Enseigner des codes à ses filles et tâcher d’en comprendre d’autres



Fin mai, sur la terrasse, un soir, attablés à trois pour le dîner. La température redescend lentement et nous autorise enfin à sortir de notre grotte trop tôt estivale. Le soleil aussi entame son coucher. Il allume dans le petit massif sauvageon d’hémérocalles, agastaches et nigelles de Damas, un feu que je guette chaque soir. Le merle vocalise dans le cèdre du voisin, récemment taillé en œuf immense et que depuis, ma fille Adèle a baptisé « le camphrier de Totoro ». Peut-être mangeons-nous du maquereau acheté au marché ou la première salade grecque de l’été.
Adèle vient de recevoir la confirmation pour ses deux stages de fin de seconde : une semaine à l’université pour découvrir la recherche [en sciences humaines, à défaut de laboratoires en biologie ou en physique] et une semaine en milieu hospitalier. Après avoir évoqué quelques points pratiques consensuels, j’aborde une question à mes yeux fondamentale et aux siens, anecdotique.
-Comment vas-tu t’habiller pour tes stages ?
-Ben, comme pour le lycée.
-En short et petit top à bretelles ?
-Ben oui.

Ce n’est pas faute de lui expliquer qu’une jeune fille grandissante — qui de plus est, semble avoir trois ans de plus — ne s’habille plus comme elle veut, hélas. Ce n’est pas non plus comme si elle ne savait pas que le mâle en goguette zyeute volontiers ce qui dépasse et même ce qui ne dépasse pas et se permet des commentaires outranciers. Le harcèlement de rue, elle expérimente déjà trop souvent, s’en plaint le soir auprès de sa mère en me posant une question sans réponse simple « Mais c’est quoi son problème ? ».
Son problème c’est la prédation normalisée et impunie. Le nôtre c’est de protéger notre fille de ses griffes.
Un souvenir similaire m’est revenu en écrivant cet article. Après le bac, j’avais eu la chance de partir pour l’été à Philadelphie et d’y faire mon premier stage — fort ennuyeux — de deux semaines. L’amie américaine qui m’accueillait m’avait demandé, à mon arrivée, ce que je comptais porter à la banque. Ben, je ne sais pas moi. Mon pantalon blanc ? Un short ? À l’époque, robes et jupes n’étaient pas à la mode et mes copines et moi n’en portions pas. Je les considérais comme des accessoires de petite fille ou de poupée Barbie que je n’aimais pas. L’amie m’a répondu :
-À quoi as-tu pensé en faisant ta valise ?
– Ben…
À mes amies, à mon amoureux qui vont me manquer.
-Nous allons aller t’acheter une robe.
-…
Help !
-Et emprunter des robes qui ne lui vont plus à mon amie Catherine. Elle est plus jeune que moi.
Horreur et damnation.
Sortie – torture.
Je choisis la moins pire, une robe longue bleu marine, avec un petit côté bonne sœur, et hérité d’un cabas de robes de toutes les couleurs, toutes au genou. Heureusement que l’océan Atlantique me protège du regard des copains !

Dimanche soir, mon mari et moi sommes tombés par hasard sur Netflix sur un nouveau film anglais, Ladies first. L’affection pour les acteurs, plus que le thème de What women want avec Mel Gibson, et le besoin de détente nous ont décidés à le regarder.
L’histoire, vous le devinez, est celle d’un macho brutalement plongé dans un monde parallèle matriarcal où les clichés sont transposés. King’s cross devient Queen’s cross, A-men se mue en A-women, les publicités sur les flancs de bus affichent des hommes dénudés, etc. Bien sûr, le type est un c*nnard sur qui le sort et les femmes se vengent : tous ses comportements sexistes et violents lui reviennent dans l’ego en boomerang. Quand on se retrouve à l’autre extrémité de l’insulte déguisée en blague [ah, ah, grattement de l’entrejambe, et crachat par terre], soudain l’existence change de couleur.
C’est un divertissement, de qualité certes, mais la pertinence du mode de traitement du sujet fut surtout dérangeant pour moi — et le sera je l’espère pour beaucoup. Ma réaction m’a surprise. Les conduites patriarcales normalisées, celles de la société qui m’a vue naître, je les connais par cœur. À plusieurs reprises, j’ai ressenti le besoin de préciser à mon mari : ça je l’ai vécu, ça c’est tellement vrai… Placée devant le miroir de mes expériences, professionnelles et personnelles, j’ai pris une claque. Quelle violence tu as vécue toute ta vie ! Quelle violence tu continues de vivres trop souvent ! Malgré la prise de conscience de certains, malgré l’interdiction parentale des shorts au travail, cette même violence attend tes filles au tournant du couloir du métro ou d’un local professionnel !
Le scenario explose mes repères : c’est encore plus inacceptable que je ne l’imaginais. Notre courage et notre résistance à la souffrance nous ont bernées : nous avons été formatées jusqu’à l’os, les femmes de ma génération. Le plafond est de verre, mais le plancher aussi. Si on ne passe pas à travers, on glisse et on s’éclate par terre.
« Oh oui, Estelle elle est jolie, mais elle a des seins trop petits pour moi. » Moi assise à mon bureau dans une grande entreprise, en jupe longue et T-shirt à manches longues, deux mâles debout devant moi en costard, me reluquent et m’envisagent comme un bout de viande dans une vitrine. Ils se retiennent tout juste de tâter la marchandise, comme on vérifie le degré de sécheresse du saucisson. L’un deux, élégant, à ce qu’il paraît, vouvoie sa femme.
Juste un exemple — léger — parmi des centaines, des milliers d’agressions quotidiennes. Celles que je voudrais épargner à mes filles. Avec d’autant plus d’urgence que l’image corporelle des jeunes est sabordée par les réseaux sociaux, par la dégradation de leur santé mentale depuis le désastre des confinements au seuil de la douloureuse adolescence.
L’environnement est tellement important pour se construire. On ne grandit pas, au propre et au figuré, dans l’espace intersidéral. Parfois cependant, on grandit dans la terre, comme mes fleurs.

Une fois n’est pas coutume, ce printemps j’ai chouchouté mes semis, une mini-pépinière de capucines, zinnias, mufliers, cosmos. J’ai repiqué les plantules germées en godets dans les pots plus ou moins profonds qui me tombaient sous la main. J’ai suivi leur croissance de près, les arrosant, décourageant les limaces en les balançant dans le bosquet du fond (mais si, chez nous).
Certains pots poussaient bien, d’autres moins. Naïvement convaincue que des bébés plantes pouvaient éclore dans un pot de petit suisse, et que la plantule n’avait pas besoin de plus de substrat que la graine, la cause de cette différence m’échappait.
Le week-end dernier, lors d’une nouvelle transplantation, j’ai compris. (Ampoule éclairée au-dessus du bob à carreaux.) Les plants des pots peu profonds végétaient, car leurs racines avaient colonisé le pot. L’encombrement souterrain dépasse celui d’une tige et ses quelques feuilles. Faute d’espace dans la terre, elles renonçaient à développer leur partie aérienne. Cette sagesse jardinière évidente et pourtant toute neuve m’a rappelé de me dépêcher de rempoter mes trois boutures de rosiers anciens ardéchois, car devinez quoi, l’une d’entre elles végète. Celle dans le petit pot.
Chez les humains, comme chez les végétaux, la partie dissimulée compte plus que l’apparente. Oui, je transpose mon épiphanie botanique en métaphore littéraire du mardi matin, dans l’espoir de rejoindre la pensée de Saint-Exupéry, « L’essentiel est invisible pour les yeux ». Oui, chez les bipèdes aussi, faute d’être nourries au quotidien, la partie intime, secrète, l’imagination s’atrophient et dévorent la partie externe. Privées d’environnement bienveillant, créativité et intelligence non utilisées se métamorphosent en poison et enveniment leur hôte.

Ahtoudoudoudoudoub (si vous avez mon âge, ça devrait vous parler).
Intermède réclame.
Si ce sujet de l’éclosion contrariée vous intéresse, je vous recommande un excellent livre qui vient de paraître [puisque cet état de fait semble être un critère de qualité aujourd’hui : tout neuf donc formidable. Vieux, donc nul ;o)]. Suivez mon regard, et le lien dans le menu de ce site.
La suite de notre programme dans une ligne.
La tête maintenue sous l’eau par des mains viriles, on se demande comment certaines femmes arrivent à surnager. Bravo à elles ! Dans le monde du travail, il faut se battre, mais sans tenue de combat, à poil (au figuré, Adèle !). Il faut se battre avec les codes imposés, des codes masculins, sexisés. Toutes les femmes le savent. Toutes, sauf celles qui débarquent toutes fraîches depuis leur lycée.
Certaines professions imposent des uniformes ou des codes vestimentaires : une blouse, un tablier, une combinaison, un pyjama stérile. Les gamins le savent, ils s’inventent des vies grâce aux déguisements. Ceux qui remplissent aujourd’hui un profond tiroir. Sans devenir mécanicienne ou astronaute, sorcière ou grenouille, magicienne ou mousquetaire, le milieu professionnel demande des tenues spécifiques, et pour celles qui ne sont pas star de cinéma, influenceuses, ou maîtres nageuses, plutôt sobres et couvrantes.
Il va falloir que j’en reparle avec mon aînée qui, en périple Interrail depuis son retour de Guyane, m’appelle tous les deux jours depuis une cabine d’essayage. T’en penses quoi, maman de celui-là ? Et celui-là ?
Revenons aux bretelles.
-Non, ma chérie, le short, c’est non.
-Mais pourquoi ? En jean, j’ai trop chaud.
-Parce que le short, c’est trop short.
-Et alors ?
Pour le confort du lecteur, passons en mode accéléré sur ce débat.
-Le short c’est non. Le top à bretelles aussi.
L’humeur s’est assombrie. La révolte gronde. Je la comprends. Mon mari aussi.
-Tu ne veux pas qu’on te remarque, si ?
-Ben si. Tant pis, pour les autres si elles n’osent pas être différentes.
Elle nous ressort nos principes d’éducation. Bien fait pour nous.
-Crois-moi, se faire remarquer parce qu’on montre trop de peau n’est pas forcément flatteur.
Mon mari intervient :
-Tu veux que les mecs passent leur temps à te reluquer ?
-C’est leur problème !
Je m’empare du bâton de parole.

-Ça va très vite devenir le tien, ma chérie.
Et par conséquent le nôtre.
-…
-Donc, la petite jupe à fleurs c’est oui. Tu as quoi d’autre ?
-La robe rouge du prom ?
Longue à dos nu ?
-Non.
-La robe verte ? L’orange ?
Une robe courte, trop petite. Une robe de plage.
-Non.
-Alors rien.
-On va aller t’acheter des habits, ma chérie.
-…
-C’est plutôt une bonne nouvelle, non ?
La frustration de la contrainte imposée et absurde éteint même cette perspective. Heureusement, elle ne relève pas que, pour l’une des deux semaines, sous la blouse, elle pourrait porter ce qu’elle veut, même si ce n’est pas grand-chose.
J’interromps mon écriture pour une pause pipi, et je consulte Instagram (eh oui) où m’attend un post féministe sur le harcèlement de rue transféré par une amie (merci Hélène) — en voilà une image ;o). Je le transfère à mes filles, comme je leur ai envoyé la veille, une brève de France Info, sur le même thème, que la canicule a rendu brûlant (de rien ;o)). Il y est fait mention d’une appli sécurisante, Umay, que je leur recommande (malgré le nom ambigu : qui a le droit de s’autoriser, les femmes [à sortir le soir, à s’habiller comme elles veulent, à emprunter le raccourci trop sombre ?] ou les hommes [à les agresser ?]). Elle a le mérite d’exister.
Le samedi matin, nous achèterons une robe, une autre, un pantalon en lin rayé blanc et bleu. Protéger ma fille malgré elle ne demande parfois qu’une séance de shopping. J’ai évité l’élan vers le petit pyjama court, noir, à bretelles et dentelles. Non pour des raisons de sécurité, mais pour ma tranquillité personnelle. L’entrée de mes deux filles sur le marché de la séduction me pousse vers la sortie (encore un réflexe acquis de regard masculin), et je ne suis pas pressée.
Les codes sexistes, elles devront les apprendre malgré elles. Les codes du milieu professionnel, aussi. Si ce stage ne lui sert qu’à cela, ce sera déjà un pas de fait vers l’autonomie de mon Adèle. L’activité conditionne le vêtement. L’entourage et l’environnement modèlent la personnalité que nous proposons au monde, comme le volume de terre disponible pour nos racines fera de nous un peuplier perceur de goudron ou un bonzaï.

Lors d’un déjeuner de jadis en Ardèche, où quelqu’un s’était complimenté de l’arrivée du printemps. Un invité, aumônier, plus âgé que mes parents, avait répondu « Oui, c’est agréable ce beau temps qui revient. Les jupes raccourcissent. ». Comme je m’en étonnais plus tard auprès d’un ami, il m’a répondu : « Il a beau être prêtre, c’est un homme ». Ma fille, les hommes aiment les jupes courtes, surtout quand ce sont des shorts very short, surtout dans le métro.
Pendant ce temps, moi, je me débats avec d’autres codes, ceux des réseaux sociaux. Il semble attendu qu’il faut liker le like d’une story. Là aussi, je suis poussée vers la sortie. J’apprécie beaucoup vos like et je vous en remercie. Mais ma virtuosité avec l’outil laisse à désirer et je veux limiter mon temps d’écran. Aussi je vous prie d’excuser mon interruption de la boucle des like. Je choisis de consacrer la durée que je m’autorise sur Instagram, à lire des messages féministes dans les toilettes.
Il faut que j’y retourne. Je ne touche pas terre alors que je ne fais que ça, entre terreau et argile crue et biscuitée. J’ai décidé de relancer Jolly Pots, mon activité de peinture sur céramique, que j’avais ouverte en 2017 avant notre expatriation allemande. J’ai hâte de pouvoir à nouveau partager ma passion de la création manuelle en 3D. Tout à l’heure, quand Adèle rentrera du lycée, nous irons travailler dans mon atelier. Elle a gentiment accepté de m’aider aux préparatifs.
Short et top à bretelles exigés.
Merci ma chérie. Cœur avec les doigts.

J’adore ton style Estelle, j’ai dû déjà te le dire. Je n’ai pas commencé la lecture de ton livre mais H. m’en a parlé et l’amie chez qui je fais du modelage aussi (je le lui ai offert car je n’ai jamais payé pour le four où cuisent mes sculptures), elle a beaucoup aimé. A samedi ?
Big northwinds.
Dany
Merci beaucoup Dany ! Tu me diras, je suis curieuse de ton avis.
Gros bisous
Estelle