Dwnsiwns a dreigiau* – 2/2

Suite et fin des murailles galloises, du cinoche, et des méfaits d’été

Un jour où j’avais fait ma vieille bique, un étudiant de mon entourage s’était foutu de moi avec un « C’était mieux avant ». Sous un aspect inoffensif d’humour, cette formule ne leurre pas celle à laquelle elle s’adresse : la pique de mépris égratigne. Eh bien oui, chers jeunes, le recul sur la vie octroie le privilège de comparer deux époques et d’affirmer que certaines choses, en toute objectivité, « étaient mieux avant ». Les étés en particulier.

Imaginez traverser la rue sans prendre une insolation, frissonner aux orages du quinze août qui annoncent le retour de l’automne. Imaginez devoir enfiler un pull et un jean sur la côte atlantique, le matin, le soir, et souvent entre les deux. Observer une dizaine de papillons différents qui butinent le buddleia du jardin. Rire lorsque chacun de vos pas éclabousse l’herbe de sauterelles. Avez-vous déjà croisé une mante religieuse ou un ver luisant ?

Fervente lectrice de Colette, autre amoureuse de la nature, je suis époustouflée par la variété d’espèces d’oiseaux qu’elle observe dans son jardin. Toutes celles-là non, je ne les ai pas connues. Pour elle aussi, décédée en 1954, c’était (encore) mieux (encore) avant.

Maintenant l’été terrorise. Ma benjamine compte les jours jusqu’à la rentrée, jusqu’aux premiers froids. En août dernier, après une heure au jardin en Ardèche à regarder mon mari déterrer des rhizomes d’iris, j’ai attrapé une insolation. Vomissements, maux de tête, épuisement m’ont anéantie plusieurs jours. Mon aînée, qui n’écoute pas les conseils de boomers, en a fait une début juillet. Mais non, y’a pas de problème à aller courir à midi.

L’horizon recule. La sortie de ce tunnel de feu fuit.

1,2,3 soleil. Soleil. Soleil. Soleil.

Le chocolat noir acheté hier est immangeable, friable, décoloré. Je m’accroche à la glace à la menthe du jardin (avant qu’elle ne grille). Aux éclats de douceur et aux histoires.

Début juillet, le premier contact gallois est rugueux, à traverser un quartier de Swansea à la laideur sale, aux rues envahies de poubelles défoncées, de canettes écrasées et de papiers gras. Apercevoir depuis notre bow window un écureuil croquant des roses sur la branche du pommier du jardin nous rassure.

Au château de Pembroke, lorsque le guide évoque le titre de « prince de Galles », je pense au tailleur à épaulettes de ma tante. Comme je m’emmêle entre le bonhomme et le tissu, j’irai chercher son histoire. J’apprends que le titre, déjà utilisé au XIIe siècle, était porté par des princes gallois autochtones. À compter du XIVe siècle, il est attribué à l’héritier du trône britannique. Le transfert de la couronne vers la confection date des années 1920. Edouard VIII s’éprend du motif du tissu créé par les propriétaires fonciers anglais installés en Écosse pour identifier leur personnel (les tartans, motifs des clans, étaient interdits aux colons) et lui donne son nom. Les épaulettes sont facultatives.

J’ai envie de leur en fourguer des camisoles en prince de Galles, à ces types qui se mettent à poil parce qu’ils le peuvent. Qui pissent dans la rue parce qu’ils le peuvent. Qui crament la planète parce qu’ils le peuvent.

Alors pour consoler mon impuissance, je m’accroche aux rencontres, avec des gens et avec des lieux.

Le salon de thé qui affiche qu’il est interdit d’y utiliser son smartphone, car c’est un établissement traditionnel et qui souhaite le rester.

La grange convertie en logement au fond d’une piste forestière.

Dans un hameau de la côte, la dame âgée qui vend dans sa maison, par la porte du fond ouverte sur sa cuisine, des crabes et des homards tout dépiautés. Pendant notre transaction, j’aperçois sur sa cheminée, une carte postale, un couple âgé sur une moto avec des lunettes d’aviateur. Nus, tous les deux. Je la félicite pour ses hortensias, elle me répond en regrettant la mort de son mari qui les arrosait. Elle me raconte : « Je disais à un ami que j’avais perdu mon éplucheur de crevettes préféré et il m’a répondu : ‘’Pourquoi n’en commandes-tu pas un sur Amazon ? Ils vendent de tout.’’ » Elle sourit tristement avant d’ajouter : « J’ai Amazon Prime, peut-être que je peux le recevoir dès demain ? »

Le bonheur du voyage, c’est de découvrir, de rappeler à sa cervelle qu’il y a plusieurs façons d’aborder les situations et les besoins.

Aucun de nos logements AirBnB ne dispose de cafetière électrique ni de café. Tout juste, parfois, trouve-t-on une cafetière poussoir, et ça suffit. En revanche, tous proposent du lait au frigo et, dans une jolie boîte sur le plan de travail, des sachets de thé noir, le Breakfast tea chéri des Britanniques. J’adore le thé, j’en avale plusieurs par jour, mais jamais celui-là que mon estomac n’aime pas. Lorsqu’il m’en est servi un d’office dans un café sur la côte, je le bois. J’aime son goût, tant pis si j’ai mal au ventre. Dans les routes étroites englouties entre deux haies sauvages, où le croisement est impossible, je sursaute à chaque intersection, à chaque virage. Je ne conduis pas à gauche, ne me fais pas confiance pour m’y tenir, je reste en hypervigilance pour aider mon mari à ne pas dévier vers ses réflexes français. J’ai la trouille en voiture, encore plus qu’en France. Le thé chavire, moi aussi, dans un massif. La fois suivante, je préciserai plusieurs fois quel thé je souhaite. Earl Grey, sans lait. Oui sans lait.

Entre deux visites, en voiture, nous écoutons la radio galloise. Il est doux de ne pas comprendre, de se laisser bercer par une langue inconnue, à la fois gutturale et chantante, comme dans le Sud-ouest nous écoutons la radio basque, ou occitane. Dans un pays d’ardoise enfanté par le brouillard et la pluie, nous fuyons la brûlure du soleil derrière des murs de pierre.

Portrait de Gwen John

Ceux du musée de Cardiff, où je rencontre des Galloises remarquables. La peintre Gwen John, dont le délicat pinceau célèbre la vie intérieure, et deux sœurs, Gwendoline et Margaret Davies, dont une salle du musée porte les noms. Nées au début des années 1880, filles d’un magnat du charbon, du chemin de fer et des docks, dans ce pays à l’origine de la Révolution industrielle, elles amassèrent la plus grande collection britannique d’art du XXe siècle. Sans avoir reçu d’éducation artistique, mais aiguillées par des conseils inspirés, elles léguèrent, à leur mort dans les années 1960, 260 œuvres d’art au musée, principalement des impressionnistes et postimpressionnistes. Difficile de ne pas voir un lien entre leur célibat choisi et leur projet de vie. Leur engagement auprès des soldats blessés de la Grande Guerre prouve qu’elles ne se sont pas contentées de dépenser les sous de papa.

Les murs de la cathédrale Saint-David, saint patron du pays de Galles, buveur d’eau et mangeur de poireaux. Une cathédrale qui se fond dans le paysage minéral, à l’intérieur oblique. Un dénivelé de quatre mètres sépare les deux extrémités, partiellement compensé par des marches. La déclivité de la nef principale reste insolite à l’intérieur d’un bâtiment : une balle lâchée serait difficile à rattraper. Avec toutes ses chapelles latérales, ses couloirs, ses escaliers en colimaçons, elle donne envie de jouer à cache-cache.

Les murailles d’un château en ruines nous refusent : le terrain clos, espace de visite, vient de fermer pour la journée. Nous montons donc vers l’église, à l’écart du hameau et en contre-haut du château. Son clocher fortifié l’ancre sur une pelouse où sombrent des pierres tombales anciennes. Dans la pente à l’ombre des chênes, nous dépassons un couple d’Américains, occupés à convaincre leurs ados de les accompagner, car « ils n’ont pas de bâtiments aussi vieux chez eux ». Lorsque nous arrivons à leur niveau, ils basculent dans un français approximatif. Mon mari et moi nous sourions et commençons à nous chuchoter qu’ils ont changé de langue pour que nous ne les comprenions pas. En allemand. Pourquoi ce réflexe , cette crainte d’être entendu ?

La porte d’entrée en bois est lourde, l’intérieur de l’église sobre et clair. À droite en entrant, une gamelle d’eau attend les visites des chiens. Au fond, un panneau signale le local des toilettes, contre lequel est installée une cuisine équipée, avec à disposition sur une table, de quoi se préparer un thé (mugs, bouilloire, sachets de breakfast tea) et des sablés maison protégés par un torchon. Une étiquette énumère les allergènes des biscuits et recommande d’écouter son cœur pour glisser une donation dans la boîte. Sous un vitrail, un mur accueille les étagères d’une bibliothèque – boîte à livres. Sous un autre, un espace garni de tables et chaises de taille réduite, de poufs de couleurs vives, d’une caisse de jouets, de crayons de couleur, papier et coloriages, résonne encore des cris d’enfants. Sur les bancs, des coussins rigides, brodés, tous différents, je suppose utilisés pour s’agenouiller. Sur l’un d’entre eux, un homme en maillot traverse la plage, avec à la main, sa planche de surf.

Vous connaissez ma passion pour les églises vides, sanctuaires de silence, un des rares espaces avec les bibliothèques et les musées calmes, où l’humain n’est pas transformé à la fois en marchandise et en pigeon. Un lieu ouvert à tous, sans transaction financière. Au-delà de l’exercice du culte, cette église propose un espace communautaire, un lieu de rencontre et de vie. L’Église anglicane ordonne des femmes, les pasteurs peuvent se marier, se reproduire et généralement mener une vie humaine. L’institution se souvient aussi qu’elle accueille des êtres vulnérables qui parfois, sont fatigués, se sentent seuls, ont soif, faim ou envie de pisser.

Oui, même les hors-la-loi qui croient posséder le monde, persuadés que leur pognon constitue un rempart infranchissable contre les canicules et les incendies, oui, même eux se retrouveront un jour seuls, et en détresse, face à eux-mêmes. Et redeviendront poussière.

Un jour, où nous étions en visite chez une connaissance, ma fille de 3 ou 4 ans a couru vers notre hôte pour lui faire un câlin. Il l’a repoussée avec force. « Non, j’ai dit. Non. » Non, on ne violente pas une petite fille. Je l’ai attrapée et serrée dans les bras. (À choisir, je préfère qu’il l’ait repoussée, cet homme sur la porte duquel il conviendrait d’afficher : « attention homme méchant. ») Si je redoute le conflit qui me protégerait, pour la sécurité de quelqu’un que j’aime, je monte au créneau. Le fameux créneau de mon château fort intime. J’ai dit non. Il a répondu : « Je fais ce que je veux. Je suis chez moi. »

Au-delà de la violence et de l’aberration légale de son affirmation, comment quelqu’un peut-il oublier que l’être humain n’est nulle part chez lui ? Que nous ne faisons que passer, cendres dans le vent ? Que les châteaux forts tombent en ruine ? Que les arbres s’embrasent ? Que les civilisations s’effondrent ?

Ces hommes qui roulent des mécaniques sont tellement dépendants. Le type et ses trois fils qui, au cinéma, s’empiffrent de nachos au « fromage fondu », de pop-corn, de sodas, abandonnent leurs emballages vides du sol au lieu de les apporter au sac poubelle tenu par une jeune femme à l’entrée. Dix mètres avec leurs déchets. Même pas cap.

Soudain je prends conscience de l’interprétation biaisée de l’Ancien Testament, écrit par des hommes, transmis par des hommes. « On » nous explique qu’Ève est faible parce qu’elle a croqué dans la pomme. Et si c’était le contraire, si c’était Ève qui avait eu le courage de tendre la main, l’audace d’enfreindre une règle absurde, de réussir là où l’homme échouait ? Comme dans la fable de La Fontaine, Les raisins. Le renard salive, mais ne peut attraper les fruits trop hauts. Il s’en sort avec une pirouette hypocrite « Ils sont bons pour des goujats ». Un Anglais, qui avait horreur de l’ail, m’avait dit une fois, « Huh, les Français, avec de l’ail, ils mangeraient du carton. » Je n’ai pas osé répondre que oui, c’est le cas. C’est pour mieux repousser les vampires.

La société britannique, qui n’a pas coupé de tête couronnée depuis longtemps, reste clivée par une culture de castes dépassée pour un regard français. Elle semble cependant plus ouverte à la différence physiologique.

Nous sommes allés au cinéma (oui encore) de Swansea voir Toy Story 5, en compagnie aux premiers rangs, d’un groupe de jeunes hommes atteints d’un handicap mental. La plupart des spectacles proposent des relaxed performances où les artistes s’attendent à l’imprévisible, à des réactions de la salle bruyantes, à des spectateurs en mouvement. Certains musées mettent à disposition des kits pour éviter la sursaturation sensorielle. À l’entrée de la salle de spectacle de Cardiff, une dame âgée valide nos billets pour la comédie musicale Annie (une fois que j’ai réussi à les retrouver sur mon téléphone). Nous le remarquons et en reparlons plus tard. L’accessibilité au Royaume-Uni est, parfois, pensée en 4D. Certaines choses de la vie semblent plus simples et normales.

Le musée de Cardiff propose dans son sous-sol à côté des toilettes (propres, pourvues d’une table à langer), une salle de recueillement œcuménique ainsi qu’un espace calme pour allaiter en paix. Dans les salles d’expositions se trouvent des chariots de jouets sur un tapis pour occuper les petites mains pendant que les parents admirent. Des panneaux (trop petits et insuffisamment mis en valeur avant d’entrer dans la salle) alertent sur l’exposition d’images susceptibles de choquer. C’est mon mari qui m’indique celui de la salle où se trouve une peinture à l’huile intitulée German naturist holiday, dans lequel une douzaine d’hommes nus tous identiques, à part leurs chaussures de randonnée, leur pilosité et leur sac à dos, sont représentés en haute montagne devant un glacier. Bien sûr je pouffe. Bien sûr je l’envoie à celle de mes filles qui n’est pas là. (Il est moche ce tableau, je n’ai pas envie de le reproduire ici).

Dans ce même musée, le portrait d’un buste de jeune homme à une table a comme légende : « Un être humain ». Je la retiens plus que la peinture.

Nous y viendrons, je l’espère, à nous considérer tous comme des êtres humains, même les enfants, même les différents, même les femmes. Tous comme des êtres vivants, même les animaux, même les végétaux. Copions les idées inspirées des voisins. Évitons les mauvaises : ne fermons pas les salons de thé à 16 heures. Ne lançons pas le marché de la glace pour chiens.

Sur un mur de la cathédrale Saint-David, un panneau conte la vie du saint. Une phrase de son dernier sermon avant sa mort est devenue dicton en terre galloise. Il a dit aux foules rassemblées : « Soyez joyeux, gardez la foi et faites les petites choses. »

« Gwnewch y pethau bychain mewn bywyd » — « Faites les petites choses dans la vie ».

Faisons les petites choses, puisque les grandes nous échappent.

Remplissons une coupelle d’eau pour abreuver les animaux en détresse et notre espoir. Tant pis pour les moustiques.

Allons voir Spiderman, parce que la salle est climatisée, pour célébrer la chance que son ado nous emmène encore au ciné. Et pour croire quelques heures qu’il nous sauvera des dragons bien réels. Et si la montre du type d’à côté clignote, trouver le courage de le lui signaler.

*Donjons et dragons en gallois, d’après le dictionnaire anglais-gallois Gweiadur.com (oui, les IA implosent sur cette combinaison de langues).  Les gallophones voudront bien excuser d’éventuelles erreurs. Merci à mon mari, à qui je demandais si mon titre en anglais se comprendrait, et qui m’a suggéré d’aller plus loin :o).

Bien sûr au Pays de Galles, j’ai refait mon stock de lectures. Mes derniers livres préférés sont sur la page consacrée – ils sont tous traduits en français.

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