Tohu-Bohu de rentrée

Valises pour l’Écosse, tasses nichons et bons de réduc pour écrivains

La semaine dernière, ou peut-être avant, il a plu.

Je guettais cette promesse inespérée de la météo. Quand le ciel s’est obscurci et que des gouttes ont commencé à tomber, j’ai ouvert la fenêtre malgré la température extérieure étouffante. Avec recueillement, j’ai écouté le clapotis hésitant, j’ai photographié les traces mouillées sur l’appui de la fenêtre. Cinq minutes plus tard, la magicienne a replié ses nuages et emporté avec eux l’impression de soulagement. Les oiseaux ne sont pas réapparus au jardin. L’herbe est jaune, les arbres font la tronche et nous aussi. Le temps qu’il fait s’est installé au cœur des échanges.

Comme la pluie-éclair m’a permis de me rendre compte à quel point elle me manquait, le calme ambiant souligne, par contraste, le chamboulement dont notre famille émerge à peine. Ma benjamine est partie au lycée, mon mari au travail, Gaïa, à l’intérieur, n’aboie pas. Assise à mon bureau à l’étage, la fenêtre ouverte sur la fraîcheur matinale, je savoure la paix post-tohu-bohu.

Chaque mois de septembre, la rentrée scolaire nous emporte, comme tant d’autres, dans son tourbillon de formulaires, d’achats, d’inscriptions et de rendez-vous. Les listes s’empilent et avalent les heures libres. J’ai rempli et signé des paperasses pour le lycée, redonné nos coordonnées et celles de notre compagnie d’assurance. La soirée d’hier a été amputée par la première visio pour un voyage scolaire, celle de jeudi le sera par la réunion avec les professeurs au lycée.

Cette année cependant, la traditionnelle agitation de fin d’été s’est trouvée amplifiée par des démarches internationales. Ma grande est partie depuis bientôt dix jours s’installer dans sa résidence étudiante, participer aux activités de prérentrée, et globalement acquérir de nouveaux repères et tester les pubs. Elle commence ses études à l’université de Glasgow.

Les nouvelles sont bonnes. Mes deux filles semblent désormais sur les rails de l’année scolaire, je vais pouvoir mettre en place une routine personnelle et me remettre de semaines riches en activités et en émotions.

Dans les urgences de dernière minute, il m’a fallu sortir le nécessaire de couture. Ma grande fille adoooooore les jeans baggy, surtout quand ils traînent par terre, qu’ils absorbent l’eau des trottoirs (quand il y en a, et l’Écosse est humide), se déchirent, car elle marche dessus. Les bas de pantalons effilochés ressemblant aux haillons de Causette, j’ai eu le droit de les découper suivant les pointillés, de tenter, avec ma machine à coudre basique, de créer un ourlet ondulant le long de la matière restante. Les bas de jambes très larges tolèrent les à peu près, et leur propriétaire a eu l’air satisfaite.

Pour patienter, réviser un peu de chimie, et ronger le frein de l’excitation pré-Glasgow, ma fille a annexé notre atelier. Certains après-midi, nous avons modelé de concert, elle un vase-fesses de femme, moi des tasses-nichons pour Octobre rose. Nous avons écouté de la musique, chassé les moustiques, et bavardé, hantées par le compte à rebours d’un départ imminent.

Les T-shirts et les jeans recousus ont été lavés. Des habits des quatre saisons, des articles de toilette, de la laine et des crochets, se sont empilés sur un lit, puis dans les valises entreposées dans le bureau à mes côtés. Il ne s’agit pas d’oublier le passeport, les chaussettes thermales, le bonnet et l’écharpe, la jupe à paillettes et les tops miniatures pour les soirées.

Le matin du départ est reparti comme il est arrivé, avec l’annulation du vol réservé. Retardé, le trajet pour Glasgow prendra aussi plus longtemps que prévu. Dans l’après-midi, devant la maison, je mitraille ma fille, ses deux valises et son sac à dos et prends une vidéo spontanée, pendant laquelle elle raconte cette grande étape de sa vie. Je la lui enverrai le lendemain. Elle me répondra, « Maman, elle fait 2 secondes cette vidéo ». Emoji yeux au ciel. Décidément, j’ai encore appuyé au mauvais moment. Et dire qu’avec les appareils photo numériques, mes photos devenaient vidéo…

J’observerais mon aînée disparaître avec son père au coin de la rue à travers un brouillard de larmes, la poitrine serrée. Ce départ diffère des précédents, même pour ses grands et longs voyages de l’an dernier. Étudiante à l’étranger, son adresse ne sera plus chez nous. Ses retours seront de plus en plus brefs et espacés.

Alors…

Alors, j’ai accueilli ce moment de forte tristesse comme toujours : j’ai empoigné d’une main l’aspirateur, de l’autre l’éponge.

Et j’ai frotté.

J’ai nettoyé la chambre qui venait d’être quittée, vidé sa corbeille, refait le lit, briqué la salle de bains pour qu’elle redevienne acceptable pour sa sœur (oui, mes deux filles ont des rapports à l’espace et au temps opposés). Peut-être un besoin de rester plus longtemps avec cette jeune femme qui s’envolait, et aussi de céder à celui de mettre un semblant d’ordre dans son bazar. (Disclaimer : de façon superficielle, ma chérie, sois rassurée, je ne fouille pas.)

Lorsque sa sœur est rentrée du lycée le soir, toutes les deux bouleversées par le silence et l’absence, déroutées par le week-end qui s’ouvrait devant nous, nous avons exprimé notre émotion trop grande chacune à notre manière, en pleurant un bon coup, en chantant très fort. Et puis nous avons regardé You’ve got mail en mangeant des nems du marché et en nous faisant un gros câlin.

Depuis, nous retrouvons notre rythme à trois, rythmé par des coups de téléphone pour régler les sujets administratifs écossais. Les formulaires à remplir, à signer, les coordonnées de la compagnie d’assurance à renseigner, les factures à régler. Le tout dans une monnaie qui n’est pas l’euro, dans un pays qui a quitté l’Union européenne. Ils sont fous ces Royaumuniens !

Pour me remettre de ces aventures de maman tourneboulée, je me suis confiée à Manu, vous savez la nana qui s’est tapé l’inscrut’ pendant nos trois jours de camping dans le Beaufortain. Elle traîne toujours dans mes pattes et elle n’est pas trop d’accord pour la routine.

Ce matin, elle a égaré le chargeur de mon portable. L’autre jour elle m’a envoyé chez la coiffeuse faire faire un balayage pour « dissimuler élégamment les cheveux gris sans la contrainte de la teinture ». Puis je me suis vue dans le miroir, les cheveux hirsutes tenus par des morceaux de coton, et une préparation blanche à l’odeur heureusement discrète, coincée pendant trois heures sur un fauteuil, bien consciente que l’investissement ne me rajeunirait pas. En écoutant une dame plus âgée, les cheveux ébouriffés, jaunes aux racines noires, demander « un balayage », je me suis dit que l’hypocrisie avait ses limites. Manu, t’as entendu, on ne va pas s’imposer des « balayages » plus longtemps. La tignasse grise a gagné. Pas envie non plus de me retrouver déshydratée pour la journée, à cause de tes restrictions pour éviter de courir aux toilettes pendant les grandes manœuvres capillaires.

Je me suis vengée. Je lui ai rappelé ses rendez-vous pour faire contrôler ses dents, son dos, sa cave et son grenier, son intérieur entre les deux, son engagement à faire six heures de renforcement musculaire par jour pour éviter la débâcle, à passer au large des brioches à la cannelle de sa plus jeune et à avancer sur ses écrits. Un roman, un récit, un blog. À produire une collection de pièces originales en céramiques. À faire de la pub pour son atelier de poterie tellement sympa. À promouvoir son livre pour lequel elle reçoit des messages qui la font fondre de tendresse.

Maintenant que je lui ai fourgué de quoi s’occuper, permettez-moi de vous conter des anecdotes choisies de ma « rentrée littéraire ».

Pour la troisième année consécutive, j’ai osé une incursion dans la présentation des dernières publications régionales, depuis le fond de la salle comble du Comédie Odéon. Entourée de libraires et de bibliothécaires, je me suis sentie exclue, envieuse, et triste. Et je me suis ennuyée. Je n’irai plus. J’ai déjà vu certains auteurs deux fois sur scène. Le hasard et la chance jouent encore plus dans ce milieu que partout ailleurs. Manu m’a bien aidée sur le coup. Allez, viens, tu vaux mieux que ça. On se tire.

Quelle ambivalence, quelle ironie, rêver d’être adoubée par un milieu dont les premiers contacts m’ont révoltée et les suivants douter de l’éthique. Hélas, pour l’instant, ce sont encore les éditeurs qui forcent les portent des libraires.

Avant de prendre la décision de publier mon livre en autoédition le 1er avril dernier, je l’avais envoyé à plusieurs maisons d’édition. Différentes versions, à plusieurs époques. Ceux qui me lisent depuis quelques années se souviendront de mes déboires de 2024 avec un éditeur pas sérieux. J’avais donc décidé de garder les commandes. Malgré les interruptions intempestives de Manu, je me suis occupée de tout. L’édition, la correction (merci à mes relectrices), la création de la couverture, la mise en page. J’ai choisi KDP qui permet une grande souplesse de réalisation sans surcoût pour l’auteur et reverse les droits d’auteur. J’aurais préféré éviter le grand méchant A., et j’ai bien sûr étudié d’autres plateformes d’autoédition françaises et européennes. Mon étude de marché m’a prouvé que toutes coûtaient cher, ne proposaient que la possibilité de la commande en librairie, grâce à une diffusion par Hachette, que je souhaitais éviter.

En 2025, d’après le syndicat national de l’édition, 36 000 nouveaux titres ont été publiés. Les éditeurs reçoivent un nombre croissant de manuscrits, des dizaines par jour. Gallimard seul reçoit, chaque jour, 50 manuscrits de premiers romans. L’envoi par mail rend la chose instantanée, même si certaines filtrent grâce à l’exigence d’un envoi en version papier. Les ressources « productivistes » de l’IA n’ont fait qu’accentuer cette déferlante. 99 % des manuscrits sont refusés (chiffre de moi), l’écrasante majorité sans faire l’objet d’une réponse. Pourtant une nouvelle pratique semble être apparue récemment. À deux mois d’écart, par suite de mes envois de l’hiver, j’ai reçu des réponses de deux maisons d’édition avec pignon sur rue parisienne (Estelle, you’ve got mail !). Cela en soi est remarquable. Les réponses similaires exprimaient un refus qui se voulait poli certes, mais était insultant.

Les deux éditeurs m’encourageaient à autoéditer mon texte et, pour soutenir mes efforts, me donnaient un code de réduction à valoir sur une plateforme française. L’un des deux messages, d’un registre soutenu désuet, fleurait bon ChatGPT. La maison d’édition, qui ne semble pas capable de rédiger (copier) trois lignes pour refuser le roman que j’ai eu « l’obligeance de lui envoyer », se fait au passage une commission d’apporteur d’affaires.

L’autoédition est devenue un business dont profitent aussi les éditeurs. Qui trouvent au passage une motivation toute neuve pour répondre aux auteurs. Qui sait, peut-être qu’en gardant grâce, à un code de réduction de supermarché, un lien avec les manuscrits rejetés, ils entérinent un droit d’antériorité sur les livres qui cartonnent ? Ils peuvent alors leur proposer un contrat. 100 % bénef. 0 risque. 0 boulot. Choquée par la méthode, j’ai eu l’obligeance de demander son avis à une IA qui a soupçonné ce montage indélicat. Une autre a hurlé ses grands Dieux de Californie que non jamais, au grand jamais, personne n’a jamais eu l’outrecuidance de sceller de tels accords inconvenants.

Les promo de braderie m’ôtent l’envie de tenter l’envoi à des maisons d’édition pour mon prochain livre — qui avance bien, merci. Je me régale à l’écrire. Ce système incestueux donne la nausée. Si le plafond est de verre, les quatre murs et le plancher aussi.

Autre anecdote, je n’ose pas écrire littéraire, qui vaut son pesant de pin’s.

À l’automne dernier, le roman d’un ami avait été retenu, avec treize autres titres, pour la première sélection du Prix Médicis 2025. Dans la liste, je ne connaissais que son nom et Emmanuel Carrrère. Pour mieux connaître cette récompense, j’ai consulté leur site qui explique que le prix Médicis, fondé en 1958, « récompense chaque année un roman, un récit ou un recueil de nouvelles dont l’auteur débute ou dont la notoriété reste encore inférieure à la qualité reconnue de son œuvre. »

C’était sûr, mon ami avait toutes ses chances.

Devinez qui l’a reçu ? Qui n’a pas eu la décence et l’honneur de le refuser, sachant qu’il n’entrait même pas dans le périmètre du prix et n’en avait nul besoin pour booster ses ventes ?

Allez, restons ouverte et optimiste. Une formidable libraire de Pézenas, que l’origine étrangère a peut-être protégé du conditionnement parisien, s’est montrée curieuse de mon livre. Elle m’a dit souhaiter faire découvrir des auteurs indépendants à ses lecteurs. Merci à elle !

Merci à vous mes lectrices et lecteurs chéris ! Grâce à votre enthousiasme et votre soutien, l’envie de créer a toujours le dernier mot. Elle oblige à Manu à la boucler, c’est dire.

Elle vient de se pointer à mon bureau avec une socquette blanche et un bout de coton collé à un sparadrap, égaré sur l’étagère de l’entrée. Larmoyante. Reste d’une prise de sang de dernière minute, résidu du dernier geste d’une maman qui devra apprendre à renoncer à coacher sa fille sur les sujets de la santé, comme sur les autres.

Je l’attrape et le jette à la poubelle.

Allez Manu, viens, on va faire le banana bread que nous a réclamé ta dernière, qui n’est plus si petite, pour son retour du lycée. On en mangera une part toute chaude avec elle, dès la sortie du four. On se fâchera quand la musique sera trop forte, trop tard. Et on piquera un fou rire.

Le nid fourmille encore de vie, de chaussettes dépareillées et de projets. Tu peux ranger l’aspirateur. De toute façon, ta benjamine, elle le fait toute seule.

Le cartable de rentrée en première

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