Premier salon du livre

Oser rencontrer, parler de sa création et peinturlurer

J’écris face à la fenêtre dans un nuage de verdure. Les branches du noisetier, planté sous l’étendage par un écureuil distrait, atteignent désormais le premier étage. Je lui confie le soin de me maintenir les pieds sur terre, car dans mon dos se trame une naissance jolie qui souffle du vent dans mes voiles : une librairie de poche pousse sur la couette en vichy rose du lit d’appoint. Ce motif jure avec la couverture de mon roman, tant pis, c’est gai. Les exemplaires d’autrice commandés sont rangés en piles identifiées, à l’aide de post-its, par leur destinataire : pour C., pour M. Avant de les leur confier, je rédigerai des dédicaces avec un feutre noir neuf acheté exprès, les emballerai de papier de soie blanc retenu par du washi tape à fleurettes. Avoir publié mon livre m’enchante à plusieurs niveaux, dont celui de laisser libre cours à ma passion pour les articles de papeterie jolie. Je joue à la libraire, mais c’est pour de vrai.

Le dimanche 26 avril scellera mon entrée dans la cour des grands : je vais participer à mon premier salon du livre. La sonnerie du réveil croise mes yeux ouverts d’excitation. Pourtant, le kit de décoration de mon stand est prêt depuis la veille. Il ne me reste qu’à tartiner des tranches de pain aux graines pour un sandwich et à préparer un thé dans un thermos. Dans l’entrée, patientent les livres neufs, des marque-pages, des chevalets de table achetés à la dernière minute, la nappe écrue illustrée de volutes en appliqué, rapportée d’Inde par ma mère, une trousse en tissu offerte par mon amie allemande de Cologne, un carnet à fleurs neuf, et, posé à même le sol, dans un cache-pot blanc en céramique Ikea, une plante grasse à ombelles de fleurs roses, un lewisia du marché. J’ai de la monnaie dans mon sac à main. Les objets sont prêts, ma tenue aussi. Et moi suis-je prête ?

Parler de mon livre brasse des émotions contrastées. Séduire, convaincre un acheteur m’est impossible : j’aime laisser les gens livres, pardon, libres. (Le lapsus des doigts est authentique.) J’ai confiance : la curiosité aura raison de l’appréhension.

Ce salon, organisé par l’association de parents d’élèves indépendants de l’école Marie Curie d’Oullins, est la deuxième édition. J’étais inscrite l’an dernier, malgré mes déboires éditoriaux, avec l’intention de rencontrer des lecteurs en leur proposant une maquette. Un sale virus m’avait clouée à la maison. Cette année, j’ai un livre tout neuf, mon corps est en forme. La voiture en revanche est au garage, j’irai donc à pied au gymnase Paillat, dans la zone d’activité de Pierre-Bénite. Livres et bazar d’exposition trouvent place dans le caddie de courses. Mon mari, qui a la gentillesse de s’intéresser à mon travail, l’empoigne et nous nous mettons en route.

Les rues sont calmes, fraîches encore. En empruntant une route récente qui divise un bois, je regrette l’abattage d’arbres centenaires pour permettre à quelques bus par jour de circuler. Un cri rauque évocateur de notre randonnée à Belle-Île nous fait lever la tête. Son auteur, un faisan posé sur une branche du cèdre du Liban, nous regarde longer son parc. Tu sens les fleurs d’acacias. Hmmm, un de ces jours, nous pourrions faire des beignets.

À l’arrivée, ça grouille dans tous les sens. Des banderoles artisanales en tissu bariolé de feutre sont nouées au portail, une buvette installe tables et chaises dans la cour. Les auteurs se reconnaissent à leur valise à roulettes ou à l’étui à kakémono en bandoulière. Les organisateurs s’activent près de l’accueil. Sur les affichettes accrochées au paravent en grillage, je repère mon nom. Mon emplacement, indiqué par un bénévole, se situe au bout de l’allée centrale, à côté de la sortie dont la porte restera ouverte. Les auteurs déballent, installent, décorent. Tous ne sont pas encore arrivés. Plus de cinquante écrivains locaux sont attendus.

Entrer dans ce gymnase est un passage, une renaissance dans la peau d’une autrice. Sur la table en bois, je photographie ma médaille de baptême : un morceau de papier blanc avec, écrit au feutre noir, mon prénom et mon nom. Je le rapporterai chez moi et attendrai, pour le jeter, de sentir s’émousser son pouvoir magique.

En passant devant les stands, j’admire les aquarelles d’une jeune illustratrice, puis d’une autre, en me raisonnant : tu n’es pas là pour faire ton shopping. Pour éviter de trébucher, je contourne l’ego d’un auteur qui, les mains à la ceinture devant un panneau qui promeut son dernier livre en lettres XXL, m’explique qu’il a inventé l’autofiction. Un auteur sympathique — et modeste — qui a écrit sur la montagne ardéchoise partage plein de conseils.

Lors de mon inscription cet hiver, dans un moment d’égarement, peut-être parce que les tables étaient précisées petites, j’en ai réservé deux. Pourquoi ? Ai-je pensé installer un cabinet de consultation où les lecteurs s’assiéraient face à moi ? Suis-je à ce point incapable de me projeter en situation de vente que j’imagine les visiteurs comme des patients, au sens littéral du terme, dans une relation vraie qui relève plus du soin que du supermarché ? La scène trop large m’intimide et je rends le mobilier superflu.

Tout en installant ma nappe, les livres neufs, et mon kit fleurettes (carnet, trousse, marque-pages, lewisia), je fais connaissance avec ma voisine. Publiée par plusieurs maisons d’édition, elle écrit depuis longtemps, et a l’habitude des salons. Je m’inspirerai de son expérience dans les échanges avec le public, merci à elle. Nous déjeunerons ensemble dans un carré d’herbe derrière le gymnase, moi d’un sandwich au jambon et d’une pomme, elle d’une salade, et chacune, d’un carré de chocolat noir à 85 % de cacao, à peine fondu.

Le soleil tape fort en ce dernier dimanche d’avril, shorts et robes légères sentent l’été précoce. Une balade dans la nature présente plus d’attraits que s’enfermer dans un gymnase. La fréquentation matinale, calme, me permet de prendre pied en douceur. Les visiteurs flânent, jettent un œil, hésitent, passent, repassent. J’imagine, en projetant mon expérience de curieuse dans une exposition, l’envie de consulter le livre dont le titre interpelle, la crainte d’être harponnée par l’autrice. Cela me rappelle une remarque d’un professeur de langue du lycée sur la supériorité relative des assis par rapport aux passants, comme à la terrasse d’un café. L’assis regarde, jauge, évalue. Le marcheur fait semblant d’ignorer son statut de cible mobile, et presse le pas, afin de pouvoir, à son tour, s’asseoir.

Déjà, enfin, une dame s’arrête. De part et d’autre de la table, nous sommes toutes les deux intimidées. Nous échangeons, je m’écoute parler de mon livre dans la mise en abyme d’un exercice compliqué. Elle décide de l’acheter et me tend un billet. Émue, je les regarde me quitter, ma première lectrice du jour, mon premier livre vendu en direct à une inconnue.

Soudain, je m’exclame :

« Oh zut, j’ai oublié de lui proposer une dédicace ! »

Ma voisine acquiesce avec indulgence pour mon oubli de débutante. C’est dommage, en effet.

Vite ! Se lever un stylo à la main. Rattraper la dame en tâchant de ne pas l’effrayer, la lui proposer, cette dédicace. Elle accepte, revient sur ses pas.

Mon ingénuité me préserve des attentes : j’aborde la journée avec curiosité et enthousiasme, chaque échange est un cadeau. Entre les visites, reçues, données, je note des impressions, les idées qui jaillissent dans cet environnement stimulant, les conseils reçus. Penser à prendre du blanco en cas de rature, un paquet de gâteaux à partager avec les exposants voisins. Entre les rencontres, je réfléchis à mes dédicaces. Qu’écrire qui a du sens pour une inconnue, sans trop me répéter ?

Une amie passe me saluer et acheter un deuxième livre à offrir. Une dame arrive avec mon livre acheté à la librairie, et me le tend pour une dédicace. Elle évoque une jeune demoiselle qui ne tient pas en place en classe. Je lui raconte l’histoire vraie de la chorégraphe de la comédie musicale Cats, rapportée par Ken Robinson, expert britannique en éducation et grand promoteur de la créativité dans son livre Finding your element et dans des conférences. Il y dénonce le formatage scolaire des enfants pour alimenter une société productiviste à angle droit.

La différence, et la question de l’adaptation à l’environnement sont les sujets centraux de mon livre. Son titre semble inviter aux confidences. Il attire les yeux, les pas et les mains des femmes. Mes acheteurs sont des acheteuses. Seuls deux hommes s’approcheront de ma table, un sourire entendu aux lèvres. Eux ils savent, on ne la leur fait pas. C’est comme un gag, de ne pas rentrer dans les cases. Le clin d’œil du titre ne cherche pourtant qu’à adoucir la souffrance du décalage. La variété de l’espèce humaine garantit que tout le monde se sent en décalage quelque part. Au fond de ces hommes, derrière leur façade convenue, quelque chose vibre, quelque chose qu’ils ne s’autorisent pas à entendre et qu’ils musellent. Ils le reposent comme à regret, ce livre. S’ils étaient accompagnés d’une femme, est-ce qu’ils lui proposerait de l’acheter, pour elle, pour le lui piquer en douce ?

Peu à peu mon discours se rode, je m’entends parler, en essayant de ne pas m’écouter pour ne pas flotter, spectatrice d’une scène où je joue. Vais-je exaspérer ma voisine à le répéter ? Dans les grands salons, paraît-il, les tables se touchent. Comme le bruit, la foule et la promiscuité doivent être éprouvants ! Pour cette initiation, mes sens sont heureusement épargnés, car ma cervelle m’informe qu’elle est déjà survoltée.

Une odeur de frites éveille l’appétit dès 11 h 30. Des cornets traversent le gymnase entre des mains qui les vident en chemin. La température monte et, en milieu d’après-midi, le soleil plongera par la verrière latérale. La chaleur serait pénible si j’y prêtais attention. Je remplirai plusieurs fois ma gourde.

Peu après le déjeuner, une dame se présente à ma table et me pose des questions directes sur mon livre auxquelles je réponds le mieux possible. Elle se présente comme journaliste au Progrès — son assurance, qui dénote avec la nonchalance des visiteurs, aurait dû m’aiguiller. Peut-elle me photographier ? Oui, bien sûr. Pendant que je pose, le livre à la main, mon cerveau rembobine la scène en accéléré : quelles bêtises ai-je bien pu raconter ?

Une flâneuse me dit être venue pour accompagner des amis, par hasard, que mon titre l’a intriguée. Quelques enfants, blasés, suivent leurs parents. Le public est plutôt âgé cependant, en milieu d’après-midi au réveil de la sieste des gosses, les allées se remplissent et rajeunissent.

J’ose maintenant tendre un marque-page illustré du QR code de Mainzalors.com et parler de mon blog, proposer aux lectrices de m’envoyer un mot quand elles auront découvert mon roman, car j’aime échanger. Dès le lendemain, je me demande pourquoi je n’ai encore rien reçu. L’espace-temps d’autrice et celui de lectrice divergent. Ai-je oublié qu’un nouveau livre va en rejoindre une pile sur la table de chevet et qu’il devra attendre son tout avant d’être attrapé ?

Une jeune femme m’interroge : elle voudrait écrire, n’ose pas, redoute la page blanche, car elle ne sait pas sur quoi écrire. Alors, je partage mon expérience, les pas qui m’ont aidée à oser. Je lui explique que pour écrire, il faut écrire… que dès qu’on a commencé, la page n’est plus blanche et qu’on a un bout de machin auquel accrocher des idées. Un rocher où se fixeront les coquillages.

L’autre jour, j’ai démêlé des graines germées de zinnias et de mufliers. Les semis trop denses demandaient à être éclaircis. J’ai bataillé, fiddled comme on dit en anglais avec un mot imagé, bien pratique qui n’a pas d’équivalent sans périphrase, avec ces pousses fines, courtes et aux racines tressées. Je n’avais presque rien dans les doigts, comme quand on commence un tricot. C’est de ce presque rien, difficile à attraper, que jaillira la suite, une suite, même si on choisira plus tard de tout reprendre à zéro. Cette première matière, même brouillonne, médiocre, est la matière première de la création, le terreau où l’inspiration pourra germer, en vidant le lave-vaisselle ou au creux de la nuit.

Elle me dit être rassurée par les consignes d’un atelier d’écriture. L’école nous a enseigné que seuls deux types de réponses sont possibles, justes ou fausses. La juste, rester assis en classe, se taire, aligner des chiffres ou des mots dans des cases, ne produit pas d’artistes. La création a besoin d’un espace bienveillant, ouvert qui accueille les élans et la spontanéité. Le blanc de la page ou de la toile, c’est un infini qui donne le vertige. Comment les déflorer si le stylo rouge du professeur guette par-dessus l’épaule ?

Parce que je voudrais, modestement, du haut de ma première marche, encourager les âmes que je croise à tâtonner vers leur vérité, je me permets de lui conseiller : « Écrivez. Si vous avez besoin de limites, donnez-vous un cadre temporel. Écrivez dix minutes sur ce que vous voyez. Observez les idées. Écrivez sans chercher à produire du beau. » Racontez sur votre bureau ce pot de crayons au rebord ébréché, qu’il faudrait réussir à jeter. Observez comment une interrogation jaillit dans un coin de votre tête, c’était quoi ce bruit cette nuit ? La voisine qui sort ses poubelles ? Pourquoi si tard ? Voilà le début d’une histoire. Tirez sur le fil. Appâtez votre inspiration en enchaînant des phrases. Retenez-la en promettant à votre cerveau de lui réserver un moment, plus tard, pour qu’il se défoule en mode éditeur et correcteur.

Dans l’allée à ma gauche, sur un stand de deux tables et quatre chaises, sont installés un papa et ses trois filles. Ma première impression est que les enfants accompagnent l’adulte écrivain. Il n’en est rien. L’aînée de quatorze ans vend une histoire qu’elle a écrite et illustrée. Sa maman s’est occupée, en secret, d’en faire imprimer des livres pour Noël. Entourée de son père, ses sœurs et par moment de sa mère, elle répondra aux questions des visiteurs en dessinant. Dans son livre, je découvrirai qu’il existe une iriseraie à Oullins. Heureuse coïncidence, la période de floraison vient de commencer. Je me promets d’aller la visiter.

Le week-end suivant le Salon du livre, j’ai eu le plaisir d’être invitée à une fête de famille pour l’anniversaire d’un neveu de cinq ans. J’ai proposé à qui voulait un atelier de peinture sur céramique. Les enfants ont tous participé, mais seules quelques adultes ont osé. La différence d’approche selon l’âge est singulière. Les enfants écoutent les consignes avec curiosité puis ils foncent, happés par le geste, l’envie, le plaisir. Motifs et couleurs sont spontanés et intuitifs. Les adultes tournent autour de leur envie, n’osent pas oser. Quand on a perdu l’habitude de l’utiliser, le pinceau impressionne. On oublie en grandissant qu’un arbre peut être rose ou violet.

Dans Loin d’Hollywood, un récit écrit par Charlie Chaplin en 1922, dégoté à la médiathèque, une phrase m’a marquée : « Même si j’aime les enfants, je les trouve d’un abord difficile. Je me sens très inférieur à eux. La plupart ont de l’assurance et ne sont pas encore gâtés par la conscience de soi. Il vaut mieux être au sommet de sa forme en leur présence, car ils détectent votre manque d’honnêteté. » Est-ce cela que l’on redoute, adulte, devant une page blanche, de se confronter à sa sincérité ? De recevoir son authenticité en pleine face et ne pas savoir par quel bout l’attraper ?

C’est un jeu, un jeu grave de créer. L’artiste est celui qui, adulte, continue de jouer et croit à la magie. Après avoir regardé la sitcom Rosehaven sur Arte, me voilà équipée d’un nouveau marabout-de-ficelle pour ma collec’ de nanas qui ne se prennent pas au sérieux, Celia Pacquola, humoriste et comédienne australienne. Spontanées et fantasques, leur espièglerie rafraîchit la vie d’adulte. Leur inspiration est indispensable à ma survie.

Ce salon du livre m’a enchantée, merci aux organisateurs. A posteriori, j’ai l’impression de l’avoir abordé comme un jeu au sens noble : plaisir, frisson, rencontre des autres, de soi, échanges, rires, accueil d’émotions. Je l’ai vécu comme les enfants ont peint une assiette avec des engobes : en expérimentant, en me trompant, en recommençant, en m’extasiant (et en courant après une dame, le stylo à la main). Puissé-je ne jamais me sentir blasée. Je voudrais garder cette fraîcheur, que jamais mon discours de devienne un baratin rodé. Rencontrer un regard est un privilège pour l’écrivain : c’est lui qui sculpte l’autre moitié du livre. Les premiers commentaires que je reçois en témoignent : chacun le lit avec le filtre de ses expériences, sa personnalité, sa vision du monde.

En fin d’après-midi, j’ai très soif. Et très faim. Les échanges creusent. Je me lève acheter une crêpe au sucre à la buvette, heureuse en revenant à ma table, de trouver une dame qui m’attend. Une autre, hésitante lors de son premier passage à mon stand, reviendra alors que j’ai commencé à ranger, s’excusant de me faire ressortir un livre. Mais je suis là pour ça, madame, merci !

En remballant mes affaires, je force un peu dans le caddie, les pages d’un livre se froissent. Souriante, épuisée, ravie, je rentre en tirant le caddie allégé où j’ai fourré ma veste, dans la chaleur absolue. Sur le chemin, je croiserai le parfum d’acacias du matin, mais le faisan s’est envolé. Je remarquerai, dansant entre muret et trottoir, un plant de coquelicots albinos. Je n’en avais jamais vu de la vie. La nature joue avec les couleurs et me fait un clin d’œil. Ou bien me tire-t-elle la langue comme sur la couverture de mon livre ?

Merci de m’écrire les émotions ressenties à la lecture de mon livre. Vos messages me font chaud au cœur.

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