comme des accessoires de petite fille ou de poupée Barbie que je n’aimais pas. L’amie m’a répondu :

-À quoi as-tu pensé en faisant ta valise ?

– Ben…

À mes amies, à mon amoureux qui vont me manquer.

-Nous allons aller t’acheter une robe.

-…

Help !

-Et emprunter des robes qui ne lui vont plus à mon amie Catherine. Elle est plus jeune que moi.

Horreur et damnation.

Sortie – torture.

Je choisis la moins pire, une robe longue bleu marine, avec un petit côté bonne sœur, et hérité d’un cabas de robes de toutes les couleurs, toutes au genou. Heureusement que l’océan Atlantique me protège du regard des copains !

Dimanche soir, mon mari et moi sommes tombés par hasard sur Netflix sur un nouveau film anglais, Ladies first. L’affection pour les acteurs, plus que le thème de What women want avec Mel Gibson, et le besoin de détente nous ont décidés à le regarder.

L’histoire, vous le devinez, est celle d’un macho brutalement plongé dans un monde parallèle matriarcal où les clichés sont transposés. King’s cross devient Queen’s cross, A-men se mue en A-women, les publicités sur les flancs de bus affichent des hommes dénudés, etc. Bien sûr, le type est un c*nnard sur qui le sort et les femmes se vengent : tous ses comportements sexistes et violents lui reviennent dans l’ego en boomerang. Quand on se retrouve à l’autre extrémité de l’insulte déguisée en blague [ah, ah, grattement de l’entrejambe, et crachat par terre], soudain l’existence change de couleur.

C’est un divertissement, de qualité certes, mais la pertinence du mode de traitement du sujet fut surtout dérangeant pour moi — et le sera je l’espère pour beaucoup. Ma réaction m’a surprise. Les conduites patriarcales normalisées, celles de la société qui m’a vue naître, je les connais par cœur. À plusieurs reprises, j’ai ressenti le besoin de préciser à mon mari : ça je l’ai vécu, ça c’est tellement vrai… Placée devant le miroir de mes expériences, professionnelles et personnelles, j’ai pris une claque. Quelle violence tu as vécue toute ta vie ! Quelle violence tu continues de vivres trop souvent ! Malgré la prise de conscience de certains, malgré l’interdiction parentale des shorts au travail, cette même violence attend tes filles au tournant du couloir du métro ou d’un local professionnel !

Le scenario explose mes repères : c’est encore plus inacceptable que je ne l’imaginais. Notre courage et notre résistance à la souffrance nous ont bernées : nous avons été formatées jusqu’à l’os, les femmes de ma génération. Le plafond est de verre, mais le plancher aussi. Si on ne passe pas à travers, on glisse et on s’éclate par terre.

« Oh oui, Estelle elle est jolie, mais elle a des seins trop petits pour moi. » Moi assise à mon bureau dans une grande entreprise, en jupe longue et T-shirt à manches longues, deux mâles debout devant moi en costard, me reluquent et m’envisagent comme un bout de viande dans une vitrine. Ils se retiennent tout juste de tâter la marchandise, comme on vérifie le degré de sécheresse du saucisson. L’un deux, élégant, à ce qu’il paraît, vouvoie sa femme.

Juste un exemple — léger — parmi des centaines, des milliers d’agressions quotidiennes. Celles que je voudrais épargner à mes filles. Avec d’autant plus d’urgence que l’image corporelle des jeunes est sabordée par les réseaux sociaux, par la dégradation de leur santé mentale depuis le désastre des confinements au seuil de la douloureuse adolescence.

L’environnement est tellement important pour se construire. On ne grandit pas, au propre et au figuré, dans l’espace intersidéral. Parfois cependant, on grandit dans la terre, comme mes fleurs.

Une fois n’est pas coutume, ce printemps j’ai chouchouté mes semis, une mini-pépinière de capucines, zinnias, mufliers, cosmos. J’ai repiqué les plantules germées en godets dans les pots plus ou moins profonds qui me tombaient sous la main. J’ai suivi leur croissance de près, les arrosant, décourageant les limaces en les balançant dans le bosquet du fond (mais si, chez nous).

Certains pots poussaient bien, d’autres moins. Naïvement convaincue que des bébés plantes pouvaient éclore dans un pot de petit suisse, et que la plantule n’avait pas besoin de plus de substrat que la graine, la cause de cette différence m’échappait.

Le week-end dernier, lors d’une nouvelle transplantation, j’ai compris. (Ampoule éclairée au-dessus du bob à carreaux.) Les plants des pots peu profonds végétaient, car leurs racines avaient colonisé le pot. L’encombrement souterrain dépasse celui d’une tige et ses quelques feuilles. Faute d’espace dans la terre, elles renonçaient à développer leur partie aérienne. Cette sagesse jardinière évidente et pourtant toute neuve m’a rappelé de me dépêcher de rempoter mes trois boutures de rosiers anciens ardéchois, car devinez quoi, l’une d’entre elles végète. Celle dans le petit pot.

Chez les humains, comme chez les végétaux, la partie dissimulée compte plus que l’apparente. Oui, je transpose mon épiphanie botanique en métaphore littéraire du mardi matin, dans l’espoir de rejoindre la pensée de Saint-Exupéry, « L’essentiel est invisible pour les yeux ». Oui, chez les bipèdes aussi, faute d’être nourries au quotidien, la partie intime, secrète, l’imagination s’atrophient et dévorent la partie externe. Privées d’environnement bienveillant, créativité et intelligence non utilisées se métamorphosent en poison et enveniment leur hôte.

Ahtoudoudoudoudoub (si vous avez mon âge, ça devrait vous parler).

Intermède réclame.

Si ce sujet de l’éclosion contrariée vous intéresse, je vous recommande un excellent livre qui vient de paraître [puisque cet état de fait semble être un critère de qualité aujourd’hui : tout neuf donc formidable. Vieux, donc nul ;o)]. Suivez mon regard, et le lien dans le menu de ce site.

La suite de notre programme dans une ligne.

La tête maintenue sous l’eau par des mains viriles, on se demande comment certaines femmes arrivent à surnager. Bravo à elles ! Dans le monde du travail, il faut se battre, mais sans tenue de combat, à poil (au figuré, Adèle !). Il faut se battre avec les codes imposés, des codes masculins, sexisés. Toutes les femmes le savent. Toutes, sauf celles qui débarquent toutes fraîches depuis leur lycée.

Certaines professions imposent des uniformes ou des codes vestimentaires : une blouse, un tablier, une combinaison, un pyjama stérile. Les gamins le savent, ils s’inventent des vies grâce aux déguisements. Ceux qui remplissent aujourd’hui un profond tiroir. Sans devenir mécanicienne ou astronaute, sorcière ou grenouille, magicienne ou mousquetaire, le milieu professionnel demande des tenues spécifiques, et pour celles qui ne sont pas star de cinéma, influenceuses, ou maîtres nageuses, plutôt sobres et couvrantes.

Il va falloir que j’en reparle avec mon aînée qui, en périple Interrail depuis son retour de Guyane, m’appelle tous les deux jours depuis une cabine d’essayage. T’en penses quoi, maman de celui-là ? Et celui-là ?

Revenons aux bretelles.

-Non, ma chérie, le short, c’est non.

-Mais pourquoi ? En jean, j’ai trop chaud.

-Parce que le short, c’est trop short.

-Et alors ?

Pour le confort du lecteur, passons en mode accéléré sur ce débat.

-Le short c’est non. Le top à bretelles aussi.

L’humeur s’est assombrie. La révolte gronde. Je la comprends. Mon mari aussi.

-Tu ne veux pas qu’on te remarque, si ?

-Ben si. Tant pis, pour les autres si elles n’osent pas être différentes.

Elle nous ressort nos principes d’éducation. Bien fait pour nous.

-Crois-moi, se faire remarquer parce qu’on montre trop de peau n’est pas forcément flatteur.

Mon mari intervient :

-Tu veux que les mecs passent leur temps à te reluquer ?

-C’est leur problème !

Je m’empare du bâton de parole.

-Ça va très vite devenir le tien, ma chérie.

Et par conséquent le nôtre.

-…

-Donc, la petite jupe à fleurs c’est oui. Tu as quoi d’autre ?

-La robe rouge du prom ?

Longue à dos nu ?

-Non.

-La robe verte ? L’orange ?

Une robe courte, trop petite. Une robe de plage.

-Non.

-Alors rien.

-On va aller t’acheter des habits, ma chérie.

-…

-C’est plutôt une bonne nouvelle, non ?

La frustration de la contrainte imposée et absurde éteint même cette perspective. Heureusement, elle ne relève pas que, pour l’une des deux semaines, sous la blouse, elle pourrait porter ce qu’elle veut, même si ce n’est pas grand-chose.

J’interromps mon écriture pour une pause pipi, et je consulte Instagram (eh oui) où m’attend un post féministe sur le harcèlement de rue transféré par une amie (merci Hélène) — en voilà une image ;o). Je le transfère à mes filles, comme je leur ai envoyé la veille, une brève de France Info, sur le même thème, que la canicule a rendu brûlant (de rien ;o)). Il y est fait mention d’une appli sécurisante, Umay, que je leur recommande (malgré le nom ambigu : qui a le droit de s’autoriser, les femmes [à sortir le soir, à s’habiller comme elles veulent, à emprunter le raccourci trop sombre ?] ou les hommes [à les agresser ?]). Elle a le mérite d’exister.

Le samedi matin, nous achèterons une robe, une autre, un pantalon en lin rayé blanc et bleu. Protéger ma fille malgré elle ne demande parfois qu’une séance de shopping. J’ai évité l’élan vers le petit pyjama court, noir, à bretelles et dentelles. Non pour des raisons de sécurité, mais pour ma tranquillité personnelle. L’entrée de mes deux filles sur le marché de la séduction me pousse vers la sortie (encore un réflexe acquis de regard masculin), et je ne suis pas pressée.

Les codes sexistes, elles devront les apprendre malgré elles. Les codes du milieu professionnel, aussi. Si ce stage ne lui sert qu’à cela, ce sera déjà un pas de fait vers l’autonomie de mon Adèle. L’activité conditionne le vêtement. L’entourage et l’environnement modèlent la personnalité que nous proposons au monde, comme le volume de terre disponible pour nos racines fera de nous un peuplier perceur de goudron ou un bonzaï.

Lors d’un déjeuner de jadis en Ardèche, où quelqu’un s’était complimenté de l’arrivée du printemps. Un invité, aumônier, plus âgé que mes parents, avait répondu « Oui, c’est agréable ce beau temps qui revient. Les jupes raccourcissent. ». Comme je m’en étonnais plus tard auprès d’un ami, il m’a répondu : « Il a beau être prêtre, c’est un homme ». Ma fille, les hommes aiment les jupes courtes, surtout quand ce sont des shorts very short, surtout dans le métro.

Pendant ce temps, moi, je me débats avec d’autres codes, ceux des réseaux sociaux. Il semble attendu qu’il faut liker le like d’une story. Là aussi, je suis poussée vers la sortie. J’apprécie beaucoup vos like et je vous en remercie. Mais ma virtuosité avec l’outil laisse à désirer et je veux limiter mon temps d’écran. Aussi je vous prie d’excuser mon interruption de la boucle des like. Je choisis de consacrer la durée que je m’autorise sur Instagram, à lire des messages féministes dans les toilettes.

Il faut que j’y retourne. Je ne touche pas terre alors que je ne fais que ça, entre terreau et argile crue et biscuitée. J’ai décidé de relancer Jolly Pots, mon activité de peinture sur céramique, que j’avais ouverte en 2017 avant notre expatriation allemande. J’ai hâte de pouvoir à nouveau partager ma passion de la création manuelle en 3D. Tout à l’heure, quand Adèle rentrera du lycée, nous irons travailler dans mon atelier. Elle a gentiment accepté de m’aider aux préparatifs.

Short et top à bretelles exigés.

Merci ma chérie. Cœur avec les doigts.

Premier salon du livre

Oser rencontrer, parler de sa création et peinturlurer

J’écris face à la fenêtre dans un nuage de verdure. Les branches du noisetier, planté sous l’étendage par un écureuil distrait, atteignent désormais le premier étage. Je lui confie le soin de me maintenir les pieds sur terre, car dans mon dos se trame une naissance jolie qui souffle du vent dans mes voiles : une librairie de poche pousse sur la couette en vichy rose du lit d’appoint. Ce motif jure avec la couverture de mon roman, tant pis, c’est gai. Les exemplaires d’autrice commandés sont rangés en piles identifiées, à l’aide de post-its, par leur destinataire : pour C., pour M. Avant de les leur confier, je rédigerai des dédicaces avec un feutre noir neuf acheté exprès, les emballerai de papier de soie blanc retenu par du washi tape à fleurettes. Avoir publié mon livre m’enchante à plusieurs niveaux, dont celui de laisser libre cours à ma passion pour les articles de papeterie jolie. Je joue à la libraire, mais c’est pour de vrai.

Le dimanche 26 avril scellera mon entrée dans la cour des grands : je vais participer à mon premier salon du livre. La sonnerie du réveil croise mes yeux ouverts d’excitation. Pourtant, le kit de décoration de mon stand est prêt depuis la veille. Il ne me reste qu’à tartiner des tranches de pain aux graines pour un sandwich et à préparer un thé dans un thermos. Dans l’entrée, patientent les livres neufs, des marque-pages, des chevalets de table achetés à la dernière minute, la nappe écrue illustrée de volutes en appliqué, rapportée d’Inde par ma mère, une trousse en tissu offerte par mon amie allemande de Cologne, un carnet à fleurs neuf, et, posé à même le sol, dans un cache-pot blanc en céramique Ikea, une plante grasse à ombelles de fleurs roses, un lewisia du marché. J’ai de la monnaie dans mon sac à main. Les objets sont prêts, ma tenue aussi. Et moi suis-je prête ?

Parler de mon livre brasse des émotions contrastées. Séduire, convaincre un acheteur m’est impossible : j’aime laisser les gens livres, pardon, libres. (Le lapsus des doigts est authentique.) J’ai confiance : la curiosité aura raison de l’appréhension.

Ce salon, organisé par l’association de parents d’élèves indépendants de l’école Marie Curie d’Oullins, est la deuxième édition. J’étais inscrite l’an dernier, malgré mes déboires éditoriaux, avec l’intention de rencontrer des lecteurs en leur proposant une maquette. Un sale virus m’avait clouée à la maison. Cette année, j’ai un livre tout neuf, mon corps est en forme. La voiture en revanche est au garage, j’irai donc à pied au gymnase Paillat, dans la zone d’activité de Pierre-Bénite. Livres et bazar d’exposition trouvent place dans le caddie de courses. Mon mari, qui a la gentillesse de s’intéresser à mon travail, l’empoigne et nous nous mettons en route.

Les rues sont calmes, fraîches encore. En empruntant une route récente qui divise un bois, je regrette l’abattage d’arbres centenaires pour permettre à quelques bus par jour de circuler. Un cri rauque évocateur de notre randonnée à Belle-Île nous fait lever la tête. Son auteur, un faisan posé sur une branche du cèdre du Liban, nous regarde longer son parc. Tu sens les fleurs d’acacias. Hmmm, un de ces jours, nous pourrions faire des beignets.

À l’arrivée, ça grouille dans tous les sens. Des banderoles artisanales en tissu bariolé de feutre sont nouées au portail, une buvette installe tables et chaises dans la cour. Les auteurs se reconnaissent à leur valise à roulettes ou à l’étui à kakémono en bandoulière. Les organisateurs s’activent près de l’accueil. Sur les affichettes accrochées au paravent en grillage, je repère mon nom. Mon emplacement, indiqué par un bénévole, se situe au bout de l’allée centrale, à côté de la sortie dont la porte restera ouverte. Les auteurs déballent, installent, décorent. Tous ne sont pas encore arrivés. Plus de cinquante écrivains locaux sont attendus.

Entrer dans ce gymnase est un passage, une renaissance dans la peau d’une autrice. Sur la table en bois, je photographie ma médaille de baptême : un morceau de papier blanc avec, écrit au feutre noir, mon prénom et mon nom. Je le rapporterai chez moi et attendrai, pour le jeter, de sentir s’émousser son pouvoir magique.

En passant devant les stands, j’admire les aquarelles d’une jeune illustratrice, puis d’une autre, en me raisonnant : tu n’es pas là pour faire ton shopping. Pour éviter de trébucher, je contourne l’ego d’un auteur qui, les mains à la ceinture devant un panneau qui promeut son dernier livre en lettres XXL, m’explique qu’il a inventé l’autofiction. Un auteur sympathique — et modeste — qui a écrit sur la montagne ardéchoise partage plein de conseils.

Lors de mon inscription cet hiver, dans un moment d’égarement, peut-être parce que les tables étaient précisées petites, j’en ai réservé deux. Pourquoi ? Ai-je pensé installer un cabinet de consultation où les lecteurs s’assiéraient face à moi ? Suis-je à ce point incapable de me projeter en situation de vente que j’imagine les visiteurs comme des patients, au sens littéral du terme, dans une relation vraie qui relève plus du soin que du supermarché ? La scène trop large m’intimide et je rends le mobilier superflu.

Tout en installant ma nappe, les livres neufs, et mon kit fleurettes (carnet, trousse, marque-pages, lewisia), je fais connaissance avec ma voisine. Publiée par plusieurs maisons d’édition, elle écrit depuis longtemps, et a l’habitude des salons. Je m’inspirerai de son expérience dans les échanges avec le public, merci à elle. Nous déjeunerons ensemble dans un carré d’herbe derrière le gymnase, moi d’un sandwich au jambon et d’une pomme, elle d’une salade, et chacune, d’un carré de chocolat noir à 85 % de cacao, à peine fondu.

Le soleil tape fort en ce dernier dimanche d’avril, shorts et robes légères sentent l’été précoce. Une balade dans la nature présente plus d’attraits que s’enfermer dans un gymnase. La fréquentation matinale, calme, me permet de prendre pied en douceur. Les visiteurs flânent, jettent un œil, hésitent, passent, repassent. J’imagine, en projetant mon expérience de curieuse dans une exposition, l’envie de consulter le livre dont le titre interpelle, la crainte d’être harponnée par l’autrice. Cela me rappelle une remarque d’un professeur de langue du lycée sur la supériorité relative des assis par rapport aux passants, comme à la terrasse d’un café. L’assis regarde, jauge, évalue. Le marcheur fait semblant d’ignorer son statut de cible mobile, et presse le pas, afin de pouvoir, à son tour, s’asseoir.

Déjà, enfin, une dame s’arrête. De part et d’autre de la table, nous sommes toutes les deux intimidées. Nous échangeons, je m’écoute parler de mon livre dans la mise en abyme d’un exercice compliqué. Elle décide de l’acheter et me tend un billet. Émue, je les regarde me quitter, ma première lectrice du jour, mon premier livre vendu en direct à une inconnue.

Soudain, je m’exclame :

« Oh zut, j’ai oublié de lui proposer une dédicace ! »

Ma voisine acquiesce avec indulgence pour mon oubli de débutante. C’est dommage, en effet.

Vite ! Se lever un stylo à la main. Rattraper la dame en tâchant de ne pas l’effrayer, la lui proposer, cette dédicace. Elle accepte, revient sur ses pas.

Mon ingénuité me préserve des attentes : j’aborde la journée avec curiosité et enthousiasme, chaque échange est un cadeau. Entre les visites, reçues, données, je note des impressions, les idées qui jaillissent dans cet environnement stimulant, les conseils reçus. Penser à prendre du blanco en cas de rature, un paquet de gâteaux à partager avec les exposants voisins. Entre les rencontres, je réfléchis à mes dédicaces. Qu’écrire qui a du sens pour une inconnue, sans trop me répéter ?

Une amie passe me saluer et acheter un deuxième livre à offrir. Une dame arrive avec mon livre acheté à la librairie, et me le tend pour une dédicace. Elle évoque une jeune demoiselle qui ne tient pas en place en classe. Je lui raconte l’histoire vraie de la chorégraphe de la comédie musicale Cats, rapportée par Ken Robinson, expert britannique en éducation et grand promoteur de la créativité dans son livre Finding your element et dans des conférences. Il y dénonce le formatage scolaire des enfants pour alimenter une société productiviste à angle droit.

La différence, et la question de l’adaptation à l’environnement sont les sujets centraux de mon livre. Son titre semble inviter aux confidences. Il attire les yeux, les pas et les mains des femmes. Mes acheteurs sont des acheteuses. Seuls deux hommes s’approcheront de ma table, un sourire entendu aux lèvres. Eux ils savent, on ne la leur fait pas. C’est comme un gag, de ne pas rentrer dans les cases. Le clin d’œil du titre ne cherche pourtant qu’à adoucir la souffrance du décalage. La variété de l’espèce humaine garantit que tout le monde se sent en décalage quelque part. Au fond de ces hommes, derrière leur façade convenue, quelque chose vibre, quelque chose qu’ils ne s’autorisent pas à entendre et qu’ils musellent. Ils le reposent comme à regret, ce livre. S’ils étaient accompagnés d’une femme, est-ce qu’ils lui proposerait de l’acheter, pour elle, pour le lui piquer en douce ?

Peu à peu mon discours se rode, je m’entends parler, en essayant de ne pas m’écouter pour ne pas flotter, spectatrice d’une scène où je joue. Vais-je exaspérer ma voisine à le répéter ? Dans les grands salons, paraît-il, les tables se touchent. Comme le bruit, la foule et la promiscuité doivent être éprouvants ! Pour cette initiation, mes sens sont heureusement épargnés, car ma cervelle m’informe qu’elle est déjà survoltée.

Une odeur de frites éveille l’appétit dès 11 h 30. Des cornets traversent le gymnase entre des mains qui les vident en chemin. La température monte et, en milieu d’après-midi, le soleil plongera par la verrière latérale. La chaleur serait pénible si j’y prêtais attention. Je remplirai plusieurs fois ma gourde.

Peu après le déjeuner, une dame se présente à ma table et me pose des questions directes sur mon livre auxquelles je réponds le mieux possible. Elle se présente comme journaliste au Progrès — son assurance, qui dénote avec la nonchalance des visiteurs, aurait dû m’aiguiller. Peut-elle me photographier ? Oui, bien sûr. Pendant que je pose, le livre à la main, mon cerveau rembobine la scène en accéléré : quelles bêtises ai-je bien pu raconter ?

Une flâneuse me dit être venue pour accompagner des amis, par hasard, que mon titre l’a intriguée. Quelques enfants, blasés, suivent leurs parents. Le public est plutôt âgé cependant, en milieu d’après-midi au réveil de la sieste des gosses, les allées se remplissent et rajeunissent.

J’ose maintenant tendre un marque-page illustré du QR code de Mainzalors.com et parler de mon blog, proposer aux lectrices de m’envoyer un mot quand elles auront découvert mon roman, car j’aime échanger. Dès le lendemain, je me demande pourquoi je n’ai encore rien reçu. L’espace-temps d’autrice et celui de lectrice divergent. Ai-je oublié qu’un nouveau livre va en rejoindre une pile sur la table de chevet et qu’il devra attendre son tout avant d’être attrapé ?

Une jeune femme m’interroge : elle voudrait écrire, n’ose pas, redoute la page blanche, car elle ne sait pas sur quoi écrire. Alors, je partage mon expérience, les pas qui m’ont aidée à oser. Je lui explique que pour écrire, il faut écrire… que dès qu’on a commencé, la page n’est plus blanche et qu’on a un bout de machin auquel accrocher des idées. Un rocher où se fixeront les coquillages.

L’autre jour, j’ai démêlé des graines germées de zinnias et de mufliers. Les semis trop denses demandaient à être éclaircis. J’ai bataillé, fiddled comme on dit en anglais avec un mot imagé, bien pratique qui n’a pas d’équivalent sans périphrase, avec ces pousses fines, courtes et aux racines tressées. Je n’avais presque rien dans les doigts, comme quand on commence un tricot. C’est de ce presque rien, difficile à attraper, que jaillira la suite, une suite, même si on choisira plus tard de tout reprendre à zéro. Cette première matière, même brouillonne, médiocre, est la matière première de la création, le terreau où l’inspiration pourra germer, en vidant le lave-vaisselle ou au creux de la nuit.

Elle me dit être rassurée par les consignes d’un atelier d’écriture. L’école nous a enseigné que seuls deux types de réponses sont possibles, justes ou fausses. La juste, rester assis en classe, se taire, aligner des chiffres ou des mots dans des cases, ne produit pas d’artistes. La création a besoin d’un espace bienveillant, ouvert qui accueille les élans et la spontanéité. Le blanc de la page ou de la toile, c’est un infini qui donne le vertige. Comment les déflorer si le stylo rouge du professeur guette par-dessus l’épaule ?

Parce que je voudrais, modestement, du haut de ma première marche, encourager les âmes que je croise à tâtonner vers leur vérité, je me permets de lui conseiller : « Écrivez. Si vous avez besoin de limites, donnez-vous un cadre temporel. Écrivez dix minutes sur ce que vous voyez. Observez les idées. Écrivez sans chercher à produire du beau. » Racontez sur votre bureau ce pot de crayons au rebord ébréché, qu’il faudrait réussir à jeter. Observez comment une interrogation jaillit dans un coin de votre tête, c’était quoi ce bruit cette nuit ? La voisine qui sort ses poubelles ? Pourquoi si tard ? Voilà le début d’une histoire. Tirez sur le fil. Appâtez votre inspiration en enchaînant des phrases. Retenez-la en promettant à votre cerveau de lui réserver un moment, plus tard, pour qu’il se défoule en mode éditeur et correcteur.

Dans l’allée à ma gauche, sur un stand de deux tables et quatre chaises, sont installés un papa et ses trois filles. Ma première impression est que les enfants accompagnent l’adulte écrivain. Il n’en est rien. L’aînée de quatorze ans vend une histoire qu’elle a écrite et illustrée. Sa maman s’est occupée, en secret, d’en faire imprimer des livres pour Noël. Entourée de son père, ses sœurs et par moment de sa mère, elle répondra aux questions des visiteurs en dessinant. Dans son livre, je découvrirai qu’il existe une iriseraie à Oullins. Heureuse coïncidence, la période de floraison vient de commencer. Je me promets d’aller la visiter.

Le week-end suivant le Salon du livre, j’ai eu le plaisir d’être invitée à une fête de famille pour l’anniversaire d’un neveu de cinq ans. J’ai proposé à qui voulait un atelier de peinture sur céramique. Les enfants ont tous participé, mais seules quelques adultes ont osé. La différence d’approche selon l’âge est singulière. Les enfants écoutent les consignes avec curiosité puis ils foncent, happés par le geste, l’envie, le plaisir. Motifs et couleurs sont spontanés et intuitifs. Les adultes tournent autour de leur envie, n’osent pas oser. Quand on a perdu l’habitude de l’utiliser, le pinceau impressionne. On oublie en grandissant qu’un arbre peut être rose ou violet.

Dans Loin d’Hollywood, un récit écrit par Charlie Chaplin en 1922, dégoté à la médiathèque, une phrase m’a marquée : « Même si j’aime les enfants, je les trouve d’un abord difficile. Je me sens très inférieur à eux. La plupart ont de l’assurance et ne sont pas encore gâtés par la conscience de soi. Il vaut mieux être au sommet de sa forme en leur présence, car ils détectent votre manque d’honnêteté. » Est-ce cela que l’on redoute, adulte, devant une page blanche, de se confronter à sa sincérité ? De recevoir son authenticité en pleine face et ne pas savoir par quel bout l’attraper ?

C’est un jeu, un jeu grave de créer. L’artiste est celui qui, adulte, continue de jouer et croit à la magie. Après avoir regardé la sitcom Rosehaven sur Arte, me voilà équipée d’un nouveau marabout-de-ficelle pour ma collec’ de nanas qui ne se prennent pas au sérieux, Celia Pacquola, humoriste et comédienne australienne. Spontanées et fantasques, leur espièglerie rafraîchit la vie d’adulte. Leur inspiration est indispensable à ma survie.

Ce salon du livre m’a enchantée, merci aux organisateurs. A posteriori, j’ai l’impression de l’avoir abordé comme un jeu au sens noble : plaisir, frisson, rencontre des autres, de soi, échanges, rires, accueil d’émotions. Je l’ai vécu comme les enfants ont peint une assiette avec des engobes : en expérimentant, en me trompant, en recommençant, en m’extasiant (et en courant après une dame, le stylo à la main). Puissé-je ne jamais me sentir blasée. Je voudrais garder cette fraîcheur, que jamais mon discours de devienne un baratin rodé. Rencontrer un regard est un privilège pour l’écrivain : c’est lui qui sculpte l’autre moitié du livre. Les premiers commentaires que je reçois en témoignent : chacun le lit avec le filtre de ses expériences, sa personnalité, sa vision du monde.

En fin d’après-midi, j’ai très soif. Et très faim. Les échanges creusent. Je me lève acheter une crêpe au sucre à la buvette, heureuse en revenant à ma table, de trouver une dame qui m’attend. Une autre, hésitante lors de son premier passage à mon stand, reviendra alors que j’ai commencé à ranger, s’excusant de me faire ressortir un livre. Mais je suis là pour ça, madame, merci !

En remballant mes affaires, je force un peu dans le caddie, les pages d’un livre se froissent. Souriante, épuisée, ravie, je rentre en tirant le caddie allégé où j’ai fourré ma veste, dans la chaleur absolue. Sur le chemin, je croiserai le parfum d’acacias du matin, mais le faisan s’est envolé. Je remarquerai, dansant entre muret et trottoir, un plant de coquelicots albinos. Je n’en avais jamais vu de la vie. La nature joue avec les couleurs et me fait un clin d’œil. Ou bien me tire-t-elle la langue comme sur la couverture de mon livre ?

Merci de m’écrire les émotions ressenties à la lecture de mon livre. Vos messages me font chaud au cœur.

Belle-Île-en-nous            

Cinq jours de marche autour de Belle-Île-en-Mer

Me voilà de retour d’une semaine bretonne à crapahuter sur le sentier côtier de Belle-Île-en-Mer. 5 jours, 80 km, 2800 m de dénivelé positif. En général, les chiffres et leur engrenage vers la compétition me rebutent. Cependant ceux-là, je leur ferais presque la bise : ils réactivent la confiance en mon corps. Il arrive un âge où mettre un pied devant l’autre en terrain escarpé ne va plus de soi.

Enjamber l’espace entre le quai et le marchepied du TGV en chaussures de randonnée signe le début de l’aventure. Dans le sac, j’ai glissé un gel douche et une crème pour le corps inédits pour les associer à l’expérience et éviter de la polluer de vécus antérieurs. Dans le sillage ébloui de la marche itinérante d’octobre dans les Baronnies, mon mari ma benjamine et moi avons choisi de repartir sur les sentiers aux vacances de Pâques. Pour épargner mon dos convalescent, j’ai opté pour une formule qui limite le poids transporté, et permet, le cas échéant, de sauter une étape. Belle-Île ne laisse guère de choix : à moins de transporter sa tente comme les jeunes gens croisés (et de bivouaquer en cachette), la majorité des étapes n’offrent aucun gîte. Nous avons donc réservé le séjour rando d’un petit hôtel du Palais qui propose à vingt marcheurs, dans une ambiance de colo, l’organisation des pique-niques et des navettes pour les ramener le matin à l’endroit où elle les a récupérés la veille. Nous le rejoignons en bateau-navette depuis Vannes. Nous allons boucler la boucle mais en étoile.

Voilà longtemps que je rêvais de parcourir le sentier des douaniers breton. Parmi les différentes options, Belle-Île s’était imposée : le souvenir lointain d’une escale en voilier avec mon père m’avait donné envie d’y revenir. La magie de quitter le continent et la satisfaction de réaliser une boucle nous ont convaincus. Partir sur une île, nous le faisons à chaque passage de la Manche, mais les dimensions de la Grande-Bretagne le font volontiers oublier (jusqu’à l’occasionnelle fermeture intempestive du tunnel). À peine arrivés sur cette île de Petite-Bretagne, la rengaine de la chanson de Laurent Voulzy s’enclenche et m’agace. D’ailleurs, pourquoi dit-on Belle-Île-en-Mer ? On ne dit pas Quiberon-en-terre.

Mon ordinateur, emporté au cas où mon corps choisirait l’immobilité, est resté fermé. J’ai glané pour vous des impressions dans mon carnet à fleurs.

Belle-Île, destination privilégiée, a été préservée des assauts humains. Son littoral reste sauvage, aucune poubelle ne ponctue les plages, aucun détritus ne dévisage les sentiers. Les visiteurs jouent le jeu des îliens : limiter au maximum les déchets qui sont enfouis sur place (c’est donc possible). Seul le papier toilette dans l’herbe indique que quelqu’un s’est arrêté là avant nous, et qu’on s’est trompé de sentier. Les constructions neuves, peu nombreuses, respectent le style local : des petites maisons basses aux encadrements de fenêtres et volets colorés. Combien de temps l’évolution et ses travers vont-ils retenir leur souffle ? Les prix de l’immobilier flambent, attisés par la pandémie et la généralisation du travail à domicile. Les locations saisonnières affichent des tarifs rédhibitoires. Certains visiteurs aux vêtements luxueux dénotent avec le style décontracté des locaux et de la majorité des touristes. L’inflation menace-t-elle d’évincer les îliens ?

Toujours curieuse des choix de vie originaux, je m’enquiers auprès de la dame de l’hôtel sur la raison de son installation au large du continent. Elle me répond que sa grand-mère était belliloise et qu’elle est revenue, au début de sa vie active, sur la terre de ses ancêtres. Comme un tiers des insulaires, elle descend des Acadiens. En 1756, 78 familles acadiennes se sont établies sur l’île en 1765, après avoir été expulsées de Virginie puis d’Angleterre. Guerres et traités entre puissances dominantes ont scellé leur déportation. Louis XV a confié à ces immigrants la mission de repeupler Belle-Île, que l’occupation anglaise avait dévastée. L’histoire locale est imprégnée de celle de Canadiens, issus de Français émigrés au Nouveau-Monde et finalement revenus. Au mur de la salle du café, je photographie la carte d’Acadie du XVIIe siècle, et les territoires amérindiens aux noms poétiques et mystérieux : Abénaquis, Etchemins, Micmacs.

Pendant cinq jours à l’aplomb de la falaise, nous sommes montés et descendus. Remontés. Et redescendus. L’île trompe le visiteur sportif. Son profil faussement plat est vallonné de bocages, entretenus par une agriculture extensive, des vaches, des moutons et du maraîchage. Elle exige des marcheurs qui longent l’océan de quitter souvent le plateau pour la grève, afin de traverser les brèches chantantes des ruisseaux. Sur le sentier très bien entretenu, des marches sont taillées dans la terre, retenues par des planches. Cependant les pentes raides restent glissantes et dangereuses sous la pluie. Les tronçons trop exposés, et menacés d’effondrement par l’érosion, sont retracés à quelques mètres vers l’intérieur. Dans ces parenthèses, le sol s’ameublit, couvert de fougères sèches et broussailles taillées. Certains « passages pétoches » frôlent le vide : j’y ai frissonné et marché en crabe, le plus près possible du flanc sécurisant, attrapé une main rassurante, détourné le regard, sans tout à fait fermer les yeux. Une clôture symbolique en fil de fer bas matérialise les zones en restauration végétale, que le touriste est prié de s’abstenir d’enjamber. Pour être autorisé à piétiner l’herbe rase à la pointe nord-ouest, s’équiper d’un club de golf.

Les deux premiers jours tempétueux éprouvent notre coupe-vent et le nouveau poncho (celui des Baronnies, déchiré, a fini à la poubelle). Mes cheveux s’emmêlent en nid de pie et j’enfile un bonnet. Pour la suite du parcours, le soleil chasse les nuages, les combes chauffent et les visages rougissent. Le bras droit, cramé malgré la crème solaire, indique dans quel sens la randonneuse tourne autour de l’île.

Nous baignons dans une symphonie marine, entre les basses du fracas des rouleaux qui se brisent au pied des falaises, et le piccolo de l’alouette, le métronome du ressac, le froissement des roseaux, le sifflement du vent, le cri rauque des faisans. Nous tutoyons les goélands dont nous observons le vol, comme une autre année, celui d’un faucon crécerelle sur les falaises de craie de la côte sud de l’Angleterre.

Le paysage s’échelonne sur les versants en fonction de l’exposition et des jours. Les pruneliers en fleurs le mardi, seront en feuille sur la fin. Les asphodèles, en bouton à notre départ, commencent à faner dans les versants abrités. Les landes nues, soufflées par un vent continu, se hérissent de bois de pins et de cyprès dans les plis abrités. Ailleurs, leur palette rose et vert des pompons du gazon d’Espagne, et des coussins mousseux du plantain caréné (non moi non plus je ne connaissais pas), s’émaille du violet de la consoude et de la sauge. Les vallons humides, dont on enjambe le ruisseau sur un pont rudimentaire en planches de bois, bouillonnent d’une végétation presque tropicale et les pentes rocheuses, jaunes d’ajoncs, dégagent un délicat parfum de noix de coco.

Côté sud, les falaises-arlequins, bigarrées de griffes de sorcières, cinéraires maritimes argentées et agaves pointus prennent un accent méditerranéen. Je n’ose pas trop les photographier, j’ai lu que ces plantes sont invasives en terre bretonne. Tu es très belle, mais tu n’as rien à faire ici. Allez, file !

À la lisière des rochers, des pentes herbeuses et douces, des prairies où les marguerites, minuscules tournesols, tournent le cœur vers le soleil, des pâturages à moutons et à vaches lèchent les criques. Soudain, les pieds dans le sable, entre océan et campagne d’autrefois, les goëlands dialoguent avec les grillons.

Une brume salée d’embruns s’envole et scintille dans le soleil. Le crachin semble à peine mouiller et soudain pourtant tout ce qui dépasse du coupe-vent est trempé. Après un pique-nique de taboulé et far aux pruneaux, je soulage mes pieds échauffés dans les vagues avec l’impression d’enfiler des chaussettes de glace, quand soudain la marée montante me prend de cours. Les vagues me chassent en riant. Le pantalon trempé séchera dans le vent.

Sur les dunes de la plage de Donnant, aux rouleaux courus par les surfeurs, la variété de la végétation surprend. La discipline de protection de la flore prouve son efficacité : le sable du sentier est noyé de part et d’autre sous des mousses, des rosiers sauvages ras, aux fleurs blanches ou roses. Dans les herbes sèches, les immortelles, dépourvues de fleurs encore, restent discrètes. Seul leur parfum les trahit. L’apparition de celui de la glycine dans le sillage des odeurs de boue, d’algues, d’herbes ou d’aubépine, indique l’arrivée dans un des rares villages. On se retrouve alors à croiser ses semblables en grappes, au café pour une tasse de thé. Après la relative solitude de la transhumance en file indienne, les relations avec les humains — les autres et soi-même — se colorent d’étonnement.

Jalouse de la tranquillité de nos vacances en famille, je redoute le « pot de colle » éventuel, l’individu qui, parti seul, mais ne l’assumant plus, déciderait de nous trouver bien sympathiques, nous attendrait le matin et s’adapterait à notre rythme, quelles que soient nos ruses pour mettre des heures et des pas entre lui et nous. Je suis soulagée lorsque, faute de place dans la salle commune, nous sommes installés pour le petit-déjeuner à une jolie table ronde en bois, dans la partie café de l’hôtel. Ça permet de converser – si l’humeur nous en dit – avec les dames de l’hôtel sans se voir imposer d’échanges. Cette table isolée, c’est ma sortie de secours. La navette vers le sentier, entièrement occupée, n’en a pas, mais je suis vite rassurée : sur cet éclat de terre, le trajet ne dure que quelques minutes. Chaque jour, nous commençons à marcher à 9 h 14.

Ma cervelle avide de nature sauvage rejoue pourtant les codes sociaux : elle se compare. « Non, mais, combien elle a pris de pantalons de rando celle-là pour être toujours propre ? » J’en ai emporté deux, et forcément, avant que la vague ne le nettoie de force, le bas de mon premier pantalon, qui a essuyé la pluie, reste boueux le matin quand je l’enfile.

Avez-vous remarqué comme dans chaque groupe, on retrouve un échantillon de personnalités assez représentatif de la variété sociale : le/la drôle, le/la râleur-se, le/la je-sais-tout, le/la grand-e, le/la petit-e, etc. ? Les rôles se répartissent et se redistribuent en fonction des participants. L’hôtelière m’explique redouter les grands groupes constitués, car « les groupes c’est la maternelle ». Je suis parfaitement d’accord avec elle. Lorsqu’en randonnée, je m’exclame, à haute voix je le crains : « Non, mais t’as vu, elle a pris un œuf dur pour son déjeuner, elle ! C’est dégueu… » Dans la glissade vers la maternelle, je me rattrape à la grille de la cour de récré.

Mon cerveau juge l’homme qui, en apprenant l’horaire de retour de la navette, répond « ça ne nous arrange pas ». Non, mais écoute-le, lui ! Pour qui il se prend ? Bavard, fier de sa masculinité, il se présente, malgré sa femme discrète, comme un bon candidat au « pot-de-collisme ». Ma fille l’a baptisé Kristof et nous le fuyons activement. Un autre monsieur, que je vois sortir des toilettes un matin, avec à la main, en équilibre, sa boîte de repas, une banane et une fourchette, se voit appelé Toiletman. À quelles extrémités la peur de se voir piquer sa bouffe peut-elle mener ? Je note mentalement de surveiller mes réflexes archaïques.

Comme nous arrivons tous les vingt au départ de notre journée de marche en même temps (à 9 h 14 donc), le défi, pour rester indépendants, est de se séparer du collectif. Soit en fonçant — la technique de ma fille — soit en se laissant distancer — la mienne le deuxième jour lorsque les talons me font souffrir. Mais chaque groupe trouve son rythme, et se répartit sur le sentier, dans le même ordre ou presque chaque jour, ce qui nous donne un repère sur notre avancée. La famille avec le chien est-elle passée ? Et les deux papys en short ? Attention, vite, voilà Kristof.

Sur l’étroit sentier, entre ceux qui montent, ceux qui descendent, ceux qui courent, et ceux qui marchent, les polis et les autres, les codes sociaux se rejouent à chaque croisement. Le coureur attend du marcheur qu’il interrompe son élan pour le laisser passer dans une logique d’ascendant indépendante du souffle. Il semblerait que la vitesse et le lycra bénéficient de la priorité. Certains remercient, d’autres pas. Certains se décalent spontanément, d’autres s’imposent. Sur un mètre carré de terre et de rocher, les enjeux de pouvoir entre deux humains restent les mêmes qu’en ville.

Et puis il y a les champions du monde. Ceux qui se postent à l’extrémité du surplomb, au-dessus du précipice, là où un petit panneau avec un dessin pour les analphabètes prévient que c’est dangereux, au cas où on ne s’en serait pas rendu compte seul. Ils avancent au-delà du sentier, de la clôture en fil de fer, du panneau, au-delà de tout. Ils se baissent, se relèvent, dans une chorégraphie de la mise au point et du cadrage, concentrés sur leur téléphone. Le cliché sera sans doute bien meilleur à l’aplomb du vide qu’en retrait à deux mètres de là. Que faut-il faire ? Les rappeler à la raison et à la sécurité au risque de les faire sursauter ? Je repense au Darwin Award, dont mon mari m’a parlé, un prix anglais humoristique attribué, de façon posthume bien sûr, à la mort la plus bête.

Je m’observe évaluer autrui, me situer par rapport à lui de façon réflexe, puis m’égarer dans des scénarios catastrophes : et si l’un de nous chute de la falaise ? Vais-je moi aussi contribuer à la sélection naturelle ? Je tire sur la laisse de mon cerveau pour le ramener aux explosions des rouleaux à mes pieds. Chut laisse-moi revenir, vivante, au feu d’artifice des falaises déchiquetées de mer et de ciel.

Alors je m’arrête.

La topographie exige une pause pour admirer le paysage. Quand on marche, on regarde où on met les pieds. La tête baissée, les chants de la nature et ses parfums nous habitent. Seule la pause dans l’effort, la tête relevée, autorise l’accueil de la foudre de la beauté.

Soudain, dans une descente, au détour d’un tunnel d’ajoncs et de ronces, une musique se fait entendre. Tiens, c’est quoi ? C’est joli… (Eh non, ce n’est pas Laurent Voulzy).

I can still recall, our last summer…

Mais ça vient d’où ? De moi ?

Mon téléphone, que je range et sors sans arrêt de la poche de mon pantalon pour immortaliser le paysage, enclenche Spotify sans que je ne lui aie rien demandé. La première fois, je mets ça sur le compte de ma fille en Guyane qui, souhaitant écouter de la musique, et pour une raison qui m’échappe, aurait réanimé le morceau entamé.

Je vérifie. Spotify est inactif.

Those crazy years…

Quoi encore ? Pourtant, pourtant, j’ai tout fermé.

…that was the time of the flower power…

Et ça recommence. Moi qui ai râlé contre des blagues trop fortes dans la cage d’escalier, je me retrouve dans le rôle de l’empoisonneuse de silence. Sourire gêné. Euh, je n’y suis pour rien.

J’arrête et redémarre mon téléphone.

I can still recall our last summer…

Lors de notre périple dans les Baronnies, un soir, le téléphone de ma fille s’était mis à vibrer en continu, même éteint. Il avait passé la nuit consigné dans la salle de bains, enveloppé d’une serviette. Là c’est le mien qui dérape…

Living for a day, worries far away…

Éclats de rire sur fond de Abba. Soit, Colin Firth et la bande de Mamma Mia nous accompagneront. C’est mieux que la rengaine de Voulzy. Désormais cette chanson aura le pouvoir magique de ressusciter une journée sur des falaises ensoleillées d’ajoncs, rythmée par le ressac de l’océan.

Convoitée pour son eau douce, son emplacement stratégique et ses ressources, la côte de Belle-Île porte les stigmates de plusieurs phases de fortifications : la citadelle Vauban du Palais, les fortins, châteaux forts miniatures, avec meurtrières et pont-levis, les bunkers du Mur de l’Atlantique, dont les ramifications souterraines affleurent avec des trous d’observation et des escaliers plongeant dans le rocher sous le lierre. Difficile d’imaginer des bottes de soldats piétiner la beauté… Pourtant sa mission protectrice perdure : une base militaire en activité prévient sur son grillage qu’il est interdit de la photographier. Un hélicoptère manœuvre en bord de côte et, en vol stationnaire, largue sur un îlot, le long d’une corde, une douzaine de soldats, à raison d’un par seconde. Quelques minutes plus tard, il repart, la corde toujours pendue. Accrochés, espacés avec régularité, six soldats volent en grappe. Subjugués, nous le racontons à notre a fille qui, partie devant, ne l’a pas vu : « Whaou ! J’aimerais trop faire ça ! ». À l’aide !

L’architecture militaire des siècles passés est détournée. Quelques fortins convertis en villa gardent désormais les hamacs du jardin. Le plus célèbre, à la pointe des Poulains, fut la propriété de Sarah Bernhardt, divine excentrique, artiste fabuleuse. Devenue musée, elle est meublée comme du temps de la grande dame. Nous nous hâtons de la visiter avant de prendre la navette. La fenêtre de sa chambre s’ouvre sur la côte déchiquetée et les tempêtes. Au fond de l’imposante cheminée de la salle à manger, s’affiche, dans le monogramme SB, sa devise « Quand même ». Je pose la main sur le granit de l’encadrement de la porte d’entrée, en espérant, par-dessus le siècle et le vent, toucher la main de Sarah. Et peut-être décider ma jeune pivoine, nommée d’après elle, à fleurir enfin.

Un après-midi nous rentrons en stop, pour la première fois. C’est un mode de déplacement banal sur ce territoire de poche solidaire, au réseau de transports en commun limité. Tous les jours nous nous requinquons avec une crêpe, du kouign-amann. Une deuxième crêpe. Sur le quai, lorsque mon téléphone capte à nouveau, en dégustant une glace locale, je consulte Plantnet : le sosie du « céleri sauvage », celui dont la vitamine C avait sauvé l’équipage de Magellan en Terre de Feu, est mortel.

Certains vacanciers ont enchaîné les deux dernières étapes, pour « partir plus tôt ». Je n’aurais pas pu et surtout, pourquoi ? La dernière journée, douce-amère, nous offre l’authentique expérience de l’île : marcher sur les traces de notre départ cinq jours plus tôt, sans jamais avoir quitté l’océan. Notre aventure s’achève, nous sommes heureux et fiers de l’avoir réalisée malgré les renâclements physiques. Il est rassurant de constater que le corps s’habitue à un nouveau rythme. Ce n’est qu’une fois revenus devant l’hôtel que ma fille déclare notre objectif atteint. Elle s’émeut « j’ai l’impression d’être en colo, je suis triste de partir. Tu vois, Toiletman, Kristof, on s’est inventé des histoires sur eux, ils vont me manquer. » Elle est sincère. À moi aussi notre échappée dans ce paradis nostalgique va me manquer.

Pourtant l’éblouissement de la marche au long cours rayonne encore de tant, tant de fleurs. Et je sais que je reviendrai, car à l’instar de la grande Sarah « J’aime venir […] dans cette île pittoresque, goûter tout le charme de sa beauté sauvage et grandiose. J’y puise sous son ciel vivifiant et reposant de nouvelles forces artistiques ».

Merci d’avoir randonné avec moi.

P.S. Pour écrire un passage de cet article, je réécoute Abba. Mon mari passe la tête à ma porte : « T’écoutes Abba ou c’est ton téléphone qui s’est déclenché ? »

Retour à Lyon. Retour à l’autre aventure, celle de la publication de mon livre. Merci de tout cœur pour vos lectures, vos achats, vos mots doux. Ils m’ont portée le long du sentier et continuent d’alimenter mon énergie.

Ce dimanche 26 avril, je serai au Salon du Livre d’Oullins-Pierre Bénite. On s’y retrouve ?

L’envol d’un livre

Objets vivants et éclosions de papier

Rholàlà les amis, quelle semaine de feu ! Permettez-moi de vous raconter.

Remontons vers le milieu du mois de mars, pour descendre en Ardèche le temps d’un week-end.

L’échéance du 1er avril s’approche et j’ai besoin de distraire ma cervelle tout en semant les cailloux blancs de la publication. Entre un tour au marché pour s’approvisionner en miel et une balade fouettée par le vent entre les gouttes, j’ai levé un doigt ému à ma librairie locale : bientôt, j’aurai un livre à vous confier, qu’en pensez-vous ? J’ai informé ma copine de miel de la Grand-Rue de l’imminence de l’arrivée en ses terres de mon roman. Son enthousiasme illuminera ma journée, bien au-delà de l’échappée du soleil derrière les nuages du Tanargue violet.

Comme à chaque séjour en Ardèche, je glane des souvenirs et des morceaux de plantes, qui s’entassent en vrac dans des sacs cabas. Des boutures de rosiers, de seringa, de lin vivace rouge, de saponaire. Des plants d’hémérocalles orange, de coucous sauvages, d’oreilles d’ours, de violettes roses. Un bouquet de jonquilles presque pas fanées. Des bocaux de châtaignes grillées au naturel. Du miel de châtaignier ambré, coulant et puissant, et de garrigue, crémeux et pâle. Du pain d’épice. Une longue bouteille d’huile d’olive. De la tapenade noire et de la rouge aux tomates séchées. Des yaourts Areilladou aux pots inchangés depuis mon enfance. Une saucisse sèche et des mini-caillettes sous vide. Des fromages de chèvre. De la crème à la menthe pour les pieds et de l’huile de rosier pour ailleurs. Des paysages sauvages plein les yeux. Des caresses en forme de coups de tête de notre âne. De la terre sur le bas de mon jean. Une petite araignée jaune qui tisse sa toile sur le trajet retour entre le tableau de bord de la voiture et ma jambe. Des idées bouillonnantes pour mes nouveaux livres. Des livres sur le train en Ardèche méridionale et une nouvelle carte d’adhérente de la médiathèque. Un sac de crottin pour mes rosiers. Un bouquet de thym frais cueilli au-dessus de la vallée de Louyre, sous les falaises de l’Échelette. Des livres de poche neufs.

À voir ce chaos de choses, que les sages mains de mon mari calent à l’abri des virages, on dirait que nous résidons en zone semi-désertique et que je m’accroche au matériel. Mon butin, cependant, diffère d’un caddie de supermarché. Loin d’être du matériel inanimé et éphémère, c’est une malle aux trésors que j’embarque. Une équipe de compagnons qui, exportés en terres lyonnaises, me donnent le sourire et m’inspirent. Les objets auxquels s’accroche mon enthousiasme me font l’honneur de leur amitié. Ils sont vivants.

Le mardi soir suivant, au cours de dessin, le professeur nous demande, en guise d’échauffement, de composer un autoportrait insolite : une valise remplie d’objets essentiels pour nous. J’aborde la consigne avec curiosité : quels sont mes trésors ? Une fois la valise dessinée, mon crayon 2B reste en l’air un moment. Je n’en trouve aucun. Mon cœur me souffle de dessiner le carton aux peintures de mes enfants ou ma maison d’Ardèche, mais leur magie trop ample déborde la qualité d’objet. Comme au seuil de chaque création, même en céramique, mon élan se précipite vers les végétaux. Alors je crayonne un pot en terre cuite émaillée, offert par ma mère à son dernier Noël, dans lequel pousse un sedum, et bien sûr, des albums photos et des livres.

Cet exercice m’enseigne que les objets ont moins de pouvoir sur moi que je ne le pensais. Enfin, disons, la majorité des objets inanimés. Il en est un, dans lequel s’est coulée mon âme, et que je rangerais volontiers dans la valise au crayon à papier : ce livre dont la gestation arrive à terme, création intellectuelle métamorphosée en objet. Sans baguette magique, avec en fond, la sensualité de Dalida, les murmures de Cigarettes after Sex ou l’énergie de First Aid kit, j’ai retouché le texte et sa couverture à l’infini. Mais l’infini a une date limite, et le compte à rebours du logiciel me pousse vers le bord du précipice. Un soir, à la toute fin du mois de mars, les trois maquettes (en papier et deux formats d’Ebook) se sont déclarées verrouillées, condamnant mon texte à l’envol.

Un matin, comme chaque année à cette époque, le 1er avril est arrivé. Malgré le passage récent à l’heure d’été, il m’a tirée du sommeil avant le réveil, animée par l’impatience de vérifier, en ligne, l’éclosion de mon bébé. Il était bien là, comme des milliers d’autres, images digitales sur des rayonnages virtuels. Cet objet banal, un miracle pour moi, m’a arraché son émancipation. Le moment était venu de lui souhaiter un voyage agréable et de riches rencontres, comme à ma fille aînée partie à l’aventure en Amérique du Sud. Régale-toi, évite les nids de mygales et les grands méchants loups.

8 avril. Me voilà assise à mon bureau, après un autre retour d’Aubenas, sur la rive d’une semaine-tornade. Depuis la publication de mon livre mercredi 1er avril dernier, les tâches et les rencontres se sont enchaînées, tressées au week-end de Pâques et ses trois jours en famille à Avignon. La tempête de ciel bleu m’a déposée chez moi cet après-midi, fatiguée, avec un fond de mal de tête, mais si heureuse. Quelle aventure cette publication ! Je me la suis interdite pendant des mois, estimant que j’avais besoin de l’adoubement d’une maison d’édition. Cette injonction de me soumettre au jugement d’inconnus, d’attendre leur aval pour m’autoriser à partager mes créations, à parler, j’en ai eu ras le bol. Grâce à ce blog, je m’en suis affranchie, et je trouve ma voix, seule, encouragée par les retours de mes lecteurs, sans pression commerciale. Une niche certes, mais indépendante, et fière de l’être.

J’ai peaufiné ce livre pendant six ans. Je l’ai écrit, édité, corrigé, recorrigé, confié à des regards amis, poussé, retenu, soumis à des maisons d’édition qui ne le méritaient pas. Je l’ai rattrapé pour mieux le laisser s’envoler. Ce n’était pas si difficile finalement, une fois le projet mûri, d’entrouvrir la porte de la cage, de céder à sa pression insistante contre les barreaux. Célébrons la perfection du moment, je ne peux pas faire mieux aujourd’hui. Demain, peut-être… Mais demain sera littéralement une autre histoire.

Le tourbillon du 1er avril m’a donc cueillie et soufflée dans le soleil, comme des graines de pissenlit.

—Qu’est-ce que c’est ? Un livre ?

—Oui, mais pas n’importe lequel.

—Ton livre ?

Ce matin-là, j’orchestre une publication et, par coïncidence, reçois la visite de mon père. Il n’a pas idée de la symbolique de ce mercredi. Voilà des années qu’il soupçonne l’existence d’un livre en suspens sans en connaître les détails. Je ne m’attendais pas à le voir arriver aussi tôt pour le déjeuner, mon présent n’est pas près. Vite attraper un exemplaire dans un carton, monter en le dissimulant derrière mon corps, écrire une dédicace au feutre noir, le plier dans un papier de soie blanc retenu par du masking tape fleuri. Redescendre. Lui tendre des deux mains le paquet blanc.

Ses sourcils levés m’interrogent.

Il le regarde, le feuillette en souriant et le repose sur la table. La conversation dévie sur le menu d’un repas, une sortie vélo avec des amis. Mon téléphone sonne, malgré mon horreur de parler dans cet objet, je décroche avec hâte : c’est H. une amie parisienne qui appelle et je sais pourquoi. J’entends son sourire et l’inspiration sur sa cigarette : « Allo, je viens prendre des nouvelles de la jeune accouchée… » La jeune accouchée jubile.

Je profite de la présence de mon père pour sonder ses souvenirs et approvisionner mon deuxième livre, un récit sur notre maison familiale ardéchoise. Entre les notes tapées à cent à l’heure sur mon ordinateur, la conversation à bâtons rompus, la préparation du wok, crevettes, poulet et chou chinois, je poste la publication sur Instagram, guette les réactions, réponds. Ce soir mon cerveau en ébullition refusera peut-être de dormir. Mais je choisis de vivre pleinement cette magie, comme un accouchement ou un mariage. Voilà un jour à marquer d’un paquet emballé de papier blanc. Une date à inscrire dans un livret de famille. J’imagine mon épitaphe, 1973 – 1er avril 2026 – 20 ??. Il s’agit bien d’une seconde naissance avec ce roman. C’est moi qui nais, et c’est aussi moi qui accouche.

Le plafond de verre, devenu plancher, donne le vertige, mais quelle vue ! Sur ce terrain inconnu, chaque pas me coûte, et j’avance un pied après l’autre, avec enthousiasme et prudence. Si j’ai repoussé l’annonce de la publication, craignant parfois de changer d’avis, je l’ai fait avec naturel dans ces lignes, dans la solitude de mon bureau, puis sur le compte Instagram de Mainzalors. Afin d’éviter de me confronter à LinkedIn, j’ai bataillé avec Facebook pour ressusciter un compte dédié à l’organisation d’ateliers de peinture sur céramique et inactif depuis dix ans. La logique de l’application m’échappe et j’appelle à l’aide un jeune cousin informaticien. Connectée à une poignée d’amies, à l’association organisatrice du Salon du livre d’Oullins du 26 avril, je décide que ce profil restera en veille, avec les stories piquées à IG, pour éviter de me laisser dévorer.

Et puis vint le moment de l’annoncer sur LinkedIn, une étape difficile, mais nécessaire. L’écriture est une activité professionnelle. Je tourne autour quelques jours, à rédiger différentes versions de faire-part. Puis un matin, le post définitif est prêt. Je n’arrive pas à sauter le pas. Le monde professionnel de l’apparence me rebute. (Le personnel également d’ailleurs : sur IG je ne suis aucun individu, juste des créations et des inspirations.) Bloquée face à mon brouillon, j’appelle mon mari qui travaille dans la pièce à côté. Je ferme les yeux et les cache derrière la main. Il clique.

Je ne cherche pas à être présente sur tous les rayons de France, de Suisse, de Belgique ou du Québec. Je souhaite juste toucher ma communauté, des âmes sœurs éparpillées. Mon service de presse, comme cela se nomme dans l’édition, se limite à l’envoi d’exemplaires à des personnes dont le travail me touche, des associations féministes, des artistes femmes. Je glisse un marque-page dans un livre que je plie dans le papier de soie blanc, héritage des céramiques peintes. Une enveloppe est arrivée déchirée, mais le livre n’était pas abîmé. Ces petits paquets de papier kraft, remplis de papier relié, sont des graines de rencontres.

Un jour, lors d’un déjeuner vers la Fosse aux Ours où elle travaille, une amie d’études, qui m’avait confié sa passion pour l’écriture, m’a offert son premier roman. J’en avais été très touchée. Je nous revois discuter, avec en fond, les platanes du quai du Rhône. Je l’avais dévoré le soir même. Quelle expérience riche et intimidante de lire les mots d’un proche ! Une plongée dans son jardin secret, ses émotions, sa vision du monde. Je ne veux pas encombrer mon entourage avec mes publications, leur forcer la main et le regard. Lis qui veut. À cette amie j’ai envoyé mon livre dédicacé en remerciement, curieuse de connaître son ressenti. Son message hier soir m’a émue : elle l’a lu d’une traite, mes mots l’ont touchée. Dès que j’aurai fini cet article, je lui répondrai.

Une cousine m’écrit qu’elle n’arrive pas à télécharger l’Ebook. Sur son nouvel ordinateur, les mots de passe renâclent. Je teste le lien, constate que le système fonctionne, et… que je viens d’acheter mon propre livre ! Je referai bientôt la démarche, de façon délibérée, pour tester le paiement par carte avant le Salon du livre. Les problématiques techniques me raccrochent au réel. Les échanges humains sur ma création fissurent un volcan d’émotions. Je veille à les échelonner.

Deux fans de la première heure, au stand maraîcher du marché du vendredi, m’interpellent chaque semaine depuis un an et demi. Alors, le livre ? Le livre, dans quelques mois, bientôt, la semaine prochaine. Ils me font de la pub, merci à eux. Et dans la queue, une dame m’interroge sur le sujet du livre : « C’est difficile d’en parler… » « Oh ! » elle me répond, perplexe. Mon mari secourt ma déroute « C’est un roman sur différentes étapes de la vie d’une femme ». Je bafouille quelques mots en souriant. Elle semble ne pas m’en tenir rigueur, et suggère de demander à la médiathèque de l’acheter. Vite je m’échappe, et en achetant un bouquet d’œillets des poètes et un plant d’anthémis roses, à planter dehors après la lune rousse et les saints de glace, mes yeux se brouillent.

Un autre vendredi, le 3 avril, le livre est là, au fond du caddie, emballé de papier de soie blanc, en deux exemplaires. Je les tends à mes fans de l’autre côté des salades et des carottes. C’est la première fois que je le vends en direct. Les larmes coulent, ma nouvelle amie contourne les fromages frais et me prend dans les bras. « C’est beau ces larmes de joie ! » Une cliente, une autre, photographie mon livre et dans la matinée, je la recroise ici. Bienvenue. Des rencontres, je vous dis. Tout est là.

Bien sûr, j’essuie des remarques, des « moi je n’achète pas sur Amazon », que la lectrice en moi approuve. J’aime trop mes librairies indépendantes pour m’approvisionner ailleurs. Mais l’écrivaine, qui se bat en vain pour dégoter une maison d’édition sérieuse, est soulagée de disposer d’une solution simple, efficace et peu chère pour partager son travail. Même si la prise en otage de commentaires honnêtes par des algorithmes sévères agace et frustre. C’était bien la peine de proposer à des lectrices pilotes de découvrir le livre ! Merci à elles de s’être coltiné un roman en fichier PDF. Consulter une IA pour comprendre cette barricade, se fâcher, puis décider de ne pas laisser ce détail gâcher la joie de donner vie à une œuvre. En poursuivant mes explorations, j’espère trouver une plateforme complémentaire pour alimenter les librairies.

Moi que les démarches commerciales rebutent, je prends mon bâton de pèlerin et mon sac à dos rempli de bouquins, pour démarcher des librairies qui font sens. Pour la première fois de ma vie, je me sens complètement alignée avec mon travail. Mardi, j’ai déposé, avec le précieux soutien de ma benjamine, quinze livres à la librairie Tiers-Temps à Aubenas, mon refuge préféré dans le centre-ville. Ma fille a encouragé sa mère, très émue, pendant qu’elle manœuvre pour un créneau face à la boutique, et porté le carton trop lourd. Elle a célébré cette étape merveilleuse. Quelques minutes plus tard, le premier acheteur a poussé la porte. Alors que lui et moi échangions sur l’envie d’écrire et la terreur associée, la libraire a déposé des exemplaires de mon roman sur la table basse entre nos fauteuils. Geste minuscule, gratitude immense.

Mon amie G., la meilleure agente non officielle du monde et de l’Ardèche, a mobilisé son réseau. Je lui en suis très reconnaissante, d’autant plus que la plupart de ses amies ne me connaissent pas, et gardent un regard presque neutre.

Au-delà du bouche-à-oreille, je tâche de communiquer auprès de futurs lecteurs. J’ai donc harmonisé ma présence sur les réseaux. La photo de profil supprimée sur FB était une Matilda de terre, modelée après le coup de foudre de la comédie musicale vue à Londres. Elle pose en wonder woman, jambes légèrement écartées, les mains sur les hanches, comme sur l’affiche. Une photo, prise avant de rapporter la statue de l’atelier, est la seule que j’aie d’elle entière. Ses chevilles s’étaient cassées sur le trajet et plusieurs réparations ont échoué. La dernière, grâce à la colle donnée par mon père, semble avoir tenu. Je n’ose la déplacer et quand je vais dans mon atelier, je la contemple un moment, émerveillée par sa résurrection. La petite fille pétillante en uniforme me tend la main et me hisse dans sa comédie musicale. Je prends la pose à ses côtés.

T’as vu, Matilda, on a publié le livre ! Je te le prêterai.

Rendez-vous le premier avril

Oui, c’est la date de publication de mon roman !

Avertissement : Cet article truffé de remerciements pourrait évoquer la cérémonie des César. Il n’en est rien : sachez qu’ils sont sincères.

Roulement de tambour…

Silence.

Me voilà à lancer mon compte à rebours personnel, Sophie Adenot de la littérature.

J’ai décidé d’autopublier mon roman, toute seule comme une grande, parce que oui, je suis grande. Deux ans d’écriture, autant de corrections et de coupes, des mois à contacter des éditeurs muets, prendront sens avec le partage de mon travail.

Que de chemin parcouru depuis ce jeudi matin du 6 août 2020 ! Assise à mon bureau au deuxième étage de notre maison de Mayence, j’ai ouvert un nouveau document Word. Le germe de la création enflait comme un levain depuis déjà longtemps. Nourris d’années d’expériences, d’inspirations et de rencontres, le premier mot et les suivants ont coulé. Sur la page virtuelle, des milliers de phrases ont poussé, emmêlées aux lianes des doutes, guidées par les tuteurs des fulgurances.

J’ai guetté les premières feuilles, les premiers chapitres, ôté les mauvaises herbes dès leur apparition, et soupiré de soulagement en apposant le point final au premier “premier jet”. Avant de décider de tout recommencer. De recommencer encore, surtout le début. De relire. Et de réécrire. Relire encore en créant à chaque fois une nouvelle version du document, nommée de façon hâtive, Version-du-5-octobre-new. Puis Version-du-30-novembre-new-new, puis Version-du-6-janvier-new-avec-nouveau-début… Combien se sont entassées selon un rythme aléatoire dans un dossier nommé Archives et dans un disque dur externe rouge, poussées par le dernier opus ? Le parcours créatif s’empêtre dans les fils d’idées-papillons à saisir dès leur éclosion, dans un bloc Rhodia, avec un feutre qui marche mal, sur un coin de table en se brossant les dents.

La bêta lecture d’Armelle m’a encouragée. Patricia de Mayence a confirmé la première version convenable. Hélène a semé accents circonflexes, guillemets et virgules dans un texte ultérieur. Merci à toutes les trois. Une page après l’autre, j’ai confié ce long texte, à la moulinette du super traitement de texte Antidote. Et je l’ai lu, relu, rerelu. À chaque lecture, lecture-new, lecture-new-new, des coquilles me sautaient aux yeux. Je corrigeais, réécrivais, coupais. Enfin une version a reçu le baptême suprême. Promue manuscrit, elle évolua en manuscrit-new, manuscrit-new-new, manuscrit-définitif-d’aujourd’hui-à-ne-pas-confondre-avec-celui-d’hier…

Je l’ai envoyée dans le vide à quelques éditeurs. Quelques mois plus tard, une nouvelle fournée d’envois se sont envolés par mail et par la poste, en lourds colis de pages A4 à interligne 1,5 en police 12. Lorsque miracle, une maison d’édition m’a répondu, j’en ai suffoqué toute la soirée sur mon lit, incapable de parler. Ces milliers de mots sur le point de s’échapper de moi me coupaient la parole.

J’ai relu le contrat proposé et retravaillé le manuscrit, afin de limiter les inévitables corrections sur les épreuves finales. Attendu que la maison d’édition réponde à mes questions et suggestions sur le contrat, me propose une couverture, un plan de communication, même succinct. À quelques jours de la date de publication prévue en octobre 2024, je n’avais toujours rien reçu. En colère en raison du manque de respect accordé à mon travail, j’ai refermé la porte entr’ouverte et repris mon texte. Mes lecteurs fidèles, merci à eux, le savent. Si je dois tout faire toute seule, autant garder les mains libres. Décidément les codes de la planète éditoriale française m’échappent. Serait-il temps d’inventer un autre modèle pour faire vivre les histoires ?

Après avoir hésité, je suis revenue à mon premier titre, plus explicite pour le lecteur. Un nouveau répertoire a été créé pour héberger la version-new-new-new-new, que je sauvegarderai sur ce fichu disque dur rouge lorsqu’il réapparaitra. En attendant, comme je me méfie du Cloud, je vais me l’envoyer par mail.

L’écriture, travail infini, doit pourtant s’achever. J’ai poursuivi mon élagage jusqu’au moment où le fruit mûr menaçait de pourrir sur l’arbre, de tomber et d’éclater dans l’herbe. Sisyphe râle. Mon mal de dos depuis début janvier m’a tapé sur l’épaule : « Eh, il est temps relâcher les vannes, ton bébé veut naître. »

Son insistance m’a jetée dans les bras de la décision lucide : « N’attends pas la fin du délai annoncé depuis les derniers envois à de nouveaux éditeurs. Ensevelis sous des montagnes de manuscrits, ils n’ouvriront sans doute pas le tien. Agis. » À l’appel d’un numéro inconnu, mon cœur naïf sursaute : ça y est, une maison d’édition sérieuse a lu et adoré mon texte. Ils m’envoient un contrat tout de suite, avec droits d’adaptation à Hollywood ! Je décroche et j’entends : « Allo, c’est votre livreur Auchan… ».

Au moment où j’écris ces lignes, mon téléphone vibre. Un texto m’annonce qu’un colis vient d’être livré dans ma boîte aux lettres. La maquette-new-new-new-new !

Depuis quelques temps déjà, je défriche avec curiosité le parcours de l’autoédition et le marché en essayant de contourner les plateformes chausse-trappes. J’ai tâtonné chez l’une qui me demandait des sommes folles pour m’aider à concevoir l’objet livre, tâche que j’avais déjà accomplie. Une autre, me fait miroiter un forfait à 39 € pour prendre en charge impression et distribution, avant de m’annoncer que chaque maquette me coûtera 49 € et que le prix auquel me serait vendu mes exemplaires est supérieur à celui auquel je souhaite commercialiser mon livre.

Pour apprivoiser l’outil choisi, j’ai chargé des dizaines de versions de mon manuscrit dans un logiciel, avec chacune, un nombre décroissant de coquilles. En ce qui concerne la couverture, j’avais une idée précise de l’effet désiré – émotion, tonus et espièglerie – et du visuel que je souhaitais utiliser. Des dizaines d’essais ont été nécessaires pour l’atteindre. Merci aux amies qui se sont prêtées au jeu du questionnaire sur les couleurs, polices, et mises en page. Grâce à leurs retours, mes idées ont maturé. La couverture est choisie.

Me voilà donc avec, entre les mains, un livre avec lequel je me sens alignée, dedans, dehors. Malgré l’impatience de partager, les doutes germent, ce chiendent de l’art. Je les arrache, les offre aux oiseaux. Une nuée de « Et si » s’envole… Pour ne pas les entendre crier, je me recentre sur les tâches élémentaires. Faire chauffer la bouilloire, me verser un mug d’eau chaude (oui l’après-midi seulement je bois du thé), monter à mon bureau, ouvrir la fenêtre, dans la lumière de mon soleil artificiel, allumer mon ordinateur, et ouvrir un tableau Excel à onglets multiples pour organiser le lancement, la promotion, la participation à des salons… Les colonnes, les lignes et les cases se remplissent et se stabilisent, pavent un sentier dans la jungle des réseaux sociaux, des menus déroulants dans lesquels je ne sais quoi cocher — ce qui est un comble pour le sujet de mon livre. Dans quelles rubriques le ranger ?

Lors d’une douce semaine de vacances avec une amie très chère (merci pour son invitation et sa compagnie) sur les bords de l’océan, je lui ai confié la maquette-new-new-new-avant-dernière-peut-être. Au coin du brasier de son magnolia en gloire, j’ai corrigé les coquilles égarées qu’elle m’a signalées, et suivi avec émotion la progression de son marque-page. Ce partage symbolise la fin d’une phase et l’imminence d’une autre.

Son seul avis m’aurait convaincu si mon corps ne l’avait pas fait depuis début janvier. Un projet créatif qui se sait achevé, frémit, trépigne, force la porte de sa cage, exige de déployer ses ailes. Je n’avais pas réalisé à quel point un texte est une matière vivante, qui réclame la rencontre avec l’âme du lecteur. De son côté, sa créatrice a besoin de s’en libérer pour laisser grandir les livres suivants. Pour conjurer la fausse couche d’octobre 2024 et honorer mon travail, j’ai fixé l’échéance de mon accouchement.

La date symbolique du 8 mars m’aurait plue mais le délai est trop court. Mon livre n’est pas un poisson accroché au dos du lecteur. Cependant le clin d‘œil du 1er avril, date dont les farces rappellent combien la vie est un jeu éphémère, me fait sourire. Autant embrasser l’aventure à fond, monter sur le grand huit et, en retenant son souffle, cliquer sur publier.

Puis fuir se cacher sous le lit, entre les haltères de mon mari et la boîte de mes vêtements d’été.

Pour répondre de façon minimaliste mais sérieuse aux règles du jeu actuelles, j’ai demandé l’aide d’une IA pour décomposer les tâches de mon rétroplanning. Le marketing hard me rebute : je ne vous noierai pas sous le storytelling ou les comptes à rebours. Cependant, pour mettre toutes les chances du côté de ce livre décidément affranchi, les algorithmes de la plateforme d’autoédition réclament ventes et commentaires dès l’entrée en scène.

Pour cela, je recherche quelques lecteurs en avant-première.

Les modalités sont simples. Je leur enverrai une version Kindle ou PDF. Le 1er avril, ils achèteront le livre en ligne (en papier s’ils le souhaitent, ou en version digitale à un prix très bas), condition pour inscrire un commentaire.

Candidates et candidats à la lecture printanière, envoyez-moi un message en commentaire.

1 comme 1er avril. Je te guette et tâcherai de ne pas te laisser me glisser entre les doigts.

Si j’y arrive ;o)