A nous tous, 2022

Noël ardéchois, crèche provençale, actualité des lettres d’une Allemande expatriée en France il y a 300 ans. Guten Rutsch ! Bonne année !

Bonjour !

Hep !

Léger coup sur l’épaule.

(Etirement)

Tu peux ouvrir les yeux sur 2022.

J’ai laissé filer 2021 une heure plus tôt. Elle a glissé sous la porte de la maison. On n’allait pas la retenir la coquine. Tu les as entendus les explosions vers minuit ? Je croyais que c’était interdit pour la lutte anti-covid. Les pétards m’ont vaguement réveillée. J’ai senti la présence de mes filles entrées souhaiter bonne année à leur mère dans les limbes (et regarder les feux d’artifice par ma fenêtre).

2022 commence d’emblée mi-mai. A notre promenade ce matin avec Gaïa sur le Mainzer Sand (dunes), nous n’avions pas de manteau. La douceur du fond de l’air augure-t-elle de celle des jours ? . Le froid me manque.

T’as pas de résolutions ? Moi non plus. Je n’en ai jamais au 1er janvier.

Quand je veux introduire du changement dans ma vie, je m’y prends tout de suite (surtout quand il y a urgence, du genre : absolument éviter de me pencher en déséquilibre vers l’avant sinon couic, pincement dans le dos). Ou jamais (réduire le chocolat).

C’est la rentrée scolaire, avec son parfum de cahier neuf et de crayons bien taillés qui me pousse dans le dos pour découvrir et essayer. Les calendriers sont une affaire d’organisation collective, une convention pour arriver à l’heure à l’école. Rien d’absolu. Regarde, les Chinois, attendront un mois pour changer d’année. Sous nos latitudes les jours grandissent déjà depuis le solstice.

Tiens un café. Prends ton temps. Je te donne rendez-vous de l’autre côté.

Je sirote une tasse de tisane (appelée Calm and relax : un sachet emballé par mon ado pour sa mère à Noël, entre plusieurs cadeaux charmants fabriqués par elle. Je crois qu’elle essaie de me dire quelque chose). Des coups de marteau résonnent, elle bricole dans sa chambre. Je viens de croquer le premier marron glacé post-gastro (oui, c’est la saison). Mon fils au piano joue en alternance Amélie Poulain et I’m walking in the air (je vais lui piquer la partition) et d’autres morceaux dont j’ignore le titre. Quand il sera reparti en Angleterre (testé avant, après, pendant), la moindre mesure de ces mélodies me fera fondre le cœur.

De retour à Mainz après une échappée jolie en Ardèche d’à peine cinq jours sur place.

Premier trajet d’une traite. Google nous dit : 837 kilomètres en 8h37. Si seulement… En données corrigées des variations saisonnières et des pauses pipi : onze heures. La chienne ne sort que deux fois sur le trajet. Elle est bien sage dans le coffre à côté des grosses valises. Mais ces deux jours en voiture valaient le coup. Apercevoir de beaux paysages, on en a tant rêvé !

Lyon

Longueurs et langueurs d’autoroute. Les genoux dans les dents, à essayer de caser nos pieds entre/ sous/derrière des sacs qui dégueulent. Pourtant nous avons laissé des cadeaux sous le sapin pour le retour. Le coffre de toit est plein. Vous voyagez léger vous ? L’ambiance reste pacifique malgré la réduction de l’espace vital. Quand un estomac se réveille, repérer le sandwich en kit tient du jeu de piste. Trésor ultime dans les tréfonds : la banane écrabouillée. A chaque fois.

Nous avions pourtant réussi à obtenir nos passeports au consulat de Francfort dans les temps. Service adorable, hyper rapide. La dame qui a vérifié nos empreintes digitales me l’a confirmé : oui le Palmen Garten (jardin botanique) en face de son bureau vaut le coup. On reviendra au printemps.

Mais l’Angleterre s’est refusée à nous. Hop elle a relevé le pont-levis et prohibé les plongeons dans l’omicron. Ceux qui passent entre les barreaux de la herse gagnent quatorze jours aux oubliettes. Quatorze jours ? Pour dix jours de vacances ?

Mon fils, dont le semestre a fini début décembre, est déjà en France. Discussions par texto : On ne sait pas ce qu’on fait. Mainz ? Ardèche ? Tu crois qu’en passant par la Belgique ça le ferait ?

-Allo papa, on peut descendre en Ardèche ?

-Dites-moi que je chauffe la maison.

Discussions en famille, négociations.

-Allez venez asseyez-vous. De quoi avez-vous envie ?

-Non non on ne veut pas rester en Allemagne. On a besoin d’un changement. Tu te souviens aux vacances l’an dernier, nous ; on a été bien sages et on est restés. Avec les conséquences que tu sais.

(Vague menace de vague à l’âme prolongé ; prise au sérieux.)

-…

-Des amis ont pris le risque de partir et ça s’est bien passé.

C’est sûr. Un changement d’air s’impose. Les dernières semaines au collège ont été intenses. Les profs craignent-ils la fermeture des écoles et donc une interruption des notes ? Les filles ont besoin d’une coupure. Leurs parents aussi. Oui mais l’Ardèche c’est bien loin. En train ? Non, complet.

Ma plus jeune se braque. Elle veut un noël anglais. Elle ne connait que ça depuis qu’elle est née. Comment faire ? Non en Ardèche y’a pas de sapin de noël. Y’en a jamais eu. Ma mère ne voulait pas tuer d’arbre. Enfants, nous décorions une belle branche morte suspendue au-dessus de la cheminée. Les guirlandes frisaient à la chaleur. A la demande de mes frères et moi, une concession avait été faite avec une brassée de genêts verts. Non, pas de sapin donc. Le clou de la fête dans ma maison d’enfance, c’est la crèche. En terre cuite non peinte, une farandole de santons hauts d’une vingtaine de centimètres, achetés année après année chez un santonnier de Saint-Rémy de Provence. Vous savez, sur la route de Maillane.

Ma mère redoutait novembre. On triche un peu, elle disait, on va faire la crèche. Mon père dit encore qu’elle décorait la longue hotte de la cuisine de la Toussaint à Pâques. De quoi sauter l’hiver à pieds joints et mains occupées. On partait en balade dans la garrigue glaner les accessoires végétaux. Oliviers en touffe de thym, collines de mousses, pierres volcaniques ou fossiles. Mon père sortait l’escabeau pour attraper LE carton dans le placard du haut de l’entrée. Mes frères et moi plongions des mains impatientes dans les chips de polystyrène.  A tâtons nous essayons de reconnaitre notre prise avant de la voir. On fouillait longtemps pour trouver les derniers petits moutons.

Pour nous c’était la fête, et on connaissait la Pastorale des santons de Provence d’Yvan Audouard par coeur. mais aujourd’hui mon argument pour l’Ardèche brille moins qu’un sapin illuminé.

-Mais si tu verras, on fera la crèche.

Elle ne l’a jamais faite. Nous en possédons une faite maison par mon fils tout petit et moi (avec, s’il vous plait, modelé par lui, des accessoires trop souvent oubliés : un doudou et un ballon de foot pour le petit Jésus). Faute de place où l’installer, elle reste planquée dans la remise.

-Promis, au retour, nous concocterons un menu londonien de noël.

Nous nous partageons entre nos deux lieux de cœur. Décembre c’est pour la famille paternelle à Londres. Depuis qu’on vit en Allemagne, nous ne descendons dans le sud de la France qu’aux beaux jours. Ma benjamine se souvient à peine de l’hiver en Ardèche. Finalement, elle se laisse raisonner. Merci à elle.

On a fait la crèche. Mangé des escargots le 24 au soir, comme moi dans mon enfance. Je suis heureuse de leur faire découvrir tout un pan des fêtes. Dans un album pour enfant qui présente les différentes traditions de Noël ma grande s’écrira un index pointé vers les pages : Regarde on les fait toutes ! couronne de l’avent, lentilles, crèche…

Quand on vit à cheval sur trois pays, les traditions et rituels prennent de l’importance. Ce sont des repères. Plus encore pour notre famille sans grand-mère, où à la culture, s’ajoute la continuité de la filiation. Attraper un santon, c’est reproduire le geste de mamie Millou qu’elle ne connaissent pas. A Londres, accrocher les stockings, c’est retrouver un instant l’autre grand-mère. Et cuisiner le Christmas cake, selon sa particulière, communier avec une tante trop tôt disparue. Les absents ne sont-ils pas parfois les plus présents ?

L’âge et la pandémie offrent une conscience accrue de l’impermanence des choses et des êtres. On apprend à profiter de ceux qui ont tenu le coup jusqu’à aujourd’hui, à nos côtés. La covid murmure : souvenez-vous de rester spontané ! Vos plans initiaux sont tombés à la mer du Nord, tant pis. Attrapez toutes les occasions !

Dans ma maison d’enfance, chacun se précipite sur les étagères pour en tirer un Astérix ou un Tintin (en anglais s’il vous plaît, il fallait allier l’agréable à l’utile. A noter que les traductions des Astérix sont excellentes, à chaque lecture je découvre de nouveaux jeux de mots). La grande traversée (The great crossing) sous le bras, je farfouille. Je feuillette. Tiens un recueil sur Colette. Oh et les lettres de la Princesse Palatine ! moi qui l’avais cherché l’été dernier. Ma mère me l’avait mis dans les mains voilà trente ans, séduite par ce franc-parler intelligent et la dénonciation des hypocrisies.

Vous connaissez Liselotte ? Je vous l’avais présentée lors de mon article sur Heidelberg. Elle était la fille du Prince Electeur de la ville, envoyée en France à 19 ans pour servir de deuxième épouse à Monsieur, frère de Louis XIV (et permettre par contrat à la France de revendiquer une partie du Palatinat). Elle avait dû abjurer sa foi protestante. Elle a, écrit-elle, hurlé de Strasbourg à Chalons refusant de quitter son pays.

Installée à la cour avec son homosexuel de mari, elle a porté les enfants attendus. Passionnée de chasse à courre, elle y accompagnait le roi qu’elle faisait rire. Sa liberté de langage, sa bonhommie, peut-être son origine étrangère la préservait des intrigues mais l’isolait. Son regard lucide découd les manœuvres politiques et luttes d’influences, les séductions ambitieuses. Elle les décrit (en allemand) dans ses nombreuses lettres quotidiennes à ses relations outre-Rhin. Un régal à savourer.

Je picore. Tiens, elle est morte en 1722 cette princesse. Un anniversaire donc.

Ecoutez.

(Saint-Cloud le 1er octobre 1687)

… La cour devient si ennuyeuse qu’on n’y tient plus car le roi s’imagine qu’il est pieux s’il fait en sorte qu’on s’ennuie bien… C’est une misère quand on ne veut plus suivre sa propre raison et qu’on ne se guide que d’après des prêtres intéressés et de vieilles courtisanes ; cela rend la vie bien pénible aux gens honnêtes et sincères… SI vous voyiez comment les choses vont présentement, vous ririez bien, mais aux gens plongés dans cette tyrannie, à la pauvre dauphine, par exemple et à moi, la chose il est vrai, paraît ridicule, mais nullement risible.

Ou bien

(Saint-Cloud le 16 aout 1721)

Il n’est pas de mode du tout d’aimer sa femme en ce pays-ci. Mais (..) les femmes en punissent bien les hommes. La vie que tout le monde mène ici est vraiment étonnante.

Les lettres de la Princesse Palatine, jeunes de trois cents ans, le premier blog de femme expatriée ?

Dans une pérennité garante de qualité.

Avant notre temps pressé, seules les créations de valeur traversaient les siècles. Que restera-t-il en 2100 à classer par les Monuments nationaux ? Un opéra Bastille qui dégringole à peine fini ? Et chez les antiquaires, la collection 2014 d’Ikea ?

Que conservera l’an prochain de nos mots trop nombreux jetés dans le vide ?

Tout.

Trop.

Rien.

Les années passent, les préoccupations des femmes et des hommes se ressemblent.

Je ne résiste pas au clin d’œil :

(Saint-Cloud, le 6 juin 1721, 6h du matin.)

… j’avoue que de ma vie je n’aurais pu me décider à faire inoculer mes enfants du moment qu’ils étaient en bonne santé, mais la Princesse de Galles est plus intelligente que je ne l’ai été, tout a bien réussi Dieu merci ! On prétend qu’on n’a pas la petite vérole une fois qu’on est vacciné….

Ici côté vaccin, j’ai réussi à prendre rendez-vous pour ma moins de 12 ans et pour mon booster. J’ai hésité à prendre d’emblée celui pour le 4ème. J’appréhende un peu, le numéro deux m’avait flanquée à terre. Littéralement.

Mais cela me simplifiera la vie. La dernière semaine nous sommes allés deux fois au cinéma (DEUX fois en une semaine !!!!) : en France (Sing 2) et en Allemagne (Spiderman, en anglais). Pour le premier on a contrôlé notre vaccin. (2/2 ? OK.) Pour le deuxième à Mainz, nous avons dû montrer le vaccin, un test tout frais du jour, notre carte d’identité (avec le petit jeu : mais si regardez c’est le même nom – et là j’ai pu frimer avec ma nouvelle au format carte de crédit. Top je ne peux pas la lire sans lunettes.) Et scanner sous le regard sérieux de l’employé l’application Luca de déclaration de présence. Ah oui, on a aussi montré notre ticket de cinoche.

C’est la joie du 2G (vaccinés ou guéris) et 2G+ (idem + test négatif) depuis début décembre (ce qui revient au confinement des non-vaccinés). Dans les débats sur le pass vaccinal français je n’ai pas entendu de comparaisons internationales. Pourquoi les exemples des pays voisins sont-ils si peu utilisés dans les arguments politiques ? Il y a tant à apprendre d’une autre vision des choses.

Plaque d’égout aux armes de Mainz (sans lien avec le paragraphe précédent ;o))

Un autre café ?

Vous pouvez refermer les yeux. Dans les demi-rêves tout semble possible. Alors moi aussi je les referme pour y croire.

Je vous adresse mes meilleurs vœux pour des lendemains qui fredonnent.

Et surtout,

Pour une ronde d’aujourd’hui qui sourient,

Une guirlande de maintenant chantants

Une dentelle de rires fous, parce qu’il y a-t-il rien de meilleur que de rire ?

A nous deux, 2022.

A nous tous, 2022.

Et des fleurs, des brassées de fleurs.

Citations extraites de Lettres de la Princesse Palatine aux Editions du Mercure de France.

PS : Question fondamentale. Dans le dessin animé Sing (Tous en scène), le cochon a un accent allemand. Quelle est son origine dans la version germanique ?

8 thoughts on “A nous tous, 2022

  1. Je me souviens parfaitement de la crèche sur le bord de la cheminée dans la cuisine ,crèche sans couleur, nichée au milieu de plantes sauvages très locales ; de santons(je crois) que ta maman avait ramenés d’Ibiza mais qu’elle ne mélangeait pas avec sa crèche provençale.
    J’espère que vous avez bien profité de votre séjour ardèchois très court,trop court et qu’on pourra se voir dans l’été si on réussit à calmer ce satané virus.En attendant je vous envoie tous mes voeux les meilleurs à tous les cinq pour 2022.
    Tu m’as donné envie de lire les lettres de la princesse Palatine.Bisous.Dany

    1. Merci chère Dany, à toi aussi excellente année ! Oui on tâchera de se voir cet été.
      (Les santons d’Ibiza, peints en noir et blanc, et des santons d’Egypte en terre cuite – non mélangés à la crèche). Gros bisous. Estelle

  2. Merci d’avoir retracé votre mois de décembre 😉 Je comprends la tristesse de ne pas avoir pu fêter Noël à Londres (pour moi ça reste le pays de référence en la matière!). Mais les épices des gâteaux allemands concurrence assez bien mes papilles… Merci !
    Bravo pour votre excellence en matière de tradition de Noël, j’aime les préparatifs, ça rends le moment plus intense, plus profond… bravo de partager ces moments si précieux.
    Et oui, profitons de ce que la vie nous offre tout en savourant la présence aux fonds de nos cœurs de ceux partis bien tôt…
    xoxoxo

    1. Merci mon Eléonore ! C’est vrai que le Noël allemand est magnifique aussi. A tout bientôt j’espère. bisous Estelle (et merci au mois de janvier de nous permettre de nous poser ;o))

  3. La Princesse Palatine ! Tu me ramènes 20 ans en arrière, pendant mes études d’histoire. Pendant le cours sur la France du Grand Siècle, nous avions beaucoup lu ses lettres et analysé son esprit observateur et sa plume acérée.
    J’aime aussi transmettre et expliquer à mes enfants quelles sont nos traditions. Votre Noël ardéchois me fait penser à notre Noël bavarois l’année dernière. Un changement de cadre et une nouveauté pour les enfants et moi car nous n’étions jamais venus en Bavière en hiver.
    Une belle année 2022 pour vous !

    1. Merci beaucoup ! Pour tes voeux et ton retour ! ça devait être intéressant l’analyse des lettres de la Princesse Palatine… Les changements de Noël ont du bon parfois. La Bavière en hiver est-elle comme la carte postale que l’on imagine ? Bises

  4. Merci Estelle pour tes articles, c’est toujours un plaisir à te lire. Ça y est j’ai rattrapé mon retard de ces derniers mois 😇 Toutes ces traditions de Noël font un beau mélange culturel dans ta famille, je trouve ça super. Bravo de les conserver ! Moi j’ai un peu de mal, les garçons sont plutôt indifférents. Il est vrai que le contexte de cette année n’a pas aidé avec l’annulation forcée de notre voyage en France et le retour en arrière d’un an sur les mesures sanitaires au Québec.
    Une belle découverte ces lettres de la princesse Palatine….
    Meilleurs vœux à vous tous pour cette nouvelle année ! Bises 🤗

    1. Coucou Flo, merci beaucoup pour ton commentaire ! J’espère que votre prochain projet de retrouvailles familiales pourra être exaucé. Et qu’on arrivera à se croiser quelque part. Gros bisous à tous

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