Camping Les craquantes

Le Beaufortain, une nana qui s’incruste et Gaïa

Ah voilà, vous vous dites (oui, je vous entends), elle nous a épargné le titre imprononçable ce coup-ci. Oui, pour éviter de s’emmêler, elle est restée en français, même si elle se demande qui va comprendre la réf’ d’une autre époque. Cela aurait-il mieux marché avec Camping The Golden girls ? Voyons voir.

Il a fait chaud ces derniers temps, cela n’aura échappé à personne. Nous avons des envies de sommets. Comme la vie a jeté du travail sur des semaines baptisées congés, nous nous sommes octroyé trois jours de montagne, en camping, mon mari, ma benjamine et moi. Mon aînée est retenue dans le sud-ouest où elle travaille.

La quête d’un lieu d’accueil n’a pas été simple. Gaïa nous interdit les parcs nationaux des Écrins et de la Vanoise. Le Queyras est trop éloigné pour un séjour court, et nous refusons les terrains trop bas ou qui n’ont plus rien d’un camping et tout du club de vacances. Nous cherchons un bout d’herbe et des arbres, un bloc sanitaire, du calme. C’est tout et c’est devenu rare.

Après avoir consulté des amis, exploré internet, nous avons élu un petit camping du Beaufortain. C’est une région où j’ai des souvenirs fabuleux d’une semaine en itinérance mi-septembre, à dormir en chalets d’alpages, à crapahuter d’abord sous la pluie ensuite dans la neige.

Nous extrayons donc tente et chaises pliantes de l’abri de jardin et rassemblons les matelas gonflables, les couettes et les oreillers (oui c’est plus confortable), la gamelle et le matelas de Gaïa. Bien sûr, on passe à l’immense Décath de Bron, car nos lampes frontales ne fonctionnent plus. Bien sûr en arrivant en montagne, on constatera l’oubli de la table basse et de la cuvette pour la vaisselle. Tant pis. Autrefois, je campais avec un matelas de gym et un duvet élimé. Les chaises ? La table ? C’était pour les nunuches. Un jour, s’asseoir par terre est devenu compliqué. Ma carcasse exige une chaise.

Une vague connaissance, que nous appellerons Manu m’envoie un message alors que nous sommes sur le point de partir. Elle a du temps. Elle aussi prendrait bien l’air. Qu’à cela ne tienne (mais d’où vient cette expression ?), elle nous rejoindra sur place.

Autoroute chargée, Préalpes grillées, virages, halte à la coopérative laitière de Beaufort, virages ponctués d’exclamations.

-Regarde, non, mais regarde comme c’est vert ! Il reste des fleurs même en fin d’été ! Comme le vent est frais !

S’immerger dans ce paysage est comme inspirer une grande goulée d’air après une apnée de trois mois.

Cette luxuriance émeut, donne envie de se recueillir, comme autour de l’éclipse de soleil.

Faute de lunettes (en rupture de stock), mon mari nous a fabriqué une camera oscura dans une boîte en carton. Lorsque tout le monde regardait vers l’ouest, nous tournions le dos au grand show, à lorgner au fond d’une boîte en carton sponsorisée par Barilla. Mon mari l’a vu diminuer le croissant de soleil, moi non. Il serait temps de retourner chez l’ophtalmo. Quand, dans le champ du plateau de Saint-Genis-Laval, sous l’observatoire, tout le monde a applaudi, je n’avais toujours rien distingué. Heureusement nos voisins de pré nous ont passé une paire de lunettes. Ils se sont un peu sentis obligés. Leur fille avait passé de longues minutes à caresser Gaïa.

Devant des arbres vivants, des feuilles vertes, des chants d’oiseaux, on a envie de communier : regarde, regardez comme c’est beau la Terre quand on ne l’a pas encore démolie ! C’est bouleversant de se souvenir combien cet instant est un miracle.

Le miracle va-t-il nous proposer un emplacement sympathique pour planter notre tente ? Dans l’accueil du camping, le ventre du propriétaire nous reçoit et nous attribue le numéro 303.

Un petit garçon sur un vélo trop grand nous regarde échanger au comptoir, fasciné par Gaïa. Il nous suit et tourne autour de notre installation. Notre tente, que nous utilisons depuis près de vingt ans, a été conçue par un mec qui n’avait jamais campé : sous un même dôme, deux chambres séparées par un espace couvert certes, mais sans tapis de sol intégré. Les bâches placées sur l’herbe recueillent par les côtés la pluie du toit et la conduisent devant les chambres. Sous les valises. Sous les pieds en chaussettes.

Manu est déjà arrivée, elle est installée juste au-dessus.

-Tu vois, j’ai demandé à être près des sanitaires, la nuit maintenant je me lève systématiquement alors…

Je souris. Mon aînée, quand elle était petite, appelait cela le « wee-wee challenge » : s’extraire en pleine nuit de son duvet, de la tente, dans un concert de fermetures Éclair, trouver des tongs, courir jusqu’aux toilettes, faire pipi les yeux fermés pour ne pas être éblouie par les lumières artificielles, revenir, se glisser dans le sac de couchage, se blottir contre la tente, pousser un soupir de satisfaction, retrouver le sommeil. Quand il fait beau, un ciel tout piqueté d’étoiles compense l’épreuve. La Voie Lactée engloutit les constellations. On retourne à la tente en prenant son temps, tête en l’air et bouche bée.

Elle me fait sourire, Manu. Jaune.

Un vélo passe. Gaïa aboie.

Le petit gars s’appelle Maodez, « un prénom breton », a-t-il ajouté, habitué à l’incompréhension des non-Bretons. Il a 9 ans. Il voudrait bien caresser Gaïa. Soit, avec plaisir.

Une voiture passe. Gaïa aboie à peine moins sous les caresses de Maodez. Nous enfonçons les sardines dans un sol meuble, il a plu juste avant notre arrivée. Tant mieux, on avait aussi oublié le maillet. Nous nous blottissons tôt dans notre cabane de toile, pour lire, savourer l’intimité relative au milieu d’étrangers que l’on entendra ronfler ou s’installer à minuit.

Le matin, on s’habille à genoux, en équilibre sur le matelas gonflé, on se tortille. Manu se pointe sans frapper à la toile, elle en a des manières, celle-là, le pantalon de rando dégrafé à la taille.

– T’aurais pas un pantalon à me filer steuplaît ? Je pensais que celui-là allait encore…

Vaguement gênée, je lui tends mon short jaune, à la taille extensible, tenue par un cordon à nouer.

Mon mari improvise un café en tenant le support à filtre sur des mugs en plastique. Il semblerait que le thermos soit aussi resté à la maison.

Randonnée vers le haut. C’est toujours vers le haut le matin en montagne. Le choix de la destination est guidé par le conseil du tenancier du camping et par une pancarte qui interdit aux chiens l’alternative qui traverse des alpages.

Émerveillés de pouvoir être dehors plus de cinq minutes sans étouffer, de constater que notre corps accepte de fournir un effort sans vaciller, nous discutons. J’évoque mes galères avec WordPress pour créer le site web de mon atelier de peinture sur céramique, les IA qui me mènent en bateau, me font perdre un temps fou alors que je ferais mieux de « lire l’énoncé » avec attention. WordPress, figurez-vous, existe en deux extensions bien différentes. Le thème que j’utilise pour ce site, et que je maîtrise à peu près, ne me laisse rien deviner de celui choisi pour Jolly Pots. Je tâtonne entre les blocs de la page et les exigences de construction. M’égare dans le mystère des DNS, grimpe sur les blocs au-dessus du lac.

J’explique à Manu :

-Si tu savais comme je râle à batailler avec une logique qui m’échappe ! Et ces idiots d’intelligents artificiels (oui j’ai décidé que c’était des mâles), ils me tutoient, me collent des fleurs dans les réponses et se contredisent. Entre eux. Tout seuls. Grr.

Elle rigole.

– Faut qu’on apprenne à s’en servir, à les paramétrer.

-Ouais pour pas se laisser embarquer, c’est trop simple. Sans compter qu’on leur raconte notre vie à ces IA. Qui récupère nos confidences ?

Ça monte. Le chemin n’en finit plus de monter. Les ruisseaux rafraîchissent Gaïa et ressuscitent nos âmes asséchées. Ma fille caracole devant sous sa casquette. Manu et moi montons derrière en soufflant. Mon mari alterne entre les deux.

En coupant des rondelles de saucisson d’Ardèche trop sec sur son genou, il raconte :

-J’ai écouté un podcast où Sam Harris était interviewé.

Pour ceux qui suivent, nous l’avons déjà croisé ici. Sam Harris est un penseur scientifique et indépendant américain, dont mon mari suit les travaux. Son gourou. En son honneur, j’ai baptisé nos deux frigos Sam (le gris) et Harris (le blanc).

-Hm.

-Il parle de sa vie pour une fois. D’habitude c’est lui qui mène l’interview. J’ai appris que c’est sa mère qui a créé la série Les Golden Girls.

-Ah, ça alors !

En français Les Craquantes, une sitcom des années 1980 dans laquelle quatre dames d’âge mûr, veuves ou divorcées (dont l’une est la mère d’une autre) découvrent la cohabitation à Miami. Friends version senior. (C’est d’ailleurs une vanne dans Friends, Ross est traité de ringard par sa sœur, car il est fan de la série.)

Il se trouve qu’à l’époque, une amie de mes parents, prof d’anglais à la retraite, avait enregistré des épisodes en V.O. et nous avait prêté des cassettes VHS. Avec mes frères on connaissait des dialogues par cœur. Comme c’était en anglais, on avait le droit de les regarder en boucle, ce qui aurait suffi pour nous convaincre. La télévision était un loisir contingenté. La réplique préférée de notre mère était celle de Sophia, ancêtre de la maisonnée et mère de Dorothy qu’elle critique sans cesse : « I hate psychologists, they blame everything on the mothers. »

Ces dernières années, j’ai picoré quelques épisodes, dans des moments nostalgiques. À mon tour de sourire aux remarques sur la maternité : « It is not easy being a mother. If it were easy, fathers would do it. »

Lorsque mon mari me l’explique donc, j’adore apprendre que Susan Harris, divorcée lorsque son fils Sam a deux ans et qui l’élève seule, fait son trou à Hollywood en proposant le script d’un nouvel épisode pour une série télé existante. Elle en vient à créer une sitcom au succès phénoménal. Eh oui les vieilles biques, ça parle. Entre elles et aux téléspectateurs.

Manu souffle, essuie son front, s’arrête dans l’ombre d’épicéas. Je lui tends ma gourde.

-Whouf, c’est galère de traîner tous ces kilos. Surtout que ça n’en finit pas d’augmenter. Avec les hormones… Ou plutôt sans elles, qui foutent le camp…

Elle m’agace avec ses remarques et ses limites. Et en même temps, me fait marrer. Je l’écoute avec hantise et curiosité.

-Les sautes d’humeur, c’est insupportable. L’autre jour, j’aurais étranglé tous les employés du service après-vente d’IKEA. Ils ont de grandes affiches qui t’expliquent que tu as 365 jours pour changer d’avis. Mais tu leur rapportes une chaise défectueuse, qui refuse de se laisser monter, et ils te sortent un règlement comme quoi il fallait la rapporter dans les 14 jours.

– Ah ouais d’accord, si tu leur avais juste dit que tu t’étais trompée, ça passait.

– Et ouais. Ils m’ont entendue, crois-moi. Ils m’ont même soupçonnée de mentir, et dit que tous les commentaires clients sur l’article étaient bons. Tu parles, sur quatre chaises commandées deux étaient défectueuses. Taux de rebut, 50 %. En les recomposant, j’ai pu en garder trois. J’étais coincée, je ne pouvais pas le leur dire.

– Hi, hi…

-Je ne me reconnaissais pas.

Moi non plus je ne la reconnais pas. Elle, la réservée, la discrète, qui ne hurlait au scandale et à l’injustice que le moment passé, chez elle, la porte fermée.

Les Golden Girls pécaïre, c’est nous. Avec nos histoires de chaises.

Pique-nique en contre bas d’un col, dans une pente herbeuse, avec vue sur un glacier au loin. Profitons de la glace en voie de fonte. Le col lui-même, étroit, est squatté par des supers papys montés en avalant la dernière côte tout droit, leurs VTT non électriques, sur le dos. Les craquants assurent.

Redescente en savourant les explosions de sauterelles aux ailes de toutes les couleurs. On a vu des marmottes, mais la magie est là désormais, dans ces sauterelles, les colchiques et les grillons du soir.

J’essaie de semer cette nana qui me colle aux chaussures de rando et me déprime. Ça devrait être possible, ses genoux la font souffrir. Elle saute par-dessus un ruisseau, atterrit dans la boue et grimace. « Aïe, je me suis fait mal à l’épaule. » À l’épaule ? En sautant ? Vraiment ?

Franchement elle m’agace, cette limace. Pourquoi s’est-elle invitée comme ça, à squatter notre famille ? On était bien tous les trois.

Cueillette miniature de trois myrtilles acides. Essayer de fourrer un nuage de graines d’épilobes dans la poche qui s’échappe et s’envole.

Retour au camping. Un vélo passe. Gaïa aboie.

Maodez revient. Depuis la voiture de ses parents, coincé contre ses grands frères, il nous fait un signe de la main. Ils retournent à leur tente. Peu après, il revient caresser Gaïa.

Sans lever la tête, il nous dit :

-Demain on s’en va. Ils annoncent de l’orage toute la semaine. On a trouvé une maison à louer.

Salut bonhomme, bonne fin de vacances. Bonne rentrée.

Personne ne passe, Gaïa aboie.

Dînette à ras de terre, à se délecter de tortellinis médiocres cuits sur un réchaud miniature, d’une boîte de maquereaux et de tomates cerises. C’est délicieux un repas bricolé, les pieds dans l’herbe, face à une montagne qui s’obscurcit. Un peu d’eau de la casserole atterrit sur mes orteils. « Voilà, me dit ma fille, the full toilettes turques experience. »

J’éclate de rire. Manu non. Elle n’a pas entendu. Elle rira plus tard, quand on lui aura répété la blague.

-P*t*in c’est ch*ant d’avoir le corps qui part en sucette et de perdre tous ses repères…

-T’as vérifié ta date de péremption sur ton étiquette ?

-Sur quoi ?

Elle se tourne machinalement pour attraper son col de T-shirt, s’interrompt.

-T’es con toi.

C’est pas vraiment une blague.

-C’est curieux moi je suis persuadée d’en avoir une : l’âge auquel ma mère est morte prématurément. Tu crois qu’on peut encore bouger après ?

Moi aussi j’ai toujours envie de pisser. Et puis c’est urgent. Les toilettes sont ma deuxième maison. Surtout lorsque mes règles me font l’honneur de se pointer alors qu’on ne les attend plus. Le premier jour me confine chez moi sous peine qu’on me suive à la trace.

-Et les insomnies ? T’en as ?

Ben oui… Je hoche la tête.

-Tu fais quoi, la nuit, quand tu dors pas ?

-Je rumine. J’étrangle les empêcheurs de vivre en rond.

Moi aussi.

J’étrangle les Manu qui m’envahissent.

Et quand j’en ai marre, de ces pensées qui grognent et se mordent la queue, j’écris dans ma tête. J’écris cet article. Je lui tisse un nid à Manu, j’ai l’impression qu’elle va s’incruster. Ça se passe mieux quand on accepte l’inévitable, paraît-il. Et qu’on porte des robes amples et des shorts jaunes.

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