Été confisqué, cinéma et châteaux forts gallois



Après avoir décidé de quelques semaines de pause de publication, je m’apprêtais à publier l’article dont j’avais déjà un premier jet. Et puis les mégafeux ont kidnappé l’été et on n’arrive pas à leur en vouloir. Ils sont d’origine humaine, au carré. Les mots tombent dérisoires comme les feuilles calcinées de mon cassissier. Leur crépitement quand je les ramasse, la poussière qui coule entre les doigts me couvrent de honte. J’ai envie de demander pardon à cette terre qui n’a rien demandé et que l’on pille, certains plus que d’autres, jusqu’à la mort. Mais ils s’en foutent les prédateurs, du moment qu’ils possèdent plus que les autres, des usines qui polluent, des moteurs nauséabonds et bruyants qui ne s’abaissent pas à freiner au passage piéton.
Voilà trois fois que je recommence ce texte. Les idées s’agrègent dans mon carnet, tourbillonnent la nuit, et s’agencent. Puis assise à mon ordinateur, j’écris à toute vitesse sans ouvrir les pages de notes, car entre temps un nouvel angle s’est imposé à moi. Je me relis. Je réécris. Trouve mon texte touffu, remets à ma tête décantée du lendemain la mission de fluidifier l’article. Trop d’émotions et d’envies de partage se bousculent. Pénélope des phrases, je fais et défais. Cloîtrée depuis des semaines dans la fournaise derrière des volets clos, empêtrée de moi-même, brûlante, j’échoue.

Je rumine la bêtise de mon espèce, ce miracle perdu aux confins d’un univers vertigineux. Assis sur la branche d’un pin auquel il a foutu le feu, l’humain se convainc d’être l’espèce la plus intelligente. Quel autre être vivant détruit son espace vital ?
Une réflexion de mon plus jeune frère en août 1990 à Cologne revient en boucle. Il a alors onze ans et moi dix-sept. Je suis en stage et loge chez une amie. Il rentre d’une colonie avec des petits Allemands, malade et fiévreux. Je l’attends sur un parking pour l’accompagner à la gare où il prendra le train pour rentrer chez nos parents. En descendant du car, il m’annonce : « Je suis une des principales causes du réchauffement climatique. »
Dans un livre de cuisine de ma mère est pliée depuis 31 ans, entre des pages de carnets déchirées couvertes au stylo de recettes confiées par des amies et quelques fiches de Elle, une page jaunie du journal Le Monde. D’un côté, l’histoire du gâteau aux pommes de terre de l’Allier qui lui a valu l’archivage culinaire. De l’autre, la rubrique sciences annonce le 14 décembre 1995 la tenue du Giec à Rome sous le titre : Face au réchauffement de la planète, les experts de l’ONU placent la stratosphère sous haute surveillance. Plus bas, un entrefilet prévient : La hausse des températures pourrait atteindre 3,5 degrés à la fin du XXIe siècle.
Même les gamins de onze ans savaient et pourtant, tout a continué en pire.
Certains d’entre nous ont fini par comprendre, accepter, déclamer le respect de la Terre. D’autres non. L’appropriation de la vie par des égoïstes donne envie de hurler. Quand vont-ils comprendre que les Bitcoins ne se mangent pas ? La question se pose encore et toujours de la liberté des uns qui devrait s’arrêter là où commence celle des autres. Pourquoi faut-il toujours rappeler aux brutes qu’ils ne sont pas seuls ? Pourquoi la charge du rappel des limites revient-elle à ceux qui n’emmerdent personne, aux silencieux ? À ceux qui ne laissent de leur passage dans une forêt que leurs empreintes ?

La voilà la cause de ma difficulté à écrire ces derniers temps. Les superlatifs de l’horreur environnementale, les volets clos et les thermomètres affolés nous ont volé la douceur. Des bombardements de moellons ont enseveli les soirées de rires sous les étoiles. Mon encre s’est évaporée. Seules restent à la disposition de ma plume, les cendres sèches des jours. La colère. La frustration. La révolte.
Ma plus jeune fille rêvait d’aller voir L’Odyssée dès sa sortie avec ses copines. Nous avons eu le droit de l’accompagner. La salle du petit cinéma étant saturée, notre groupe s’est réparti comme il pouvait. Mon mari et moi avons dû accueillir un voisin sur notre rangée de trois fauteuils. Je n’aime pas cette proximité forcée dans le noir avec un étranger, surtout pour aller voir un film qui ne m’attire pas. Mais soit. Le monsieur aux cheveux blancs s’excuse de nous déranger pour s’asseoir entre le mur et moi. Une fois la salle plongée dans l’obscurité, le film commence et la montre connectée du monsieur entre en action. Elle s’éclaire à chaque notification. La seule montre connectée que j’ai vue de près, sur le poignet d’une amie, ne s’est jamais illuminée. Je n’en ai pas, bien sûr. Je redoute de recevoir des ordres de mon frigo.

Si les éclats de lumière latérale me gênent, son propriétaire ne semble pas les remarquer. Sans doute les notifications allaient-elles s’espacer avec l’avancée de la soirée puis s’interrompre. Hélas non. Le temps passe et je rumine. J’ai envie d’arracher à Ulysse le pieu qui crève l’œil de Polyphème pour le planter dans le poignet du voisin. À quel moment cela devient-il ridicule de demander au type d’éteindre sa montre clignotante, alors qu’on l’a supportée jusque-là ? Le fait de parler va-t-il gêner les autres spectateurs ? Je ressens leur pression muette : je suis la personne la plus proche de l’objet offensant, à moi, la charge de le neutraliser.
Je n’ai rien dit. Je le regrette.
Ce débat interne m’a occupée pendant les trois heures où je me suis ennuyée. Pas de femmes ou presque (on s’en doutait), des bagarres de mecs (idem), des scènes interminables et la répétition des idées conductrices au cas où le spectateur serait distrait par la montre du voisin. Le rappel régulier de prendre en compte la marée [sic] de la mer Égée avant de pouvoir appareiller et Spiderman en toge grecque valent leur pesant de pistaches grillées. La scène chez Circé ne compense pas la fadeur du reste. J’envie son pouvoir de sorcière, celui de rendre aux hommes l’apparence de leur être profond.
Un instant, j’ai cru, enfin, avoir développé un génie maléfique.

Sur une plage de poche du Pays de Galles, dans un renfoncement de la côte rocheuse, nous passons un moment sur les galets, emmitouflés entre deux canicules locales. Quelques gamins jouent avec leurs grands-parents dans les flaques laissées par la marée. Les deux seules personnes dans la mer sont en combinaison intégrale.
Soudain, un gars débarque sur la plage en voiture. Une grosse voiture noire, tractant une grosse remorque noire chargée d’une grosse moto des mers noire (ça doit avoir un nom ce truc). Le cérémonial de mise à l’eau de l’engin laisse les estivants indifférents. Équipé d’une combinaison et de gants, il enfourche son destrier de métal et plastique et fait ronfler le moteur. Et vas-y qu’il démarre et enchaîne circonvolutions et accélérations bruyantes dans la crique. Son regard vérifie que tout le monde l’admire. Certes, son engin aimante les yeux, mais surtout en raison de son vacarme.
Mon esprit mauvais prend les commandes. Quel idiot ! Tu crois qu’il irait pétarader au large ? Non il lui faut des spectateurs. Si au moins, au moins, il pouvait se planter !
Dans un jet d’écume, il revient à la plage, embarque un jeune homme en gilet de sauvetage orange fluo. Et c’est reparti pour la chorégraphie vrombissante et narcissique. Le jet-ski (oui j’ai retrouvé le nom) disparaît un instant derrière des rochers. Enfin il a foutu le camp.
Soudain, miracle…
La moto réapparaît en sens inverse. Elle avance, tout droit, au ralenti.
Seule.
Les deux gars nagent loin derrière, projetés par le moteur qu’ils imposaient à tout le monde.
La moto termine en douceur sa course contre le rocher.
Rien de grave. Juste un ego froissé.
Les sorciers du calme m’auraient-ils entendue ?
Les spectateurs terrestres se sont multipliés, ils ont interrompu leurs châteaux de sable et leurs cabrioles aquatiques pour contempler la débâcle. La galerie ne se préoccupe que de la santé du passager, auquel un gentil en paddle va proposer un trajet retour. Il refuse. Le pilote ira récupérer son jet-ski à pied par les rochers, le rechargera sur la remorque, et repartira dans sa voiture noire qui soudain doit lui sembler immense.

Quelques jours plus tard, dans un café du port de Cardiff, je repense à lui en regardant une jeune femme en voile intégral. Elle essaie, en pleine canicule, entre son mari et ses deux petits garçons, de boire sans se démasquer, sans les offenser en dévoilant sa bouche. J’ai envie de planter mes doigts dans les yeux de l’homme en face d’elle avant de l’aider à libérer son corps et son visage. Ulysse, le pieu steuplaît.
A contrario, les températures brutales incitent des mecs à se balader torse nu. Soudain, le T-shirt est devenu insupportable. Avec ma fille on essaie de comprendre la législation britannique et la logique. Le T-shirt devient-il facultatif quand on est horizontal dans l’herbe ? Vertical au parc ? En mouvement dans la rue ? Un magasin affiche la consigne : si vous n’êtes pas foutu comme une star de cinéma, rhabillez-vous.
Tout laisse à penser que la plage de ce village de pêcheurs appartient au pilote de jet-ski, la salle de cinéma au type à la montre clignotante, cette femme voilée à son mari, Pénélope à Ulysse, avec dans le trousseau, le royaume d’Ithaque. Les rues aux types à moitié à poil. Se comporter comme si le monde lui appartenait, sans préoccupation pour l’environnement au sens large, interpelle sur les limites de la liberté.

Terre convoitée de cailloux, de mines, d’ardoise et de charbon, le Pays de Galles attire depuis toujours les immigrants, pour y travailler, pour le conquérir. Son histoire agitée lui a inculqué une expertise en remparts et en douves, en limites. La première d’entre elles est sa langue, truffée de LL, de C, de Y, obscure, à l’esthétique poétique. Trouver dans sa boîte un mail (du musée, on réalisera plus tard) auquel on ne comprend rien est merveilleux. Cymru, pays de mystère et de sorcellerie, a choisi comme emblème une créature imaginaire.
L’avantage des châteaux forts en ruines, c’est qu’ils se laissent admirer depuis l’extérieur. Mais à Pembroke nous décidons de suivre une visite commentée. Je grelotte en short. La météo nous promettait la canicule même outre-Manche et n’ayant pas emporté assez de vêtements chauds, je réserve mon pantalon et mon sweatshirt pour le soir. À chaque déplacement du guide vers un nouveau recoin de la basse-cour, je vise le rayon de soleil abrité du vent. Dans notre groupe de touristes, je suis la Française de service, chargée, le moment venu de prononcer le mot « oubliettes » (dungeons), sans achopper sur le « ou ».
Le guide, dont j’envie la doudoune sans manches, nous conte l’histoire locale tourmentée sous l’angle de deux femmes. Je me laisse bercer par les aventures romanesques des Plantagenêt et des Tudor, la rédaction de la Magna carta, sachant que je n’en retiendrai pas grand-chose. (Oui en fuyant, les estrogènes embarquent la compétence à se créer de nouveaux souvenirs.) Le rôle des femmes, en revanche, je le mémorise.
Toutes les deux « très belles », toutes les deux mariées à peine pubères, se sont retrouvées à enfanter à 13 ans, à se remarier au gré des conquêtes territoriales et décès de leurs maris, à produire une ribambelle de rejetons. Nées à quatre cents ans d’écart, elles ont toutes deux été envisagées comme des territoires à conquérir dans lequel planter des héritiers. For sure, elles ont joué un rôle essentiel dans l’histoire de la Grande-Bretagne : on ne leur a pas demandé leur avis pour utiliser leur corps. Pénélope du Moyen Âge, elles étaient la cerise sur le gâteau d’un royaume.

Il était une fois, donc, une petite princesse galloise du Royaume de Deheubarth nommée Nest ferch Rhys, Nest fille de Rhys. On la surnommait « Hélène de Galles » en référence à Hélène de Troie, en raison de « sa grande beauté » qui a mené à son enlèvement, puis à la guerre civile. Fille de prince, maîtresse d’un roi puis femme d’un Normand, elle engendra au moins neuf enfants de cinq hommes différents. Grand-mère du chroniqueur Gérald de Galles, elle est apparentée, par les alliances de ses enfants, aux monarques anglais des dynasties Tudor et Stuart, ainsi qu’à feu Diana, princesse de Galles (une autre à qui on n’a pas demandé son avis), et au président américain John F. Kennedy (un autre qui ne demandait pas leur avis aux femmes).
Il était une autre fois, Margaret Beaufort, autre femme « d’une grande beauté » dont les hommes s’arrachaient les faveurs dès l’enfance (hélas), et mariée elle aussi de nombreuses fois. C’est elle qui à 13 ans, dans une chambre du château de Pembroke, accoucha de Henri VII, futur roi d’Angleterre, premier de la dynastie des Tudor et figure majeure de la Guerre des Roses. Le drapeau vert et blanc décoré d’une rose flotte parmi d’autres sur les murailles du château.
Le guide insiste, lisez sa vie, elle est passionnante. Affamée et gelée, je feuillette à peine les livres exposés dans la boutique du château entre peluches rouges de dragons et épées de bois. Son nom à la consonance française m’intrigue. Je me promets de lire sa biographie quand j’aurai avalé ma baked potatoe with ham and cheddar. Le nom Beaufort viendrait de son grand-père né en Champagne, au château de Beaufort, aujourd’hui disparu. Experte en pédagogie, érudite et philanthrope, Margaret Beaufort, la femme la plus riche de l’histoire médiévale anglaise, a mis sa fortune au service de l’éducation et de la religion, et fondé deux des collèges de l’université de Cambridge (Christ et Saint John).
Les hommes luttent pour le pouvoir, ferraillent, envahissent les voisins, plantent des drapeaux sur des territoires et des femmes. Une femme investit sa richesse pour les générations futures.

Adieu fantômes de femmes kidnappées pour être enfermées dans la chambre d’une forteresse. Adieu fantômes d’hommes jetés dans les sous-sols aveugles, aux oubliettes. Continuez de murmurer dans le vent. Écoutez claquer un drapeau blanc et vert, gardé par un dragon rouge. Entendez l’alerte des autorités galloises. La canicule, la sécheresse et le risque d’incendie ont traversé la Manche. Le feu est peut-être le seul danger contre lequel murailles et dragon ne peuvent rien.
Quand la Promenade des Anglais de Nice sera inondée, la Côte d’Azur calcinée et désertique, les Européens du sud et du milieu, devront s’aventurer au-delà de la Grande-Bretagne pour survivre aux canicules de six mois. Les Groenlandais n’en ont pas fini de devoir repousser les envahisseurs avec des remparts de Lego.
(L’ego — Lego… bon, je renonce au jeu de mot foireux.)
À suivre…

*Donjons et dragons en gallois, d’après le dictionnaire anglais-gallois Gweiadur.com (oui, les IA implosent sur cette combinaison de langues). Les gallophones voudront bien excuser d’éventuelles erreurs. Merci à mon mari, à qui je demandais si mon titre en anglais se comprendrait, et qui m’a suggéré d’aller plus loin :o).