Douce France

Cheeeeer pays de mon enfaaaaance (et de mon adolescence, vie adulte) …

Ah le retour dans un environnement familier ! Les petites choses prennent une saveur nouvelle, celles qui nous ont manqué comme celles qu’on avait oubliées.

La question des vacances est un sujet sensible pour qui habite à l’étranger. Faut-il partir à l’aventure dans un pays tiers ? Découvrir son pays d’accueil ? Rentrer dans son pays d’origine (et là pour nous la question se pose : en France ou en Angleterre ?). Bon l’Allemagne on avait déjà donné cette année, avec ou sans choix (Berlin à la Toussaint, et Mainz-à-la-maison à Pâques pour cause de coronassignation à résidence). Là nous aspirions à l’évasion. Comme Edouard Dutour l’a écrit dans un article humoristique sur les destinations de vacances (magazine Elle du 10 juillet 2020 – Ah lire Elle en été …) : « Folie, on envisageait parfois Bayreuth, jusqu’à convenir que passer des vacances en Allemagne, c’était franchir un drôle de cap. »

Donc nous le cap on ne l’a pas franchi et on l’a mis sur le Sud-Ouest. Objectif : tour de France des régions avec l’accent du midi, celles où on a des petits bouts de cœur accrochés. Un retour à nos sources, l’océan et l’Ardèche, et si possible une entrevue des sommets alpins.

A peine passée la frontière, mes filles ont ouvert la fenêtre de la voiture et crié à qui voulait entendre (personne en fait) : « ON EST FRANÇAIS ! ON N’EST PAS DES ALLEMANDS ! » (en référence à notre plaque minéralogique, qui pouvait prêter à confusion.)

Réadaptation aux conditions de vie d’avant – et aux nouvelles liées au corona.

Trop chouette de boire mon café du matin dans un bol, comme en Ardèche. A la maison nous n’avons que des mugs, exprès. Pour mieux savourer ces changements minuscules quand nous rentrons.

Entendre « Pardon madame » de la part d’un cycliste passé trop près de moi sur le trottoir. Je réponds « Ce n’est pas grave » – puisque je le pense. Mais je suis surprise par cette politesse (rare sous toutes les latitudes je suppose), mais surtout car ça fait bien longtemps que quelqu’un ne s’est pas excusé auprès de moi dans la rue. En Germanie, je reste sur mes gardes dans tous mes déplacements. Et si personne ne me dit rien, c’est que tout s’est bien passé.

D’ailleurs ici aussi mon fils et moi nous sommes pris une remarque de la part d’un automobiliste : « DE RIEN ! » Il s’était arrêté au passage piéton pour nous laisser traverser. D’habitude je fais un signe de la main – ne serait-ce que pour être sûre de son renoncement à me faire la peau. Mais là nous discutions et nous avons oublié ce salut sympathique. Le Français s’attend à des remerciements lorsqu’il daigne suivre le code de la route. L’Allemand s’insurge contre celui qui ne suit pas les règles par défaut, mais ne s’attend pas à un remerciement au passage piéton puisque c’est la norme.

Quel bonheur d’être en France ! De redécouvrir toutes ces petits choses tenues pour acquises et qui nous manquent tant quand on en est privé (à part la prise de risque inconsidérée quand on traverse). L’à peu-près. La douceur, la souplesse, la spontanéité, la tolérance pour les erreurs, les oublis. Bon ça ira pour cette fois, hein… Être dépaysé par le français entendu partout, dans la rue, sur la plage, les magasins. Surtout avec l’accent chantant du Sud-ouest.

Côté corona, des affiches collées partout montrent que l’information au moins est obligatoire. Pas de masque systématique à notre arrivée (jusqu’à lundi où la règle a changé – pourquoi cette interruption dans la protection ?), et pas de traçabilité. En Allemagne, du moins en Rhénanie-Palatinat, tous les lieux de ‘’séjour’’ (restaus, coiffeurs, piscines…) enregistrent sur des petits flyers les coordonnées des visiteurs. Et ce dans un pays très à cheval sur la conservation des données personnelles.

Nous on s’est un peu laissé aller au début. On s’est permis d’oublier le masque une ou deux fois pour les courses. Pas longtemps, juste dans l’élan du relâchement.

Avant d’arriver sur la côte atlantique une halte paisible de quelques jours en Dordogne nous a permis de couper la route et donner le la à nos vacances. Se reposer au vert, bien manger et faire du sport. Une auberge perdue dans les charmes, à l’aplomb d’une rivière paresseuse, au bout d’une route étroite nous attendait. Les yeux dans la canopée du vallon en contre-bas. Un p’tit coin de paradis tenu par un Anglais et une Française et leur fille. Des bâtiments en pierre blondes, des fleurs partout, un nid de rouge-queue dans le creux d’un chapeau accroché au mur en décoration, du gâteau aux noix du Périgord pour le petit déjeuner. Une chambre pour les trois enfants, de l’autre côté du jardin. Hé hé !

Nous avons descendu la Vézère en canoë pour certains et en kayak pour moi. Quelques heures de liberté relative. J’adore le kayak et les occasions d’en faire sont rares. Nous sommes partis avec notre pique-nique en bidons étanches. Ravis de découvrir ce paysage par un chemin d’eau. Un château élégant avec sa tour unique sur un éperon rocheux. Là dans la falaise, des campements préhistoriques, utilisés jusqu’au Moyen âge. Tiens une île de galets, juste en dessous de notre auberge dont on aperçoit un pan de mur dans la mer de feuillages. Et si on mangeait là ? on accoste, et se jette dans l’eau pour une baignade dans un semblant de rapide (j’veux pas me la jouer parce que je suis ardéchoise, surtout que les rapides de l’Ardèche par rapport aux torrents des Alpes c’est de la gnognote avec leurs trois kilomètres de plat après chaque escalier, mais là c’est franchement calme.). Alerte ! Une famille Bidochon a trouvé notre emplacement sympathique et a forcé ses canoës entre les nôtres. Se seraient-ils arrêtés là si nos bateaux ne leur en avaient suggéré la possibilité ? S’ils n’avaient pas eu besoin d’un public pour crier sur leurs gosses ? Ah l’instinct grégaire…  Donc cap sur le virage suivant pour déguster un premier melon estival et des rillettes de canard.

A l’arrivée de la descente, de petits groupes attendent déjà le prochain minibus pour remonter au lieu de départ. Une famille, un couple ou deux, trainent là fatigués…. Le mini bus arrive et nous nous faufilons avec tout notre barda pour trouver un siège. Tous, sauf une dame étrangère qui s’interrompt sur le point de poser un pied dans le véhicule :

Vous ne mettez pas de masque ? mais c’est TRES DANGEREUX !

Elle s’adresse à la collectivité, en français. Le petit couple vers la porte marmonne un « Ben nous on est comme ça » en haussant les épaules. Nous sommes tous ‘’comme ça’’, c’est-à-dire sans masque et dans un l’accoutrement approximatif de personnes qui ont passé la journée sur l’eau à pagayer, engoncés sous nos bidons étanches, sur un siège qui démange le postérieur humide. Et le “comme ça” nous va très bien. Nous sommes lâchement soulagés d’être assis au fond, moins concernés par la remarque car vaguement planqués. Et là je ressens un petit plaisir coupable : ça fait tellement de bien de ne plus être celle dont le comportement est minoritaire ! Yes ! Ici je peux la regarder avec la supériorité du nombre (à défaut d’une autre) la rabat-joie masquée !

Un monsieur québécois est plus malin que moi. Il intervient :

 –Vous avez un masque vous.

Oui

Alors pour vous il n’y a pas de problème, vous êtes en sécurité.
– ….

Elle monte.

Ce monsieur s’était déjà montré efficace et serviable lors du chargement des embarcations sur la remorque. Il nous avait aussi sauvé la vie en resserrant rapidement le frein à main du minibus qui commençait à glisser.

En quelques minutes, le comportement d’un seul individu nous avait donné un a priori très favorable sur tout une province. Comme celui de l’emmerdeuse (qui avait déjà interdit à son mari d’aider pour porter les canoés, alors que lui était volontaire – elle lui avait rappelé qu’il avait mal au dos, au fait) nous avait enlevé toute envie de connaître son peuple (non identifié).

A partir d’un échantillon de taille ”un”, on se fabrique toute une mythologie.

Nous plongeons avec délices dans celle que nous construisons sur la France sur les fondations de notre regard neuf. C’est la première fois que nous revenons aussi longtemps depuis deux ans.

Non mais t’as vu comme les gens sont sympas ! Ils blaguent (au sens méridional du terme) ! T’as vu comme c’est beau la France, comme c’est varié ! Au prochain confinement c’est sûr je veux être ici hein ! Coincée sous les pins à moins d’un kilomètre de l’océan.

Nous voyons tout avec des yeux d’amoureux éperdus, et lorsque nous parlons de notre vie à Mainz, les références à notre pays d’accueil sont masquées de biiiip pudiques.  Y’a pas à dire, c’est plus simple quand on se sent à l’aise dans les codes sociaux (et qu’on occulte sciemment que nous sommes dans des conditions de vacances).

A nous les coquillages et crustacés (ce qui me vaut de chantonner le refrain de la chanson de Bardot, au grand dam des oreilles des miens), le poisson tout frais, les cigales, les Gervita, et le piment d’Espelette. Le gâteau basque et les chocolats fins, puisque Bayonne est parait-il la capitale du chocolat depuis 400 ans. Les petites culottes de Monoprix et quelques T-shirts sportifs-chics, une robe rouge et un short vert.

Et surtout, des livres, des livres, des livres. Des kilos de livres. On a dévalisé la librairie de la rue en pente de Bayonne, au nom si charmant et aux critiques argumentées et sans ambiguïté (du type, pour un roman en vitrine : vous avez économisé 18,50 euros). Et aussi la librairie plus bas, vers les quais de la Nive. Et celle d’Hossegor. Les articles de papeterie mignons pour la rentrée, on s’en occupera en Ardèche (mon mari aussi achetait ses fournitures scolaires en France avant de rentrer en Angleterre). On n’oubliera ni saucisson ni crème de marrons.

Des kilos d’objets transitionnels pour survivre en terre étrangère : gastronomie, culture, mode. Les trois piliers de notre franchitude à transporter depuis le Sud. Car même la France de la lisière nord-est (la ‘’fausse France’’ comme dit ma fille) ne nous procure pas tout cela.

Nous rapporterons à Mainz les pots de confiture de cerises noires vides. Pourvu que le primeur ait toujours des groseilles et des cassis pour nos productions maison.

Je ne vous quitte pas sans vous annoncer une grande nouvelle. La discussion en famille d’hier (à la faveur de la prise de recul du voyage) a conclu : nous rentrons en France l’été prochain. Notre expérience allemande était prévue pour 2 ou 3 ans. Nous revoilà avec un nouveau projet où tout est à construire.

La France restera-t-elle aussi douce lorsqu’on y reposera nos meubles ?

La lutte avec l’ange*

Des adieux soudains au cœur de la lumière de l’été. La simultanéité du blanc et du noir, comme le yin et le yang enlacés, ou la difficulté de vivre ces émotions contraires.

Je lutte avec l’ange.

Je suis en lutte contre lui, avec lui. J’aimerais baisser les bras et capituler, m’avouer vaincue. Lui donner mes poignets joints en signe de soumission. Pour connaître enfin, quelques minutes de paix.

L’ange de la vie, l’ange de la mort.

J’accuse le coup des six derniers mois-corona, des deux ans en Allemagne, des 47 dernières années. De tout ce temps passé à refuser de m’accepter puisqu’il me fallait trouver une place dans la société et que je pensais que c’était à ce prix, un prix que je ne connaissais pas. Toutes ces années à tenter d’apprendre à me connaitre.

Je n’y suis toujours pas, il parait qu’il faut toute une vie. C’est bon signe, signe qu’elle n’est peut-être pas finie.

Nous sommes partis en vacances avec un petit bandeau noir au bras. Le ruban minuscule de la mort soudaine d’une petite gerbille. Une des deux sœurs hébergées dans la chambre de ma grande fille, dans une cage olympique fabriquée en un week end à partir d’une vitrine IKEA, de planches et de grillage. « Combien de temps ça vit une gerbille ? » a demandé une copine la veille en jouant avec elles. « Oh deux ans et demi, trois ans ». 24 heures. Combien pèse l’âme d’un petit rongeur dans le cœur d’une ado qui lui a consacré tant de projets de bricolage créatif, tant d’heures de jeu ? Assez lourd pour se frayer un passage jusque dans ces lignes.

Recours éperdu aux textes essentiels : « Ma chérie, c’est le temps perdu pour ta gerbille qui l’a rendue si importante à tes yeux. Tiens lis le Petit Prince ! » (On va y arriver oui ?). Et par procuration, à mes yeux à moi. Comme j’ai été attendrie de te voir faire sécher des rondelles de carottes pour elles, construire des jeux en bâtons de glace et rouleaux de papier toilette, en papier (toilette) maché et farine mouillée (même aux temps de la disette) !

La mort a fait irruption soudaine dans nos vies la veille de notre départ. Décision à prendre chez le vétérinaire (cette décision tellement humaine que les médecins nous refusent). Ma fille a été exemplaire de maturité et de dignité. Dans la voiture, les gorges sont longtemps restées nouées.

Escale en Bourgogne. Restau (ça fait si longtemps qu’on rêve de manger français). Texto : « Marie est très malade ». Oh non….. Quelques jours plus tard : « C’est allé très vite, Marie est partie ». Marie c’est une amie de la famille depuis toujours. (C’est pour elle que j’ai simplifié le mode d’abonnement à ce blog. ) Vue de l’extérieur c’est une dame âgée dont l’heure est venue comme elle vient toujours à un moment quand on vieillit. Vu de près, de l’intérieur d’une affection, c’est une étoile qui s’éteint, une fée qui s’envole. Un pilier de nos cœurs qui nous laisse tous un peu orphelins. Surtout qu’elle était une grande amie de ma maman. Vous voyez ce que je veux dire, non ? Si je vous faisais un dessin ce serait un sourire et son reflet.

Aujourd’hui c’est son enterrement. Elle était très croyante alors, c’est son à-Dieu. Je pense à elle et aux siens. Je regarde le ciel, parce que peut-être, sait-on jamais… On ne se trompe jamais à regarder le ciel. L’infini autour de nos vies, ça fait lever le menton et redresser les épaules et des éclaboussures de bleu c’est toujours bon à prendre.

Comme si souvent, mon esprit me dit d’accepter ce départ et mon corps s’y refuse. Alors je lutte avec l’ange.

Je suis désolée de vous écrire ce billet sombre comme les pins noirs au-dessus de ma tête dans le contre-jour. Pourtant je suis assise sur un transat, les pieds sur la mousse sèche, l’ordinateur sur les genoux. Je commence à avoir un peu chaud, je vais quitter mon sweat.

Peut-être que quelqu’un quelque part, en lisant cela, se sentira moins seul (e). Je le / la salue.

L’été est une saison cruelle, hautaine. Elle glorifie des corps toniques bronzés et en bonne santé. La vie jeune, grégaire et sans souci. Elle élude les isolés, les esseulés, les malades et les endeuillés, les accidentés. Comment trouvez-vous ma nouvelle tristesse ? Me va-t-elle bien au teint avec ce début de hâle ? Et mes nerfs à fleurs de peau ? C’est comment avec les tongs ?

J’apprécie la météo de ce coin des Landes que lapent les pelouses si vertes du Pays Basque. Le soleil va et vient comme les vagues, comme les marées. Comme les averses et les orages. Restent les pins et le sable, sur la dune le parfum des immortelles.

La tristesse est plus supportable dans un sweat douillet, sous un ciel menaçant, quand il tombe quelques gouttes. Quand on frissonne aussi de froid. J’aime quand l’extérieur s’accorde avec mon intérieur, et de plus en plus j’apprécie la pluie, le temps mobile, variable, indécis. Il y a quelques années je râlais de devoir mettre un jean au mois de juillet… Aujourd’hui je m’y blottis avec délectation.

Je lutte avec l’ange et je me rends compte au fil des mots, en vous écrivant, que cet ange en ce moment, s’appelle tristesse. Je ne le savais pas en commençant ce billet.

Je me sentais en colère, survoltée, à bouts de nerfs, éreintée par tous ces mois de confinement au sens large, d’exil de ma vie et de moi-même imposé depuis tous ces mois. Privée d’amitié d’enfance et d’en France, de famille, d’eau où nager pour me défouler vraiment et me resourcer, de la possibilité d’une évasion. Les échanges cœur à cœur avec mes amies allemandes, artistes, m’ont apporté beaucoup, comme les promenades sauvages, et la chasse au trésor quotidienne des nouvelles floraisons. J’ai envie de tenir un journal de ces jalons en jupons de pétales et d’étamines. Mais la camisole de la quarantaine, même tissée dans la transparence de la raison et de l’universalité gêne aux entournures.

Depuis que nous avons enfin pu nous évader de notre quotidien pénitentiaire, nous avons traversé la frontière vers le sud. Avant de partir, j’ai pris soin d’écrire une lettre au stress accumulé en moi, en lui souhaitant une belle vie. AILLEURS. Bien sûr la pandémie et ses paniques nous ont suivies, mais avec un autre accent – c’est toujours ça. Et j’ai décidé de m’accorder des vacances. Comme si une mère pouvait connaître une vacance, sans parler de plusieurs…. Enfin, on ne risque rien à essayer.

J’ai donc lâché le clavier et beaucoup d’autres activités (du genre vouloir contrôler mes enfants). Embrassé la mission de regarder le vent dans les feuilles et le sentir sur ma peau et dans mes cheveux, me mouiller le plus souvent possible, faire du sport dans l’espoir de renouer avec mon corps et de ramener mon esprit à mes bons et loyaux services – ou en tous cas plus près de moi et de mes besoins.

En effet, dans ce no man’s land sans repères ni projets dans lequel nous vivons tous depuis quelques temps, j’ai bien peur de m’être égarée. Pourtant je continue d’écrire beaucoup, avec mon stylo-boussole, dans des cahiers de toutes les tailles et de toutes les couleurs. (Je ne sais pas vraiment les utiliser : j’en ai des tas, neufs et entamés. Aucun n’est fini, les pages blanches s’éparpillent dans chacun).  J’ai rempli des tas de lignes sans avoir envie de publier sur ce site. Des bouts d’idées, des morceaux de paragraphes, des bouquets de mots et d’émotions.

Je voulais juste glaner ce qui me passait par la tête comme épingler les nuages de mon ciel sur une toile blanche avant qu’ils ne s’effilochent. Pour dépouiller mon méli-mélo silencieux, m’en souvenir lorsque j’aurais à nouveau envie de vous écrire et de partager.
Plusieurs sujets s’entre-mêlaient. Et je ne pouvais me décider pour l’un ou l’autre. Alors ils avançaient chacun tranquillement de leur côté. Pendant que je triais les calmars, ou désablais les tellines. Pendant que j’étendais le linge le long des doigts-de-sorcières rampant dans les aiguilles de pins. Pendant mes longueurs de piscine. Des petits germes, des graines de textes et d’échange.

Mais je refusais de m’approcher de mon ordinateur ou de mon téléphone. Un ras le bol violent des écrans et des réseaux (si peu) sociaux. Un besoin de couper, de me recentrer sur la vie réelle, de profiter de cette évasion tant désirée.

Hier je me suis dit, ça y est ! je sais comment je vais assembler mes petits bouts de puzzle. Je devine la forme qu’ils vont prendre. J’ai écrit une ébauche d’article dans mon carnet bleu turquoise.

Cet après-midi, j’ai fini mon roman après le déjeuner (délicieux les calamars, merci ! le roman aussi d’ailleurs), sur mon transat les pieds dans l’herbe et la mousse sèches. Je me suis levée, et suis allée chercher mon ordinateur dans l’armoire. J’avais éprouvé soudain le besoin de vous écrire.

J’ai ouvert mon fichier et j’ai commencé. Sans rien écrire de ce que j’avais prévu hier. Le carnet bleu turquoise est resté fermé. Les autres aussi.

Malgré l’intermédiaire de l’écran que je refusais, je ressens beaucoup de joie et un peu de cette paix fugace que je cherche depuis tant de jours avec ma natation et mon yoga quotidiens, grâce à ce partage avec vous.

Je vous en remercie.

Je vous souhaite un été dont les mélodies suivent parfois votre météo interne.

PS : Je vous prépare l’article dont je voulais vous parler hier. Il y sera question d’une huppe et de yoga sur la plage, en zone interdite. Et aussi du gâteau basque.

*En référence au livre de Jean-Paul Kauffmann sur le tableau de Delacroix, à l’église Saint-Sulpice à Paris.

Ah, et le roman que je viens de finir avec le sourire est Bienvenue au motel des pins perdus de Katarina Bivald.

Pieds-nus dans les cailloux

Les randonnées en montagne me manquent. Alors venez, je vous y emmène à ma façon.

Fermez les yeux. Imaginez.

Vous partez en randonnée en montagne, dans un paysage de printemps tardif. Forêts odorantes et fraîches, prairies étoilées, soleil téméraire et petit vent frisquet. Tout en haut vous apercevez le col entre les falaises. Le but de votre promenade où vous serez récompensé par un panorama sur tout le plateau au-dessus duquel vous vous élevez, et sur la vallée, 1000 m plus bas.

Vous avec quitté votre intérieur douillet au lever du soleil. Vous avez-rendez-vous avec vos compagnons du jour au bout de la piste de terre là où démarre un sentier oblique dans le sous-bois.

Vous y voilà. Le groupe s’organise, fait ses lacets et sangle son sac à dos. Tout le monde est bien équipé avec l’intégrale du matériel Décathlon – arc en ciel des collections de toutes les années passées.

On a dû mal vous orienter sur le but de la journée. Vous êtes en maillot de bain. Sans lunettes ni chapeau, ni crème solaire. Avec un sac à dos chargé d’eau et de nourriture pour 4 au moins. Et avec sur les oreilles des écouteurs qui diffusent d’un côté du hard rock, de l’autre des histoires. Vous frissonnez. Un regard sur vos pieds : ils sont nus.

C’est parti pour la grimpette. Une rando de trois heures en boucle, avec au milieu un col là-haut dans les alpages. Une balade plutôt facile pour se mettre en jambes en début de la saison. Tout le monde avance d’un bon pas et admire le paysage. Ça papote. Ça souffle un peu quand ça monte, ça boit une gorgée d’eau, grignote des noix ou un pruneau, et ça repart.

Vous tâchez de suivre. C’est un bon sentier de sous-bois, enfin bon, quand on porte des chaussures de randonnée montantes. Les cailloux et les aiguilles d’épicéa écorchent vos pieds. Vous vous tordez les chevilles. Vous tâchez d’éviter les pierres coupantes, les bêtes piquantes, les orties urticantes et les ronces.

Au sortir de la forêt vous avez les pieds en sang et la cheville gauche enflée. Vous continuez de marcher. Deux femmes du groupe, des habituées, des nanas du coin, la quarantaine sportive, vous racontent leur dernière sortie en montagne, dans les névés.

Préoccupé/e par votre corps dénudé et meurtri vous avez du mal à prendre part à leur conversation. Vous répondez machinalement. Pour être poli/e. Avec des monosyllabes. Qui les encourage à continuer, à raconter leur aventure qui n’en est pas une. Pas vraiment une quand on a des chaussures.

Sur les alpages le soleil tape dru. Votre peau rougit et brûle. La poussière s’immisce dans tous vos plis, vous irrite. Ça commence à vous gratter de partout. Vous avez beau les plisser, vos yeux sont éblouis, ils piquent et coulent. Dans vos oreilles le bruit continu vous envahit, ses vibrations se transmettent jusqu’au bout de vos doigts, de vos orteils écorchés. Vous tentez de changer de bande, les cris d’effroi d’un conte d’épouvante vous transpercent.

Le groupe profite d’un replat au bord des rochers pour se retourner, s’asseoir. Apprécier le chemin parcouru et la vue sur le plateau, le village repu dans un lambeau de brouillard.

Vous avez mal partout et voudriez aussi vous poser. Vous repérez une grosse pierre accueillante et vous y approchez votre postérieur. Hélas, la protection du maillot de bain n’en est pas une. Au toucher, cette pierre est glacée et ses sillons acérés. Vous vous relevez d’un coup, pour vous trouver nez-à-nez avec un gros monsieur qui vous raconte ses sorties d’alpinisme. Mouais.

Vous vous rendez compte que vous n’avez pas entendu le début de son épopée. Mais ça ne vous intéresse pas. C’est tellement incohérent avec l’image qu’il dégage que vous n’arrivez pas à accrocher. Et vous avez mal à la cheville et aux oreilles. Et aux yeux. Pas aux doigts, tiens, aux doigts pas encore.

C’est reparti pour les derniers dénivelés. Une flaque de neige crisse sous les semelles crantées, les pointes métalliques des bâtons de marche. Brûle la plante de vos pieds lacérés. Mmm en même temps cette fraîcheur fait du bien. La clique avance. Vous marchez avec eux. Parfois même vous les devancez sur ce sentier étroit. Vos pieds nus se dépêchent pour vous offrir quelques mètres d’avance, quelques secondes de paix palpitante dans cette combe protégée. Vous guettez de tous vos sens fatigués pour saisir la chance de surprendre un museau de marmotte. Une anémone ébouriffée au sortir de son bouton. Et vous les apercevez.

Le groupe vous double, la discussion est animée, le col s’approche et la faim se fait sentir.

Alors vous saluez discrètement la marmotte et l’anémone, vous les remerciez. Vous vous éloignez du sentier parce que l’herbe douce apaise la plante de vos pieds. Vos pas y sont plus rapides, élastiques, souples.

Vous continuez dans la combe sur les traces de votre curiosité (c’est quoi ces tâches colorées là-bas ?) là où la mousse d’alpage est si douce sous des restes de rosée.

Le groupe enchaine les derniers lacets juste en dessous du col. Ceux que la fatigue et l’impatience rendent ingrats. Le sentier lézarde entre blocs et terre tassée, traverse des pierriers. Les têtes se courbent, les pas raccourcissent. Le souffle aussi.

Votre trajectoire herbeuse vous a permis d’éviter les éboulis et de rejoindre le col dans une ample courbe. Ça y est ! Vous découvrez l’autre côté. La plaine, ses champs, ses autoroutes, toutes ses cicatrices humaines, et au loin des sommets plus hauts, enneigés.

Encore quelques pas horizontaux pour rejoindre le groupe dans le creux douillet du col, celui où vous mangerez. Vous allez pouvoir partager toutes les victuailles et l’eau transportées dans le sac à dos dont les sangles vous ont entaillé les épaules et les reins.

Vous pouvez vous assoir. L’herbe est froide mais confortable. Ça gratte un peu les cuisses. Le sac fait un dossier correct.

Mais vous avez aussi le droit de vous allonger, de quitter les écouteurs. De fermer les yeux. De profiter du vent et du soleil sur votre peau avant d’emprunter un pull pour vous emmitoufler.

Pour la descente, je vous laisse le choix.

Soit, vous redescendez comme vous êtes montés. Ce sera dur mais vous découvrirez peut-être une biche au détour d’un virage, un serpent enroulé ou une chenille hâtive, ou la promesse de myrtilles. Et malgré tout le ‘bruit’ de votre corps meurtri et agressé vous pourrez même peut-être parler cœur à cœur avec la personne que vous avez repérée là-bas, en short et en tongs. Elle a souri tout à l’heure.

Soit, vous mettez des vrais habits et des chaussures (Décathlon été 2014 – cassées, garanties anti-ampoules). Vous irez vite et vous n’aurez pas mal. Vous pourrez papoter avec le groupe. Vous ne verrez sans doute pas grand-chose. Et ne rencontrerez peut-être personne. Vous oublierez votre cœur en haut avec la chenille hirsute. Faites lui confiance, elle en prendra soin.

(Ce petit rêve était une façon de vous faire entrevoir, si c’est possible, la vie dans la peau de quelqu’un d’hypersensible).