Objets vivants et éclosions de papier



Rholàlà les amis, quelle folle semaine ! Permettez-moi de vous raconter.
Remontons vers le milieu du mois de mars, pour descendre en Ardèche le temps d’un week-end.
L’échéance du 1er avril s’approche et j’ai besoin de distraire ma cervelle tout en semant les cailloux blancs de la publication. Entre un tour au marché pour s’approvisionner en miel et une balade fouettée par le vent entre les gouttes, j’ai levé un doigt ému à ma librairie locale : bientôt, j’aurai un livre à vous confier, qu’en pensez-vous ? J’ai informé ma copine de miel de la Grand-Rue de l’imminence de l’arrivée en ses terres de mon roman. Son enthousiasme illuminera ma journée, bien au-delà de l’échappée du soleil derrière les nuages du Tanargue violet.

Comme à chaque séjour en Ardèche, je glane des souvenirs et des morceaux de plantes, qui s’entassent en vrac dans des sacs cabas. Des boutures de rosiers, de seringa, de lin vivace rouge, de saponaire. Des plants d’hémérocalles orange, de coucous sauvages, d’oreilles d’ours, de violettes roses. Un bouquet de jonquilles presque pas fanées. Des bocaux de châtaignes grillées au naturel. Du miel de châtaignier ambré, coulant et puissant, et de garrigue, crémeux et pâle. Du pain d’épice. Une longue bouteille d’huile d’olive. De la tapenade noire et de la rouge aux tomates séchées. Des yaourts Areilladou aux pots inchangés depuis mon enfance. Une saucisse sèche et des mini-caillettes sous vide. Des fromages de chèvre. De la crème à la menthe pour les pieds et de l’huile de rosier pour ailleurs. Des paysages sauvages plein les yeux. Des caresses en forme de coups de tête de notre âne. De la terre sur le bas de mon jean. Une petite araignée jaune qui tisse sa toile sur le trajet retour entre le tableau de bord de la voiture et ma jambe. Des idées bouillonnantes pour mes nouveaux livres. Des livres sur le train en Ardèche méridionale et une nouvelle carte d’adhérente de la médiathèque. Un sac de crottin pour mes rosiers. Un bouquet de thym frais cueilli au-dessus de la vallée de Louyre, sous les falaises de l’Échelette. Des livres de poche neufs.
À voir ce chaos de choses, que les sages mains de mon mari calent à l’abri des virages, on dirait que nous résidons en zone semi-désertique et que je m’accroche au matériel. Mon butin, cependant, diffère d’un caddie de supermarché. Loin d’être du matériel inanimé et éphémère, c’est une malle aux trésors que j’embarque. Une équipe de compagnons qui, exportés en terres lyonnaises, me donnent le sourire et m’inspirent. Les objets auxquels s’accroche mon enthousiasme me font l’honneur de leur amitié. Ils sont vivants.

Le mardi soir suivant, au cours de dessin, le professeur nous demande, en guise d’échauffement, de composer un autoportrait insolite : une valise remplie d’objets essentiels pour nous. J’aborde la consigne avec curiosité : quels sont mes trésors ? Une fois la valise dessinée, mon crayon 2B reste en l’air un moment. Je n’en trouve aucun. Mon cœur me souffle de dessiner le carton aux peintures de mes enfants ou ma maison d’Ardèche, mais leur magie trop ample déborde la qualité d’objet. Comme au seuil de chaque création, même en céramique, mon élan se précipite vers les végétaux. Alors je crayonne un pot en terre cuite émaillée, offert par ma mère à son dernier Noël, dans lequel pousse un sedum, et bien sûr, des albums photos et des livres.
Cet exercice m’enseigne que les objets ont moins de pouvoir sur moi que je ne le pensais. Enfin, disons, la majorité des objets inanimés. Il en est un, dans lequel s’est coulée mon âme, et que je rangerais volontiers dans la valise au crayon à papier : ce livre dont la gestation arrive à terme, création intellectuelle métamorphosée en objet. Sans baguette magique, avec en fond, la sensualité de Dalida, les murmures de Cigarettes after Sex ou l’énergie de First Aid kit, j’ai retouché le texte et sa couverture à l’infini. Mais l’infini a une date limite, et le compte à rebours du logiciel me pousse vers le bord du précipice. Un soir, à la toute fin du mois de mars, les trois maquettes (en papier et deux formats d’Ebook) se sont déclarées verrouillées, condamnant mon texte à l’envol.
Un matin, comme chaque année à cette époque, le 1er avril est arrivé. Malgré le passage récent à l’heure d’été, il m’a tirée du sommeil avant le réveil, animée par l’impatience de vérifier, en ligne, l’éclosion de mon bébé. Il était bien là, comme des milliers d’autres, images digitales sur des rayonnages virtuels. Cet objet banal, un miracle pour moi, m’a arraché son émancipation. Le moment était venu de lui souhaiter un voyage agréable et de riches rencontres, comme à ma fille aînée partie à l’aventure en Amérique du Sud. Régale-toi, évite les nids de mygales et les grands méchants loups.

8 avril. Me voilà assise à mon bureau, après un autre retour d’Aubenas, sur la rive d’une semaine-tornade. Depuis la publication de mon livre mercredi 1er avril dernier, les tâches et les rencontres se sont enchaînées, tressées au week-end de Pâques et ses trois jours en famille à Avignon. La tempête de ciel bleu m’a déposée chez moi cet après-midi, fatiguée, avec un fond de mal de tête, mais si heureuse. Quelle aventure cette publication ! Je me la suis interdite pendant des mois, estimant que j’avais besoin de l’adoubement d’une maison d’édition. Cette injonction de me soumettre au jugement d’inconnus, d’attendre leur aval pour m’autoriser à partager mes créations, à parler, j’en ai eu ras le bol. Grâce à ce blog, je m’en suis affranchie, et je trouve ma voix, seule, encouragée par les retours de mes lecteurs, sans pression commerciale. Une niche certes, mais indépendante, et fière de l’être.
J’ai peaufiné ce livre pendant six ans. Je l’ai écrit, édité, corrigé, recorrigé, confié à des regards amis, poussé, retenu, soumis à des maisons d’édition qui ne le méritaient pas. Je l’ai rattrapé pour mieux le laisser s’envoler. Ce n’était pas si difficile finalement, une fois le projet mûri, d’entrouvrir la porte de la cage, de céder à sa pression insistante contre les barreaux. Célébrons la perfection du moment, je ne peux pas faire mieux aujourd’hui. Demain, peut-être… Mais demain sera littéralement une autre histoire.
Le tourbillon du 1er avril m’a donc cueillie et soufflée dans le soleil, comme des graines de pissenlit.

—Qu’est-ce que c’est ? Un livre ?
—Oui, mais pas n’importe lequel.
—Ton livre ?
Ce matin-là, j’orchestre une publication et, par coïncidence, reçois la visite de mon père. Il n’a pas idée de la symbolique de ce mercredi. Voilà des années qu’il soupçonne l’existence d’un livre en suspens sans en connaître les détails. Je ne m’attendais pas à le voir arriver aussi tôt pour le déjeuner, mon présent n’est pas près. Vite attraper un exemplaire dans un carton, monter en le dissimulant derrière mon corps, écrire une dédicace au feutre noir, le plier dans un papier de soie blanc retenu par du masking tape fleuri. Redescendre. Lui tendre des deux mains le paquet blanc.
Ses sourcils levés m’interrogent.
Il le regarde, le feuillette en souriant et le repose sur la table. La conversation dévie sur le menu d’un repas, une sortie vélo avec des amis. Mon téléphone sonne, malgré mon horreur de parler dans cet objet, je décroche avec hâte : c’est H. une amie parisienne qui appelle et je sais pourquoi. J’entends son sourire et l’inspiration sur sa cigarette : « Allo, je viens prendre des nouvelles de la jeune accouchée… » La jeune accouchée jubile.
Je profite de la présence de mon père pour sonder ses souvenirs et approvisionner mon deuxième livre, un récit sur notre maison familiale ardéchoise. Entre les notes tapées à cent à l’heure sur mon ordinateur, la conversation à bâtons rompus, la préparation du wok, crevettes, poulet et chou chinois, je poste la publication sur Instagram, guette les réactions, réponds. Ce soir mon cerveau en ébullition refusera peut-être de dormir. Mais je choisis de vivre pleinement cette magie, comme un accouchement ou un mariage. Voilà un jour à marquer d’un paquet emballé de papier blanc. Une date à inscrire dans un livret de famille. J’imagine mon épitaphe, 1973 – 1er avril 2026 – 20 ??. Il s’agit bien d’une seconde naissance avec ce roman. C’est moi qui nais, et c’est aussi moi qui accouche.
Le plafond de verre, devenu plancher, donne le vertige, mais quelle vue ! Sur ce terrain inconnu, chaque pas me coûte, et j’avance un pied après l’autre, avec enthousiasme et prudence. Si j’ai repoussé l’annonce de la publication, craignant parfois de changer d’avis, je l’ai fait avec naturel dans ces lignes, dans la solitude de mon bureau, puis sur le compte Instagram de Mainzalors. Afin d’éviter de me confronter à LinkedIn, j’ai bataillé avec Facebook pour ressusciter un compte dédié à l’organisation d’ateliers de peinture sur céramique et inactif depuis dix ans. La logique de l’application m’échappe et j’appelle à l’aide un jeune cousin informaticien. Connectée à une poignée d’amies, à l’association organisatrice du Salon du livre d’Oullins du 26 avril, je décide que ce profil restera en veille, avec les stories piquées à IG, pour éviter de me laisser dévorer.
Et puis vint le moment de l’annoncer sur LinkedIn, une étape difficile, mais nécessaire. L’écriture est une activité professionnelle. Je tourne autour quelques jours, à rédiger différentes versions de faire-part. Puis un matin, le post définitif est prêt. Je n’arrive pas à sauter le pas. Le monde professionnel de l’apparence me rebute. (Le personnel également d’ailleurs : sur IG je ne suis aucun individu, juste des créations et des inspirations.) Bloquée face à mon brouillon, j’appelle mon mari qui travaille dans la pièce à côté. Je ferme les yeux et les cache derrière la main. Il clique.
Je ne cherche pas à être présente sur tous les rayons de France, de Suisse, de Belgique ou du Québec. Je souhaite juste toucher ma communauté, des âmes sœurs éparpillées. Mon service de presse, comme cela se nomme dans l’édition, se limite à l’envoi d’exemplaires à des personnes dont le travail me touche, des associations féministes, des artistes femmes. Je glisse un marque-page dans un livre que je plie dans le papier de soie blanc, héritage des céramiques peintes. Une enveloppe est arrivée déchirée, mais le livre n’était pas abîmé. Ces petits paquets de papier kraft, remplis de papier relié, sont des graines de rencontres.

Un jour, lors d’un déjeuner vers la Fosse aux Ours où elle travaille, une amie d’études, qui m’avait confié sa passion pour l’écriture, m’a offert son premier roman. J’en avais été très touchée. Je nous revois discuter, avec en fond, les platanes du quai du Rhône. Je l’avais dévoré le soir même. Quelle expérience riche et intimidante de lire les mots d’un proche ! Une plongée dans son jardin secret, ses émotions, sa vision du monde. Je ne veux pas encombrer mon entourage avec mes publications, leur forcer la main et le regard. Lis qui veut. À cette amie j’ai envoyé mon livre dédicacé en remerciement, curieuse de connaître son ressenti. Son message hier soir m’a émue : elle l’a lu d’une traite, mes mots l’ont touchée. Dès que j’aurai fini cet article, je lui répondrai.
Une cousine m’écrit qu’elle n’arrive pas à télécharger l’Ebook. Sur son nouvel ordinateur, les mots de passe renâclent. Je teste le lien, constate que le système fonctionne, et… que je viens d’acheter mon propre livre ! Je referai bientôt la démarche, de façon délibérée, pour tester le paiement par carte avant le Salon du livre. Les problématiques techniques me raccrochent au réel. Les échanges humains sur ma création fissurent un volcan d’émotions. Je veille à les échelonner.
Deux fans de la première heure, au stand maraîcher du marché du vendredi, m’interpellent chaque semaine depuis un an et demi. Alors, le livre ? Le livre, dans quelques mois, bientôt, la semaine prochaine. Ils me font de la pub, merci à eux. Et dans la queue, une dame m’interroge sur le sujet du livre : « C’est difficile d’en parler… » « Oh ! » elle me répond, perplexe. Mon mari secourt ma déroute « C’est un roman sur différentes étapes de la vie d’une femme ». Je bafouille quelques mots en souriant. Elle semble ne pas m’en tenir rigueur, et suggère de demander à la médiathèque de l’acheter. Vite je m’échappe, et en achetant un bouquet d’œillets des poètes et un plant d’anthémis roses, à planter dehors après la lune rousse et les saints de glace, mes yeux se brouillent.

Un autre vendredi, le 3 avril, le livre est là, au fond du caddie, emballé de papier de soie blanc, en deux exemplaires. Je les tends à mes fans de l’autre côté des salades et des carottes. C’est la première fois que je le vends en direct. Les larmes coulent, ma nouvelle amie contourne les fromages frais et me prend dans les bras. « C’est beau ces larmes de joie ! » Une cliente, une autre, photographie mon livre et dans la matinée, je la recroise ici. Bienvenue. Des rencontres, je vous dis. Tout est là.
Bien sûr, j’essuie des remarques, des « moi je n’achète pas sur Amazon », que la lectrice en moi approuve. J’aime trop mes librairies indépendantes pour m’approvisionner ailleurs. Mais l’écrivaine, qui se bat en vain pour dégoter une maison d’édition sérieuse, est soulagée de disposer d’une solution simple, efficace et peu chère pour partager son travail. Même si la prise en otage de commentaires honnêtes par des algorithmes sévères agace et frustre. C’était bien la peine de proposer à des lectrices pilotes de découvrir le livre ! Merci à elles de s’être coltiné un roman en fichier PDF. Consulter une IA pour comprendre cette barricade, se fâcher, puis décider de ne pas laisser ce détail gâcher la joie de donner vie à une œuvre. En poursuivant mes explorations, j’espère trouver une plateforme complémentaire pour alimenter les librairies.

Moi que les démarches commerciales rebutent, je prends mon bâton de pèlerin et mon sac à dos rempli de bouquins, pour démarcher des librairies qui font sens. Pour la première fois de ma vie, je me sens complètement alignée avec mon travail. Mardi, j’ai déposé, avec le précieux soutien de ma benjamine, quinze livres à la librairie Tiers-Temps à Aubenas, mon refuge préféré dans le centre-ville. Ma fille a encouragé sa mère, très émue, pendant qu’elle manœuvre pour un créneau face à la boutique, et porté le carton trop lourd. Elle a célébré cette étape merveilleuse. Quelques minutes plus tard, le premier acheteur a poussé la porte. Alors que lui et moi échangions sur l’envie d’écrire et la terreur associée, la libraire a déposé des exemplaires de mon roman sur la table basse entre nos fauteuils. Geste minuscule, gratitude immense.

Mon amie G., la meilleure agente non officielle du monde et de l’Ardèche, a mobilisé son réseau. Je lui en suis très reconnaissante, d’autant plus que la plupart de ses amies ne me connaissent pas, et gardent un regard presque neutre.

Au-delà du bouche-à-oreille, je tâche de communiquer auprès de futurs lecteurs. J’ai donc harmonisé ma présence sur les réseaux. La photo de profil supprimée sur FB était une Matilda de terre, modelée après le coup de foudre de la comédie musicale vue à Londres. Elle pose en wonder woman, jambes légèrement écartées, les mains sur les hanches, comme sur l’affiche. Une photo, prise avant de rapporter la statue de l’atelier, est la seule que j’aie d’elle entière. Ses chevilles s’étaient cassées sur le trajet et plusieurs réparations ont échoué. La dernière, grâce à la colle donnée par mon père, semble avoir tenu. Je n’ose la déplacer et quand je vais dans mon atelier, je la contemple un moment, émerveillée par sa résurrection. La petite fille pétillante en uniforme me tend la main et me hisse dans sa comédie musicale. Je prends la pose à ses côtés.
T’as vu, Matilda, on a publié le livre ! Je te le prêterai.
