Lettre ouverte à Isabelle Carré

Émotions au cinéma pour Les rêveurs

Musique connue chantante de Dalida.
« Monday
Tuesday… »*
La la la la la la la

Wednesday, c’est chouette, on va au ciné…

Voilà plusieurs semaines que le dépliant du programme du petit cinéma de ma bourgade est affiché sur le frigo. Je tiens au charme du format papier. Le film que j’ai repéré ne passera que trois fois et nous ne serons pas disponibles pour les deux projections du week-end : une seule séance est possible. La date et l’heure sont entourées d’un coup de stylo bleu : le mercredi 3 décembre, à 20 h 30.

Un coup de pompe avant le dîner m’a fait hésiter à ressortir, mais ma motivation était plus forte. Nous habitons à cinq minutes en voiture du centre-ville et nous garons au dernier moment juste devant l’entrée de la salle de spectacles. Comme à notre habitude, nous nous installons en haut, en bordure de rangée pour allonger les grandes jambes de mon mari, à distance des gens. Un groupe de jeunes adultes s’assied juste derrière nous, après avoir hésité longtemps devant une salle clairsemée. L’humain est décidément un animal grégaire. Une voix féminine s’étonne de l’odeur de chou, mentionne le chou-fleur de son dîner. Je renifle mon pull, avec lequel j’ai fait revenir le chou chinois pour une soupe de crevettes à la citronnelle. Il semble innocent. La lassitude enfonce mon corps dans le siège en velours confortable et ma tête contre l’épaule de mon amoureux, ma main dans la sienne. Assise dans le noir, je me blottis en laissant fondre sur ma langue les triangles d’un mini Toblerone au chocolat noir. Je l’ai chipé en partant à la poche numéro 3 de notre lutin de tissu – calendrier de l’avent. C’est drôlement bon, j’avais oublié. Nous sommes prêts, la projection peut commencer.

La lumière éteinte, quelques bandes-annonces s’enchaînent sans aucune publicité. Puis le générique. Sur fond noir défilent les financeurs que je suis d’un œil distrait. Le V de France Télévisions m’intrigue, sa police diffère de celle des autres lettres. Les V des mots suivants aussi semblent élégants et doux, dessinés plutôt que tapés. Le générique se clôt sur la première image du film et les V déploient leurs ailes, s’envolent dans le ciel, en une poétique nuée d’oiseaux.

Tiens, je me dis, on va se comprendre, Isabelle et moi. Quand la petite Élisabeth-Isabelle plonge les mains et le visage dans les robes et écharpes de sa mère qui vient de sortir et les respire les yeux fermés, cela se confirme.

C’est curieux cette ambivalence, je m’en doute, l’appelle et la redoute, cette proximité émotionnelle avec la comédienne-réalisatrice. J’aime les films dans lesquels elle tourne, son jeu et ses choix sont des valeurs sûres. Je l’ai vue au théâtre dans La dégustation avec mon amie Cécile, et cet automne dans Un pas de côté au théâtre de la Renaissance, avec mon mari et ma plus jeune fille Adèle, celle que j’avais emmenée l’année précédente voir L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt au théâtre du Palais-Royal. Présenter des femmes inspirantes à mes filles est essentiel. Isabelle, je l’écoute avec plaisir, même à la radio quand elle s’exprime en son nom propre, avec ses mots, ses idées – ce n’est pas toujours le cas, sans les mots écrits par d’autres, certaines actrices s’effondrent comme des marionnettes dont on a coupé les fils. L’entendre dans le cadre de la promotion de son film Les rêveurs m’a convaincu d’aller le voir, peut-être avec mes filles.

Pourtant, quand le livre dont il est adapté est sorti, j’ai refusé de l’acheter.

Je lis énormément et ne sors jamais d’une librairie les mains vides. J’écris tous les jours, inspirée par le quotidien, des souvenirs, des émotions, et connaissais la démarche parallèle de l’autrice. Mais celui-là, non. À plusieurs reprises, je l’ai attrapé sur un présentoir avant de le reposer. La dernière fois, c’était à la maison de la presse un hiver à Samoëns. La première fois que je l’avais feuilleté, la mention « TS » m’avait effrayée. Malgré l’enthousiasme de mon amie Cécile, également lectrice passionnée, je n’avais pas réussi à passer outre.

Plaquée contre le mur de deux lettres majuscules, j’ai résisté.

Et pourtant. Puisqu’Isabelle témoigne, je sais que l’histoire se termine bien. N’empêche. J’ai peur d’avoir peur. Je crains la contagion par-delà les années, les mots, les feuilles de papier. Je redoute le traumatisme. J’ai appris à vivre avec la particularité d’une sensibilité extrême, ce handicap dans la vie courante, ce miracle dans l’espace protégé de la nature, de l’art et de la création, et de certaines rencontres. Je filtre ce qui menace de l’atteindre.

Et puis, le temps et les émissions de radio sont passés. J’ai eu l’occasion d’entendre Isabelle Carré raconter son histoire, l’histoire de son livre Les rêveurs. Les deux lettres T et S, si effrayantes quand elles sont jumelées, ont perdu son pouvoir maléfique. La vie m’a jeté dans les pattes des parcours de proches en souffrance mentale intense, des visites dans un couloir aux fenêtres fermées, hantées de jeunes aux lacets confisqués. Mon regard sur cette histoire a évolué. J’ai cessé d’être aveuglée par les TS et savouré les cailloux blancs de l’espoir, si merveilleux dans leur simplicité : un film, Une femme à sa fenêtre (que je n’ai jamais vu), une actrice (que j’adore), Romy Schneider, et des mots sages cités de mémoire « Préférer les risques de la vie aux fausses certitudes de la mort ».

Un dimanche soir, mon amie Cécile m’a envoyé le lien vers le podcast Le goût de M, une autre lettre majuscule, non menaçante celle-là, en précisant « Ça m’a fait penser à toi ».

Merci, Cécile, merci pour le cadeau du lien vers l’entretien avec Isabelle Carré au sujet de la promotion de son film – même si je l’avais repéré aussi dans une pub du Monde. Mais surtout, merci pour le cadeau de ton regard juste, neutre, accueillant, qui me laisse libre d’être moi-même et paradoxalement sait me reconnaître dans les mots d’une autre.

Je lui réponds, oui j’ai failli l’écouter cet après-midi. Je l’ai envisagé et puis j’ai renoncé. Le week-end, la maison pétille de demoiselles. Je soupçonne ce rendez-vous d’exiger solitude et calme. Alors, quelques jours plus tard, je m’autorise une parenthèse à la table du salon pour dessiner. Le crayon à la main, je clique avec gourmandise sur le lien. C’est maintenant, je m’offre une friandise en cachette, à l’instar de ma fille Adèle qui piquait des papillotes dans le lutin en tissu quand elle était petite, lutin au pied duquel est toujours suspendue l’alarme-grelot.

J’écoute le podcast avec recueillement en bridant une furieuse envie de prendre des notes. Je l’écouterai une deuxième fois, plus tard, avec mon carnet et un stylo Bic. D’abord vivre la rencontre jusqu’au bout. Je suis prête à l’accueillir. Par écran interposé. Par les mots.

Je suis prête à lire le livre. J’ai grandi. Je ne crains plus les monstres tapis dans ses pages.

Les jeunes, les adolescentes souffrent à grande échelle. Mes filles partagent leurs douleurs et, avec pudeur, celles de leurs amies. Je souhaite placer le témoignage d’Isabelle Carré dans leurs mains pour les rassurer, les encourager à chercher leur place dans le monde, à ne pas se contenter du catalogue conformiste du système scolaire. Afin de désamorcer le sujet, je les préviens : voilà le contenu de ce roman, voilà pourquoi il peut vous aider.

Lors d’un week-end à Lille avec Cécile, à la libraire du Furet du Nord, sur la Grand-Place, je le cherche un moment avant d’apercevoir l’affiche du film dissimulée entre d’autres livres de poche. À mon retour, Les rêveurs rejoint l’étagère du salon. Contrairement à mon habitude, j’ai décidé de découvrir d’abord le film. Mon monde imaginaire s’étonne. Tout est sens dessus dessous. Film par-dessus livre. Images avant les mots.

M’y voilà donc dans la salle de cinéma, dans le noir, à retrouver mes années 1980, car j’ai eu beau grandir dans le vert de l’Ardèche et Isabelle dans un appartement rouge à Paris, nous avons eu les mêmes baskets, les mêmes cassettes enregistrées avec U2 ou The Cure, et presque la même bande-son – je n’avais pas de frère musicien, les mêmes dimanches matin devant Véronique et Davina. La veste en jean, fantasmée, ne m’était pas autorisée, par crainte que je sombre dans la débauche.

Élisabeth de huit ans à patin à roulettes, celle de quatorze ans qui fume en cachette, l’Isabelle adulte m’entraînent dans de longs couloirs. Des couloirs d’appartement, des couloirs d’hôpital psy encombrés des douleurs adolescentes muettes que les corps hurlent. Je la suis sur les chemins tortueux d’une personnalité qui se cherche, suffoquée par ses émotions.

Le chaos du grand huit intérieur m’a aussi projeté sur des murs, mais plus tard. J’ai eu la chance ou la malédiction d’être scolaire et d’aimer l’école. Quand elle s’est arrêtée, il m’a fallu chercher une place dans une société concurrentielle qui impose le pouvoir et l’argent comme ambition, le chaos m’a engloutie. Comment exister quand on ne peut ni dominer ni être dominée ?

Je me suis écrasée sur les murs transparents d’un open-space, les plafonds et les cloisons de verre d’esprits aussi fermés que les fenêtres.

Parce que je l’ai entendue le raconter, j’attends avec impatience le point de bascule de l’histoire, le moment où Élisabeth-Isabelle regarde le film sur la mini télé nomade d’un copain de couloir. Depuis le gouffre de cette dépression, elle donne un coup de pied au fond de l’étang et remonte aspirer l’air à la surface et sauve sa peau. Le choc de sa rencontre avec une actrice, j’allais écrire « une autre actrice », ressuscite le désir de vivre, incendié d’une nouvelle étincelle.

Et puis, et puis tout s’accélère avec les pas d’Élisabeth-Isabelle qui sort de l’hôpital, et quitte le monde protégé et ralenti de l’institution pour plonger hors des murs, dans l’agitation et le bruit de la rue. Dans la vie.

Elle se présente à un cours de théâtre sans aucune expérience, neuve, armée de ses seules curiosité et intuition. Là sur la scène du bien nommé théâtre de la Renaissance, sous le regard du fantôme de Sarah Bernhardt, et celui bienveillant de la professeure, elle monte se présenter.

Je touche le bras de mon mari et lui fais un signe muet. Regarde, regarde Nicole Garcia. Pour qu’on en reparle ensuite. Je l’aime beaucoup, je veux le lui dire, à lui qui, depuis sa culture anglaise, ne la connaît pas. Je la lui souligne vite, en veillant à ne pas me laisser dérouter d’une émotion grandissante. L’éclosion monte en moi, elle me soumet tout entière. Je l’accepte avec bonheur, heureuse et soulagée d’être venue sans mes filles. L’intensité de cette réaction croissante, inattendue même si je connaissais l’histoire et le dénouement, me prend au dépourvu. Je veux la vivre à fond, sans être obligée de la dissimuler, d’interagir avec des demoiselles dont les bonnes intentions peuvent compromettre le recueillement.

Élisabeth-Isabelle monte sur scène. Elle ne connaît pas de texte. Elle connaît peut-être une chanson. Oui. Elle peut chanter. Elle entame un tube de Dalida, qu’elle chantait avec son frère, ses parents, dans les longs couloirs de l’appartement rouge.

« Monday
Tuesday
Day after day, life slips away…
Moi je vis d’amour et de danse… »*

Elle chante sur cette scène vide et les mots éclatent comme des bulles. L’émotion enfle, brouille à peine sa voix et mouille ses yeux. Elle s’interrompt et explique « Je n’y peux rien, je déborde ». Et moi aussi je déborde. Et la professeure Nicole Garcia accueille son émotion, l’encourage à reprendre. La félicite. C’est ça qu’on attend au théâtre, la convocation des émotions. On apprend juste à les canaliser.

L’émotion, bien au-delà de chanter sur une scène, est le premier pied posé sur un sentier à défricher, celui de la rencontre de soi. Le frisson de l’éclosion, ce rapprochement de son trésor d’or pur intérieur. Élisabeth-Isabelle sentait sans doute qu’elle avait beaucoup à offrir sans savoir comment. Le regard de la professeure a percé les remparts de sa cachette et devine son trésor. Elle la voit. Elle le lui confirme : oui, tu es quelqu’un. Tu existes. Fais-toi confiance.

Tu as bien fait de choisir ce chemin moins emprunté, the road less travelled by du poème de Robert Frost.

Fin août, je suis allée chez une sage-femme. C’est rajeunissant, ça me rappelle mes grossesses, mais là j’y vais en quête de clefs pour découvrir ce corps que je ne comprends plus. À peine ai-je enfin décidé, sur le tard et devant son ultimatum, de l’écouter, qu’il se métamorphose encore. J’ai l’impression d’avoir déménagé. La gynéco est toujours pressée. La sage-femme, consultée pour ma fille, m’a rassurée. Il existe un lieu où je serai entendue et vue : son cabinet.

Lors de ma consultation, elle a constitué un dossier médical en conscience, et les moindres sujets ont repris une importance légitime. Je réalisais, en écoutant mes réponses avec ses oreilles, la couleur de mon vécu de femme. Soudain, elle m’a posé une question encore jamais entendue :

-Y a-t-il eu des tentatives de suicide ?

-Euh… non. Non. Non, non.

Non, je n’ai connu que des tentatives de vivre. Des élans réflexes pour, justement, ne pas me laisser suicider par les méchants, les indifférents, les pétris de certitudes, et un jeu social dont je ne comprends pas les règles.

Je ne me souviens plus si je l’ai répondu à haute voix, avec un rire maladroit, un rire qui s’excuse d’avoir osé essayer de vivre dans une société qui étouffe ceux qui débordent des rôles attendus.

Cette dame m’écoute, m’entend, me voit, et ça me fait un bien fou d’exister pendant une demi-heure.

« Moi je vis d’amour et de risque,
Quand ça ne va pas, je tourne le disque… »*

Là sur la scène, une jeune fille chante Dalida, ses joues rosissent et ses yeux se mouillent. Cette jeune fille c’est moi. Moi à cinquante ans quand j’ai enfin osé m’exprimer et écrire. Devenir qui je suis depuis toujours, et que j’ai bâillonné : une artiste. Quand j’ai enfin assumé, osé être qui je suis, celle que les objectifs absurdes de productivité et la malveillance de jaloux minables n’ont pas réussi à tuer.

Le regard de la professeure de théâtre-Nicole Garcia se pose sur Élisabeth-Isabelle et son trésor rayonne soudain. C’est sur moi que se pose son regard d’âme sœur. Et c’est mon trésor en or pur qui m’éclabousse. Cela me rappelle lorsque j’ai échoué dans le cabinet d’un docteur-magicien, détruite par un travail qui ne me convenait pas, des tableaux Excel ineptes, des réunions inutiles. Quand je lui ai chuchoté depuis les abysses de mon trou de souffleur :

-J’ai découvert que je suis différente…

Il m’a répondu :

-Je sais.

-…

-La vie n’est pas facile quand on est tombé de l’astéroïde B612.

Non, elle n’est pas facile.

De très loin, en très loin, un regard se pose sur soi, comprend le voyage interplanétaire quotidien et rallume mon étincelle.

« Moi, je vis d’amour et de rire
Je vis comme si y’avait rien à dire
J’ai tout le temps d’écrire mes mémoires
D’écrire mon histoire, à l’encre bleue
Laissez-moi danser,
Laissez-moi
Aller jusqu’au bout du rêve… »*

Et là face à cet écran dans le noir, ce sont mes yeux qui débordent.

J’ai l’habitude, ça au moins ne change pas avec l’arrivée de la ménopause, les émotions XXL débordent toujours, le volcan intérieur ruisselle et fout le bazar à l’extérieur. Un bazar incompris, interprété de travers par l’humain lambda qui associe larmes et tristesse. Le cinéma exige de rester silencieux, la jeune voix qui entonne Dalida ne couvrira pas mes reniflements, alors, pour ne pas déranger la bande de moutons de Panurge au chou-fleur, dans la rangée derrière, j’arrête de respirer.

J’arrête de respirer parce que ce regard brûle.

Puisqu’enfin, sans un mot, dans la nuit de cette salle, un regard me voit, je retrouve confiance en moi, en mes créations. Soudain un rugissement muet emplit mon crâne « Mais PUT*IN y’en a pas un de fichu éditeur qui va l’ouvrir mon manuscrit ? Y’en a pas un qui va prendre le risque de publier des émotions plus grandes qu’eux ? Qui va comprendre que j’ai du talent ? Merde alors. »

Mon manuscrit, bientôt un livre.

Un livre usé posé sur la table d’un café devant le théâtre. Confié par la professeure à la jeune Élisabeth-Isabelle. Un passage de témoin de papier. Je t’ai vue. Je t’ai reconnue. Tu as des choses à offrir au monde. Et d’ailleurs si tu ne les offres pas, tu en mourras.

Elle ne le sait pas la prof-Nicole Garcia, que tu as failli en mourir.

Et lors de cette finale où tu es toi-même, adulte, sur la scène de ce théâtre, tu plonges ton regard dans celui d’une jeune fille toute cassée de l’intérieur, que tu as essayé d’approcher dans l’hôpital où tu avais été soignée, ou plutôt disons, protégée, de toi-même et des griffes de la société. Cette jeune fille étanche, enroulée sur son corps mutique, sur un trésor éteint, tu lui as laissé sur un fauteuil, confié, le même livre. Un volume corné, aux couleurs passées, d’avoir traversé tant de mains et d’âmes. Là debout sur la scène, malgré les projecteurs, tu l’aperçois ton livre à la main, ouvert. Elle ne peut s’arrêter de le lire, de se lire. Tu la regardes. Tu la vois. Et elle le sent.

C’est son trésor qui s’illumine et son visage sourit, même si son âme hésite encore.

Ton sourire et le sien qui se parlent sans un mot m’inondent de reconnaissance et d’espoir.

Le barrage cède. Les techniques d’urgence, l’apnée, la joue mordue perdent leur magie. Mes larmes coulent, même en traversant le rire offert par une phrase du générique « Tous les jeunes ont crapoté de fausses cigarettes pendant le tournage ».

Vite fuir la salle de cinéma avant les autres spectateurs. Débarbouiller son visage d’un revers de main, des deux mains, ça dégouline. Se cacher derrière sa parka en prolongeant l’enfilage. Courir presque dans le couloir. Saluer de loin la dame de la caisse, sans la regarder, en espérant qu’elle ne verra pas le désordre du visage. Sortir, se jeter dans les bras anonymes de la nuit malgré les halos des réverbères. Devancer son mari sur le parking afin de se réfugier au plus vite dans la voiture.

L’entendre commencer une conversation, comme à chaque sortie du cinéma.

-Il était formidable le jeune qui jouait…

Inspirer.

-Je… je… peux pas parler… là.

Expirer.

Suffoquer.

Engouffrer son cœur feu d’artifice à l’intérieur de la voiture. Anticiper la vibration du démarrage, qui ne vient pas. Sentir des bras autour de ma poitrine secouée de sanglots, qui la serrent. Des bras- prise de terre, pour accueillir l’éclair qui me traverse. Mon corps chaviré a besoin de contenants, un autre corps, un amour, une voiture, la nuit.

Me voilà la plus petite des matriochkas. Celle qui traîne dans un tiroir de la cuisine, décorée de violet et d’or.

Retour en silence, dans le seul ronronnement du moteur.

Vite se blottir au lit, contre un corps, un amour, une couette, la nuit.

« Laissez-moi aller jusqu’au bout du rêve… »*

Assécher les sanglots.

S’endormir et se réveiller les yeux rougis.

Épuisée.

Épuisée de joie, de rencontre par écran, par mots interposés. Épuisée de reconnaissance en la vie.

Faire couler les relents d’émotion dans ses doigts à l’atelier de terre pour modeler une nouvelle tête sympathique à une jeune femme nue assise sur un rocher. Le troisième visage, les autres me rebutaient. Retrouver ses amies Cécile et D. pour déjeuner et s’entendre dire : « Tu as une petite tête. »

Une petite tête et un cœur gros. Un cœur gros comme ça. Tout gonflé d’espoir.

Je ne peux pas expliquer pourquoi. C’est trop intime. Je le tais, mais sais déjà que je l’écrirai.

Apprendre à vivre en se cachant, en bâillonnant son âme et ses émotions pour être acceptée par la société, ça rend étanche dans le mauvais sens. Les agressions rentrent toujours, les talents ne peuvent plus sortir. La société me déçoit vingt fois sur dix. Tant pis, j’y retourne.

« J’ai appris à vivre comme si j’étais libre et en équilibre ».

Si aucune maison d’édition sérieuse ne choisit mon manuscrit, celui où je conte les aventures sur l’astéroïde B612, je le publierai toute seule.

Comme une grande.

Parce que je le vaux bien, c’est Élisabeth-Isabelle qui me l’a soufflé depuis la scène du théâtre de la Renaissance.

*Laissez-moi danser, chanson de Dalida.

* * * * * *

Chère Isabelle,

Je vous remercie pour la richesse des émotions, le rappel de la légitimité d’être soi et l’importance d’aller à sa propre rencontre.
J’ai dévoré Les rêveurs lors d’un aller-retour sur la journée de Lyon vers Paris, je n’ai pas eu peur. Touchée par leur grâce, je me suis envolée avec les V de vivre. Mes V chamboulés se fondent en X, les X d’exister et d’exprimer.

Vous dites écrire pour qu’on vous rencontre.
Je dépose cette lettre à votre porte, vous avez réussi.

Bravo et merci du fond du cœur pour la main tendue.
Pardon de vous avoir tutoyé.

Sans mots

Flâneries aux musées à Lille, miroirs, Vanités et Vérité

Avant le départ de notre TGV, mon amie et moi sommes libres d’improviser notre matinée. Il tombe une pluie glacée. Nous renonçons sans regret à une balade au marché du Vieux-Lille, nous avons déjà chacun plusieurs paquets de gaufres flamandes à la cassonade. En contrepoint à l’éblouissement de la veille au musée La Piscine de Roubaix, nous optons pour une flânerie culturelle sous abri et nous présentons, frissonnantes, devant l’austère Palais des Beaux-Arts.

Peu de visiteurs encore, le grand hall semble vide. La caissière nous remet deux tickets illustrés d’extraits de tableaux. À La Piscine j’avais choisi celui de la sculpture de la petite plongeuse, en guise de « bracelet d’amitié » avec mon amie allemande qui a gardé le ticket de notre visite de 2023 (voir article Lille sans l’eau) dans la coque de son téléphone. J’ai fait pareil. Au Musée des Beaux-Arts de Lille, avec l’accord de mon amie, je choisis le ticket représentant une Vanité hollandaise du XVIe où le crâne se niche, discret, au creux des bras d’un ange à ailes de papillon. Sur l’autre ticket, deux regards de squelette me font serrer la mâchoire en frissonnant.

Avec l’intention de revoir une statue de Daphné se transformant en laurier, aperçue voilà de nombreuses années avant d’embarquer dans un autre TGV pour Lyon, je nous guide vers le hall du rez-de-chaussée consacré aux sculptures du XIXe siècle. Aucun bras-branche ne dépasse. La nymphe a dû être déplacée, rangée, prêtée. Entre des athlètes aux minuscules feuilles de vigne bombées qui me font marrer comme une gosse, une autre statue au bras en l’air attire mon œil.

Vérité au miroir coupé, hélas

Une jeune femme nue en plâtre, grandeur nature sur un piédestal, brandit un miroir au-dessus de la tête. Sa main gauche, également levée, soutient un drapé dont les plis traînent au sol. Je me baisse pour arriver à lire son titre (avec les lunettes, oui) : La Vérité. Je m’exclame à haute voix, plus pour moi que pour mon amie à mes côtés, « Ah tiens, je ne savais pas ! L’allégorie de la déesse Vérité est un miroir ».

Miroir, mon beau miroir…

Avant de se précipiter à la boutique, il est convenu de tout visiter. Même l’exposition sur les Géants du Nord, dont je n’avais jamais entendu parler. Nous nous octroyons une dérogation pour les plans-maquettes du sous-sol et la salle qui présente des toiles contemporaines monochromes. Faire semblant de chercher une intention artistique dans des manœuvres mercantiles retarde le moment de feuilleter les bouquins et tripoter les objets inutiles aux couleurs de tableaux célèbres. Et celui de contempler les peintures du XIXe et XXe (les autres).

Soudain, je m’arrête devant un tableau. Il me met mal à l’aise.

-Regarde, c’est celui du ticket !

Hop, rechausser les lunettes pour lire les commentaires. Goya a peint là deux coquettes défraîchies dont les traits et les corps émaciés, sous des robes à volants, évoquent le monde des morts de Coco de Pixar, l’air de guitare en moins. Assise, l’aristocrate édentée habillée de clair tient un petit objet, qui pourrait être un portrait d’elle dans sa jeunesse. À ses côtés, sa servante en mantille aux yeux creusés de squelette, lui présente un miroir au dos duquel est inscrit « Qué tal ? », « Comment ça va ? ». (Pourquoi Goya a-t-il omis le point d’interrogation à l’envers au début de la phrase ?) Derrière elles, un homme barbu et ailé, Chronos, le dieu du Temps, brandit un balai, avec lequel on soupçonne qu’il s’apprête à les réduire en poussière. Ce tableau s’intitule Les vieilles ou Le Temps. Lui aussi aurait pu être baptisé La Vérité.

Le reflet dans le miroir se devine par transposition de l’original. Sans miroir, le tableau représente deux vieilles au seuil de la mort. Avec lui, le message s’enrichit. La mise en abyme des regards fait éclater la vanité des dames, et celle du spectateur. Nul besoin de mots, même si ce tableau pose une question.

« Qué tal ? » s’adresse au seul regard qui peut le lire. Avec ces deux mots, Goya tend le même miroir-Janus au passant. Comment ça va, toi qui nous contemples ? Comment vas-tu maintenant que nous te rappelons ta mort prochaine ?

Actualisé en version 2025, le tableau représenterait deux vieilles peaux aux tatouages froissés contemplant des selfies, un d’autrefois, un du jour. L’accès à la vérité évolue avec la technique. Pourtant, les selfies, trompent. Vérité ou illusion, l’instrument délivre ce que le regard y cherche.

Dans les expositions, je photographie certaines œuvres et leurs légendes pour les explorer plus avant. Je n’en ai aucune du tableau de Goya. Sa puissance m’a empêchée de le regarder les yeux dans ceux des presque mourantes. Je préfère oublier mon avenir, sordide dans le meilleur des cas. Celui d’être encore vivante. Même sans balai, le Temps se rappelle à mon corps à travers la dégradation progressive de mes sens, ce bourrelet installé sur mon ventre, la débandade de l’œstrogène. Pour me rassurer, par habitude, je me dis, « t’inquiète ça va passer ». Oui ça passera et ce sera pire. Alors j’ai décidé de me trouver belle, comme je le penserai dans quelques années en regardant les photos de maintenant. Je renonce au miroir d’aujourd’hui en faveur de celui de demain, en empruntant un regard futur grâce à un petit arrangement avec la vérité.

Comme c’est simple et comme c’est malin, d’utiliser un miroir pour mieux voir ! Pour se regarder au-delà du reflet. Encore faut-il oser. Si je tolère celui de ma salle de bains, c’est parce que je le fréquente sans lunettes, notre collaboration floue reste acceptable. Parfois, un regard étranger offre la même fonction. La maison ne semble jamais aussi mal rangée que lorsqu’un inconnu se pointe à l’improviste. Même s’il ne dit rien, ne trahit aucun jugement, l’œil extérieur nettoie le mien. Je vois mon intérieur sous un jour nouveau, comme dans un miroir, fidèle traître qui inverse les côtés.

Sans un mot, je vois mieux.

En face de moi au cours de terre, se trouve cette année une dame aveugle de naissance. Elle explore ses créations et le monde avec les doigts. La semaine dernière elle a raconté être obligée de suspendre des cloches à ses placards pour éviter que les aides à domicile ne la volent. Elle a ajouté : « Ceux qui voient ne pensent pas aux sons ». Ni aux odeurs, ni aux palpés, ni à toutes les autres sensations assujetties à la vue. En cas d’urgence pour remédier à la sursaturation des sens et prévenir l’implosion, fermer les yeux ! Contrôler ce qui entre en soi relève de la survie. Peut-être cette dame doit-elle se boucher les oreilles.

Ces derniers jours, avant de rencontrer La Vérité, de la photographier sans mes lunettes, mal cadrée, et donc, hélas, sans son miroir, mon cerveau était entré en phase de bouillonnement. Cela se produit régulièrement, malgré mes mesures de sport, d’art, de nature, sous l’assaut de périodes submergées de mots, et mon rafiot menacé de naufrage me commande d’écoper. Hop par-dessus bord, mots lus, mots entendus malgré soi, mots écoutés, mots écrits, mots envoyés, mots reçus, mots croisés et recroisés.

Menacé, le Minotaure de l’hyperactivité renâcle, exige encore plus de mots, des podcasts inachevés sur des sujets de plus en plus tragiques, tortueux, des livres entamés tous en même temps, des débuts de films, d’articles. Comment m’imposer une pause ? Je ne mange pas de KitKat (ha, ha, émoji qui se marre avec des rides, émoji qui lève les yeux au ciel), comment court-circuiter la tempête de mots dans la tête ? Comment défricher le chemin vers l’œil du cyclone ?

Il me faudrait un balai, une faux, un miroir.

Géants – Saint-Nicolas

Ce miroir qui introduit l’interstice pour prendre de la distance, le pas de côté, l’interprétation plus libre, plus neutre. Que dirais-je à quelqu’une qui suffoque de la logorrhée d’un ouragan intérieur ? Je lui dirais d’abord donc de fermer les yeux et de sentir par les autres sens, et ensuite : regarde. Regarde, prends conscience de tes gestes, interviens pour les changer. Renonce.

Ma conversion vers le féminisme m’instruit : pour identifier là où le patriarcat coince (euh, partout), tendons un miroir. Si à la place de cette femme se tenait un homme, comment son vécu serait-il entendu ? Si les bébés poussaient dans le ventre des hommes, le droit à l’avortement serait-il remis en question ?

Vous entendez la réaction vous aussi : « M’enfin, mais ce sont pas des pisseuses qui vont m’expliquer quoi faire de mon ventre ? » La version avec merdeuses existe aussi. Comme l’employé de la Banque Postale entendu ce matin en allant poster un cadeau pour l’Allemagne, un livre et des gaufres à la cassonade. À une dame entre deux âges, inquiète, qui lui demandait de « ne pas la faire attendre huit jours », il a répondu fermement : « Vous me faites plaisir, vous vous asseyez là. » Occupée au guichet à encourager trois postiers à plier ma boîte en carton neuve et récalcitrante, et à apprécier le service, je n’ai rien vu. J’ai cependant senti l’inflexion qui appuie d’autorité sur l’épaule, le regard qui transperce. Aucun client ou employé n’a réagi. L’habitude, l’indifférence, la sidération nous musellent, moi la première. Quand je sors de mon déni, j’ai envie de hurler : « Mais je rêve ! Il a osé s’adresser de façon aussi infantilisante et méprisante à quelqu’un ? A-t-il oublié qui était la cliente ? » Personne ne lui a tendu le miroir de la remise en question. Comment aurait-il réagi, lui, si quelqu’un lui avait parlé sur ce ton ?

Je me sens lâche mais la cruauté entendue me fait craindre cet homme.

Allez, regarde, regarde sans baisser les yeux.

Sans mots.

Avec des lunettes.

Sans jugement.

Essaie de voir sans te perdre dans l’illusion de l’image, du selfie avec filtres. Accepte une vérité qui dérange, mais vivante, susceptible de changer avec le temps, la lumière, d’offrir la liberté de se réinventer.

Je me suis perdue dans le labyrinthe des reflets des miroirs. Je voudrais revenir aux cascades de mots qui me tombent sur la tête et dont je cherche à m’échapper. Je cherche une grotte, une caverne sans miroir, sans cours de philo de terminale, sans ombres sur le mur ni allégories. Je cherche l’espace, celui de la barre centrale de mon clavier                   voilà je me suis offert une pause, comme en musique, je la partage avec vous                    une autre pour bien apprécier le silence, comme en musique, comme dans la vie, comme entre les trilles du merle et les deux chauffards sur la route qui pensent que freiner est humiliant, comme se mettre à la place des autres.

Un interstice pour l’empathie.

La voilà mon allégorie du miroir, ma vérité : se mettre à la place des autres. Tout simplement. C’est simple et c’est impossible. Le moi enfle et occupe tout l’espace comme un gaz, et éteint le regard sans fermer les yeux. Je refuse de me mettre à la place de l’autre.

Écrire « je » est une figure de style. Personnellement j’ai le problème inverse : ne pas me laisser dévorer par une empathie réflexe. Je développe peu à peu le regard de côté pour (me) poser des limites.

La vie fonce à la vitesse de la lumière sur mon téléphone. Les mots s’empilent dans mes oreilles, mon ventre et mes doigts. Les mots éclatent, mines antipersonnel personnelles, transportables, transportées, emportées, empotées, rempotées. Et ils tournent sur eux même comme un chat sur un coussin sans jamais attraper sa queue et je jette une poignée de sable au milieu des mots pour gripper les rouages de leurs enchaînements, les mots qui tournent, tournent, tournent, s’envolent comme un manège à balançoires. Et leurs chaînes s’emmêlent et craquent et explosent.

Rein à démêler. Rien. Le vent m’a emportée.

Soudain, la paix que l’on reconnaît à son silence.

Elle était là, tout le temps en deçà des mots, au-delà dans cette ellipse infinie autour d’un monde trop bavard pour être heureux. Un monde qui s’écoute parler.

Soudain j’ai envie de monter sur une haute montagne avec un porte-voix et de hurler : LA FERME !

Quand enfin le froissement des feuilles d’arbres dans le vent, les murmures des ruisseaux et les grondements de la mer se feront à nouveau entendre, comme le vrombissement de l’abeille et les murmurations d’étourneaux, alors nous pourrons écouter les enfants et nos pensées. Voilà où j’en arrive avec mes allégories de miroirs, à envoyer tous les adultes au piquet et à les priver de Black Friday.

Ne reviendront que ceux d’entre nous qui auront appris à ralentir. Qui auront accepté l’importance de s’arrêter devant une statue grandeur nature vers laquelle il faut pourtant lever les yeux, une femme muette, vulnérable mais éternelle si personne ne lui tape dessus, de se baisser pour lire sa légende, regretter en soupirant que ce soit, encore et toujours dans les œuvres du XIX dans les musées, l’œuvre d’un homme, alors nous reviendrons jouer à la vie parmi les humains. Un homme qui a représenté sa maîtresse Juliette Drouet. Tiens, tiens, je connais ce nom associé à celui de Victor Hugo. J’ai appris récemment dans un roman graphique que Zola avait aussi adossé sa création à des épaules féminines (quatre). Comme Einstein, comme tant d’autres mâles. Des épaules sur lesquelles on s’appuie, puis on appuie du regard, de la main et que l’on gomme.

Un autre week-end d’automne, j’ai entraîné des amis allemands à l’exposition au Musée d’Orsay Eblouir Paris. Décidément, les effets d’optique, les éclats d’illusions, et les miroirs se télescopent. Le dessin est un langage et les peintures de John Singer Sargent racontent une histoire, les portraits émeuvent, bouleversent, les visages et leurs mains, le naturel du mouvement, la texture de la peau, la vie des regards. C’est un de mes peintres chéris (voir article En passant). Une reproduction de son tableau où deux petites filles éclairent des lanternes dans un champ de fleurs veille sur mon bureau. J’apprends dans le documentaire d’Arte que certaines personnes redoutaient de poser pour Sargent, par crainte de ce que l’artiste allait découvrir en eux. Sans un mot. Juste un échange muet, un regard plongé dans un autre, traduit en couleurs avec des pinceaux.

Les Narcisse qui ont pris le monde en otage sont comme ces vieilles coquettes, mais ils ont piétiné le miroir. Ils se mirent dans les tessons de leurs peuples brisés. Comme celle d’un gosse de trois ans, leur toute-puissance se mesure à l’aune de la destruction causée. Leurs mains brandissent la marionnette-illusion de leur jeunesse. Elles s’agitent, tirent les ficelles du mensonge déguisé avec les habits volés à la Vérité qu’il contraint à rester au fonds du puits. Les tyrans espèrent ainsi échapper à la faux tapie dans l’ombre du pouvoir, auquel ils se cramponnent par tous moyens plus ou moins légaux. Leurs œillères en toc dissimulent pantoufles à carreaux et déambulateur qui patientent. L’éternité s’achète par l’éblouissement de son reflet dans la mare.

Même pas cap’ de se regarder dans les yeux, comme Rim Battal dans son roman Je me regarderai dans les yeux que j’ai beaucoup aimé. L’autrice marocaine conte la violence subie de la part de son entourage pour la faire rester vierge jusqu’au mariage, et l’obliger à le prouver à la Terre entière. Le patriarcat dans toute son horreur, car assimilé par les femmes. Parce qu’elle a de l’honneur, qu’elle assume ses choix et son humanité, elle peut se regarder dans les yeux, contrairement à tous ceux qui la violentent. Mais quel combat pour arracher sa liberté !

L’humanité ne serait-elle pas la seule qui pourrait échapper au balai du Temps ? Elle a enfilé des baskets en réalité augmentée qui courent vite, elle rajeunit régulièrement, à détruire ses avancées démocratiques et sociales. Elle trébuche et repart en arrière, se glisse entre les miroirs, et les livres d’histoire sans les ouvrir. L’humanité aussi refuse les pantoufles qui seules, pourtant, par leur sagesse vénérable, pourraient la sauver. Elle feint des pertes de mémoire, choisit de retomber en enfance, une enfance avant les mots, et refuse les témoignages, comme d’autres le miroir. Par déni de la faux, elle lui tend son cou.

En chemin pour mon cours de dessin du mardi soir, j’écoutais Fabrice Drouelle conter la vie de Paul Deschanel et sa rivalité avec Georges Clémenceau. En 1894, le Tigre empêtré dans le scandale du canal de Panama et accusé de corruption attaque ses détracteurs sur l’air bien connu du « tu l’as dit c’est toi qui l’es ». Il traite Deschanel de menteur et de lâche. Le différend entre les deux parlementaires se règle, comme c’était de mise à l’époque entre personnes publiques, par… un duel à l’épée. Deschanel s’en sort avec les honneurs et une estafilade.

Je me mets à rêver. Ah, si cette tradition pouvait être réinstaurée ! D’abord, les rivalités resteraient au niveau des individus, l’entraînement sportif profiterait à la santé publique et la sélection naturelle, injuste certes, réduirait la quantité d’egos surdimensionnés au mètre carré.

Sans rire on a dit

Et si on inventait un duel pacifique, un duel au miroir ? Oser se regarder dans les yeux, oui avec des lunettes si elles sont nécessaires ? Mais ces Narcisse pervers seraient bien capables de le réussir. Peut-être un duel au regard. Regarder quelqu’un de vulnérable dans les yeux, sans détourner les siens, une femme âgée, une personne handicapée, pour échapper au concours de celui qui pisse le plus loin avec un mâle. Un duel du genre « je te tiens, tu me tiens par la barbichette », mais sans contact, sans rien, sans intermédiaire, juste plonger dans le regard de l’autre et, sans s’échapper par des rires gênés et idiots, le laisser contempler la profondeur du gouffre.

Il faudrait les contenir derrière des barreaux, comme Hannibal Lecter. La confrontation à l’honnêteté avec eux-mêmes risque de provoquer une éruption de violence.

La vérité est dans l’intimité, l’âme à nue. Elle effraie.

Au cours de dessin donc, après les explications sur la perspective à trois points de fuite et le traçage de magnifiques boîtes dans l’espace, le professeur a introduit la leçon sur les portraits en nous jetant dans le grand bain du modèle vivant. Sans aucune consigne, il nous a demandé de nous dessiner les uns les autres. Pendant un quart d’heure, je me suis donc trouvée dans la position de l’observée, avant de me lancer dans le dessin du visage en face de moi.

Malgré cette confrontation à une vulnérabilité au carré, je persévérerai et jouerai le jeu. Je désire apprendre à mieux raconter des histoires par le dessin. L’humain me passionne. Je l’explore avec des mots et, pour les jours où une tempête intérieure se lève, je veux aussi pouvoir le faire sans mots.

Pour vous remercier d’avoir lu jusqu’au bout ce long article avec lequel je lutte depuis une semaine, voici le vestiaire délicat en porcelaine papier de Violaine Ulmer, coup de cœur du Musée de La Piscine.

Au nom de la mère, de la fille et des saines d’esprit — parfois

Visiter l’expo Colette à la BnF malgré l’escalier

Ah, donne-moi la main ma fille, là, sinon…

Sinon je ne descends pas.

Les architectes contemporains oublient en concevant leurs plans, les handicapés du vide, les terrorisés de la perspective verticale. L’inclusivité s’arrête aux portes d’un ascenseur aux parois transparentes que j’imagine perçant le ciel au bout d’une tige, comme celui de Jacques Prévert dans Le roi et l’oiseau. Je vis mal les traversées des gares de nouvelle génération et déjà anciennes, Lille Europe et Valence TGV, ou celle très récente, d’Oullins centre sur la ligne B du métro lyonnais. Plus la plongée fait grandir sous moi un vide apparent, plus je réclame des œillères et colle mes pas du côté des escalators qui longe un mur. La tragédie, c’est l’escalator sans mur, grimpant entre deux vides, l’escalier en métal, sans contremarche, comme celui de la sortie de l’Opéra de Lyon (merci au bras de mon cousin après le concert de piano), c’est la passerelle aérienne pour rejoindre une sortie arrière de la gare de Lille Europe, encore, ou celle du musée d’Orsay pour rejoindre l’ours de Pompon. Allongée sur le dos sur un tapis dans la pièce cathédrale d’une MJC pour mon cours de Pilates, je me demande en observant les lignes de fuite des poutres pourquoi, dirigé vers le haut, le dénivelé ne produit pas de vertige.

Elle rit, ma fille et me tend son bras. Je m’accroche comme ma grand-mère le faisait au mien autrefois. C’est moi qui riais alors.

-Imagine que c’est un escalier normal, comme à la maison, juste plus long.

Oui, mais là, en plus, ses marches sont peu profondes, mais là, en moins, il n’y a pas de contremarche. Même à la descente, le vide invisible entre mes pieds m’oppresse, comme le gouffre de la haute mer sous le pont du bateau si j’ai la témérité d’y penser.

Funambule récalcitrante, je reste vers le milieu des marches, calée contre ma fille. La rampe frôle de trop près le précipice : je ne la touche pas. Si j’étais venue seule, aurais-je réussi à atteindre mon but, malgré ma motivation, paralysée entre ascenseur de verre et escaliers vertigineux ?

Oublier pour un temps que ce trajet m’attend au retour, et qu’en montant le regard, au niveau des meurtrières horizontales entre les marches, plongera au-delà de ces barres de métal qui soutiennent nos corps. Enfin mettre pied à terre et sentir son corps se détendre… avant de se ressaisir : cet « en bas » où je viens d’atterrir est aussi un « en haut ». Les immeubles modernes prolongent en sous-sol leurs étages troglodytes, éclairés par un jardin-puits de lumière, grâce à une paroi de verre. Là encore, marcher en italique, frôler le mur. Se promettre en récompense un thé Earl Grey brûlant et un cookie au chocolat. Ceux achetés la veille nous attendent dans un sachet de papier kraft taché de beurre.

Lors d’une ascension au Centre Pompidou par les escalators extérieurs, où, enfin arrivée sous les plafonds trop hauts, les lumières trop éclatantes, face à des ascenseurs bondés, je m’étais sentie vraiment mal à l’aise, paralysée par l’idée de devoir redescendre par là où je venais de monter. Fermer les yeux est impossible sous peine de chavirer. Malgré mes efforts pour m’éloigner d’une scène de détresse dont je crains qu’elle soit contagieuse, j’entends une gardienne du musée rassurer une jeune femme en pleurs. Elle porte ses mains au visage pour dissimuler le vide imminent et son désarroi, comme si les émotions étaient honteuses, pour cacher l’impasse dans laquelle son ascension l’a placée.

– C’est normal, ça arrive souvent, mademoiselle.

Ça arrive souvent, mais le retour d’expérience, sans doute sujet au vertige lui aussi, reste planqué, tétanisé, dans un fond de couloir tout en haut sans pouvoir rejoindre les cabinets d’architecte.

Mon pompon personnel, je l’attribue aux concepteurs de l’hôpital Saint-Joseph et Saint-Luc à Lyon sur les quais du Rhône. La passerelle qui enjambe le mini jardin-puits de lumière pour les étages inférieurs est en verre translucide. Je vous laisse imaginer les chorégraphies improvisées des visiteurs, blessés et malades par temps humide. Je me revois, un début décembre neigeux, à quelques jours de donner naissance à la fille qui me donne aujourd’hui le bras pour mes vias ferratas citadines, aller consulter pour une brûlure sérieuse au pouce causée par une éruption de cire à épiler. Accrochée des deux mains à la rambarde, je tâchais d’éviter un vol plané de dessin animé.

Les marches de métal ajouré, les surfaces glissantes, les rambardes de verre avec vue imprenable sur le centre de la Terre sont des voies d’expulsion du manège de la société. Comme tant d’autres, elles propulsent via des voies de garage, vers la province de la vie.

Dans ce labyrinthe, me voilà égarée.

Retournons au bas de cet escalier majestueux au rabais, qui entraîne le visiteur dans le ventre de la Bibliothèque nationale de France. Les fonds de livres et de manuscrits s’empilent vers le ciel dans des tours sans fenêtre, dont il a fallu occulter, de l’intérieur, la transparence pour disposer de murs où placer des étagères et protéger les documents anciens. Les espaces de consultation des ouvrages, de lecture, de travail sont confinés dans les sous-sols, et n’ont droit en guise de lumière naturelle qu’à un couloir de desserte à un côté vitré. Comprenne qui pourra.

C’est la BnF François Mitterrand, comme l’Opéra Bastille est une création de commande du cher monsieur, dont, à peine achevé, il a fallu protéger les parois de filets. Les dalles de verres menaçaient d’assommer les passants. Des bureaux administratifs à la Guillotière connaissent le même sort. Que laisseront nos générations aux suivantes en matière d’architecture et d’urbanisme ?

Ma fille et moi passons ensuite des contrôles de sécurité dignes d’un aéroport avant de déposer nos manteaux dans un casier. Pendant qu’elle se colle à la composition d’un code sur un cadran, à quatre pattes sur la moquette, je lui explique comment, lorsque mon fameux livre sera enfin édité, un exemplaire sera envoyé ici. Puis nous rejoignons la guide et un groupe dont je prends conscience en l’écrivant, qu’il est exclusivement féminin, pour une visite de l’exposition Les mondes de Colette.

En septembre, lorsque j’avais découvert qu’une exposition sur Colette allait être organisée à la BnF, je guettais l’occasion d’y aller. La voilà, cette occasion, lors du bref passage à Paris de ma fille, en année de césure après le bac, entre une mission d’enseignement bénévole de l’anglais dans une école de la campagne cambodgienne, et un stage près de Hambourg. Elle n’a pas souhaité descendre à Lyon. Pas le temps, des amis à voir à Paris… Sa mère est donc montée avec une grosse valise remplie de pulls, de pyjamas en pilou et de chaussettes en laine, deux tickets pour la BnF en poche, avant de redescendre avec des T-shirts imbibés d’humidité tropicale et des pantalons légers tachés de terre rouge, et sans casser les deux coquilles géantes d’escargots d’eau douce ni écraser la canette de bière vide. Ouf !

Voilà donc le moment de faire découvrir à ma fille cette auteure que je vénère.

Dans le métro, je lui avais conté nos aventures depuis son départ à Siem Réap, en particulier notre randonnée itinérante dans les Baronnies et ma rencontre avec le moulin de Jean Giono.

-C’est qui, Giono ?

Aïe, aïe, aïe. Faute grave de maman à corriger sans délai. Explications passionnées. Ordonnance de textes à lire au plus tôt. Et, un rappel personnel à éviter la récidive avec d’autres auteurs chéris.

Faute d’avoir réussi jusqu’à présent à faire lire Colette à mes enfants, elle n’en connaît que les fenêtres de son appartement au Palais-Royal, le château de sa fille Colette de Jouvenel dans le village de Curemonte en Corrèze, et l’anecdote qui touche une de nos personnalités fétiches. En 1951, une Colette vieillissante, invalidée par la polyarthrite, cherche une comédienne pour incarner Gigi dans la mise en scène de sa pièce à Broadway. À Monte-Carlo, elle aperçoit une toute jeune Audrey Hepburn en tournage pour un film. « C’est elle, j’ai trouvé notre Gigi ». Et elle dédicacera une carte postale à Audrey Hepburn avec les mots délicieux, je cite de mémoire : « À Audrey Hepburn, un trésor que j’ai trouvé sur la plage. »

Pour tout le reste, l’œuvre et la vie extraordinaire de Colette, il me faut remplir les vides pour ma fille, et lui donner envie de la lire. Surtout que je lui sens une grande proximité d’âme, avec son bouillonnement créatif, sa passion des plantes et des animaux, son empathie et son sens de l’observation. L’exposition pourrait piquer sa curiosité, moi je suis impatiente de découvrir sur le fameux papier bleu et les cahiers d’écolière, les saints manuscrits.

La guide nous accueille, nous remet une oreillette pour mieux l’entendre, et nous invite à la suivre, sans nous appuyer aux vitrines sinon, ça sonne. Une visiteuse pose sans cesse des questions en hochant la tête d’un air pénétré. Je me mords les lèvres pour ne pas rire. Bien entendu, au bout de quelques minutes, mon regard croise celui de ma fille et nous tâchons d’étouffer nos gloussements peu charitables, car les questions sont pertinentes. Pendant l’exposé très intéressant, nous éviterons chacune le regard de l’autre le temps d’apprivoiser notre complicité retrouvée après son voyage.

En ce vendredi après-midi, l’exposition est calme, les photos et vitrines accessibles. Sans doute peu d‘étrangers viennent-ils ici, concentrés sur Mona Lisa et la librairie Shakespeare et Cie. Je n’apprends pas grand-chose sur la vie de Colette. En bonne fanatique, j’ai lu tout ce que je pouvais, j’achète, dès que je les croise, les rares textes encore inconnus. Je me retiens de compléter la présentation de la guide, pour ne pas la ramener comme la fayote de service à qui tout le monde a envie de ficher des claques. Je dévore avec appétit les manuscrits, observe l’écriture de Colette, ses D en un seul geste envolé comme un serpent dressé, comme ses 6, des photos annotées de sa main (« j’habite à cinq centimètres par là », sa carte de presse, sa boîte à maquillage rouge qui servira de modèle à celles qu’elle vendra dans son institut de beauté au 6 de la rue de Miromesnil, son costume de petit faune recréé avec des coupons de kimono japonais de l’époque.

Face au panneau de L’enfant et les sortilèges, ma fille soudain fait le rapprochement.

– Quoi, c’est elle qui a écrit ça ? Ce CD qui m’a traumatisée !

Oui c’est elle, le cauchemar si bien amplifié par la musique de Ravel, japonisante, presque dissonante, qui agace l’oreille comme le gosse irrite sa mère. L’horloge qui ne peut plus s’arrêter de sonner, le fauteuil, le chat, l’écureuil qui se vengent d’un petit monstre. Par fidélité au talent de l’autrice et du compositeur, je l’avais acheté à mes enfants, malgré mes souvenirs de jeunesse mitigés. Ils ne l’avaient écouté qu’une seule fois, avant de refuser même de regarder la couverture du livret qui les inquiétait. Ai-je transmis de bonne foi un traumatisme musical ? Ce monde onirique terrorisant semble plus adapté aux grands. Me vient l’envie d’écrire une version amendée, L’adulte et les sortilèges où les agresseurs de tout poil se retrouveront de la taille et de la compétence d’un haricot sec entre les mains de leurs proies…

J’apprends émerveillée que Colette utilisait des stylos plumes différents pour ses créations en fonction de leur genre (roman, essai, nouvelle) et qu’elle leur donnait des noms. Et que depuis janvier dernier, elle est tombée dans le domaine public : certains de ses manuscrits sont consultables en ligne sur le site Gallica de la BnF.

Une feuille de papier, un stylo, de l’encre ne sont rien sans la main, l’éclair de création, les heures de labeur qui y formeront des phrases. Un jour, les collectionneurs passionnés, les bibliothèques se les arrachent. Nos tapuscrits virtuels n’auront même pas la dignité de tomber en poussière. Les fonds de Gallica dans quelques dizaines d’années seront-ils exactement les mêmes qu’aujourd’hui, sans ajout, faute de support original ?

Je découvre l’anecdote selon laquelle les messieurs, clients et serveurs, se précipitaient au premier rang du caf’conc’ où Colette se produisait sur scène, car elle ne portait pas de culotte. Cela fait grincer des dents. Comme la signature de Willy sur les premières éditions des Claudine, et beaucoup trop des suivantes. Et résonne avec le génial Ainsi soit-elle de Benoîte Groult dans que j’ai lu avec avidité dans le train la veille.

Colette inventrice de l’autofiction, avec qui je me sens une si grande proximité d’âme, de vision du monde dévoré par les sens, avec qui je partage presque une date de naissance à cent ans près. Colette, mon gourou absolu des chemins de terre creux au parfum de violette.

Penchée au-dessus de ses pages d’écriture, j’espère la contamination du génie par contact rapproché avec l’œuvre originale, et l’amitié filiale par-dessus les années.

-Quoi ? Elle a eu une relation avec son beau-fils ? Et il n’avait que seize ans ? Mais c’est atroce !

Ma fille est choquée. L’outrage qu’elle ressent ne m’atteint pas.  Colette, je lui passe tout, et au fond de moi je pense même qu’il a eu de la chance le jeune Bertrand. À l’inverse, je juge sévèrement une starlette botoxée qui a enchaîné jadis un père et son fils, pourtant majeur. Le seul comportement qui me dérange en elle, c’est le désintérêt pour sa fille, que je plains de tout mon cœur. À Curemonte j’avais lu une citation de celle qui s’était illustrée dans la Résistance, et osait s’adonner à l’écriture dans l’ombre portée d’un monstre sacré : « Avoir une mère comme la mienne, il faut toute une vie pour s’en remettre. »

Je glane tous les livrets sur l’exposition et même le dépliant sur la maison de Saint-Sauveur-en-Puisaye, que je prononçais Saint-Sauveur-en-Puisaille quand j’étais gamine. À la boutique, j’achète des cartes postales, reproductions de photos, en noir et blanc bien sûr, et La chatte pour ma fille, comme introduction au monde de Colette. J’espère l’appâter par son amour des animaux. Pour moi je rachète Bella Vista, car la vieille édition de ma mère n’a pas, comme celle-là du Livre de poche, des nouvelles moins connues, et là, là, la citation que je cherche partout pour un livre en cours.

Tissu d’une robe de Sido

Arrêtée au passage des tourniquets par un ticket devenu muet, je laisse ma fille s’enfuir vers un rendez-vous. Je m’obstine à essayer de le faire parler ce morceau de papier augmenté. Rien. Je l’avais acheté la veille à la Gare de Lyon, par dépit, car ceux chargés sur mon téléphone étaient réservés aux bus et je n’avais pas envie de procéder à des achats en ligne, en sortant lunettes et carte bleue dans la foule. Le lendemain, il ne marchait plus. Je serre les dents avec l’envie de gueuler, car l’ironie m’étouffe : j’ai travaillé des années dans la billettique dans le transport. J’ai envie d’appeler une ancienne collègue aux compétences pointues pour lui dire : « tu te souviens, nos études sur le billet sans contact ? Ben ça déconne, hein ce support jetable ! C’est de l’arnaque. » La vendeuse au guichet me le confirmera : ça déconne, le bout de papier est muet. Et c’est de l’arnaque : je n’ai plus qu’à en acheter un autre et à faire le deuil des titres non consommés. Quand je pense, madame, que le grand argument de la mise en billettique, c’était la reconstitution possible des abonnements en cas de perte. Mais ne nous perdons pas dans les définitions du voyageur occasionnel sur un réseau dont il connaît mal les conditions d’utilisation. Lyon vient de passer en tarification alvéolaire sans en dire le nom, Londres est en tarification kilométrique, mes pieds me facturent à l’heure, et mon cerveau a renoncé à comprendre les tarifications des transports, et ce dans tous les pays. 

De retour au calme, avec une tasse de thé noir brûlant à la pêche (le seul que j’avais), après quelques bouchées d’un cookie rassis (et devait l’être déjà à l’achat la veille), j’écrirai une dédicace au livre pour ma fille, avant de le glisser dans son sac pour l’Allemagne. Voilà une lecture pour laquelle il a fallu vaincre un ticket de métro récalcitrant et franchir un escalier vertigineux. Merci bichette pour ton bras à la descente, je confie ta nouvelle aventure aux mots de Colette.

Et aussi, je vais acheter Ainsi soit-elle que j’avais emprunté à la médiathèque, un exemplaire que je barbouillerai de fluo et de traits de crayon enthousiastes, et placerai sur ma table de chevet.

Après Giono et Colette, voilà une autre lecture obligatoire ma chérie. C’est grâce à Benoîte Groult qui a présidé, dans les années 1980, la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers que je peux écrire que Colette est une grande autrice. C’est elle qui a publié pour la première fois en 1986, l’intégralité de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de 1791, rédigée par Olympe de Gouges, que tu m’as fait découvrir lorsque tu l’as étudiée pour le bac de français.

À la gare de Lyon, mon téléphone buggera au moment de la lecture de mon billet sur le tourniquet qui détectera, lui, les titres TCL et Navigo. J’aurais tant aimé vivre au temps de Colette, pour les fauvettes à tête noire dans les haies faufilées de renouée, un monde non surpeuplé, le temps de vivre avec les saisons, et l’accès au train ou au métro avec un petit morceau de papier, dont la valeur écrite dessus dans un langage accessible, ne s’effaçait pas selon les caprices de l’outil.

J’achète mes livres en librairie, mais parce que je passais devant, j’ai tenté l’achat d’Ainsi soit-elle et d’un roman graphique de Cati Baur à la FNAC. En accédant au rayon livres, les pancartes « Meilleures ventes » et « Dernières parutions » des têtes de gondole me soufflent que c’est peine perdue. Le libraire me le confirmera, après avoir vérifié dans sa tablette pour ces titres qu’il ne semble pas connaître : la qualité se commande. Je m’en occuperai donc ailleurs, avec d’autres livres de Benoîte Groult, car si sa voix et sa pétillance m’inspirent, elle écrit aussi bigrement bien.

Ma fille, pour dimanche, je t’ai envoyé tes billets de train SNCF et DB. Tiens-moi au courant du succès de tes correspondances à Mannheim et à Hambourg et au-delà. Tu vas vivre un sacré choc culturel et thermique entre la campagne tropicale cambodgienne où les habitants ont à peine de quoi manger, et une bourgade allemande cossue déjà en hiver. Seul le rythme du soleil sera peut-être le même. Il t’aidera à t’adapter.

Dans la vie, au moment des croisements et des choix, suis ton intuition, inspire-toi de ces grandes dames et d’autres femmes aux âmes fortes. Ne cours pas dans les escaliers, surtout si ta mère t’accompagne.

Merci pour votre lecture et votre fidélité.

Voici les actualités côté créations littéraires, garanties sans artifices, avec le plus d’intelligence, et d’intégrité possibles : le brouillon d’un nouveau livre s’achève, d’autres sont en gestation. Je viens d’envoyer mon premier manuscrit à des éditeurs sélectionnés. Comment les convaincre de l’ouvrir ?

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Cœur avec les doigts – c’est la mode chez les djeunes.

Grace Kelly ne se tache pas

Rentrée et escapade à Monaco

-Ça coûte pas cher de tuer quelqu’un !

C’est moi qui m’exclame sur un coin de trottoir à huit heures en allant au marché, tournée vers mon mari qui attrape les sacs vides dans la voiture.

-Hum, pardon.

Une jeune femme, que je n’avais pas vue, me demande de me décaler. Je m’exécute et porte une main devant ma bouche grande ouverte, dans la réalisation soudaine de l’exclamation qu’elle vient d’entendre : une conclusion d’argumentaire féministe pardon, humaniste, pour expliquer combien j’étais choquée du peu de condamnation des mâles pour féminicides. Je partageais avec mon mari des réflexions du livre de Giulia Foïs Ce que le féminisme m’a fait, réservé à la médiathèque après avoir beaucoup aimé #notallmen. Chaque fois que je lis ou écoute un témoignage de ces femmes qui ont le courage de parler, malgré les injonctions de la société et de leurs proches pour les contraindre au silence, quand elles ont réussi – un peu – à se rafistoler, à s’extraire, un jour à la fois, un mot à la fois, de la terreur sidérante de l’emprise, la réaction collective me fait sauter au plafond. Quelle bande de ****%µ%% ! Quand cessera-t-on de croire les menteurs ? Quand se demandera-t-on qui a intérêt à mentir ? Quand arrêterons-nous d’accorder aux femmes le triste privilège de mourir deux fois ?

Voilà j’ai poussé mon coup de gueule. Le premier. En voilà un autre. Décidément cet article s’annonce décousu. Tant pis. Veuillez nous excuser pour la réflexion occasionnée.

L’autre soir, je suis rentrée congelée de la réunion de rentrée à la Cité Scolaire Internationale. J’ai tiré du fond du placard la polaire douillette des soirées d’hiver. La professeure principale a prévenu les parents des nouveaux élèves de veiller à ce qu’ils se couvrent bien. Dans ce lycée, l’hiver glace plus à l’intérieur qu’à l’extérieur, l’été cuit la chair fraîche, entre les deux, les pluies ruissellent sur les murs et dans les couloirs. Attention à ne pas courir dans les escaliers. Mes filles s’en plaignent toute l’année. L’ensemble du personnel en pâtit. Des architectes ont dessiné un établissement scolaire sans confort thermique ni sonore, qui enferme sans protéger et éclabousse, depuis trente ans, des centaines, des milliers de personnes grelottantes ou transpirantes. Les concepteurs, eux, bullent dans leur loft insonorisé à 20° toute l’année. Ce bâtiment d’enseignement si peu en accord avec le besoin des utilisateurs, se visite pour les journées du patrimoine. Prenez une petite laine et, si le temps se couvre, un ciré et des bottes. Peut-être apprendrez-vous quels esprits brillants ont rédigé le cahier des charges, validé les plans et réceptionné le chantier, ceux qu’il serait utile de condamner à vivre avec leurs erreurs. Cela ferait-il réfléchir ceux qui tiennent les stylos ?

La rentrée cette année a un goût doux-amer : nous n’avons plus qu’une seule fille scolarisée. Eh oui, ma brave dame, le temps passe. On ne rajeunit pas, que voulez-vous. Dans les couloirs de la CSI qui résonnent encore des exclamations de notre grande et de ses copains, je m’attends à croiser des parents amis : How was your summer ? Nos repères périmés devront repousser dans la section allemande, qui reste nouvelle pour nous, même après trois ans. On s’intègre (s’investit) plus dans la vie de l’école quand les enfants sont très jeunes. Pour la troisième, l’énergie pour pâtisser des gâteaux, les vendre et les acheter s’est tarie. On se contente de les manger.

Dans la foulée de la réunion de rentrée, mon mari m’a confié qu’entendre deux papas échanger en allemand dans la salle de classe, avait éveillé en lui des souvenirs incommodes. Un frisson analogue m’avait parcouru au même moment, souvenir réflexe du combat mené en arrivant à Mayence pour comprendre les codes des écoles allemandes. En plus les divisions ne se font pas du tout comme ça. De toute façon on a oublié. Punaise, c’était dur. Le contexte administrativo-pédagogique a réveillé la cicatrice du choc dans le mur du changement.

Heureusement, l’accueil de nos visiteurs allemands ne suscite pas d’instinct de lutte, cet été c’était doux de cuisiner des soupes au pistou pour des amis de Cologne puis de Mayence. En attendant de sauter dans un train pour monter les voir, bientôt, j’ai regardé cette semaine trois films germains, dont deux portent sur de jeunes écrivains en mal de reconnaissance et d’éditeur. Dans Des places au soleil, tragi-comédie déjantée sur fond des paysages volcaniques de Lanzarote, une jeune écrivaine fauchée et paumée se trouve happée dans une réunion de famille imprévue, électrique et libératoire aux scènes savoureuses. J’ai enchaîné avec Ciel Rouge, que j’avais raté au cinéma à sa sortie, et retrouvé, dès le lendemain, le charme de Paula Beer dans Miroirs n°3 du même Christian Petzold dans ma salle favorite du CNP Terreaux (les vieux reconnaîtront), la minuscule salle du bas, au plafond voûté et où le mur sert d’écran. Émotions et sentiments, désirs refoulés, émois, deuils, rencontres maladroites au sein d’une nature vibrante et de musiques envoûtantes.

À part ces voyages imaginaires sur la Baltique ou aux Canaries, la seule frontière franchie ces dernières semaines fut celle de Monaco pour des retrouvailles familiales. Allez venez, je vous emmène si on arrive à entrer dans ce train, enfin, dans le suivant… Tassons-nous dans le coin sur la plateforme entre un vélo et son cycliste et des touristes canadiens et patientons et essayant d’apercevoir la mer en pointillés par la fenêtre.

Comment se protéger de la pollution machiste d’un gros rustre dont la tête reste cachée mais la voix accapare toute la voiture ? Il s’est lancé dans une conférence à destination d’un type debout dans l’allée, qui acquiesçait à ses affirmations. Et que la France est un pays de ** ?** !#@!*. Et que la libre circulation des marchandises en Europe c’est du pipeau, d’ailleurs le paquet de cigarettes est à 13 euros en France et 5 en Italie. Et qu’il aime se rendre au Portugal parce que c’est moins cher, et aussi en Hongrie parce que là-bas y’a des bars et des nanas à mini jupes. Et qu’il fait régulièrement le trajet de Nice vers Vintimille pour acheter des cigarettes. Il les revend 10 euros, et se fait 5 euros sur chaque paquet et….

Ma fille près de moi ouvrait des grands yeux outrés, j’ai cru qu’elle allait s’approcher pour lui faire avaler le dégueulis dont il inonde des dizaines d’oreilles non consentantes. Faut pas plaisanter avec elle. À Mayence, lors d’un cours d’autodéfense, elle avait coupé une planche en deux à main nue. Les voyageurs alentour se taisent, font semblant d’ignorer. Un instant, l’envie de l’enregistrer pour le dénoncer aux douanes et à la police de la bêtise me démange. Mais ce genre d’individu, inconscient de sa propre violence grossière me terrorise. Dans le pays de ** ?** !#@!* qui le laisse libre d’arrondir ses fins de mois avec son petit trafic minable, il sera libre aussi de voter contre l’Europe et donc pour la fermeture des frontières, avant de réaliser que, ben lui non plus, il ne pourra plus sortir.

Pas l’ombre d’Albert dans les couloirs du palais princier illuminé par le fantôme de Grace Kelly. Elle rayonne dans chaque pièce, dans le salon où son regard a croisé celui de Rainier pour la première fois, et celui, voisin, où leur mariage a été célébré. Les familles royales ou princières m’indiffèrent. Je les considère au mieux comme des mécènes au pire comme des parasites. En revanche l’actrice américaine en noir et blanc échouée sur un rocher de méditerranée, dans une famille de commerçants génois, quelle aura… Et pas seulement parce qu’elle a su jouer à la princesse et répondre aux attendus masculins et médiatiques. Ni parce qu’elle s’est blottie dans les bras de Cary Grant.

En poussant un rideau de velours sombre, on pénètre dans une exposition feutrée, toute de moquette moelleuse, parfum de rose et chants d’oiseaux, où sont présentés, dans une ambiance tamisée, des portraits de la Princesse Grace, des photos prises par elle de ses enfants, des bijoux, chapeaux et sacs. La scénographie est-elle particulièrement inspirée ou la lumière irradie-t-elle de son seul regard là sur le mur ? La magie d’un prénom peut-être…

Je me souviens du jour où j’ai appris son accident de voiture, je jouais seule dans le fond du jardin. Curieux souvenirs qui superposent l’information qu’aucune radio ni télévision n’avait pu m’apporter sous le figuier, avec des réminiscences quelques heures ou jours plus tard, dans l’émotion de savoir qu’une jeune fille avait failli mourir aux côtés de sa maman dans un ravin.

Dans la chaleur étouffante de la Côte d’azur de fin d’été, le palais offre ombre et courants d’air, des commentaires sur la restauration des fresques des plafonds, et un voyage dans le temps qui évoque un séjour de la reine Elisabeth II à Malte vu dans un documentaire sur le Prince Philip. Les têtes couronnées s’emmêlent.

Sans famille sur place, que je remercie pour l’accueil adorable, je ne serais jamais allée à Monaco. Je fuis le béton et le blingbling, l’étalage des jouets hors de prix de ceux qui pourraient soulager la souffrance d’autres humains mais s’y refusent. Leurs Rolls-Royce leur permettent de rejoindre leur adresse fiscale depuis leur yacht en empruntant des ronds-points cachés dans les tunnels. Des nanas refaites au visage d’IA se promènent attachées à des chiens sur lesquels on trébuche, un plumbago défleuri coûte 120 euros et les tours s’empilent sur une pauvre côte qui n’a rien demandé et menacent de la précipiter dans la mer. Quel curieux modèle économique ! Pourtant le dépaysement est là, dans la villa charmante de la Belle Époque coincée entre deux gratte-ciel, dans l’uniforme d’amiral des policiers, dans les jungles tropicales des moindres lopins de terre, dans le souvenir de mon cher Pagnol y a vécu. L’ambiance fantomatique d’appartements vides est conjurée par le rythme du ressac et l’ascenseur qui emmène à la plage.

Le nez en l’air pour découvrir, le regard fuyant l’éblouissement du tape à l’œil, j’essaie d’adopter les yeux d’une famille locale, qui travaille, va à l’école, prend le bus. D’ailleurs moi aussi je prends le bus et me trompe d’arrêt. Sur un territoire grand comme un mouchoir de poche, on aura tôt fait d’opérer un demi-tour au rythme des bouchons et c’est l’occasion de découvrir le quartier de Fontvieille. Tiens voilà un supermarché Carrefour, c’est peut-être là que les employés de maison, que l’on croise dans la rue encombrés de poussettes, font leurs courses. À moins qu’ils ne soient relégués aux faubourgs de Nice.

Dans ma grande jeunesse, j’ai fait un stage de quelques semaines dans une banque de Philadelphie où je me suis princièrement emmerdée. J’ai mangé pour la première fois du carrot cake, en vivant un curieux instant de déjà entendu. Quand l’employée, qui avait eu la gentillesse de m’emmener déjeuner avec elle, m’avait dit « goûte, ça a un goût de … » je savais, informée par mon intuition, qu’elle allait ajouter « noix de coco ». Pour lui expliquer d’où je venais, j’ai situé l’Ardèche entre Paris et Marseille. Oh m’avait répondu la dame, j’y passe parfois quand je vais rendre visite à des cousins à Monaco. Tiens, tiens, je m’étais dit, une Américaine de Philadelphie qui a de la famille à Monaco… Toujours sous le charme du film Le train sifflera trois fois vu seule, quelques semaines plus tôt, grâce au Cinéma de minuit, j’avais retenu la question qui me brûlait les lèvres.

Mes neveux nous ont accompagnées à l’exposition du Grimaldi Forum, organisée par le Centre Pompidou sur le thème de la couleur selon une riche idée de correspondances entre parfums, sons et couleurs. Il manquait juste des textures pour compléter l’expérience sensorielle. Conçue comme une fleur avec des couloirs rayonnant à partir du cœur, chaque “pétale” était dévoré par une couleur, dans une salle immersive (agrémentée de sons et de parfum), une pièce décorée avec du mobilier du musée, et bien entendu, des peintures et sculptures. Noir, rouge, rose, jaune, vert, bleu et blanc.

Mon petit guide de quatre ans et demi, qui avait déjà vu l’exposition, a parcouru les allées au pas de course. Dans l’expo voisine sur Napoléon, j’ai couru derrière lui en tâchant de ne pas le perdre, et ai réussi à le retenir quelques secondes pour lui montrer un tableau géant qui représentait Monaco en 1813 :

-Regarde le village sur le rocher, le palais, et en bas les champs.

-Mais y’a pas de champs à Monaco !

En attendant les grandes qui lisaient les explications sur les liens entre les Napoléon et Monaco, lui et moi sommes sortis arpenter les sentiers du jardin japonais, entre des touristes russes et asiatiques dont on ne comprend pas la langue, en évitant de plonger avec les carpes dans le bassin. Nous n’avons pas pris le temps d’explorer le seul espace calme car sans voiture de cette ville-pays, le territoire conquis sur la mer, où personne n’a encore osé construire un gratte-ciel. Peut-être que les promoteurs attendent que les propriétaires du littoral clampsent, ceux qui ont payé pour une vue imprenable qu’on leur confisquera dès qu’ils auront le dos tourné, les pieds en l’air.

Regarde l’affiche là ! Zut on sera partis. Dommage, je vais rater le salon du livre de Monaco.

Après toutes ces visites, à l’heure de la glace, je craque pour deux boules, chocolat très noir et stracciatella très blanche. La jeune vendeuse tasse les deux dans un pot minuscule. Bien sûr en quelques secondes sur la place du marché, la glace fond, je l’aspire, tourne le pot, le lèche, le retourne, sort un Kleenex vite inutile, et toujours la glace au chocolat goutte, bien sûr c’est elle qui goutte, par terre, sur mes doigts, mon poignet, mes Birkenstock dorées, sur mon top à bretelles. Maman fait attention, ça ne partira pas. Il est trop joli ce top. Il est ravissant avec ses rayures abricot et blanc et ses broderies anglaises, bariolé de chocolat noir. Il m’accompagnera toute la fin d’après-midi et la soirée, à peine dissimulé par mon sac en bandoulière. Voilà à quoi aurait pu me servir un chienchien à mémère, à cacher les taches de chocolat.

Grace Kelly ne se tache pas.

Grâce Kelly a un chapeau en fleurs, un parfum à son nom, des fleuves de diamants, une admiratrice chocolatée aux doigts qui pèguent.

Le ciel dans la flaque

Echappée en Camargue hors saison, trois saintes et un magazine digital

Comment rafistoler son âme après l’envol de Sophie, dans l’épuisement d’un virus pernicieux ? À la recherche d’une boussole, je retourne au conseil vital d’un médecin pertinent, qui se souvenait qu’un corps est habité. « Il faut privilégier les satisfactions comme un devoir », m’avait-il conseillé. Je lui avais demandé en souriant de me l’écrire sur une ordonnance. Égarée dans des émotions trop grandes, comme perdue dans la housse de couette au moment de la changer, par-delà les années, j’ai suivi la direction du sage. Dans le doute, se souvenir que son corps est une machine dont il faut prendre soin. Penser à lui rendre son énergie par le plaisir et le repos, la beauté et la nature.

Ça, c’est la théorie. Dans la réalité d’un mois de mars teinté d’examens blancs, comment donc se rassembler ? Sculpter quarante-huit heures dans le travail, la relecture des lettres de motivation pour Parcoursup et les missions quotidiennes. Pour rassurer son époux, faire confirmer aux grands enfants que oui, ils ont besoin de « détox » sans les parents, et que non, elles ne nous en veulent pas de les laisser (par pitié, oui, partez). Mettre le cap vers une destination hors saison, en l’occurrence le Sud dans une météo tourmentée. Se terrer dans les marais camarguais, dans le delta entre les bras des petit et grand Rhône.

Nous avons fui samedi matin, sur l’A7 saturée, fui vers un printemps plus mûr et des mimosas défleuris. J’ai proposé un détour au Pont du Gard pour manger nos sandwiches. Mon passage antérieur datait des années 1980, lors d’un arrêt rapide sur un parking bosselé et vide pour quelques minutes le nez en l’air sur une rive sauvage. Aujourd’hui, l’accès est encadré, des massifs de fleurs bordent les pistes cyclables et interdisent même de s’arrêter un instant. Le parking coûte 9 €, quelle que soit la durée. En cette fin mars, sous un ciel menaçant, nous sommes seuls et refusons ce hold-up injustifié. Nous pique-niquerons debout, au bord du Gardon, gros des dernières pluies, en aval de l’aqueduc romain invisible, contre la pile d’un ancien pont.

Un arrêt spontané à Arles nous permet de nous égarer dans des ruelles de la vieille ville, où nous ne croisons que des touristes, des Japonais, des Américains. Merci aux Arlésiens de promener leurs samedis après-midi ailleurs, de nous offrir ce calme, à la lisière de la vie, dont je ne veux laisser entrer que l’écume apaisée. Une exposition de photos de Visages bibliques d’Éthiopie de Christine Turnauer dans la chapelle Sainte-Anne déconsacrée nous fait voyager dans des lieux de culte habillés de blancs et des regards lumineux en noir et blanc.

Nous cherchons un moment l’entrée du superbe cloître Saint-Trophime que nous abordons par l’arrière et une cour parsemée d’herbes folles. Chose rare, un escalier permet d’atteindre le toit des galeries du cloître, et de regarder dans les yeux les deux cyprès, dont l’un a rendu les aiguilles. Sur les chapiteaux des colonnes, des grappes de personnages content des histoires. Je repense au cloître de l’église St-Stephan de Mayence, refuge secret apprécié lors de mes virées en ville, après avoir bu la lumière des vitraux de Chagall. Dans l’angle entre deux galeries, un puits donne accès à la citerne. Les sillons profonds dans la margelle racontent l’effort pour tirer l’eau pendant des siècles, la corde qui frotte contre la pierre polie, peut-être du marbre, je ne sais plus, je ne me souviens que de la douceur lisse et froide des creux dans lesquels je glisse les doigts.

Les cloîtres enferment et protègent, au cœur de la ville, ils offrent silence et paix, restaurent l’âme. Les paysages désolés de Camargue, ouverts sous un ciel à 360°, ont ce même effet. Les étangs attrapent la lumière, la mer gronde au-delà des maisons basses des Saintes-Maries-de-la-Mer, vers le nord, un sommet enneigé rappelle la saison. J’ai décidé que c’était le Ventoux. Un promeneur me le confirmera. Un autre me répondra que pas du tout, ce sont les Alpes du Sud. Je reste sur ma première intuition. Ambiance bretonne de marais de Guérande, dans un paysage détrempé par la tempête de la veille. Pendant de longues minutes, une cascade s’était effondrée sur notre voiture dans une visibilité nulle, un coup à se retrouver dans une rizière.

Dimanche soir, début de soirée, cœur du village des Saintes-Maries-de-la-Mer. Dans cette bourgade de maisons de pêcheurs blanches, les rez-de-chaussée accueillent des restaurants ou des magasins de souvenirs. Drôle de concept, le magasin de souvenirs… Les souvenirs douloureux sont-ils repris ou échangés ? En saison seulement, car là les devantures restent fermées, silencieuses, éteintes. Des panneaux promettent de s’en mettre plein la panse pour peu d’euros, de bâfrer des menus complets, café et vin compris, gardianne de taureau, tellines à la crème, et mousse au chocolat pour le prix d’une place de cinéma. Les rues étroites grouillent de la foule fantôme de l’été, en tongs, maillots de bains à fleurs, dans des relents de monoï et de beignets, à la recherche d’une flaque d’ombre, d’un cornet de glaces. Là, les mûriers platanes n’ont pas encore de feuilles, les terrasses hibernent, seule une poignée de restaurants sont ouverts pour les touristes égarés du dimanche soir par vent du sud et ondées. Leurs cartes nous rebutent, trop scintillantes, trop touristico-bricolo, il ne manque que le camembert fondu. Nous nous rabattons sur les trois tables devant une vitrine étroite en attendant nos pizzas, une reine et une napolitaine. Puis nous emportons les cartons chauds et humides vers l’église illuminée, au cœur du village endormi, et nous posons sur un banc de pierre, de façon à admirer le clocher de profil, et ses cinq cloches.

L’église des Saintes-Maries dresse des murs de château fort, crénelés, que seuls deux ou trois vitraux étroits, éloignés l’un de l’autre éclairent. Ce sanctuaire, déjà célèbre au VIe siècle, a été fortifié pour protéger les habitants du pays et les reliques des saintes contre l’assaut des Sarrasins. Elles sont trois à se partager le culte ici : Marie Jacobé, Marie Salomé arrivées par la mer et leur comparse, Sara, patronne des gitans.

Quand j’étais gamine, les albums du Père Castor étaient parmi mes préférés. Dans celui à la couverture rouge sur Sarah, petite fille du voyage, était évoqué le pèlerinage annuel aux Saintes-Maries-de-la-Mer, la statue de Sara, sa sortie de l’église et son transport en gloire jusqu’à la plage, encadrée par les gardians sur les chevaux. Dans leur barque commune, les deux Marie l’accompagnent.

En entrant dans l’église, par la petite porte latérale coiffée de la croix de Camargue, je plonge dans mon album d’enfance, toute fière d’expliquer à mon mari Sara, la vierge noire, ses costumes colorés et sa promenade annuelle jusque dans les vagues, sous des incantations et des airs de guitare. Peu de monde dans les travées de cet édifice sobre, les couleurs des deux Marie dans leur barque éclatent par contraste. En face, les ex-voto sont rassemblés sous une vitrine de verre. Ils racontent en peinture la guérison d’un enfant très malade ou d’une blessure subie en tombant de cheval, le miracle de la survie d’un groupe à l’effondrement d’un plancher. Au-dessus du chœur, dans une niche très haute, une châsse décorée attend le prochain pèlerinage : les reliques des saintes seront descendues grâce à la poulie.

En descendant dans la crypte, la température monte, sans doute en raison du plafond bas et des deux bancs de bougies de part et d’autre de la statue de sainte Sara et de l’autel. Cette chaleur inespérée est bien agréable, je frissonnais dehors.

De nombreux ex-voto entourent la patronne des gitans, curieuse statue dont on ne voit que le visage de poupée noire surmontant un corps démesuré, enveloppé de robes et de tissus multicolores. J’hésite à prendre une photo lorsque le couple qui se recueillait, une bougie dans les mains, se retire. Une dame sort sa tablette, je décide que mon téléphone est tout de même plus discret. L’accès aux terrasses du toit, chemin de ronde avec vue sur tout ce territoire plat n’est pas ouvert, peut-être à cause du vent.

Dans les rues, partout, des panneaux jaunes préviennent du danger local, les manifestations taurines et équestres. Dans le triangle rouge consacré aux alertes, un taureau. Les Allemands doivent être déçus de ne rien croiser : la traduction leur promet des taureaux et des chevaux dans la rue.

Ce dimanche soir, nous mangeons nos pizzas avec les doigts, au-dessus des cartons, sans nous en mettre partout, sur une place aux volets fermés, en contemplant le mur doré illuminé, et la petite girouette tout là-haut, sur fond de nuit, la barque et les trois saintes. Un couple d’Italiens s’arrête pour prendre des photos et nous souhaite un bon appétit. Une dame promène un chien ridicule en laisse. C’est tout. Une seule fenêtre semble éclairée derrière des volets clos. Voilà une ville déserte, sur une terre qui a dû être bien assiégée pour s’en remettre à trois saintes pour la protéger. Hélas, elles ne peuvent rien contre le tourisme de masse, les locaux ont fui.

Un dimanche soir hors saison rend pourtant un peu d’authenticité à des contrées surexploitées, sacrifiées sur l’autel du dieu pognon. Les parkings immenses en front de mer effraient, même vides. Lors d’une balade matinale le long d’un étang, nous avons croisé quelques promeneurs avec des appareils photo à gros zoom, des jumelles pour observer les oiseaux, et des cyclistes. Et puis soudain, une voiture est passée, un 4×4 peint en vert sombre sur laquelle un logo promet des safaris. Vraiment ? Pourquoi utiliser une voiture pour aller déranger les flamants roses et les hérons ? La Camargue n’héberge aucun animal dangereux dont il faudrait se protéger, les chevaux et les taureaux sont dans des enclos, et la piste rend l’accessibilité parfaite. La faune bon enfant joue le jeu et se laisse admirer depuis la route. Un chemin de traverse improvisé entre soldanelles et salicornes d’un vert rouge franchit une langue d’eau. Nous quittons nos chaussures. Le fond de l’étang, meuble et vaseux, coule entre les orteils. On y apprend que les flamants roses chaussent du 32.

Sur l’eau immobile, le vent court en rides rapprochées. Sans dénivelé, pas de mouvement. Pourtant c’est si bon de se réfugier dans le contre-courant, en aval d’un obstacle, au creux des tourbillons alentour. De la même façon, les dunes dans le désert se forment autour d’un relief. Le vent pousse le sable vers le rocher saillant qui l’embrasse. Les dunes indiquent le sens du vent, mais opposé à celui auquel on pense spontanément. Au creux de la dune, un refuge, comme en aval de la pile du pont. J’aimerais tirer de cette image un élément de sagesse, mais ne sais laquelle sans sombrer dans le ridicule.

J’aime les lisières, les dimanches soir dans une station balnéaire en début de printemps, les jours qui hésitent, dans une palette de gris, de bruns, de blond et d’eau, à libérer les bourgeons des tamaris. Le côté sauvage rafistole le cœur, mais la full Camargue experience se vit à la tombée de la nuit.

-À trois, on y va.

Dans le noir de la chambre d’hôtel en rez-de-chaussée de cette bâtisse de plain-pied, nous nous apprêtons à fermer les volets. Objectif : se dépêcher pour éviter aux moustiques tigres de sentir la disponibilité de notre chair fraîche. Ouvrir à tâtons un pan de la moustiquaire chacun, attraper un volet, le tirer, refermer l’espagnolette, repousser la moustiquaire et la coincer avec le loquet. La fenêtre peut alors rester ouverte pour offrir à notre sommeil les chants des grenouilles et la pluie de la nuit, les oiseaux de l’aube.

Dans les terres désolées de Crin Blanc, les roseaux attrapent la lumière verticale, les étangs se chargent des éclats horizontaux, sous des nuages enflés, griffés de doré sur un fond plombé. Les clapotis de la risée s’accordent avec les percussions aiguës discrètes des tiges des roseaux. C’est la première fois que j’entends ce chant. Deux jours plus tôt, nous avions vu le film Boléro d’Anne Fontaine, qui rend très bien les sensations, les expériences sonores qui envahissent Maurice Ravel et le processus créatif, l’éclosion des idées, entre machines-outils au rythme entêtant, moelleux du satin d’un gant qui glisse sur la peau. Sans végétaux, comment entendre la musique du vent ?

Aigues-Mortes ne nous a pas vus. Nous avons renoncé, pour cause de fatigue due à la convalescence du sale virus — qui ressemblait au covid, mais nos tests périmés ne contenaient plus de liquide réactif. Nous avons préféré lire et j’ai fait la sieste, pelotonnée et frissonnante sur le lit sans avoir pris la peine de tirer la couverture. Dans l’entrée de notre chambre, la boue sèche sur le carrelage, rapportée de nos balades dans les marais détrempés.  

J’ai commencé un livre acheté d’occasion à Paris, Chien blanc de Romain Gary. Un passage ouvert au hasard la veille m’avait interpellé et amusé. L’auteur expose une théorie qu’il a essayé de prouver lorsqu’il était consul de France à Los Angeles, le racisme viendrait de la menace que ressent l’homme blanc par rapport à l’homme noir en matière de taille d’équipement personnel. C’est un livre engagé contre le racisme, écrit à l’époque de l’assassinat de Martin Luther King en 1968, riche de l’intelligence vive de l’auteur et de son expérience des deux côtés de l’Atlantique, entre France et États-Unis.

En voici un extrait : « Une maison brûle, mais elle n’intéresse personne ? Par contre à cinquante mètres de là, devant la vitrine d’un magasin, on regarde les maisons brûler sur l’écran d’une télévision. La réalité est là, à deux pas, mais on préfère la guetter sur le petit écran : puisqu’on l’a choisie pour nous la montrer, ça doit être mieux que cette maison qui brûle à côté de vous. La civilisation de l’image est à son apogée. »

Eh bien non, monsieur Gary. L’apogée restait encore à venir.

Ce matin j’ai pris en photo dans le magazine satirique anglais Private Eye un dessin humoristique. Dans une crèche, les enfants sont assis en rangs, immobiles, captivés chacun par un écran de tablette. Assise à l’écart, une petite fille lit un livre, entourée de pinceaux, de papiers et d’une palette de peinture, d’un dessin, d’un xylophone. Elle sourit. À la porte de la pièce, une puéricultrice souffle à l’autre : « C’est elle, la gamine bizarre dont je t’ai parlé. »

Mes gamines aussi sont bizarres. Elles ont boycotté la digitalisation de leur magazine Phosphore au premier janvier dernier. Ma plus jeune s’est exclamée : « Mais ce ne sont pas eux qui sont contre le temps passé sur des écrans ? » Et si, ce sont eux. L’affichage écologique doublé d’un fort souci d’économie motive, hop ni vu ni connu, le passage au numérique. Avant, dès son arrivée dans la boîte aux lettres, ma grande se jetait sur Phosphore et personne n’avait le droit de le lire avant elle. Depuis janvier, je leur transférais un mail, que personne ne consultait et pour cause. Les images animées sont creuses, avec des quiz sans intérêt. Les marketeurs ont dévoré les journalistes. Beurk. La méthode pour désapprendre à lire est en route avec le renvoi des jeunes à l’état illettré du très jeune enfant, qui regarde les images d’une histoire lue par quelqu’un d’autre. Nul besoin de savoir lire plus loin que les sous-titres des réels de TikTok quand on les consulte sous son bureau en cours de techno. J’ai écrit au magazine pour demander le remboursement des mois d’abonnement restants et leur faire remarquer leur incohérence éducative. Ils m’ont remboursé et répondu par retour : ils s’adaptent aux attentes de la cible adolescente — pas de toutes, apparemment.

En prépa au siècle dernier, le professeur de philo en costume gris, à moins que ce ne soit celui d’histoire dans un autre costume gris, nous avait expliqué que le journal de 20 h, sacro-sainte cérémonie de l’époque, contenait moins d’informations que la moitié de la une du Monde. Que penser de ce que l’on nous livre aujourd’hui (sans mauvais jeu de mots) ? Comme les restes de poulets sont broyés pour devenir nuggets, le livre devient un film, qui devient une série, la moindre idée est diluée à l’infini, dans un format digéré, compatible avec la sonde de gavage. Et reproduite. Reproduite. Reproduite. Reproduite. Pour hypnotiser nos cerveaux d’idiots en devenir, de mal-comprenants. Réduite à un format de publicité, la culture devient consommation passive. Tout va bien.

À Strasbourg, en janvier, avec une amie de Mayence, nous étions allées voir l’exposition Enfantillages sur les débuts de l’illustration jeunesse en Alsace. Les albums d’autrefois visaient à éduquer, transmettre la morale ou la propagande. La presse jeunesse d’aujourd’hui sert une autre forme d’endoctrinement à la pression facile de la technologie. Va-t-elle garder son nom ? On ne presse plus grand-chose à part les cervelles des « lecteurs ». Les jeunes ont besoin d’apprendre à aimer lire et développer leurs compétences 3D, motricité et relations sociales : tourner des pages sans déchirer le papier, ranger sur des étagères, prêter et partager, toutes choses impossibles avec un écran qui hypnotise et enseigne le clic et la chute infinie dans le virtuel.

Récemment, j’ai confié des cartons de magazines jeunesse à une école. Après avoir aidé à grandir trois enfants, ils poursuivent, cinq, dix, vingt ans après leur parution, leur mission de distraction éducative et d’ouverture au monde. Des sacs sont prêts à partir pour la foire aux livres du lycée. En fouillant, j’ai retrouvé des trésors. Des trésors de papier imprimé que l’on peut donner ou prêter, toucher et respirer, qui permettent de renflouer les caisses des associations et si besoin de se rehausser sur le tabouret du piano, tant pis si les pieds ne touchent plus le sol.

Repartie dans les années 1960 aux côtés de Romain Gary, j’interromps ma lecture un instant pour regarder, au-delà de la moustiquaire, le paysage horizontal qui n’a pas dû changer depuis, où seuls quelques tamaris, les roseaux et les cous graciles des flamants roses retiennent un ciel immense. Il me mange, me dévore, je tends la main pour le toucher, il s’échappe. Une flaque le retient.

T’as tes failles ?

Trou dans la poche, bugs et éloge de nos vulnérabilités

Samedi 7 décembre en début de soirée. La nuit s’est faufilée depuis longtemps déjà dans notre cuisine et nous l’avons gentiment repoussée en fermant les volets. En Allemagne, les foyers vivent sous le regard des passants. Les fenêtres n’ont pas de volets, rarement des rideaux, parfois des stores plissés intérieurs. Ici, la coutume encourage à se carapater dès qu’on allume.

Pour ma première année d’études à Lyon, débarquant d’une chambre ouverte sur des champs et les falaises de la vallée de l’Ardèche, je ne connaissais pas les pièges des vis-à-vis. Je vous l’ai peut-être déjà raconté. Au moment du changement d’heure en octobre, les sœurs du foyer avaient affiché une pancarte au bas de l’escalier de bois qui montait aux chambres : fermer les volets à la tombée de la nuit. Bien sûr, avec ma cothurne Domi habituée, elle, aux fenêtres mangées de nuit du Puy-de-Dôme, nous avions haussé les épaules et pouffé : elles veulent encore faire des économies. Déjà nous avions ôté le voilage pour mieux laisser entrer les reflets de soleil jouant dans les feuilles du tilleul du jardinet sur la rue. On n’allait pas, en plus, s’enfermer derrière des volets. Chaque soir, nous travaillions dos à dos, chacune à notre bureau sous le plafonnier, que Domi éteignait vers minuit après s’être déshabillée pour enfiler son pyjama et se mettre au lit. Je continuais à étudier encore un peu, à la lueur de ma lampe de bureau.

Un soir, un cri soudain m’a fait me retourner d’un coup. Elle gesticulait d’une main vers la fenêtre en serrant contre sa poitrine le T-shirt qu’elle venait d’ôter. De l’autre côté de l’étroite rue, calé au ras d’un rebord de fenêtre, un regard sale, pas malin puisqu’il ne se dissimulait pas, la matait.

Deux étages de fenêtres avec des jeunes filles naïves, distraites par leurs cahiers, leurs colles, leurs DS. Les persiennes non fermées. De la lumière échappée. De l’innocence enfuie.

Ce souvenir, tout droit sorti de Martine à la ville, parce qu’il est presque concomitant du 8 décembre 1989 et invoque une autre pancarte au bas de l’escalier de bois (messe à 18 heures, prière de vous pointer) est associé à la fête des Lumières à Lyon, tradition mystérieuse d’une ville aux petits matins et aux crépuscules alors encore souvent brumeux. À cette époque, elle ne durait qu’une soirée de lumignons aux fenêtres qu’une foule bon enfant sortait admirer lors d’une promenade en ville. Une fête de bouts de chandelles. Une bonne sœur m’avait conseillé d’enfiler des habits à toute épreuve : dans le quartier du Vieux Lyon, des plaisantins jetaient parfois de la farine ou des œufs sur les passants. J’étais partie à moitié rassurée, pour une des rares sorties de cette première année de classe préparatoire, retrouver des amis ardéchois, également étudiants à Lyon, « sous la queue du cheval, place Bellecour ». C’était sans compter avec les centaines de gens qui avaient eu la même idée lumineuse (c’était le jour ou jamais, ha, ha). Je racontais hier cette anecdote à ma benjamine qui m’a répondu : « Mais vous vous êtes envoyé un message et après vous vous êtes retrouvés ».  Ben non. En 1989, on ne s’envoyait pas des messages. On se croisait le lendemain à la récré pour constater qu’on s’était loupés. Je m’étais faufilée avec une ou deux amies entre les passants, le nez en l’air à guetter les bougies sur les rebords des fenêtres de la Presqu’île. Aucune attaque à la pâte à crêpes en kit ne fut à déplorer.

Depuis vingt-cinq ans, Lyon a transformé sa fête des Lumières en événement son et lumière mondial, les cars de touristes affluent et les Lyonnais fuient le centre-ville pendant quatre jours ou, s’ils y habitent, se barricadent chez eux dès la nuit tombée. Il paraît que c’est très beau. Nous irons admirer les illuminations de notre bourgade, honorables et paisibles.

Depuis une semaine, notre sapin garde la baie vitrée, habillé d’une seule guirlande lumineuse, faute de trouver un créneau où chacun est disponible pour le décorer tous les quatre. Les deux cartons de décorations attendent, empilés, entre la table à manger et le coussin de Gaïa qui ne sent pas très bon quand on s’approche. Ce ne sera pas encore pour cet après-midi. Ma benjamine est en ville pour fêter l’anniversaire d’une amie. Elle jubilait d’anticipation depuis que sa mère l’avait invitée en cachette pour faire une surprise à sa fille. Elle s’éclate, d’ailleurs elle n’a pas le temps de me le confirmer sauf pour m’annoncer par texto : « C’est trop bien. Au fait j’ai perdu ma carte TCL. »

Zut, je lui réponds. Et de commencer mentalement à établir la liste des tâches pour réparer cette perte. Consulter le site des TCL, lui acheter des tickets de bus pour le début de semaine, mais son téléphone est-il NFC ? Qui va se coller au trajet aller-retour et à l’attente à la boutique place Bellecour ? Ce sera elle finalement. Son stage de troisième, eh oui, ne commence que le mardi, elle aura le temps. Elle en profite pour retrouver des copines au marché de Noël, manger des churros en riant, avant son rendez-vous pour faire refaire sa carte. En fin de journée dans la nuit retombée, cette nuit enveloppante qui nous quitte ces jours-ci comme à regret, la porte s’ouvre, un courant d’air devance ma fille qui s’exclame en quittant son écharpe à carreaux : « J’ai retrouvé ma carte TCL. J’attendais mon tour à la boutique, j’ai mis la main dans ma poche, et j’ai réalisé qu’il y avait un trou. Ma carte était passée tout derrière, dans la doublure. »

Ouf.

Le trou dans la poche. Vulnérabilité secrète, imprévisible. Un réflexe à prendre : recoudre la poche, fermer les volets à la tombée de la nuit pour garder les cartes de transport et la lumière.

Connaissons-nous nos failles, nos talons d’Achille ? Et en écrivant cela, j’imagine ma caricature dessinée par une des illustratrices que j’aime beaucoup, un personnage tout en talons, comme autant de points de fractures, de failles dues à la sensibilité exacerbée. Quand on en est conscient, on enfile des chaussettes. Voilà, une nana tout en chaussettes rayées et à pois, non il lui faudrait des chaussures, des chaussures de sécu, voilà, c’est mieux, une nana en cuirasse de godasses pour rire.

Je pense aussi au seul Achille dont je n’ai jamais entendu parler : un cousin ou un voisin de ma grand-mère quand elle était gamine et habitait au bord du Rhône, sous le Rocher des Doms à Avignon. Voilà cent ans, le fleuve encore sauvage attrapait des vies sur les berges. Achille était bon nageur et on l’appelait souvent à la rescousse, « Achiiiiiiile quelqu’un se noie ! ». Un jour, sa force s’est transformée en vulnérabilité. Les remous du courant venu des Alpes suisses ne pardonnent pas : il a sauvé mais il y est resté.

Certains craignent les failles. Ils bâtissent. Contre leurs failles narcissiques, des murailles de mots et des masques de béton, des bottes de ranger pour les talons d’Achille de leur ego. Des armures de certitudes. Contre les trous dans la haie de leur chez-eux, des grillages et des barrières.

Une balade du début de l’automne nous a emmenés d’une route de campagne, qui tournait et virait comme toute route de campagne ardéchoise, à une piste sur le plateau volcanique du Coiron. La vue s’ouvrait vers l’Est sur les Dentelles de Montmirail, le mont Ventoux, les Baronnies, le Vercors, vers l’ouest sur la Montagne Ardéchoise, aux crêtes bleues et mystérieuses, aquarelle chinoise. Entre prés et bosquets, une installation artistique à message environnemental autour d’un chêne, sinon, rien. Puis soudain, soudain, au milieu de cette garrigue déserte, un portail.

Un portail comme un coup de poing dans le ventre. Un portail immense. Un portail de château de Versailles, tout de métal plein, entre deux accolades de béton. Un portail trois tailles au-dessus, qui nous rapetisse comme si on avait croqué dans un champignon du Pays des Merveilles. Mangez-moi.  Un sursaut. Une erreur d’échelle. La poignée est-elle accessible par escabeau ? De part et d’autre de cette entrée majestueuse, un muret de béton surplombé de grillage et des canines dégoulinantes de molosses en fureur. Entre ce dispositif dissuasif bruyant et le bord du plateau à la vue dégagée sur le sud de l’Ardèche, une masure de bric et de broc, modeste. Presque un campement éphémère. De quoi donc a peur ce propriétaire ? De l’entrée par effraction du sanglier ou de l’étranger, ou de sa propre fuite ? La protection enferme.

Parfois l’intention de protection égare. Ce séjour en Ardèche s’est tenu peu de temps après l’épisode cévenol qui a causé tant d’inondations et de dégâts. Un site d’informations nous a appris le décès accidentel d’une dame dans l’effondrement d’une route causé par la crue de la modeste rivière de montagne où nous avions emmené nos amis allemands passer une journée de baignade cet été. (Elle avait quel âge ? Cinquante ans ? Ah ben ça va, elle était vieille). Au pied des à-pics rocheux, le trou d’eau vert noir dans lequel mes filles sautent en riant, devait être un bouillon brun impétueux, un torrent de boue dévastateur qui ensevelit les plages de poche, emporte les canettes délaissées par les touristes négligents et abandonne des fagots de branchages cassés dans les hauteurs des aulnes et des platanes qui bordent ses rives.

En descendant l’A7 sous un soleil radieux, au large d’Annonay tout d’un coup, mon portable s’est mis à hurler d’un son inédit et strident. Celui de mon mari aussi. Celui de ma cadette aussi. Pas celui de sa sœur. Free n’avertit pas tous ses clients des dangers « imminents ». Pendant ces quelques jours de vacances méridionales, mon téléphone a transmis plusieurs alertes météo inopinées. Seul. Dans un magasin de fruits et légumes fréquenté par une douzaine de personnes, seul le mien a couiné. À trop crier au loup, le sursaut fait place au haussement d’épaules, la panique à l’ennui, on n’a plus envie de placer sa tresse d’ail eu lieu sûr.

Free bugge. L’autre soir, une amie de Mayence m’a téléphoné, nous avons été coupées, puis nous nous sommes rappelé pour continuer la conversation. Lorsque j’ai raccroché, la larme à l’œil (elles me manquent mes copines de Mayence), j’avais reçu un message : toute la deuxième moitié de notre échange avait été enregistrée. Ses mots et les miens. Free nous avait prévenus par mail que leur serveur avait été piraté. Quelques semaines plus tard, ma boîte mail a été bloquée. Voilà un talon d’Achille auquel je ne m’attendais pas avant le putsch des IA sur notre civilisation. Plus d’accès à ces mails et, surtout, interdiction d’accès aux comptes clients avec cet identifiant, avec un enjeu crucial, mes points de fidélité Picard…

Dans un podcast passionnant au sujet de son livre Éloge du bug, le philosophe Marcello Vitali-Rosati explique comment le bug, hantise des programmeurs, est en fait un instrument de libération. En brisant l’impératif fonctionnel, il nous offre l’opportunité d’observer notre outil hors service (le marteau de Heidegger, oui j’étale ma culture toute neuve) et de nous interroger sur le sens de notre usage. Le biais d’ancrage ne nous permet pas d’imaginer autre chose que ce que propose la machine (c’est fort gênant en traduction, car cela appauvrit le texte). Il est possible de fonctionner autrement, mais nous l’oublions. Le doute, si précieux pour l’intelligence humaine, disparaît. Et si l’IA était notre nouvelle grande vulnérabilité ?

Un bug, un dysfonctionnement, une faille. L’ombre qui envoûte nos lumières. L’éteigneur de réverbères.

(C’est bon, on a compris la métaphore. Nul besoin de sortir la scène de la lampe qui se balance dans Le Corbeau de Henri-Georges Clouzot, illustrant les limites floues entre le clair et l’obscur, le Bien et le Mal).

À première vue, la vulnérabilité fragilise. Free va corriger ses bugs (on l’espère) et me rendre ma boîte mail. On cherche tous à dissimuler nos failles, souvent même à nos propres yeux. Détournez le regard, par là c’est tout cassé, rafistolé et sanguinolent. Pourtant, comme les Japonais réparent leurs céramiques cassées avec une « jointure d’or », le kintsugi, ne pourrions-nous pas sublimer nos fissures ? Elles contribuent à nous rendre uniques, comme cette cicatrice en forme de virgule au genou gauche, ou cette manie de se ronger les ongles. Elles nous rendent surtout plus humains.

Dans son dernier spectacle, Olivia Moore, étale avec courage, pertinence et sensibilité son TDAH. On rit avec elle. Ce texte sur ses difficultés au quotidien, sa vulnérabilité, rapproche, même si on n’a pas les mêmes. Plus elle dévoile l’intime, plus on se sent vus dans notre particularité. Tiens, elle aussi, elle galère. Je me sens moins seule. Nora Hamzawi aussi fait preuve d’une autodérision rafraîchissante dans un spectacle vu fin novembre à la Bourse du travail (Mais non c’est bon, on a le temps c’est à 20 h 30…. Attends, non c’est à 20 h… Aaaaaaaah vite, y faut courir…). Comment, sans courage, partager une authenticité que beaucoup taisent ? Ses aveux de « faiblesse » n’en sont pas. N’est-ce pas messieurs dames, spectateurs du premier rang ?

Si toutes les vulnérabilités du monde pouvaient se donner la main, on traverserait l’Ukraine en dansant la farandole. Les TDAH ou autres neurodivergents pourraient être accueillis par un système scolaire qui ne les détruirait pas, leurs talents s’épanouiraient et seraient utiles à la société plutôt que d’être broyés par un système normatif que la différence effraie.

Rappelons-nous Montesquieu dans ses Lettres persanes : « Les Français […] enferment quelques fous dans une maison, pour persuader que ceux qui sont dehors ne le sont pas. » Suivez mon regard. C’est marrant, pour la copier ici, je l’ai vérifiée. J’aimais bien la version archivée par ma mémoire : « … pour persuader ceux qui sont dehors qu’ils ne le sont pas. »

Les vulnérabilités ne sont pas toujours là où on les attend. Un autre vendredi soir, une autre nuit, à la Maison de la Danse, les ouvreurs du spectacle de danse contemporaine du chorégraphe israélien Hofesh Schechter (qui apparaît dans le film En corps de Cédric Klapisch) ont distribué à chaque spectateur de petits sachets en plastique avec des bouchons d’oreille en mousse verte. À nos visages étonnés, ils ont précisé : « Parfois la musique est trop forte ».

Hein ?

Bien sûr, j’ai posé la question :

—Pourquoi ne pas baisser la musique ?

—C’est un choix artistique.

Soit. Malgré les bouchons verts, le choix artistique a vibré dans l’ensemble de mon corps pendant toute la représentation.

Bien sûr, à un moment, un homme déboule sur scène à poil. Comme l’an dernier au Théâtre des Célestins dans Les gros patinent bien. Mon oncle a caché en riant les yeux de ma plus jeune fille. La nudité comme dernier acte transgressif, qui, en se banalisant, se noie (sans maillot) dans son message. Le plus vulnérable finalement, le plus humain n’est-ce pas le comédien qui n’a pas besoin de choquer pour exister ?

Et moi je m’embrouille dans ce qui semble des contradictions. Laisser tomber le masque virtuel relève-t-il de la même démarche que dénuder son corps ? La comédienne de stand-up qui confesse des difficultés intimes est-elle dans la même démarche que le naturiste (qui revient au bungalow quand on le chasse — je le vois vous cherchez la blague, non ce n’est pas un bug. Dites-le à haute voix…) ? Peut-être que cela dépend du contexte et de l’intention.

Personnellement, j’ai ressenti une grande proximité avec Olivia ou Nora, pas avec le danseur barbu tout nu, ni avec la danseuse en string chair. Eux répondent à une chorégraphie imaginée par quelqu’un d’autre, ils prêtent leur corps et leurs gestes, ne dévoilent pas qui ils sont. On ne devient pas intime avec l’intégralité des vacanciers du camping naturiste. Et là, dans le sable, je trouve le fil pour débrouiller mon raisonnement : la connexion grâce à notre humanité commune passe par des cœurs qui battent à l’unisson, quel que soit l’emballage. Avec ou sans bouchons d’oreille verts.

Parfois quand le corps ou l’esprit dysfonctionne, quand on glisse vers un fond que l’on espère solide, on trouve son noyau, son âme, sa raison d’être. Miranda Hart, autre comédienne formidable, vient de publier un récit intitulé : I haven’t been entirely honest with you. (Je ne vous ai pas tout dit ou Les secrets de l’actrice qui joue Chummy dans Call the midwife.) Mon gourou-marabout-boute-en-train attrape la vie par la gentillesse et le jeu. Après sa sitcom qui a eu un succès fou dans les années 2010 (dans notre famille on en cite les répliques à tout bout de champ, enfin, surtout ma benjamine et moi), elle a disparu des scènes pour une longue éclipse, à peine interrompue de loin en loin par des stories sur Instagram.

Dans ce récit, elle confie sa lutte depuis plus de trente ans contre une maladie de Lyme non diagnostiquée et ses effets délétères sur son immunité. Pendant près de dix ans, elle était coincée chez elle, anéantie par une fatigue chronique sévère, et a passé des semaines, des mois au lit. Seule. Elle détaille les lectures qui l’ont aidée à traverser ces printemps sans balade en forêt, ces Noëls sans famille, et propose une synthèse des astuces qui l’ont aidée à accepter de laisser son corps se requinquer. Des trucs de lien entre le corps et l’esprit (qui est la définition littérale du mot yoga). Des trucs de bon sens, quand on y pense. Elle évoque de sages penseurs que j’aime beaucoup aussi (comme Byron Katie dont je vous ai parlé la dernière fois) et un que je ne connaissais pas encore, Simon Sinek qui conseille de chercher sa raison d’être, ce que nous voulons apporter au monde. Les organisations le font. Pourquoi pas nous, à titre individuel ? En situation difficile, face à des choix, notre « why » nous aidera à retrouver notre noyau solide, même si le sol glisse sous nos pieds. Je vais m’y atteler. C’est le manuel pour les nuls du Connais-toi toi-même de Socrate. Quand on sait qui on est, nul besoin de s’inquiéter.

Le corps de Miranda Hart a dysfonctionné, elle a appris à laisser tomber le masque. Pourtant, sa sitcom et ses livres précédents laissaient penser qu’elle l’avait déjà fait : c’est elle qui qui m’a appris à accepter mes différences. Dans un à-côté charmant de son conte de faits, elle a trouvé un mari. De nombreux lecteurs la remercient de l’aide qu’elle leur apporte. Son humour de clown, sa générosité et l’aveu de sa vulnérabilité la rendent extrêmement sympathique.

Je rêve de traduire son bouquin, pour passer quelques semaines en sa compagnie, et surtout, parce qu’il pourrait aider tant de personnes. J’ai toqué à sa porte, sans succès pour l’instant. Je vais insister. Toc, toc, traductrice fêlée, cherche à collaborer avec autrice déglinguée pour aider les Français à aller mieux en semant blagues et graines de sagesse, autorisant une débauche d’articles de papeterie trop mignons. Carnets, crayons, feutres, fluos, trombones sont faciles à remplacer s’ils cassent. Le bug de la gomme reste à inventer.

Quittons-nous sur la jolie chanson de Pomme dans l’album Les failles « Je ne veux pas sortir, je ne veux pas me découvrir des failles ». Mais nous, ne craignons pas nos failles, elles peuvent aider quelqu’un et nous rapprocher les uns des autres. La perfection est un leurre, un mensonge promulgué par les gens ennuyeux. Sortons. Dansons. Rions. Poil aux marrons.

Sur un marché lyonnais. Mais où sont les châtaigniers à Aubenas ?

En direct de l’astéroïde B612

Humeur défroissée par une rencontre d’auteurs à la médiathèque

Je me fais violence pour écrire ce matin. Pourtant j’ai des tas de choses à vous raconter, plusieurs pages de notes dans mon charmant carnet à fleurs des champs. Je suis épuisée. Depuis quelques semaines, un double deuil m’entrave, un personnel dont je ne parlerai pas ici, et celui de mon livre non publié à la dernière minute. Ça encolère de s’être fait balader par des gens négligents, des négli-gens. Ma décision nécessaire est un avortement thérapeutique au troisième trimestre de la grossesse. Une fausse couche. Ça secoue. Ça brise. Ça remet en question.

Funambule aux Gratte-Ciel

Publier un livre brasse peurs et joies intenses, en situation de vulnérabilité extrême. C’est tendre les mains ouvertes avec son cœur dessus, palpitant et fragile : tenez, prenez, j’ai fait de mon mieux. Une lectrice m’avait écrit en parlant de ce roman à venir « Merci pour ce cadeau ». Je lui avais répondu « Attends de le lire avant de savoir si c’en est un ». Mais à bien y réfléchir, oui publier, quand on est sincère et hors d’une démarche commerciale, est un cadeau. Quand ce présent de pensées intimes et de sentiments secrets atterrit dans des griffes qui méprisent le degré d’investissement et n’en prennent pas soin, c’est violent. Douloureux.

Publier un livre c’est un marathon émotionnel, un accouchement. Devoir l’interrompre à la dernière minute n’efface pas les années de travail, les mois à attendre cette date avec impatience et crainte. À la page du 3 octobre sur mon agenda, j’ai gommé l’étoile et le cœur dessinés au crayon à papier, les deux mots mon livre et leur bouquet de points d’exclamation. Le coup de gomme, geste de résignation minuscule, n’efface rien. Supprimer le numéro de téléphone d’un ami décédé dans son téléphone ne répare pas le cœur brisé.

« Maman, tu ne crois pas que je devrais, en plus du cours de danse classique du lundi soir, aller à celui du mercredi soir ? C’est de la danse contemporaine. Ma copine Julie y va…

Non je crois que ça fait trop. »

Non contente de constater l’effondrement du soufflé sur lui-même, je me bats pour faire disparaître mon nom des plateformes de libraires. Ce qui leur a été envoyé par la maison d’édition l’a été sans mon accord ni me tenir informée. Ma fille l’a découvert par hasard. La seule initiative pour « promouvoir » mon roman a été bâclée. Quatre ans de travail pour ça ? 

Non.

Une femme révoltée est une femme qui dit non. Non aux négli-gens qui ne daignent pas répondre aux mails et n’ouvrent un œil que quand on évoque le recours juridique. C’est désolant. Dans l’enthousiasme de l’installation, les bonnes volontés se pressent. La déroute d’une fermeture coupe les élans et personne ne grimpe sur une échelle pour dévisser l’enseigne laissée à rouiller. Les bâtiments désaffectés d’une usine gâchent le paysage pour toujours. Je veux retourner à mon anonymat. Le déréférencement est un droit.

« Maman, je veux tester aussi le cours de danse du vendredi soir. Toutes mes copines y sont. »

Vraiment ? On n’a pas déjà eu cette conversation ? »

Sur le chemin du marché un poids, que je ne peux confier à mon caddie, leste ma poitrine : je dois annoncer à mon maraîcher et S. qui me vendent épinards, poires ou potimarrons que non, mon livre ne sortira pas comme prévu. Que leur précommande ne servira à rien ce coup-ci. Que j’espère que la FNAC les remboursera. Que oui, j’espère aussi que la nouvelle date de publication ne sera pas trop éloignée.

Jeudi au cours de céramique, une vague avec un surfeur, commande de ma benjamine, est achevée. Je la pose sur sa planche sur l’étagère de séchage. En retournant à ma table, l’animatrice me demande :

-Alors que vas-tu faire maintenant Estelle ?

Je m’arrête un instant et en penchant la tête, lui réponds, l’œil espiègle :

-J’ai beaucoup de colère en ce moment…

-Ah ! Tu vas faire quelque chose au battoir alors.

-Je vois que tu me comprends.

Sourires entendus.

D’un sac poubelle noir et déchiré, j’extrais une masse d’argile grise chamottée que je bats sur la table en bois brut, de toutes mes forces. Pour en chasser les bulles d’air et la compacter en une balle homogène, pour expulser la rage de m’être sentie abusée, la frustration d’avoir vu s’écraser ce projet essentiel, au sol, entre mes pieds.

Dans l’armoire, entre les rouleaux de bois, je déniche un battoir. Et je tape sur ma balle de terre. Fort. Ça claque. Ça heurte ma main droite. Je la retourne pour la modeler de façon régulière et créer un cylindre. Des grandes claques pour l’aplatir et former une forme allongée de section ovoïde. Relever une mèche de cheveux du dos de la main. Y laisser une trace de terre.

-Ouh là ! Estelle est en colère. Il va entendre son mari ce soir.

-Mais non, mon mari, il est adorable. Ce sont les négli-gens que j’aimerais coincer entre le battoir et la terre.

Et vlan. Une autre claque pour la route.

« Alors, Maman, tu m’emmènes au cours de danse ce mercredi ? J’ai les papiers pour l’inscription. 

Je ne t’avais pas déjà dit que ça ne me semblait pas une bonne idée ?»

Autre argile d’un brun rougissant, froide et collante, gavée de galets, celle de mon jardin. Pour évacuer la frustration, me rassembler autour d’un projet créatif apaisant, joyeux, manuel, je veux planter. Les galets remontent à la surface sans cesse. On comprend pourquoi les murs des maisons et des jardins de la commune sont en galets blonds. Ils prolifèrent. Quel glacier a roulé des pierres jusqu’ici ? Est-ce un ancien lit du Rhône ? Les plus gros s’empilent contre un mur et se font bordure décorative, jusqu’à ce que notre chienne Gaïa les éparpille en coursant un vélo. Les plus petits s’entassent dans un sac cabas de supermarché que je vide au fond d’une longue jardinière. Elle sera bien drainée.

Plier les jambes pour protéger le dos, attraper un galet dans chaque main, le sentir glisser, le rattraper, se tordre les poignets, le laisser tomber à l’endroit désiré. Le recaler un peu. Relever une mèche de cheveux du dos de la main. Y laisser une trace de terre. Malgré les précautions, les coups de bêche défouloirs se paient plusieurs jours dans le bas du dos. Mon mari a pris le relais. Bordure charmante.

Retrouvailles avec mon piano, parce que cette année j’ai décidé de participer à l’atelier de musique de chambre de mon école de musique, dans la si jolie maison des champs, au nom poétique. Une demeure de campagne d’un riche soyeux lyonnais peut-être, reconvertie en lieu d’accueil d’associations. Une chanteuse a besoin d’une pianiste pour l’accompagner sur un Noël de Fauré. L’accompagnement, gratifiant en fin de parcours, est assez ingrat pendant les semaines de préparation. Il est difficile de se caler rythmiquement, la voix humaine est moins fiable qu’un instrument, même un instrument à vent qui a lui aussi des contraintes de respiration. Vais-je arriver en quelques jours, à jouer bien à un tempo assez rapide pour que la chanteuse ne s’effondre pas en apnée ?

Un accompagnement n’a par définition pas de mélodie. Le morceau relève plus de l’exercice. Tant pis si ce n’est pas parfait, je décide de m’amuser. J’ai fait accorder mon piano qui avait mal vécu ses déménagements successifs et les travaux. Je travaille les arpèges de la main droite, les doubles croches de la main gauche. Relever une mèche de cheveux du dos de la main. Y laisser une trace de clef de sol.

« Maman, demain je rentrerai tard, je vais à la danse avec toutes mes copines.

Mais, ma chérie, tu étais déjà épuisée en rentrant lundi soir… Encore tu remets ça ? »

Au milieu de cette débâcle de l’humeur repêchée à pleines mains, à l’atelier, au jardin, ou au piano, de l’autre côté de l’espoir brisé, un havre de joie.

La médiathèque de Saint-Genis-Laval, le B612, où j’aime me réfugier dès que possible, m’avait invitée à participer à une soirée de rencontre d’auteurs locaux le 8 octobre. Les organisatrices, merci à elles, ont eu la gentillesse de maintenir leur invitation malgré les soubresauts de dernière minute que vous connaissez.

Nous étions cinq, à nous rencontrer une première fois pour préparer cet échange, une deuxième fois pour nous présenter à l’adjointe à la culture de la mairie et à une journaliste du quotidien Le Progrès. Voilà l’article, glissé dans ma boîte aux lettres par ma gentille voisine :

(Note perso : La prochaine fois penser à sourire pour la photo.)

Pour annoncer la soirée et présenter notre travail sur une jolie table à l’entrée, nous étions invités à apporter nos livres, des cartes de visite, une photo… Que faire ? La maison d’édition à qui j’avais fait confiance ne m’avait proposé aucune couverture. J’ai créé des marque-pages à ma façon. Puis, poursuivant le travail entamé sur Amazon pour l’autoédition, j’ai créé une jolie couverture, à mon goût, avec mon titre et un sous-titre choisi.

Les deux épreuves de contrôle commandées sont arrivées à la mi-journée mardi 8 octobre. Se précipiter vers la boîte aux lettres et attraper le carton. Planter un coup de ciseau dans le scotch en retenant sa respiration. Vite, découvrir la tête de mon bébé… C’est un siège (clin d’œil à Yves qui se reconnaîtra)… Vite le retourner pour le regarder dans les yeux. Soulagement ! Il me plaît. Un peu lourd l’animal… Une pesée pour rire sur la balance de la cuisine. 883 grammes. Bravo madame, vous avez bien travaillé.

Trop peut-être, le prochain sera moins long, je me le promets.

L’après-midi, dès l’ouverture de la médiathèque, courir apporter un livre, fière et intimidée. Ouf, je ne serai pas totalement démunie ce soir face aux lecteurs potentiels.

Moi que la prise de parole en public a toujours fait fuir, j’exulte à la perspective de présenter mon travail d’écriture. Pour la première fois dans un contexte professionnel, je me sens alignée, en paix avec moi-même. Je lis les premières pages de mon roman sans être étouffée par l’émotion. Lire à haute voix ses propres phrases est loin d’être évident. J’en sauterais de joie ! J’en saute de joie virtuellement dans les messages que j’envoie à mes amies.

J’échange avec bonheur avec des passionnés de lecture et de rencontres, comme moi, sinon, ils ne seraient pas venus. Je tends un papier à de futurs lecteurs qui voudraient bien acheter mon livre pour qu’ils inscrivent leur adresse mail. Je les préviendrai. Mes filles sont absentes, elles ont cours, des devoirs, des impératifs d’adolescentes. Mon mari est là, parfois mon regard croise le sien, et je lui suis reconnaissante d’être là. Cependant je n’ai pas besoin de soutien. Je suis dans mon univers, avec des bibliothécaires et des auteurs sympas, authentiques, bienveillants, gardée par des étagères de livres. Et depuis la fresque murale en face de ma table, le Petit Prince sur son astéroïde veille.

Voilà une dizaine d’années, un médecin frère d’âme, à qui je ne savais pas comment confier mes difficultés pour trouver une place dans la société, avait répondu à mes yeux embués et mes hésitations :

-Ah, la vie n’est pas facile quand on est tombé de l’astéroïde B612.

Il me comprenait sans que j’ouvre la bouche. Il disait un mot j’entendais toute la phrase. Non, la vie n’est pas facile quand on se heurte aux murs de cases qui nous rejettent. Malgré tous les efforts et toute la bonne volonté. Malgré l’apnée et les contorsions. Il m’avait aidée à cheminer vers l’acceptation de ma différence. Depuis son départ à la retraite sur son voilier, je tâche de garder le cap.

Là, au B612 de Saint-Genis-Laval, une porte s’est ouverte. Je ne la laisserai pas se refermer.
Avant de cliquer sur publier pour l’autoédition sur Amazon, demain j’irai à la poste pour expédier quelques kilos de papier à Paris. Déjà là, ce matin, j’ai envoyé mon manuscrit par mail.

En rentrant après la soirée, dans l’euphorie des rencontres et partages, les mains de la déception qui appuient sur mes épaules depuis ma décision, ont relâché un peu leur pression. Une pensée sourire a jailli en pleine lecture des messages de félicitations de mes copines : et toi maman, t’en as pensé quoi ?

« Maman, tu m’emmènes à la danse ? »

P.S. : Aucune des notes de mon joli carnet fleuri ne s’est glissée ici. Telle est la surprise de l’écriture.

P.P.S. : Je vous laisse apercevoir un livre qui ne sera peut-être pas le définitif, histoire de nourrir votre curiosité. Hé, hé. Goûtez donc ! Qu’en pensez-vous ?

Très joli film

La Vierge Marie prend la carte bleue

Flânerie à Avignon, exposition Miss.Tic au Palais des Papes et énooorme surprise à la fin

Hou la la, faut faire attention à pas lâcher son téléphone !

Appuyée sur le vent, le foulard entre les genoux pour qu’il ne s’envole pas, cheveux hérissés en soleil et yeux plissés dans la poussière tourbillonnante, je tâche de maintenir mon téléphone malmené. Je voudrais photographier la plaine du Rhône écrasée d’une lumière descendante de fin d’été sous le Ventoux si bien nommé qui culmine à 1909 mètres. Ce savoir inutile coïncide avec l’année de naissance de ma grand-mère avignonnaise. Là, en haut du Rocher des Doms où je n’ai pas mis les pieds depuis dix-huit ans peut-être, j’emmène une amie sur les traces d’une gamine que j’ai bien connue.

Nous sommes en petite vadrouille à Avignon, elle et moi, et ma tribu de fantômes.

Poussez-vous, vous autres ! J’ai besoin de lui montrer, de haut, le toit de la maison d’enfance de ma grand-mère blottie au bord du Rhône contre le Rocher des Doms dans un coin de turbulences, entre mistral et crues. Le vent y souffle si fort, que dans les doubles tunnels où s’engouffre la route, en 1976, haute comme trois pommes, comme trois ans, j’étais tombée à plat sur le goudron, car ma tante avait lâché ma main. Je me revois, dans la cuisine de ma mamie le raconter à ma mère en colère, le nez au niveau de la table. Je revois mamie en tablier, sortir chercher dans l’appentis de derrière, avec un seau de fer, les boules noires pour son poêle dans une odeur mélangée de charbon et de pétrole. Ma mère et ma grand-mère plient les draps tout propres et je leur demande, encore et encore, de monter dans leur hamac éphémère pour me balancer. Assises l’une contre l’autre dans un coin sombre, ma cousine me souffle de ne pas parler de sa maman à notre autre cousine car elle est morte.

La mienne aussi maintenant. La sienne aussi. La quatrième sœur aussi. Un, deux, trois, non pas soleil, un, deux, trois, quatre et pfut… nuit. Au cimetière d’Avignon où je n’arrive pas à retourner.

Mais là, tout de suite le mistral emmêle nos cheveux et me pousse loin de cette falaise, photos faites, vers l’abri relatif du jardin des Doms que de longs travaux vont placer derrière des grilles. Pourvu qu’on ne l’abîme pas trop ce jardin de mon enfance. Tiens regarde mon amie, là c’est la mare où on donnait à manger aux canards. Enfin, ce qu’il restait de notre pain sec, car je grignotais les quignons avant de les lancer. Là, c’est la fontaine où l’on étanchait notre soif, grâce au gobelet en plastique tiré du sac de notre grand-mère. Ma main s’approche d’une pierre saillante du muret, brillante de tant de contacts. Ma paume et elle se reconnaissent, quarante-cinq ans plus tard. Elle était déjà usée quand j’étais petite. Pourvu qu’ils la conservent. Là, regarde, sur cette pente il y avait un toboggan bleu, on remontait sur le bas-côté. Là, un tourniquet et là une cage à écureuil qui laissait sur les doigts une odeur métallique. Partout, sur les gravillons et dans les bosquets, des lambeaux de mes genoux.

Ce samedi-là, je ne vois pas ce qui est, je vibre de ce qui fut. Mes fantômes chahutent, leurs voix s’emmêlent, je dois fournir un effort pour ne pas être emportée dans leurs tourbillons. Le mistral, la soif, le soleil et mon amie m’ancrent dans le présent.

Allez, viens, on redescend. Ça ne t’embête pas un détour par l’église Notre-Dame des Doms ? Quand on était gamins on venait admirer la crèche, bouche ouverte, les yeux écarquillés, mains sur les grilles.

Le sol de l’entrée, usé, bosselé, glisse de tant de passages. Je ne me souvenais pas du plafond de la nef, sobre et blanc. À droite, devant une chapelle, de petites bougies vacillent. Je ne crois pas aux dieux du catalogue, mais je crois au silence dans un espace spirituel protégé et aux flammes qui dansent. J’en ai un besoin vital. Comme souvent, je cède à la tentation d’en allumer une. Un écriteau annonce que le geste coûte deux euros. Dans mon portefeuille, de minuscules pièces en cuivre s’entrechoquent. Hmmm que faire ? Un panneau digital rassure le passant désargenté : la Vierge Marie prend la carte bleue. Les dons préformatés sont au nombre de trois : deux, quatre ou six euros. Par défaut, l’écran propose quatre euros. Je clique sur deux. Non, mais !

Retour sur la place du Palais. Mes fantômes montent dans le petit train pour rejoindre le Rocher des Doms, tour de manège avant le toboggan. Ils courent s’asseoir à l’ombre des platanes pour regarder le numéro d’un mine grimé dans la chaleur et la foule du festival. Ils réclament une glace au vieux monsieur à la roulotte. Le passage derrière le Palais des Papes a le goût de la banane, celle que ma grand-mère a tirée un après-midi de son sac à main, magique comme celui de Mary Poppins. Les noms des rues, si poétiques, font ressurgir comme les pliages d’un livre d’images, le magasin de tissus des chemises de mon petit frère, une boutique de fleuriste élégante. Partout des enseignes de théâtres. Au croisement, j’aperçois un dos qui se presse vers les halles pour acheter les olives vertes cassées au fenouil. Ces madeleines familiales, je suis allée en chercher pour mes enfants qui, eux aussi, les ont adoptées.

Balades dans les rues, où se balancent quelques affiches rescapées du festival de cet été, et où traînent quelques touristes. Les platanes de la rue des teinturiers sont morts du chancre coloré. Un poète armé d’un pot de peinture blanche et d’un feutre noir y a inscrit des textes et des citations. Je me souviens de deux comédiens, encombrés d’un cadre de lit laqué de rouge, distribuant des tracts pour une pièce émouvante où j’ai reniflé et essuyé mes joues tout du long dans le noir.

Nous marchons dans des rues inconnues trop connues.

- Avec ta famille provençale, qu’est-ce que tu es partie faire en Allemagne ?

-Je me le demande !

Rires.

Je suis partie me rencontrer, m’autoriser à écrire et me faire des amis pour la vie.

Nuit chez ma cousine. Tendresse des retrouvailles avec sa famille.

Passage fugace, au large du portail, pour ne pas inquiéter le propriétaire actuel, devant la maison où avait emménagé ma grand-mère à la fin de sa vie. Le jardin a gagné en lumière, l’immense cerisier a été sacrifié. Le jujubier semble aussi avoir disparu. Dans sa ruelle, j’avance en jouant des coudes entre mes fantômes comme dans une cour d’école à la récréation.

Nous longeons un moment les voies du tramway, installé pendant notre séjour en Allemagne. Les remparts noircis de mon enfance ont retrouvé la blondeur de la pierre. Porte saint-Michel, place des Corps saints, place des châtaignes où la boulangerie du coin vendait les délicieuses fougasses (nature et aux grattelons) des treize desserts de la Noël.

Déboucher sur la place du Palais des Papes par l’étroit passage-goulet, à l’ombre de façades imposantes. Traversée de l’esplanade, vide et écrasée de soleil qui semblait interminable à mes petites jambes. Atteindre le musée du Petit Palais, c’était franchir le Sahara. Les groupes ne viennent pas jusque-là. Ils se pressent au Palais des Papes.

Voilà plus de quarante ans que je n’ai pas pénétré dans ce musée, dont ma mère disait que c’était un bijou. Dans la lingerie en Ardèche, les affiches d’expositions sont toujours là, punaisées au mur, Vierges à l’enfant de la Renaissance italienne, toutes d’or et de bleu. En entrant, je souris en regardant le sol : la pose des carrelages de terre cuite rappelle celle de notre calabert ardéchois (pour ceusse qui ne suivent pas parce qu’ils viennent du nord, le calabert est un hangar de ferme). Quelqu’une s’en était inspirée. Je l’avais oublié.

Vierges d’or et de bleu, au sein placé sur la clavicule, un bébé aux traits de vieillard sur les genoux. Les peintres d’alors n’avaient-ils jamais vu de femme nue ni de bébé ? Ou bien les normes cléricales exigeaient-elles cette représentation dérangeante ? Magnifiques, troublants, lumineux et sombres, magnétiques les tableaux aimantent.

Trop de vent pour boire un thé dans le jardinet pourtant clos du palais. Nos lèvres gercées attendront. C’est l’heure. L’heure de pénétrer dans le saint des saints, le Palais des Papes.

Une grande banderole sur le côté annonce l’exposition Miss.Tic. Son nom me dit vaguement quelque chose, je ne connais pas son œuvre. Je veux entrer pour me perdre dans les couloirs d’un palais médiéval, pour le fantôme de Gérard Philipe dans la Cour d’honneur, et de ma mère préadolescente, habillée en contadine avec son groupe de danse pour la farandole.

On nous a remis une tablette pour découvrir les pièces décorées comme au temps des papes. Ça oblige à baisser la tête sur l’écran, à ne pas trop s’éloigner des bornes sinon l’objet se croit kidnappé et se met à hurler (bon, y’a que le mien qui a fait ça).

Les œuvres de Miss. Tic sont éparpillées dans les couloirs et les jardins, les pièces du palais. Curieuse, je m’approche et lis ses phrases poétiques et pertinentes, politiques et féministes, engagées, sensibles et audacieuses. Ce sont des tags d’une artiste de rue hors du commun, un Banksy femme jongleuse de mots. Je les dévore en souriant, happée par la grâce et la force d’une âme jumelle.

Elle a décoré les rues de Paris, armée de bombes et de pochoirs, et de sa détermination, artiste à ciel ouvert. Elle est morte en 2022, une amie me dira qu’elle suit toujours sa page Facebook.

Les tags reproduits sont encadrés, les aphorismes et poèmes courts dégringolent le long de banderoles de calques, dans les salles de banquet du Palais des Papes, symboles de la domination masculine. Entre ces murs de pierre où les femmes étaient admises pour frotter les sols, récurer les casseroles, peler les patates, et se faire peloter dans un coin sombre par un ecclésiastique en robe, les mots d’une autre femme, debout, avec « plus d’un tour dans son art » éclatent.

Je prends photo sur photo. J’espère à la boutique pouvoir acheter un recueil de ses aphorismes. En vain. Un numéro spécial de Beaux-Arts, un album. Non, ils vont rester sur les étagères entre celui sur Nicolas de Staël et de Praxitèle. Depuis le haut du Rocher des Doms, la veille, j’avais vue sur le passé. Ce matin, sur le perron du Palais des Papes, j’aperçois l’avenir, mes fantômes s’écartent devant l’élan de Miss. Tic qui me tire par la main.

Depuis quelques jours, je porte un deuil, le deuil de la publication de mon livre à laquelle j’ai dû renoncer dans l’immédiat. Miss.Tic me le souffle. « C’est la vie, ça va passer. » Fière de moi, je lui réponds : comme toi, « je ne me suis pas laissé défaire ».

La voilà la surprise annoncée en tête d’article. On n’a pas dit que la surprise était bonne.

Pour des raisons de choix éditoriaux, j’ai décidé de me séparer de ma maison d’édition. J’ai viré mon éditeur. À trois semaines de la date de publication annoncée pour mon roman, il n’avait rien fait. Pas de couverture, pas de communication auprès des libraires et des médias. Comme dans la chanson de Vincent Delerm, Le monologue shakespearien, qui d’ailleurs se passe au théâtre pendant le Festival d’Avignon, je suis partie avant la fin, avant de savoir le fin mot de l’histoire. J’ai posé un lapin à un épilogue prévisible où je bradais plusieurs années de travail contre aucune valeur ajoutée et de l’irrespect.

En colère, je me sens flouée mais soulagée d’avoir retrouvé les commandes de ma création. Faute de réponse à mes questions sur le contrat proposé, je suis restée libre : j’ai rendu son titre et son honneur à mon manuscrit. Le monde de l’édition est-il partout aussi décevant ou suis-je mal tombée ? Miss.Tic l’a écrit le port du cerveau est obligatoire. J’ajoute, celui du cœur aussi.

Je vous remercie pour votre soutien, votre enthousiasme, vos précommandes.

Ce n’est que partie remise, je vous tiendrai au courant pour la suite, lorsque j’aurai décidé sous quelle forme mon roman sera publié.

En attendant, j’ai l’honneur d’être invitée à en parler à la médiathèque B612 de Saint-Genis-Laval en compagnie d’autres auteurs locaux, le mardi 8 octobre prochain, à 18 h 30.

Emojis : je saute de joie, cœur, fleur, confetti et tutti quanti.

Soyez les bienvenus, avec vos amis si vous passez dans le coin.

Fantômes acceptés.

Le hérisson de 22 h 15

Moments sourires de l’été avec une (énooorme) surprise à la fin

Bienvenue dans mon entre bleu, pardon, dans mon entre deux.

Un entre deux, comme je vous l’écrivais l’autre jour, entre vacances au bord de l’eau et rentrée à petits carreaux. Entre deux temps et trois vagues je flotte. Entre un avant et un après, dans la langueur de l’été, et l’attente perlée, inavouée. Celle de refiler mes filles à l’éducation nationale pour pouvoir prendre une grande inspiration, debout face à la fenêtre, et me repousser d’un coup de l’appui, en soufflant : « C’est maintenant ». L’attente de l’éclosion d’un projet de longue haleine, aboutissement de la métamorphose, craquement de la chrysalide, il va naître c’est pour bientôt, les premières contractions serrent la gorge et le ventre.

C’est maintenant.

Disons que c’est bientôt, la main tendue pourrait le toucher, mais, sait-on jamais quand il s’agit du futur : demain ou la semaine prochaine ne vont-ils pas me filer entre les doigts ? Ils coulent et s’échappent, à l’aval de ma rivière. En équilibre sur les galets de mon gué, mes amis fidèles, je m’accroche d’une main à la falaise avant de me propulser vers l’autre côté, sans balancier ni garde-corps, temps et respiration suspendus. Sur l’autre bord, l’après, je rejoindrai ce demain où j’ai rendez-vous.

Un rendez-vous secret, jusqu’à la fin de cet article.

Au fil de l’écriture, cet après-midi, il me semble que chaque mot me rapproche de la décision de briser le silence comme on brise avec un petit marteau rouge, la glace du bouton d’arrêt d’urgence dans un train. Ma main se tend vers l’outil, hésite et s’abaisse, puis, fascinée, se rapproche à nouveau. Dans ce cas, il s’agit plutôt d’un bouton de lancement, une manette qui libère le frein.

Nous verrons bien, vous et moi, ce que mes doigts décideront. Je leur laisse la main.

Voulez-vous bien me tendre la vôtre ? J’ai un peu peur.

En attendant, je voudrais vous raconter mes sourires de l’été, vous les prêter comme on confie des bocaux à la voisine qui fait des confitures d’abricot et se trouve à court, la louche fumante à la main. Tenez, mes pots dépareillés, aux couvercles en Vichy rouge et blanc ou parsemés de fleurettes jaunes et violettes, tenez, mes pots aux traces d’étiquettes mal décollées au lave-vaisselle, qui promettent encore, sur un verre vide, la mûre de 2019, la fraise ou la groseille de 2020 et le cassis de 2021. Tenez, remplissez-les. Ça peut toujours servir.

Ça peut toujours servir, un sourire.

Alors, asseyez-vous, je vous raconte.

Le noisetier

Un soir, dans ma chambre neuve, au placard béant encore inachevé, dans le tourbillon d’une installation en cours, entre le piano désaccordé par le déplacement et empoussiéré, un tas de vêtements et la couette inutile sur un fauteuil, j’ai découvert ma nouvelle perspective depuis l’oreiller. Une fenêtre à trois vantaux, au ras du sol extérieur, car la chambre est au rez-de-chaussée, au sol décaissé pour gagner un peu de hauteur de plafond dans l’ancien garage. La fenêtre ouvre sur un noisetier sauvage, poussé spontanément au bord du chemin, sans doute un garde-manger oublié des écureuils du voisinage. Il ne touchait pas encore les fils de l’étendage quand nous nous sommes installés, désormais il les dépasse, enfin, il les dépassera quand j’aurai retendu le fil de fer sur des poteaux repeints (en vert, y a comme une obsession côté couleur). Il va gêner c’est sûr, il va nous briser la vue sur l’étendue d’herbe qu’une rare tonte, manuelle et silencieuse, improvise pelouse.

Ce pré miniature m’enchante au printemps de violettes, primevères et pâquerettes, puis, en juin, de fraises des bois et à l’automne de cyclamens d’un rose violet. En ce moment, il somnole, sous les grillons, les moustiques tigres, et les rayons de soleil trop verticaux. Les fleurs sauvages renoncent, elles estivent. Au-delà de ce pré de poche, une haie de lauriers-tins, en bataille, une haie de bocages, non taillée, aux feuilles roussies, emmêlées d’un troène, d’un sureau en devenir, de pousses de micocouliers égarées, d’un rosier Lady Banks qui un jour, c’est sûr, il me l’a promis, fleurira de pompons blancs. Au-delà de notre rempart pour rire, celui des voisins, un grand lilas des Indes, un bouleau, le squelette de l’épicéa tronçonné pour cause de maladie. Un fouillis de verts, mobiles et frissonnants. Du vert, encore du vert. Revenons à ce soir-là, allongée sur mon lit, la fenêtre entr’ouverte, je n’ai pas éclairé la lampe de chevet, pour boire la tombée de la nuit encadrée par cette nouvelle fenêtre.

Une étoile, ou peut-être une planète, s’est allumée entre deux branches de lilas des Indes, et je l’ai regardée naître un instant, de longues secondes étirées en minutes. Dans le triangle de branches et de feuilles, elle a glissé. Bien sûr à chaque coucher ou lever de soleil ou de lune, on vit cette même expérience. Pourtant, ce point brillant minuscule, sur un fond qui s’assombrit, par sa dimension infinie, sa délicatesse, a transformé une tombée de nuit en instant sacré : j’ai vu la terre tourner.

Ceci n’est pas un hérisson

Autre moment où la respiration et les gestes s’interrompent pour ne pas déranger le mystère, la traversée du jardin sur le coup de 22 h 15 par un long hérisson. À son premier passage, lors d’un dîner avec des amis pour étrenner la terrasse (oui, ce jour inespéré a fini par arriver), occupée dans la cuisine, je l’ai raté. Le miracle avance à pas pressés. Au deuxième repas nocturne, avec des amis allemands de retour de la Méditerranée, j’étais là. Nous l’avons observé, muets et souriants, longer le mur, passer sous un carrelage incliné, et se cacher dans le bosquet. Ça farfouillait un peu plus loin dans les feuilles, des cousins à lui sans doute. Au moment de se dire au revoir, un jeune hérisson explorait en reniflant le mur du voisin. Ma fille a proposé de leur donner des noms de station de métro de Londres. Le hérisson de 22 h 15 s’appelle Baker Street en hommage à Sherlock Holmes. Le petit, je le baptise Pimlico.

Respirez le portail des vacances, en érable tout neuf. Chauffé par le soleil, il sent les crêpes du dimanche matin.

Goûtez les gaufres de la cahute de la plage. Au bout d’une semaine de gourmandises du soir, à l’heure où, dans notre jardin, sortent Covent Garden et Hammersmith, savourez le sourire de la vendeuse qui repousse la main qui tend un billet :

« Non, non, ce soir c’est cadeau, pour vous remercier de votre fidélité ».

Vraiment ? Notre gourmandise est-elle aussi peu discrète ?

« Oui, oui.

- Alors, merci beaucoup pour votre gentillesse. »

Merci, car ce ne doit pas être facile de travailler deux mois ainsi, à quatre dans à peine deux mètres carrés, encombrés de frigos et de congélateurs et de moules à gaufre (mille millions de mille sabords), le père, la mère, le fils et la fille, et la montagne de fraises Tagada. Le père était aussi entraîneur de rugby, mon mari lui achetait déjà des glaces à l’eau quand il était gamin. Ma plus jeune fille a confié au marchand la sélection des parfums de son cornet. Cassis, citron vert.

Observez sans bouger, le couple de huppes dans les pins, en smoking punk, marron clair et rayures noir et blanc. Prenez garde aux chutes de pommes de pin à moitié rongées que l’écureuil lâche, l’une après l’autre.

Enviez avec moi l’insouciance des adolescentes, qui dégustent leur glace en regardant passer les beaux garçons — à mes yeux de quinquagénaire, de grands bébés. Oh là là, il est si loin que ça le temps où tu étais à leur place, Estelle ?

Attrapez, mais oui, allez, personne ne vous regarde, attrapez à pleine main dans la casserole, le reste de pâtes froides, des penne Barilla, pour les jeter à la poubelle. La flemme de sortir une cuillère sert le délice de toucher et malaxer un peu cette texture inhabituelle.

Zut alors, je n’arrive pas à relire mes notes prises sur un bout de page à petits carreaux, à côté d’une liste de courses.

Sans notes, je me souviens du cours de yoga sur la plage à l’aube d’été c’est-à-dire à 9 heures, entre rafales, cris de goélands, ondées rafraîchissantes, et grains de sable sur le tapis. Les yeux fermés, assis en tailleur si vous n’avez pas mal au dos, sinon, à genoux comme moi (pas trop longtemps, sinon… ça fait mal aux genoux), entendez un touriste entré au milieu du cercle du cours, demander à la dizaine de visages recueillis de nanas, où se trouve la plage nord. Ce doit être le même égaré que celui qui, la veille, m’avait posé la même question alors que j’étais au téléphone, profitant sur la dune, à l’ombre d’un tamaris d’un coin qui captait. Interrompre la phrase d’une inconnue plutôt que de se fier à ses pieds et d’ouvrir les yeux. Elle est là, devant, à 50 mètres la plage nord.

Un sourire d’été en forme de séances de cinéma, avec ma fille pour Le comte de Monte-Cristo, (qui a été en partie tourné à côté de chez mon oncle et ma tante au château de l’Enguarran, bises à eux), avec mon mari pour Vice-Versa 2, tiède et convenu, mais comment être à la hauteur du premier opus ? À noter que dans la V.O. l’émotion Ennui a un accent français (joué par une des Adèle dont je ne me souviens jamais du nom de famille à consonance grecque). Pourquoi ? Les Français sont-ils blasés aux yeux des Américains ? Autre casse-tête d’adaptation culturelle, en allemand, l’émotion, Anxiety, Anxiété dans la V.F., s’appelle Zweifel (doute). Avec mon amie allemande le soir du hérisson, nous nous sommes interrogées. Le terme « anxiété », au sens de l’inquiétude et non du trouble psychologique désagréable, n’existe-t-il pas ?

J’ai aussi vu, aux côtés de ma plus jeune, de son amie et de leur baquet de popcorn bruyant, Moi, moche et méchant 4, au titre génial (meilleur que l’original Despicable me 4), pour les blagues des minions et la petite sieste au frais. Je passerai avec pudeur sur une erreur : la soirée Twisters dans une grande chaîne. J’aime les films catastrophes et je préfère les voir en V.O., mais pas au point d’un hold-up à la caisse : le ticket était plus de trois fois plus cher que dans notre cinéma local d’art et d’essai, dont la salle n’a rien à envier aux UGC et autres Pathé. Vive la culture subventionnée, et surtout, leur programmation. Hâte que leur trêve estivale s’achève.

Que penser du maillot brésilien de ma fille ? Des fous rires dans la cabine d’essayage, c’est toujours bon à prendre. La fille s’admire sous toutes les coutures (enfin, sous les quelques coutures) et la mère se gratte la tête, on ne voudrait pas être réac, coincée, frustrante. On ne voudrait pas être une mère comme ça. Pourtant, vraiment ? Tu crois ? Allez donc, madame, vous reprendrez bien une demi-fesse !

Un été en forme de gobelet bleu en plastique, qui résistera aux chutes, sur l’étagère de la salle de bains toute neuve, dans des tons de rose poudré, féminine et douce, que je découvre lors de son inauguration officielle. Une fille tend un fil entre les deux mains en guise de ruban, tandis que l’autre s’y reprend à plusieurs fois pour le couper, avec des ciseaux émoussés par trop de bricolages. Nous déclarons la salle de bains ouverte ! (Peut-être pourrais-tu trouver un gobelet moins bleu, non ?)

La lecture des heures durant sur un transat à enchaîner les romans apportés et ceux achetés sur place parce que la pile était déjà finie. Je vous ferai un petit compte rendu à la page dédiée.

Les guirlandes de fanions bleu blanc rouge dans le cœur du bourg pour la commémoration des 80 ans du massacre de 120 résistants au Fort de côte Lorette dans le sud des Monts du Lyonnais le 20 août 1944. J’irai ce week end aux cérémonies en mémoire de ceux qui ont fait le plus grand sacrifice. Un regard en arrière pour accueillir demain.

La satisfaction physique lorsqu’après une grosse pluie, les plus jeunes pousses d’une plante invasive, le raisin d’Amérique, se laissent arracher avec leur racine blanche pivotante. Les grandes hélas, refusent, renâclent, plient sans rompre. Jusqu’à cet été, nous n’en avions pas, le jardin du haut de la rue, si. Elle avance la vilaine.

Le combat contre le végétal me rassérène. Il offre des limites. Pour libérer un lilas de mon enfance de lianes de clématites sauvages, j’avais passé plusieurs heures à tirer, couper, arracher, débroussailler. Quelques jours plus tard, des cloques s’étaient formées sur l’intérieur d’un de mes genoux. Je ne sais comment en l’absence d’internet, nous avions compris qu’il s’agissait d’une agression due au suc de la clématite. Au Moyen âge, les mendiants l’utilisaient pour provoquer des blessures destinées à apitoyer les passants. J’aurais dû enfiler des gants pour arracher ces envahisseurs toxiques d’Amérique qui n’auront pas droit au compost.

Lys martagon

Aïe. Déjà.

Nous voilà rendus de l’autre côté de cet article. Mes doigts nus ont écrit ce qu’ils avaient sur le cœur. Ils pourraient encore retarder le moment de la terreur joyeuse, de l’annonce dont le sourire essaie de faire oublier des battements de cœur désordonnés, tellement sonores que, je suis sûre, de là où vous êtes, vous les entendez.

Chut. Calme-toi mon cœur. Écoute.

Coup de marteau.

Coup de marteau.

Coup de marteau.

Dans un froissement de velours grenat, le lourd rideau s’ouvre. Ça coince un peu à droite, un instant, avant de coulisser jusqu’au bout. Je retiens ma respiration et m’accroche au mur pour ne pas partir en courant, avant de vous le dire, d’une voix gaie et impatiente :

(La couverture n’est pas encore finalisée, sinon je vous aurais mis une photo, vous pensez bien ;o))

Un roman dans l’air du temps, dans l’air de mon temps, sur la difficulté de trouver sa juste place dans le monde. Un roman sur des thèmes très actuels, hélas, tant mieux. Le départ précipité de l’open space d’un gratte-ciel pour cause de burn out, et les aspérités de la vie qui ont provoqué cette évasion obligatoire. Des relations pas toujours bienveillantes, des maternités compliquées, des tremblements de vie violents ou tendres, comme des amours et des amitiés formidables, des passions révélées. Un roman sur la rencontre de soi, pour s’autoriser à être enfin. Un roman sur des émotions authentiques qui, je l’espère, vous touchera.

Pendant deux ans, tous les jours je me suis assise à mon bureau pour l’écrire. De longs mois et l’aide de trois amies, à qui j’adresse toute ma reconnaissance, ont été nécessaires pour le corriger. Maintenant que je le connais par cœur ce manuscrit, et que franchement je n’en peux plus de le relire, j’ouvre la porte de sa cage pour me consacrer aux besoins de l’éditeur pour le lancement.

Il va peut-être hésiter à s’envoler mon livre, quand on a été longtemps captif, la liberté effraie. Il ne m’appartient plus. Il s’est posé sur la branche de la précommande en ligne, et retrouvera les présentoirs de votre librairie préférée à compter du 3 octobre. Je vous le confie. Prenez-en soin.

Silence.

Salut maladroit, les mains dans le dos.

Sortie en coulisses.

Vertige

Derrière le rideau, les bras en l’air, en chantant et dansant sur place : youpi !

Alors, comment j’ai été ? Ça allait ce que j’ai dit ? Je peux reprendre ma respiration ou je file me cacher sous le lit jusqu’à la Saint-Glinglin ?

À suivre…

À nous deux (ma cervelle)

À Dijon pour une rencontre de traducteurs, à Paris pour rire

Alors c’est toi, toi, frais et reposé dans l’attente de ma visite, toi et tes caresses moelleuses et appuyées, ton odeur inconnue dans la pénombre, toi qui vas cette nuit brouiller mes repères, stimuler mes sens et m’empêcher de dormir. Toi que j’espère et redoute. Toi, que je retrouverai avec délices et quitterai avec soulagement, toi le lit de cette chambre d’hôtel.

Les nuits seules à l’hôtel me confisquent le sommeil, depuis toujours. Quand je reste plusieurs jours, j’arrive à dompter l’hypervigilance qui me tient compagnie depuis ma naissance et s’exacerbe dès qu’elle trouve une fissure où se faufiler. Alors même si l’évasion me réjouit, j’appréhende la nuit et dois recourir à des maléfices pour envoyer ma cervelle au panier.

Ma cervelle c’est l’enfant de L’enfant et les sortilèges du génial binôme Maurice Ravel – Colette, livre-disque qui effrayait tant la petite fille et que j’ai pourtant infligé – une seule fois, ensuite ils ont refusé – à mes enfants. Elle échappe à ma maîtrise, méchante et rebelle, veut tirer la queue du chat, tricoter mes soucis et ébouriffe mes créations en cours. Le lit, la nuit, la lune et le rideau sombre se vengent. Les idées aussi en m’inondant. Mon corps s’enfonce paisible, dans le matelas et l’oreiller, sous une couette douillette, et tente d’allonger ses respirations. Cervelle, je t’aurai. Cervelle, c’est toi qui me terrasses.

Le déplacement à Dijon de début avril s’est assorti d’une autre cause de stimulation trop tardive dans la journée pour m’autoriser un sommeil correct : la deuxième séance de mon atelier d’écriture autour de la poésie. Eh oui, en vieillissant un système nerveux aussi réactif exige une sagesse de tous les instants et donc une vigilance renforcée – ce qui est contreproductif, on ne s’en sort pas. Après 19 h, stimulations interdites sinon avec l’oreiller tu te battras.

À la demande générale d’Hélène (que je salue ici) je vais vous raconter la suite.

À peine arrivée dans la chambre d’un petit hôtel du vieux centre de Dijon, au deuxième étage, au fond d’une cour (oui une cour au deuxième étage), je me suis lavé les mains dans une salle de bains aux murs vert pomme (le vert mural me poursuit) et j’ai installé mon ordinateur pour me connecter sur Zoom. J’étais perplexe : je m’étais monté la tête avec cette histoire de droits d’auteurs abusifs, incertaine que mon poème serait arrivé jusqu’aux yeux de l’auteure, et si c’était le cas, dans l’anticipation anxieuse de ses commentaires. Dans le doute, prévoir toutes les possibilités, imaginer les cinquante côtés de la médaille, comme ça au moins on est paré à toute éventualité et on est sûre de… ne pas s’endormir.

Clic, ça marche, l’écran se divise en trois avec à gauche le modérateur, au milieu la poétesse et à droite la colonne de commentaires. Les participants y vont de leur bonsoir à tout le monde, que le monsieur lit à haute voix. J’hésite un instant avant de prendre le risque d’étaler mes lettres classico-touristiques dans ce que j’espère être un trait de complicité avec Maria et je tape « Kalispera » (pour ceux qui ont égaré leur guide du Routard 1995 des Cyclades, cela signifie bonsoir). L’animateur le lit et marque un temps d’arrêt, visiblement il n’a pas compris. Pas de chance, à ce moment-là, Maria ne regarde pas son écran, mais ses papiers. Oh le flop ! À la dernière seconde avant la lecture du prochain salut, Maria réalise ce qu’elle a entendu, sourit, et répond « καλησπέρα ». Soupir de soulagement.

L’auteure annonce le programme : elle va lire chacun de nos poèmes, certains formidables, d’autres « en chantier » et invitera son auteur à prendre la parole pour échanger. À l’aide, il va falloir parler de sa création ! Ça va pas la tête ? Mon cerveau farouche et timide sursaute et se planque sous le lit. Je l’appâte avec la promesse de progresser en écriture et de le garder protégé, derrière un écran. Petit, petit, sors de là et reviens, j’ai besoin de toi. Je sais que tu es très sollicité en ce moment, entre la mutinerie des couleurs et le harcèlement de Leroy Merlin, mais par pitié soutiens-moi.

Maria commence par lire un poème composé avec des extraits de nos quarante créations. Le résultat est surprenant et beau. Entendre deux de mes vers me rassure sur un point : mon texte lui a bien été remis.

C’est parti pour la lecture et le compte à rebours. Plus elle s’éloigne du début, plus la probabilité que mon poème soit dans la catégorie « à retravailler » croît. Les textes lus sont pour beaucoup très réussis, certains vraiment touchants (enfin, je le suppose, car dans ma vie turbulente en ce moment, mes émotions sont chaotiques, et parfois bâillonnées). Le temps passe, et la tête du modérateur m’agace, je le cache avec une feuille de papier. Je guette mon nom avec appréhension. L’heure et demie de l’atelier est dépassée, il reste une vingtaine de poèmes à lire. Maria propose de cesser les lectures et d’en rester aux commentaires rapides, sans intervention de l’auteur. Nouveau soulagement, déçu celui-là. Et puis soudain, j’entends mon nom.

« Dans ce poème qui évoque la perte du père, il y a des vers très beaux », elle les cite. Je ne vous les dis pas pour ne pas polluer vos préférés. « Si vous êtes capable de ça… peut-être est-ce dû à un manque de temps ? ». Je comprends : peut mieux faire. Même expéditifs, ses commentaires restent intéressants.

Mon texte parle de la perte de la mère, mais Maria a perdu son père jeune. La projection du vécu du lecteur prime dans la perception d’une œuvre. Mon appréciation des « meilleurs vers » du poème diffère légèrement de la sienne. En revanche, je suis d’accord, en coupant et retravaillant, j’aurais obtenu un résultat plus tendu, intense, dense. La rapidité étant un de mes plus jolis défauts, j’ai aimé mon histoire comme elle s’était imposée à moi, avec le charme de ses maladresses et je l’ai gardée ainsi.

La chouette, mascotte de Dijon

Un mail est arrivé la semaine dernière pour me demander de renvoyer signé le contrat de cessation universelle des droits. J’ai répondu que ce n’était pas une omission : je le refuse en l’état. Un autre message s’enquiert : vous ne voulez pas être publiée ? Si, si, mais sans céder les droits. Ma demande pourtant raisonnable semble avoir glissé un gravillon dans leurs rouages. Le poème apparaitra-t-il dans le recueil imprimé ou non ? Suspense insoutenable dont vous vous foutez et moi aussi. Éperdument. Ce qui m’intéresse, ce sont les arcanes juridiques du monde éditorial.

J’ai une aversion viscérale pour l’injustice, qui me révolte même quand elle ne me concerne pas, en particulier au sujet de la prédation dans le monde de l’art. Gainsbourg a dégringolé dans mon estime lorsque j’ai découvert qu’il plagiait Chopin. La question des droits d’auteurs est cruciale entre écrivains et éditeurs pour le respect et l’encouragement de la création.

Elle se pose aussi dans la traduction. En effet, le traducteur pour l’édition n’est pas considéré comme un prestataire de services, mais comme un artiste, rémunéré donc en droits d’auteurs et non au nombre de mots ou au temps passé. À la rencontre organisée à Dijon par l’Association des traducteurs littéraires de France, sous la haute présidence informelle et menaçante de l’IA générative, la présentation de l’après-midi était faite par un juriste. Il a énoncé plusieurs chausse-trappes, en particulier les clauses abusives : « Ça, biffez, on ne vous en tiendra pas rigueur, l’éditeur sait bien que c’est illégal ». Bon. L’exaltation de voir ses phrases publiées dans un livre ne doit pas faire tourner la tête au point de signer n’importe quel engagement. Dans un contrat de gré à gré, il convient de négocier. L’éditeur cherche à couvrir toutes les utilisations possibles du texte et ses supports futurs. Dans le cas de l’atelier, ne sait-on jamais, si Hollywood veut projeter nos humbles poèmes sur l’écran géant des plateformes ou imprimer nos mots sur les T-shirts d’hologrammes ?

Musée Carnavalet, le plafond ! ;o)

Lors d’un récent passage à Paris avec ma benjamine, la pluie dans le Marais et sa curiosité pour la Révolution française nous ont poussées au musée Carnavalet. J’étais ravie de revoir l’émouvante salle des enseignes, la chambre de Marcel Proust et surtout la superbe boutique du joaillier Georges Fouquet conçue par l’artiste Mucha dans le style art nouveau que j’adore (une collaboration initiée par Sarah Bernhardt). Au détour du panneau explicatif d’un portrait de Beaumarchais, j’ai appris que l’auteur fut le premier à se battre pour les droits d’auteur et l’accès de l’écrivain, jusque-là (et toujours dans la majorité des cas) bénévole passionné qui mendie sa pitance auprès de mécènes, au statut de professionnel rémunéré. En 1777, suite au succès du Barbier de Séville, il crée le Bureau de législation dramatique qui deviendra, quelques décennies plus tard, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD).

L’étude détaillée de la pièce de théâtre Le Mariage de Figaro pour le bac de français m’a familiarisée avec la pertinence pétillante de Beaumarchais. Plusieurs extraits ont trouvé leur place à l’encre bleu turquoise dans mon cahier de citations Clairefontaine, en particulier : « Sans la liberté de blâmer, il n’y a point d’éloge flatteur » (que le journal Le Figaro cite en exergue). En ces temps de la tyrannie du « politiquement correct », expression que j’exècre et comme si la politique était correcte, Beaumarchais encourage la résistance de la pensée. Gardons notre propre jugement.

La Nouvelle Seine

Partons donc saluer une humoriste authentique qui ne mâche pas ses mots. Et hop, vous avez vu la transition brillante pour atterrir un samedi soir dans une salle de théâtre au fond d’une péniche amarrée au pied de Notre-Dame ? Les places étaient prévues pour mon mari et moi. Une entourloupe des dieux du samedi matin, nous a envoyé, ma plus jeune et moi dans le TGV pour Paris. Je l’ai prévenue. « Tu sais, ce spectacle, il n’est pas pour les enfants. Si j’avais dû acheter aujourd’hui des places pour nous deux, j’aurais choisi autre chose. Si besoin, bouche-toi les oreilles. Mais tant pis, hein on va se marrer. » En espérant ne pas être en train de te traumatiser ma fille. Qui a dit « un peu plus » ?

Olivia Moore, dont j’avais beaucoup aimé le spectacle précédent vu à Metz avec mon amie de Mainz, prévient le public dès le début : « S’il y a des mineurs, sachez que ce que vous allez entendre est la suite du cours de SVT ». Le ton est donné. Elle partage son diagnostic de TDAH. Nous rions beaucoup dans ce théâtre dont le tangage discret déroute. Quel charme les gens différents ! Quel bonheur les personnalités qui ne trichent pas !

À la sortie, elle s’exclame en voyant mon adolescente : « Ah, c’est toi le cours de SVT !» Nous échangeons quelques mots, je la remercie pour son authenticité. Quand elle entend que nous sommes montées de Lyon, elle me répond qu’elle va jouer à Décines à l’automne. Avis aux amateurs. Je n’ose pas lui demander si elle veut être ma copine.

Dans le TGV de retour, pendant que ma fille lit un roman qu’elle a du mal à lâcher, j’écoute ma playlist pour humeur mélancolique intitulée To cry it out. Aucune envie de pleurer mais un besoin de recueillement. Gauvain Sers chante Ta place dans ce monde et je prends conscience en regardant mon carnet ouvert et mon stylo, dans la lumière mouillée de la campagne qui défile à trois cents kilomètres à l’heure, que, la place de ma cervelle dans le monde c’est ça, ces quelques centimètres carrés de papier depuis une fenêtre avec vue sur la vie qui passe.

Retour à un autre trajet en train, celui qui a clos la rencontre de traducteurs à Dijon. Je suis repartie avec dans mon carnet, des pages de notes, dans mon sac à dos du pain d’épices, et à mes côtés, deux nouvelles copines traductrices. Je me suis sentie dans mon élément dans ce public de gens curieux, multilingues, qui aiment écrire et lire, que le réseautage ennuie. La question du syndrome de l’imposteur est revenue plusieurs fois dans la journée, peut-être parce que, dans une profession en grande majorité féminine, la question de la légitimité se pose particulièrement. Ai-je le droit de parler pour quelqu’un d’autre ? Mes mots respectent-ils la pensée de l’auteur ?

On ne le sait pas forcément, je l’ai découvert pendant ma formation : un traducteur est aussi correcteur, car il fournit un texte prêt à publier. Lorsque j’écris un mail à une collègue je m’applique bien, la langue entre les dents. J’en profite pour m’excuser des coquilles qui se glissent dans ces pages. Je vérifie mes articles avec Antidote, un logiciel professionnel (comme le correcteur orthographique de Word, mais hyperperformant). Ensuite je le colle dans WordPress, tout impeccable qu’il est. Puis je le relis, et je procède à des tas de corrections rapides de dernière minute, et pof j’invite de nouvelles coquilles. Que je repère (ou pas) quand je relis, quelque temps plus tard avec un regard renouvelé, la version publiée.

Je referme ici cet article-puzzle en vous remerciant de passer par là. Vous écrire a apaisé ma fichue cervelle pour quelques heures (minutes, me souffle-t-elle).