Dwnsiwns a dreigiau* – 2/2

Suite et fin des murailles galloises, du cinoche, et des méfaits d’été

Un jour où j’avais fait ma vieille bique, un étudiant de mon entourage s’était foutu de moi avec un « C’était mieux avant ». Sous un aspect inoffensif d’humour, cette formule ne leurre pas celle à laquelle elle s’adresse : la pique de mépris égratigne. Eh bien oui, chers jeunes, le recul sur la vie octroie le privilège de comparer deux époques et d’affirmer que certaines choses, en toute objectivité, « étaient mieux avant ». Les étés en particulier.

Imaginez traverser la rue sans prendre une insolation, frissonner aux orages du quinze août qui annoncent le retour de l’automne. Imaginez devoir enfiler un pull et un jean sur la côte atlantique, le matin, le soir, et souvent entre les deux. Observer une dizaine de papillons différents qui butinent le buddleia du jardin. Rire lorsque chacun de vos pas éclabousse l’herbe de sauterelles. Avez-vous déjà croisé une mante religieuse ou un ver luisant ?

Fervente lectrice de Colette, autre amoureuse de la nature, je suis époustouflée par la variété d’espèces d’oiseaux qu’elle observe dans son jardin. Toutes celles-là non, je ne les ai pas connues. Pour elle aussi, décédée en 1954, c’était (encore) mieux (encore) avant.

Maintenant l’été terrorise. Ma benjamine compte les jours jusqu’à la rentrée, jusqu’aux premiers froids. En août dernier, après une heure au jardin en Ardèche à regarder mon mari déterrer des rhizomes d’iris, j’ai attrapé une insolation. Vomissements, maux de tête, épuisement m’ont anéantie plusieurs jours. Mon aînée, qui n’écoute pas les conseils de boomers, en a fait une début juillet. Mais non, y’a pas de problème à aller courir à midi.

L’horizon recule. La sortie de ce tunnel de feu fuit.

1,2,3 soleil. Soleil. Soleil. Soleil.

Le chocolat noir acheté hier est immangeable, friable, décoloré. Je m’accroche à la glace à la menthe du jardin (avant qu’elle ne grille). Aux éclats de douceur et aux histoires.

Début juillet, le premier contact gallois est rugueux, à traverser un quartier de Swansea à la laideur sale, aux rues envahies de poubelles défoncées, de canettes écrasées et de papiers gras. Apercevoir depuis notre bow window un écureuil croquant des roses sur la branche du pommier du jardin nous rassure.

Au château de Pembroke, lorsque le guide évoque le titre de « prince de Galles », je pense au tailleur à épaulettes de ma tante. Comme je m’emmêle entre le bonhomme et le tissu, j’irai chercher son histoire. J’apprends que le titre, déjà utilisé au XIIe siècle, était porté par des princes gallois autochtones. À compter du XIVe siècle, il est attribué à l’héritier du trône britannique. Le transfert de la couronne vers la confection date des années 1920. Edouard VIII s’éprend du motif du tissu créé par les propriétaires fonciers anglais installés en Écosse pour identifier leur personnel (les tartans, motifs des clans, étaient interdits aux colons) et lui donne son nom. Les épaulettes sont facultatives.

J’ai envie de leur en fourguer des camisoles en prince de Galles, à ces types qui se mettent à poil parce qu’ils le peuvent. Qui pissent dans la rue parce qu’ils le peuvent. Qui crament la planète parce qu’ils le peuvent.

Alors pour consoler mon impuissance, je m’accroche aux rencontres, avec des gens et avec des lieux.

Le salon de thé qui affiche qu’il est interdit d’y utiliser son smartphone, car c’est un établissement traditionnel et qui souhaite le rester.

La grange convertie en logement au fond d’une piste forestière.

Dans un hameau de la côte, la dame âgée qui vend dans sa maison, par la porte du fond ouverte sur sa cuisine, des crabes et des homards tout dépiautés. Pendant notre transaction, j’aperçois sur sa cheminée, une carte postale, un couple âgé sur une moto avec des lunettes d’aviateur. Nus, tous les deux. Je la félicite pour ses hortensias, elle me répond en regrettant la mort de son mari qui les arrosait. Elle me raconte : « Je disais à un ami que j’avais perdu mon éplucheur de crevettes préféré et il m’a répondu : ‘’Pourquoi n’en commandes-tu pas un sur Amazon ? Ils vendent de tout.’’ » Elle sourit tristement avant d’ajouter : « J’ai Amazon Prime, peut-être que je peux le recevoir dès demain ? »

Le bonheur du voyage, c’est de découvrir, de rappeler à sa cervelle qu’il y a plusieurs façons d’aborder les situations et les besoins.

Aucun de nos logements AirBnB ne dispose de cafetière électrique ni de café. Tout juste, parfois, trouve-t-on une cafetière poussoir, et ça suffit. En revanche, tous proposent du lait au frigo et, dans une jolie boîte sur le plan de travail, des sachets de thé noir, le Breakfast tea chéri des Britanniques. J’adore le thé, j’en avale plusieurs par jour, mais jamais celui-là que mon estomac n’aime pas. Lorsqu’il m’en est servi un d’office dans un café sur la côte, je le bois. J’aime son goût, tant pis si j’ai mal au ventre. Dans les routes étroites englouties entre deux haies sauvages, où le croisement est impossible, je sursaute à chaque intersection, à chaque virage. Je ne conduis pas à gauche, ne me fais pas confiance pour m’y tenir, je reste en hypervigilance pour aider mon mari à ne pas dévier vers ses réflexes français. J’ai la trouille en voiture, encore plus qu’en France. Le thé chavire, moi aussi, dans un massif. La fois suivante, je préciserai plusieurs fois quel thé je souhaite. Earl Grey, sans lait. Oui sans lait.

Entre deux visites, en voiture, nous écoutons la radio galloise. Il est doux de ne pas comprendre, de se laisser bercer par une langue inconnue, à la fois gutturale et chantante, comme dans le Sud-ouest nous écoutons la radio basque, ou occitane. Dans un pays d’ardoise enfanté par le brouillard et la pluie, nous fuyons la brûlure du soleil derrière des murs de pierre.

Portrait de Gwen John

Ceux du musée de Cardiff, où je rencontre des Galloises remarquables. La peintre Gwen John, dont le délicat pinceau célèbre la vie intérieure, et deux sœurs, Gwendoline et Margaret Davies, dont une salle du musée porte les noms. Nées au début des années 1880, filles d’un magnat du charbon, du chemin de fer et des docks, dans ce pays à l’origine de la Révolution industrielle, elles amassèrent la plus grande collection britannique d’art du XXe siècle. Sans avoir reçu d’éducation artistique, mais aiguillées par des conseils inspirés, elles léguèrent, à leur mort dans les années 1960, 260 œuvres d’art au musée, principalement des impressionnistes et postimpressionnistes. Difficile de ne pas voir un lien entre leur célibat choisi et leur projet de vie. Leur engagement auprès des soldats blessés de la Grande Guerre prouve qu’elles ne se sont pas contentées de dépenser les sous de papa.

Les murs de la cathédrale Saint-David, saint patron du pays de Galles, buveur d’eau et mangeur de poireaux. Une cathédrale qui se fond dans le paysage minéral, à l’intérieur oblique. Un dénivelé de quatre mètres sépare les deux extrémités, partiellement compensé par des marches. La déclivité de la nef principale reste insolite à l’intérieur d’un bâtiment : une balle lâchée serait difficile à rattraper. Avec toutes ses chapelles latérales, ses couloirs, ses escaliers en colimaçons, elle donne envie de jouer à cache-cache.

Les murailles d’un château en ruines nous refusent : le terrain clos, espace de visite, vient de fermer pour la journée. Nous montons donc vers l’église, à l’écart du hameau et en contre-haut du château. Son clocher fortifié l’ancre sur une pelouse où sombrent des pierres tombales anciennes. Dans la pente à l’ombre des chênes, nous dépassons un couple d’Américains, occupés à convaincre leurs ados de les accompagner, car « ils n’ont pas de bâtiments aussi vieux chez eux ». Lorsque nous arrivons à leur niveau, ils basculent dans un français approximatif. Mon mari et moi nous sourions et commençons à nous chuchoter qu’ils ont changé de langue pour que nous ne les comprenions pas. En allemand. Pourquoi ce réflexe , cette crainte d’être entendu ?

La porte d’entrée en bois est lourde, l’intérieur de l’église sobre et clair. À droite en entrant, une gamelle d’eau attend les visites des chiens. Au fond, un panneau signale le local des toilettes, contre lequel est installée une cuisine équipée, avec à disposition sur une table, de quoi se préparer un thé (mugs, bouilloire, sachets de breakfast tea) et des sablés maison protégés par un torchon. Une étiquette énumère les allergènes des biscuits et recommande d’écouter son cœur pour glisser une donation dans la boîte. Sous un vitrail, un mur accueille les étagères d’une bibliothèque – boîte à livres. Sous un autre, un espace garni de tables et chaises de taille réduite, de poufs de couleurs vives, d’une caisse de jouets, de crayons de couleur, papier et coloriages, résonne encore des cris d’enfants. Sur les bancs, des coussins rigides, brodés, tous différents, je suppose utilisés pour s’agenouiller. Sur l’un d’entre eux, un homme en maillot traverse la plage, avec à la main, sa planche de surf.

Vous connaissez ma passion pour les églises vides, sanctuaires de silence, un des rares espaces avec les bibliothèques et les musées calmes, où l’humain n’est pas transformé à la fois en marchandise et en pigeon. Un lieu ouvert à tous, sans transaction financière. Au-delà de l’exercice du culte, cette église propose un espace communautaire, un lieu de rencontre et de vie. L’Église anglicane ordonne des femmes, les pasteurs peuvent se marier, se reproduire et généralement mener une vie humaine. L’institution se souvient aussi qu’elle accueille des êtres vulnérables qui parfois, sont fatigués, se sentent seuls, ont soif, faim ou envie de pisser.

Oui, même les hors-la-loi qui croient posséder le monde, persuadés que leur pognon constitue un rempart infranchissable contre les canicules et les incendies, oui, même eux se retrouveront un jour seuls, et en détresse, face à eux-mêmes. Et redeviendront poussière.

Un jour, où nous étions en visite chez une connaissance, ma fille de 3 ou 4 ans a couru vers notre hôte pour lui faire un câlin. Il l’a repoussée avec force. « Non, j’ai dit. Non. » Non, on ne violente pas une petite fille. Je l’ai attrapée et serrée dans les bras. (À choisir, je préfère qu’il l’ait repoussée, cet homme sur la porte duquel il conviendrait d’afficher : « attention homme méchant. ») Si je redoute le conflit qui me protégerait, pour la sécurité de quelqu’un que j’aime, je monte au créneau. Le fameux créneau de mon château fort intime. J’ai dit non. Il a répondu : « Je fais ce que je veux. Je suis chez moi. »

Au-delà de la violence et de l’aberration légale de son affirmation, comment quelqu’un peut-il oublier que l’être humain n’est nulle part chez lui ? Que nous ne faisons que passer, cendres dans le vent ? Que les châteaux forts tombent en ruine ? Que les arbres s’embrasent ? Que les civilisations s’effondrent ?

Ces hommes qui roulent des mécaniques sont tellement dépendants. Le type et ses trois fils qui, au cinéma, s’empiffrent de nachos au « fromage fondu », de pop-corn, de sodas, abandonnent leurs emballages vides du sol au lieu de les apporter au sac poubelle tenu par une jeune femme à l’entrée. Dix mètres avec leurs déchets. Même pas cap.

Soudain je prends conscience de l’interprétation biaisée de l’Ancien Testament, écrit par des hommes, transmis par des hommes. « On » nous explique qu’Ève est faible parce qu’elle a croqué dans la pomme. Et si c’était le contraire, si c’était Ève qui avait eu le courage de tendre la main, l’audace d’enfreindre une règle absurde, de réussir là où l’homme échouait ? Comme dans la fable de La Fontaine, Les raisins. Le renard salive, mais ne peut attraper les fruits trop hauts. Il s’en sort avec une pirouette hypocrite « Ils sont bons pour des goujats ». Un Anglais, qui avait horreur de l’ail, m’avait dit une fois, « Huh, les Français, avec de l’ail, ils mangeraient du carton. » Je n’ai pas osé répondre que oui, c’est le cas. C’est pour mieux repousser les vampires.

La société britannique, qui n’a pas coupé de tête couronnée depuis longtemps, reste clivée par une culture de castes dépassée pour un regard français. Elle semble cependant plus ouverte à la différence physiologique.

Nous sommes allés au cinéma (oui encore) de Swansea voir Toy Story 5, en compagnie aux premiers rangs, d’un groupe de jeunes hommes atteints d’un handicap mental. La plupart des spectacles proposent des relaxed performances où les artistes s’attendent à l’imprévisible, à des réactions de la salle bruyantes, à des spectateurs en mouvement. Certains musées mettent à disposition des kits pour éviter la sursaturation sensorielle. À l’entrée de la salle de spectacle de Cardiff, une dame âgée valide nos billets pour la comédie musicale Annie (une fois que j’ai réussi à les retrouver sur mon téléphone). Nous le remarquons et en reparlons plus tard. L’accessibilité au Royaume-Uni est, parfois, pensée en 4D. Certaines choses de la vie semblent plus simples et normales.

Le musée de Cardiff propose dans son sous-sol à côté des toilettes (propres, pourvues d’une table à langer), une salle de recueillement œcuménique ainsi qu’un espace calme pour allaiter en paix. Dans les salles d’expositions se trouvent des chariots de jouets sur un tapis pour occuper les petites mains pendant que les parents admirent. Des panneaux (trop petits et insuffisamment mis en valeur avant d’entrer dans la salle) alertent sur l’exposition d’images susceptibles de choquer. C’est mon mari qui m’indique celui de la salle où se trouve une peinture à l’huile intitulée German naturist holiday, dans lequel une douzaine d’hommes nus tous identiques, à part leurs chaussures de randonnée, leur pilosité et leur sac à dos, sont représentés en haute montagne devant un glacier. Bien sûr je pouffe. Bien sûr je l’envoie à celle de mes filles qui n’est pas là. (Il est moche ce tableau, je n’ai pas envie de le reproduire ici).

Dans ce même musée, le portrait d’un buste de jeune homme à une table a comme légende : « Un être humain ». Je la retiens plus que la peinture.

Nous y viendrons, je l’espère, à nous considérer tous comme des êtres humains, même les enfants, même les différents, même les femmes. Tous comme des êtres vivants, même les animaux, même les végétaux. Copions les idées inspirées des voisins. Évitons les mauvaises : ne fermons pas les salons de thé à 16 heures. Ne lançons pas le marché de la glace pour chiens.

Sur un mur de la cathédrale Saint-David, un panneau conte la vie du saint. Une phrase de son dernier sermon avant sa mort est devenue dicton en terre galloise. Il a dit aux foules rassemblées : « Soyez joyeux, gardez la foi et faites les petites choses. »

« Gwnewch y pethau bychain mewn bywyd » — « Faites les petites choses dans la vie ».

Faisons les petites choses, puisque les grandes nous échappent.

Remplissons une coupelle d’eau pour abreuver les animaux en détresse et notre espoir. Tant pis pour les moustiques.

Allons voir Spiderman, parce que la salle est climatisée, pour célébrer la chance que son ado nous emmène encore au ciné. Et pour croire quelques heures qu’il nous sauvera des dragons bien réels. Et si la montre du type d’à côté clignote, trouver le courage de le lui signaler.

*Donjons et dragons en gallois, d’après le dictionnaire anglais-gallois Gweiadur.com (oui, les IA implosent sur cette combinaison de langues).  Les gallophones voudront bien excuser d’éventuelles erreurs. Merci à mon mari, à qui je demandais si mon titre en anglais se comprendrait, et qui m’a suggéré d’aller plus loin :o).

Bien sûr au Pays de Galles, j’ai refait mon stock de lectures. Mes derniers livres préférés sont sur la page consacrée – ils sont tous traduits en français.

Dwnsiwns a dreigiau* – 1/2

Été confisqué, cinéma et châteaux forts gallois

Après avoir décidé de quelques semaines de pause de publication, je m’apprêtais à publier l’article dont j’avais déjà un premier jet. Et puis les mégafeux ont kidnappé l’été et on n’arrive pas à leur en vouloir. Ils sont d’origine humaine, au carré. Les mots tombent dérisoires comme les feuilles calcinées de mon cassissier. Leur crépitement quand je les ramasse, la poussière qui coule entre les doigts me couvrent de honte. J’ai envie de demander pardon à cette terre qui n’a rien demandé et que l’on pille, certains plus que d’autres, jusqu’à la mort. Mais ils s’en foutent les prédateurs, du moment qu’ils possèdent plus que les autres, des usines qui polluent, des moteurs nauséabonds et bruyants qui ne s’abaissent pas à freiner au passage piéton.

Voilà trois fois que je recommence ce texte. Les idées s’agrègent dans mon carnet, tourbillonnent la nuit, et s’agencent. Puis assise à mon ordinateur, j’écris à toute vitesse sans ouvrir les pages de notes, car entre temps un nouvel angle s’est imposé à moi. Je me relis. Je réécris. Trouve mon texte touffu, remets à ma tête décantée du lendemain la mission de fluidifier l’article. Trop d’émotions et d’envies de partage se bousculent. Pénélope des phrases, je fais et défais. Cloîtrée depuis des semaines dans la fournaise derrière des volets clos, empêtrée de moi-même, brûlante, j’échoue.

Je rumine la bêtise de mon espèce, ce miracle perdu aux confins d’un univers vertigineux. Assis sur la branche d’un pin auquel il a foutu le feu, l’humain se convainc d’être l’espèce la plus intelligente. Quel autre être vivant détruit son espace vital ?

Une réflexion de mon plus jeune frère en août 1990 à Cologne revient en boucle. Il a alors onze ans et moi dix-sept. Je suis en stage et loge chez une amie. Il rentre d’une colonie avec des petits Allemands, malade et fiévreux. Je l’attends sur un parking pour l’accompagner à la gare où il prendra le train pour rentrer chez nos parents. En descendant du car, il m’annonce : « Je suis une des principales causes du réchauffement climatique. »

Dans un livre de cuisine de ma mère est pliée depuis 31 ans, entre des pages de carnets déchirées couvertes au stylo de recettes confiées par des amies et quelques fiches de Elle, une page jaunie du journal Le Monde. D’un côté, l’histoire du gâteau aux pommes de terre de l’Allier qui lui a valu l’archivage culinaire. De l’autre, la rubrique sciences annonce le 14 décembre 1995 la tenue du Giec à Rome sous le titre : Face au réchauffement de la planète, les experts de l’ONU placent la stratosphère sous haute surveillance. Plus bas, un entrefilet prévient : La hausse des températures pourrait atteindre 3,5 degrés à la fin du XXIe siècle.

Même les gamins de onze ans savaient et pourtant, tout a continué en pire.

Certains d’entre nous ont fini par comprendre, accepter, déclamer le respect de la Terre. D’autres non. L’appropriation de la vie par des égoïstes donne envie de hurler. Quand vont-ils comprendre que les Bitcoins ne se mangent pas ? La question se pose encore et toujours de la liberté des uns qui devrait s’arrêter là où commence celle des autres. Pourquoi faut-il toujours rappeler aux brutes qu’ils ne sont pas seuls ? Pourquoi la charge du rappel des limites revient-elle à ceux qui n’emmerdent personne, aux silencieux ? À ceux qui ne laissent de leur passage dans une forêt que leurs empreintes ?

Tête de cochon ;o)

La voilà la cause de ma difficulté à écrire ces derniers temps. Les superlatifs de l’horreur environnementale, les volets clos et les thermomètres affolés nous ont volé la douceur. Des bombardements de moellons ont enseveli les soirées de rires sous les étoiles. Mon encre s’est évaporée. Seules restent à la disposition de ma plume, les cendres sèches des jours. La colère. La frustration. La révolte.

Ma plus jeune fille rêvait d’aller voir L’Odyssée dès sa sortie avec ses copines. Nous avons eu le droit de l’accompagner. La salle du petit cinéma étant saturée, notre groupe s’est réparti comme il pouvait. Mon mari et moi avons dû accueillir un voisin sur notre rangée de trois fauteuils. Je n’aime pas cette proximité forcée dans le noir avec un étranger, surtout pour aller voir un film qui ne m’attire pas. Mais soit. Le monsieur aux cheveux blancs s’excuse de nous déranger pour s’asseoir entre le mur et moi. Une fois la salle plongée dans l’obscurité, le film commence et la montre connectée du monsieur entre en action. Elle s’éclaire à chaque notification. La seule montre connectée que j’ai vue de près, sur le poignet d’une amie, ne s’est jamais illuminée. Je n’en ai pas, bien sûr. Je redoute de recevoir des ordres de mon frigo.

Si les éclats de lumière latérale me gênent, son propriétaire ne semble pas les remarquer. Sans doute les notifications allaient-elles s’espacer avec l’avancée de la soirée puis s’interrompre. Hélas non. Le temps passe et je rumine. J’ai envie d’arracher à Ulysse le pieu qui crève l’œil de Polyphème pour le planter dans le poignet du voisin. À quel moment cela devient-il ridicule de demander au type d’éteindre sa montre clignotante, alors qu’on l’a supportée jusque-là ? Le fait de parler va-t-il gêner les autres spectateurs ? Je ressens leur pression muette : je suis la personne la plus proche de l’objet offensant, à moi, la charge de le neutraliser.

Je n’ai rien dit. Je le regrette.

Ce débat interne m’a occupée pendant les trois heures où je me suis ennuyée. Pas de femmes ou presque (on s’en doutait), des bagarres de mecs (idem), des scènes interminables et la répétition des idées conductrices au cas où le spectateur serait distrait par la montre du voisin. Le rappel régulier de prendre en compte la marée [sic] de la mer Égée avant de pouvoir appareiller et Spiderman en toge grecque valent leur pesant de pistaches grillées. La scène chez Circé ne compense pas la fadeur du reste. J’envie son pouvoir de sorcière, celui de rendre aux hommes l’apparence de leur être profond.

Un instant, j’ai cru, enfin, avoir développé un génie maléfique.

Sur une plage de poche du Pays de Galles, dans un renfoncement de la côte rocheuse, nous passons un moment sur les galets, emmitouflés entre deux canicules locales. Quelques gamins jouent avec leurs grands-parents dans les flaques laissées par la marée. Les deux seules personnes dans la mer sont en combinaison intégrale.

Soudain, un gars débarque sur la plage en voiture. Une grosse voiture noire, tractant une grosse remorque noire chargée d’une grosse moto des mers noire (ça doit avoir un nom ce truc). Le cérémonial de mise à l’eau de l’engin laisse les estivants indifférents. Équipé d’une combinaison et de gants, il enfourche son destrier de métal et plastique et fait ronfler le moteur. Et vas-y qu’il démarre et enchaîne circonvolutions et accélérations bruyantes dans la crique. Son regard vérifie que tout le monde l’admire. Certes, son engin aimante les yeux, mais surtout en raison de son vacarme.

Mon esprit mauvais prend les commandes. Quel idiot ! Tu crois qu’il irait pétarader au large ? Non il lui faut des spectateurs. Si au moins, au moins, il pouvait se planter !

Dans un jet d’écume, il revient à la plage, embarque un jeune homme en gilet de sauvetage orange fluo. Et c’est reparti pour la chorégraphie vrombissante et narcissique. Le jet-ski (oui j’ai retrouvé le nom) disparaît un instant derrière des rochers. Enfin il a foutu le camp.

Soudain, miracle…

La moto réapparaît en sens inverse. Elle avance, tout droit, au ralenti.

Seule.

Les deux gars nagent loin derrière, projetés par le moteur qu’ils imposaient à tout le monde.

La moto termine en douceur sa course contre le rocher.

Rien de grave. Juste un ego froissé.

Les sorciers du calme m’auraient-ils entendue ?

Les spectateurs terrestres se sont multipliés, ils ont interrompu leurs châteaux de sable et leurs cabrioles aquatiques pour contempler la débâcle. La galerie ne se préoccupe que de la santé du passager, auquel un gentil en paddle va proposer un trajet retour. Il refuse. Le pilote ira récupérer son jet-ski à pied par les rochers, le rechargera sur la remorque, et repartira dans sa voiture noire qui soudain doit lui sembler immense.

Quelques jours plus tard, dans un café du port de Cardiff, je repense à lui en regardant une jeune femme en voile intégral. Elle essaie, en pleine canicule, entre son mari et ses deux petits garçons, de boire sans se démasquer, sans les offenser en dévoilant sa bouche. J’ai envie de planter mes doigts dans les yeux de l’homme en face d’elle avant de l’aider à libérer son corps et son visage. Ulysse, le pieu steuplaît.

A contrario, les températures brutales incitent des mecs à se balader torse nu. Soudain, le T-shirt est devenu insupportable. Avec ma fille on essaie de comprendre la législation britannique et la logique. Le T-shirt devient-il facultatif quand on est horizontal dans l’herbe ? Vertical au parc ? En mouvement dans la rue ? Un magasin affiche la consigne : si vous n’êtes pas foutu comme une star de cinéma, rhabillez-vous.

Tout laisse à penser que la plage de ce village de pêcheurs appartient au pilote de jet-ski, la salle de cinéma au type à la montre clignotante, cette femme voilée à son mari, Pénélope à Ulysse, avec dans le trousseau, le royaume d’Ithaque. Les rues aux types à moitié à poil. Se comporter comme si le monde lui appartenait, sans préoccupation pour l’environnement au sens large, interpelle sur les limites de la liberté.

Terre convoitée de cailloux, de mines, d’ardoise et de charbon, le Pays de Galles attire depuis toujours les immigrants, pour y travailler, pour le conquérir. Son histoire agitée lui a inculqué une expertise en remparts et en douves, en limites. La première d’entre elles est sa langue, truffée de LL, de C, de Y, obscure, à l’esthétique poétique. Trouver dans sa boîte un mail (du musée, on réalisera plus tard) auquel on ne comprend rien est merveilleux. Cymru, pays de mystère et de sorcellerie, a choisi comme emblème une créature imaginaire.

L’avantage des châteaux forts en ruines, c’est qu’ils se laissent admirer depuis l’extérieur. Mais à Pembroke nous décidons de suivre une visite commentée. Je grelotte en short. La météo nous promettait la canicule même outre-Manche et n’ayant pas emporté assez de vêtements chauds, je réserve mon pantalon et mon sweatshirt pour le soir. À chaque déplacement du guide vers un nouveau recoin de la basse-cour, je vise le rayon de soleil abrité du vent. Dans notre groupe de touristes, je suis la Française de service, chargée, le moment venu de prononcer le mot « oubliettes » (dungeons), sans achopper sur le « ou ».

Le guide, dont j’envie la doudoune sans manches, nous conte l’histoire locale tourmentée sous l’angle de deux femmes. Je me laisse bercer par les aventures romanesques des Plantagenêt et des Tudor, la rédaction de la Magna carta, sachant que je n’en retiendrai pas grand-chose. (Oui en fuyant, les estrogènes embarquent la compétence à se créer de nouveaux souvenirs.) Le rôle des femmes, en revanche, je le mémorise.

Toutes les deux « très belles », toutes les deux mariées à peine pubères, se sont retrouvées à enfanter à 13 ans, à se remarier au gré des conquêtes territoriales et décès de leurs maris, à produire une ribambelle de rejetons. Nées à quatre cents ans d’écart, elles ont toutes deux été envisagées comme des territoires à conquérir dans lequel planter des héritiers. For sure, elles ont joué un rôle essentiel dans l’histoire de la Grande-Bretagne : on ne leur a pas demandé leur avis pour utiliser leur corps. Pénélope du Moyen Âge, elles étaient la cerise sur le gâteau d’un royaume.

Il était une fois, donc, une petite princesse galloise du Royaume de Deheubarth nommée Nest ferch Rhys, Nest fille de Rhys. On la surnommait « Hélène de Galles » en référence à Hélène de Troie, en raison de « sa grande beauté » qui a mené à son enlèvement, puis à la guerre civile. Fille de prince, maîtresse d’un roi puis femme d’un Normand, elle engendra au moins neuf enfants de cinq hommes différents. Grand-mère du chroniqueur Gérald de Galles, elle est apparentée, par les alliances de ses enfants, aux monarques anglais des dynasties Tudor et Stuart, ainsi qu’à feu Diana, princesse de Galles (une autre à qui on n’a pas demandé son avis), et au président américain John F. Kennedy (un autre qui ne demandait pas leur avis aux femmes).

Il était une autre fois, Margaret Beaufort, autre femme « d’une grande beauté » dont les hommes s’arrachaient les faveurs dès l’enfance (hélas), et mariée elle aussi de nombreuses fois. C’est elle qui à 13 ans, dans une chambre du château de Pembroke, accoucha de Henri VII, futur roi d’Angleterre, premier de la dynastie des Tudor et figure majeure de la Guerre des Roses. Le drapeau vert et blanc décoré d’une rose flotte parmi d’autres sur les murailles du château.

Le guide insiste, lisez sa vie, elle est passionnante. Affamée et gelée, je feuillette à peine les livres exposés dans la boutique du château entre peluches rouges de dragons et épées de bois. Son nom à la consonance française m’intrigue. Je me promets de lire sa biographie quand j’aurai avalé ma baked potatoe with ham and cheddar. Le nom Beaufort viendrait de son grand-père né en Champagne, au château de Beaufort, aujourd’hui disparu. Experte en pédagogie, érudite et philanthrope, Margaret Beaufort, la femme la plus riche de l’histoire médiévale anglaise, a mis sa fortune au service de l’éducation et de la religion, et fondé deux des collèges de l’université de Cambridge (Christ’s et Saint John’s).

Les hommes luttent pour le pouvoir, ferraillent, envahissent les voisins, plantent des drapeaux sur des territoires et des femmes. Une femme investit sa richesse pour les générations futures.

Adieu fantômes de femmes kidnappées pour être enfermées dans la chambre d’une forteresse. Adieu fantômes d’hommes jetés dans les sous-sols aveugles, aux oubliettes. Continuez de murmurer dans le vent. Écoutez claquer un drapeau blanc et vert, gardé par un dragon rouge. Entendez l’alerte des autorités galloises. La canicule, la sécheresse et le risque d’incendie ont traversé la Manche. Le feu est peut-être le seul danger contre lequel murailles et dragon ne peuvent rien.

Quand la Promenade des Anglais de Nice sera inondée, la Côte d’Azur calcinée et désertique, les Européens du sud et du milieu, devront s’aventurer au-delà de la Grande-Bretagne pour survivre aux canicules de six mois. Les Groenlandais n’en ont pas fini de devoir repousser les envahisseurs avec des remparts de Lego.

(L’ego — Lego… bon, je renonce au jeu de mot foireux.)

*Donjons et dragons en gallois, d’après le dictionnaire anglais-gallois Gweiadur.com (oui, les IA implosent sur cette combinaison de langues).  Les gallophones voudront bien excuser d’éventuelles erreurs. Merci à mon mari, à qui je demandais si mon titre en anglais se comprendrait, et qui m’a suggéré d’aller plus loin :o).

Permis d’hiberner

Décembre a enfin décampé. Le cru 2023 a été corsé.

Soupir de soulagement. L’année s’est refermée. Dans le sillage de décembre, janvier s’est faufilé. Janvier, bonimenteur, toi qui promets d’une main le repli hivernal en allumant de l’autre les pétards du réveillon, bienvenue à toi. En ce mardi 9, j’accepte de te recevoir, mais pas avant. L’arbitraire de la date de changement d’année ne me convient pas. Perméable au cycle des saisons, je l’accepte de mauvaise grâce. Noël marque, à peu d’heures près, la croissance des jours et le retour de la lumière. L’explosion verte du printemps invite des élans nouveaux. Pour mes changements d’habitude qui requièrent, comme pour les enfants, l’inscription à une activité, la rentre scolaire de septembre me convient. Pour tout autre changement, quel intérêt d’attendre une date spéciale ? Janvier fait naître une envie d’hiberner, de se recentrer sur son noyau, avec des livres, un plaid, une tasse de tisane à la lavande, dans la lumière et le parfum d’une branche de mimosa. Janvier, un mois pour se recharger, comme les bourgeons se gorgent de sève avant de se déplier.

Horloge astronomique de Lyon

Je te convoite janvier, une fois traversées tes folies de jeunesse, pour la licence que tu offres de dorloter la fatigue entraînée par ton impérieux prédécesseur. Décembre tourbillon. Décembre capricieux et tyrannique comme un enfant de trois ans. Quand vais-je enfin te dire non ? Je rêve de te sauter à pieds joints et à poings fermés. Oh un jour, lorsque les enfants seront grands, je partirai marcher dans le désert au changement de lumière ! Après tout, c’est là que tout a commencé. Là-bas dans l’immensité vide et la cacophonie de silence je me reconnecte le mieux. C’étaient des treks avant les enfants. Un jour… Chaque année je rechute. Pour les enfants, pour la famille, les autres et pour moi, pour ne pas avoir l’impression de rater des moments essentiels comme si on ne pouvait pas en créer un autre jour. Comme si on était indispensable. Jeune maman divorcée, j’ai appris que la fête, c’était quand j’avais mon fils. 

Even two daughters…

Quand les derniers paquets seront offerts (demain ? Dimanche ?), je rangerai l’étui des papiers colorés. Le sapin dénudé a été confié au jardin en attendant son recyclage municipal. Les deux cartons de décorations où, sous les boules, flétrissent des créations enfantines, trésors de papier crépon, sont empilés dans le séjour (jusqu’à quand ?). La caisse d’albums et contes de Noël que personne n’a relus, mais que nous avons ressortis, fidèles à la tradition familiale, retrouvera sa tanière sur l’étagère derrière la cage de Gaïa.

(Tiens, une coccinelle descend le long du bord gauche de mon écran. Je ne vais pas la faire sortir. Aujourd’hui il gèle.)

Décembre, mois sans interstice, haletant entre papillotes et gâteaux d’anniversaire de mes filles, entre courses, gâteaux, cuisine, décoration, emballages, s’est enrichi en 2023 des injonctions liées aux travaux (ménage, bruit, ménage, bruit, ménage, bruit). J’ai thésaurisé toutes mes pauses et espère bien pouvoir les dépenser en janvier. Vacances de Noël, bien mal nommées qui imposent un parcours de haies rapprochées de réunions familiales ou amicales, interdisant toute reprise de souffle entre les obstacles.

(La coccinelle remonte.)

Les semaines précédant Noël, j’ai eu le bonheur d’appeler le service des impôts fonciers pour comprendre comment remplir leur formulaire de quatre pages sur la surface nécessaire à ma micro-entreprise (réponse : « déclarer 1m2 coin de table ») et les impératifs liés au chantier ont accéléré. La paperasse administrative a atteint des niveaux hors compétition. Accrochez-vous.

Dès notre retour de Mainz, la maison à peine achetée et avant même de l’habiter, nous avons pris contact avec l’organisme d’accompagnement à la rénovation énergétique de la Métropole de Lyon. La première téléconférence avec le conseiller s’est tenue en triplex, pour moi, depuis la chambre de notre appart‘hôtel, pour mon mari depuis la maison de Mainz le jour du départ de nos meubles. Cet échange était indispensable à notre compréhension du dispositif. La recherche sur internet n’avait fait éclore que des questions. Logos, organismes et conditions s’emmêlaient dans un désordre décourageant. Il nous fallait des réponses. Nous avons reçu d’autres questions.

(La coccinelle s’est envolée.)

Eton

Oui, monsieur, nous souhaitons limiter nos dépenses énergétiques. Bien sûr, nous préférons une maison BBC à une passoire énergétique. Comment faire ? D’abord un audit énergétique, pour être bien sûrs que ça fuit partout et que les fenêtres des années 1950 sont à remplacer. Bilan : un chantier décalé de six mois et une fuite malvenue d’euros. Une architecte a été embauchée, des plans dessinés et une consultation a produit des devis d’une quinzaine de corps de métiers. La réunion de lancement de chantier nous a rassurés : il existe encore des univers où la réunion n’est pas une parade sociale où brasser des inepties en gonflant ses plumes. On ne peut pas pipeauter avec les centimètres quand il en va de l’aplomb d’un mur. Un jour de fin octobre, miracle, le chantier a débuté. En parallèle, les échanges avec l’organisme d’accompagnement s’intensifiaient. Ils sont devenus un emploi à temps plein. Envoi de devis, de contrats, de plans, du laborieux audit.

Sachez-le – mais ne me croyez pas sur parole, j’y ai moi-même renoncé – les dispositifs d’aide à la rénovation énergétique sont au nombre de quatre. Ils exigent des documents proches, mais non identiques et s’inscrivent dans des parcours temporels différents.

Ah au fait, nous dit-on, vos artisans doivent être certifiés RGE. Tous ? Non pas tous. Seulement ceux qui interviennent sur la rénovation, pas sur l’extension. Le sont-ils ? Certains. Les autres ? Ben, ils vont s’arranger ou… comment fait-on ? On appelle, quelques jours avant les fêtes, de parfaits inconnus pour leur demander un devis en urgence. C’est pour les aides à la rénovation énergétique, vous comprenez, avant la fin de l’année, sinon tout saute avec le bouchon de champagne.

La répartition des tâches s’opère entre mon mari et moi. Il a la galanterie de se coller à la paperasse et à la microfinance, merci à sa patience, moi j’ai juste envie de planter mes ongles dans certaines joues, donc je prends en charge les relations humaines sur chantier.

Les devis comme ça, ça va ?

Non. Le monsieur est formel, le formalisme est impératif. Le devis doit comporter le tampon RGE, la date prévue pour le début des travaux (et, si en raison des échanges infinis, la date est dépassée ?), la photo du chien de l’artisan, en l’absence de chien, trois poils de la queue de son chat. Faute de ce dernier, joindre en trois exemplaires une non-facture d’animalerie.

Et la VMC, hygro ou pas hygro ? Je ne veux pas savoir ce que ça veut dire. Je sais juste que c’est plus cher, non nécessaire dans notre cas, et qu’un mot oublié dans le rapport d’audit nous a occasionné avec le conseiller – sans exagérer – une trentaine de mails, plusieurs coups de fil, dont un avec, à un bout, mon mari, l’architecte et moi. Quand nous avons raccroché, nous nous sommes regardés perplexes. Et… nous avons renvoyé un mail au conseiller décidément bien mal nommé : en fin de compte, c’est recommandé ou imposé ?

Elles ont beau jeu les subventions. Il faut s’en méfier comme de la peste pour éviter, sous prétexte d’aide financière, d’engager des dépenses inutiles pour répondre à certains lobbies. Ce matin encore, un artisan honnête a refusé de faire une étude intermédiaire d’étanchéité à l’air de notre garage – réclamée par qui vous savez – où des fenêtres viennent d’être installées. Le mur du garage est aujourd’hui percé de plusieurs trous gros comme le bras.

Déjeuner mi-décembre, à la maison. Mon mari m’annonce entre deux bouchées de porc à l’ananas :

– Ah au fait, le conseiller m’a dit que les conditions de certaines aides changeaient l’année prochaine. Si l’on ne remplit pas les conditions avant le 31 décembre, il faudra tout recommencer, repayer un audit énergétique et payer un accompagnateur privé.

Je hurle.

-Quoi ? Si j’avais su, jamais, jamais tu m’entends, on se serait engagé dans ce dispositif idiot !

(Certaines mentions peu polies ont été censurées.)

La contrainte absurde devient loi. Je m’en doutais, mais mes attentes négatives ont été largement dépassées. Notre interlocutrice du bureau d’étude énergétique a disparu mystérieusement avant de nous renvoyer la version corrigée de l’audit dans les temps.

A l’aide !

À part ces plaisirs administratifs, les dernières semaines, ont été celles de l’évolution du chantier : il a pris de l’altitude et annexé notre espace de vie. Un plafond a été coulé et des artisans peuvent regarder par-dessus mon épaule ce que j’écris alors que je suis au premier étage. Un mardi, seule à la maison, sachant mon environnement grouillant peu propice à l’écriture, j’ai décidé de me consacrer aux arts manuels. Sur la table à manger, j’ai préparé tubes de gouache et pinceaux, à côté d’un gobelet violet en plastique rempli d’eau et d’un bloc de papier épais. Armée de mon nouveau casque à réduction de bruit (qui marche mieux que le précédent, mais est loin d’être magique) et d’une playlist de morceaux de comédies musicales (antidote au réel menaçant), je me suis installée pour peindre les illustrations d’une histoire pour enfants que j’ai écrite. Le dessin en cours représentait mon héroïne en fuite, assiégée par un environnement agressif (bruits, lumière, odeurs, couleurs, foule).

Là, assise le pinceau à la main, je guette et accueille, les menuisiers pour la fenêtre de la salle de bains (découpage de carrelage, poussière métallique d’éruption volcanique, bruits stridents). Ils entrent, sortent, entrent, sortent, entrent, sortent. À chaque passage, Gaïa aboie. Ensuite vite, je passe l’aspirateur et la serpillère, gestes rapides et presque inutiles vu l’encrassement occasionné, mais indispensables pour ma survie du jour. Dans la salle de bains, la plante verte est devenue grise. Je décide de passer un coup de chiffon minimal et pour ne pas me salir le visage à chaque fois que je dégage une mèche de cheveux, je la bloque avec une barrette rose de petite fille qui ne sert plus que dans la douche.

«L’arme de la femme» (sur le crayon)

On frappe. Gaïa aboie. Je descends et, dans l’entrebâillement de la porte, prévient un grand monsieur barbu habillé de noir.

-Je ne veux surtout pas laisser la chienne s’enfuir, le portail est ouv…

Trop tard. Chorégraphie désordonnée de longues minutes agrémentées de croquettes pour parvenir à la faire rentrer.

-Je viens déposer la clim pour le maçon. Il faut que je la mette en marche un instant.

-Très bien venez.

Je monte, il me suit.

– Tiens, c’est moi qui l’ai installée il y a quelques années. C’était une vieille dame qui vivait ici, non ?

-Oui.

Gaïa aboie. Il grimace. Oui, son cri est aigu et pénible, à qui le dites-vous.

Soudain, la scène m’apparait de l’extérieur, comme spectatrice de moi-même je vois sur la table, une activité de maternelle (dans les milieux non artistes, la peinture sans chevalet c’est pour les enfants). D’un geste machinal, je passe la main dans mes cheveux, et je sens… la barrette rose. Je la défais discrètement, comme si c’était possible quand on est en face et à deux mètres de son interlocuteur.

Il entre, sort, entre, sort, entre, sort. À chaque passage, Gaïa aboie.

Je remets mon casque, Julie Andrews me ramène dans les contrées joyeuses de La mélodie du bonheur. Je peins. Je peins mon héroïne qui fuit des chiens qui aboient, des coups de klaxon, des odeurs pestilentielles, des gens trop nombreux et bavards. Tiens si je rajoutais la poussière de la salle de bains ?

On frappe. Je descends. C’est le plombier.

-Je viens vérifier les tuyaux du chauffage en haut. Je les ai modifiés en bas.

-Oui, oui, bien sûr.

Il entre, il sort… vous imaginez la suite.

Ma Matilda

Avant de partir, il coupe, jusqu’à la réception d’une pièce de rechange, le radiateur de la pièce où j’écris. Dans mes oreilles, Matilda chante Quiet où elle explique comment, avec toutes les questions dont son cerveau la bombarde et son besoin de calme, elle se sent différente de son entourage bruyant, et que parfois, enfin, elle se retrouve dans l’œil du cyclone.

Matilda, personnage de Roald Dahl sublimé par Tim Minchin (le compositeur) c’est mon idole. En avril 2017, à la sortie de la comédie musicale à Londres, j’avais acheté le CD et la partition pour piano. Mes filles et moi entonnions les chansons à tout bout de chant, pardon, de champ. J’en avais même fait une sculpture en terre – dont j’ai hélas, brisé les chevilles lors du transport depuis l’atelier. Elle me rappelle, quand les choses deviennent un peu trop sérieuses, que « sometimes you have to be a little bit naughty » (parfois, il est bon de savoir désobéir). Vous entendez monsieur le conseiller ?

The Witches

Restons avec Roald Dahl. Décembre nous a permis de retrouver à Londres une partie de la famille autour de la dinde, des choux de Bruxelles et du Christmas pudding de rigueur. Nous avons offert aux enfants le spectacle des Witches (Sacrées sorcières) au National theatre. Merveilleuse comédie musicale comme seuls les Anglais savent faire. Décors, costumes, comédiens de tous âges, musique, paroles tout était formidable (presque au niveau de Matilda, c’est dire).

Olympic Studios

Le lendemain, toujours sous le signe de Roald Dahl, nous sommes allés voir Wonka. Dans ce film insipide comme son acteur principal, les rares idées pétillantes sont piquées à Mary Poppins (entre autres films), l’histoire est inexistante et la seule bonne blague dévoilée par la bande-annonce. Comme quoi, n’en déplaise à ceux qui veulent édulcorer ses écrits, il ne suffit pas de subtiliser un personnage à un génie de la littérature pour produire un récit intéressant. Le moment fut pourtant délicieux en raison du confort du cinéma-lounge (rangées de sièges très éloignées les unes des autres avec des dossiers qui s’abaissent comme en TGV 1re classe, mais en plus moelleux). J’ai pu digérer mon cheese-cake et mon thé dans un lieu historique. Ce cinéma a été installé dans le bâtiment des Olympic studios où jusqu’en 2009 les grands noms de la musique ont enregistré leurs disques (The Beatles, David Bowie, U2, Madonna…). Avant Wonka, la projection d’un extrait d’un enregistrement des Rolling Stones valait à lui seul la séance en raison de l’unité de lieu.

Je me suis sortie bizarre en sortant. Jambes flagada, cœur accéléré, vague sensation de malaise pendant une paire d’heures. Après la série de questions hypocondriaques et les suites catastrophiques envisagées, j’ai réalisé que c’était dû au thé. Un thé en feuilles servi dans un café. Les Anglais le font très fort et le boivent avec du lait. Pas moi. D’habitude, je prends du thé déthéiné, ou je le fais très léger. J’ai très vite sorti les feuilles de la théière, mais vu la dose, ce n’était pas assez rapide. Je ne bois aucun excitant légal depuis près de quinze ans, car mon corps, si réceptif aux moindres stimuli, me l’interdit désormais. Une gorgée de vin m’a rendue malade pour la soirée en octobre. En compagnie, on me le reproche : tu ne te lâches jamais ? Un système nerveux aussi impressionnable oblige sa propriétaire à une discipline de fer si elle veut survivre dans des conditions pas trop inconfortables. Je paie trop cher de vouloir faire comme tout le monde. Je vous en dirai peut-être plus un jour.

Le retour de Londres était prévu le samedi 30 décembre à l’aurore. Je me suis couchée tôt, avant mon mari qui avait encore à faire en bas. Peu de temps après m’être endormie, une odeur nauséabonde de flacon de dissolvant ouvert sous mon nez m’a réveillée. L’écœurement rend égoïste, j’interroge mon mari assoupi :

– Beurk, c’est quoi cette odeur ?

-Quoi ? Je ne sens rien.

-Si c’est atroce.

-Ce doit être les deux chemises que j’ai étendues dans la chambre. Y’avait plus de cintres en bas.

Il se lève gentiment et sort les habits coupables de propreté. Peu à peu, l’odeur s’effiloche. Je peux me rendormir.

Saint Pancras

À peine réveillés, les yeux bouffis, nous nous entassons à cinq dans un taxi. Il longe les rues éteintes de cette fin de nuit. Le trottoir devant Madame Tussauds, où grouille d’habitude une queue interminable est vide. À 6 h 15, les accès habituels sur la rue de la gare de Saint-Pancras sont fermés. Deux jeunes noctambules nous croisent. Leurs robes noires légèrement dévastées signalent qu’elles rentrent d’une soirée prolongée. Chacun de nous tire une valise coiffée d’un sac-cabas et porte un sac à dos. Les cadeaux voyagent dans un sens puis dans l’autre, le Brexit n’a au moins rien changé à cela. Les mains se crispent sur les poignées, les bras font mal, mon sac glisse et me cogne la jambe. Pourquoi nous imposer ce long détour ? Nous comprendrons vite, à la foule agglomérée le long des barrières installées pour interdire l’accès à la zone d’embarquement qu’il y a une perturbation. L’affichage nous le confirme : les six premiers Eurostar du matin sont annulés. Une annonce vocale précise : en raison d’une inondation dans un tunnel sous la Tamise au sud de Londres, toutes les circulations sont interrompues. Consultez le site internet pour changer vos billets. Nous sommes désolés pour la gêne occasionnée.

Vraiment ? Pourquoi ai-je l’impression qu’on demande aux voyageurs d’aller se faire voir ailleurs et surtout très loin ?

Justement ailleurs et loin c’est là où nous désirons tous aller.

Deux, peut-être trois employés s’assurent que personne ne dépasse la barrière. Ils ne peuvent rien faire, répètent-ils aux empressés qui les interrogent. Mais la plupart des naufragés restent calmes et résignés. Autour de nous, des groupes de touristes du Mexique ou des États-Unis sont échoués sur des récifs de valises plus grosses qu’eux. Que vont-ils faire ? Nous ne sommes pas à la rue à Londres, et par miracle, après des heures à pianoter sur des téléphones dans le hall de la gare, nous trouvons des places pour le lendemain.

Nous ratons notre deuxième Noël avec ma famille, et devons trouver au pied levé une solution de garde pour Gaïa dont la gardienne part en congé (finalement, elle a retardé ses projets, merci à elle). Malgré l’incertitude de la reprise du trafic le lendemain, cette journée de rien, cadeau de Noël impromptu de la part d’un tuyau explosé, m’a fait le plus grand bien. Je me suis trompée au début de cet article. Décembre m’a bien offert, à son corps défendant, une journée de pause.

Je vais la prolonger en pensée. Alors que j’écris ces mots, deux électriciens manient un marteau piqueur à deux mètres derrière moi. Je fais semblant de n’entendre que cette symphonie de Dvorak transcrite pour piano.

La coccinelle a disparu. Il neige. Je vais sortir attraper un flocon avec la langue et mordre ce froid qui m’apaise, espèce en voie d’extinction.

Je vous souhaite une année 2024 pleine d’éclats de rire et de surprises joyeuses, douce comme le pull que je viens d’enfiler. Merci du fond du cœur d’être là. Je ne vous vois pas. Mais quand je clique sur publier, je vous espère.

P.S. : S’il le faut, que diriez-vous de la résolution suivante : toujours laisser la priorité aux hérissons et aux oiseaux ?

Le millefeuille du temps

Étape dans un village anglais, souvenirs à Londres et rencontre dans le Pilat

La traversée en ferry depuis l’île de Wight s’est bien passée ?

Je vous propose de mettre le cap plein Est, au-delà de Brighton, pour un petit village charmant : Rottingdean. Nous allons retrouver ma belle-sœur qui y habite. Ce village sur la côte sud de l’Angleterre se niche près d’une plage de galets de silex, elle-même blottie entre des falaises de craie. Halte protégée sur la Manche et équipée d’un point d’eau douce (une mare), les pirates s’y sont installés les premiers. L’accès à la mer isolé, des tunnels et des grottes ont permis la prolifération de commerces illicites comme en témoigne l’enseigne d’un pub Smuggler’s rest (le repos du contrebandier). Calme, nature omniprésente, mer, beauté, histoire. C’est un coin où j’aimerais vivre.

Au loin, la Normandie

Faute d’en trouver un sur place, notre AirBnb est dans un village voisin, juste au sommet de la falaise avec vue sur la mer, les étoiles (et entre deux bancs de brume, le champ d’éoliennes au large de Brighton). Parce que la marée était basse, nous avons choisi de rejoindre notre destination par le pied des falaises. Les éclats de craie éparpillés dans l’herbe évoquent le jour des marguerites, la nuit, des constellations. La promenade bétonnée s’égaie de dessins d’enfants éphémères.

À Rottingdean, nous avons tendu la main par dessus la barrière pour caresser les moutons dans le pré voisin du jardin de ma belle-sœur. Guetté les petites queues blanches bondissantes des lapins dans l’enclos des chevaux en face. Salué le long du sentier les bluebells, ces jacinthes sauvages bleues (parfois roses ou blanches), aux clochettes souples, dont les stations si prisées ont un nom : les bluebell trails (les pistes aux jacinthes). Nous avons partagé le Sunday lunch (avec des Yorkshire puddings) dans un pub (un autre) et dégusté un cream tea au soleil dans un salon de thé adorable.

Cream Tea

Le cream tea est une de mes institutions anglaises préférées. C’est comme jouer à la dinette avec sa meilleure copine, en buvant du thé fort brûlant et croquant des scones énormes barbouillés de crème épaisse et de confiture de fraises. Bien meilleurs que la soupe de pétales de roses écrasées à la gadoue d’autrefois. Sur le menu, une citation de Billy Connelly me fait sourire : « Ne fais pas confiance à quelqu’un qui, laissé seul dans une pièce avec un tea cosy [ce bonnet pour maintenir la théière au chaud] ne l’enfile pas sur sa tête. » Notre théière n’en n’avait pas. Nous n’avons rien eu à enfiler.

Kipling Gardens

Le long de la rue principale, les petites boutiques composent un passé de livres d’images (Disneyland en version authentique). Le fish and chip shop permet de déjeuner sur la plage si l’on prend garde aux mouettes chapardeuses. Des plaques commémoratives rappellent que ce coin de paradis a attiré les artistes. Rudyard Kipling, l’auteur de Le livre de la jungle et du magnifique poème Si… (« tu seras un homme, mon fils ») y a vécu de 1897 à 1903. Un charmant jardin entouré de murs de pierres, composé de plusieurs espaces (dont le terrain de croquet municipal – oui comme dans Alice au pays des merveilles, mais sans les flamants roses) porte son nom. En face s’élève North End House, la maison d’un oncle de Rudyard Kipling, l’artiste peintre préraphaélite Sir Edward Burne Jones. Une fenêtre tout en hauteur permettait de faire passer les toiles de grande taille. (Sans doute pas l’immense qu’on a vue au V&A Museum).

Sur le parking de la plage, ma grande fille s’approche d’une pancarte d’informations touristiques.

— Maman, maman vient voir. Cary Grant est venu ici !

Tudor Close

— Cary Grant ?

Oh, mon acteur chéri ! J’aurais marché dans ses pas ? Ouah !

Je lis que oui il a logé à l’hôtel Tudor Close. Quoi ? Cette somptueuse demeure au début de la rue de ma belle-sœur, que je photographie à chaque passage, était un hôtel ? Elizabeth Taylor y a logé aussi pendant le tournage de National Velvet (Le Grand National).

La cour intérieure

Tudor Close, ensemble de sept maisons en brique et silex construit dans les années 1920, devenu hôtel de luxe, a été à nouveau divisé en habitations particulières dans les années 1960. Hop un coup d’œil à droite et à gauche, personne, entrée furtive sur le parking commun pour respirer la clématite superbe et voler une photo à travers le portillon de bois. Une pancarte annonce qu’une maison est en vente. Quelques recherches en ligne en donnent le prix, informent que le bâtiment est classé, et… qu’il a inspiré le jeu du Cluedo. Sa version originale dans les années 1940 s’appelait Murder at Tudor Close.

Lorsque nous avions séjourné à Rottingdean quand les filles étaient petites, nous étions dans un charmant couvent de religieuses, et avions sympathisé avec Sister Cecile. Aucun fantôme, ni de Cary Grant, ni du Docteur Lenoir.

Départ de Rottingdean pour Londres au cœur d’émotions mitigées : regret de partir, joie de retrouver la capitale après notre trop longue séparation. Poursuivre dans le présent mon voyage dans le passé. Comme la falaise dévoile dans ses strates les époques géologiques, les événements des années passées infusent mes jours.

Les promenades à Londres regorgent de millefeuilles émotionnels.

À Kensington, je retrouve chez Harrods, la petite Estelle de neuf ans, aux côtés de sa mère éblouie devant une azalée rose tout en fleurs grande comme un lit double, ou cette même maman qui achète dans les magnifiques foodhalls, département alimentation, un bonhomme en biscuit, qui nous nourrira pour la journée, parce que bien sûr quand on enchaine les musées, on (suivez mon regard) ne pense pas à manger (ni à s’arrêter). À ce nouveau passage, oppressée par les hordes de touristes (et par des voix françaises), je n’ai qu’une envie : quitter les foodhalls et Harrods. Traverser le rayon parfumerie me donne envie de vomir. Heureusement les petites rues nous permettent de rallier les musées dans le calme.

Au Science museum, je revois mon petit garçon jouer avec les bricoles du magasin du musée. Au V&A Museum, je croise une Estelle jeune adulte éblouie par les motifs des tissus et des papiers peints. Puis l’odeur du métro ressuscite l’enfant de neuf ans.

L’Angleterre vibre des préparatifs du couronnement de Charles III prévu le samedi 6 mai (Coronation day). Chaque chaine de magasins a édité une ligne consacrée de boites à gâteaux ou à thé, a développé des sacs à l’effigie de la journée. Dans ce marketing foisonnant, comment identifier le logo officiel ? Les buralistes, les supermarchés vendent des coronation boxes : le kit du couronnement avec fanions, vaisselle en carton, chapeaux, et autres articles de fête, le tout aux couleurs de l’Union jack. Des vitrines affichent des figurines de carton grandeur nature de Charles et Camilla (ça fait un peu peur). Un concours de cuisine a été lancé : quel sera le plat créé en l’honneur de Charles III ? Pour Élizabeth II c’était le Coronation chicken (dont le nom original était poulet Reine Elizabeth), pour une autre reine, la Victoria sponge dont nous avons déjà parlé.

Un Anglais d’un certain âge m’explique que le couronnement suit un rituel identique depuis mille ans, et que les huiles saintes sont importées de Jérusalem. Quelques minutes plus tard, il remarque : « Oh ces Français, quand on augmente l’âge de la retraite, ils descendent dans la rue. Ils n’aiment pas le changement ». Vraiment ?

Ma position concernant la monarchie britannique n’est pas claire. Je trouve choquant cet anachronisme, indécent cet étalage de richesse dans un pays où tant vivent dans la pauvreté, et idiot le fait de confondre génétique et accent pointu et compétences. Pourtant l’engouement de beaucoup pour leur famille royale est touchant (on a croisé deux boites aux lettres à l’effigie d’Élisabeth II décorées de doudous) et on ne peut pas dire que le système démocratique ait fait émerger des talents exceptionnels ces dernières années.

Sans doute regarderons-nous un instant le couronnement à la télé samedi. Cette mise en scène, ce jeu de rôle grandeur nature, infuse la culture familiale. Mon mari a acheté des fanions, plus pour le fun que pour le symbole monarchique. We shall see.

Devant un pub

Je vous quitte avec un cadeau.

Un cadeau tombé du ciel, comme mon thé avec les dames anglaises dans l’église de Ventnor.

Laissez-moi vous raconter.

Sainte-Croix-en-Jarez

Premier week-end de mai, un jour de beau temps, le dimanche, j’ai envie d’étrenner mon nouveau guide de randonnée dans le massif du Pilat. Des amis acceptent de nous accompagner. Découverte à Sainte-Croix-en-Jarez d’un des plus beaux villages de France, ancienne chartreuse créée en 1280 et transformée en village à la Révolution. Circuit dans des combes fleuries, sur des crêtes couvertes de pins et de landes, au parfum âcre de genêts (qui me renvoie chez mon grand-père). Pas de muguet dans les sous-bois. Pique-nique sur fond de champs et de chant d’alouette. Retour au bourg, qui a encore tout de l’architecture d’une chartreuse, avec un cloître miniature piqueté de pâquerettes.

Comme j’aime les cloîtres ! Un appel spirituel ouvert sur le ciel, habité de pas anciens, de brins d’herbe, et parfois, de fleurs, et protégé de la fureur et des bruits du monde par quatre murs. Je l’explique à mes filles. Ma plus jeune s’exclame : « Tu pourrais devenir religieuse comme Sister Cecile ! » (de Rottingdean). Euh non ma fille. Pour cela il ne faudrait pas être mariée et l’idée « d’entrer dans les Ordres » m’effraie, moi qui n’aime ni en recevoir ni en donner.

Entrons donc dans les « désordres » jolis.

Pour retourner au parking, un panneau nous conseille de suivre un sentier entre le ruisseau et le terrain de foot tondu du matin. Sur la passerelle de bois je ralentis, pour regarder l’eau en dessous. J’imagine, le radeau de brindilles attaché par des brins d’herbe et pavoisé de boutons d’or, qui chavire sous la cascade pour rire.

Une vieille, bien vieille dame, arrive à notre rencontre, le pas assuré par une canne. Elle nous voit mon mari et moi, scruter au-delà de la rambarde, entre les herbes folles, l’eau qui court.

La passerelle

— Si ça vous intéresse, c’est sur cette pierre que les dames avant lavaient leur linge.

— Ah oui ?

Bien sûr que ça m’intéresse.

— La pierre, elle était plus haut dans le ruisseau avant. Moi je venais rincer mon linge dans le ruisseau, même quand j’avais ma machine.

— Vraiment ?
Je dois avoir les yeux ronds, et la bouche ouverte. Encore, encore, j’adore, racontez madame.

— Oui ça me rappelait quand j’allais laver le linge avec ma grand-mère. J’aimais beaucoup.

Donc il doit y avoir 75, 80 ans ?

— Oh comme c’est chouette !

— Si vous avez l’esprit écrivain, oui.

— Mais oui, mais oui, j’écris !

Je manque de m’étrangler. Incroyable, cette remarque.

— Vous êtes écrivain ? Vous connaissez Marie Billetdoux ?
— Un écrivain qui s’appelle Billetdoux ? Oui je connais.

Je connais une Raphaële Billetdoux. Un de ses livres est dans la bibliothèque de mes parents (c’est-à-dire sur des étagères dans la lingerie). Je l’ai souvent regardé, tenu dans les mains, sans jamais l’ouvrir. Couverture jaune des éditions Grasset, le nom de l’auteur et son titre me fascinent sans que j’aie besoin de lire le texte. Souvent je repense à ce titre formidable. Mes nuits sont plus belles que vos jours.

— Elle vit encore ?

— Je ne sais pas.

— C’était une amie de ma fille. Elles ont eu toutes les deux un cancer, elles sont parties en voyage ensemble… On est dans une chartreuse, on devrait parler d’autre chose…

— Mais non, madame. Non, c’est passionnant ce que vous me dites.

Je lui touche l’épaule, j’ai envie de la prendre dans les bras cette dame. Je n’ose pas.

— Ma fille est morte, mais j’aimerais la contacter. Mon je suis vieille, mais mon petit-fils l’a cherchée. Par son éditeur, peut-être ?

— Oui par son éditeur sûrement…

Sourire triste. Je tape rapidement le nom de l’auteur sur l’écran de mon portable. Je n’ai pas le temps de poursuivre en détail, on m’attend.

— Je me souviens d’un livre chez mes parents. Mes nuits sont plus belles que vos jours.

— Oh, il m’a fait pleurer ce livre.

(Voilà sans doute pourquoi je ne l’ai pas ouvert. Peut-être que le sujet m’en a dissuadé).

— Elle s’appelait Raphaële. Mais à la mort de son mari trois semaines après le mariage, elle a pris son deuxième prénom : Marie.

Tout s’explique.

J’essuie une larme d’un revers de main. Comme j’aimerais parler longtemps avec elle. Dans ce village minuscule envahi aujourd’hui par une course à pied et les portes ouvertes de la ferme, quelle était la probabilité de croiser une habitante de toujours et d’échanger avec elle ? Et surtout de sentir une vraie rencontre ?

Sourire immense.

Nous longeons le pré. Mon amie marche à ma rencontre.

— Il m’est arrivé un truc génial, un magnifique cadeau. Je ne te le dis pas, tu pourras le lire dans mon prochain article.

Une émotion intense doit se digérer avant d’être partagée. Prenez-en soin.

Vous savez quoi ? J’ai envoyé un message à l’éditeur pour Marie… Je n’ai pas pu m’empêcher de me mêler de ce qui ne me regarde pas. Parfois les rencontres ont besoin d’un coup de pouce, un Email ou une pierre plate dans l’eau.

La pierre plate

J’écoute en vous écrivant Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel, que je travaille au piano en ce moment, et qui accompagne bien l’humeur de cet article.

At the seaside

Échappée sur l’île de Wight dans la tempête.

Pour nos vacances de Pâques, nous avons fait le choix impatient de retourner en Angleterre. La pandémie nous a privés plus de trois ans des retrouvailles avec les terres de ma belle-famille (peut-on dire mes belles-terres ?). Entre deux coins familiers, nous avons glissé une échappée à l’île de Wight.

L’Isle of Wight (ou IOW) comme disent les Anglais est desservie en ferry depuis Portsmouth. Cet important port militaire sur la côte sud de l’Angleterre a vu l’amiral Nelson mettre le cap sur Trafalgar et Napoléon, et le départ des Alliés en juin 1944 pour le débarquement en Normandie.

Portsmouth

Arrivés au port, notre petite Fiat de location garée, nous sommes partis à pied à la recherche d’un magasin de fournitures de matériel artistique (fermé) et d’un snack. Nous avons longé des bâtiments de la Royal Navy, sur lesquels des affiches annoncent des recrutements, et traversé le quartier de l’université. Rien de bien remarquable dans cette zone périphérique de Portsmouth, sur laquelle veille une tour en forme de mât de voilier avec une voile gonflée, appelée justement Spinnaker. Trop fine pour accueillir bureaux ou logements, on se demande à quoi elle sert. Des recherches m’apprendront qu’elle symbolise le renouveau du port, permet de prendre le thé dans les nuages et de frissonner en descendant en rappel.

L’île de Wight est un losange de terre amarré à moins de cinq kilomètres de l’île principale de la Grande-Bretagne. La traversée du détroit de Solent laisse à peine plus d’une demi-heure pour jouer à appareiller pour le bout du monde.

Au loin, l’île de Wight

Habillez-vous chaudement, nous sortirons sur le pont dès que le ferry aura quitté le port. Il faut se forcer pour quitter l’ambiance calfeutrée du salon meublé de canapés et de tables basses, et de quelques tables de café. Lorsque la porte latérale vers la coursive finit par céder sous la poussée, les rafales fouettent les cheveux dans tous les sens et coupent le souffle. Une tempête est annoncée pour les prochains jours. Les embruns se mêlent aux gouttes de pluie. La mer brune se hérisse de crêtes blanches, on s’étonne de ne pas sentir le bateau tanguer. La houle reste discrète dans ce bras de mer protégé. Sur la gauche on aperçoit quelques îlots artificiels, ceux qui ont dû servir à la défense de l’Angleterre pendant la guerre. On frissonne, vite rentrons. Déjà, la terre s’approche, les maisons grandissent. Un message du commandant nous demande de rejoindre notre véhicule. Le bout de notre monde aujourd’hui est là.

Toucher terre par la mer sur une île a quelque chose de magique, à la fois merveilleux et effrayant, comme si quitter un continent libérait des idiots et de ses propres entraves. Comme appareiller sur un navire immobile. Débarquer sur une île anglaise offre deux fois ce tour de magie. On a quitté un continent immense par un tunnel, puis une grande île pour une plus petite.

Le débarquement est rapide. Dans le port minuscule (le quai du ferry, quelques voiliers), la route monte un peu. Dès le premier virage, les routes de campagnes ressemblent à s’y méprendre à celles de l’autre côté du Solent. Mon mari s’exclame, un peu déçu : « Mais c’est pareil que partout en Angleterre. Je croyais que ce serait différent… » Si le paysage est le même, l’ambiance est-elle autre ?

Destination entrée sur le GPS : Osborne House, le refuge de la reine Victoria. Ma plus jeune fille râle, mais tant pis. Nous n’allons pas passer si près sans nous arrêter.

Osborne House

Entre les arbres, le parking immense est en grande partie vide. Peu de bus. Il pleut. Nous n’avons pas de parapluie (oui, on part en Angleterre sans parapluie) et nous nous hâtons vers le bâtiment de l’accueil. Le domaine immense descend jusqu’à la mer. Dans le parc, un jardin clos de murs (walled garden), le château Osborne House et un chalet suisse près de la plage. Découragés par nos vestes trempées, nous renoncerons à descendre à la plage privée visiter le chalet.

Le parc, aux arbres superbes (dont plusieurs plaques indiquent qu’ils ont été plantés par les membres de la famille), me déçoit un peu, car, à part quelques bulbes et de rares camélias, la floraison éclatante n’a pas encore commencé. Dans le jardin, la terre est nue. Les rhododendrons immenses sont en bouton. Ce sera également le cas lors de notre visite au jardin botanique de Ventnor. Pourtant, au pied de falaises, plein sud, un microclimat local lui offre 5 degrés en moyenne de plus qu’ailleurs dans le pays. Le printemps est la saison qui va le mieux à l’Angleterre. Je regrette de rater son feu d’artifice.

Au fond, la mer

Osborne House, vaste demeure de pierres blondes, est dans l’état où la reine Victoria l’a laissé à son décès en 1901. Nous suivons le parcours prévu, traversons les salles de réception en bas, les appartements royaux au premier, la nursery pour les neuf enfants (neuf !) au deuxième étage. Les pièces débordent de peintures et de sculptures en tous genres. Victoria et Albert, très amoureux, s’offraient sans arrêt des œuvres d’art.

J’apprends qu’ils étaient eux-mêmes des artistes accomplis. Je retiens le charme de la nursery, avec les petites chaises (chacune au nom de leur propriétaire en culottes courtes), l’arche de Noé en bois avec ses paires d’animaux. Je m’imprègne de l’ambiance studieuse et tendre du cabinet de travail, avec, côte à côte à se toucher, les bureaux de Victoria et Albert, l’un légèrement plus haut que l’autre. Je m’attarde sur le papier à lettres royal superbe. Je souris dans la salle de bains de la reine qui comprend dans un même placard, mais séparées par un mur, une douche carrée de 80 cm de côté au maximum, et une baignoire. Les sanitaires du moindre camping ont aujourd’hui plus de confort. La règle et l’équerre en bois de grande taille pour dresser la table me laissent rêveuse comme la salle de réception de style indien grandiloquent.

Cette traversée de l’intimité d’une femme, endeuillée jeune par le décès de son grand amour à 42 ans émeut. Voilà le lit dans lequel la reine s’est éteinte, quarante ans après son époux. Un courant d’air me fait frissonner : ces grandes cheminées suffisaient-elles à maintenir une température convenable dans cette contrée si humide ? Je repense aux films que j’ai vus sur la reine : The young Victoria (aperçu intéressant de son caractère, de sa rencontre avec Albert, et de ses débuts sur la scène politique), Victoria and Abdul (son amitié sur le tard avec un serviteur indien). Et celui, à peine commencé que je finirai peut-être un jour, Mrs Brown ou La dame de Windsor (sur sa relation avec un palefrenier écossais). Sa biographie m’attend sur une étagère dans mon bureau.

Elle en avait de la trempe cette dame plongée au cœur de marigots comploteurs.

Elle règne encore partout, c’est impressionnant. L’ère victorienne sert de repère dans de nombreux domaines. Nos vacances ont été placées sous son signe : l’île de Wight d’abord, son refuge loin des agitations londoniennes, puis à Londres, la station de métro Victoria, pour le Victoria Palace theatre où nous avons vu une comédie musicale (un peu de teasing pour le prochain article). Pour nous rendre aux musées, nous descendons à l’arrêt de bus Royal Albert Hall, en face du monument Albert memorial tout en dorures. Nous prendrons le thé au Victoria and Albert Museum, dans une salle d’apparat (surchargées de lustres, dorures, céramiques peintes aux motifs différents, le tout premier restaurant installé dans un musée). Puisqu’il faut bien choisir, je prendrai un carrot cake et non pas une Victoria sponge, (génoise fourrée de confiture de fraises et parfois de crème).

Victoria, Victoria, Victoria. Aurevoir Victoria, nous te laissons à ton refuge d’Osborne House, pour aller trouver notre gîte. C’est quoi l’adresse ? Albert street.

La traversée de l’île dans le sens nord-sud dure une demi-heure (45 minutes dans la largeur). En Angleterre, je me fie plus au temps de trajet qu’aux distances. D’abord, piégée par les miles je sous-estime l’éloignement, ensuite, la densité de population du pays fait que même dans un paysage d’album pour enfants (collines vertes, moutons, haies centenaires), les voitures s’enchainent. Je sursaute régulièrement, surprise par un camion du « mauvais côté de la route ». Je n’ai pas encore osé conduire à gauche.

La plage au soleil

Ventnor, notre point de chute sur la côte sud, est une petite station balnéaire isolée, autrefois destination sanitaire des tuberculeux. La météo extrême nous offrira une grande bouffée d’air marin. Le nom du lieu me semble évocateur. Notre mini cottage, niché au cœur de maisons mitoyennes entre deux rangées similaires, n’est accessible qu’à pied, par une allée grimpante entre des bouts de jardin pentus. La décoration intérieure est charmante, cosy et gaie, dans des tons de bleu passé, de rose pâle, de vieux bois et de blanc. Hop, une photo de la chambre, une autre du sol de la salle de bain… emmagasinons des idées. Un jour, sans doute, les travaux de notre maison commenceront (doigts croisés). Par la fenêtre de notre chambre, on aperçoit un chaos de toits gris ardoise, des cheminées coiffées de mouettes, le sommet de la colline (que nous venons de descendre par la bien nommée zigzag road). Un groupe de goélands passe en criant. La mer invisible est toute proche. Les fenêtres craquent. Le vent a redoublé.

La plage sous la tempête
Le port de Ventnor

Pas envie de faire des courses après le trajet. Que manger ? Encore un sandwich ? Non, pitié ! J’ai repéré dans le livret d’accueil du cottage un restaurant indien. J’adore manger indien en Angleterre, c’est tellement meilleur qu’en France (plus épicé, plus parfumé). Notre quatuor a besoin de souffler, l’attente dans la voiture pour l’embarquement s’était soldée par une crise d’impatience. Mon mari et moi mangeons en tête à tête, les filles emportent des curries pour piqueniquer devant la tablette et réviser Astérix au service de sa majesté. Elles parleront pendant plusieurs jours en français, mais à l’anglaise, avec un accent forcé, bonté gracieuse. Fous rires. À la sortie du restaurant indien, impatients de découvrir la mer, nous avons emprunté la route de la plage. Dès le coin de la rue, une rafale violente doublée d’une pluie désagréable nous a coupé le souffle. Nous renonçons à voir la mer. À cause de la tempête. Cela ne m’était jamais arrivé.

Au matin, ce besoin s’est mué en urgence. Vite, vite, allons voir la mer ! Mon mari attablé dans la cuisine devant son ordinateur (le pauvre il doit bosser), les filles et moi nous éclipsons.

La descente vers la plage est raide, Ventnor est une ville construite sur une pente. Sur la gauche, un bâtiment art déco des années trente, qui avait fait sensation à l’époque, surplombe un port miniature, et la boutique des pêcheurs qui vend de la chair de crabe tout frais. La marée est basse, des catamarans de pêche reposent sur le sable. Quelques boutiques, cafés et restaurants. Hors saison tout est calme. Les nuages roulent dans un ciel d’étain. Une éclaircie nous assure encore quelques minutes de promenade au sec. Heureusement, car aucune capuche ne reste sur la tête emportée par la tourmente.

Remontée par l’autre extrémité de la plage. Une houle longue gris-brun respire sous des écailles d’écume. Au creux du sentier de retour, des lames de pluie nous assaillent. Nous les avons vues arriver de loin. Les arbustes mouillés nous aspergent au passage. Ma benjamine trempée et gelée en a marre, elle rentre. Avec ma grande nous poursuivons nos explorations dans le bourg.

La pluie s’en est allée. Nous nous ébrouons. On monte voir l’église ?

Saint-Catherine Ventnor

Comme j’aime les églises anglaises, nichées au creux d’arbres et de pelouses, dont les ailes de pierre couvent des pierres tombales de guingois. Chaos de vies anciennes résumées en deux dates en partie effacées, en écho à celui des toits.

Entrées par le parking, nous avons à peine le temps de constater que la porte principale est fermée, que surgit derrière nous une petite dame, dans des tons pastel, avec un anorak sous un bonnet de laine à pompon. Sans s’arrêter, elle nous interpelle :

— Venez prendre un thé dans l’église. Il y a de très bons gâteaux.

— Ah oui ?

— C’est par là.

Elle se glisse par une entrée latérale. Un panneau indique un coffee shop le matin en semaine dans l’église. Ma fille et moi échangeons un regard curieux et un sourire, je chuchote « oh c’est trop bien ! » et lui emboitons le pas.

À la sortie du petit couloir, les murs blancs de l’église Sainte-Catherine détonnent avec l’extérieur de pierres grises. Nous traversons d’un bon pas une assemblée de chaises en bois modernes. Dans l’aile latérale, sous de hautes fenêtres, ce qui est sans doute un autel est couvert d’une nappe et de boites de gâteaux maison. Une petite tirelire propose de laisser une obole. Quelques tables et des chaises évoquent un café. Au fond, des étagères proposent des livres et dans un coin, les petits enfants trouveront de quoi jouer. Décidément, l’Église anglicane sait accueillir ses fidèles.

Une dame debout nous accueille.

— Bienvenue. Vous voulez un thé ?

— Volontiers, mais, je ne pourrai pas faire de don. Je n’ai que des euros.

— Aucune importance. It’s on the church. C’est l’église qui offre.

Nous imitons notre guide et nous asseyons à la table la plus grande, rectangulaire, près de deux autres dames d’âge mûr. Elles se présentent, nous aussi. La dame debout nous apporte deux tasses de thé. Nous refusons poliment un bout de flapjack ; il me fait bien envie, mais nous venons de prendre le petit déjeuner. Nous voilà avec Ruth, notre hôte, sa sœur Sheila, Ann, et Barbara, notre guide.

Que c’est délicieux, le thé fort (English Breakfast) qui brûle un peu la bouche et cet échange avec ces quatre drôles de dames ! Nous parlons langues et vie à l’étranger. Barbara est née en 1935 en Australie avant de venir vivre avec ses parents en Angleterre, Sheila en Ouganda. Ruth qui s’occupe de Sainte-Catherine aujourd’hui (ou au moins de son coffee shop matinal), a vécu de nombreuses années en France, pour des missions en lien avec l’Église. Elle raconte que lors de ses retours en Angleterre elle traduisait littéralement des expressions françaises : « Where is all the world? » pour « Où est tout le monde ? » – au lieu de « Where is everyone? ». Je lui réponds que chez nous aussi, les langues se mélangent (même sans plagier le film d’Astérix).

Un rayon de soleil éclaire l’autel-bar, je déguste chaque minute de cette rencontre magique. Je veux m’imprégner de tout. Ce n’est pas souvent que l’on vit une scène de roman avec Miss Marple et ses amies. Combien de temps pouvons-nous rester sans nous incruster ? Je n’ose pas prendre de photo. Lorsque nous nous éclipserons à regret, je soufflerai à ma fille :

— Quelle chance, c’était formidable non ?

— Ça va finir dans ton blog ça non ?

Évidemment !

Vite au retour, prendre des notes au stylo Bic dans mon carnet pour ne pas oublier les prénoms de ces dames. Retourner poser mon obole puisque je le leur ai promis. Mais hélas, je n’avais pas vérifié les horaires et l’église était fermée. Maintenant je le sais, je suis mûre pour le thé-gâteau de 11 heures avec des mamies (intéressantes). Si elles lisent cet article que je leur enverrai, je les embrasse.

Neige d’écume

Balade à pied le long de la côte pour déjeuner sur le pouce dans une crique d’un chausson au crabe et d’une ciabatta au maquereau, avant de visiter le Jardin botanique. La tempête empire. La grêle martèle les serres. Les bourrasques dévastent les eucalyptus. Le chemin de retour se fait heureusement dans le sens du vent. Nous longeons un terrain de cricket désert, et montons des escaliers de bois glissants. Bien tenir le téléphone pour prendre des photos. Souffle coupé, comme étranglés, nous jouons avec les rafales, les bras écartés, appuyés dans ceux du vent. Des flocons d’écume recouvrent le trottoir de la promenade et s’envolent.

En arrivant, se changer jusqu’aux sous-vêtements. Tout est trempé. Vérifier la météo. Tempête Noa, rafales à 110 km/h en bord de mer. Ah oui c’est donc ça !

Heureusement le lendemain, nous serons à l’abri. J’ai inscrit tout le monde pour un atelier de céramique, modelage et tour d’agile blanche, dans un petit village charmant, avec deux jeunes céramistes et un potier adorables.

Nous visiterons aussi une ferme qui produit de l’ail (et tous ses produits dérivés, même de la bière à l’ail et du fudge à l’ail). Et irons explorer la pointe ouest de l’îe célèbre pour les sables colorés d’une falaise et ses needles, les pointillés de rocher qui la prolongent. Le paysage est magnifique, mais en matière d’architecture géologique, moins spectaculaire que le Pont d’Arc. Une pancarte et des restes bétonnés montrent que le lieu était utilisé pendant les années soixante pour effectuer des tirs de fusée. Quelle drôle d’idée tout de même.

Venez, le ferry de retour nous attend pour embarquer. L’échappée sur le pont sera plus apaisée qu’à l’aller. Rendez-vous de l’autre côté du Solent.

À suivre.

Good bye IOW

PS : Le matin où je termine ces lignes, ma benjamine me raconte sa présentation de géographie, un projet de tourisme écologique sur… le lac Victoria.

Une histoire de nid

« Ils ont quitté le nid, sans le savoir vraiment, petit à petit vêtement par vêtement.» Bénabar dans sa chanson Quatre murs et un toit

Cette semaine nous avons le plaisir d’accueillir mon aîné et sa copine, pour quelques jours de vacances studieuses.

Il a quitté son domicile familial maternel (le nôtre) pour débuter ses études. Cela coïncidait avec notre départ en Allemagne. Après des années de garde alternée, il a pris pied dans un logement à lui, unique et permanent.

Nous avons emporté dans notre nouvelle maison les affaires qu’il n’avait pas choisies pour son studio : des cahiers de l’école primaire, des dessins, un télescope. Peu d’objets en somme. Les meubles, les livres, les vêtements sont presque tous restés à Lyon pour accompagner notre étudiant dans sa nouvelle vie.

Nous avons emballé dans des cartons les traces fugaces qu’il nous a laissées. Des souvenirs d’un passé révolu, comme tous les passés, du petit garçon qu’il n’était plus depuis longtemps. A Mainz, nous lui avons aménagé une chambre : de nouveaux meubles dans de nouveaux murs.

Brutalement nous n’avons plus eu le plaisir de le retrouver une semaine sur deux, ni de l’accueillir de temps en temps pour un déjeuner, une lessive, un week-end (trop loin Mainz pour un court séjour). Nous ne pouvions pas non plus nous recueillir dans son ancienne chambre pour une bulle de nostalgie.

Vacances de Toussaint par-ci, d’hiver par-là : chaque séjour à Mainz crée des souvenirs communs dans notre maison allemande. Sa chambre s’anime (autrement que pour servir de bureau depuis mars).

L’avantage d’avoir des enfants d’âges différents, c’est que leur départ de la maison familiale sera échelonné. On aura le temps de se préparer, de voir s’en aller chaque week-end, un livre ou un pull de plus.

On l’a vécu nous aussi au même âge. Partir avec un sac de voyage trop lourd, des affaires pour la quinzaine. Avec ses premiers sous s’acheter une machine à laver, une table et quelques chaises, un lit. Récupérer de vieux fauteuils et une télé en noir et blanc. Rentrer moins souvent.

Repères stables, à cette époque, nos grands-parents étaient ancrés dans une vie depuis des dizaines d’années. Une grand-mère à Avignon, des grands parents en Ardèche. Noël par-ci, Pâques par-là. Le festival, les rôties de châtaignes. On savait où on en était.

Aujourd’hui, pour cause de départ prématuré des grands-mères, les grands-pères refont leur vie. Ils changent de lieu de vie, sans vraiment déménager, sans le savoir vraiment, vêtement par vêtement. Et pourtant rien n’est plus pareil. Les maisons où leurs enfants ont fait leurs premiers pas, où leurs petits-enfants ont joué à cache-cache se taisent, se replient, s’assoupissent.

Nos repères côté ascendants s’effilochent pour nous comme pour nos enfants. A quoi tient l’âme d’une famille ? d’une maison ?

Aux pas dans le couloir du petit matin dans l’odeur des ficelles craquantes, au grincement de la poignée, au refus entêté du portail quand il pleut. A la porte entr’ouverte sur un courant d’air pour permettre à la flambée de prendre.

Le départ d’un être aimé impose un changement brutal. Avec les matins qui s’entassent sur les objets et les lieux, les transitions de celui qui reste, s’infiltre un changement plus insidieux, à peine perceptible. D’autant moins quand on vit à l’étranger. Les autres, ceux que l’on a quittés, avancent. Quand nous les retrouvons, notre absence est décuplée. La maison de Londres, celle d’Ardèche crépitantes de souvenirs abritent de moins en moins de vie. Chaque retour est un choc.

C’est une des raisons pour lesquelles nous avons pris la décision (avec le recul d’un séjour en France) de rentrer l’an prochain. Nous avons envie de nous ancrer quelque part, de nous enraciner, au sens littéral. Planter notre famille, entre quatre murs et sous un toit.

En déménageant en Allemagne nous nous sommes toujours dit que ce serait au moins pour 2-3 ans, tant que ça nous plairait. Nous ne sommes pas d’ici, ni l’un ni l’autre. Nous nous sentons en transition. Dans une famille où l’un des parents est de culture locale, l’enracinement pour l’autre se fait tout naturellement. Nous sommes habitués à notre environnement, mais nous nous restons tous les deux (tous les cinq) étrangers.

J’en ai discuté avec une amie la semaine dernière, de retour de la piscine. Elle aussi a vécu à l’étranger, au Japon, avec son mari. Au bout de quelques temps ils ont éprouvé un besoin de rentrer pour s’enraciner. Elle a employé le même mot.

Nous avons envie et besoin de construire un nid, pour nous et nos enfants avant qu’ils ne le quittent tous, vêtement par vêtement. De créer un jardin-refuge où gratter et creuser la terre et planter des fleurs entre nos racines.

(PS : Je n’allais tout de même pas vous mettre des photos de chaussettes !?)

Triangle des Bermudes

Les étourneaux se déplacent en groupe, font et défont des formes bruyantes et éphémères. Comment font-ils pour voler toujours ensemble dans cette chorégraphie aérienne spontanée ? Quel danseur orchestre ce ballet sur quelle musique ? Un mouton longe paisiblement la barrière de son pré. Les autres vont-ils suivre ? Les poules et les canards s’ébrouent dans la boue de leur enclos. On vient d’ouvrir la porte de leur cabane. Cette nuit encore, le renard aura fait chou blanc. Les chiots de la ferme filent ventre à herbe dans le champ immense. Un matin comme tant d’autres dans la campagne anglaise. Je ne vais pas tarder à enfiler mes nouvelles bottes pour aller respirer l’an neuf.

Nous sommes dans le Somerset, sur la côte ouest de l’Angleterre, en face du sud du pays de Galles. Nous avons fini par réussir à franchir la Manche pour Noël. Epuisés par notre mois de Décembre et nos recherches vaines pour nous déplacer via Paris dans un contexte de grèves, nous avions d’abord renoncé à partir (voir article : Gâteaux à gogo). Nous avons même trouvé un train pour que notre grand garçon étudiant à Lyon nous rejoigne en Allemagne. Pendant qu’il roulait vers le nord, nous avons pu acheter des places pour Londres, en passant par Bruxelles.  C’est ainsi que nous sommes repartis tous les cinq le lendemain de son arrivée. Heureusement qu’il est étudiant, tolérant, habitué aux voyages et sait comment dormir et s’occuper dans un train (merci à lui !).

Nous passons chaque année Noël à Londres dans ma belle-famille et profitons du déplacement pour rester quelques jours de plus dans des coins que nous ne connaissons pas. Petite cure de vieilles pierres et de cream teas (thé accompagné de scones tartinés dans un ordre à choisir de confiture de fraise et d’une crème fondante et jaune comme du beurre, la très épaisse clotted cream). Marches dans la campagne.

Première étape cette année : acheter des bottes à toute la famille. Sans ça il ne faut pas imaginer sortir loin. L’humidité détrempe tout. Les écorces des haies du bocage et les planches des palissades prennent une teinte verte. La campagne est quadrillée de chemins (public footpath), qui longent les cours d’eau, traversent les pâturages (prière de tenir votre chien en laisse – ça tombe bien, on n’en a pas malgré la pression familiale). Partout les barrières sont équipées de marches en bois (les stiles) pour permettre aux randonneurs de les franchir sans ouvrir (ni oublier de fermer) un portail. Bien se tenir en mettant le pied sur la planche moussue sous peine de plongeon dans la boue.

Chouette les magasins sont ouverts le dimanche ! Après 18 mois en Allemagne, c’est un petit miracle ! On a tous pu trouver des Wellington boots (bottes en caoutchouc) à notre taille et barboter dans la boue collante. Menu plaisir dont je m’étais déshabituée en grandissant : traverser les flaques par le milieu, sentir son élan retenu par l’argile gluante. Voir disparaître ses pieds. Si je ne craignais pas de grelotter, j’irais volontiers pieds nus dans le chemin du bas, enfoncer mes orteils dans le velours de la boue noire.

L’Angleterre est une île humide. Mais la région où nous nous trouvons l’est encore plus – si possible. Les Somerset levels sont situés en dessous du niveau de la mer. C’est une zone de marécages, défrichée et drainée il y a plusieurs siècles par les moines de l’abbaye de Glastonbury. Les champs sont caressés par quantité d’eau : drains, petits canaux et ruisseaux. Ils miroitent par endroits, souvenir des récentes pluies. Les nuages se reposent dans l’herbe. Pâturages gras de moutons, exploitations de tourbe pour les jardineries. Réserves naturelles élues par de nombreuses espèces d’oiseaux et paradis des marcheurs à appareil photo à zoom immense et camouflé. L’ascension de la colline de Glastonbury (le Glastonbury Tor) visible de très loin, nous confirme que de haut en bas, la vue est également très vaste, à 360°. On comprend le rôle symbolique qui lui a été attribué pendant des siècles par les druides et autres personnalités spirituelles de l’histoire du coin. La ville garde une coloration ésotérique (est-ce le mot juste ?) très intense avec force boutiques de cristaux et d’articles de magie.

Nous profitons avec bonheur de cette parenthèse bucolique anglaise. Les fêtes de Noël se savourent presque autant (plus ?) a posteriori, dans le sillage du tourbillon. Comme en Allemagne, Noël dure trois jours : Christmas Eve (le 24 décembre), Christmas Day (le 25) et Boxing Day (le 26). Les deux derniers sont fériés. Cela laisse du temps pour vider les stockings, offrir, recevoir et ouvrir les cadeaux.

Cette année encore, pour Christmas Eve sous sommes allés voir une pantomime, tradition anglaise, aussi incontournable que le Nativity play (scènes de théâtre où des enfants jouent la Nativité, dans les écoles et les églises). La pantomime, c’est un conte parodié musical à grosses blagues, pour tous les âges et tous les goûts (même les plus mauvais). En général, au moins un personnage de femme est joué ostensiblement par un homme (dans un costume criard et vulgaire) et un rôle est tenu par une célébrité du monde du théâtre. ‘’Salut ! Je suis Muddles ! … cette année’’ : tous les acteurs jouent au deuxième degré, de façon tongue in cheek comme disent les Anglais (avec ironie, littéralement : la langue dans la joue).

Le spectacle est autant dans la salle que sur la scène. Les familles en pulls de noël et bois de rennes en tissu répondent aux acteurs selon des codes bien connus : ‘’He’s behind you !’’, ‘’Oh, yes he is !’’, ‘’Oh, no he isn’t !’’, ‘’Bououh ! ‘’ (dès que le méchant entre en scène), ‘’Ouououh’’ (dès que les amoureux s’embrassent) et autres exclamations collectives. Cette année dans notre théâtre habituel c’était Blanche Neige. Miroir, mon beau miroir…

En rentrant du théâtre, le thé nous attendait. Et le Christmas cake, celui fait par mon mari, et apporté d’Allemagne, (vous vous souvenez ? voir article Pot-pourri de Noël) et les mince pies (petites tartes aux fruits secs et aux épices, cousines en chausson de pâte du Christmas pudding). La soirée s’enfonce fort tard dans la nuit, dans les froissements des emballages de dernière minute et les chuchotements encombrés sur la pointe des pieds jusqu’au sapin.

Le soleil brillait ce matin de Noël-là (en fin de matinée hein, les jours sont courts là-bas, comme en Allemagne). Notre trajet dans le carillon des cloches vers la vieille église (anglicane) du quartier était doux. J’adore m’y rendre pour le carol service (célébration de Noël, où les chants sont les Christmas carols). Dans ma vie quotidienne, je fréquente peu les églises et seulement quand elles sont vides. A la recherche de paillettes de sérénité et de paix. Mais là je prends un réel plaisir à y retrouver du monde.

Tous le quartier s’y rassemble, c’est une activité sociale courante pour Noël, comme d’aller boire un verre chez les voisins ou des amis. Et les paroles des prêtres (vicars) qui officient (hommes et/ou femmes) sont ancrés dans la réalité humaine. Ils donnent l’impression d’une ouverture à la vraie vie (et pas de sa négation culpabilisante) pour nous aider à nous en extraire un petit moment par le haut.

Le prêtre dans son sermon a demandé aux gens présents : « Qui parmi vous porte un habit reçu ce matin ? Et qui a déjà mangé un cadeau de noël (allusion aux pièces en chocolat glissées dans les stockings) ? » Au moment de mettre le petit Jésus dans la crèche, il a aspergé les santons d’eau bénite et en a envoyé sur les personnes à proximité en disant avec un sourire : « Il en reste, on ne va pas la gaspiller ! J’espère que je n’ai pas abimé vos beaux habits de fête ». Tout le monde a ri. Et moi aussi. Entre mes larmes et derrière mon mouchoir. Cette cérémonie me touche beaucoup par sa simplicité et son accessibilité. Avant de se quitter, tout le monde entonne ‘’Hark the herald angels sing….’’

Une parenthèse de paix donc, mais aussi de petite remarque intérieure (réflexe allemand ? rappelez vous l’article Retour vers le passé) : ‘’Whaou ils sont vraiment modernes les Anglais !’’ A l’entrée de l’église un appareil high tech pour faire des dons en ligne avec une carte bleue, quête du 21ème siècle. (On a vu la même dans les musées gratuits, qui fonctionnent avec des donations).

Pour le déjeuner de Noël, nous nous sommes régalés – comme la plupart des familles – de dinde avec ses trimmings (ses accompagnements) : les pigs in blankets (ou ‘’cochons en couverture’’, de petites saucisses entourées de lard), la bread sauce (sauce blanche type béchamel épaisse au pain), la cranberry sauce, les pommes de terre, carottes et panais rôtis. Et les choux de Bruxelles, très bons avec des châtaignes et des lardons, que peu de monde aime et que pourtant toutes les tables accueillent. Y’a qu’à les voir bradés dès le 27 décembre !

Le dessert a été pris après le fromage pour honorer les Français présents, mes enfants et moi – sinon c’est avant. Nous avons flambé de bleu le Christmas pudding et tiré sur les crackers. Chacun tient d’une main sa grosse papillote en carton à pétard et de l’autre, en croisant les bras, attrape celle du voisin. PAF ! Tout le monde tire en même temps. S’en échappent, une petite couronne en papier coloré à porter pour le reste de la journée, une devinette (en général des jeux de mots sur le thème de Noël et des bonhommes de neige), une bricole inutile (casse-tête, mini crayon…).

Ensuite dans l’après-midi, nous nous sommes recueillis – comme de nombreux sujets britanniques – devant sa majesté la télévision où la Reine prononce chaque Christmas Day un discours d’une dizaine de minutes, bilan de l’année écoulée, et vœux pour celle à venir. Les paris vont bon train (enfin, ceux qui roulent – oups) sur la couleur de sa robe (bleu roi, comme il se doit).

Une belle fête de noël à l’anglaise donc, avec retrouvailles et apéro dehors au soleil (si, si !). On se sentait de retour at home. Pourtant lorsque je me suis exclamée quelques jours plus tard en route vers le Somerset : ‘’Bah elles sont crado les voitures ici !’’, je me suis dit que vraiment je commençais à avoir des réflexes germaniques. D’abord parce que depuis toutes ces années que je fréquente intimement l’Angleterre, cela ne m’avait pas marqué, et ensuite parce qu’en règle générale, les voitures, comme tout ce qui produit du bruit et des mauvaises odeurs, ne m’intéressent pas au-delà de leur utilité comme mode de transport.

Dans nos conversations avec nos amis anglais, j’ai constaté que pour mes filles et moi, les mots germains s’étaient mis pour la première fois à chahuter et bousculer leurs cousins anglais. Sans doute avons-nous dû faire des progrès en allemand et peut-être atteint un nouveau stade dans notre (dés-) intégration. Lorsque j’ai fait un aller-retour à Lyon en novembre (oui, désolée je n’ai pas pu voir tout le monde !), j’ai pu constater de nombreux changements depuis notre départ. « Tiens la presqu’ile s’essaie à limiter les voitures !? » « Ah ce restau que j’aimais bien a fermé ! »

Pas vraiment d’ici et plus vraiment de là-bas, avec toujours un fort attachement à l’Angleterre. Nous habitons désormais culturellement un no man’s land triangulaire ou plutôt, une contrée-rien-qu’à-nous. Un triangle des Bermudes entre la France (du Sud), l’Angleterre (du Sud) et l’Allemagne (du milieu).

Venez-nous y voir, si vous passez par là. Vous verrez c’est sympa !

Photo : le Glastonbury Tor