Toucher terre

Stage de tour, adieux à l’Allemagne, et mots qui libèrent

Seule à la maison, pour la première fois depuis… depuis je ne sais plus.

Dans son nouveau poste, mon mari est autorisé à se rendre au bureau deux fois par semaine. Les filles sont toutes les deux à l’école. Un virus (non pas lui, un autre) les a successivement clouées sur le canapé.

Des heures seule. Une fenêtre ouverte sur une activité qui s’alimente de paix : vous écrire.

Au réveil ce matin, j’ai étiré la paresse les yeux fermés pour accueillir les pensées virevoltantes libres et fraîches, les idées vraies. Sans le filet à papillons de mon carnet – la lumière, le stylo pourraient les effrayer – j’ai tâché de les garder entre les doigts, sans les écraser, sans vraiment les emprisonner, pour vous les livrer, ici et maintenant.

Il fait froid dans la maison, parfois plus que dehors. Je m’offre le luxe d’emmitoufler ma journée de travail à mon bureau, dans un sweat moelleux. Moi qui ai besoin d’un environnement rangé et propre, apaisant, je tâche d’effacer ces caisses ouvertes, ces cartons qui débordent, dont le chaos m’assiège, ce bureau, qui faute d’étagères, grouille lui aussi. Enfiler des œillères. Rester concentrée sur quelques centimètres carrés.

Ce matin donc, je repensais à mon stage de tour la semaine dernière.

Je me suis offert quatre jours, enfouie dans la terre de la tête aux pieds. Et comme ça ne suffisait pas, le 1er novembre, jour férié, j’ai rempilé avec le jardin. Les premiers coups de ma nouvelle bêche écolo (grelinette, top, dont la symétrie épargne le dos) m’ont dévoilé la vraie nature de mon terrain : argileux. (Bientôt, je récolterai un seau de terre, je la ferai sécher, je la filtrerai avant de la réhumidifier pour la modeler.) Au milieu des mottes collantes : des galets blonds. Des milliers de galets blonds. À Mayence, le Rhin avait quitté son large lit (sans le faire), en laissant un sol noyé sous le sable. À Lyon, le Rhône a abandonné ses galets. Très lisses, d’un ocre mat, bien différents de ceux des rives de l’Ardèche, gris et volontiers rugueux. Argile plus galets, la recette du pisé, que tant de maisons alentour dévoilent sous un crépi écaillé.

Retour au tour.

Décor à l’engobe (avant cuisson- émaillage-cuisson)

Voilà combien d’années que je n’avais pas pu tourner ?

Lorsque – après avoir fantasmé le sujet pendant des années – je me suis enfin inscrite à un cours de poterie, il y a vingt-trois ans je crois, c’était avec le souhait d’apprendre à tourner. Quelle ne fut pas ma déception, lorsque la formatrice nous a annoncé que non, pour cela, il fallait faire un stage. Une séance hebdomadaire ne suffit pas à dépasser le stade de la terre vrillée, et de la frustration. C’est presque à regret que j’ai découvert le modelage qui m’a conquise. Quelques années plus tard, j’ai pu honorer ce désir.

En Allemagne, je n’avais pas trouvé de lieu pour en faire, alors j’ai profité dès mon retour de me jeter sur la première occasion : la lettre d’information de mon ancien atelier m’annonçait que le stage de la Toussaint n’était pas complet. J’ai cliqué.

Et j’ai tourné.

Enfin, d’abord j’ai battu. Battu la terre pour la rendre homogène et chasser les bulles d’air. Non, je vous vois venir, ça se fait sans gourdin. Juste une table en bois brut, pour la malaxer en s’aidant de son propre poids, en la contenant de tous côtés pour lui donner une forme de tête de bélier ou de gros coquillage. Vous essaierez avec votre prochaine pâte à pizza… vous verrez, c’est très agréable. Ça défoule en douceur.

Coller la terre à la girelle du tour. La sentir d’abord chavirer, puis lorsque les deux mains exercent une force égale, aux bons endroits, se centrer. Accueillir sa soumission à la force centrifuge. Fermer les yeux un instant : non, les mains placées autour de la boule d’argile en rotation ne bougent pas. La première étape est réussie.

Appuyer, tirer, percer, lisser… des gestes minuscules et précis, les coudes posés, qui s’appliquent à une matière douce, résistante, élastique, rancunière, frustrante et gratifiante à la fois. Le tour, activité très physique, sanctionne immédiatement le moindre écart de concentration. Mon tunnel créatif m’a relâchée, épuisée et ravie. Mes mains et mon sourire me le réclament : quand est-ce qu’on recommence ?

Allez savoir.

L’Allemagne s’efface de notre quotidien. Des gestes dérisoires lui disent tschüß. Ce matin, j’ai jeté une bouteille de shampooing achetée chez DM. Quelques paquets de levure et un bidon de lessive me parlent encore allemand. Hier, nous avons fait changer les plaques de la voiture. Ce moment hautement symbolique (sous une pluie diluvienne) m’a doublement soulagée : je n’assumais pas le fait d’être prise pour une touriste égarée et nous avons pu cocher une autre tâche sur l’immense liste des choses à faire en changeant de pays. Mon mari – moi je n’en sais rien, je ne m’en suis pas occupée – a conclu l’étape d’hier en disant qu’ici « c’est plus rapide et plus simple de faire une carte grise ». La procédure en ligne économise le déplacement imposé à Mayence, dans un lieu dédié où il faut faire la queue. (Comme avant à la préfecture).

L’Allemagne s’efface, oui et non. Ma plante de cardamome (achetée pour son parfum de cannelle chez Pflazen Kölle) a repris de la vigueur cet été. Ma benjamine est repartie seule en TGV pour la Rhénanie, retrouver sa grande copine et son ancienne classe. Merci à mon amie qui l’a cueillie sur le quai à Francfort pour l’accompagner à Mayence. (Moi aussi bientôt, je la retrouverai à Metz. Je vous raconterai.)

Ma grande fille s’est envolée pour Bilbao retrouver son frère. Parmi les péripéties administratives au petit matin à l’aéroport Saint-Exupéry, il y avait le formulaire d’autorisation de sortie du territoire pour mineur. Appliquée, j’avais joint la copie de ma carte d’identité mais oublié de signer. (Non, ce n’était pas clair : la signature devait être apposée dans un recoin vers le milieu de la page.) Hier soir encore, j’ai oublié de noter la date sur une autorisation pour une sortie scolaire. J’en ai ras le bol de recopier tous les quatre matins le numéro de ma police d’assurance, alors stylo au poing, sans mes lorgnons, je fonce. Comme ma plus jeune à qui je serine qu’il faut bien-lire-l’é-non-cé.

Les tâches basiques me narguent.

Au feu les énoncés !

Et les questionnaires.

(Non ce ne sont pas des gerbilles ;o)

Devinez quoi ? Hier soir, nous avons eu droit à une visite virtuelle de notre cage en prévision de l’adoption de gerbilles. Ma fille, qui en accueille depuis bientôt six ans, a passé un entretien dans les règles avec au moins 156 questions. Elle a dû envoyer le lien du site où elle commande leur nourriture et dévoiler les mensurations de la roue en bois. Quand je pense que nous avions trouvé exagérées les précautions de l’association allemande avant de nous confier une chienne… Dans quels abysses chuterait le taux de natalité si les candidats à la procréation étaient soumis à de tels examens ?

La taille olympique de la cage fabriquée par ma grande fille, et les nombreux jouets faits maison devraient seuls confirmer la motivation et l’assiduité (la sienne, pas la mienne).

— Non, mais pour des gerbilles quand même… C’est exagéré…

— Oui, il y a des gens qui pourraient les « adopter » pour nourrir leur serpent.

Ah vraiment ?

Le lave-vaisselle ronronne. Mon téléphone vient de vibrer, comme tous les jours à 8 h 50, pour me rappeler d’écrire 500 mots.

Ces derniers jours, j’écris beaucoup, mais surtout pour mes traductions. J’ai attaqué le module des documents techniques. Désormais incollable sur le moteur à quatre temps, je dois quitter la mécanique pour m’atteler à l’électricité, puis à des textes juridiques.

Les nombreuses recherches sur Google me lavent le cerveau. Je rêve d’un abonnement internet sans aucun message commercial. Une version premium où l’information recherchée ne serait pas noyée dans une fosse septique (je viens de faire démolir l’ancienne de notre maison, ça m’obsède). Quand j’éteins mon ordinateur le soir j’aurais besoin d’une vidange pour évacuer tous ces messages agressifs par leur insistance, leur mouvement, leurs couleurs, leurs mots qui grouillent.

Cela me rappelle Netflix – qui contrairement à Google, reste un détour facultatif. Pendant le confinement, comme tout le monde, nous avons pris un abonnement. Chaque fois qu’un de mes colocataires suggère de feuilleter leur catalogue pour décider (collectivement) quoi regarder, je craque après quelques minutes avant de me lever, et d’annoncer en me tapant les cuisses : « Bon, ben moi je vais me coucher. » Ma benjamine m’imite régulièrement en éclatant de rire.

Netflix… ou comment chercher à tâtons un éclat de chocolat noir dans un seau de Smarties. Les seuls films qui m’intéressent, je les ai déjà vus. Les séries à la mode ne m’intéressent pas, j’ai essayé, je m’ennuie. Comme je ne veux pas priver les autres de leurs distractions, l’autre soir, j’ai accepté la suggestion de mon mari :

— Et si on finissait le spectacle de l’Australienne ?

(Nous l’avions commencé l’hiver dernier.)

Certes. Finissons.

Et c’était formidable.

La deuxième moitié encore plus que la première. Bouleversant d’authenticité. Une vraie leçon pour moi qui la recherche dans mon écriture. Magnétisée par son âme, j’ai bu ce témoignage d’une femme qui souffre de sa différence. Et qui le dit. Qui, remettant en question les codes de la comédie, a cessé de vouloir faire rire à ses dépens. Qui, dans un jeu de miroir trop vrai, prend pour cible le mâle blanc hétéro.

Moi qui, en décalage depuis toujours, peine à me faire une place dans le monde, j’avais les larmes aux yeux et envie de me lever pour applaudir. Oui, c’est cruel de faire partie d’une minorité. Merci Hannah.

Cette artiste donc (diplômée en histoire de l’art), Hannah Gadsby, évoque dans son spectacle Nanette, Marie-Thérèse Walter qui, dans l’ombre, a consacré sa vie à Picasso.

Tiens donc…

— Regarde !

J’ai attrapé sur la table basse le livre que je venais de prendre à la médiathèque : Sa vie pour Picasso, Marie-Thérèse Walter de Brigitte Benkemoun. Drôle de coïncidence. N’avez-vous pas l’impression que lorsque vous vous intéressez à un sujet vous le voyez partout ?

Je n’avais pas d’avis sur l’homme avant ces deux rencontres – juste sur l’artiste. Mon regard sur Picasso a changé.

Parfois, il suffit de quelques faits pour comprendre.

D’autres fois, hélas, cela est impossible.

Les faits bâillonnés par leur cruauté restent incompréhensibles. L’horreur d’un fait divers ardéchois a tranché dans l’humanité et atterré des familles, une ville. En plein marché hebdomadaire, à la terrasse d’un café, lieu de vie et de joie, un homme retraité a été assassiné. À l’échelle locale, c’est la tuerie du Bataclan dans toute son horreur. De la même manière, mon cerveau a mis plusieurs jours à accepter l’inconcevable.

Toucher terre dans ces conditions c’est inhumain.

Je voudrais adresser ici toutes mes pensées de soutien à ceux qui, de près ou de loin, sentiront longtemps le drame résonner.

Tailler dans l’if

Au jardin comme dans la vie, le temps nous encourage à ne garder que l’essentiel

Chéri, tu peux me confisquer le sécateur s’il te plait ?

Un jardin adulte présente l’avantage d’être structuré par de grands arbres. Les rosiers offrent leurs fleurs à trois mètres du sol. Sans lever la tête pour guetter l’écureuil dans le cèdre, on ne les voit pas. L’abri de jardin, petit chalet en bois sombre, se tapit dans un bosquet dense de lilas, laurier sauce, merisier et laurier-tin, ce laurier-tin qui a essaimé dans les moindres interstices. Une chance que je l’aime cet arbuste, aux feuilles sombres persistantes, aux ombelles blanches et aux graines d’un bleu noir, bases des bouquets d’hiver à tiges courtes.


Un jardin délaissé encourage une prise de possession martiale. Ce corps à corps me laisse au crépuscule exténuée et apaisée, transpirante, des poussières de bois dans le T-shirt et des feuilles dans les cheveux.


Sourire. Soupir. Ah ! J’ai bien bossé. Et ça se voit. Récompense immédiate.


Le lendemain, j’écarte les mains et étire les doigts en arrière pour détendre les crispations des avant-bras, filles des gestes répétitifs avec un taille-haie.
Je taille, je coupe, je défriche, je débroussaille, j’éclaircis, je dégage. Je rabats. Derrière moi des tas, des montagnes de rameaux secs et de lianes d’épines, quelques sections de troncs de rosiers, droits.


STOOOOP Estelle ! Sinon il ne restera rien. Le clac sec du sécateur est addictif. Comment s’arrêter de nettoyer son environnement végétal ? Le chaos laissé par une absence d’entretien de plusieurs mois
contrarie mon besoin de calme visuel. Chaque branche morte qui tombe ouvre un jour entre les feuilles et libère le regard. Je rêve d’un jardin naturel, mais pas complètement ensauvagé. Il n’est pas assez grand pour cela.


Ifs sombres, cube et cône détestés, je vous guette par la fenêtre de la pièce où je travaille, profitez du soleil, vos jours sont comptés. Pourtant vos baies rouges translucides, armes du crime parfait (pourquoi plante-t-on des ifs dans les squares pour enfants ?), évoquent Agatha Christie. Vous serez remplacés par des végétaux choisis, souples et clairs, qui fleurissent ou au feuillage changeant avec les saisons. Depuis le temps que je lorgne dans le jardin des autres, je vais enfin me faire plaisir. Moi qui rechigne à arracher une violette en goguette ou une pensée évadée, je n’ai aucun état d’âme à tailler dans l’if.


Bien sûr, j’ai précipité la famille un samedi à la jardinerie la plus proche. Vite, vite, je veux des fleurs. Lilas des Indes, olivier de Bohème, oranger du Mexique et anémones du Japon : le monde entier est invité dans mon jardin.


Le magasin est immense. Mais quoi ? Pas d’asters en pleine gloire ? Pas de feuillages colorés ? Pas de potées de saison par centaines pour décorer les rebords de fenêtre et les seuils des maisons comme
c’est la coutume en Allemagne. Qui eût cru en entrant à cette jardinerie que l’automne est un deuxième printemps ?


Le voilà, mon contre-choc culturel. Il m’a surprise. Je l’attendais du côté de la ponctualité.


Pressée par mon appétit jardinier, l’urgence de défrichage répond également à un besoin de contrer l’accoutumance. S’habituer à son nouvel environnement risque d’endormir notre esprit critique. Ce qui nous a choqués en arrivant – les meubles de cuisine jaunes, les yuccas, la gargouille à l’extrémité de la cheneau, la colonne gréco-romaine en pur plastique d’époque pour récupérer l’eau de pluie, mais branchée à rien (et lieu d’accueil pour larves de moustiques-tigres)… – deviendra familier et on aura du mal à s’en séparer.


Vite, à la déchetterie. Quoi, on y retourne ? Mais oui. Même si ces tas de matériaux derrière l’abri de jardin, on ne les voit pas ? Oui surtout si on ne les voit pas. Leur faculté dérangeante est presque
démultipliée par leur invisibilité, car la paresse de les déplacer plaide pour eux.
Je me suis lacéré les mains – malgré les gants – en rabattant un rosier grimpant devenu trop vieux, un écheveau de branches mortes, couvertes d’épines qui se défendent. Je me venge, en les forçant dans la gueule insatiable du broyeur, baptisé Père Castor par ma fille.


Sur mon clavier, je vois des mains piquées de rouge, griffées, des phalanges enflées, la pulpe des doigts à vif – l’intérieur des gants est abrasif. Comment jouer au piano ? Ou attraper les châtaignes brûlantes au sortir du four… aïe, aïe, aïe…


C’est décidé, je vais détruire les plantes à épines qui restent : cognassier du Japon aux épines longues comme des doigts et pyracantha acéré. J’arracherai le yucca – que j’ai en horreur – et dont les troncs glabres compensent la vulnérabilité par une touffe de feuilles vernissées pointues. Je refuse de me faire attaquer par mes propres végétaux.


Dehors, comme dedans, nos goûts diffèrent grandement de ceux des précédents propriétaires. Nous avons l’impression d’être dans un gite, en vacances.


Autre lieu.


Un retour. Cinq ans après ma dernière venue. Un couloir rose, vitré sur la droite où je suis passée chaque mois pendant presque un an, en dandinant un ventre de plus en plus gros. C’était il y a une vie. C’était hier.
Je reconnais les panneaux : salle de préparation à la naissance, consultation d’anesthésie, sages-femmes… Mes yeux les lisent machinalement. Mes lèvres sourient. Te souviens-tu Estelle cette aventure tendue vers un cri ? Joie et douleurs, peurs, doutes et retrouvailles dans ces gestes avec les femmes de ta famille qui l’ont vécu avant toi.
J’attends sur une chaise en face de la porte vert pomme du cabinet du gynécologue. Je suis heureuse de le revoir, et j’appréhende son départ à la retraite à la fin de l’année. Les intonations de sa voix grave traversent la porte. Elle s’ouvre. La patiente précédente le salue. Il se tourne vers moi :


— Nous avons rendez-vous ? Vous n’avez pas changé !
Je ne demande qu’à le croire. Merci le masque.
— Vous non plus.
Mais si c’est vrai. Peut-être un peu plus de cheveux gris.
Il consulte sa fiche.
— Votre dernière consultation c’était en 2017. Cinq ans sans se voir ?
— Oui, entre temps j’ai vécu en Allemagne.
Évocation par petites touches de notre aventure expatriée. Et comme, a posteriori, cette anecdote est trop savoureuse, je ne résiste pas à la lui raconter :
— J’ai rencontré un gynéco qui m’a dit : « Ça, on vous l’a fait en France, je ne le contrôle pas. Mercedes ne fait pas le service après-vente de Peugeot. »

— …
Il hausse les sourcils, incrédule.


— Bien sûr, je n’y suis jamais retournée.


Récits de voyage, nouvelles des enfants. Photo des enfants. Il a suivi mes deux dernières grossesses et présidé à la naissance de mon deuxième enfant.
Et puis soudain :
— Et côté contraception ? À cinquante ans, je vais vous dire, le risque de tomber enceinte est…
Il lève sa main droite en joignant le pouce et l’index dans un cercle.
Zéro.
— Êtes-vous ménopausée ?
Hein quoi déjà ? Moi qui les minutes précédentes étais plongée dans un passé vivant de jeune maman.
Serait-ce fini tout ça ?
Déjà ?
Un deuil violent se plante dans ma poitrine et s’y construit un nid pour plusieurs jours.
Au moment où mes filles vont avoir leurs ragnagnas (comme on disait quand on avait treize ans) les miennes vont s’en aller. On apprend à devenir femme avec l’apparition des règles. Le reste-t-on lorsque les cycles cessent ?


Petite cerise sur la biscotte, il a ajouté :

— Vous avez reçu l’ordonnance de la sécu pour la mammographie de prévention à 50 ans ?

— Non pas encore, je viens juste de rentrer.


Il y a quelques mois, lors d’un contrôle de routine, la généraliste allemande m’avait annoncé l’air de rien : — À 55 ans, il faut prévoir une coloscopie. Vous voulez la programmer ?
Ah oui ?
MAIS J’AI 49 ANS BON SANG !


Une claque par-ci, une claque par là.


Ne pas oublier que vieillir est un privilège.


Hier lors d’un passage à la médiathèque, pour consulter des magazines de décoration, j’ai été tentée par la une du magazine Elle, moins par l’accroche Laissez-nous vieillir que par le portrait d’Andy MacDowell. Tiens, voilà longtemps qu’on ne l’a pas vue. Je me souviens de l’avoir découverte dans Sexe, Mensonges et Vidéo en 1989. Et retrouvée avec plaisir dans mon film fétiche 4 mariages et un enterrement. L’article regroupe les témoignages de personnalités qui assument leur âge (ou en tous cas l’affirment) – comme si on avait le choix).

Place Gailleton


Dans les retours symboliquement importants, retenons le rendez-vous chez ma coiffeuse. Son expression de surprise ravie en me voyant valait la traversée de Lyon en bus, métro puis encore bus. Nous avons repris nos conversations là où nous les avions laissées.


Mes lecteurs du début s’en souviennent peut-être : c’est à la suite de ma confrontation aux coupes allemandes que j’ai écrit et publié mon premier article sur Mainzalors.com (Au cheveu près). Ma rencontre avec le milieu médical allemand, en premier lieu ce gynécologue odieux, a inspiré un autre article, jamais publié par peur de représailles (si les médecins apprennent ce que je pense de leurs consultations de 10 minutes, de l’accueil par des infirmières-dragons, comment vont-ils prendre soin de moi et
des miens ? Vais-je me faire virer ?)


Revenons à mes préoccupations du moment.


Ma formation de traductrice dont vous serez ravis d’apprendre (mais si) que j’ai réalisé plus de la moitié.

Le livre dont la rédaction est suffisamment avancée, pour que je puisse désormais m’atteler à sa correction. Mon nouveau bébé imprimé pèse 2,4 kilos. Je dois sabrer et désherber. La touche Suppr ne me griffe pas les doigts, mais là aussi, la suppression de passages bancals libère la respiration.
Je fais des essais de couverture, de titres et m’apprête à rédiger ce que les Anglais appellent le blurb, la quatrième de couverture.


Étape vertigineuse.

Vais-je sauter de la falaise sans parachute les yeux ouverts ?

J’oscille. Tu te rends compte, Estelle, ce que tu as réussi à faire ? Tu as écrit un livre de 400 pages en moins de deux ans. Non, mais n’importe quoi, tu te prends pour qui ? Ce n’est pas parce que tu as
tapé des lettres sur un clavier, produit des phrases et des paragraphes, mis des numéros à des chapitres et ordonné l’ensemble bien proprement avec des parties que tu as composé un livre. Mais c’est extraordinaire, tais-toi !


Samedi, sur le canapé du salon, avec ma benjamine malade et Gaïa qui rongeait un tronc de rosier dans un jaillissement d’éclats de bois, j’ai regardé pour la 273e fois Rapunzel (Raiponce) de Disney. Quand elle s’évade de sa tour, elle hésite entre exaltation et culpabilité. Je tricotais en même temps une manche de pull tout en rayures (oui, je sais, on ne m’y reprendra pas de si tôt). Et lorsque le lendemain, en attendant que mes colocataires s’éveillent, j’ai attrapé dans le sac de tissu vert, mes aiguilles à double
pointe en bois, je repensais à cette scène de la veille, qui me rappelle tant mes contradictions.


Avez-vous remarqué que lorsqu’on associe une activité à une musique, un film, un lieu, une personne, les mêmes gestes évoqueront l’environnement de la fois précédente ? Je fais toujours attention à ces
mariages fortuits, pour garder, intouchés et neutres, des musiques ou des films.


Cet après-midi, si j’ai le courage de manier la bêche, je commencerai mes plantations. A la foire annuelle du lycée horticole, de petits élèves, au T-shirt vert grenouille avec logo, sur leurs habits mouillés, m’ont
suivie sous la pluie battante. Dans les serres, entre les rangées de la pépinière dehors, ils portaient une, deux, puis trois cagettes pour m’aider à tout porter. Ils m’avaient identifiée comme une cliente enthousiaste (tout le monde n’a pas un jardin entier à créer). Je me suis prise pour Marie-Antoinette,
avec mes jeunes pages qui saisissaient, dociles, les plants que je leur désignais.


Après avoir beaucoup coupé, je vais planter.
Après avoir terminé mon livre, j’en commencerai un autre.

Je vous laisse, j’ai rendez-vous chez l’opticien pour choisir mes nouvelles lunettes de presbyte.

Coulisses

Tornade

Organiser un déménagement en France en quelques semaines juste avant la rentrée

Fresque La bibliothèque de la cité, Lyon

La tornade de cet été nous a enfin déposés au sud de Lyon, dans un quartier calme, au milieu des arbres. Nous vivons dans notre maison depuis une dizaine de jours, entre des remparts de cartons pleins.

Les bourrasques de l’installation et de la clôture des engagements à Mainz soufflent encore. Je m’accroche à mon sécateur pour ne pas m’envoler. Pourtant, j’ai décidé de prendre quelques heures pour vous écrire. C’est difficile, la tempête a chamboulé mon intérieur. Ça fuse dans tous les sens, projets de bureau et d’atelier, de salle de bains ou de chambres, idées de plantations de massifs fleuris ou d’arbres pour la mi-ombre, rendez-vous pour les enfants, paperasses… Vais-je trouver l’œil de mon cyclone pour, un instant, donner de la lisibilité à ces émotions ?

Par quoi commencer ?

Par la joie de me sentir enfin chez moi.

Le soulagement d’avoir rendu les armes et ne plus me sentir attaquée dès que je mets un pied dehors. De ne plus devoir me battre avec les mots pour me faire comprendre avec nuances. D’avoir envie d’embrasser le secrétaire du collège quand je lui remets, confuse, un dossier incomplet (un dossier sur lequel est écrit en lettres capitales TOUT DOSSIER INCOMPLET NE SERA PAS ÉTUDIÉ) et qu’il répond à mes excuses par : « Oh, mais c’est pas grave ça. On sait ce que c’est avec les familles qui arrivent de l’étranger. Il y a tant de choses à faire ! »

Renouer avec la souplesse et l’ouverture.

L’apaisement de ne pas devoir tricher avec moi-même pour me convaincre que oui l’Allemagne c’est une expérience extraordinaire. Richesse, ouverture, rencontres, épanouissement personnel. Blablas convenus. Oui, tout est vrai. Mais aussi les coups de klaxon, l’isolement, l’incompréhension. Les moments de blues ou de colère : Allemagne je te quitte, tu ne me mérites pas. Et toc. (Oublier que j’ai quitté la France, avec bonheur, dans un mouvement d’humeur : France, je te quitte, tu ne me mérites pas).

Tout est allé si vite cet été, parfois j’ai envie de me pincer pour y croire : mais si regarde Estelle, tu es libre.

Libre.

Curieux, non, d’écrire cela ? En Allemagne je n’étais pas libre ? En fait, non. Seulement ici (enfin là-bas, assise au même bureau), les mains sur le clavier face à mes mots, français, et dans le silence.

Après quatre ans de mal-être insidieux dans une culture qui ne me convient pas, force est de reconnaitre que, sans ce passage difficile, je ne me serais peut-être jamais mise à écrire, faute de me sentir légitime. Alors aspérités teutonnes, permettez-moi de vous rendre hommage ici. Voilà, c’est fait. Laissez-moi maintenant. Laissez-moi vous oublier pour ne garder que les amitiés.

À Lyon, comme à l’arrivée à Mainz, je me sens en plein décalage horaire, engluée dans une canicule infinie.

Grâce à ce déménagement, ce retour qui n’en est pas un, dans un quartier excentré, vert et apaisé, faire table rase. Attraper des deux mains, l’opportunité de repartir à zéro, avec la libération de moi-même, un peu, arrachée à ces quatre ans à l’étranger.

Nouveau départ à Lyon. Osciller entre décalage et impression de ne jamais être partis.

Retrouver avec bonheur, dans le désordre : le hammam de l’Opéra, les ravioles et les quenelles au brochet, les rigottes de Condrieu, le chasselas et le muscat, la Freebox livrée en trois jours, la vente en vrac (inconnue en Allemagne, contrairement aux idées reçues – les miennes), le plat du jour, la vue sur le Mont-Blanc parfois depuis la confluence, l’échange simple avec les voisins, non motivé par un Rappel à l’Ordre. Les cahiers à carreaux Sieyès. L’odeur des protège-cahiers.

La basilique de Fourvière (reflet)

Ce que je découvre, qui a changé en quatre ans : les bacs à compost (merci la mairie écolo), les nouveaux restaus, les rodéos urbains, des crissements et vrombissements qui représentent tout ce que je déteste (le bruit, l’agressivité, les moteurs, le bruit encore, l’irrespect de l’autre) qui me glacent et me tétanisent (non, attendons pour sortir). Le parcours du combattant pour trouver un docteur – aucun ne prend de nouveaux patients. (Mais que font-ils au ministère de la Santé ? Les populations évoluent, ce n’est pas une surprise… Ils jouent aux dés là-haut avec le numerus clausus ?) La billettique branchée dans les transports en commun : achat sur portable, avec carte bleue… Ça me rappelle la découverte à Londres, il y a quoi, quinze ans, de pouvoir régler son ticket à bord du bus avec sa carte bleue. Waouh, c’est moderne !

Le site d’Auchan me salue (avant de bugger) : ça fait plaisir de vous revoir Estelle ! Oui, plaisir partagé, croyez-moi. La livraison à domicile… un rêve inaccessible pendant quatre ans.

Cette impression de débarquer de notre campagne germaine s’accentue encore lorsque ma nièce lyonnaise, qui nous a accompagnées pour les courses de rentrée à Monoprix, propose à ma mine, dépitée de devoir transporter des kilos à bout de bras dans le métro : « Tu peux te faire livrer tes sacs en moins de trois heures, tu sais ? »

Hein ? Viens là que je t’embrasse.

Retour vers le futur.

Le bonheur.

Place des Jacobins

Prendre un rendez-vous en ligne pour le docteur et le coiffeur ? Ah, la simplicité… (Doctolib, est pourtant une plateforme franco-allemande, que nous n’avons jamais pu utiliser à Mainz).

Pour annuler les rendez-vous médicaux allemands, j’ai dû passer maints coups de fil. À l’orthodontiste, j’ai envoyé un mail. Il voulait a posteriori une attestation de couverture sociale ; on m’a conseillé… le fax. (Ah la terrible paranoïa quant aux données personnelles ! probablement fondée, mais qui complique bien la vie). Pour annuler un contrôle chez un radiologue, faute de réponse à mes cinquante tentatives téléphoniques, et en l’absence d’adresse mail sur leur site web, j’ai envoyé un pigeon voyageur pardon, un courrier. Par la poste.

Mais au moins, au moins, à Mainz, j’ai toujours obtenu un rendez-vous dans des délais brefs. Personne ne m’a raccroché au nez en me disant : non pas de nouveau patient. Je refuse de croire que les consultations de dix minutes soient la solution.

Parfois, c’est un futur de bric et de broc que nous retrouvons. Trois applications différentes imbriquées pour communiquer avec le collège / lycée. Aucune que je comprends. Aucune que mes colocs comprennent. « Il faut scanner ce QR code. Oui, mais il faut un code, tu l’as le code ? C’est pour l’ordi ou l’application ? »

Keine Idee.

Pour faire simple, nos filles ont choisi, à l’école internationale, l’une la section anglaise, et l’autre la section allemande. Une chance pour mon étude comparative des approches culturelles.

Échantillons de réponses à mes demandes d’aide pour créer un compte sur les plateformes respectives :

– Ça ne marche pas ? Attendez, je vous renvoie le mot de passe.

– Ça ne marche pas ? D’autres y sont arrivés. Réessayez.

Devinez qui a répondu quoi.

Ce que je retrouve hélas à Lyon, très grande ville : le bruit, la saleté, la foule, l’agressivité de certains échanges, les bus bondés.

Le Rhône

Pour surnager dans les rafales, je confie mon imagination à des livres qui content une échappée solitaire au rythme de la marche au long cours. Mon livre fétiche, doudou pour passer le cap du changement violent : A walk in the woods de Bill Bryson. Évasion, humour, découverte. Je l’ai lu plusieurs fois… J’ai dévoré avec appétit Le chemin des estives de Charles Wright, écrivain qui a élu domicile en Ardèche, après avoir marché pendant un mois, sans un sou, à travers le Massif central. Je l’ai lu avec un crayon à papier, pour souligner plusieurs passages, comme à chaque rencontre avec un auteur qui écrit si clairement ce que je pense flou.

C’est sûr. Ma prochaine maison sera au fond des bois. Loin du harcèlement de la publicité, de l’injonction de modernité et de jeunisme, du racolage des réseaux sociaux.

D’ailleurs j’ai prévenu mon mari :

— Tu sais les meubles qui ne rentrent pas ici [ceux qu’on avait achetés pour l’Allemagne puisque rappelez-vous, les placards n’existent pas], je sais ce qu’on va en faire…

— Tu veux les vendre ?

— Non, on va les garder pour notre petite maison perdue dans la forêt qui ne coûtera presque rien. Un refuge. Un ermitage.

Il sourit. Il a l’habitude de mes plans sur la comète champêtre.

J’attrape un sécateur pour sculpter les rosiers, et confier à chaque branche qui tombe, une miette de ce stress qui m’envahit à chaque changement majeur. Je glousse, parce que pendant le jardinage, mon esprit réfléchit – entre autres choses – à la rénovation à venir. Oui, il faudra des placards partout, même un placard à balais. Sinon, où ranger ma sorcière ?

Coup de fleur, pardon, un coup de cœur, pour un rosier. Astronomia. Résistant aux maladies. Parfait. Je note dans ma longue liste de végétaux amis. Mes petits carnets se multiplient. Un pour le jardin, un pour les travaux, un pour une autre longue liste, celle des tâches à réaliser pour les filles, pour la maison. Interminable liste. Qui met des bâtons dans nos rouages. Quand on croit toucher au bout d’une tâche, et qu’on s’apprête à cocher la ligne, le site web bugge. Nooooooooon. Il doit y avoir une erreur. Retour à zéro.

Personne ne coche quoi que ce soit.

Sculptures de partout. Mes hobbies sont encombrants. Comment s’en séparer ? Chacune palpite des émotions du temps de leur création. J’ai été triste de devoir laisser à la VHS (MJC) de Mainz, mes derniers modelages. Lorsque nous sommes passés, trempés par le seul orage de l’été, la dame n’avait pas la clef de l’armoire de l’atelier. Je confierai à une amie le soin d’aller chercher trois poivrons, un bouquet de noisettes géantes d’un bleu douteux (surprise des émaillages), et une grenouille tropicale sur une feuille.

Retour sur les jours précédant le départ.

Il paraît que trois déménagements équivalent à un incendie. Quel bonheur en partant de faire du tri dans les placards, dans sa boite mail, dans ses contacts, dans sa maison, sa tête, son cœur !

J’ai désherbé.

La double vie d’Estelle suite et fin.

Le plus dur, le geste symbolique qui m’a tiré des larmes, a été d’arracher mes capucines en pleine floraison, pour pouvoir entasser les pots vidés. Les graines que j’avais semées au petit bonheur entre spirée, violettes, et jasmin d’hiver, après avoir eu tant de mal à investir mon nouvel espace extérieur. Les jeunes plants dont j’avais guetté les feuilles rondes jumelles, le premier bouton, les gouttes de pluie dans le feuillage lisse. Pour nos derniers jours, un bouquet orange a éclairé la table d’un parfum de poivre.

Deux familles nous ont fait la surprise – séparément – de passer nous apporter des cadeaux de départ et pleurer un peu dans mes bras.

Au mail collectif d’au revoir, j’ai reçu une poignée de réponses. Déception. Quoi ? Avons-nous laissé si peu de traces dans les vies locales ? Notre départ surprise a-t-il désorienté nos connaissances, que, pressés par le compte à rebours, nous n’avons pu prévenir individuellement ?

J’ai composé une pile de livres, les élus qui m’accompagneront cette année pendant les travaux. Les autres resteront emballés jusqu’à ce que des étagères soient prêtes à les accueillir. Comment vivre sans ma forêt de bouquins, ma pharmacie de l’âme ?

Il est temps d’aller explorer les cartons. Je me suis rendu compte récemment que depuis une semaine, je faisais la lessive avec du liquide vaisselle (je vous vois venir : les sachets-recharges, sont quasiment identiques).

Cyclamens sauvages

J’ai investi le jardin avec l’urgence d’une assoiffée. Parce que j’ai abandonné un peu partout, selon mon habitude désordonnée, des piles de branches coupées et les tiges d’épines de rosiers de quatre mètres de haut, je feuillette internet pour trouver un broyeur.

— Ce serait bien, regarde, on pourrait enrichir notre compost.

Et je me demande, si je broie mes cahiers des notes, pourrais-je les recycler pour un nouveau livre ?

Obsédée par Google, dans cette période de recherches permanentes.

— Mais où est le compteur d’eau ?

— Demande à Google.

Tu crois que Google va me dire en fin de moi, pardon, de mois, tous mes trajets : vous avez passé, 27 % de votre temps dans le garage, dont la moitié sans rien y faire, juste pour vous demander ce que vous faites là ?

Je veux oublier la période tampon, tampon qui broie et écrase, dans un appart-hôtel avec une chienne heureusement sage (déprimée ?) et une gerbille clandestine. Maxwell qualité filtre ce n’est pas la peine d’en rajouter (entêtante hein, la musique ?). Non, ni de trop en boire non plus. L’appart-hôtel, tu vois c’est comme Éloïse, mais en version prolo. (Si vous ne connaissez pas ce classique de la littérature enfantine américaine, foncez.)

Boulimie de culture et d’art. Dévaliser la librairie Passages. Attraper tous les programmes de théâtre et de café-théâtre. Le Radiant à Caluire, l’Espace Gerson, les Célestins. Aller deux fois en trois jours au cinéma (Tout le monde aime Jeanne, moi aussi), dont une fois, seule, à 11 h dans la toute petite salle souterraine de ce qui s’appelle encore pour moi le CNP Terreaux, où le film est projeté sur le mur sous le plafond vouté. Bonheur muet.

À chaque rencontre – voisin, architecte, professeur de piano – je sors mon joker. Le mot-clef qui me définit. Oui, la voiture a toujours une plaque allemande (son immatriculation est bien sur la liste), mais j’ai vécu trente ans à Lyon et surtout, je suis ARDÉCHOISE. Ne confondons pas. Squelette en châtaigner massif, eau fraîche des torrents dans les veines, ciel de l’orage sur le Tanargue dans le regard.

On m’a répondu. « Tiens, moi aussi je suis ardéchoise. » Ou « Mon gendre, il est de Tournon ». Ou encore « Tiens, moi j’ai travaillé deux ans en Ardèche. Où ça en Ardèche ? »

Un mot de passe magique, je vous dis. Un mantra qui rallie la diaspora à la crème de marrons.

Lorsque je conterai ces anecdotes à mon père au téléphone, il me répondra, espiègle : « L’Ardèche finalement c’est le centre du monde. »

Voilà, ma ville a changé. Les amies des filles ont grandi. Dans le miroir, et moi, comment ai-je changé ? À part les kilos, les rides, les cheveux blancs… Mon regard a changé. C’est sûr. Je rêvais d’aller un jour vivre à l’étranger. Je l’ai fait.

Ça, je peux cocher.

En attendant mon premier cours de piano à l’école de musique, dans le couloir d’une antique maison des champs, j’ai bavardé avec une dame.

— Ah vous arrivez d’Allemagne ! Où ça ?

— Mayence.

— Mayence ? Ça alors. Mon mari est allemand, de Mayence.

Le monde aurait-il un autre centre ?

Extrait de la fresque

À ceux d’entre vous, les amis, qui m’ont demandé si j’allais poursuivre ce blog, après mon retour au pays : OUI. Parce que mes mots coulent depuis un interstice, entre la société et moi. Et cette impression de décalage, ce regard extérieur, c’est un attribut de naissance. L’écriture en est un exutoire positif.

Donc OUI, même si pour cause de tornade, j’espace mes publications, je vais continuer d’écrire.
Merci d’être là.

À bientôt,

Même endroit, même heure.

Trop longtemps en Allemagne ?

Chocs culturels à double-sens, histoires de trains transfrontaliers et plante toxique

Bonjour les amis, me revoilà.

Je vous ai laissés sur un article difficile. Peut-être son écho douloureux m’a-t-il muselée plusieurs semaines ? Ou bien mon nouveau statut d’étudiante concentre-t-il mon attention et mon énergie sur de l’apprentissage ? J’aurais aimé vous écrire plus tôt sans que cela soit possible.

J’étudie d’arrache-pied pour voler à la formation une période de congés. Le calendrier d’études, pourtant en ligne et à la demande, ne prévoit pas d’interruption pour des vacances. Si je veux une pause, je dois prendre de l’avance sur moi-même ou rattraper mon retard ensuite. Alors je cravache. Dans mes rares pauses, je rouvre avec un délice mâtiné de découragement mon projet d’écriture de longue haleine. Quoi, encore toutes ces heures, tous ces jours, ces mois de labeur ? Déjà toute cette création accomplie ?

Je me mets occasionnellement des bâtons dans les roues. J’ai passé une semaine sur l’étude d’un document de trente pages, le texte numéro un, avant de comprendre qu’il fallait se contenter du texte numéro un d’un autre module, de quatre pages. Aléas des cours en ligne… Comme m’a fait remarquer mon fiston, dans une salle de classe en présentiel, on a tout loisir de poser les questions idiotes ou (pas si) évidentes pour clarifier l’objet de l’étude… Seule face à son écran, on ne peut que se faire confiance et corriger ses propres travers : ne pas vouloir aller trop vite, bien lire l’énoncé, jusqu’au bout avant de foncer tête baissée dans le chiffon rouge des devoirs. Mes enfants le savent, je n’ai de cesse de le leur rabâcher.

Ledit énoncé n’était pas très clair. À la suite de ma méprise, l’organisme de formation va remédier au malentendu. Une p’tite compensation, du style une semaine de délai supplémentaire ? Non ? Mince alors.

Lundi.

Vous aimez le lundi, vous ?

Ce que j’aime le moins dans le lundi matin, c’est le dimanche soir. Je ne sais pas que faire de moi. Entre repassage, piano, coaching peu convaincu pour préparer les troupes à la nouvelle semaine et agacement de fin de week-end sans assez de grand air.

D’ailleurs le dimanche en entier me met mal à l’aise, comme le mois d’août et les jours fériés où la vie s’arrête, figée, royaume hypnotisé de la Belle au bois dormant. Confisquée la roue de hamster du quotidien, charge à chacun de se retrouver face à soi-même et de tisser du sens, comme il peut.

Lundi donc. Plus que, encore, deux semaines avant les vacances scolaires. Cette année, la Rhénanie clôt l’alternance des départs en congé. Les six semaines estivales de pause changent chaque année de date, avec une rotation entre les Länder. Lors de notre arrivée en 2018, la rentrée avait eu lieu le lundi 6 août. Je préfère de loin commencer tard.

Entre mes devoirs non surveillés, j’ai eu, à deux reprises, la chance de m’évader pour retrouver des amies de l’autre côté de la frontière, mon petit calepin dans le sac. Les voyages en train transfrontaliers sont propices à la mise en exergue des différences culturelles et des zones de frottement, même au sein de l’Union européenne.

Mannheim

Lors d’un trajet entre Offenbach et Strasbourg, j’ai été témoin de la problématique de la continuité tarifaire.

En compensation de l’inflation, les autorités allemandes ont décidé d’octroyer à la population, pour les mois de juin, juillet et août, l’accès à tous les transports urbains et régionaux pour le modique prix de neuf euros. Bien entendu, tout le monde s’est jeté dessus. Ma plus jeune fille en a profité pour remiser son vélo et aller au collège en tram avec les copines. C’est plus drôle sans doute. Le tarif promotionnel ne s’étend pas au-delà du Rhin. La contrôleuse a entrepris à Kehl sa mission à l’ambition héroïque : contrôler un TER bondé en une poignée de minutes.

Dans un train allemand, le contrôleur passe la tête dans la voiture, demande qui est monté au dernier arrêt, les voyageurs concernés se dénoncent spontanément. Hop hop. C’est plié. Dans un train français, même les gens en règle n’ont pas envie de se faire contrôler.

Bien entendu, dans le TER transfrontalier, la dame est tombée presque instantanément sur l’os du billet à neuf euros que l’on peut croire, de plus ou moins bonne foi, valable jusqu’au terminus… Strasbourg. Ce n’est pas le cas. Pauvre dame. Pauvre voyageur sur qui c’est tombé.

Au départ de Strasbourg, j’ai emprunté un TGV pour Francfort qui venait de Paris. Annonce : « attention, en Allemagne le masque est obligatoire. À la frontière, vous devez l’enfiler sinon vous serez obligés de descendre du train ». Nouvelle annonce au moment du passage de la frontière, avant le défilé des policiers lourdement armés. Une dame allemande, qui donc voyage depuis deux heures trente avec les mêmes voyageurs, enfile son masque FFP2. Les Français se rhabillent aussi.

Sacrée frontière.

Mercredi dernier je suis rentrée de France un jour de grève… Par chance, mes TGV circulaient. Le premier était presque vide puisque plusieurs arrêts avaient été supprimés. Dans l’ICE allemand transfrontalier, les deux premiers arrêts à Saarbrücken et à Karlsruhe (en Allemagne donc) ont été supprimés « pour cause de grève à la SNCF ». Il doit y avoir une raison raisonnable.

Suis-je restée trop longtemps en Allemagne ? J’enchaîne les contre-chocs culturels : à Strasbourg la portion de lasagnes du restaurant me semble minuscule, en forêt, je conseille à mon amie de, non, ne pas jeter les pelures de melon dans un buisson. Mais surtout, moi qui adore et recherche les rencontres multiculturelles, je les fuis.

En échappée jolie pour une poignée de jours dans une chambre d’hôtes en France avec une amie, nous nous sommes retrouvées coincées pour le diner entre un couple d’Allemands et un de Belges flamands. De part et d’autre au garde-à-vous et peu causants. J’ai dû dire où je vivais, et me lancer dans l’interprétariat touristique.

Le lendemain, pour nous sentir plus à l’aise, nous avons décidé de manger ailleurs. Sauf que dans une (toute petite) ville, tout est fermé le lundi soir. Nous avons mangé notre pizza dans le carton et sur un banc, à quelques mètres de nos Allemands qui ont dû essuyer leurs doigts gras dans la pelouse. La gastronomie française, chers messieurs dames, non, ce n’est pas tous les jours.

En montagne, les toutes petites routes sont vides. Au restaurant du col à plus de 1000 mètres d’altitude, seules deux tables sont occupées sur la terrasse. Des motards allemands. L’un d’eux cherche sa Handtuch. Bien sûr j’aide la serveuse à le comprendre et à se demander où donc est passée sa serviette de toilette mise à sécher sur le banc. Elle a trouvé l’objet égaré : c’était un torchon à carreaux. Et non lieber Herr, cet objet ne s’appelle ni Handtuch, ni towel, sinon on ne sait plus ce qu’on cherche et c’est le bazar.

Pendant une pause thé à l’ombre, j’ai envoyé quelques textos avec photos, cartes postales modernes, avec des amies allemandes.

–  Bonjour de France où je croise partout des Allemands hi, hi.

– Moi je préfère partir en vacances là où il n’y en a pas.

-Ah bon, et c’est où ça ?

-Touché, elle me répond, (en français dans le texte).

(Ensuite, nous avons surtout croisé des cyclistes du coin).

Heureusement le lendemain, le couple restant s’était déridé. On n’en était pas, comme les quatre enfants de la maison, à courir partout en petite culotte et pieds nus, mais ce n’était qu’une question de jours d’apprivoisement réciproque. Eux étaient ravis d’avoir observé de près un vautour. Moi, d’avoir croisé pour la première fois des plants de belladone.

Belladone

Grâce à une science acquise dans un livre sur les plantes toxiques (sur l’étagère de l’entrée de ma maison d’enfance) et sur les tubes d’homéopathie maternels (Belladonna 9CH ou autres CH), je peux vous raconter l’anecdote sur le nom de la plante. Bella donna vient de l’italien : belle dame, car les élégantes italiennes de la Renaissance utilisaient (sur les yeux) une infusion de ses feuilles pour dilater leurs pupilles. Cette technique a ensuite été utilisée par les ophtalmologistes. – À ne pas essayer chez soi.

Sur cette note botanique multiculturelle, et puisque beaucoup d’entre vous doivent déjà être en vacances ou presque, je vous souhaite des trajets agréables, et des vacances reposantes.

Ça m’a fait du bien de vous retrouver. Je vais fêter cela avec une tasse de thé et une part de clafoutis. À la vôtre !

Traumatisme choisi

Week end caniculaire en Alsace avec la visite d’un lieu de mémoire.

Camp de Natzweiler-Struthof

Attention, cet article comporte des scènes déconseillées au public jeune ou sensible (même quand on l’a écrit).

Les longs week-ends s’enchainent en Rheinland-Plafz en mai : après l’Ascension et Pentecôte, le jeudi soixante jours après Pâques, est célébrée la fête catholique de Fronleichnam. Je ne la connaissais pas jusqu’alors, c’était une bonne surprise cette Fête-Dieu ou Saint sacrement du corps et du sang du Christ. Tous les Länder ne fêtent pas cette date. Amis français ne soyez pas jaloux, ici point de jour chômé le 15 août, le 11 novembre ou le 8 mai.

Comme cette année les vacances scolaires tombent fin juillet (à l’aide !), nous avons décidé de profiter de ce pont de quatre jours pour nous évader en Alsace. Pas trop loin pour ne pas s’épuiser, de l’autre côté de la frontière pour se dépayser (et aussi trouver un hébergement, car comme à notre habitude, nous nous en sommes occupés quand l’envie nous en a pris… donc à l’avant-dernière minute).

Après avoir posé Gaïa en colo, nous avons mis le cap sur une charmante chambre d’hôtes du Kochersberg, une microrégion à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Strasbourg. En route, on savoure des voix françaises à la radio et une interview de Joann Sfar sur France Inter. Le bulletin météo alerte contre l’arrivée d’une canicule carabinée.

Librairie Quai des brumes

Champs de maïs, de blé et d’orge, vergers, houblonnières avec leurs fils parallèles érigés vers le ciel où grimpent les lianes vertes, petits villages à colombages. Une halte express à Strasbourg nous permet de stocker des livres. Merci à ma famille d’avoir patienté sans trop hausser les yeux pendant que je papotais avec la libraire, de livres et d’auteurs et de conseils jeunesse.

Côté activité nous n’avions rien prévu : l’objectif était de nous reposer et la chaleur extrême condamne à l’inactivité. Notre mois de juin est intense. Les écoles se rattrapent-elles des deux années sans rencontres de fin d’année ? Voyages scolaires, tournois sportifs, fêtes… Ça n’arrête pas.

Au petit déjeuner, dans la cour intérieure couverte d’une charpente de bois d’un relais de poste du XVIIIe siècle où est installée la chambre d’hôtes, le jeune homme de la maison vient nous proposer des idées de balades. Il les désigne sur une carte de l’Alsace : là un fort à visiter, là un joli village, là un camp de concentration.

La Cour de Lise

Pfff, non rien de rien. On va juste se baigner dans la piscine, buller à l’ombre et faire une escale chez le producteur de rillettes de canard.

Mais les propositions font leur chemin. Un fort ? Non on n’en a déjà vu un en Lorraine début juin (enfin moi j’ai vu l’extérieur, car je gardais la chienne et les souterrains m’angoissent ; je n’aurais pas fait un bon soldat).

Ma grande propose :

– Allons voir le camp de concentration. Je l’ai étudié en classe. Ça m’intéresse.

Sa sœur refuse tout net.

– Non, je ne veux pas avoir peur ensuite.

De mon côté ça m’intéresse, mais l’heure de route en pleine étuve me décourage.

Et pourtant… C’est là que nous allons le samedi 18 juin.

C’est cette visite que je vais vous raconter ici.

Le trajet suit une route de campagne dans un paysage vallonné, où nous guettons les cigognes dans les champs ou en vol et les flancs de colline piquetés d’arbres et de meules de foin rondes. Dans le village qui s’annonce comme la capitale de la cerise d’Alsace, bien sûr, nous en achetons un kilo sur le trottoir à une dame sous son parasol. Devant nous la transaction s’est effectuée en alsacien.

La verte vallée de la Bruche, nous conduit vers le relief des Vosges en direction du Champ du feu, une petite station de ski. Au niveau de la ville de Rothau, la route bifurque à gauche et s’élève en lacets dans une forêt sympathique (ben oui, y’a des châtaigniers). Vers 800 mètres d’altitude, la température a baissé de trois degrés. Nous longeons par le haut un bâtiment noir et un monument de pierre très haut, en forme de flamme stylisée et dépassons le site du camp de concentration de Natzweiler-Struthof pour dénicher un coin à pique-nique. Pour une visite éprouvante, mieux vaut ne pas être précipité par la faim.

La voiture garée sur un petit parking entre les fourrés – hélas sans ombre, je vais consulter les panneaux informatifs. D’un côté un chemin s’élève vers un cube de pierres, le château d’eau du camp, et de l’autre, une piste forestière s’éloigne à flanc de montagne vers une carrière de granit. Cette exploitation est la raison du choix d’implantation du camp.

Pique-nique paisible sur l’herbe douce sous les sapins. Buvez les filles, buvez. Il fait très chaud, mais l’altitude et la petite brise rendent, à l’ombre, la mi-journée supportable. Des VTT descendent dans le sous-bois, deux randonneurs équipés de gros sac à dos remontent. Par un temps plus clément, nous aurions randonné aussi. Là nous remballons tout très vite. Nous avons hâte de voir, et peut-être aussi, d’avoir vu.

L’accueil du site à flanc de montagne est moderne. Un chemin large et plat entre des sapins conduit à l’entrée du long bâtiment noir : le Centre européen des résistants déportés. Une grande salle présente sur deux rangées parallèles des panneaux sur les principaux camps. Chiffres clés, plan du site vu du ciel, avec les zones numérotées par fonction. Je survole la majorité de ces données froides. Mais, sur les deux textes lus en détail, le voisinage du mot crématoire avec pour l’un cinéma et pour l’autre maison close coupe le souffle. La pratique intensive de la torture et le meurtre à la chaine ne coupent pas l’élan vital de certains.

Un film de dix minutes présente le camp de Natzweiller-Struthof.

Créé en mai 1941, c’est le seul camp de concentration édifié par les Nazis en territoire français. L’Alsace est alors annexée. Prévu pour « accueillir » 3000 personnes, il en compte à la fin 6000. Au total, 52 000 personnes y ont été emprisonnées, principalement des résistants de toutes nationalités. Avec 40%, il affiche le taux de mortalité le plus élevé de tous les camps. Le KL (Konzentrationslager) Natzweiler est le premier camp de concentration découvert par les Alliés en novembre 1944. Des photos montrent leur effroi en pénétrant dans la zone désertée.

Déportés NN

C’est le camp où étaient enfermés les prisonniers politiques marqués NN comme Nacht und Nebel, nuit et brouillard, pour les faire disparaitre totalement en toute discrétion.

Kartoffelkeller

Le parcours propose ensuite de descendre au sous-sol. Le Kartoffelkeller (cave à pommes de terre) était le nom de code d’une immense cave creusée et construite en alvéoles par les déportés, et dont la destination est inconnue. Tout autour, une exposition permanente rappelle avec photos, textes et reproductions de documents, l’avènement des régimes fascistes, le déroulement de la deuxième guerre mondiale et le glissement vers l’horreur.

Ça va toujours les filles ? S’il ne faisait pas si chaud on frissonnerait.

Tenez lisez, l’appel du Général de Gaulle, ça tombe bien aujourd’hui nous sommes le 18 juin.

Remontée et sortie du centre sur les résistants déportés.

Le large chemin à flanc de montagne continue à plat, les sapins se font plus rares et disparaissent. La pente pelée, en terrasses, entourée d’une double barrière de barbelés électrifiés et de miradors s’impose. Une gardienne dans une cabane de bois vérifie nos tickets et nous prévient : sur le site pas d’ombre, il va faire très chaud. Deux baraquements en haut, deux tout en bas dont un avec une haute cheminée de briques, entre les deux des stèles, et une potence en bois.

Presque rien à voir et c’est horrible.

C’est comme si c’était hier.

Lits 3×3 et table

En poussant la porte du premier baraquement, j’imagine ceux qui y sont passés aussi, volés à leur vie et à eux-mêmes. Tiens des toilettes. Des lits superposés, trois en bas, trois au milieu, trois en haut, comme dans un wagon-lit de dixième classe, une table en bois et des bancs, un pyjama rayé, des semelles de chaussures, des objets fabriqués par les détenus (petites boites en fer blanc, porte-carte comme un carnet, décoré de fleurs des champs séchées, les mêmes que celles qui picotent les pré aujourd’hui, trèfles et serpolet). Poésies écrites par des détenus dont plusieurs accrochent leurs mots, au-delà de l’horreur, à la nature alentour. Partition d’une musique composée par un prisonnier aveugle. Dans le cauchemar, l’humanité se réfugie dans l’art.

Même par cette canicule exceptionnelle, les explications donnent froid dans le dos. Là une bouche de gaz pour la douche, là le menu quotidien (ersatz de café, soupe, soupe, sauf en cas de prison, là, la soupe, c’est une fois tous les quatre jours). Je lis que certains détenus mis en prison sont placés dans des cellules minuscules où ils ne peuvent se tenir ni assis, ni debout ni couchés. Je lis que des expériences médicales sont réalisées en partenariat avec l’université de Strasbourg… (une enquête sur place est en cours).

Descente le long de la pente sous un soleil de plomb vers une horreur croissante.

La vue est splendide, montagnes couvertes de forêts, ciel bleu. Comme ailleurs, le serpolet sent le thym. Mais celui-là je crains de le toucher.

Tout en bas on commence par la prison.

– Mais maman, tout le centre est une prison !

– Oui mais pas assez semble-t-il.

De part et d’autre d’un couloir, une vingtaine de cellules de huit mètres carrés contenaient jusqu’à vingt prisonniers. Et là c’est quoi, dans chacune, cette grille perforée dans l’épaisseur du mur ? Ah je sais, c’est pour le chauffage. Ma fille qui touche à tout, a ouvert une porte en métal haute de quelques dizaines de centimètres. Et là mon cerveau naïf comprend. Le chauffage ? Mais tu rêves. Y’en a nulle part du chauffage sur cette montagne où l’hiver tombait jusqu’à 1,50 mètres de neige. Cette cage, c’est la cellule extrême.

Dire qu’il y a des types, des architectes, des ingénieurs, qui ont conçu et construit cet outil de torture.

La cruauté extrême fascine.

On veut (sa)voir et ne pas (sa)voir.

Entrée fermement interdite !

C’est calme et ensoleillé. Je vois les coups de bottes pour faire entrer un corps plié, trop faible pour monter les marches de granit du camp (les détenus devaient s’aider de leurs mains pour lever leurs genoux). J’entends les hurlements, les coups de matraque (une section d’un épais câble d’acier). Je sens l’odeur âcre et nauséabonde de tous ces êtres maltraités. Je vois par les fenêtres trop hautes, entre les barreaux, le carré de ciel que tant d’yeux ont dû supplier.

Je marche là où tant ont expiré.

17 000 détenus.

Vite dehors.

A côté de la prison, le baraquement de l’accueil. Les prisonniers futurs esclaves, transférés depuis Dachau ou ailleurs, ensuite tout frais capturés, arrivaient par le bas depuis la gare de Rothau dans la vallée, par une bucolique piste forestière de huit kilomètres.

LOS ! À POIL.

(Enfin, à poil, c’est une façon de parler…)

Rasage intégral (faut bien gagner sa croute, les cheveux et poils étaient vendus par les Nazis pour fabriquer un tissu utilisé dans la confection des pantoufles de sous-mariniers), douche de « désinfection ». Chasse aux poux. Vêtements empilés. Distribution du pyjama rayé et du triangle de tissu pour identifier le « crime ». Rose pour les homosexuels, jaune, bleu, rouge…. Dans cette classification précise et bariolée (le tableau est exposé au musée), les juifs ont deux triangles jaunes l’un sur l’autre. Cérémonial de déshumanisation.

Dans ce baraquement comme dans les autres, un long couloir dessert des salles de chaque côté.

Les marches trop hautes

À un bout sont les salles des médecins. Pas pour soigner non. Pour les expériences. Dans une « chambre », trois lits superposés (traditionnels ceux-là) avec une étiquette : lits des cobayes. Au centre de la salle adjacente, carrelée, en légère pente pour évacuer le sang, la table d’autopsie.

Je n’ai pas pu photographier.

Dans une autre pièce, des étagères remplies du sol au plafond d’urnes en terre cuite. Les morts allemands étaient renvoyés à leur famille (enfin, une urne avec des cendres anonymes dedans), contre rémunération.

La dernière étape

Et à l’autre bout du couloir, sous la grande cheminée en brique, le four crématoire. Noir et gros comme une chaudière, la porte béante, avec tous ses accessoires : pinces énormes, brancard suspendu à un système de poulie pour monter les corps par une trappe depuis la morgue en dessous.

Là non plus pas de photo possible pour moi.

C’est quoi ce cylindre suspendu au plafond ? Ah, le chauffe-eau pour les douches derrière le mur, alimenté thermiquement par le four.

Dehors devant la porte et l’escalier qui descend sous terre, l’air sent le foin. Le pré vient d’être tondu.

Sonnés.

Les gardiens tapis dans l’ombre du baraquement font une blague à deux balles. Je leur réponds sur le même ton. Ha, ha. Mécanisme de protection.

C’est surréaliste.

Des hommes ont industrialisé la torture et le meurtre à petit feu. A l’échelle d’un continent.

Comment le croire ?

Avant…

Dans ce coin paradisiaque, avant la guerre, les gens du coin montaient prendre l’air dans les sapins, ramasser des myrtilles ou descendre la pente à ski en riant (photos exposées au musée).

Remonter en plein cagnard avec tant de questions et une révolte immense.

– Maman, comment peut-on tuer comme ça ?

– Je ne sais pas.

La villa

Vite se tapir à l’ombre des sapins vers l’entrée, et apercevoir en contre bas, du bon côté des barbelés électrifiés, la belle et innocente villa, réquisitionnée par les SS pour y vivre.

Repasser au musée s’acheter des bouteilles d’eau et rejeter un œil à la librairie et à la table où sous exposés les courriers signés par les présidents français lors de leur visite sur ce site de mémoire. Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, François Hollande.

Au mur, une affiche avec l’adresse digitale du musée me semble incongrue. Suivez-nous sur les réseaux sociaux ? Euh, non.

Il nous reste un site du camp à voir. La chaleur nous interdit d’y descendre à pied. Retour à la voiture. Buvez les filles, buvez. Après quelques lacets, une petite route bifurque. Personne. Nous nous arrêtons en plein milieu.

L’auberge du Struthof

À droite, désaffecté, un hôtel du début du siècle comme je les adore, qui rappelle la Belle Époque, les chapeaux et les grandes robes, la moustache d’Hercule Poirot. Un panneau explique que c’était le quartier général du camp, la Kommandantur, de Natzwiller-Struthof et de ses satellites. Oui parce que ça aussi je l’ai appris là : quand on parle d’un KL, c’est en fait une constellation de sites. Le nom n’est que celui du camp principal et du QG. D’ailleurs avant l’arrivée des Alliés ce camp a été vidé : tout le monde a été transféré dans des KL de l’autre côté du Rhin.

La chambre à gaz

De cet hôtel a eu lieu la seule évasion réussie du camp, grâce à l’emprunt d’uniformes SS. Pourquoi est-ce que je pense à La grande vadrouille ?

En face de l’auberge, son ancienne salle de réception, une petite maison carrée fermée. Le terrain extérieur en travaux derrière des grilles rend la visite temporairement impossible. Qu’il y a-t-il à voir de plus derrière la porte ? Du mur latéral sort un tuyau de poêle. C’est la chambre à gaz.

Contraste

Repartir le cœur gros.

Vite, retrouver la joie de l’été précoce, la fête des cerises du village, la fraîcheur de la piscine et les sourires de la chambre d’hôtes.

Comment répondre aux questions ?

Avons-nous bien fait d’y aller ? OUI. Ma grande va préparer une présentation pour sa classe, elle a pris plus de photos que moi y compris dans les pièces sordides. Ma plus jeune craint de ne pas arriver à s’endormir ce soir. Elle aura le droit de regarder tardivement un épisode de Friends.

C’est horrible mais nécessaire.

Dans un des villages traversés, deux panneaux d’affichage électoraux présentent les candidats au deuxième tour des législatives, le lendemain. L’un des deux est d’extrême droite.

Nécessaire je vous dis.

Pardon.

Pardon pour cet article plombant. Mais ayant choisi de visiter cet endroit traumatisant, je trouve important de partager mes impressions.

Je ne veux pas vous laisser sur cet arrière-goût amer. Pourtant après avoir écrit ce texte tout semble dérisoire.

Mais n’est-ce pas cela l’essentiel : l’importance donnée au dérisoire ?

Par pudeur, je n’ai pas osé prendre en photo ces objets intimes. Mais je vous laisse avec les fleurs des champs séchées collées sur un carnet fabriqué par des mains blessées en pyjama rayé.

Cocon passe-frontière

Bonjour de bon matin,

Vous m’excuserez si je vous quitte précipitamment, je suis barbouillée. Hier soir je suis allée au restaurant avec d’autres parents pour la première Stammtisch en présentiel depuis quoi… deux ans ? Par curiosité j’ai choisi le plat qui semblait faire l’unanimité : des Serviettenknödel, ‘’quenelles’’ à la serviette. Le nom seul était intrigant.

Une maman m’a expliqué que c’était un plat du sud de l’Allemagne. Elle en cuisine souvent en automne à partir de Brötchen desséchés trempés dans du lait, assaisonnés puis essorés dans une serviette. Les petits boudins sont ensuite cuits à la poêle et servis avec une sauce aux champignons. Ah d’accord un pain perdu sans œuf et salé. Pourquoi pas ?

En fait de ‘’quenelle’’, c’était des tranches rondes. La première bouchée était très bonne, puis chacune des suivantes m’a permis de réaliser ce que la sauce grasse dissimulait : elles étaient frites… Avaler les dernières bouchées me coutait. Un coup d’œil dans les assiettes des autres convives m’a montré qu’ils avaient l’air de s’en tirer avec le sourire alors j’ai fait comme eux, et j’ai tout avalé ignorant les coups de coude dans les côtes que mon estomac me donnait : c’est pas malin. (Voilà un autre aspect dramatique de l’hypersensibilité : faire passer les avis, besoins ou désirs des autres avant son propre ressenti. C’est idiot, surtout depuis que je suis consciente de ce travers. Moi depuis j’ai mal au ventre et les autres s’en foutaient bien de mon assiette).

Revenons à la soirée puisque je suis toujours derrière mon clavier.

Université Gutenberg

La Stammtisch, vous vous souvenez ? Nous en avions parlé. C’est une pratique très courante : la rencontre dans un restau ou un café d’un groupe de personnes ayant un intérêt commun pour échanger sur ledit sujet. Dans notre cas : la vie de la classe de nos ados. C’est très sympa, ça permet de lier des connaissances dans un cadre informel et en petit groupe (peu de parents se mobilisent).

Hier donc le lieu d’accueil était un café dans l’enceinte de l’université Gutenberg sur les relatives hauteurs de Mainz. À peine descendue du tram, étudiante à nouveau, j’ai eu envie de chercher le panneau d’affichage sur lequel sera indiquée la salle de mon prochain cours. Cure de jouvence. J’ai suivi un groupe de musiciens équipés de violoncelles sans doute en chemin pour une répétition d’orchestre. La terrasse du café était bondée mais la maman déléguée avait réservé (natürlich) et on nous a parqué en plein milieu, dans un rayon de soleil. Tant mieux car il commençait à faire frisquet.

La discussion, particulièrement intéressante, portait sur les échanges linguistiques avec la France. C’est la saison. Chaque famille, à part la nôtre semble-t-il, a un enfant en Alsace ou à Dijon ou qui en revient, ou va y partir, ou encore accueille un jeune correspondant.

Une maman a dit :

-Oui la correspondante de ma fille est très polie, comme tous les petits Français. Ils sont très bien élevés.

Les autres parents ont renchéri. Oui très bien élevés.

Ah bon ? Tant mieux. J’ai souri avec la modestie nécessaire pour accueillir ce compliment collectif.

Elle a enchainé :

-Mais ça cache quelque chose. La gentillesse est superficielle. Quand je lui propose quelque chose elle me répond toujours oui mais je sens que ce n’est pas sincère. C’est juste pour ne pas déranger.

Ah nous y voilà.

Le malentendu culturel.

Oui les petits Français vont se gêner pour ne pas déranger. Les petits Allemands sont élevés dans l’affirmation de ce qu’ils pensent. Ils parlent cash (et sont écoutés par les adultes). Parfois, vu depuis notre culture, c’est limite respectueux, voire impoli.

La confrontation à cette différence d’approche est une bonne leçon de vie pour s’affirmer.

Ma fille un soir de décembre était en ville avec des copines au marché de Noël. Pour le retour, une maman a proposé la place qui lui restait dans sa voiture, les autres devant prendre le bus. Ma fille transie, a hésité :

-Si personne d’autre ne la veut…

Une autre a dit :

-Moi j’y vais dans la voiture.

Devinez qui a eu la place ? Tant pis pour mon ado. La prochaine fois, elle dira ce dont elle a besoin (et ne fera pas comme sa mère à persévérer dans un truc qui, elle le sait, va la rendre malade).

Avant les événements coronesques, en préparation d’un échange scolaire en 7. Klasse (cinquième), à la réunion avec les parents, une prof de français avait expliqué qu’en Allemagne les petits Français crèvent de faim. Ils ont l’habitude qu’on les resserve d’office ou au moins qu’on insiste parce que l’hôte se doute qu’il s’agit d’un refus de politesse (notez que je n’ai pas écrit de bien manger ;o)). Ça donne une danse du genre :

-Tu en veux encore ?

-Non, non.

-Allez si, juste un peu pour finir. Il me semble que tu as aimé.

-Bon d’accord.

Miam.

En Allemagne l’échange s’arrête à non, non.

Net.

Souvent dans une conversation, je me retrouve interrompue dans l’élan, comme si l’autre m’avait raccroché au nez.

Donc pour l’hôte teuton, le gamin français est un hypocrite qui de son côté se demande pourquoi en Allemagne les échanges sont si raides (et n’ose pas dire qu’il a la dalle).

Autre rappel intéressant lors de cette rencontre informelle : l’Allemagne en tant que pays est une construction récente. C’est une agglomération presque artificielle de régions aux personnalités marquées. Les parents présents, originaires de différents Länder, ont blagué entre eux sur leurs prononciations et leurs habitudes. Les familles du nord ne connaissaient pas non plus les Serviettenknödel.

Pour conclure sur cette soirée, non je ne recommande pas ce restau, qui m’avait déjà déçu l’an dernier. Aucune des deux fois je n’ai été en charge du choix de lieu. Si je dois y retourner pour une Stammtisch, je me contenterai de mon Apfelschorle pendant que les autres dégusteront bières, verres de vin et quenelles à la serviette.

Sturzelbronn

Autre matin, quelques jours plus tard et cent cinquante kilomètres au sud.

L’évasion au vert pour le long week-end de l’Ascension nous a encore pris au dépourvu… Comment ça tout est complet ? Ça nous apprendra à tergiverser sur le bienfondé d’un départ intercalé entre différentes contraintes scolaires. C’est toujours une bonne idée de foutre le camp ! Dans mon fidèle Guide du routard sur la Lorraine, j’ai déniché un camping où il restait deux hébergements insolites un minipod (mais qu’est-ce donc ?) et une cabane de trappeur, sans électricité ni eau. Parfait pour nous. Le camping, sans la galère de monter la tente pour deux nuits et avec des chambres sé-pa-rées (de cent mètres). Le guide promettait beaucoup d’espace sous les arbres avec un petit air de Canada. Ne bougez pas on arrive !

Après deux heures de route depuis Mainz à travers les collines du Palatinat par un itinéraire encore jamais emprunté, nous traversons la frontière. C’est insolite et désuet ce panneau dans un virage sur une petite route de campagne, entre pré et forêt, qui indique le changement de pays. À peine quelques kilomètres plus loin, nous traversons un charmant petit village, en grès rose, en fond de cette vallée des Vosges du nord. Sturzelbronn est le lieu de fondation au XIIème siècle de la première abbaye cistercienne. La Révolution française et les guerres n’en ont laissé que le portail, le pilori et une poignée de maisons (l’hôtellerie, le logement du portier). Après quelques virages entre pentes boisées et terres humides dentellées de joncs, nous arrivons au camping, où plusieurs voitures attendent leur tour pour l’enregistrement. Et là surprise : toutes ont des plaques allemandes, toutes différentes.

Nous pensions nous échapper en France, eh bien non. Nous restons dans un territoire germain où les locaux parlent aussi le français (enfin, il semblerait, parfois les intonations sont tellement différentes qu’il faut se concentrer pour remarquer que oui le vocabulaire est bien le nôtre). La traversée du terrain nous le confirmera, à part quelques visiteurs immatriculés 67, la grande majorité des vacanciers sont allemands. Les petites annonces ne sont même pas affichées en français. D’ailleurs notre contrat de location nous a été envoyé en allemand. Les pains au chocolat vendus à l’épicerie sont des croissants au chocolat à la mode allemande (et moins bons que ceux de Mainz). Dans les restaurants, les Français parlent alsacien.

citadelle de Bitche

Les bungalows sont entourés d’une petite barrière nette, avec petit jardin aux graviers aggravés de nains bariolés de toutes les tailles et dans toutes les positions (oui même celle-là), avec ou sans Blanche-Neige. (Chaque fois je me dis que je devrais prendre une photo et chaque fois j’oublie parce que ben, c’est vraiment moche et aussi écœurant que la sixième bouchée de Serviettenknödel.) À notre arrivée, un voisin temporaire entretenait son mètre carré avec une tondeuse électrique.

Après ce que nous connaissons des campings allemands (des parkings à camping-cars, avec entre chaque véhicule à peine l’espace pour installer une table et quatre chaises), il n’est pas surprenant que les touristes en mal d’herbe sous leurs roues chéries franchissent la frontière, même de quelques kilomètres.

Il y a des avantages à cela : les toilettes sont impeccables.

Le long du sentier passe-frontière, dans une forêt magnifique, de pins, épicéas, chênes, hêtres, bouleaux j’ai pu toucher quelques châtaigniers (oui j’ai besoin de passer les doigts sur l’écorce quand personne ne regarde, mais chut). Les digitales commençaient à fleurir. Les étangs d’un vert-noir prêtaient leur miroir aux paysages superbes. Une biche s’est enfuie d’un bosquet où Gaïa l’avait dénichée. La nuit tombée, la chouette a ululé pour nous, et lors de la folle équipée du pipi nocturne, l’extraction du double cocon, duvet puis du minipod (vraiment mini), dans l’air coupant a été récompensé par un ciel étoilé magnifique.

Du haut de la citadelle

Malgré cette cure de vert dans un océan de forêt, l’impression globale du séjour est douce-amère. Dans ce no man’s land, français sur la carte mais allemand dans ses habitudes et sa fréquentation, le mal du pays c’est réveillé. Je ne l’ai pas (plus) à Mainz (sauf après la visite ou le coup de fil d’un être cher). Mais le nord de la Lorraine, avec sa ligne Maginot, ses noms de village à rallonge et bourrés de consonnes, ce n’est pas ma France à moi.

La mienne culmine à… Dijon peut-être. Quand j’étais gamine, ma frontière nord était Valence… Mes études puis de nombreuses années à Lyon me l’ont confirmé : le soleil renonce souvent à franchir la latitude 45 (entre Valence et Lyon). D’ailleurs, nous l’avons remarqué à chacun de nos trajets entre Mainz et Lyon, au passage en Lorraine (sans sabots) les floraisons régressent de trois semaines, avant de retrouver, en descendant vers la vallée du Rhin, un stade de maturité équivalent.

Donc week-end vert de gris, les amis.

C’est une question d’attentes. Si je ne m’étais pas dit que nous partions en France, la mélancolie ne m’aurait pas emb(a)rassée.

Pour vous quitter sur une note jolie, j’ai le plaisir de vous annoncer que depuis hier et pour un an je suis à nouveau étudiante. J’ai entamé une formation en ligne pour devenir traductrice de l’anglais vers le français. Et j’en suis ravie. Je vais pouvoir jouer avec les mots et les langues encore plus qu’aujourd’hui, et mes apprentissages enrichiront ma pratique de l’écriture. J’ai étrenné mon nouveau joujou, un logiciel de correction de texte +++ (Antidote) avec le début de cet article. L’analyse a détecté comme champ lexical principal celui de la quenelle.

(Restez aux cocons lyonnais).

Ma fille a cousu ce bandana deux ans avant de nous convaincre d’adopter un chien.

Un petit air de Rantanplan non ?

Votez.

Vacances en France, retrouvailles et soirée électorale

La Côte d’Azur tient ses promesses.

Les parfums nous mènent par le bout du nez. Soumise je cède, de l’eucalyptus au jasmin rose, de l’oranger en fleurs au pittorsporum, du romarin au thym de la garrigue à cette plante collante et camphrée qui me rappelle les étés au bord de la mer de mon enfance. La glycine me suit partout.

Les aiguilles de pin crissent sous les pas et embaument la montée vers le fort. Le maquis de cistes et d’euphorbes rappelle celui de la Corse, là-bas au fond, où la mer et le ciel se répondent dans des harmonies de bleu ou de plomb, où l’horizon apparait ou s’efface sous les coups de pinceau de la lumière.

Assise sur la terrasse, je porte deux paires de lunettes l’une sur l’autre de vue et de soleil. C’est l’heure grise. Un merle chante. Un outil de chantier martèle. Le vent fait claquer les stores, emmêle les cheveux et emporte les voix.

Une mouette chasse un rapace qui s’approche de son nid, un pic vert piaille et sort d’un buisson en flèche. Une buse attrape entre ses serres une grosse sauterelle qui venait d’atterrir, vrombissante, dans les boutons d’or. Hier soir quand j’ai fermé les volets, un gecko m’a frôlée en tombant. Mes filles tressent des couronnes de pâquerettes.

Dans cet air doux et parfumé, entre des villas de la Belle époque au charme suranné, je pardonne leur raideur aux palmiers et aux oiseaux de paradis. Pas aux immeubles. Mais bien sûr chacun veut sa part de vue paradisiaque.

Comment résister à la baignade quand le soleil chauffe les galets ? Le premier contact avec la mer fait rentrer le ventre et hausser les épaules. Comment sortir d’une eau transparente même fraîche ?

Nous faisons une cure de beauté et de nature sauvage dans ce territoire densément construit. Une cure de France. Chez Picard, mes filles prennent des selfies avec leur pizza préférée.

Mon mari travaille dans le bureau. J’écris face à un paysage à couper le souffle, la mer calme aujourd’hui lèche le cap Ferrat. Le phare se tait jusqu’à la nuit où il nous guidera vers la terrasse pour écouter les grenouilles de la maison du dessous, les étoiles et la lune. Avez-vous remarqué comme la nuit, les parfums de fleurs se renforcent ?

Quelle joie d’entendre l’accent méridional chantant. Celui qui me fait retrouver le mien. Celui qui entendu à Paris me fait monter les larmes aux yeux. Mais dans ce territoire prisé des étrangers, ça parle anglais, américain et italien. A Beaulieu, on entend du russe. Sur les panneaux, tout est traduit en cyrillique, sauf l’affiche de soutien à l’Ukraine sur la vitrine du petit casino. L’Ukraine, vraiment peu présente à Nice par rapport à Mainz. Nous n’avons dû la croiser que dans la librairie où j’allais faire des stocks.

C’était après ma séance de coiffeur, avant les courses chez Monoprix. Vous connaissez ma sainte trinité des vacances à la maison : bouquins / coupe / shopping.

J’ai confié ma tête à un artisan avec vue sur mer, et me suis laissé convaincre de faire un balayage.

-Mais j’ai pas le temps, toute ma famille m’attend…

Ils ont patiemment attendu. Moi aussi. J’ai mijoté sous une cape, des papillotes de plastique, un casque chauffant et mon masque.

-Vous gardez le masque, vous.

-Oui je suis formatée à l’allemande. Ça fait qu’une semaine qu’on a le droit de l’enlever, et personne ne le fait.

(Entre cet épisode et aujourd’hui, j’ai abandonné le masque, en bonne Française).

Epreuve du miroir à main :

-Ça vous plait ?

-Oui oui.

Pour une fois c’est vrai.

Voilà le moment que je redoute : payer devant la haie d’honneur des employés du salon autour du comptoir. Epreuve du pourboire. Avec moi les gars, désolée c’est mort. En France je ne sais pas faire. Glisser un billet ou une pièce dans une poche ou une main, je trouve cela humiliant pour la personne qui reçoit. En Allemagne je sais faire : on annonce le montant qu’on veut payer, même par carte. Il n’y a pas de geste dérobé.

Allez zou. Reprenons là où je vous ai quittés la dernière fois.

Nous sommes bien arrivés à Nice, dans la nuit, secoués par les rafales et avons changé de saison en une heure et demie.

A l’aéroport, ma fille ado s’est fait contrôler sa valise.

-Mettez-vous de côté. Vous êtes étudiante ? Ouvrez votre valise. La police arrive.

(Avec un uniforme et en allemand ça fait peur, même quand on est adulte).

Je surveille à distance, mon mari la rejoint tandis que deux types avec gilet pare-balles, pistolet et toute la quincaillerie à la ceinture jettent un œil aux bricoles d’une ado. Au scan, ils avaient repéré un objet volumineux suspicieux.

Un livre.

Je vous avais prévenus : les Mayençaises qui lisent sont dangereuses.

Librairie Masséna

Premier tour des élections présidentielles. Soirée électorale.

Nous avons voté par procuration à l’Institut Français de Mainz (merci copine !). A vingt heures, nous attendons avec appréhension les résultats dans cette leçon de citoyenneté pour nos filles. Leurs commentaires ouverts sont intéressants : elles ne connaissent de la politique que la théorie apprise à l’école et discutée en famille lors des dernières élections allemandes. Nous n’avions pas le droit de voter pour le chancelier, mais pour les européennes et les municipales oui. C’était une expérience très intéressante de faire des croix (combien ? où ?) sur un drap de lit dans une ambiance plus décontractée que dans un bureau de vote français.

 Les candidats se succèdent à l’écran. Un ami anglais se lève et quitte la pièce :

-C’est pas intéressant.

A chaque nouveau visage, ma plus jeune demande :

-Et lui / elle c’est une bonne personne ?

Oui, si c’est un parti modéré. Non si c’est un populiste extrémiste. Lui / elle c’est un (e) journaliste.

Ma plus grande a étudié les programmes reçus à Mainz, nous lui avons appris à décoder le vocabulaire séducteur et fallacieux.

Quand celle que nous nommerons la blondasse arrive à l’écran, je n’arrive pas à écouter. J’ai envie de vomir. Ma fille dit :

-C’est la seule qui sourit.

Et pour cause.

En avril 2002, le premier tour des élections avait eu lieu pendant que j’étais en vacances en Corse. Je n’avais pas fait de procuration. Jeune et idiote, je ne me sentais pas concernée. Ce serait sans doute comme toujours un duel entre la droite (modérée) et la gauche (modérée). J’ai écouté les résultats à l’autoradio de la Toyota, sur une petite route. Je n’ai plus jamais raté d’élection.

La présence de l’extrême droite au deuxième tour se normalise. Quelle horreur. Les gens n’ont-ils aucune mémoire ?

Je ne veux rien savoir de son programme, je ne regarderai pas le débat qui n’en a que le nom. En consultant d’autres infos j’ai vu qu’elle voulait gouverner par référendum. Ben voyons. Court-circuiter les institutions, agir anticonstitutionnellement (yes, je l’ai placé). Augmenter encore le pouvoir présidentiel. Glisser vers un régime autocratique.

C’est sûr on n’en a pas d’exemple de référendum catastrophique autour de nous. Le Royaume-Uni ne se mord pas du tout les doigts depuis le Brexit. Et les dictateurs on ne sait pas non plus comment, insidieusement, ils arrivent au pouvoir. On ne l’a jamais vu.

Hier sur France Inter j’ai entendu que plusieurs états américains reviennent sur le droit à l’avortement. Cette glissade collective de ‘’l’Ouest’’ vers le chaos donne l’impression de caprice d’enfants gâtés. Quoi tout n’est pas parfait ? La baguette magique n’existe pas ? Alors cassons tout. Quand on frôle une civilisation équilibrée, quand il semble que les Hommes ont enfin compris qu’attaquer son voisin ne sert à rien, y’en a qui s’ennuient.

Ils tirent dans le tas.

Putain.

Votez Macron. Même si vous ne pouvez pas le voir.

S’abstenir c’est faire le lit de l’extrême droite.

Votez pour la démocratie.

Je me suis plantée dans mon article précédent, j’ai dit que je n’avais jamais vu de dictatrice. Y’en a une qui se prépare pour notre usage exclusif.

Le bruit de bottes glacent tout le monde, pas juste l’étranger, celui qui ‘’dérange’’. Même l’électeur qui se croyait l’élu, du bon côté de la barrière. A Marineland tout le monde dansera avec des ballons sur le nez. Dans des cages.

Savez-vous que la ville de Mainz se frotte les mains ? Avec les taxes versées par BioNTech, elle a touché la poule aux œufs d’or. Dans la presse les articles fleurissent : comment utiliser cette manne ? Le laboratoire a été fondé par des chercheurs turcs. Des immigrés.

Aujourd’hui le monde entier les remercie.

J’ai un faible pour Emmanuel Macron : il ressemble à mon petit frère. L’autre jour quelqu’un lui a demandé un selfie. A la fête de famille le week-end dernier un invité m’a dit :

-Il ressemble à Macron ton frère, j’étais encore avec lui la semaine dernière, c’est frappant.

J’ai aussi un a priori positif pour un homme qui épouse une femme plus âgée, qui ne profite pas du tremplin du pouvoir pour se barrer, casqué ou non, dans les bras d’une actrice. Un homme raisonnable et fiable donc, qui ne demande pas de croire au père Noël et se bat pour l’Europe unie.

Depuis que je regarde la politique française avec un œil infiltré sur la politique anglaise et un regard extérieur et comparatif, je vous le dis : avant de casser l’imparfait, jeter un regard par-dessus la frontière. Sous les pieds méprisants du cirque de BOJO, l’herbe pourtant bien arrosée est nettement moins verte. C’est quand on la perd qu’on se rend compte de la chance qu’on avait.

Nous sommes venus jusqu’ici pour des fêtes de famille. Avec des cousines égarées depuis des années, trop d’années, nous nous sommes tombées dans les bras, en pleurs. En rires.

-Regarde-nous comme des godiches ! On a le mascara qui dégouline.

Tant pis. Je m’en fous. C’est bon de tenir ceux qu’on aime dans les bras, on aurait presque oublié, fichue pandémie. Dans l’assemblée endimanchée, quelle importance les yeux de panda quand on a des étoiles dans le cœur ?

Quitter le bord de mer pour une journée volée avec un autre bout de famille pour un pique-nique dans la garrigue. Entre les pins, ne pas chercher les traces de son enfance. Ne pas se dire que les générations ont glissé et que les parents aujourd’hui c’est nous, que ma cousine a bientôt l’âge de ma mère à son départ. Bien regarder les présents pour ne pas penser aux absents. Casser quelques tiges de thym en fleur pour la tisane de nos enrhumées. En partant, laisser des petits bouts de cœur avec chacun.

Sur la piste de cailloux blancs, conduire lentement, faire un écart dans le bas-côté pour ne pas déranger une partie de boules.

Oublier le compte à rebours vers le nord.

PS : Puisque nous sommes à Villefranche-sur-mer, je ne résiste pas à vous parler d’un de mes films fétiches dans lequel une scène y est située : An affair to remember de Leo Carey (Elle et Lui), avec Cary Grant of course. Fait orginal, c’’est un remake de 1957, par le même réalisateur, Leo Carey, de Love Affair (1939).

C’est un des deux films qui ont inspiré Sleepless in Seattle (Nuits blanches à Seattle). L’autre, The courtship of Eddie’s father (Il faut marier papa) n’est pas mentionné, coquine de Norah Ephron.

(Je n’ai pas trouvé de lien gratuit sur internet qui ne soit pas en .ru.)

PPS : Je n’aime pas faire de politique ici, mais certains sujets trop graves emportent mes doigts.

Cherche garde-fou

Retour de vacances en France, sidérée par l’actualité.

Lyon, hôtel de ville

J’ai la gueule de bois.

J’aurais pu vous raconter mon escapade à Koblenz avec mon amie d’enfance de Köln. Mais c’était il y a un siècle. Inscrite sur des cadavres, elle semble anodine.

Ça se bouscule et ça cogne dans la salle de bains juste en dessous : les filles tentent de donner à Gaïa sa deuxième douche de l’année (youpi !). Le lave-linge ronronne, avec la première d’au moins 200 lessives aujourd’hui. En rangeant la valise, mes pensées se sont envolées, comme à leur habitude. Vraiment c’est dommage que Monop ne livre pas à l’étranger. J’ai vu en passant à Lyon des chemisiers qui me plaisaient bien. Tient le plant de cardamome, au parfum de cannelle, a les feuilles toutes enroulées, il a dû faire chaud derrière la fenêtre pendant notre absence. (Le trempage n’a pas suffi à tout récupérer). Pourvu que l’œil de ma grande dégonfle sinon je devrai appeler le pédiatre. Oh les jonquilles miniatures sont écloses et les crocus sont sortis ! Un peu décevante la couleur (pas ceux de la photo).

Le soleil nous a accompagné, hier lors de notre traversée de la Bourgogne, de la Lorraine et du Palatinat. Merci à lui de s’inviter quand même. Les yeux pleins de lumière, le dos libéré par mon ostéopathe lyonnais (yes !, lui au moins ne fait pas de papouilles), j’ai rechaussé mes pantoufles (Birkenstock s’il vous plait) pour m’asseoir à mon bureau. Après une grosse semaine de vacances en France, le quotidien reprend.

C’est Mardi-Gras dans un carnaval de silence.

Tout va bien.

Pourtant, sans avoir bu une goutte d’alcool, j’ai la gueule de bois.

Encore une fois la normalité a changé de goût.

Les unes des journaux ont basculé.

Comme une impression de déjà lu, déjà entendu, déjà pensé mais comment n’ont-ils rien vu venir ?

Sur les pistes du Grand Massif en Haute-Savoie, nous avons skié, dans un coin que j’aime depuis longtemps, logés dans un gite au fond d’une impasse, où un ruisseau chante au pied du chalet, et où, frissonnants, nous avons sentir les étoiles exploser la nuit. Au retour, nous avons fait un détour par Lyon, histoire de croiser pour la première fois depuis trop longtemps des proches éloignés. 

Sur le télésiège de milieu d’après-midi, plusieurs fois, m’a été confié un petit skieur niveau Flocon. Les groupes de gamins sont éparpillés avec des adultes pour les remontées. Toujours je blague avec eux. J’adore les enfants de ces âges, déjà autonomes, encore innocents. Leur spontanéité me rafraichit pour plusieurs heures.

Joshua 7 ans était penché sur le garde-fous :

-Comme je me suis mangé ce matin ! paf au changement de neige ! Hier c’était un record. Cinq chutes. Aujourd’hui juste une.

-Euh, recule-toi un peu. Tu viens d’où ?

-J’habite à Toulouse, il a fallu 7 heures pour venir, ça m’a gaspillé une journée, mais bon c’est comme ça.

C’est comme ça. Fatalité souriante.

Une blondinette à lunettes sous un casque blanc m’a répondu avec une bouche armée de deux incisives toutes neuves.

-Ben, j’habite à Juvisy. Tu connais Juvisy ? Sur les télésièges, y’a toujours quelqu’un qui connait un ami ou un cousin à Juvisy.

– Non, moi à Juvisy, je ne connais que toi.

-Avant j’habitais dans un pays très chaud, à Riad.

-Ah ? Tu faisais quoi là-bas ?

-Y’avait la piscine chaude le matin et le soir et des serviteurs pour nous donner ce qu’on voulait. Même les bébés ils pouvaient commander un biberon dans le jacuzzi.

Vu de la hauteur de son regard espiègle, le tableau me fait sourire. Elle est attachante cette gosse. J’aime me faire des amis de tous les âges, surtout ceux qui n’ont pas encore appris à tricher, et ceux qui ont renoncé. J’imagine la tête de sa mère : “Vous pourriez me donner votre adresse mail, c’est pour échanger avec votre fille elle est extra !” Et pourquoi pas après tout ?

La fraîcheur naïve est une denrée si précieuse.

Ce matin je me suis inscrite au cours de poterie à la VHS (Volkshochschule, équivalent de nos MJC). Après 18 mois sans terre sous les doigts, j’espère que cette fois ça va marcher. Après la fermeture pendant les confinements et les travaux pour ouvrir une fenêtre dans la salle pour l’aération obligatoire (mes filles se caillent en cours), personne ne s’était réinscrit. Les cours, segmentés en cinq à sept séances, sont calés sur les périodes scolaires. A chaque vacances il faut se réinscrire. Mes collègues, pour la plupart âgés, craignant covid et courants d’air, ont renoncé à sortir de chez eux. En janvier, j’étais la seule inscrite et le cours a été annulé. J’ai hâte de sentir la terre humide et souple au creux de mes paumes, et de récupérer mes pièces cuites (un poivron, un petit garçon qui joue à cache-cache derrière un arbre). Je reverrai M., dame très chic aux cheveux blancs courts, née en 1935 à l’est de l’Allemagne, qui m’avait raconté l’exode de sa famille (à l’âge de Joshua) dans la neige pendant la guerre.

Je ne comprends pas.

Je n’ai jamais compris.

L’Histoire regorge de civilisations très évoluées évanouies.

Pourquoi les hommes ont-ils la mémoire si courte ? Pourquoi se laissent-ils berner par des monstres pour leur dérouler un tapis rouge ?

Hypnotisés. Sidérés. Abasourdis.

Le virtuose de la malveillance ne court pas les rues. Comment imaginer la méchanceté pure en quelqu’un d’autre ? Comment, quand on est ni bon ni méchant comme écrivait Prévert, comment imaginer derrière des traits si proches des nôtres, le règne exclusif de la cruauté ?

J’ai hélas connu la perversité sur le plan intime. Le monstre est charmant avec l’entourage, il envoûte, séduit, fait rire. Quand j’ai su mettre des mots sur ce qui m’arrivait, personne, à part une amie qui m’a sauvé la vie, ne m’a crue. Les traces que le monstre laisse de son anormalité ne font sens qu’a posteriori : pas d’amis, aucun geste gratuit, mensonges, manipulations. Il encercle sa proie.

Peu à peu le couteau sous la gorge, le visage sous les coups de pied, mon regard a basculé : d’adorant il est devenu terrorisé. La personnalité à laquelle je n’avais trouvé au début aucun défaut ruisselait de venin. J’ai compris. Les accusations qui m’étaient adressées me permettaient de décoder les coups fomentés. Pour soupçonner, il faut avoir l’idée soi-même. Pour se protéger, tendre un miroir.

Ma naïveté en a pris un coup. Puis un autre. J’ai retenu. Toujours vérifier la cohérence entre paroles et actions. Je ne me laisserai plus berner par le charme pervers. Enfin j’espère.

La bouche collante, le doigt dans le pot de confiture, l’enfant de trois ans répond les yeux dans les yeux, non ce n’est pas lui. Il prend, il jette selon son bon vouloir. Donne des coups de pied dans la fourmillière et démonte les insectes vivants. Mignon et attendrissant, mais monstre tout de même.

Là l’échelle de la terreur a connu une inflation terrible.

Aucun charme trompeur. Aucune raison apparente. Un mode de fonctionnement qui donne des frissons. Un homme, un seul, terrorise la planète. La fourmillière dans laquelle il tape c’est notre maison.

Pas plus que le cinglé orange, lui non plus je ne peux ni le nommer ni le regarder. Même en photo sur un écran. Lorsque le regard trahit la cruauté extrême, même les caricatures me mettent mal à l’aise.

De quel droit laissons-nous faire ? Comment les psychopathes accèdent-ils au pouvoir suprême ? Où sont les garde-fous (au sens propre) ?

Il nous avait prévenus pourtant :  c’est pour mieux te manger mon enfant.

Quand le grand méchant loup meurt à la fin, toutes canines dehors, le petit chaperon rouge et sa mère-grand sortent du ventre en dansant.

Cherchons chasseur sachant chasser l’inhumanité.

Pourquoi quelqu’un ne va-t-il pas tuer le monstre : un mort contre des centaines, des milliers, des millions ? Le calcul est vite fait. Assassiner les dictateurs… Vaste programme ? Facile à dire ? Cela créerait un précédent ? Un clone du système le remplacerait aussitôt ? Sur la seule base de déclarations d’intentions ? On ne peut pas flinguer tous ceux qui nous dérangent ?

Tous non. Mais un seul ?

Non mais Estelle, c’est quoi ces mots violents ? Est-ce la seule solution ?

Lac Léman vers Vevey

En descendant par la Suisse, un panneau au bord de l’autoroute affichait la silhouette de charlot. Charlie Chaplin a vécu à Vevey au bord du lac Léman pendant 25 ans. Cette riviera entre vignobles et sommets le long d’une presque mer rassurante, évoque une douceur de vivre tentante. J’ai proposé à mes filles de revoir Le dictateur. Pour nous souvenir non pas que la guerre ne sert à rien, ça on sait, mais que le génie, l’intelligence et l’amour existent toujours, même si les médias, monomaniaques, les mettent si peu en valeur.

Que dans les moments graves, le rire est plus que jamais indispensable. Il est temps plus que jamais de sortir respirer une fleur.

Vous entendez ? Non ? Moi non plus. Le lave linge s’est arrêté. Aucun bruit chez les voisins. Elle est russe, il est ukrainien. Ils nous emmerdent régulièrement avec leurs nuits de beuverie dans leur jardin, hiver comme été ; ils ne craignent pas le froid autour de leur feu de camp.

Mais là je tends l’oreille. J’ai presque envie de les entendre à des heures indues sous nos fenêtres.

Leur gueule de bois post-vodka symbole de normalité m’épargnerait-elle la mienne ?

Mr Chaplin, we need you

PS : Il m’est difficile de publier cet article. Si vous le lisez c’est que j’ai cliqué en fermant les yeux.

A nous tous, 2022

Noël ardéchois, crèche provençale, actualité des lettres d’une Allemande expatriée en France il y a 300 ans. Guten Rutsch ! Bonne année !

Bonjour !

Hep !

Léger coup sur l’épaule.

(Etirement)

Tu peux ouvrir les yeux sur 2022.

J’ai laissé filer 2021 une heure plus tôt. Elle a glissé sous la porte de la maison. On n’allait pas la retenir la coquine. Tu les as entendus les explosions vers minuit ? Je croyais que c’était interdit pour la lutte anti-covid. Les pétards m’ont vaguement réveillée. J’ai senti la présence de mes filles entrées souhaiter bonne année à leur mère dans les limbes (et regarder les feux d’artifice par ma fenêtre).

2022 commence d’emblée mi-mai. A notre promenade ce matin avec Gaïa sur le Mainzer Sand (dunes), nous n’avions pas de manteau. La douceur du fond de l’air augure-t-elle de celle des jours ? . Le froid me manque.

T’as pas de résolutions ? Moi non plus. Je n’en ai jamais au 1er janvier.

Quand je veux introduire du changement dans ma vie, je m’y prends tout de suite (surtout quand il y a urgence, du genre : absolument éviter de me pencher en déséquilibre vers l’avant sinon couic, pincement dans le dos). Ou jamais (réduire le chocolat).

C’est la rentrée scolaire, avec son parfum de cahier neuf et de crayons bien taillés qui me pousse dans le dos pour découvrir et essayer. Les calendriers sont une affaire d’organisation collective, une convention pour arriver à l’heure à l’école. Rien d’absolu. Regarde, les Chinois, attendront un mois pour changer d’année. Sous nos latitudes les jours grandissent déjà depuis le solstice.

Tiens un café. Prends ton temps. Je te donne rendez-vous de l’autre côté.

Je sirote une tasse de tisane (appelée Calm and relax : un sachet emballé par mon ado pour sa mère à Noël, entre plusieurs cadeaux charmants fabriqués par elle. Je crois qu’elle essaie de me dire quelque chose). Des coups de marteau résonnent, elle bricole dans sa chambre. Je viens de croquer le premier marron glacé post-gastro (oui, c’est la saison). Mon fils au piano joue en alternance Amélie Poulain et I’m walking in the air (je vais lui piquer la partition) et d’autres morceaux dont j’ignore le titre. Quand il sera reparti en Angleterre (testé avant, après, pendant), la moindre mesure de ces mélodies me fera fondre le cœur.

De retour à Mainz après une échappée jolie en Ardèche d’à peine cinq jours sur place.

Premier trajet d’une traite. Google nous dit : 837 kilomètres en 8h37. Si seulement… En données corrigées des variations saisonnières et des pauses pipi : onze heures. La chienne ne sort que deux fois sur le trajet. Elle est bien sage dans le coffre à côté des grosses valises. Mais ces deux jours en voiture valaient le coup. Apercevoir de beaux paysages, on en a tant rêvé !

Lyon

Longueurs et langueurs d’autoroute. Les genoux dans les dents, à essayer de caser nos pieds entre/ sous/derrière des sacs qui dégueulent. Pourtant nous avons laissé des cadeaux sous le sapin pour le retour. Le coffre de toit est plein. Vous voyagez léger vous ? L’ambiance reste pacifique malgré la réduction de l’espace vital. Quand un estomac se réveille, repérer le sandwich en kit tient du jeu de piste. Trésor ultime dans les tréfonds : la banane écrabouillée. A chaque fois.

Nous avions pourtant réussi à obtenir nos passeports au consulat de Francfort dans les temps. Service adorable, hyper rapide. La dame qui a vérifié nos empreintes digitales me l’a confirmé : oui le Palmen Garten (jardin botanique) en face de son bureau vaut le coup. On reviendra au printemps.

Mais l’Angleterre s’est refusée à nous. Hop elle a relevé le pont-levis et prohibé les plongeons dans l’omicron. Ceux qui passent entre les barreaux de la herse gagnent quatorze jours aux oubliettes. Quatorze jours ? Pour dix jours de vacances ?

Mon fils, dont le semestre a fini début décembre, est déjà en France. Discussions par texto : On ne sait pas ce qu’on fait. Mainz ? Ardèche ? Tu crois qu’en passant par la Belgique ça le ferait ?

-Allo papa, on peut descendre en Ardèche ?

-Dites-moi que je chauffe la maison.

Discussions en famille, négociations.

-Allez venez asseyez-vous. De quoi avez-vous envie ?

-Non non on ne veut pas rester en Allemagne. On a besoin d’un changement. Tu te souviens aux vacances l’an dernier, nous ; on a été bien sages et on est restés. Avec les conséquences que tu sais.

(Vague menace de vague à l’âme prolongé ; prise au sérieux.)

-…

-Des amis ont pris le risque de partir et ça s’est bien passé.

C’est sûr. Un changement d’air s’impose. Les dernières semaines au collège ont été intenses. Les profs craignent-ils la fermeture des écoles et donc une interruption des notes ? Les filles ont besoin d’une coupure. Leurs parents aussi. Oui mais l’Ardèche c’est bien loin. En train ? Non, complet.

Ma plus jeune se braque. Elle veut un noël anglais. Elle ne connait que ça depuis qu’elle est née. Comment faire ? Non en Ardèche y’a pas de sapin de noël. Y’en a jamais eu. Ma mère ne voulait pas tuer d’arbre. Enfants, nous décorions une belle branche morte suspendue au-dessus de la cheminée. Les guirlandes frisaient à la chaleur. A la demande de mes frères et moi, une concession avait été faite avec une brassée de genêts verts. Non, pas de sapin donc. Le clou de la fête dans ma maison d’enfance, c’est la crèche. En terre cuite non peinte, une farandole de santons hauts d’une vingtaine de centimètres, achetés année après année chez un santonnier de Saint-Rémy de Provence. Vous savez, sur la route de Maillane.

Ma mère redoutait novembre. On triche un peu, elle disait, on va faire la crèche. Mon père dit encore qu’elle décorait la longue hotte de la cuisine de la Toussaint à Pâques. De quoi sauter l’hiver à pieds joints et mains occupées. On partait en balade dans la garrigue glaner les accessoires végétaux. Oliviers en touffe de thym, collines de mousses, pierres volcaniques ou fossiles. Mon père sortait l’escabeau pour attraper LE carton dans le placard du haut de l’entrée. Mes frères et moi plongions des mains impatientes dans les chips de polystyrène.  A tâtons nous essayons de reconnaitre notre prise avant de la voir. On fouillait longtemps pour trouver les derniers petits moutons.

Pour nous c’était la fête, et on connaissait la Pastorale des santons de Provence d’Yvan Audouard par coeur. mais aujourd’hui mon argument pour l’Ardèche brille moins qu’un sapin illuminé.

-Mais si tu verras, on fera la crèche.

Elle ne l’a jamais faite. Nous en possédons une faite maison par mon fils tout petit et moi (avec, s’il vous plait, modelé par lui, des accessoires trop souvent oubliés : un doudou et un ballon de foot pour le petit Jésus). Faute de place où l’installer, elle reste planquée dans la remise.

-Promis, au retour, nous concocterons un menu londonien de noël.

Nous nous partageons entre nos deux lieux de cœur. Décembre c’est pour la famille paternelle à Londres. Depuis qu’on vit en Allemagne, nous ne descendons dans le sud de la France qu’aux beaux jours. Ma benjamine se souvient à peine de l’hiver en Ardèche. Finalement, elle se laisse raisonner. Merci à elle.

On a fait la crèche. Mangé des escargots le 24 au soir, comme moi dans mon enfance. Je suis heureuse de leur faire découvrir tout un pan des fêtes. Dans un album pour enfant qui présente les différentes traditions de Noël ma grande s’écrira un index pointé vers les pages : Regarde on les fait toutes ! couronne de l’avent, lentilles, crèche…

Quand on vit à cheval sur trois pays, les traditions et rituels prennent de l’importance. Ce sont des repères. Plus encore pour notre famille sans grand-mère, où à la culture, s’ajoute la continuité de la filiation. Attraper un santon, c’est reproduire le geste de mamie Millou qu’elle ne connaissent pas. A Londres, accrocher les stockings, c’est retrouver un instant l’autre grand-mère. Et cuisiner le Christmas cake, selon sa particulière, communier avec une tante trop tôt disparue. Les absents ne sont-ils pas parfois les plus présents ?

L’âge et la pandémie offrent une conscience accrue de l’impermanence des choses et des êtres. On apprend à profiter de ceux qui ont tenu le coup jusqu’à aujourd’hui, à nos côtés. La covid murmure : souvenez-vous de rester spontané ! Vos plans initiaux sont tombés à la mer du Nord, tant pis. Attrapez toutes les occasions !

Dans ma maison d’enfance, chacun se précipite sur les étagères pour en tirer un Astérix ou un Tintin (en anglais s’il vous plaît, il fallait allier l’agréable à l’utile. A noter que les traductions des Astérix sont excellentes, à chaque lecture je découvre de nouveaux jeux de mots). La grande traversée (The great crossing) sous le bras, je farfouille. Je feuillette. Tiens un recueil sur Colette. Oh et les lettres de la Princesse Palatine ! moi qui l’avais cherché l’été dernier. Ma mère me l’avait mis dans les mains voilà trente ans, séduite par ce franc-parler intelligent et la dénonciation des hypocrisies.

Vous connaissez Liselotte ? Je vous l’avais présentée lors de mon article sur Heidelberg. Elle était la fille du Prince Electeur de la ville, envoyée en France à 19 ans pour servir de deuxième épouse à Monsieur, frère de Louis XIV (et permettre par contrat à la France de revendiquer une partie du Palatinat). Elle avait dû abjurer sa foi protestante. Elle a, écrit-elle, hurlé de Strasbourg à Chalons refusant de quitter son pays.

Installée à la cour avec son homosexuel de mari, elle a porté les enfants attendus. Passionnée de chasse à courre, elle y accompagnait le roi qu’elle faisait rire. Sa liberté de langage, sa bonhommie, peut-être son origine étrangère la préservait des intrigues mais l’isolait. Son regard lucide découd les manœuvres politiques et luttes d’influences, les séductions ambitieuses. Elle les décrit (en allemand) dans ses nombreuses lettres quotidiennes à ses relations outre-Rhin. Un régal à savourer.

Je picore. Tiens, elle est morte en 1722 cette princesse. Un anniversaire donc.

Ecoutez.

(Saint-Cloud le 1er octobre 1687)

… La cour devient si ennuyeuse qu’on n’y tient plus car le roi s’imagine qu’il est pieux s’il fait en sorte qu’on s’ennuie bien… C’est une misère quand on ne veut plus suivre sa propre raison et qu’on ne se guide que d’après des prêtres intéressés et de vieilles courtisanes ; cela rend la vie bien pénible aux gens honnêtes et sincères… SI vous voyiez comment les choses vont présentement, vous ririez bien, mais aux gens plongés dans cette tyrannie, à la pauvre dauphine, par exemple et à moi, la chose il est vrai, paraît ridicule, mais nullement risible.

Ou bien

(Saint-Cloud le 16 aout 1721)

Il n’est pas de mode du tout d’aimer sa femme en ce pays-ci. Mais (..) les femmes en punissent bien les hommes. La vie que tout le monde mène ici est vraiment étonnante.

Les lettres de la Princesse Palatine, jeunes de trois cents ans, le premier blog de femme expatriée ?

Dans une pérennité garante de qualité.

Avant notre temps pressé, seules les créations de valeur traversaient les siècles. Que restera-t-il en 2100 à classer par les Monuments nationaux ? Un opéra Bastille qui dégringole à peine fini ? Et chez les antiquaires, la collection 2014 d’Ikea ?

Que conservera l’an prochain de nos mots trop nombreux jetés dans le vide ?

Tout.

Trop.

Rien.

Les années passent, les préoccupations des femmes et des hommes se ressemblent.

Je ne résiste pas au clin d’œil :

(Saint-Cloud, le 6 juin 1721, 6h du matin.)

… j’avoue que de ma vie je n’aurais pu me décider à faire inoculer mes enfants du moment qu’ils étaient en bonne santé, mais la Princesse de Galles est plus intelligente que je ne l’ai été, tout a bien réussi Dieu merci ! On prétend qu’on n’a pas la petite vérole une fois qu’on est vacciné….

Ici côté vaccin, j’ai réussi à prendre rendez-vous pour ma moins de 12 ans et pour mon booster. J’ai hésité à prendre d’emblée celui pour le 4ème. J’appréhende un peu, le numéro deux m’avait flanquée à terre. Littéralement.

Mais cela me simplifiera la vie. La dernière semaine nous sommes allés deux fois au cinéma (DEUX fois en une semaine !!!!) : en France (Sing 2) et en Allemagne (Spiderman, en anglais). Pour le premier on a contrôlé notre vaccin. (2/2 ? OK.) Pour le deuxième à Mainz, nous avons dû montrer le vaccin, un test tout frais du jour, notre carte d’identité (avec le petit jeu : mais si regardez c’est le même nom – et là j’ai pu frimer avec ma nouvelle au format carte de crédit. Top je ne peux pas la lire sans lunettes.) Et scanner sous le regard sérieux de l’employé l’application Luca de déclaration de présence. Ah oui, on a aussi montré notre ticket de cinoche.

C’est la joie du 2G (vaccinés ou guéris) et 2G+ (idem + test négatif) depuis début décembre (ce qui revient au confinement des non-vaccinés). Dans les débats sur le pass vaccinal français je n’ai pas entendu de comparaisons internationales. Pourquoi les exemples des pays voisins sont-ils si peu utilisés dans les arguments politiques ? Il y a tant à apprendre d’une autre vision des choses.

Plaque d’égout aux armes de Mainz (sans lien avec le paragraphe précédent ;o))

Un autre café ?

Vous pouvez refermer les yeux. Dans les demi-rêves tout semble possible. Alors moi aussi je les referme pour y croire.

Je vous adresse mes meilleurs vœux pour des lendemains qui fredonnent.

Et surtout,

Pour une ronde d’aujourd’hui qui sourient,

Une guirlande de maintenant chantants

Une dentelle de rires fous, parce qu’il y a-t-il rien de meilleur que de rire ?

A nous deux, 2022.

A nous tous, 2022.

Et des fleurs, des brassées de fleurs.

Citations extraites de Lettres de la Princesse Palatine aux Editions du Mercure de France.

PS : Question fondamentale. Dans le dessin animé Sing (Tous en scène), le cochon a un accent allemand. Quelle est son origine dans la version germanique ?

Lignes bleues

Vacances d’automne dans les Vosges, exercice spontané de la diplomatie internationale autour d’un coq en pâte.

J’ai posté ce matin à Mainz une carte postale que je n’ai pas écrite et dont je ne connais pas le destinataire. Elle représente une ville au bord du Rhin où je n’ai jamais mis les pieds. Les lignes au stylo bleu sont signées Jutta.

Jutta je l’ai rencontrée avec son mari, couple au sud de la retraite, dans une auberge aux fins fonds des Vosges. Cheveux blonds et courts, gestes assurés, elle me rappelle une amie américaine. Son mari sous-titre ses blagues d’un clin d’œil. Eux et nous résidons dans les deux chambres occupées, nous nous croisons au petit déjeuner.

Ils ne parlent pas un mot de français, les serveuses pas un mot d’allemand. Personne n’a essayé l’anglais. Au grand dam de mon ado (arrête maman tu me fais honte !), j’ai mis mon grain de sel pour faciliter les échanges internationaux. Ei ? un œuf ? non. (Dommage, les petits déj français, avec baguette beurre et confiture, même maison, même enrichis de charcuterie et fromage local sont bien décevants quand on a besoin de protéines et de pain complet noir – dense, à l’allemande – pour ne pas sentir ses jambes flageoler, son cerveau s’embrumer et l’impatience enfler vers 11 heures. Surtout en randonnée.)

Quand l’occasion s’est présentée, j’ai aidé aux traductions.

Un matin, faute de serveuse visible, l’Allemande m’interpelle :

– Faut-il réserver pour manger ce soir ?

– Je suppose que c’est mieux, oui, si vous prévenez.

L’après-midi, je lis dans la chambre, mes filles et mon mari jouent à Mario Cart dans la bibliothèque (elles ne connaissaient pas, c’est bien, elles ont découvert à peu de frais / risque d’addiction et de bruit à la maison). Quand je les ai rejoints (ils avaient emportés les biscuits du gouter), mon mari me dit : “la dame allemande est passée, elle était en colère, il parait qu’on lui a dit qu’ils ne pouvaient pas manger ici ce soir”. Ça nous semble bizarre… La veille nous avions dîné seuls, face au poêle de faïence, la cheminée comme ils disent en Lorraine, avec un accent que je ne connaissais pas.

Le soir-même en descendant au restaurant, deux tables étaient dressées. Une de quatre, une de deux. Hmmm. Y aurait-il eu un malentendu ? Je partage mon doute avec l’aubergiste.

-Ah mais ils m’ont dit qu’ils voulaient déjeuner à midi. Je leur ai dit qu’on était complets. Oups…Vous pourriez leur expliquer demain matin… ?

Oui je peux. Je l’ai fait. La dame allemande est surprise et déçue.

Au diner, la serveuse qui compte sur mon relais linguistique pour simplifier son boulot me demande :

-J’installe les Allemands à votre table ?

Hein ? (ça va pas la tête ? on est sympa mais bon)

-Non, non, ça va aller.

Quelques minutes plus tard ma fille me dit :

-Merci maman, on va quand même pas parler allemand pendant les vacances.

La serveuse présente le menu du jour et tend vers moi un menton inquiet. Vous pourriez traduire ? Mais oui bien sûr. Coq en pâte. Allons-y pour une explication détaillée. Comment dit-on morilles ? Je ne savais même pas que ça existait comme plat (délicieux). Au dessert, la dame allemande voudrait bien la recette de la tarte au fromage blanc (nous aussi). Je la demande. Personne ne l’aura : c’est un secret.

Jutta m’explique qu’elle a écrit une carte pour souhaiter un bon anniversaire à une personne âgée et a oublié de la poster avant de passer la frontière. Vous pourriez la jeter dans une boite ? Oui, sans problème.

Le matin de notre départ, je le lui rappelle.

-Et la carte ?

-Je l’ai mise sur votre pare-brise.

(Dans un sachet plastique anti-humidité.)

C’est donc fait.

J’ai rempli ma mission de diplomate affectée aux relations franco-allemandes gastronomiques. Quand je pense que ma mère (qui n’avait aucune idée de ce que cela représentait) me voyait avocatinternationale. C’est fait.

Le dernier soir, l’aubergiste est venue nous offrir un pot de confiture maison, en sachet cristal. Aux quetsches, délicieuse. (Je savais que ça vous manquerait si je ne vous mettais pas une petite anecdote de confiote).

Moi qui fais souvent des petits cadeaux spontanés pour remercier des étrangers, ça m’a touché d’être du côté de la réception. Merci madame. Les filles ont eu droit à des barres chocolatées joliment emballées. « Comme elles ont été sages… C’est signe que les parents les ont bien élevées. » Hi, hi… on joue volontiers le jeu de la flatterie. Parfois on doute, hein…

Randonnées dans la forêt, sur les sentiers qui montent derrière l’auberge. GR, un jour vers la droite, un jour vers la gauche. Ou un peu plus loin, par la route qui s’appelle la rue et le chemin de goutte-froide, jusqu’à un sommet et une roche proéminente (j’ai un faible pour les panneaux poétiques). Sandwiches de fromage qui ramollit de jour en jour, carottes qui sèchent, thon qui dégouline. Vertige (pour moi) pour franchir un passage étroit en hauteur.

Entre sapins, bouleaux, mousses et fougères j’ai sauté les pieds joints dans un livre de contes. Allons-nous croiser la cabane des trois ours ?

Dans la queue de la boulangerie, un type m’accoste. “C’est quoi votre appareil photo ? Vous partez en balade ? Vous êtes touriste ?” Euh oui. J’adore papoter à l’improviste, mais quand je ne suis pas à l’initiative de l’échange, j’ai toujours un moment d’hésitation. Il a l’air inoffensif.

-Vous aussi, en vacances ?

– Oh non, nous on habite ici. On a vécu trente ans en Allemagne. On est revenu pour la famille.

J’ai pas osé lui demander la durée initiale prévue pour leur expatriation.

Tendez l’oreille…

L’auberge en demi-pension c’était le calcul pour éviter de faire bouffer à ma famille ma charge mentale. On restera moins longtemps que dans un gite mais pas de corvées courses ou cuisine. Bilan : personne ne peut plus voir ni pain, ni repas riches comme des dimanches midi. (J’ai fait de la soupe de légumes d’urgence.) Et les courses faut bien les faire quand même (rappelez-vous mon obsession avec le vinaigre blanc français, le savon noir, les bonnes sardines, le chocolat à cuire de qualité). Les filles se sont offert Dragibus et Carambars, Paille d’Or et madeleines, pour leurs anniversaires au collège. French touch autorisée, pourvu que les produits soient emballés individuellement.

Le premier gel de l’année s’est posé dans la nuit. Les dahlias du voisin ont cuit. J’ai tendu la main par le Velux pour toucher le givre et laisser une empreinte mouillée sur les tuiles rouges.

Balade en amoureux autour du village pendant que les filles sautent sur le trampoline. Mon mari et moi croisons un petit jeune homme, en short et K-way. Bonjour ! il nous lance avec un sourire qui mange tout son visage.

Je photographie un bassin en pierre où chante une source, puis on rebrousse chemin. On le croise à nouveau. Il entre et ressort aussitôt d’un jardin. Celui aux dahlias cuits.

-Re-bonjour !

-Re-bonjour !

Sans s’arrêter, il indique de la main le jardin dont il sort.

-Ma tata n’est pas là. Je suis d’ici c’est pour ça que je connais tout le monde.

Sourires.

-Vous logez à l’auberge ou au gîte ?

-A l’auberge.

-Y’en a qui disent que le village ici c’est naze. Mais y’a la nature, alors c’est joli.

Bien d’accord.

– C’est la première fois que vous venez ?

-Oui.

-Et ça vous plait ?

-Oui.

-Alors, vous reviendrez !

Simple comme re-bonjour.

Comme un parfum en noir et blanc de Guerre des boutons.

Une leçon de vie pour moi que les devoirs hypnotisent. Refaire si ça me plait. Un médecin me l’avait conseillé. Il faut privilégier les satisfactions comme un devoir. Je lui avais demandé de l’écrire sur une ordonnance. Un mantra pour les jours où la main de l’anxiété m’attrape à la gorge.

Les feuilles commencent juste à tourner. Dans la forêt tapissée de mousses, au milieu des sapins, les chênes rouges d’Amérique sont les premiers à passer du vert au vermeil. Ses glands trapus sont irrésistibles. J’en glisse dans mes poches. Comment est-il arrivé là cet expatrié naturalisé ?

L’Amérique : nous venons d’apprendre que son baptême a eu lieu à Saint-Dié-des Vosges.

Après les expéditions vers les Indes de Christophe Colomb en 1492, Amerigo Vespucci comprend qu’il s’agit d’un nouveau continent. Le Duc de Lorraine passionné de géographie, obtient du roi du Portugal, commanditaire des expéditions, cartes et récit de voyage de Vespucci. Il les confie au Gymnase Vosgien, un groupe d’érudits occupé à redessiner le monde. Sur la Cosmographie universelle (ça jette plus en latin), pour la première fois, le nouveau continent esquissé par la ligne bleue de l’océan Atlantique est appelé America. Féminin comme les autres, et en hommage à Amerigo.

Voilà pour la digression culturelle. De rien.

A part les vitraux de la cathédrale – modernes, liquides et graphiques, Saint-Dié ne nous a pas séduits. Une fois approvisionnés en munster (sous-vide !) au marché, on n’a pas trainé. L’architecture toute d’angles droits gris fait écho aux trop nombreuses nécropoles.

Fuite vers la nature jolie.

Enième tentative pour se faire un thé avec la machine de notre chambre. Elles sont rares en France et en Allemagne, les tea and coffee making facilities, que l’Angleterre met à disposition de ses hôtes. Pourtant c’est bien agréable d’appuyer sur le bouton de la bouilloire pour une boisson chaude, avachie sur le lit. Leur présence ou non dans une chambre d’hôtel est devenue une blague familiale.

Elle marche pas cette fichue machine à capsules (j’ai même pas essayé, j’ai laissé faire mes colocs, je ne parle pas le langage des machines qui font les malignes). Mon mari prospecte dans les autres chambres. Vu le calme, on se sent partout chez nous. Les portes sont ouvertes pour répartir la chaleur. Il revient avec trois gobelets de carton pleins de thé (dans deux ça ne rentrait pas). AIlleurs ça marche ! Il les pose où il peut sur ma table de nuit.

Bouquins, lunettes, stylo, cahier, téléphone en vrac. Je tâche de faire un peu de place, faudrait pas que ça se renverse. Geste maladroit. Pof je cogne un premier gobelet. EH M*** ! Je retire brusquement les objets qui craignent l’eau. Paf les autres basculent. Le thé est par terre, une flaque à mes pieds.

Euh…. Il en reste une gorgée au fond de ce gobelet, tu le veux ?

Dans le mystère de la dernière nuit à l’orée de la forêt, un cerf nous offre son brame guttural.

Retour par Strasbourg.

Devinez ? Missions librairie et coiffeur. J’ai pris deux rendez-vous. Un pour moi et un pour ma plus jeune. Elle souhaite corriger la coupe réalisée par se mère cet été. (T’as vu c’est plus long derrière que devant. On dirait une coupe de garçon.)

Certes.

Miracle, je ressors avec une coupe, une vraie. Comme avant. J’avais fini par renoncer. Me dire que non, ce n’était pas une histoire de style français ou allemand. Que mes cheveux s’émancipaient sans grâce. Que la seule personne qui arrivait à en faire quelque chose je l’avais laissée à Lyon. Eh bien non !

-La coiffeuse égalise et me dit : Voilà, c’est plus moderne hein !

Oui et plus dynamique.

Je hasarde :

-En Allemagne, c’est plus classique les coupes de cheveux…

– Oui y’en a beaucoup qui viennent se faire coiffer ici.

Ah tiens. Je ne précise pas que mes deux dernières coupes étaient françaises. L’une d’elle avec sa collègue lors de l’expédition vaccin.

– C’est quoi votre prénom madame ?

Je note. Je reviendrai. Tous les deux mois – ou disons, quand c’est possible, prévoir l’aller-retour à Strasbourg pour la coupe.

(J’ai demandé : le carré droit est la coupe la plus dure à réaliser même pour un professionnel. Il ne pardonne rien. Et toc.)

Avant de mettre le cap au nord, nous croisons la locomotive-jouet d’un monsieur qui grille des marrons. Impossible de résister. Nous lui achetons un cornet de papier, le plus gros format. Les premières châtaignes grillées mangées vite, trop chaudes, en s’étouffant un peu, brûlent la langue et laissent le bout des doigts charbonneux.

Je les laverai le plus tard possible.

Vivement qu’on en trouve au marché de Mainz, des châtaignes. Provenance indiquée : France. D’où en France Monsieur ? De l’Ardèche ?

Au prochain passage de frontière je complèterai mon stock de bouquins. J’ai apprivoisé les librairies de Metz et Strasbourg. Je sais où aller pour être en phase avec les avis des libraires. C’est tellement bon de flâner dans le parfum des livres et rassurant de repartir avec des promesses de bonheur en papier. Je me shoote bien un peu ici, mais je lis plus volontiers en français et en anglais.

J’ai une question pour vous.

J’ai envie de créer une rubrique lectures dans ce blog, histoire de partager mes coups de coeur et les vôtres.

Qu’en pensez-vous ?

(réponses bienvenues en commentaire)