Lettre ouverte à Isabelle Carré

Émotions au cinéma pour Les rêveurs

Musique connue chantante de Dalida.
« Monday
Tuesday… »*
La la la la la la la

Wednesday, c’est chouette, on va au ciné…

Voilà plusieurs semaines que le dépliant du programme du petit cinéma de ma bourgade est affiché sur le frigo. Je tiens au charme du format papier. Le film que j’ai repéré ne passera que trois fois et nous ne serons pas disponibles pour les deux projections du week-end : une seule séance est possible. La date et l’heure sont entourées d’un coup de stylo bleu : le mercredi 3 décembre, à 20 h 30.

Un coup de pompe avant le dîner m’a fait hésiter à ressortir, mais ma motivation était plus forte. Nous habitons à cinq minutes en voiture du centre-ville et nous garons au dernier moment juste devant l’entrée de la salle de spectacles. Comme à notre habitude, nous nous installons en haut, en bordure de rangée pour allonger les grandes jambes de mon mari, à distance des gens. Un groupe de jeunes adultes s’assied juste derrière nous, après avoir hésité longtemps devant une salle clairsemée. L’humain est décidément un animal grégaire. Une voix féminine s’étonne de l’odeur de chou, mentionne le chou-fleur de son dîner. Je renifle mon pull, avec lequel j’ai fait revenir le chou chinois pour une soupe de crevettes à la citronnelle. Il semble innocent. La lassitude enfonce mon corps dans le siège en velours confortable et ma tête contre l’épaule de mon amoureux, ma main dans la sienne. Assise dans le noir, je me blottis en laissant fondre sur ma langue les triangles d’un mini Toblerone au chocolat noir. Je l’ai chipé en partant à la poche numéro 3 de notre lutin de tissu – calendrier de l’avent. C’est drôlement bon, j’avais oublié. Nous sommes prêts, la projection peut commencer.

La lumière éteinte, quelques bandes-annonces s’enchaînent sans aucune publicité. Puis le générique. Sur fond noir défilent les financeurs que je suis d’un œil distrait. Le V de France Télévisions m’intrigue, sa police diffère de celle des autres lettres. Les V des mots suivants aussi semblent élégants et doux, dessinés plutôt que tapés. Le générique se clôt sur la première image du film et les V déploient leurs ailes, s’envolent dans le ciel, en une poétique nuée d’oiseaux.

Tiens, je me dis, on va se comprendre, Isabelle et moi. Quand la petite Élisabeth-Isabelle plonge les mains et le visage dans les robes et écharpes de sa mère qui vient de sortir et les respire les yeux fermés, cela se confirme.

C’est curieux cette ambivalence, je m’en doute, l’appelle et la redoute, cette proximité émotionnelle avec la comédienne-réalisatrice. J’aime les films dans lesquels elle tourne, son jeu et ses choix sont des valeurs sûres. Je l’ai vue au théâtre dans La dégustation avec mon amie Cécile, et cet automne dans Un pas de côté au théâtre de la Renaissance, avec mon mari et ma plus jeune fille Adèle, celle que j’avais emmenée l’année précédente voir L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt au théâtre du Palais-Royal. Présenter des femmes inspirantes à mes filles est essentiel. Isabelle, je l’écoute avec plaisir, même à la radio quand elle s’exprime en son nom propre, avec ses mots, ses idées – ce n’est pas toujours le cas, sans les mots écrits par d’autres, certaines actrices s’effondrent comme des marionnettes dont on a coupé les fils. L’entendre dans le cadre de la promotion de son film Les rêveurs m’a convaincu d’aller le voir, peut-être avec mes filles.

Pourtant, quand le livre dont il est adapté est sorti, j’ai refusé de l’acheter.

Je lis énormément et ne sors jamais d’une librairie les mains vides. J’écris tous les jours, inspirée par le quotidien, des souvenirs, des émotions, et connaissais la démarche parallèle de l’autrice. Mais celui-là, non. À plusieurs reprises, je l’ai attrapé sur un présentoir avant de le reposer. La dernière fois, c’était à la maison de la presse un hiver à Samoëns. La première fois que je l’avais feuilleté, la mention « TS » m’avait effrayée. Malgré l’enthousiasme de mon amie Cécile, également lectrice passionnée, je n’avais pas réussi à passer outre.

Plaquée contre le mur de deux lettres majuscules, j’ai résisté.

Et pourtant. Puisqu’Isabelle témoigne, je sais que l’histoire se termine bien. N’empêche. J’ai peur d’avoir peur. Je crains la contagion par-delà les années, les mots, les feuilles de papier. Je redoute le traumatisme. J’ai appris à vivre avec la particularité d’une sensibilité extrême, ce handicap dans la vie courante, ce miracle dans l’espace protégé de la nature, de l’art et de la création, et de certaines rencontres. Je filtre ce qui menace de l’atteindre.

Et puis, le temps et les émissions de radio sont passés. J’ai eu l’occasion d’entendre Isabelle Carré raconter son histoire, l’histoire de son livre Les rêveurs. Les deux lettres T et S, si effrayantes quand elles sont jumelées, ont perdu son pouvoir maléfique. La vie m’a jeté dans les pattes des parcours de proches en souffrance mentale intense, des visites dans un couloir aux fenêtres fermées, hantées de jeunes aux lacets confisqués. Mon regard sur cette histoire a évolué. J’ai cessé d’être aveuglée par les TS et savouré les cailloux blancs de l’espoir, si merveilleux dans leur simplicité : un film, Une femme à sa fenêtre (que je n’ai jamais vu), une actrice (que j’adore), Romy Schneider, et des mots sages cités de mémoire « Préférer les risques de la vie aux fausses certitudes de la mort ».

Un dimanche soir, mon amie Cécile m’a envoyé le lien vers le podcast Le goût de M, une autre lettre majuscule, non menaçante celle-là, en précisant « Ça m’a fait penser à toi ».

Merci, Cécile, merci pour le cadeau du lien vers l’entretien avec Isabelle Carré au sujet de la promotion de son film – même si je l’avais repéré aussi dans une pub du Monde. Mais surtout, merci pour le cadeau de ton regard juste, neutre, accueillant, qui me laisse libre d’être moi-même et paradoxalement sait me reconnaître dans les mots d’une autre.

Je lui réponds, oui j’ai failli l’écouter cet après-midi. Je l’ai envisagé et puis j’ai renoncé. Le week-end, la maison pétille de demoiselles. Je soupçonne ce rendez-vous d’exiger solitude et calme. Alors, quelques jours plus tard, je m’autorise une parenthèse à la table du salon pour dessiner. Le crayon à la main, je clique avec gourmandise sur le lien. C’est maintenant, je m’offre une friandise en cachette, à l’instar de ma fille Adèle qui piquait des papillotes dans le lutin en tissu quand elle était petite, lutin au pied duquel est toujours suspendue l’alarme-grelot.

J’écoute le podcast avec recueillement en bridant une furieuse envie de prendre des notes. Je l’écouterai une deuxième fois, plus tard, avec mon carnet et un stylo Bic. D’abord vivre la rencontre jusqu’au bout. Je suis prête à l’accueillir. Par écran interposé. Par les mots.

Je suis prête à lire le livre. J’ai grandi. Je ne crains plus les monstres tapis dans ses pages.

Les jeunes, les adolescentes souffrent à grande échelle. Mes filles partagent leurs douleurs et, avec pudeur, celles de leurs amies. Je souhaite placer le témoignage d’Isabelle Carré dans leurs mains pour les rassurer, les encourager à chercher leur place dans le monde, à ne pas se contenter du catalogue conformiste du système scolaire. Afin de désamorcer le sujet, je les préviens : voilà le contenu de ce roman, voilà pourquoi il peut vous aider.

Lors d’un week-end à Lille avec Cécile, à la libraire du Furet du Nord, sur la Grand-Place, je le cherche un moment avant d’apercevoir l’affiche du film dissimulée entre d’autres livres de poche. À mon retour, Les rêveurs rejoint l’étagère du salon. Contrairement à mon habitude, j’ai décidé de découvrir d’abord le film. Mon monde imaginaire s’étonne. Tout est sens dessus dessous. Film par-dessus livre. Images avant les mots.

M’y voilà donc dans la salle de cinéma, dans le noir, à retrouver mes années 1980, car j’ai eu beau grandir dans le vert de l’Ardèche et Isabelle dans un appartement rouge à Paris, nous avons eu les mêmes baskets, les mêmes cassettes enregistrées avec U2 ou The Cure, et presque la même bande-son – je n’avais pas de frère musicien, les mêmes dimanches matin devant Véronique et Davina. La veste en jean, fantasmée, ne m’était pas autorisée, par crainte que je sombre dans la débauche.

Élisabeth de huit ans à patin à roulettes, celle de quatorze ans qui fume en cachette, l’Isabelle adulte m’entraînent dans de longs couloirs. Des couloirs d’appartement, des couloirs d’hôpital psy encombrés des douleurs adolescentes muettes que les corps hurlent. Je la suis sur les chemins tortueux d’une personnalité qui se cherche, suffoquée par ses émotions.

Le chaos du grand huit intérieur m’a aussi projeté sur des murs, mais plus tard. J’ai eu la chance ou la malédiction d’être scolaire et d’aimer l’école. Quand elle s’est arrêtée, il m’a fallu chercher une place dans une société concurrentielle qui impose le pouvoir et l’argent comme ambition, le chaos m’a engloutie. Comment exister quand on ne peut ni dominer ni être dominée ?

Je me suis écrasée sur les murs transparents d’un open-space, les plafonds et les cloisons de verre d’esprits aussi fermés que les fenêtres.

Parce que je l’ai entendue le raconter, j’attends avec impatience le point de bascule de l’histoire, le moment où Élisabeth-Isabelle regarde le film sur la mini télé nomade d’un copain de couloir. Depuis le gouffre de cette dépression, elle donne un coup de pied au fond de l’étang et remonte aspirer l’air à la surface et sauve sa peau. Le choc de sa rencontre avec une actrice, j’allais écrire « une autre actrice », ressuscite le désir de vivre, incendié d’une nouvelle étincelle.

Et puis, et puis tout s’accélère avec les pas d’Élisabeth-Isabelle qui sort de l’hôpital, et quitte le monde protégé et ralenti de l’institution pour plonger hors des murs, dans l’agitation et le bruit de la rue. Dans la vie.

Elle se présente à un cours de théâtre sans aucune expérience, neuve, armée de ses seules curiosité et intuition. Là sur la scène du bien nommé théâtre de la Renaissance, sous le regard du fantôme de Sarah Bernhardt, et celui bienveillant de la professeure, elle monte se présenter.

Je touche le bras de mon mari et lui fais un signe muet. Regarde, regarde Nicole Garcia. Pour qu’on en reparle ensuite. Je l’aime beaucoup, je veux le lui dire, à lui qui, depuis sa culture anglaise, ne la connaît pas. Je la lui souligne vite, en veillant à ne pas me laisser dérouter d’une émotion grandissante. L’éclosion monte en moi, elle me soumet tout entière. Je l’accepte avec bonheur, heureuse et soulagée d’être venue sans mes filles. L’intensité de cette réaction croissante, inattendue même si je connaissais l’histoire et le dénouement, me prend au dépourvu. Je veux la vivre à fond, sans être obligée de la dissimuler, d’interagir avec des demoiselles dont les bonnes intentions peuvent compromettre le recueillement.

Élisabeth-Isabelle monte sur scène. Elle ne connaît pas de texte. Elle connaît peut-être une chanson. Oui. Elle peut chanter. Elle entame un tube de Dalida, qu’elle chantait avec son frère, ses parents, dans les longs couloirs de l’appartement rouge.

« Monday
Tuesday
Day after day, life slips away…
Moi je vis d’amour et de danse… »*

Elle chante sur cette scène vide et les mots éclatent comme des bulles. L’émotion enfle, brouille à peine sa voix et mouille ses yeux. Elle s’interrompt et explique « Je n’y peux rien, je déborde ». Et moi aussi je déborde. Et la professeure Nicole Garcia accueille son émotion, l’encourage à reprendre. La félicite. C’est ça qu’on attend au théâtre, la convocation des émotions. On apprend juste à les canaliser.

L’émotion, bien au-delà de chanter sur une scène, est le premier pied posé sur un sentier à défricher, celui de la rencontre de soi. Le frisson de l’éclosion, ce rapprochement de son trésor d’or pur intérieur. Élisabeth-Isabelle sentait sans doute qu’elle avait beaucoup à offrir sans savoir comment. Le regard de la professeure a percé les remparts de sa cachette et devine son trésor. Elle la voit. Elle le lui confirme : oui, tu es quelqu’un. Tu existes. Fais-toi confiance.

Tu as bien fait de choisir ce chemin moins emprunté, the road less travelled by du poème de Robert Frost.

Fin août, je suis allée chez une sage-femme. C’est rajeunissant, ça me rappelle mes grossesses, mais là j’y vais en quête de clefs pour découvrir ce corps que je ne comprends plus. À peine ai-je enfin décidé, sur le tard et devant son ultimatum, de l’écouter, qu’il se métamorphose encore. J’ai l’impression d’avoir déménagé. La gynéco est toujours pressée. La sage-femme, consultée pour ma fille, m’a rassurée. Il existe un lieu où je serai entendue et vue : son cabinet.

Lors de ma consultation, elle a constitué un dossier médical en conscience, et les moindres sujets ont repris une importance légitime. Je réalisais, en écoutant mes réponses avec ses oreilles, la couleur de mon vécu de femme. Soudain, elle m’a posé une question encore jamais entendue :

-Y a-t-il eu des tentatives de suicide ?

-Euh… non. Non. Non, non.

Non, je n’ai connu que des tentatives de vivre. Des élans réflexes pour, justement, ne pas me laisser suicider par les méchants, les indifférents, les pétris de certitudes, et un jeu social dont je ne comprends pas les règles.

Je ne me souviens plus si je l’ai répondu à haute voix, avec un rire maladroit, un rire qui s’excuse d’avoir osé essayer de vivre dans une société qui étouffe ceux qui débordent des rôles attendus.

Cette dame m’écoute, m’entend, me voit, et ça me fait un bien fou d’exister pendant une demi-heure.

« Moi je vis d’amour et de risque,
Quand ça ne va pas, je tourne le disque… »*

Là sur la scène, une jeune fille chante Dalida, ses joues rosissent et ses yeux se mouillent. Cette jeune fille c’est moi. Moi à cinquante ans quand j’ai enfin osé m’exprimer et écrire. Devenir qui je suis depuis toujours, et que j’ai bâillonné : une artiste. Quand j’ai enfin assumé, osé être qui je suis, celle que les objectifs absurdes de productivité et la malveillance de jaloux minables n’ont pas réussi à tuer.

Le regard de la professeure de théâtre-Nicole Garcia se pose sur Élisabeth-Isabelle et son trésor rayonne soudain. C’est sur moi que se pose son regard d’âme sœur. Et c’est mon trésor en or pur qui m’éclabousse. Cela me rappelle lorsque j’ai échoué dans le cabinet d’un docteur-magicien, détruite par un travail qui ne me convenait pas, des tableaux Excel ineptes, des réunions inutiles. Quand je lui ai chuchoté depuis les abysses de mon trou de souffleur :

-J’ai découvert que je suis différente…

Il m’a répondu :

-Je sais.

-…

-La vie n’est pas facile quand on est tombé de l’astéroïde B612.

Non, elle n’est pas facile.

De très loin, en très loin, un regard se pose sur soi, comprend le voyage interplanétaire quotidien et rallume mon étincelle.

« Moi, je vis d’amour et de rire
Je vis comme si y’avait rien à dire
J’ai tout le temps d’écrire mes mémoires
D’écrire mon histoire, à l’encre bleue
Laissez-moi danser,
Laissez-moi
Aller jusqu’au bout du rêve… »*

Et là face à cet écran dans le noir, ce sont mes yeux qui débordent.

J’ai l’habitude, ça au moins ne change pas avec l’arrivée de la ménopause, les émotions XXL débordent toujours, le volcan intérieur ruisselle et fout le bazar à l’extérieur. Un bazar incompris, interprété de travers par l’humain lambda qui associe larmes et tristesse. Le cinéma exige de rester silencieux, la jeune voix qui entonne Dalida ne couvrira pas mes reniflements, alors, pour ne pas déranger la bande de moutons de Panurge au chou-fleur, dans la rangée derrière, j’arrête de respirer.

J’arrête de respirer parce que ce regard brûle.

Puisqu’enfin, sans un mot, dans la nuit de cette salle, un regard me voit, je retrouve confiance en moi, en mes créations. Soudain un rugissement muet emplit mon crâne « Mais PUT*IN y’en a pas un de fichu éditeur qui va l’ouvrir mon manuscrit ? Y’en a pas un qui va prendre le risque de publier des émotions plus grandes qu’eux ? Qui va comprendre que j’ai du talent ? Merde alors. »

Mon manuscrit, bientôt un livre.

Un livre usé posé sur la table d’un café devant le théâtre. Confié par la professeure à la jeune Élisabeth-Isabelle. Un passage de témoin de papier. Je t’ai vue. Je t’ai reconnue. Tu as des choses à offrir au monde. Et d’ailleurs si tu ne les offres pas, tu en mourras.

Elle ne le sait pas la prof-Nicole Garcia, que tu as failli en mourir.

Et lors de cette finale où tu es toi-même, adulte, sur la scène de ce théâtre, tu plonges ton regard dans celui d’une jeune fille toute cassée de l’intérieur, que tu as essayé d’approcher dans l’hôpital où tu avais été soignée, ou plutôt disons, protégée, de toi-même et des griffes de la société. Cette jeune fille étanche, enroulée sur son corps mutique, sur un trésor éteint, tu lui as laissé sur un fauteuil, confié, le même livre. Un volume corné, aux couleurs passées, d’avoir traversé tant de mains et d’âmes. Là debout sur la scène, malgré les projecteurs, tu l’aperçois ton livre à la main, ouvert. Elle ne peut s’arrêter de le lire, de se lire. Tu la regardes. Tu la vois. Et elle le sent.

C’est son trésor qui s’illumine et son visage sourit, même si son âme hésite encore.

Ton sourire et le sien qui se parlent sans un mot m’inondent de reconnaissance et d’espoir.

Le barrage cède. Les techniques d’urgence, l’apnée, la joue mordue perdent leur magie. Mes larmes coulent, même en traversant le rire offert par une phrase du générique « Tous les jeunes ont crapoté de fausses cigarettes pendant le tournage ».

Vite fuir la salle de cinéma avant les autres spectateurs. Débarbouiller son visage d’un revers de main, des deux mains, ça dégouline. Se cacher derrière sa parka en prolongeant l’enfilage. Courir presque dans le couloir. Saluer de loin la dame de la caisse, sans la regarder, en espérant qu’elle ne verra pas le désordre du visage. Sortir, se jeter dans les bras anonymes de la nuit malgré les halos des réverbères. Devancer son mari sur le parking afin de se réfugier au plus vite dans la voiture.

L’entendre commencer une conversation, comme à chaque sortie du cinéma.

-Il était formidable le jeune qui jouait…

Inspirer.

-Je… je… peux pas parler… là.

Expirer.

Suffoquer.

Engouffrer son cœur feu d’artifice à l’intérieur de la voiture. Anticiper la vibration du démarrage, qui ne vient pas. Sentir des bras autour de ma poitrine secouée de sanglots, qui la serrent. Des bras- prise de terre, pour accueillir l’éclair qui me traverse. Mon corps chaviré a besoin de contenants, un autre corps, un amour, une voiture, la nuit.

Me voilà la plus petite des matriochkas. Celle qui traîne dans un tiroir de la cuisine, décorée de violet et d’or.

Retour en silence, dans le seul ronronnement du moteur.

Vite se blottir au lit, contre un corps, un amour, une couette, la nuit.

« Laissez-moi aller jusqu’au bout du rêve… »*

Assécher les sanglots.

S’endormir et se réveiller les yeux rougis.

Épuisée.

Épuisée de joie, de rencontre par écran, par mots interposés. Épuisée de reconnaissance en la vie.

Faire couler les relents d’émotion dans ses doigts à l’atelier de terre pour modeler une nouvelle tête sympathique à une jeune femme nue assise sur un rocher. Le troisième visage, les autres me rebutaient. Retrouver ses amies Cécile et D. pour déjeuner et s’entendre dire : « Tu as une petite tête. »

Une petite tête et un cœur gros. Un cœur gros comme ça. Tout gonflé d’espoir.

Je ne peux pas expliquer pourquoi. C’est trop intime. Je le tais, mais sais déjà que je l’écrirai.

Apprendre à vivre en se cachant, en bâillonnant son âme et ses émotions pour être acceptée par la société, ça rend étanche dans le mauvais sens. Les agressions rentrent toujours, les talents ne peuvent plus sortir. La société me déçoit vingt fois sur dix. Tant pis, j’y retourne.

« J’ai appris à vivre comme si j’étais libre et en équilibre ».

Si aucune maison d’édition sérieuse ne choisit mon manuscrit, celui où je conte les aventures sur l’astéroïde B612, je le publierai toute seule.

Comme une grande.

Parce que je le vaux bien, c’est Élisabeth-Isabelle qui me l’a soufflé depuis la scène du théâtre de la Renaissance.

*Laissez-moi danser, chanson de Dalida.

* * * * * *

Chère Isabelle,

Je vous remercie pour la richesse des émotions, le rappel de la légitimité d’être soi et l’importance d’aller à sa propre rencontre.
J’ai dévoré Les rêveurs lors d’un aller-retour sur la journée de Lyon vers Paris, je n’ai pas eu peur. Touchée par leur grâce, je me suis envolée avec les V de vivre. Mes V chamboulés se fondent en X, les X d’exister et d’exprimer.

Vous dites écrire pour qu’on vous rencontre.
Je dépose cette lettre à votre porte, vous avez réussi.

Bravo et merci du fond du cœur pour la main tendue.
Pardon de vous avoir tutoyé.

Sans mots

Flâneries aux musées à Lille, miroirs, Vanités et Vérité

Avant le départ de notre TGV, mon amie et moi sommes libres d’improviser notre matinée. Il tombe une pluie glacée. Nous renonçons sans regret à une balade au marché du Vieux-Lille, nous avons déjà chacun plusieurs paquets de gaufres flamandes à la cassonade. En contrepoint à l’éblouissement de la veille au musée La Piscine de Roubaix, nous optons pour une flânerie culturelle sous abri et nous présentons, frissonnantes, devant l’austère Palais des Beaux-Arts.

Peu de visiteurs encore, le grand hall semble vide. La caissière nous remet deux tickets illustrés d’extraits de tableaux. À La Piscine j’avais choisi celui de la sculpture de la petite plongeuse, en guise de « bracelet d’amitié » avec mon amie allemande qui a gardé le ticket de notre visite de 2023 (voir article Lille sans l’eau) dans la coque de son téléphone. J’ai fait pareil. Au Musée des Beaux-Arts de Lille, avec l’accord de mon amie, je choisis le ticket représentant une Vanité hollandaise du XVIe où le crâne se niche, discret, au creux des bras d’un ange à ailes de papillon. Sur l’autre ticket, deux regards de squelette me font serrer la mâchoire en frissonnant.

Avec l’intention de revoir une statue de Daphné se transformant en laurier, aperçue voilà de nombreuses années avant d’embarquer dans un autre TGV pour Lyon, je nous guide vers le hall du rez-de-chaussée consacré aux sculptures du XIXe siècle. Aucun bras-branche ne dépasse. La nymphe a dû être déplacée, rangée, prêtée. Entre des athlètes aux minuscules feuilles de vigne bombées qui me font marrer comme une gosse, une autre statue au bras en l’air attire mon œil.

Vérité au miroir coupé, hélas

Une jeune femme nue en plâtre, grandeur nature sur un piédestal, brandit un miroir au-dessus de la tête. Sa main gauche, également levée, soutient un drapé dont les plis traînent au sol. Je me baisse pour arriver à lire son titre (avec les lunettes, oui) : La Vérité. Je m’exclame à haute voix, plus pour moi que pour mon amie à mes côtés, « Ah tiens, je ne savais pas ! L’allégorie de la déesse Vérité est un miroir ».

Miroir, mon beau miroir…

Avant de se précipiter à la boutique, il est convenu de tout visiter. Même l’exposition sur les Géants du Nord, dont je n’avais jamais entendu parler. Nous nous octroyons une dérogation pour les plans-maquettes du sous-sol et la salle qui présente des toiles contemporaines monochromes. Faire semblant de chercher une intention artistique dans des manœuvres mercantiles retarde le moment de feuilleter les bouquins et tripoter les objets inutiles aux couleurs de tableaux célèbres. Et celui de contempler les peintures du XIXe et XXe (les autres).

Soudain, je m’arrête devant un tableau. Il me met mal à l’aise.

-Regarde, c’est celui du ticket !

Hop, rechausser les lunettes pour lire les commentaires. Goya a peint là deux coquettes défraîchies dont les traits et les corps émaciés, sous des robes à volants, évoquent le monde des morts de Coco de Pixar, l’air de guitare en moins. Assise, l’aristocrate édentée habillée de clair tient un petit objet, qui pourrait être un portrait d’elle dans sa jeunesse. À ses côtés, sa servante en mantille aux yeux creusés de squelette, lui présente un miroir au dos duquel est inscrit « Qué tal ? », « Comment ça va ? ». (Pourquoi Goya a-t-il omis le point d’interrogation à l’envers au début de la phrase ?) Derrière elles, un homme barbu et ailé, Chronos, le dieu du Temps, brandit un balai, avec lequel on soupçonne qu’il s’apprête à les réduire en poussière. Ce tableau s’intitule Les vieilles ou Le Temps. Lui aussi aurait pu être baptisé La Vérité.

Le reflet dans le miroir se devine par transposition de l’original. Sans miroir, le tableau représente deux vieilles au seuil de la mort. Avec lui, le message s’enrichit. La mise en abyme des regards fait éclater la vanité des dames, et celle du spectateur. Nul besoin de mots, même si ce tableau pose une question.

« Qué tal ? » s’adresse au seul regard qui peut le lire. Avec ces deux mots, Goya tend le même miroir-Janus au passant. Comment ça va, toi qui nous contemples ? Comment vas-tu maintenant que nous te rappelons ta mort prochaine ?

Actualisé en version 2025, le tableau représenterait deux vieilles peaux aux tatouages froissés contemplant des selfies, un d’autrefois, un du jour. L’accès à la vérité évolue avec la technique. Pourtant, les selfies, trompent. Vérité ou illusion, l’instrument délivre ce que le regard y cherche.

Dans les expositions, je photographie certaines œuvres et leurs légendes pour les explorer plus avant. Je n’en ai aucune du tableau de Goya. Sa puissance m’a empêchée de le regarder les yeux dans ceux des presque mourantes. Je préfère oublier mon avenir, sordide dans le meilleur des cas. Celui d’être encore vivante. Même sans balai, le Temps se rappelle à mon corps à travers la dégradation progressive de mes sens, ce bourrelet installé sur mon ventre, la débandade de l’œstrogène. Pour me rassurer, par habitude, je me dis, « t’inquiète ça va passer ». Oui ça passera et ce sera pire. Alors j’ai décidé de me trouver belle, comme je le penserai dans quelques années en regardant les photos de maintenant. Je renonce au miroir d’aujourd’hui en faveur de celui de demain, en empruntant un regard futur grâce à un petit arrangement avec la vérité.

Comme c’est simple et comme c’est malin, d’utiliser un miroir pour mieux voir ! Pour se regarder au-delà du reflet. Encore faut-il oser. Si je tolère celui de ma salle de bains, c’est parce que je le fréquente sans lunettes, notre collaboration floue reste acceptable. Parfois, un regard étranger offre la même fonction. La maison ne semble jamais aussi mal rangée que lorsqu’un inconnu se pointe à l’improviste. Même s’il ne dit rien, ne trahit aucun jugement, l’œil extérieur nettoie le mien. Je vois mon intérieur sous un jour nouveau, comme dans un miroir, fidèle traître qui inverse les côtés.

Sans un mot, je vois mieux.

En face de moi au cours de terre, se trouve cette année une dame aveugle de naissance. Elle explore ses créations et le monde avec les doigts. La semaine dernière elle a raconté être obligée de suspendre des cloches à ses placards pour éviter que les aides à domicile ne la volent. Elle a ajouté : « Ceux qui voient ne pensent pas aux sons ». Ni aux odeurs, ni aux palpés, ni à toutes les autres sensations assujetties à la vue. En cas d’urgence pour remédier à la sursaturation des sens et prévenir l’implosion, fermer les yeux ! Contrôler ce qui entre en soi relève de la survie. Peut-être cette dame doit-elle se boucher les oreilles.

Ces derniers jours, avant de rencontrer La Vérité, de la photographier sans mes lunettes, mal cadrée, et donc, hélas, sans son miroir, mon cerveau était entré en phase de bouillonnement. Cela se produit régulièrement, malgré mes mesures de sport, d’art, de nature, sous l’assaut de périodes submergées de mots, et mon rafiot menacé de naufrage me commande d’écoper. Hop par-dessus bord, mots lus, mots entendus malgré soi, mots écoutés, mots écrits, mots envoyés, mots reçus, mots croisés et recroisés.

Menacé, le Minotaure de l’hyperactivité renâcle, exige encore plus de mots, des podcasts inachevés sur des sujets de plus en plus tragiques, tortueux, des livres entamés tous en même temps, des débuts de films, d’articles. Comment m’imposer une pause ? Je ne mange pas de KitKat (ha, ha, émoji qui se marre avec des rides, émoji qui lève les yeux au ciel), comment court-circuiter la tempête de mots dans la tête ? Comment défricher le chemin vers l’œil du cyclone ?

Il me faudrait un balai, une faux, un miroir.

Géants – Saint-Nicolas

Ce miroir qui introduit l’interstice pour prendre de la distance, le pas de côté, l’interprétation plus libre, plus neutre. Que dirais-je à quelqu’une qui suffoque de la logorrhée d’un ouragan intérieur ? Je lui dirais d’abord donc de fermer les yeux et de sentir par les autres sens, et ensuite : regarde. Regarde, prends conscience de tes gestes, interviens pour les changer. Renonce.

Ma conversion vers le féminisme m’instruit : pour identifier là où le patriarcat coince (euh, partout), tendons un miroir. Si à la place de cette femme se tenait un homme, comment son vécu serait-il entendu ? Si les bébés poussaient dans le ventre des hommes, le droit à l’avortement serait-il remis en question ?

Vous entendez la réaction vous aussi : « M’enfin, mais ce sont pas des pisseuses qui vont m’expliquer quoi faire de mon ventre ? » La version avec merdeuses existe aussi. Comme l’employé de la Banque Postale entendu ce matin en allant poster un cadeau pour l’Allemagne, un livre et des gaufres à la cassonade. À une dame entre deux âges, inquiète, qui lui demandait de « ne pas la faire attendre huit jours », il a répondu fermement : « Vous me faites plaisir, vous vous asseyez là. » Occupée au guichet à encourager trois postiers à plier ma boîte en carton neuve et récalcitrante, et à apprécier le service, je n’ai rien vu. J’ai cependant senti l’inflexion qui appuie d’autorité sur l’épaule, le regard qui transperce. Aucun client ou employé n’a réagi. L’habitude, l’indifférence, la sidération nous musellent, moi la première. Quand je sors de mon déni, j’ai envie de hurler : « Mais je rêve ! Il a osé s’adresser de façon aussi infantilisante et méprisante à quelqu’un ? A-t-il oublié qui était la cliente ? » Personne ne lui a tendu le miroir de la remise en question. Comment aurait-il réagi, lui, si quelqu’un lui avait parlé sur ce ton ?

Je me sens lâche mais la cruauté entendue me fait craindre cet homme.

Allez, regarde, regarde sans baisser les yeux.

Sans mots.

Avec des lunettes.

Sans jugement.

Essaie de voir sans te perdre dans l’illusion de l’image, du selfie avec filtres. Accepte une vérité qui dérange, mais vivante, susceptible de changer avec le temps, la lumière, d’offrir la liberté de se réinventer.

Je me suis perdue dans le labyrinthe des reflets des miroirs. Je voudrais revenir aux cascades de mots qui me tombent sur la tête et dont je cherche à m’échapper. Je cherche une grotte, une caverne sans miroir, sans cours de philo de terminale, sans ombres sur le mur ni allégories. Je cherche l’espace, celui de la barre centrale de mon clavier                   voilà je me suis offert une pause, comme en musique, je la partage avec vous                    une autre pour bien apprécier le silence, comme en musique, comme dans la vie, comme entre les trilles du merle et les deux chauffards sur la route qui pensent que freiner est humiliant, comme se mettre à la place des autres.

Un interstice pour l’empathie.

La voilà mon allégorie du miroir, ma vérité : se mettre à la place des autres. Tout simplement. C’est simple et c’est impossible. Le moi enfle et occupe tout l’espace comme un gaz, et éteint le regard sans fermer les yeux. Je refuse de me mettre à la place de l’autre.

Écrire « je » est une figure de style. Personnellement j’ai le problème inverse : ne pas me laisser dévorer par une empathie réflexe. Je développe peu à peu le regard de côté pour (me) poser des limites.

La vie fonce à la vitesse de la lumière sur mon téléphone. Les mots s’empilent dans mes oreilles, mon ventre et mes doigts. Les mots éclatent, mines antipersonnel personnelles, transportables, transportées, emportées, empotées, rempotées. Et ils tournent sur eux même comme un chat sur un coussin sans jamais attraper sa queue et je jette une poignée de sable au milieu des mots pour gripper les rouages de leurs enchaînements, les mots qui tournent, tournent, tournent, s’envolent comme un manège à balançoires. Et leurs chaînes s’emmêlent et craquent et explosent.

Rein à démêler. Rien. Le vent m’a emportée.

Soudain, la paix que l’on reconnaît à son silence.

Elle était là, tout le temps en deçà des mots, au-delà dans cette ellipse infinie autour d’un monde trop bavard pour être heureux. Un monde qui s’écoute parler.

Soudain j’ai envie de monter sur une haute montagne avec un porte-voix et de hurler : LA FERME !

Quand enfin le froissement des feuilles d’arbres dans le vent, les murmures des ruisseaux et les grondements de la mer se feront à nouveau entendre, comme le vrombissement de l’abeille et les murmurations d’étourneaux, alors nous pourrons écouter les enfants et nos pensées. Voilà où j’en arrive avec mes allégories de miroirs, à envoyer tous les adultes au piquet et à les priver de Black Friday.

Ne reviendront que ceux d’entre nous qui auront appris à ralentir. Qui auront accepté l’importance de s’arrêter devant une statue grandeur nature vers laquelle il faut pourtant lever les yeux, une femme muette, vulnérable mais éternelle si personne ne lui tape dessus, de se baisser pour lire sa légende, regretter en soupirant que ce soit, encore et toujours dans les œuvres du XIX dans les musées, l’œuvre d’un homme, alors nous reviendrons jouer à la vie parmi les humains. Un homme qui a représenté sa maîtresse Juliette Drouet. Tiens, tiens, je connais ce nom associé à celui de Victor Hugo. J’ai appris récemment dans un roman graphique que Zola avait aussi adossé sa création à des épaules féminines (quatre). Comme Einstein, comme tant d’autres mâles. Des épaules sur lesquelles on s’appuie, puis on appuie du regard, de la main et que l’on gomme.

Un autre week-end d’automne, j’ai entraîné des amis allemands à l’exposition au Musée d’Orsay Eblouir Paris. Décidément, les effets d’optique, les éclats d’illusions, et les miroirs se télescopent. Le dessin est un langage et les peintures de John Singer Sargent racontent une histoire, les portraits émeuvent, bouleversent, les visages et leurs mains, le naturel du mouvement, la texture de la peau, la vie des regards. C’est un de mes peintres chéris (voir article En passant). Une reproduction de son tableau où deux petites filles éclairent des lanternes dans un champ de fleurs veille sur mon bureau. J’apprends dans le documentaire d’Arte que certaines personnes redoutaient de poser pour Sargent, par crainte de ce que l’artiste allait découvrir en eux. Sans un mot. Juste un échange muet, un regard plongé dans un autre, traduit en couleurs avec des pinceaux.

Les Narcisse qui ont pris le monde en otage sont comme ces vieilles coquettes, mais ils ont piétiné le miroir. Ils se mirent dans les tessons de leurs peuples brisés. Comme celle d’un gosse de trois ans, leur toute-puissance se mesure à l’aune de la destruction causée. Leurs mains brandissent la marionnette-illusion de leur jeunesse. Elles s’agitent, tirent les ficelles du mensonge déguisé avec les habits volés à la Vérité qu’il contraint à rester au fonds du puits. Les tyrans espèrent ainsi échapper à la faux tapie dans l’ombre du pouvoir, auquel ils se cramponnent par tous moyens plus ou moins légaux. Leurs œillères en toc dissimulent pantoufles à carreaux et déambulateur qui patientent. L’éternité s’achète par l’éblouissement de son reflet dans la mare.

Même pas cap’ de se regarder dans les yeux, comme Rim Battal dans son roman Je me regarderai dans les yeux que j’ai beaucoup aimé. L’autrice marocaine conte la violence subie de la part de son entourage pour la faire rester vierge jusqu’au mariage, et l’obliger à le prouver à la Terre entière. Le patriarcat dans toute son horreur, car assimilé par les femmes. Parce qu’elle a de l’honneur, qu’elle assume ses choix et son humanité, elle peut se regarder dans les yeux, contrairement à tous ceux qui la violentent. Mais quel combat pour arracher sa liberté !

L’humanité ne serait-elle pas la seule qui pourrait échapper au balai du Temps ? Elle a enfilé des baskets en réalité augmentée qui courent vite, elle rajeunit régulièrement, à détruire ses avancées démocratiques et sociales. Elle trébuche et repart en arrière, se glisse entre les miroirs, et les livres d’histoire sans les ouvrir. L’humanité aussi refuse les pantoufles qui seules, pourtant, par leur sagesse vénérable, pourraient la sauver. Elle feint des pertes de mémoire, choisit de retomber en enfance, une enfance avant les mots, et refuse les témoignages, comme d’autres le miroir. Par déni de la faux, elle lui tend son cou.

En chemin pour mon cours de dessin du mardi soir, j’écoutais Fabrice Drouelle conter la vie de Paul Deschanel et sa rivalité avec Georges Clémenceau. En 1894, le Tigre empêtré dans le scandale du canal de Panama et accusé de corruption attaque ses détracteurs sur l’air bien connu du « tu l’as dit c’est toi qui l’es ». Il traite Deschanel de menteur et de lâche. Le différend entre les deux parlementaires se règle, comme c’était de mise à l’époque entre personnes publiques, par… un duel à l’épée. Deschanel s’en sort avec les honneurs et une estafilade.

Je me mets à rêver. Ah, si cette tradition pouvait être réinstaurée ! D’abord, les rivalités resteraient au niveau des individus, l’entraînement sportif profiterait à la santé publique et la sélection naturelle, injuste certes, réduirait la quantité d’egos surdimensionnés au mètre carré.

Sans rire on a dit

Et si on inventait un duel pacifique, un duel au miroir ? Oser se regarder dans les yeux, oui avec des lunettes si elles sont nécessaires ? Mais ces Narcisse pervers seraient bien capables de le réussir. Peut-être un duel au regard. Regarder quelqu’un de vulnérable dans les yeux, sans détourner les siens, une femme âgée, une personne handicapée, pour échapper au concours de celui qui pisse le plus loin avec un mâle. Un duel du genre « je te tiens, tu me tiens par la barbichette », mais sans contact, sans rien, sans intermédiaire, juste plonger dans le regard de l’autre et, sans s’échapper par des rires gênés et idiots, le laisser contempler la profondeur du gouffre.

Il faudrait les contenir derrière des barreaux, comme Hannibal Lecter. La confrontation à l’honnêteté avec eux-mêmes risque de provoquer une éruption de violence.

La vérité est dans l’intimité, l’âme à nue. Elle effraie.

Au cours de dessin donc, après les explications sur la perspective à trois points de fuite et le traçage de magnifiques boîtes dans l’espace, le professeur a introduit la leçon sur les portraits en nous jetant dans le grand bain du modèle vivant. Sans aucune consigne, il nous a demandé de nous dessiner les uns les autres. Pendant un quart d’heure, je me suis donc trouvée dans la position de l’observée, avant de me lancer dans le dessin du visage en face de moi.

Malgré cette confrontation à une vulnérabilité au carré, je persévérerai et jouerai le jeu. Je désire apprendre à mieux raconter des histoires par le dessin. L’humain me passionne. Je l’explore avec des mots et, pour les jours où une tempête intérieure se lève, je veux aussi pouvoir le faire sans mots.

Pour vous remercier d’avoir lu jusqu’au bout ce long article avec lequel je lutte depuis une semaine, voici le vestiaire délicat en porcelaine papier de Violaine Ulmer, coup de cœur du Musée de La Piscine.

Au nom de la mère, de la fille et des saines d’esprit — parfois

Visiter l’expo Colette à la BnF malgré l’escalier

Ah, donne-moi la main ma fille, là, sinon…

Sinon je ne descends pas.

Les architectes contemporains oublient en concevant leurs plans, les handicapés du vide, les terrorisés de la perspective verticale. L’inclusivité s’arrête aux portes d’un ascenseur aux parois transparentes que j’imagine perçant le ciel au bout d’une tige, comme celui de Jacques Prévert dans Le roi et l’oiseau. Je vis mal les traversées des gares de nouvelle génération et déjà anciennes, Lille Europe et Valence TGV, ou celle très récente, d’Oullins centre sur la ligne B du métro lyonnais. Plus la plongée fait grandir sous moi un vide apparent, plus je réclame des œillères et colle mes pas du côté des escalators qui longe un mur. La tragédie, c’est l’escalator sans mur, grimpant entre deux vides, l’escalier en métal, sans contremarche, comme celui de la sortie de l’Opéra de Lyon (merci au bras de mon cousin après le concert de piano), c’est la passerelle aérienne pour rejoindre une sortie arrière de la gare de Lille Europe, encore, ou celle du musée d’Orsay pour rejoindre l’ours de Pompon. Allongée sur le dos sur un tapis dans la pièce cathédrale d’une MJC pour mon cours de Pilates, je me demande en observant les lignes de fuite des poutres pourquoi, dirigé vers le haut, le dénivelé ne produit pas de vertige.

Elle rit, ma fille et me tend son bras. Je m’accroche comme ma grand-mère le faisait au mien autrefois. C’est moi qui riais alors.

-Imagine que c’est un escalier normal, comme à la maison, juste plus long.

Oui, mais là, en plus, ses marches sont peu profondes, mais là, en moins, il n’y a pas de contremarche. Même à la descente, le vide invisible entre mes pieds m’oppresse, comme le gouffre de la haute mer sous le pont du bateau si j’ai la témérité d’y penser.

Funambule récalcitrante, je reste vers le milieu des marches, calée contre ma fille. La rampe frôle de trop près le précipice : je ne la touche pas. Si j’étais venue seule, aurais-je réussi à atteindre mon but, malgré ma motivation, paralysée entre ascenseur de verre et escaliers vertigineux ?

Oublier pour un temps que ce trajet m’attend au retour, et qu’en montant le regard, au niveau des meurtrières horizontales entre les marches, plongera au-delà de ces barres de métal qui soutiennent nos corps. Enfin mettre pied à terre et sentir son corps se détendre… avant de se ressaisir : cet « en bas » où je viens d’atterrir est aussi un « en haut ». Les immeubles modernes prolongent en sous-sol leurs étages troglodytes, éclairés par un jardin-puits de lumière, grâce à une paroi de verre. Là encore, marcher en italique, frôler le mur. Se promettre en récompense un thé Earl Grey brûlant et un cookie au chocolat. Ceux achetés la veille nous attendent dans un sachet de papier kraft taché de beurre.

Lors d’une ascension au Centre Pompidou par les escalators extérieurs, où, enfin arrivée sous les plafonds trop hauts, les lumières trop éclatantes, face à des ascenseurs bondés, je m’étais sentie vraiment mal à l’aise, paralysée par l’idée de devoir redescendre par là où je venais de monter. Fermer les yeux est impossible sous peine de chavirer. Malgré mes efforts pour m’éloigner d’une scène de détresse dont je crains qu’elle soit contagieuse, j’entends une gardienne du musée rassurer une jeune femme en pleurs. Elle porte ses mains au visage pour dissimuler le vide imminent et son désarroi, comme si les émotions étaient honteuses, pour cacher l’impasse dans laquelle son ascension l’a placée.

– C’est normal, ça arrive souvent, mademoiselle.

Ça arrive souvent, mais le retour d’expérience, sans doute sujet au vertige lui aussi, reste planqué, tétanisé, dans un fond de couloir tout en haut sans pouvoir rejoindre les cabinets d’architecte.

Mon pompon personnel, je l’attribue aux concepteurs de l’hôpital Saint-Joseph et Saint-Luc à Lyon sur les quais du Rhône. La passerelle qui enjambe le mini jardin-puits de lumière pour les étages inférieurs est en verre translucide. Je vous laisse imaginer les chorégraphies improvisées des visiteurs, blessés et malades par temps humide. Je me revois, un début décembre neigeux, à quelques jours de donner naissance à la fille qui me donne aujourd’hui le bras pour mes vias ferratas citadines, aller consulter pour une brûlure sérieuse au pouce causée par une éruption de cire à épiler. Accrochée des deux mains à la rambarde, je tâchais d’éviter un vol plané de dessin animé.

Les marches de métal ajouré, les surfaces glissantes, les rambardes de verre avec vue imprenable sur le centre de la Terre sont des voies d’expulsion du manège de la société. Comme tant d’autres, elles propulsent via des voies de garage, vers la province de la vie.

Dans ce labyrinthe, me voilà égarée.

Retournons au bas de cet escalier majestueux au rabais, qui entraîne le visiteur dans le ventre de la Bibliothèque nationale de France. Les fonds de livres et de manuscrits s’empilent vers le ciel dans des tours sans fenêtre, dont il a fallu occulter, de l’intérieur, la transparence pour disposer de murs où placer des étagères et protéger les documents anciens. Les espaces de consultation des ouvrages, de lecture, de travail sont confinés dans les sous-sols, et n’ont droit en guise de lumière naturelle qu’à un couloir de desserte à un côté vitré. Comprenne qui pourra.

C’est la BnF François Mitterrand, comme l’Opéra Bastille est une création de commande du cher monsieur, dont, à peine achevé, il a fallu protéger les parois de filets. Les dalles de verres menaçaient d’assommer les passants. Des bureaux administratifs à la Guillotière connaissent le même sort. Que laisseront nos générations aux suivantes en matière d’architecture et d’urbanisme ?

Ma fille et moi passons ensuite des contrôles de sécurité dignes d’un aéroport avant de déposer nos manteaux dans un casier. Pendant qu’elle se colle à la composition d’un code sur un cadran, à quatre pattes sur la moquette, je lui explique comment, lorsque mon fameux livre sera enfin édité, un exemplaire sera envoyé ici. Puis nous rejoignons la guide et un groupe dont je prends conscience en l’écrivant, qu’il est exclusivement féminin, pour une visite de l’exposition Les mondes de Colette.

En septembre, lorsque j’avais découvert qu’une exposition sur Colette allait être organisée à la BnF, je guettais l’occasion d’y aller. La voilà, cette occasion, lors du bref passage à Paris de ma fille, en année de césure après le bac, entre une mission d’enseignement bénévole de l’anglais dans une école de la campagne cambodgienne, et un stage près de Hambourg. Elle n’a pas souhaité descendre à Lyon. Pas le temps, des amis à voir à Paris… Sa mère est donc montée avec une grosse valise remplie de pulls, de pyjamas en pilou et de chaussettes en laine, deux tickets pour la BnF en poche, avant de redescendre avec des T-shirts imbibés d’humidité tropicale et des pantalons légers tachés de terre rouge, et sans casser les deux coquilles géantes d’escargots d’eau douce ni écraser la canette de bière vide. Ouf !

Voilà donc le moment de faire découvrir à ma fille cette auteure que je vénère.

Dans le métro, je lui avais conté nos aventures depuis son départ à Siem Réap, en particulier notre randonnée itinérante dans les Baronnies et ma rencontre avec le moulin de Jean Giono.

-C’est qui, Giono ?

Aïe, aïe, aïe. Faute grave de maman à corriger sans délai. Explications passionnées. Ordonnance de textes à lire au plus tôt. Et, un rappel personnel à éviter la récidive avec d’autres auteurs chéris.

Faute d’avoir réussi jusqu’à présent à faire lire Colette à mes enfants, elle n’en connaît que les fenêtres de son appartement au Palais-Royal, le château de sa fille Colette de Jouvenel dans le village de Curemonte en Corrèze, et l’anecdote qui touche une de nos personnalités fétiches. En 1951, une Colette vieillissante, invalidée par la polyarthrite, cherche une comédienne pour incarner Gigi dans la mise en scène de sa pièce à Broadway. À Monte-Carlo, elle aperçoit une toute jeune Audrey Hepburn en tournage pour un film. « C’est elle, j’ai trouvé notre Gigi ». Et elle dédicacera une carte postale à Audrey Hepburn avec les mots délicieux, je cite de mémoire : « À Audrey Hepburn, un trésor que j’ai trouvé sur la plage. »

Pour tout le reste, l’œuvre et la vie extraordinaire de Colette, il me faut remplir les vides pour ma fille, et lui donner envie de la lire. Surtout que je lui sens une grande proximité d’âme, avec son bouillonnement créatif, sa passion des plantes et des animaux, son empathie et son sens de l’observation. L’exposition pourrait piquer sa curiosité, moi je suis impatiente de découvrir sur le fameux papier bleu et les cahiers d’écolière, les saints manuscrits.

La guide nous accueille, nous remet une oreillette pour mieux l’entendre, et nous invite à la suivre, sans nous appuyer aux vitrines sinon, ça sonne. Une visiteuse pose sans cesse des questions en hochant la tête d’un air pénétré. Je me mords les lèvres pour ne pas rire. Bien entendu, au bout de quelques minutes, mon regard croise celui de ma fille et nous tâchons d’étouffer nos gloussements peu charitables, car les questions sont pertinentes. Pendant l’exposé très intéressant, nous éviterons chacune le regard de l’autre le temps d’apprivoiser notre complicité retrouvée après son voyage.

En ce vendredi après-midi, l’exposition est calme, les photos et vitrines accessibles. Sans doute peu d‘étrangers viennent-ils ici, concentrés sur Mona Lisa et la librairie Shakespeare et Cie. Je n’apprends pas grand-chose sur la vie de Colette. En bonne fanatique, j’ai lu tout ce que je pouvais, j’achète, dès que je les croise, les rares textes encore inconnus. Je me retiens de compléter la présentation de la guide, pour ne pas la ramener comme la fayote de service à qui tout le monde a envie de ficher des claques. Je dévore avec appétit les manuscrits, observe l’écriture de Colette, ses D en un seul geste envolé comme un serpent dressé, comme ses 6, des photos annotées de sa main (« j’habite à cinq centimètres par là », sa carte de presse, sa boîte à maquillage rouge qui servira de modèle à celles qu’elle vendra dans son institut de beauté au 6 de la rue de Miromesnil, son costume de petit faune recréé avec des coupons de kimono japonais de l’époque.

Face au panneau de L’enfant et les sortilèges, ma fille soudain fait le rapprochement.

– Quoi, c’est elle qui a écrit ça ? Ce CD qui m’a traumatisée !

Oui c’est elle, le cauchemar si bien amplifié par la musique de Ravel, japonisante, presque dissonante, qui agace l’oreille comme le gosse irrite sa mère. L’horloge qui ne peut plus s’arrêter de sonner, le fauteuil, le chat, l’écureuil qui se vengent d’un petit monstre. Par fidélité au talent de l’autrice et du compositeur, je l’avais acheté à mes enfants, malgré mes souvenirs de jeunesse mitigés. Ils ne l’avaient écouté qu’une seule fois, avant de refuser même de regarder la couverture du livret qui les inquiétait. Ai-je transmis de bonne foi un traumatisme musical ? Ce monde onirique terrorisant semble plus adapté aux grands. Me vient l’envie d’écrire une version amendée, L’adulte et les sortilèges où les agresseurs de tout poil se retrouveront de la taille et de la compétence d’un haricot sec entre les mains de leurs proies…

J’apprends émerveillée que Colette utilisait des stylos plumes différents pour ses créations en fonction de leur genre (roman, essai, nouvelle) et qu’elle leur donnait des noms. Et que depuis janvier dernier, elle est tombée dans le domaine public : certains de ses manuscrits sont consultables en ligne sur le site Gallica de la BnF.

Une feuille de papier, un stylo, de l’encre ne sont rien sans la main, l’éclair de création, les heures de labeur qui y formeront des phrases. Un jour, les collectionneurs passionnés, les bibliothèques se les arrachent. Nos tapuscrits virtuels n’auront même pas la dignité de tomber en poussière. Les fonds de Gallica dans quelques dizaines d’années seront-ils exactement les mêmes qu’aujourd’hui, sans ajout, faute de support original ?

Je découvre l’anecdote selon laquelle les messieurs, clients et serveurs, se précipitaient au premier rang du caf’conc’ où Colette se produisait sur scène, car elle ne portait pas de culotte. Cela fait grincer des dents. Comme la signature de Willy sur les premières éditions des Claudine, et beaucoup trop des suivantes. Et résonne avec le génial Ainsi soit-elle de Benoîte Groult dans que j’ai lu avec avidité dans le train la veille.

Colette inventrice de l’autofiction, avec qui je me sens une si grande proximité d’âme, de vision du monde dévoré par les sens, avec qui je partage presque une date de naissance à cent ans près. Colette, mon gourou absolu des chemins de terre creux au parfum de violette.

Penchée au-dessus de ses pages d’écriture, j’espère la contamination du génie par contact rapproché avec l’œuvre originale, et l’amitié filiale par-dessus les années.

-Quoi ? Elle a eu une relation avec son beau-fils ? Et il n’avait que seize ans ? Mais c’est atroce !

Ma fille est choquée. L’outrage qu’elle ressent ne m’atteint pas.  Colette, je lui passe tout, et au fond de moi je pense même qu’il a eu de la chance le jeune Bertrand. À l’inverse, je juge sévèrement une starlette botoxée qui a enchaîné jadis un père et son fils, pourtant majeur. Le seul comportement qui me dérange en elle, c’est le désintérêt pour sa fille, que je plains de tout mon cœur. À Curemonte j’avais lu une citation de celle qui s’était illustrée dans la Résistance, et osait s’adonner à l’écriture dans l’ombre portée d’un monstre sacré : « Avoir une mère comme la mienne, il faut toute une vie pour s’en remettre. »

Je glane tous les livrets sur l’exposition et même le dépliant sur la maison de Saint-Sauveur-en-Puisaye, que je prononçais Saint-Sauveur-en-Puisaille quand j’étais gamine. À la boutique, j’achète des cartes postales, reproductions de photos, en noir et blanc bien sûr, et La chatte pour ma fille, comme introduction au monde de Colette. J’espère l’appâter par son amour des animaux. Pour moi je rachète Bella Vista, car la vieille édition de ma mère n’a pas, comme celle-là du Livre de poche, des nouvelles moins connues, et là, là, la citation que je cherche partout pour un livre en cours.

Tissu d’une robe de Sido

Arrêtée au passage des tourniquets par un ticket devenu muet, je laisse ma fille s’enfuir vers un rendez-vous. Je m’obstine à essayer de le faire parler ce morceau de papier augmenté. Rien. Je l’avais acheté la veille à la Gare de Lyon, par dépit, car ceux chargés sur mon téléphone étaient réservés aux bus et je n’avais pas envie de procéder à des achats en ligne, en sortant lunettes et carte bleue dans la foule. Le lendemain, il ne marchait plus. Je serre les dents avec l’envie de gueuler, car l’ironie m’étouffe : j’ai travaillé des années dans la billettique dans le transport. J’ai envie d’appeler une ancienne collègue aux compétences pointues pour lui dire : « tu te souviens, nos études sur le billet sans contact ? Ben ça déconne, hein ce support jetable ! C’est de l’arnaque. » La vendeuse au guichet me le confirmera : ça déconne, le bout de papier est muet. Et c’est de l’arnaque : je n’ai plus qu’à en acheter un autre et à faire le deuil des titres non consommés. Quand je pense, madame, que le grand argument de la mise en billettique, c’était la reconstitution possible des abonnements en cas de perte. Mais ne nous perdons pas dans les définitions du voyageur occasionnel sur un réseau dont il connaît mal les conditions d’utilisation. Lyon vient de passer en tarification alvéolaire sans en dire le nom, Londres est en tarification kilométrique, mes pieds me facturent à l’heure, et mon cerveau a renoncé à comprendre les tarifications des transports, et ce dans tous les pays. 

De retour au calme, avec une tasse de thé noir brûlant à la pêche (le seul que j’avais), après quelques bouchées d’un cookie rassis (et devait l’être déjà à l’achat la veille), j’écrirai une dédicace au livre pour ma fille, avant de le glisser dans son sac pour l’Allemagne. Voilà une lecture pour laquelle il a fallu vaincre un ticket de métro récalcitrant et franchir un escalier vertigineux. Merci bichette pour ton bras à la descente, je confie ta nouvelle aventure aux mots de Colette.

Et aussi, je vais acheter Ainsi soit-elle que j’avais emprunté à la médiathèque, un exemplaire que je barbouillerai de fluo et de traits de crayon enthousiastes, et placerai sur ma table de chevet.

Après Giono et Colette, voilà une autre lecture obligatoire ma chérie. C’est grâce à Benoîte Groult qui a présidé, dans les années 1980, la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers que je peux écrire que Colette est une grande autrice. C’est elle qui a publié pour la première fois en 1986, l’intégralité de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de 1791, rédigée par Olympe de Gouges, que tu m’as fait découvrir lorsque tu l’as étudiée pour le bac de français.

À la gare de Lyon, mon téléphone buggera au moment de la lecture de mon billet sur le tourniquet qui détectera, lui, les titres TCL et Navigo. J’aurais tant aimé vivre au temps de Colette, pour les fauvettes à tête noire dans les haies faufilées de renouée, un monde non surpeuplé, le temps de vivre avec les saisons, et l’accès au train ou au métro avec un petit morceau de papier, dont la valeur écrite dessus dans un langage accessible, ne s’effaçait pas selon les caprices de l’outil.

J’achète mes livres en librairie, mais parce que je passais devant, j’ai tenté l’achat d’Ainsi soit-elle et d’un roman graphique de Cati Baur à la FNAC. En accédant au rayon livres, les pancartes « Meilleures ventes » et « Dernières parutions » des têtes de gondole me soufflent que c’est peine perdue. Le libraire me le confirmera, après avoir vérifié dans sa tablette pour ces titres qu’il ne semble pas connaître : la qualité se commande. Je m’en occuperai donc ailleurs, avec d’autres livres de Benoîte Groult, car si sa voix et sa pétillance m’inspirent, elle écrit aussi bigrement bien.

Ma fille, pour dimanche, je t’ai envoyé tes billets de train SNCF et DB. Tiens-moi au courant du succès de tes correspondances à Mannheim et à Hambourg et au-delà. Tu vas vivre un sacré choc culturel et thermique entre la campagne tropicale cambodgienne où les habitants ont à peine de quoi manger, et une bourgade allemande cossue déjà en hiver. Seul le rythme du soleil sera peut-être le même. Il t’aidera à t’adapter.

Dans la vie, au moment des croisements et des choix, suis ton intuition, inspire-toi de ces grandes dames et d’autres femmes aux âmes fortes. Ne cours pas dans les escaliers, surtout si ta mère t’accompagne.

Merci pour votre lecture et votre fidélité.

Voici les actualités côté créations littéraires, garanties sans artifices, avec le plus d’intelligence, et d’intégrité possibles : le brouillon d’un nouveau livre s’achève, d’autres sont en gestation. Je viens d’envoyer mon premier manuscrit à des éditeurs sélectionnés. Comment les convaincre de l’ouvrir ?

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Cœur avec les doigts – c’est la mode chez les djeunes.

Le chant de l’eau

4 jours de randonnée itinérante dans les Baronnies

L’urgence d’écrire me pousse à mon bureau à peine le lave-linge lancé, le cinquième en deux jours. Je replie les volets métalliques, fermés sur notre absence, le plus discrètement possible. Ma benjamine profite enfin de grasses matinées pendant ses vacances. Par la fenêtre ouverte, un chien aboie, des oiseaux pépient dans la haie. Le froid me poussera à la refermer. Le maëlstrom d’émotions positives de la dernière semaine m’a chahutée. J’ai hâte de mieux les comprendre et de vous raconter.

Au début des vacances de la Toussaint, des retrouvailles familiales nous ont emmenés jusqu’en Avignon, où les fous rires, des recettes oubliées et des maisons d’autrefois revues depuis la rue et les bords du Rhône ont ressuscité un instant nos disparus. Tous les cousins ont joué le jeu de la surprise pour célébrer les quatre-vingts ans de notre patriarche, qui lui-même a fait semblant d’ignorer ce qui se tramait. Il n’a pas été simple de l’attirer dans notre guet-apens ! L’excuse invoquée (aider à repeindre le banc du cimetière) ne l’a pas inspiré. Alors mon frère lui a imposé d’être le samedi 18 octobre à Avignon. Avec sa famille, il s’est dépêché, comme nous tous, de le devancer. Ça a marché. Il y était. Comme quoi, être direct parfois suffit.

Nous avons profité de notre descente vers la Provence pour organiser des vacances dans les Baronnies. Cette contrée plusieurs fois traversée avec éblouissement, mais jamais explorée, nous allions apprendre à la connaître grâce à quatre jours de randonnée itinérante. Je rêvais de découvrir ce coin de haute Provence et basses Alpes, sauvage, vivant et pourtant désert. Depuis la naissance de mes enfants, je rêvais de repartir à l’aventure, un pied devant l’autre, avec pour seuls véhicules mes chaussures de marche et mon sac à dos, seuls repères les deux traits rouges et blancs sur les rochers et les troncs d’arbres, quelques cairns, des panneaux jaunes, l’heure du carré de chocolat aux amandes et la perspective d’une douche chaude.

La marche au long cours est une passion dont les contraintes familiales et mon corps m’avaient privée depuis trop longtemps. Au mal au dos cadeau de mes grossesses, que je rééduque depuis plusieurs années, s’est ajouté au printemps dernier un sale covid à rallonge. Mais là, encouragée par mon kiné, j’ai décidé de m’autoriser à suivre mon envie.

Les pas dans les cailloux, sur les tapis d’aiguilles de pin, de feuilles brunes de hêtres, dans le parfum des buis, des genêts ou du thym, épurent les sensations et libèrent les pensées. Les deux premiers soirs, j’ai noirci avec bonheur des pages et des pages en arrivant à l’étape, puis l’épuisement physique a eu raison des séances d’écriture. J’avais mal partout (sauf au dos !). De retour à Lyon, j’ai griffonné des mots repères pour activer mes souvenirs au moment de les consigner ici. Me voilà devant cette page blanche virtuelle, empêtrée dans des émotions tempétueuses, comme les torrents aux gués noyés qui nous ont posé des casse-tête pour les traverser. Le carnet reste fermé sur le bureau. Le brouhaha intérieur me confisque le bout par lequel je pourrais attraper ce récit.

Soit, récit, jouons à cache-cache. Toi que j’ai construit pierre à pierre sur des kilomètres escarpés. Si tu veux bien, partons du sac à dos.

Il m’a été prêté par une amie (merci C.). J’y ai fourré une trousse de premiers secours, le nécessaire de toilette dans un sac plastique (un fond de shampooing, un pain de savon coupé en deux, dans un sachet, des brosses à dents et un tube de dentifrice entamé, un flacon de crème, un déodorant minuscule), quelques sous-vêtements, chaussettes et T-shirts à manches longues, un deuxième pull et un foulard, un deuxième pantalon, un pyjama, une cape de pluie. Un rouleau de PQ, un gel désinfectant, des lunettes de soleil, un cahier et un stylo, un carnet à dessin et un crayon à papier dont la mine me piquait le dos à un moment que j’ai cassée avec une pierre, le chargeur de mon téléphone. Dans un sachet, le fond de tiroir de barres de céréales, y compris des Corny de Mayence à la DLCR 2023, des pommes, le pique-nique du jour, une gourde.

C’est tout.

Et ce dénuement est immense.

Le matin du départ, remplir ce sac de l’essentiel en renonçant aux chaussettes ou T-shirts, qui en temps normal n’auraient pas été superflus, était une joie absolue. Pourtant, par la fenêtre de la douillette chambre d’hôtes Le Cheval Blanc, le brouillard bouchait la nuit. Après le copieux petit-déjeuner de Françoise, j’allais me retrouver martelée de pluie, fouettée par la tempête annoncée, je savais d’expérience que mon poncho allait se déchirer, malmené par les branches alourdies d’eau, contraint par les tiraillements pour enfiler le capuchon et mes gestes impatients avec les emballages. Je prévoyais de manger debout, en frissonnant, je ne donnais pas cher de l’étanchéité de mon nouveau pantalon, annoncé comme partiellement déperlant, et de celle de mes chaussures, et pourtant j’avais hâte de partir. L’aventure tenait dans ces quelques kilos emballés de toile turquoise et le double nœud de mes lacets.

Françoise a la gentillesse de garder notre voiture dans son jardin et nous conduit au centre de Serres. L’impatience est contagieuse. Là au seuil de notre chemin, au pied de la colline, nous nous photographions tous les trois, radieux. Voilà des semaines que nous en parlions mon mari et moi à mots couverts, car ma fille souhaitait garder la surprise de la destination. Elle a juste su l’essentiel : elle allait marcher et pour la première fois de sa vie porter un vrai sac à dos en montagne. Elle a donc pu essayer les équipements indispensables, au Décathlon de Lyon et la veille à celui de Sisteron, parce que bien sûr, on avait oublié un poncho sur la chaise de l’entrée. La météo s’assombrissant d’heure en heure, nous nous sommes offerts des pantalons plus sérieux. Et en avons profité entre deux rideaux de pluie, pour saluer Mathilde, mon interlocutrice de l’office du tourisme, qui savait ce qui nous attendait.

C’est maintenant ! C’est parti ! L’aventure est au coin de la rue, de cette calade en pavés. Après la chapelle du haut de Serres, la liberté s’appelle sentier en lacets dans la brume, à travers un désert de garrigue et de forêts, dans cette végétation qui mélange Provence et montagne, lavande et hêtres, thym et genêts et serpolet. Les buis à cette altitude sont superbes, luisants de pluie, épargnés par la pyrale que nous retrouverons en fin de parcours, dans un pays plus chaud.

Après quelques kilomètres et plusieurs centaines de mètres de dénivelé, nous calons notre rythme sur notre respiration, comprenons comment, et surtout quand, empiler les couches de vêtements, la fréquence idéale des pauses pour se désaltérer et croquer quelques fruits secs. Côté orientation, rien de plus facile : suivre les panneaux et s’en remettre pour le contrôle à celui qui porte les cartes. Emoji clin d’œil.

Grimper dans la brume, entre des genêts étoilés d’argent par les araignées mouillées, s’extasier lorsque les nuages se déchirent et laissent apercevoir les sommets environnants et des traces de neige fraîche dans le massif des Écrins. Suivre des crottes de renard, mettre la main dedans par inadvertance en escaladant. S’enivrer des parfums de buis et de pins, de terre mouillée, d’humus et se réjouir de trouver une pierre presque sèche sur laquelle se poser pour pique-niquer. Marcher sur une noix fraîche et la croquer. Ramasser une bouteille d’eau vide pour la jeter dans une poubelle. Enfiler son poncho encore intact lorsque la pluie tambourine. Constater que les patous ne sautent pas par-dessus le filet qui encercle leurs troupeaux, que les bêtes en liberté (et donc leurs patous) sont descendues des alpages, que les pieds restent au sec. La joie est simple.

Notre itinéraire déserte la civilisation et nous emmène d’oasis de pierre en oasis de pierre, où nous dormons au chaud, nous restaurons de plats gourmands et échangeons avec nos hôtes.

Le corps subit, encaisse et se renforce. Un horizon toujours neuf et le chant de l’eau nous accompagnent et nous restaurent. Dans ces contrées arides que l’automne désaltère, le grondement du torrent en fond de vallée nous condamne à la recherche de passages étroits pour les traverser en sautant ou à quitter nos chaussures. Les ruisseaux chantonnent, le fil d’eau de source murmure. La pluie métronome orchestre ce monde aquatique, la pluie sur nos habits, la pluie sur nos têtes, la pluie dans les flaques. Le pantalon déperlant sèche vite, le T-shirt en coton non, quelle plaie ce T-shirt trempé de transpiration qui colle et refroidit au déjeuner. Je me promets au retour d’investir dans des sous-vêtements modernes. Soudain, la pluie s’envole vers d’autres sommets, un rayon de soleil perce les nuages, réchauffe la poitrine, illumine d’or les forêts, rassure. La descente dans les rochers sera moins dangereuse.

La tempête Benjamin fouette la France, nous nous en apercevons à peine. Juste une rafale foudroyante, un rideau de pluie et des coups de tonnerre au lever dans le gîte d’étape de Praboyer, dans un vallon perdu où notre téléphone ne capte pas, sans wifi. Avant de nous donner la météo, Claire nous demande si nous souhaitons la connaître. Tant pis, tant mieux, nous n’avons pas le choix, et c’est merveilleux cette absence de choix.

Si nous randonnions en étoile, nous aurions au moins attendu que les éléments se calment. Là, non. Nous avons une étape à avaler, un but à atteindre dans l’après-midi. Aucun de nous trois n’a envie de baisser les bras et poser le sac. Non. Pourtant mon pantalon est déjà trempé alors que je dis au revoir à Claire devant le gîte. Notre hôte du soir me contactera par texto pour avoir la confirmation de notre passage. Oui, nous sommes bien partis malgré la météo et nous arriverons bientôt. (Enfin un peu plus tard, car les durées indiquées sur les panneaux sont optimistes par rapport à notre rythme.)

Nous descendons à un village endormi et remontons dans une forêt détrempée. Puis au col des pins, magie des cieux et des expositions, nous basculons sur l’adret, où nous nous asseyons un instant au soleil, dans une herbe presque sèche. Deux descentes très pentues dans des rochers et des cailloux glissants, lits de torrent épisodique, un long sentier étroit en balcon dans les pierriers se font au sec. Heureusement. Je cueillerai, jamais plus d’une ou deux branches par touffe, jamais avec la racine, des brins de thym dont je parfume la poche de ma polaire et mes doigts. Ils soigneront nos rhumes cet hiver. Dans un vallon perdu, le long d’un champ, une haie de cognassiers oubliée sème des fruits dorés sur la route forestière. Nous en ramassons quelques-uns dans l’herbe et la boue, les moins piquetés de vers, histoire de charger un peu plus le sac de mon mari. Je les ai fait cuire hier. J’aime tant le parfum du coing. J’en ferai de la gelée et de la pâte de fruits ce soir.

Cette aventure minuscule célèbre des retrouvailles avec mon corps. Oui, je peux lui faire confiance pour repartir sur les chemins en itinérance. Aucun record personnel ni en distance ni en dénivelé, juste la découverte de sensations nouvelles dans un corps abîmé par les grossesses et l’empilement des jours, l’apprentissage d’une nouvelle confiance.

Le dernier jour, les derniers kilomètres de montée nous achèvent ma fille et moi. Elle s’accroche et me devance. Oubliés le paysage et les photos, je reste concentrée sur mes pieds, les cailloux qui roulent, le prochain pas. Puis le prochain. Et le prochain. La main de mon mari qui tente d’éloigner mon renoncement. Je résiste à une furieuse envie de m’asseoir par terre pour ne plus bouger, comme les pauvres salamandres écrasées (mais pourquoi ? Il passe si peu de voitures sur les pistes forestières). Je m’imagine dans un film catastrophe en pleine ascension de l’Everest, m’effondrer avec un geste grandiloquent : laissez-moi, je vais mourir ici. Comme j’ai bien conscience que personne ne viendra me sauver de moi-même, je cède au réalisme et à l’orgueil. Nom de nom, je vais le tordre ce col. Mais pourquoi est-il si loin ?

Montée régulière, droite, sans lacets dont l’arrivée sans cesse s’échappe.

Une voiture, puis une autre, chargées de chasseurs en gilets orange fluo nous doublent. De quel droit ces types vont-ils abattre des animaux sauvages ? Ils ne leur appartiennent pas, ils sont à tout le monde. Pourquoi ce besoin de s’attribuer, ces passe-droits moraux ? Dans un réflexe spontané d’analyse sur l’espace flou de la frontière entre les libertés de chacun, la colère me rebooste.

Je m’accroche à mes bananes parce que bien sûr, nous voyageons avec des bananes, nous ne savons pas faire autrement. Des bananes séchées dans un sachet en papier. Et des bananes fraîches pour le dernier pique-nique, transportées à la main pour éviter de les écraser. Et je rumine et je ronchonne (in petto, pas assez de souffle pour discuter). Et mes questionnements s’éparpillent vers la chapelle du départ dans laquelle on n’a pu rentrer, car elle était fermée. Google Maps m’avait appris par inadvertance qu’elle était notée. Ainsi des visiteurs likent les lieux spirituels comme les coffee shops et laissent des commentaires. Sur le confort des chaises ? Les bouquets de fleurs ? La qualité du silence ?

Quand j’étais gamine, je ne comprenais pas ce qu’on me racontait au catéchisme. Je me concentrais sur mes crayons de couleur. Même si le sens du mot m’échappait, je vivais déjà ma spiritualité par une communion avide avec la nature, en branchant mes veines aux ruisseaux, mon cœur aux branches fouettées par le vent, et surtout, en m’assourdissant du silence des humains. Dehors donc. Et seule.

Pourtant, j’aime retrouver mes semblables le soir, en nombre limité, pour des échanges simples. À nos gîtes nous avons entendu des histoires merveilleuses.

À Sigottier, à La Ferme de la montagne, nous arrivons tôt, frissonnants, poussés par la pluie, et encombrés d’un chien du village en contrebas qui nous avait suivis. Pendant que Catherine cuisine, son mari nous conte la création de leur ferme de chèvres pour la laine, dans les années 1980. Je suis heureuse de l’écouter tout en le plaignant de devoir, encore une fois, répéter ses aventures pour distraire des touristes. Nos hôtes ont monté la filière de transformation du mohair et du cachemire jusqu’alors importés, en faisant venir des bêtes du Texas et d’Australie. Quelle surprise de découvrir que des chèvres vivantes prennent l’avion ! On a écouté les attaques des meutes de loups, découvert les bergers d’Anatolie, chiens géants embauchés pour protéger les moutons, méchants avec les randonneurs. Nous sommes soulagés d’apprendre qu’il ne devrait pas y en avoir sur notre parcours. Notre fille guettera les loups en espérant les croiser.

Au Gîte de Praboyer, chez Claire, nous en apprenons sur l’humain. Elle nous raconte la dame qui marche des mois avec un sac de cinq kilos, une seule tenue (un short) et le gars qui randonne quelques jours harnaché de vingt kilos. Elle évoque le monsieur qui étrenne sa retraite en partant de Hendaye vers Lille, car lui a-t-il confié, si d’autres vont vers Dieu, lui marche vers les hommes. Ça me plaît, ce chemin de Compostelle à rebours. SI j’en veux pour preuve ma tentative – unique – de courir en sens inverse des joggeurs autour du Parc de la Tête d’Or dans ma jeunesse, il a dû batailler pour avancer. Elle nous dit n’avoir que le meilleur des gens et nous l’explique : « Quand ils arrivent, ça fait déjà deux heures qu’ils rêvent du gîte. Du moment qu’on répond à leurs besoins fondamentaux, on a tout bon ». Pour nous, oui, elle avait tout bon. Des petits choux au fromage de chèvre et à l’ail des ours. Et même des BD d’Astérix.

Patricia nous raconte l’histoire de sa maison, Atypique Détour à Rosans, une ancienne caserne de gendarmes, qui a abrité cinq familles (avec à l’époque, comme dirait mon petit neveu de quatre ans pour évoquer tous les passés, une seule douche en sous-sol près de la cellule de dégrisement, pour tous). Elle a ensuite été rachetée par un laborantin originaire d’Europe de l’Est, passionné d’animaux mortels. Il rapportait serpents et araignées de leurs pays d’origine, les élevait pour en extraire le venin et en faire de la poudre envoyée aux États-Unis pour la confection d’antidotes. Le petit-déjeuner nous a été servi dans la pièce d’accueil du public (fusionnée avec les bureaux du chef et du sous-chef). Certaines portes et fenêtres et l’escalier sont d’origine, et la main qui glisse sur la rampe s’imagine emboîter le pas à un homme en uniforme. Dans quel contexte ? Les pieds cherchent les traces de ma mère petite fille qui a grandi dans d’autres casernes, dans les Bouches du Rhône. Sur la carte de France accrochée au mur où tous les visiteurs ont identifié leur ville d’origine, nous enfonçons une épingle au sud de Lyon.

Ma fille est surprise de traverser les jours en ne parlant qu’à ses parents, à nos hôtes du soir et du matin, et aux chiens croisés dans un hameau. Les montées l’éreintent, mais elle ne se plaint pas et son sourire trahit sa fierté, en se retournant sur la journée, de constater le chemin parcouru et d’avoir atteint un sommet facultatif. Maman, il faut être un peu différent pour vivre à la montagne, non ? Oui, heureusement. Notre périple a été organisé par une femme (et moi ;o)). Ce sont des femmes qui nous ont accueillis, nous ont raconté, nous ont ravitaillés. Merci à elles (et au mari de Catherine).

À l’arrivée à Rémuzat, après avoir observé les vautours dans la falaise au télescope, un taxi (payé au forfait) est venu nous chercher pour nous ramener à notre voiture. « Je fume la cigarette, et on y va. » Il conduit paisiblement, laisse doubler les excités du volant, nous laisse le temps d’admirer les gorges de la rivière et l’explosion de couleurs d’automne des forêts. Je le complimente sur les paysages. Il me répond qu’il est chauvin, mais que franchement les Hautes-Alpes sont le plus beau département. Avec n’importe qui d’autre, j’aurais ferraillé, brandissant mon Ardèche. Mais pas là. Je l’ai placé bien sûr, mon chauvinisme perso et accepté notre place ex aequo au sommet des beautés naturelles sauvages et à mon goût. Je l’ai questionné sur la signification de la place du Tricot, vue dans trois villages. Il ne savait pas, son patron, appelé exprès, non plus. Une dame de l’office du tourisme de Serres nous éclairera : c’était l’aire où se pratiquait un jeu similaire au jeu de paume. Exit l’image des joutes d’aiguilles et de pelotes sur des bancs de bois ! Heureusement que je n’ai pas demandé à Google, sinon ces échanges sympathiques n’auraient pas eu lieu (et les IA buggent volontiers sur le sujet de la toponymie régionale).

Le dernier soir, nous avons dormi au nord de Serres au Moulin du Paroy dans lequel étaient jadis broyés le petit épeautre et les noix. Une roue d’entraînement pour deux meules, un « moulin blanc », un « moulin noir », avec les mécanismes de bois parfaitement conservés. Cela aurait déjà suffi à nourrir ma curiosité, mais que vois-je au mur ? Des dédicaces de Jean Giono au meunier. Les maîtres des lieux François et Anja nous expliquent que Jean Giono a rencontré le meunier dans le train Manosque-Grenoble. Ce dernier lui a proposé de s’arrêter acheter sa farine chez lui lors de ses transhumances. L’écrivain venait donc se ravitailler dans ce moulin secret de fond de vallon, en farine blonde de petit épeautre. Au meunier au corps brisé par la guerre, il a donné sa canne qu’il utilisait plus par élégance que nécessité. Le petit-fils du meunier, à Marseille, a toujours la canne de Jean Giono, en bois au pommeau d’argent ciselé. Elle est en photo au mur. Et moi qui suis amoureuse de ses textes, de sa fusion sensuelle avec les terres sauvages de Haute-Provence, qui ressens une grande proximité avec sa vision du monde, j’en reste bouche bée.

Le grand monsieur Jean est venu là, là où je me tiens, dans ce lieu de communion avec la céréale locale, antique, autour du geste nourricier fondamental. Et tout s’emmêle. Les pieds paquets de Sisteron épicés juste comme il faut, comme ceux de ma grand-mère, mes courses d’enfant dans les collines, entourée de la famille à l’accent chantant retrouvée le week-end précédent, le contrecoup de la fin de mon aventure, le chapelet de rencontres, tant de pas, le fichu col inaccessible, les parfums moussus et le chant de l’eau, l’absence de mon aînée en voyage au bout du monde, les retrouvailles avec mon corps et les vraies richesses.

Ça me brasse, me chahute, me tourneboule. Soudain la digue cède. Je déborde comme les torrents sous la radée. Au petit-déjeuner, entre deux gorgées d’eau chaude (oui il n’y avait pas de déca), je croque un sablé aux amandes effilées et miel de lavande, et je ruisselle.

Je ne veux pas partir.

Je reviendrai. En train s’il le faut. Et puis d’abord, pourquoi il y a-t-il toujours un réseau ferroviaire dans les vallées perdues des Alpes et plus du tout en Ardèche ? Hein ? Depuis 1973, c’est le seul département de France sans train de voyageurs. Quels imbéciles à lunettes — comme l’écrit Giono — ont pris cette décision ?

L’été dernier lors de notre échappée au Pays basque, mon mari et moi nous étions promenés entre deux ondées. Nous avions croisé un pèlerin, sous sa cape de pluie déformée par le gros sac à dos, et je l’avais suivi un instant du regard, envieuse de sa liberté, de son chemin à venir. Nous étions retournés nous abriter dans notre voiture, au bord d’une petite route. La pluie s’est arrêtée, comme souvent au Pays basque, un jeune couple a garé son van près de nous, et en a tiré une table de camping. La femme a lavé une salade et sorti une bouteille de vin. Ils se sont assis contre leur véhicule pour casser la croûte. Je me suis toujours demandé pourquoi les gens choisissaient de manger au bord de la route, même petite. Je n’ai pas osé leur poser la question. Là encore, j’ai ressenti une pointe d’envie devant leur nomadisme présumé. Un passage de Voyage avec Charley de John Steinbeck lu à l’adolescence m’avait marqué : parti à l’aventure avec son mobil home et son chien, il rapporte qu’à chaque rencontre en route, son interlocuteur le regardait avec des étoiles dans les yeux.

Lors d’une époque difficile de ma vie, je suis partie marcher une semaine dans le désert de Mauritanie, seule avec un groupe d’inconnus. La mise en abyme de deux expériences spirituelles, le désert et la marche, m’avait éblouie, bouleversée, métamorphosée. J’en avais aussi été rassurée : dans la vie, je pourrai toujours me consoler en mettant un pied devant l’autre, loin du bruit du monde.

Je ne ferai sans doute jamais la Pacific Crest Trail comme Cheryl Strayed (cf. son récit Wild), ou Luke Healy (cf. sa bande dessinée Americana) ni la route de la soie comme Bernard Ollivier (cf. Longue marche que je n’ai pas encore lu) ou le sentier des Appalaches comme Bill Bryson (cf. Promenons-nous dans les bois que j’ai lu au moins cinq fois). Peut-être un jour partirai-je pour le tour des Cornouailles comme Raynor Winn dans Le chemin de sel. Une chose est sûre : nul besoin d’exploits pour se retrouver. Juste la joie de se mettre en chemin, que mon corps me permette de faire ce dont j’ai envie et que mon esprit me l’ait autorisé. Une liberté retrouvée.

J’ai introduit ce texte avec le contenu de mon sac à dos et me voilà à exprimer le sens de cette randonnée dans un paysage préservé des injonctions d’Instagram, empêtrée dans le paradoxe de partager mon expérience sans contribuer à le dénaturer. Nous n’avons croisé personne, à part les deux voitures de chasseurs à la fin, et une dame et sa fille au tout début, parties pour une boucle courte. Nous nous sommes délestés du chocolat et des pommes, de nos contraintes quotidiennes. J’ai ressuscité des envies enterrées et éveillé des idées.

Au retour, car il a bien fallu rentrer, sur le périphérique de Lyon, un chauffard m’a doublée à deux cents kilomètres heure, me faisant sursauter. La ville ne me réussit pas. J’ai rangé mes chaussures et vidé le sac que je rendrai bientôt. En mangeant la soupe de légumes rapportés des Hautes-Alpes, je réfléchis déjà au prochain chemin en feuilletant des guides glanés à l’office de tourisme. J’ai hâte d’aller me coucher pour attraper sur ma table de chevet, dans ma pharmacie de l’âme, entre mes livres d’urgence, Les vraies richesses de Jean Giono. Et en me réveillant, de courir à mon bureau pour vous raconter.

Merci à l’adorable Mathilde de l’office de tourisme de Sisteron-Buëch pour son aide précieuse dans l’organisation de notre randonnée.

#notunepub ;o)

En cadeau bonus,

  • De l’élégance à ras du sol

  • Et des messages pleins de sagesse

Mauvaise pioche

Colère enterrée, thé à la guimauve et lettres de jadis

Elle empoigne le manche en bois de la pioche et elle tape. La pioche tape, fend l’argile collante. Elle la soulève haut, la pioche touche le ciel. Elle l’abat sur un galet. Étincelle. Odeur de soufre. Griffure blanche sur la pierre. Recommencer. En haut, très haut. Ça cambre son dos. Elle aura mal demain, c’est sûr. Tant pis. L’anticipation de la douleur s’invite et elle repousse la pensée du dos du poignet, il laisse une trace de terre sèche sur son front.

Pioche en haut. Vlan. Pioche en bas. Coup. Avec violence. Avec le plus de force possible. La lame s’enfonce, le choc vibre dans ses dents, dans ses omoplates, dans le sommet de son crâne. La pioche voudrait hacher la colère. Pour l’instant, elle tue.

Elle pioche son éruption.

Voilà plusieurs semaines qu’elle enfle cette colère, tapie dans un recoin des jours, elle se fait la plus petite possible, pour se faire oublier. Mais comment oublier ce cœur qui tambourine plusieurs fois par jour à la porte de la conscience ? Eh, je te parle, tu m’écoutes ? Non, elle ne l’écoute pas.

À quatre pattes dans la terre, elle tape, racle pour déloger un galet, un autre. Puis elle se relève, retire un gant, s’essuie la main sur le jean dédié au jardin, déchiré dans l’entrejambes, boueux aux genoux, relève une mèche, renfile le gant. Essoufflée, elle attend quelques secondes debout que le métronome dans sa poitrine s’apaise, que la vague de la respiration lui rende ses forces, avant d’agripper à deux mains des pavés entassés le long du muret pour les jeter sur la bande terrassée.

Elle aussi, elle est terrassée par le volcan de colère qui l’a plaquée au sol, armée d’une pioche.

Encore, elle déterre des galets, les jette sur les bords de son chantier de poche. Elle se lève pour attraper des pavés et les jette à la place des galets. Des cubes râpeux remplacent des billes oblongues, lisses et irrégulières. Sa mâchoire lui fait mal. Elle desserre les dents exprès.

Elle compose, avec une énergie décuplée par cette envie d’en découdre, un opus qui se veut romain, et qui fait ce qu’il peut, là, à ras de terre, avec ses parallélépipèdes rectangles de différents formats. Comment éviter la monotonie, la symétrie ? Elle tâtonne avec son puzzle en 3D entre argile et galets, douleurs aux genoux et besoin de mordre. Une ombre s’approche, des mots lui tombent dessus. Elle les entend sans les écouter. Elle ne peut pas répondre, elle ne veut pas lâcher la bride à la colère. Elle sait combien elle risque de le regretter plus tard. Elle essaie d’être une grande fille, de ne rien dire à haute voix, mais tout écouter à l’intérieur, pour comprendre pourquoi cette colère a enflé autant, pourquoi elle ne l’a pas entendue avant.

Paf un coup. Paf un autre. Se baisser, se relever, le geste brutal et libérateur du terrassier. Pour poser les pavés démontés de l’ancienne terrasse, celle d’avant les travaux. Le sol n’est pas aplani, elle n’a pas les outils pour. Elle fait au mieux pour respecter un semblant de plan, sans niveau, pour éviter les accrocs dans le mikado de pavés. C’est de l’impro et c’est très bien comme ça. Ce sera mieux que ce passage dénudé qui devient boue glissante à la pluie et ce monticule de terre entreposé on ne sait plus pourquoi.

Un pavé après l’autre. Un coup après l’autre. Le feu du mouvement violent brûle. Il lacère le souffle. Elle se sent vivante.

La zone est délimitée tout entière, à vif sur les bords, pavée au milieu. Les coups s’espacent. Elle se lève, marche dessus pour éprouver le confort, la stabilité. Tapote avec la pioche, regrette de ne pas avoir de maillet assez gros. Enfonce du talon. Ça ne bouge pas. Sur le contour, elle tasse des seaux de galets et de la terre. Deux monticules parallèles longent le passage pavé. Elle y plante deux saponaires et un serpolet en attente, achetés la semaine précédente à Botanic, la veille du début de la période des promotions. Bien sûr. Arrose les jeunes plants dont elle espère des flaques roses au printemps et un sillage de thym au passage. Dans un autre coin du jardin, elle tire délicatement sur les feuilles de plants de violettes et de fraisiers des bois qui poussent à travers les graviers blancs. Elle les replante en bordure du nouveau chemin, en tassant la terre autour de leurs racines, et les prie, de ses doigts dénudés, de bien vouloir prendre.

Debout, les mains sur les hanches, entre de grandes inspirations, elle inspecte son travail. Elle est satisfaite de son œuvre de la fin de matinée.

Elle, c’est moi, les doigts endoloris par les coups ce sont les miens. La colère a laissé des traces dans mes os, les muscles du dos et le bord d’un ongle légèrement fendu malgré les gants. C’est rare que je mette des gants pour jardiner. Je suis quelqu’un de très peau à terre, les griffures sur mes mains en témoignent. Ce dimanche matin-là, j’ai senti qu’il était de mon intérêt de protéger mes extrémités.

La colère m’a aussi offert le remplissage d’un sac de linge à donner, le tri des livres sur le départ en fonction de leur destinataire et, donc, cette avancée notable en matière d’architecture paysagère. Avec en prime, une journée de silence. La colère physique, explosée par les coups de pioche, s’est retrouvée enterrée dans l’argile sous les pavés. La colère mentale, boudeuse, elle a eu besoin de plus de temps pour s’effilocher. Elle m’a guidée vers la médiathèque qui a la bonne idée d’être ouverte le dimanche.

Sous les étagères des biographies, j’ai griffonné des pages, des pages, encore des pages dans mon carnet vert aux bords dentelés, d’une écriture de plus en plus irrégulière qui s’est peu à peu affranchie des lignes. J’ai écrit un texte qui n’est pas cet article. Un texte qui évoque les causes de cette explosion intérieure, ce débordement. La lutte avec un monstre qui, même s’il ne me concerne pas directement, me dévore plusieurs fois par jour et par nuit depuis plusieurs années, et laisse peu de bande passante pour démêler les autres frustrations. Elles sont nombreuses et partent dans tous les sens. Les pires sont celles sur lesquelles on penserait avoir le contrôle.

Je vous les livre en vrac.

L’écoute d’une série de True crime sur la BBC. Parce que la journaliste avait fait une enquête respectable, semblait sérieuse et vendait bien sa sauce, je me suis laissé gaver d’une poignée d’idées sans intérêt diluée sur dix épisodes. Le harcèlement en ligne de la jeune femme a commencé lors de sa rencontre avec Kin et devinez quoi, spolier alert, c’était Kin tout le long — voilà, vous avez gagné du temps.

J’ai enchaîné, pour mes trajets et mes tâches ménagères, des introductions de podcast. Souvent, le début suffit, mais papillonner de sujet en sujet épuise et contribue à la déconcentration digitale. Un des podcasts, écouté lui en entier, sur les cathares, m’a inspiré un vœu. À l’instar de ces « hérétiques » du XIIIe siècle, des « purs » au sens étymologique, qui voulaient vivre leur foi et leur vie spirituelle sans l’entremise de l’Église qu’ils estimaient dévoyée, ne pourrions-nous pas exercer notre rôle de citoyen en court-circuitant les classes politiques désespérantes ? Hélas, en matière d’organisation sociétale, les cieux se sont écrasés et, faute d’au-delà, nous pataugeons tous dans la gadoue de l’ici-bas. Avec ou sans pioche.

Connecté, mon cerveau papillon m’agace et me déconnecte, c’est le paradoxe des écrans. Il me fait débuter plusieurs livres à la fois, alors que ce qui lui ferait du bien, ce serait de se blottir dans une seule histoire à la fois. Il le sait pourtant, le bougre ! Ces derniers jours, j’ai cumulé des bouquins sur des sujets difficiles qu’il serait préférable d’éparpiller entre d’autres, plus légers. Là, entre deux coups de pioche, j’ai décidé d’arrêter de lire le récit sur la nuit au mémorial de la prison de Montluc. Quand, en même temps, sur la table du séjour traîne le mémoire de Navalny que lit ma fille, ça donne des frissons et alimente la colère. Les fantômes des bourreaux frappent toujours.

Reprenons nos esprits en choisissant nos loisirs. Réapproprions-nous nos cervelles.

Remontons à vendredi en fin d’après-midi.

J’ébouillante la théière, décorée de fleurs naïves et qui verse mal, et y dépose une quantité improvisée de thé vert Earl Grey, acheté cet été. La bouilloire s’émeut puis s’arrête, je verse de l’eau frémissante sur les feuilles de thé et bats la décoction avec une cuillère. Un parfum de guimauve s’envole. Pourquoi ? Ai-je déjà mangé des guimauves à la bergamote ? Guimauve, loukoum… friandises cousines. À chacun sa madeleine. J’en verse dans deux tasses, monte la première à mon mari qui travaille à l’étage, et redescends m’asseoir sur le canapé. Je tends la main vers la table basse et bois une gorgée de thé fade et froid, le reste de celui de midi. La nouvelle tasse, chaude, de thé vert à la guimauve, est restée sur le plan de travail. Je le boirai dans une tasse finlandaise au motif de Marimekko offert par Susanne mon amie allemande d’enfance, blottie entre l’Histoire de ma vie de George Sand, le passionnant Lebensborn d’Isabelle Maroger, le glaçant (en raison du sujet) La nuit s’ajoute à la nuit d’Ananda Devi et un tote bag offert par une amie de Mainz. Un cocktail de souvenirs personnels, individuels et collectifs, de mémoires et secrets de famille. Pensées à rebours.

Et là je m’interromps, parce que, eh oui, j’ai une forte envie de descendre allumer la bouilloire. À tout de suite.

Les remontées (appréciez le jeu de mots vaseux, ça faisait longtemps — de rien) de souvenirs sont parfois ambiguës. Pour libérer l’accès à l’atelier, je me suis plongée quelques heures dans une caisse de papiers, lettres et cartes postales de ma jeunesse, remontée au mois de mai d’Ardèche. Je ne veux laisser de scories de ma vie à personne et me charge, en pointillés, de l’évacuation de mes débris. La séparation nécessitera peut-être plusieurs étapes. Avant de froisser, je relis.

Assise sur le sol du garage, porte ouverte sur le jardin, je déplie des lettres condamnées à l’ombre depuis plus de quarante ans. Certains correspondants étaient sortis de ma mémoire. Je retrouve le cahier à rayures blanc et noir dans lequel Susanne avait écrit son adresse à Cologne en août 1987 lors d’un Ferienlager (une colo) en Autriche. Toutes ses premières lettres sont là, en pile. Bonne pioche. Son écriture régulière n’a pas changé. Toujours férue de papier, elle décore notre frigo de cartes postales de New York, Bruges ou du Lubéron.

Que dire des autres lettres ? Mes lectures dans la lumière déclinante d’un début d’automne et un parfum de renfermé réveillent des morts et agitent les fantômes d’amitiés ou amours éteintes. Comme Aladin, frottant sa lampe, j’invoque mes génies. Tiens, je t’aimais bien, je t’avais oubliée, où es-tu ? Phil Collins s’époumone, oui pour ce voyage immobile, il faut une bande son des années 1980, et je classe : à droite, je garde, pour l’instant, à gauche, je jette.

Un sac poubelle partira au container, avec la fierté d’avoir pu évacuer des photos. Il me faut m’arrêter, accrochée aux rebords d’une faille de l’espace-temps dans laquelle mes fantômes m’ont attirée. Orphée des correspondances, comment me sauver sans me retourner ? Me voilà à nouveau gamine en Ardèche, étudiante à Lyon et puis… je disparais. Mon envol dans la vie active a réorienté mon courrier vers d’autres adresses, les nouvelles lettres ont fini dans d’autres boîtes. Je retrouve un dessin d’enfant offert par une petite poupée à couettes qui a aujourd’hui trente-cinq ans. L’atelier et le garage bruissent de voix oubliées à l’accent de Provence, de mots réveillés, tus, de silences et de questions.

« Mets bien tes cartes dans une enveloppe quand tu m’écris chez mes parents. Ils lisent mon courrier, ce qui ne m’arrange pas. » me demande Marie, entre ses dernières nouvelles et des questions sur mon actualité amoureuse et estudiantine. Les confidences circulent alors au rythme de la poste, sur des mobylettes grises.

Qui m’a écrit cette déclaration d’amour anonyme d’une seule phrase, complétée, à l’intérieur de l’enveloppe, de ce regret en forme de question inavouée : « De toute façon, tu ne m’aimes pas ». Postée à Wimereux. Google Maps m’indique que c’est une commune au nord de Boulogne-sur-mer. Boulogne-sur-mer ?

Sur une enveloppe en papier kraft de réexpédition du courrier, mon petit frère collégien avait ajouté, parce que j’étais confinée en prépa, la mention essentielle : « On a gagné la dernière guerre ».

Gé s’appelait encore Gégé.

Trier son courrier est devenu instantané et impersonnel. Mon ordinateur vient de me le proposer : « Allégez une messagerie saturée en un clic ». Clic. Aucun tour et puis voilà. Pas besoin de sac poubelle, pas d’encres colorées, de parfum de vieux papier. Pas de style d’écriture reconnaissable de loin à la simple forme des lettres : anglaise, allemande ou française. Pas de carte postale sur le frigo. Quelle est l’écriture de mes amies rencontrées après l’invasion des SMS ?

Je n’ai pas appris à vieillir. Si je me suis habituée à la lecture avec des lunettes, je suis toujours surprise de coiffer des cheveux grisonnants et de recevoir des conseils pour la ménopause. J’ai envie de me retourner pour savoir à qui l’on s’adresse. Les coups de pioche m’ont rajeunie, merci à mon kiné. La plongée dans des lettres d’autrefois devrait m’aider à mesurer le temps passé. Tout au contraire. Ces quelques traces sur du papier, comme la lumière des étoiles mortes, vibrent toujours du même feu, émotions en conserve à côté de mes pots de gelée de coing.

J’ai décidé d’envoyer plus de cartes postales. J’en achète à chaque voyage, puis les oublie au fond d’un sachet blanc et d’une valise, avant de les entasser au fond du placard du bureau. J’en ai retrouvé de Grèce avec les timbres achetés voilà treize ans. Mes neveux connaîtront l’écriture de leur tante, quand ils ramasseront la carte glissée du frigo.

Une vie, le temps d’un soupir sur l’échelle géologique, résumée à une caisse, un sac poubelle, et du thé à la guimauve, entre quelques coups de pioche et deux dates.

Bande son de l’article : Elle panique d’Olivia Ruiz ;o).

Crues

Se séparer de souvenirs et bouturer des roses

Oups, ça déborde… Ça déboooorde !

-Et alors ?

-Ça coule ! Qu’est-ce que je peux faire ?

-Enjoy !

-Aiiiiiide-moi steuplaît.

-Tiens.

-Merci.

Je saisis à deux mains l’objet tendu par mon mari, mon ordinateur. Ce qui déborde de mon cœur, je l’attraperai dans mes doigts, dans des mots, des phrases, un article, un livre. Plusieurs livres. Ça déborde tellement, il en faudra, des pages et des pages pour éponger la joie. La joie de me rendre compte que mon corps et mon Ardèche, dont la flamme vacille ces temps-ci, me rendent heureuse. Pour le réaliser, j’ai commencé par m’effrayer de la perte possible de leur socle fidèle.

Je suis en phase de de tri de mes biens matériels pour visiter mon passé sans bleus aux émotions, avec la ferme intention de laisser entrer de nouvelles histoires. Ma voisine semble connaître une période analogue. J’écris sur la terrasse et son échange avec une visiteuse enjambe le grillage et ma concentration. Elles se tutoient inspectant une paire de fauteuils tapissés de vert bronze, installés de guingois dans la pelouse tondue de frais. L’une, de vingt ans mon aînée, souhaite s’en débarrasser et l’autre, de dix ans ma benjamine, les acheter, si son mari est d’accord. Oui, elle va lui en parler.

Cet éclaircissement de mes étagères, au sens jardinier, clôturera plusieurs déménagements. Des objets bringuebalés de Lyon à Villeurbanne puis à Mayence, puis à Lyon, puis à un abri de jardin qui déborde lui aussi, vont encore me consommer du temps, mais pour la dernière fois. Je voudrais pouvoir replier seule, le cas échéant, mon baluchon. D’habitude, seule la bienheureuse énergie de la colère me donne la force de trancher, jeter, déchirer, renoncer, et m’aide à m’offrir ce dont j’ai tant besoin, un cadre de vie apaisé (disons le plus apaisé possible, quand on vit avec des ados et un chien). Il semble que la joie aussi propulse en avant.

Vieillir entraine la multiplication des cartons de souvenirs mais autorise à se protéger. Se faire du mal pour faire plaisir aux autres ? Non merci. Exit les échanges et activités qui contredisent mes besoins. Maintenant il est temps de me séparer d’objets qui ne blessent pas mais encombrent. Les kilos de carnets remplis de notes ? Je les jetterai. Pourquoi ne pas organiser une exposition de mes sculptures ? Régulièrement je longe les étagères la tête penchée, le doigt sur la tranche des livres pour sélectionner ceux que je ne relirai pas, n’ai pas assez aimé pour les prêter et dont la vue ne me fait pas sourire. Je les empile dans le garage dans deux sacs, l’un pour Emmaüs et l’autre pour la librairie anglaise Damnfine Bookstore. Lors de ma dernière évacuation vers la foire aux livres du lycée, ma fille était revenue avec un roman que j’avais donné. Regarde maman, il a l’air trop bien !

Soudain, un virus printanier a interrompu mon élan et m’a condamnée à un corps inconnu. Il décide de ma compétence à agir, m’ordonne souvent de renoncer, me pousse sur le canapé ou, les jours ensoleillés, sur un transat dans l’herbe. C’est viral, ça devrait passer. Notons le conditionnel. Alors je prends ce corps en patience, je le soigne, sans colère puisqu’il m’a volé cette précieuse énergie. La frustration jaillit parfois en une tristesse résignée. Quand il me laisse travailler et vivre comme je le souhaite, j’en ressens une profonde gratitude. La liberté d’agir peut s’envoler du jour au lendemain. La sagesse germerait-elle de l’absence de choix ?

Mon élan vers le vide s’est aussi trouvé tout à la fois entravé et encouragé par la séparation annoncée d’avec ma maison d’enfance en Ardèche. L’autre samedi, des boîtes pleines de papiers sur un banc de bois ont été extraites d’une armoire sombre couronnée d’une étoile sculptée, pour se retrouver sur le banc dans la cour. Les contenus débordent et exhalent un renfermé vieux de plusieurs dizaines d’années. Quels trésors et reliquats n’ai-je jamais eu le courage de jeter ? Alors je déballe, dans le désordre, les cahiers de maths de terminale, les cours de français de première, plusieurs années de fiches d’expressions en anglais et en allemand, un répertoire de vocabulaire de grec ancien, utilisé ensuite par mon petit frère. Des photos d’un séjour aux États-Unis à l’été 1989 s’échappent d’une boite à pantoufles, des lettres reçues en pension en Angleterre en 1982, d’une petite valise en osier. Dans une autre caisse s’entassent des lettres de mon amie allemande de Cologne, et le cahier dans lequel elle avait inscrit son adresse, lors de notre rencontre en colonie en Autriche. Son écriture n’a pas changé. Une affiche d’Ibiza retrouve la lumière du jour. Ramassée dans la poussière sableuse sur le chemin de la plage, elle vante, en allemand, la disponibilité d’un livre sur l’île avec des visuels festifs : une nana les seins à l’air jaillissant de la mer, des jeunes gens en string, dansant dans les lumières colorées de la piste d’une discothèque. Je l’avais épinglée au mur de ma chambre quand j’avais onze ou douze ans, passeport pour l’adolescence.

Sur une enveloppe, des lettres larges au feutre violet et aux ronds vifs sur les i, signalent son expéditrice, Janine, une amie et grand-mère d’adoption. Une carte postale de Provence, tapée à la machine, évoque Marie-Thé, qui décodait, avec délicatesse, son écriture pressée tellement illisible. Sur une autre carte postale, Dany m’invite à venir cueillir des narcisses dans son pré à Montpezat à mon retour de Londres. La correspondance digitale d’aujourd’hui ne laisse pas de trace dans les vieilles armoires et confisque, hélas, la personnalité et les émotions de l’écriture. Tous ces souvenirs précieux, je décide de les trier à Lyon. Ils quittent l’Ardèche en l’état. En revanche, les cours d’école de commerce, que j’ai tellement détestés, la fonction crédit, la comptabilité, à laquelle je n’ai jamais rien compris, la finance, le droit des sociétés, s’empilent dans un grand sac poubelle gris renforcé, acheté à cet effet. Seuls un cours en anglais de droit du marketing, et un cours en allemand sur le Saint Empire romain germanique en dernière année m’ont tenu la tête hors des avalanches austères de chiffres.

Des dossiers cartonnés roses, Parcoursup de jadis, émergent. Incapable de décider et de renoncer, condamnée aux rails tracés par d’autres pour les bons élèves, j’avais rempli autant de dossiers que de types de classes préparatoires, toutes sauf véto qui ne m’intéressait pas. Je m’étais donc retrouvée à jouer à plouf-plouf avec mon jeu de cartes roses, comme on effeuille une marguerite. J’irai, j’irai… dans la voie où je renonce au moins de matières. Au centre d’orientation du lycée, le résultat d’un test réalisé sur ordinateur, oui en 1988, m’avait bien frustré : intérêts égaux pour les sciences et les matières littéraires. J’ai juste oublié de lire les réponses aux questions que je ne me posais pas, tout hypnotisée par le système scolaire que j’étais : gros intérêts pour l’extérieur, le sport, la nature, la création, intérêts faibles pour la gestion. Je suis partie en classe préparatoire HEC avant de trébucher, hélas, la tête la première, en école de commerce. Je commence à peine à m’en remettre.

Au moment de saisir ses vœux dans Parcoursup, même si aujourd’hui les passerelles sont plus ouvertes, j’ai répété à ma fille : ne choisis pas seulement les études, prends garde aux métiers auxquels elles mènent. Et surtout, ne fais pas une école de commerce. Je montrerai les dossiers roses à mes filles qui se passionnent pour l’histoire du XXe siècle.

Le sac poubelle gavé, énorme et lourd, part à la benne de recyclage du bout de la rue. Les lettres et les cartes postales, l’affiche topless et les photos rejoignent les cabas de livres sur le sol du garage. Sur les caisses de documents, en équilibre, chavire le petit chapeau gris en feutre de mon uniforme anglais, décoloré, avec à l’intérieur, cousues sur la bordure, des étiquettes tissées au nom des deux précédentes petites propriétaires. Quand l’envie me prendra, je feuilletterai lettres et photos une à une. Je ne garderai pas grand-chose, juste une nostalgie mélancolique, pour éviter à quelqu’un d’autre, un jour, de devoir tout jeter dans un grand sac, à la benne de recyclage au bout de la rue.

De ma maison d’enfance, j’ai rapporté des bouquets parfumés de roses anciennes, aux tiges courtes et tordues qui griffent les doigts de leurs fines épines. Lorsque leurs pétales se sont répandus sur la table, j’ai coupé leurs têtes fanées et taillé dans leurs tiges des boutures en suivant un tuto de YouTube. Elles sont plantées dans des pots humides de terreau à semis, devant la porte-fenêtre, sous des mini serres taillées au couteau à dents dans des bouteilles en plastique d’Orangina et d’eau de Vals. J’en ai trop planté c’est sûr, mais je ne voulais renoncer à aucune. Avec un peu, beaucoup de chance, l’une d’entre elles s’enracinera. Je voudrais bien les racheter, mais leurs noms m’échappent et les IA ne savent pas encore identifier les rosiers anciens. Ma visite trop tardive à la roseraie du jardin botanique du Parc de la Tête d’Or ne m’a pas renseignée non plus. Je déterrerai des rhizomes d’iris de toutes les couleurs, tant pis si ce n’est pas la saison.

Des reliques d’un temps où les souvenirs sur papier étaient précieux (oui, j’ai cent ans), deux albums photos posés sur la commode de ma chambre de Lyon sont un signe, le signe qu’il faudra bientôt signer au bas d’un contrat de vente et confier à d’autres, pour toujours et à jamais, ma chambre d’enfant, mon trou dans la haie pour sortir danser la nuit, mes rosiers préférés anonymes et les empreintes de ma mère. Mes fantômes pourront enfin se reposer.

Pour traverser cette étape, j’ai commencé à écrire un livre. Je le veux court et tendre, tarabiscoté peut-être, avec des épines et parfumé. Sa bouture dans cet ordinateur a déjà pris.

Lors d’un passage récent dans cette maison chérie, j’ai présenté les roses anciennes à une amie. J’en ai rapporté des brassées, pour parfumer le séjour de Lyon, les chambres de mes filles coincées entre bac international en anglais et brevet franco-allemand, pour les regarder s’affaisser sur ma table de verre, rendre les pétales et leur lumière parfumée, et m’offrir leurs tiges pour de nouvelles tentatives de boutures.

Nous avons croqué du saucisson, du pain, et des abricots sur les bords d’un ruisseau où bronzent les grenouilles, face à une cascade éteinte, qui déborde après l’orage. Je l’ai vue couler une fois dans ma vie, voilà peut-être quarante ans. Moi, déjà avant les gros orages, je déborde. Avant les tempêtes de tristesse, et les ouragans de bonheur. Et puis aussi un peu pendant, et beaucoup après.

En regardant la cascade, la plante de mes pieds s’est souvenue du relief grumeleux du bas des falaises où j’avais grimpé enfant, incapable de vivre en deux dimensions, toujours attirée par le rocher, la branche inaccessible, le mur. Pour aller voir de haut. Pour rire, glisser, jouer à me faire peur, m’inventer une vie de Robinson suisse, repérer les baies à grignoter, les tiges à croquer, les pétales à sucer.

Ça coule et ça déborde, mes doigts ne vont pas assez vite pour éponger l’épanchement de mon cœur. Parcourir l’Ardèche avec une amie d’ailleurs me prête son regard extérieur, et il me souffle que vraiment c’est une chance d’avoir grandi dans un pays de vacances, d’artistes, de passionnés, de gens authentiques, dans un jardin de roses anciennes parfumées où le pré est tondu par un âne qui témoigne son affection à grands coups de tête poussiéreux.

C’est un trésor. J’ai envie de m’y perdre à nouveau dans mon Ardèche, de tout quitter. Pas tout Estelle, hein, je t’ai à l’œil, même si je suis la seule puisque désormais tu es entrée dans l’ère des invisibles, quand tu te baignes de façon spontanée dans un trou turquoise de l’Ibie, en culotte et soutien-gorge. Tu ne peux résister aux remous d’un rapide de poupée, comme la petite fille en culotte rose, qui marche en équilibre sur les rochers en travers du courant, en s’aidant des mains, et glisse sur le rocher moussu jusque dans le trou d’eau. Un trou d’eau où tu ne peux te baigner qu’allongée, dans les bulles de la rivière, les bulles de ton souffle.

Cette rivière magique, qui sourd par endroits d’un lit de galets, en un flot turquoise, insolite, attire les amoureux des baignades en eau vive dès les premiers rayons de soleil. Les voitures garées en contre-haut viennent du Vaucluse ou de Hollande. Un jour, dans la cantine d’une tour de verre, un collègue avait mentionné cette vallée confidentielle. Surprise, je l’avais interrogé : tu connais cette rivière ? Oui m’avait-il répondu, j’étais au lycée dans le coin.

À travers le filtre de mes souvenirs, l’Ardèche devient musée. Cette boutique fermée, c’était mon studio de danse et la vitrine de bois était peinte en violet. Le magasin d’épices a été créée par une dame qui partait en fourgonnette s’approvisionner au Maroc. Mon miel préféré, je l’achète dans la Grand-rue au marché. Une grande amie habitait là, au bout de cette impasse.

De retour, épuisée mais sereine, j’ai compris. Compris que laisser partir ma maison d’enfance pour cause de temps qui passe ne me coupera pas de l’Ardèche. La joie de cette réalisation inattendue a jailli et débordé en mots dans l’ordinateur tendu par mon mari et en projets d’aventures.

Pour rendre un peu de sérénité à mon intérieur encombré, je lance le cycle de nettoyage du robot Cinderella. Il refuse de bouger et m’interpelle :   

« Mettez une lingette de nettoyage et appuyez sur Clean. »

J’éclate de rire.

Je ne savais pas que Cinderella causait autant et surtout qu’elle avait un accent québécois. Mon mari s’amuse aussi avec les voix du GPS dans la voiture. Je n’ai pas de GPS pour traverser, de façon sereine, la séparation d’avec un lieu qui m’émeut autant, mais j’entrevois le chemin. Tourner à droite après les châtaigniers, glisser entre les genêts, et plonger dans la première rivière secrète.

Tant pis si ça déborde.

Miracle sur la grand rue

Du kombucha à Kessel, une ribambelle de miracles

C’est quoi dans le bocal ?

Ma fille m’interpelle depuis la cuisine où elle range son petit déjeuner. Je me suis installée sur le canapé, mon ordinateur sur la table basse.

– Dans le bocal ? De l’eau.

J’ai rempli un bocal à fermentation d’eau bouillante pour le nettoyer.

-Non, là, c’est pas de l’eau, c’est dégueulasse…

-Ah, l’autre bocal, des mamas kombuchas.

-Ça me dégoûte un peu.

-Ne regarde pas, je suis en cours de remise à zéro de mes petites affaires fermentées.

Lors de mon passage à Avignon chez ma cousine en septembre (voir l’article La Vierge Marie prend la carte bleue), elle m’avait confié un bocal dans lequel flottait une méduse grise et opaque entre deux eaux d’un liquide brun. La consigne était d’ouvrir le bocal en arrivant et de la garder à l’ombre. Mon bocal mystérieux avait pris le train calé dans mon sac à dos, que je veillais à garder vertical pour éviter un dégât des eaux à l’odeur de vinaigre sucré. La recette pour l’utiliser semblait simple : préparer du thé noir fort avec de l’eau déchlorée, ajouter du sucre, le champignon visqueux et un peu de son liquide, et placer la préparation dans le noir. Après une semaine de fermentation, la masse vivante indéfinie de la levure géante gavée et reproduite, le liquide, légèrement pétillant, sera prêt à consommer. La magie naturelle de ce soda maison délicat et très peu sucré m’avait appâtée. J’étais donc repartie pour Lyon avec une mama kombucha planquée dans le sac à dos. Au Moyen Âge, une femme aurait été envoyée au bûcher pour moins que ça.

Bien sûr, j’ai abordé le kombucha comme toute autre préparation culinaire, avec enthousiasme, improvisation et approximations. Faute de disposer d’un bocal au diamètre adapté pour stocker les filles produites à chaque fermentation, je les laissais toutes ensemble. Ma boisson, devenue très acide, donnait l’impression d’avaler du vinaigre sucré et légèrement parfumé. Un passage à Avignon pour Pâques m’a permis de regoûter le parfum attendu de la boisson fermentée — peu acide — et de photographier la recette à nouveau. L’achat d’un bocal au bon diamètre me permettra de stocker les mamas dans leur hôtel (oui, c’est le nom) et d’éviter que ma boisson hebdomadaire soit suractivée par une famille nombreuse. Donc ce matin, j’ai sorti toutes mes méduses sur une assiette et, armée de deux fourchettes pour les préserver des bactéries, j’ai décomposé leur arbre généalogique avant de les ranger dans le bocal bas. Celui qui est dégueulasse.

Avec des grains donnés par une amie, des rondelles de citron, du sucre, et une figue sèche indicateur de fermentation, je prépare aussi du kéfir à l’eau. Lorsque les bulles poussent la figue vers la surface, au bout d’un jour ou deux, c’est prêt. Le goût frais rappelle celui des yaourts au citron de son enfance, me dit mon mari. Je suis devenue une adepte de l’alchimie de l’ombre de la fermentation volontaire. Même vinaigrée et sous une forme hybride mystérieuse entre champignon noir réhydraté et bactérie géante croisée avec un nénuphar, la fidélité des prodiges minuscules polit le quotidien.

Parfois, un miracle plus rare éclate sous nos pieds.

Un mardi de février en début de soirée, en sortant de la répétition de musique de chambre, j’ai trouvé sur le trottoir devant la mairie, dans le halo de l’éclairage de l’arrêt de bus, un portefeuille noir. Ça sent la chute de la poche au moment de la descente du bus. Même si de nos jours cette association est taboue, son tissu irisé en fait, statistiquement, un objet plutôt féminin. J’imagine la femme dans la cohue de la descente du bus en heure de pointe, se hâter de retrouver son chez elle et qui, la porte à peine refermée, glisse une main dans sa poche, une autre et a beau fouiller, refouiller, retourner la veste et renverser le sac à main, ne trouve rien. Une fois, deux fois, elle recommence les étapes, puis le déni cède à la détresse : « Me*de mes papiers, ma carte bleue… »

Me*de alors ! Comment vais-je retrouver la propriétaire ? Ma première réaction, peu glorieuse, invoque plus de gros mots. Le portefeuille d’une autre, c’est du souci dont je me passerais volontiers. Ce soir de février, je monte vers la mairie pour vérifier que l’accueil est bien fermé. Bien sûr que c’est fermé. Ce manège semi-conscient s’adresse à un éventuel observateur qui pourrait soupçonner la main qui ramasse un portefeuille de vouloir en garder le contenu pour elle s’il est trop vite glissé dans un sac. Cette responsabilité m’encombre : comment vais-je le restituer à temps, avant l’opposition et les démarches administratives ? Lasse, je remets la décision au lendemain où je me force à ouvrir le portefeuille, intimidée par l’impression d’entrer par effraction dans la chambre d’une inconnue.

La carte d’identité me confie le nom d’une jeune femme, qui m’envoie sur un compte Facebook, lequel me refuse d’envoyer un message sans être équipé de Messenger, et LinkedIn exige que je passe à la caisse avant de pouvoir la contacter. Son dernier lieu de travail semble être une boutique d’alimentation dont le numéro est public. J’appelle, une voix féminine m’informe que la dame ne travaille plus chez eux, mais se propose de la prévenir. Quelques minutes après, une jeune femme m’appelle :

-Vous avez mon portefeuille ?

-Oui.

-Oh je suis trop heureuse ! J’étais justement sur le site de la mairie pour tout refaire. Si vous voyiez ma tête, j’arrête pas de pleurer, j’ai le nez rouge. J’enchaîne les galères. Mon appartement a brûlé fin décembre, je vis chez ma mère avec mes enfants, l’assurance n’a encore rien payé… Si vous savez comme je suis soulagée ! Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Rien, rien, votre réaction est déjà un cadeau.

On se donne rendez-vous à un arrêt de bus, un autre, en fin de matinée. Sur ce trottoir désert, en lieu de mot de passe, elle m’appelle dès qu’elle m’aperçoit. Je lui remets son portefeuille noir irisé, vierge de toute intrusion au-delà de la carte d’identité. Elle me tend un sachet de papier blanc fermé par un ruban vert, d’où dépasse un sachet de meringues roses et blanches.

-Tenez, pour vous remercier.

Un petit miracle, sur le côté de la route ébloui de soleil, près d’un arrêt de bus, que je me hâte d’épingler à la page avec des mots. Avec ma collection de prodiges minuscules, je bâtis des gués pour traverser les jours gris sans trop me faire éclabousser.

Le jour de l’adieu à Sophie, l’intensité de la séparation en avait attrapé toute une ribambelle, de musique, de lumière, de révélations, et d’humour.  

Un chant d’orgue, Le Cygne de Saint-Saëns, a accompagné notre arrivée à l’église, le Largo de Haendel, notre sortie, guillemets de musiques que j’ai jouées au piano avec un violoncelliste et une amie violoniste, et que j’aime beaucoup. En entrant, sur un panneau d’annonces de cette église anglaise, mon regard brouillé s’est posé sur un dépliant au sujet d’une sainte Elisabeth Prout, cocasserie accessible aux seuls francophones. Sourire intérieur, à l’extérieur, épisode cévenol. Sophie, l’espiègle, je te reconnais bien là. Tu nous fais un autre clin d’œil lorsque le prêtre évoque la lumière au bout de la souffrance, dansante, dérisoire, vulnérable, mais présente comme la flamme du cierge devant lui. Juste à cet instant, une lumière réchauffe mon épaule droite, un rayon de soleil entre par le vitrail.

Derek l’organiste, un ami de Sophie de 80 ans, lit le texte qu’il a écrit pour elle, magnifique, émouvant. Lui et sa femme ont accueilli Sophie lors de sa conversion de l’Église anglicane vers la catholique, de l’autre côté de la ruelle, ils ont un fils handicapé. Il lit un passage sur Sophie qui pilote l’avion, qui imagine le monde en dessous, car comme chacun sait « les images sont meilleures à la radio qu’à la télé ». Il interroge la vie de ceux qui souffrent, en empruntant une première personne du pluriel. Pourquoi souffrons-nous ? Nous souffrons pour vous donner l’occasion de faire un geste gentil à notre égard, et vous sentir mieux avec vous-mêmes. Nous souffrons, comme le Christ sacrifié dans les évangiles, pour que vous appréciiez mieux les petites choses de la vie si précieuses.

À la sortie, dans cette ruelle étroite, préoccupée par le mystère trop grand de cette vie dans une boîte, je comprends soudain que ce qui me fait tenir debout à cet instant, c’est ma guirlande de petits miracles : le rayon de soleil chaud sur l’épaule, les premiers crocus dans l’herbe, les narcisses nains sur le trottoir, les mélodies à l’orgue, l’humour de Sophie. Tu m’avais raconté, mis amusée mi agacée, que pour réserver un voyage, il t’avait fallu choisir ton handicap : physique ou visuel, le formulaire ne permettait pas de cocher les deux. Bienheureux concepteurs…

Pourquoi avons-nous ce besoin de regarder plus bas pour nous consoler ?

Non, taisez-vous les rabat-joie, ne me rappelez pas que les tours de magie du quotidien, éphémères et insignifiants à notre image, résultent du déterminisme de la biologie ou de l’astronomie, de la chimie du libre-arbitre ou du hasard.

Parfois les tourbillons de la vie déposent sur un canapé entre bouquins et films, pour que le Covid, qui s’est invité dans mon corps mi-mars sans payer de loyer, se mette enfin en quête du chemin de la sortie.

Mes dernières découvertes artistiques portent, coïncidence ou magie, sur l’immigration et le mélange des cultures. Ahmed Kalouaz, arrivé bébé d’Algérie dans les années 1950 écrit avec sensibilité et lucidité sur son père (Avec tes mains), sa mère (Une étoile aux cheveux noirs), une sœur disparue à quatre ans (À l’ombre du jasmin). Dans le formidable film Alamanya – Bienvenue en Allemagne, une famille turque, installée en Allemagne depuis trois générations, retourne en Anatolie pour les vacances, à la demande du grand-père. Dans le poétique Interdit aux chiens et aux Italiens l’auteur conte les péripéties de ses grands-parents piémontais. Ces témoignages sur le grand-écart quotidien de familles entre deux cultures, de générations aux langues différentes, pétillent d’intelligence et de tendresse. Dans Rock the Casbah, un personnage se trouve à l’intersection des cultures marocaine et américaine et sa famille, ambivalente, lui envie son départ et le lui reproche. Enfin, j’ai écouté une série de podcasts sur la gare de l’Est au rythme apaisant, qui rappelle son rôle pivot dans les immigrations successives depuis la fin du XIXe siècle vers Paris, et hélas les vagues de déportations. Au cœur de Paris, creuset de création, le mélange des cultures s’épanouit, comme les grains de kéfir ou la mama de kombucha s’éveillent grâce à leur rencontre avec l’eau et le sucre. L’ensemble pousse et pétille.

En matière de mélange-miracle de cultures opposées, peu de témoignages éclatent autant que Les mains du miracle, une de mes dernières lectures de Joseph Kessel, émigré à l’échelle de la planète.

Ce récit porte sur un fabuleux docteur, lui-même également fils de la fuite, de la composition entre différentes cultures, et de l’adaptation permanente. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Félix Kersten, médecin spécialisé dans les massages thérapeutiques et réputé auprès des grands d’Europe, se retrouve à traiter Himmler, le puissant chef de la Gestapo, affligé d’intolérables douleurs. Ses massages sont la seule chose qui soulage Himmler qui en fait son médecin personnel. Armé de son humanité, le médecin se lance dans une étonnante lutte d’influence pour arracher des milliers de victimes à l’enfer.

Avant de raconter cet épisode méconnu, Joseph Kessel juge indispensable de préciser, dans le prologue, que tout est vrai. Il a rencontré Félix Kersten, qui l’a traité à l’occasion d’une fatigue sévère, et a donc pu découvrir la relation patient-soignant avec cet homme exceptionnel. Il précise : « Malgré les preuves indiscutables que j’avais eues sous les yeux, il arrivait que je refusais d’accepter certains épisodes du récit. Cela ne pouvait pas être vrai. Cela n’était simplement pas possible. Mon doute ne choquait pas, ne surprenait pas Kersten. Il devait avoir l’habitude… Il sortait simplement, avec un demi-sourire, une lettre, un document, un témoignage, une photocopie. Et il fallait bien admettre cela, comme le reste. »

Le cadre véridique étant établi, le docteur Kresten a raconté avoir pu consulter un document secret d’environ vingt-six pages sur du papier bleu « le plus grand et terrible secret d’État » en possession du secrétaire privé d’Himmler. Dans tout le Reich, seuls deux ou trois pontes en avaient connaissance. Il s’agissait du rapport sur la santé de Hitler.

« Ainsi l’Allemagne et les pays qu’elle avait conquis et la puissance terrible qu’elle représentait encore étaient régis entièrement, souverainement, uniquement, par un syphilitique en pleine évolution, dont le corps et l’esprit subissaient depuis des années les ravages croissants de la paralysie générale. Et par répercussion, le sort des hommes dans le monde entier dépendait d’un cerveau atteint dans sa plus profonde substance.

Depuis juin 1940, où Kersten avait appris que Himmler était chargé de rédiger la Bible du IIIe Reich, le docteur avait le sentiment de vivre parmi les demi-fous. Et ce qu’il avait vu, ensuite, chez les grands chefs nazis, avait confirmé son inquiétude. […] le docteur avait devant lui une étude clinique, une suite d’observations rigoureuses, bref, le fait médical dans toute sa nudité. Il voyait la maladie de Hitler. […] Le roi des fous, au lieu de porter une camisole de force, disposait du sang des peuples pour alimenter les jeux de ses démences. »

Voilà un grand monsieur qui a choisi d’attraper le miracle des deux mains, au péril de sa vie, et qui l’a extrait de force de l’incendie.

Toute ressemblance avec des faits existants est délibérée.

Quand j’étais gamine (et c’est toujours le cas d’ailleurs), je trouvais délirant que personne n’ait évincé Hitler de force dès son apparition. Un type agité, petit et brun aux yeux marron qui prône la supériorité des grands, blonds et aux yeux bleus, c’était évident qu’il était sérieusement déglingué. Et les gens qu’il fascinait malgré cette incohérence fondamentale, aussi.

La Terre et l’humanité sont à nouveau le jouet d’une bande de dangereux détraqués. Nul besoin de subtiliser de dossier top secret, les preuves s’empilent tous les jours dans les médias professionnels. Qui va les mettre au piquet ?

Hé, messieurs dames aux affaires, en voilà une pour vous :

Urgent, à saisir pour cause de sortilège destructeur,
En exclusivité pour ceux dont l’âme dépasse l’ego.
Miracle,
Taille XXL, état neuf.

Allo, y’a quelqu’un ?

Le ciel dans la flaque

Echappée en Camargue hors saison, trois saintes et un magazine digital

Comment rafistoler son âme après l’envol de Sophie, dans l’épuisement d’un virus pernicieux ? À la recherche d’une boussole, je retourne au conseil vital d’un médecin pertinent, qui se souvenait qu’un corps est habité. « Il faut privilégier les satisfactions comme un devoir », m’avait-il conseillé. Je lui avais demandé en souriant de me l’écrire sur une ordonnance. Égarée dans des émotions trop grandes, comme perdue dans la housse de couette au moment de la changer, par-delà les années, j’ai suivi la direction du sage. Dans le doute, se souvenir que son corps est une machine dont il faut prendre soin. Penser à lui rendre son énergie par le plaisir et le repos, la beauté et la nature.

Ça, c’est la théorie. Dans la réalité d’un mois de mars teinté d’examens blancs, comment donc se rassembler ? Sculpter quarante-huit heures dans le travail, la relecture des lettres de motivation pour Parcoursup et les missions quotidiennes. Pour rassurer son époux, faire confirmer aux grands enfants que oui, ils ont besoin de « détox » sans les parents, et que non, elles ne nous en veulent pas de les laisser (par pitié, oui, partez). Mettre le cap vers une destination hors saison, en l’occurrence le Sud dans une météo tourmentée. Se terrer dans les marais camarguais, dans le delta entre les bras des petit et grand Rhône.

Nous avons fui samedi matin, sur l’A7 saturée, fui vers un printemps plus mûr et des mimosas défleuris. J’ai proposé un détour au Pont du Gard pour manger nos sandwiches. Mon passage antérieur datait des années 1980, lors d’un arrêt rapide sur un parking bosselé et vide pour quelques minutes le nez en l’air sur une rive sauvage. Aujourd’hui, l’accès est encadré, des massifs de fleurs bordent les pistes cyclables et interdisent même de s’arrêter un instant. Le parking coûte 9 €, quelle que soit la durée. En cette fin mars, sous un ciel menaçant, nous sommes seuls et refusons ce hold-up injustifié. Nous pique-niquerons debout, au bord du Gardon, gros des dernières pluies, en aval de l’aqueduc romain invisible, contre la pile d’un ancien pont.

Un arrêt spontané à Arles nous permet de nous égarer dans des ruelles de la vieille ville, où nous ne croisons que des touristes, des Japonais, des Américains. Merci aux Arlésiens de promener leurs samedis après-midi ailleurs, de nous offrir ce calme, à la lisière de la vie, dont je ne veux laisser entrer que l’écume apaisée. Une exposition de photos de Visages bibliques d’Éthiopie de Christine Turnauer dans la chapelle Sainte-Anne déconsacrée nous fait voyager dans des lieux de culte habillés de blancs et des regards lumineux en noir et blanc.

Nous cherchons un moment l’entrée du superbe cloître Saint-Trophime que nous abordons par l’arrière et une cour parsemée d’herbes folles. Chose rare, un escalier permet d’atteindre le toit des galeries du cloître, et de regarder dans les yeux les deux cyprès, dont l’un a rendu les aiguilles. Sur les chapiteaux des colonnes, des grappes de personnages content des histoires. Je repense au cloître de l’église St-Stephan de Mayence, refuge secret apprécié lors de mes virées en ville, après avoir bu la lumière des vitraux de Chagall. Dans l’angle entre deux galeries, un puits donne accès à la citerne. Les sillons profonds dans la margelle racontent l’effort pour tirer l’eau pendant des siècles, la corde qui frotte contre la pierre polie, peut-être du marbre, je ne sais plus, je ne me souviens que de la douceur lisse et froide des creux dans lesquels je glisse les doigts.

Les cloîtres enferment et protègent, au cœur de la ville, ils offrent silence et paix, restaurent l’âme. Les paysages désolés de Camargue, ouverts sous un ciel à 360°, ont ce même effet. Les étangs attrapent la lumière, la mer gronde au-delà des maisons basses des Saintes-Maries-de-la-Mer, vers le nord, un sommet enneigé rappelle la saison. J’ai décidé que c’était le Ventoux. Un promeneur me le confirmera. Un autre me répondra que pas du tout, ce sont les Alpes du Sud. Je reste sur ma première intuition. Ambiance bretonne de marais de Guérande, dans un paysage détrempé par la tempête de la veille. Pendant de longues minutes, une cascade s’était effondrée sur notre voiture dans une visibilité nulle, un coup à se retrouver dans une rizière.

Dimanche soir, début de soirée, cœur du village des Saintes-Maries-de-la-Mer. Dans cette bourgade de maisons de pêcheurs blanches, les rez-de-chaussée accueillent des restaurants ou des magasins de souvenirs. Drôle de concept, le magasin de souvenirs… Les souvenirs douloureux sont-ils repris ou échangés ? En saison seulement, car là les devantures restent fermées, silencieuses, éteintes. Des panneaux promettent de s’en mettre plein la panse pour peu d’euros, de bâfrer des menus complets, café et vin compris, gardianne de taureau, tellines à la crème, et mousse au chocolat pour le prix d’une place de cinéma. Les rues étroites grouillent de la foule fantôme de l’été, en tongs, maillots de bains à fleurs, dans des relents de monoï et de beignets, à la recherche d’une flaque d’ombre, d’un cornet de glaces. Là, les mûriers platanes n’ont pas encore de feuilles, les terrasses hibernent, seule une poignée de restaurants sont ouverts pour les touristes égarés du dimanche soir par vent du sud et ondées. Leurs cartes nous rebutent, trop scintillantes, trop touristico-bricolo, il ne manque que le camembert fondu. Nous nous rabattons sur les trois tables devant une vitrine étroite en attendant nos pizzas, une reine et une napolitaine. Puis nous emportons les cartons chauds et humides vers l’église illuminée, au cœur du village endormi, et nous posons sur un banc de pierre, de façon à admirer le clocher de profil, et ses cinq cloches.

L’église des Saintes-Maries dresse des murs de château fort, crénelés, que seuls deux ou trois vitraux étroits, éloignés l’un de l’autre éclairent. Ce sanctuaire, déjà célèbre au VIe siècle, a été fortifié pour protéger les habitants du pays et les reliques des saintes contre l’assaut des Sarrasins. Elles sont trois à se partager le culte ici : Marie Jacobé, Marie Salomé arrivées par la mer et leur comparse, Sara, patronne des gitans.

Quand j’étais gamine, les albums du Père Castor étaient parmi mes préférés. Dans celui à la couverture rouge sur Sarah, petite fille du voyage, était évoqué le pèlerinage annuel aux Saintes-Maries-de-la-Mer, la statue de Sara, sa sortie de l’église et son transport en gloire jusqu’à la plage, encadrée par les gardians sur les chevaux. Dans leur barque commune, les deux Marie l’accompagnent.

En entrant dans l’église, par la petite porte latérale coiffée de la croix de Camargue, je plonge dans mon album d’enfance, toute fière d’expliquer à mon mari Sara, la vierge noire, ses costumes colorés et sa promenade annuelle jusque dans les vagues, sous des incantations et des airs de guitare. Peu de monde dans les travées de cet édifice sobre, les couleurs des deux Marie dans leur barque éclatent par contraste. En face, les ex-voto sont rassemblés sous une vitrine de verre. Ils racontent en peinture la guérison d’un enfant très malade ou d’une blessure subie en tombant de cheval, le miracle de la survie d’un groupe à l’effondrement d’un plancher. Au-dessus du chœur, dans une niche très haute, une châsse décorée attend le prochain pèlerinage : les reliques des saintes seront descendues grâce à la poulie.

En descendant dans la crypte, la température monte, sans doute en raison du plafond bas et des deux bancs de bougies de part et d’autre de la statue de sainte Sara et de l’autel. Cette chaleur inespérée est bien agréable, je frissonnais dehors.

De nombreux ex-voto entourent la patronne des gitans, curieuse statue dont on ne voit que le visage de poupée noire surmontant un corps démesuré, enveloppé de robes et de tissus multicolores. J’hésite à prendre une photo lorsque le couple qui se recueillait, une bougie dans les mains, se retire. Une dame sort sa tablette, je décide que mon téléphone est tout de même plus discret. L’accès aux terrasses du toit, chemin de ronde avec vue sur tout ce territoire plat n’est pas ouvert, peut-être à cause du vent.

Dans les rues, partout, des panneaux jaunes préviennent du danger local, les manifestations taurines et équestres. Dans le triangle rouge consacré aux alertes, un taureau. Les Allemands doivent être déçus de ne rien croiser : la traduction leur promet des taureaux et des chevaux dans la rue.

Ce dimanche soir, nous mangeons nos pizzas avec les doigts, au-dessus des cartons, sans nous en mettre partout, sur une place aux volets fermés, en contemplant le mur doré illuminé, et la petite girouette tout là-haut, sur fond de nuit, la barque et les trois saintes. Un couple d’Italiens s’arrête pour prendre des photos et nous souhaite un bon appétit. Une dame promène un chien ridicule en laisse. C’est tout. Une seule fenêtre semble éclairée derrière des volets clos. Voilà une ville déserte, sur une terre qui a dû être bien assiégée pour s’en remettre à trois saintes pour la protéger. Hélas, elles ne peuvent rien contre le tourisme de masse, les locaux ont fui.

Un dimanche soir hors saison rend pourtant un peu d’authenticité à des contrées surexploitées, sacrifiées sur l’autel du dieu pognon. Les parkings immenses en front de mer effraient, même vides. Lors d’une balade matinale le long d’un étang, nous avons croisé quelques promeneurs avec des appareils photo à gros zoom, des jumelles pour observer les oiseaux, et des cyclistes. Et puis soudain, une voiture est passée, un 4×4 peint en vert sombre sur laquelle un logo promet des safaris. Vraiment ? Pourquoi utiliser une voiture pour aller déranger les flamants roses et les hérons ? La Camargue n’héberge aucun animal dangereux dont il faudrait se protéger, les chevaux et les taureaux sont dans des enclos, et la piste rend l’accessibilité parfaite. La faune bon enfant joue le jeu et se laisse admirer depuis la route. Un chemin de traverse improvisé entre soldanelles et salicornes d’un vert rouge franchit une langue d’eau. Nous quittons nos chaussures. Le fond de l’étang, meuble et vaseux, coule entre les orteils. On y apprend que les flamants roses chaussent du 32.

Sur l’eau immobile, le vent court en rides rapprochées. Sans dénivelé, pas de mouvement. Pourtant c’est si bon de se réfugier dans le contre-courant, en aval d’un obstacle, au creux des tourbillons alentour. De la même façon, les dunes dans le désert se forment autour d’un relief. Le vent pousse le sable vers le rocher saillant qui l’embrasse. Les dunes indiquent le sens du vent, mais opposé à celui auquel on pense spontanément. Au creux de la dune, un refuge, comme en aval de la pile du pont. J’aimerais tirer de cette image un élément de sagesse, mais ne sais laquelle sans sombrer dans le ridicule.

J’aime les lisières, les dimanches soir dans une station balnéaire en début de printemps, les jours qui hésitent, dans une palette de gris, de bruns, de blond et d’eau, à libérer les bourgeons des tamaris. Le côté sauvage rafistole le cœur, mais la full Camargue experience se vit à la tombée de la nuit.

-À trois, on y va.

Dans le noir de la chambre d’hôtel en rez-de-chaussée de cette bâtisse de plain-pied, nous nous apprêtons à fermer les volets. Objectif : se dépêcher pour éviter aux moustiques tigres de sentir la disponibilité de notre chair fraîche. Ouvrir à tâtons un pan de la moustiquaire chacun, attraper un volet, le tirer, refermer l’espagnolette, repousser la moustiquaire et la coincer avec le loquet. La fenêtre peut alors rester ouverte pour offrir à notre sommeil les chants des grenouilles et la pluie de la nuit, les oiseaux de l’aube.

Dans les terres désolées de Crin Blanc, les roseaux attrapent la lumière verticale, les étangs se chargent des éclats horizontaux, sous des nuages enflés, griffés de doré sur un fond plombé. Les clapotis de la risée s’accordent avec les percussions aiguës discrètes des tiges des roseaux. C’est la première fois que j’entends ce chant. Deux jours plus tôt, nous avions vu le film Boléro d’Anne Fontaine, qui rend très bien les sensations, les expériences sonores qui envahissent Maurice Ravel et le processus créatif, l’éclosion des idées, entre machines-outils au rythme entêtant, moelleux du satin d’un gant qui glisse sur la peau. Sans végétaux, comment entendre la musique du vent ?

Aigues-Mortes ne nous a pas vus. Nous avons renoncé, pour cause de fatigue due à la convalescence du sale virus — qui ressemblait au covid, mais nos tests périmés ne contenaient plus de liquide réactif. Nous avons préféré lire et j’ai fait la sieste, pelotonnée et frissonnante sur le lit sans avoir pris la peine de tirer la couverture. Dans l’entrée de notre chambre, la boue sèche sur le carrelage, rapportée de nos balades dans les marais détrempés.  

J’ai commencé un livre acheté d’occasion à Paris, Chien blanc de Romain Gary. Un passage ouvert au hasard la veille m’avait interpellé et amusé. L’auteur expose une théorie qu’il a essayé de prouver lorsqu’il était consul de France à Los Angeles, le racisme viendrait de la menace que ressent l’homme blanc par rapport à l’homme noir en matière de taille d’équipement personnel. C’est un livre engagé contre le racisme, écrit à l’époque de l’assassinat de Martin Luther King en 1968, riche de l’intelligence vive de l’auteur et de son expérience des deux côtés de l’Atlantique, entre France et États-Unis.

En voici un extrait : « Une maison brûle, mais elle n’intéresse personne ? Par contre à cinquante mètres de là, devant la vitrine d’un magasin, on regarde les maisons brûler sur l’écran d’une télévision. La réalité est là, à deux pas, mais on préfère la guetter sur le petit écran : puisqu’on l’a choisie pour nous la montrer, ça doit être mieux que cette maison qui brûle à côté de vous. La civilisation de l’image est à son apogée. »

Eh bien non, monsieur Gary. L’apogée restait encore à venir.

Ce matin j’ai pris en photo dans le magazine satirique anglais Private Eye un dessin humoristique. Dans une crèche, les enfants sont assis en rangs, immobiles, captivés chacun par un écran de tablette. Assise à l’écart, une petite fille lit un livre, entourée de pinceaux, de papiers et d’une palette de peinture, d’un dessin, d’un xylophone. Elle sourit. À la porte de la pièce, une puéricultrice souffle à l’autre : « C’est elle, la gamine bizarre dont je t’ai parlé. »

Mes gamines aussi sont bizarres. Elles ont boycotté la digitalisation de leur magazine Phosphore au premier janvier dernier. Ma plus jeune s’est exclamée : « Mais ce ne sont pas eux qui sont contre le temps passé sur des écrans ? » Et si, ce sont eux. L’affichage écologique doublé d’un fort souci d’économie motive, hop ni vu ni connu, le passage au numérique. Avant, dès son arrivée dans la boîte aux lettres, ma grande se jetait sur Phosphore et personne n’avait le droit de le lire avant elle. Depuis janvier, je leur transférais un mail, que personne ne consultait et pour cause. Les images animées sont creuses, avec des quiz sans intérêt. Les marketeurs ont dévoré les journalistes. Beurk. La méthode pour désapprendre à lire est en route avec le renvoi des jeunes à l’état illettré du très jeune enfant, qui regarde les images d’une histoire lue par quelqu’un d’autre. Nul besoin de savoir lire plus loin que les sous-titres des réels de TikTok quand on les consulte sous son bureau en cours de techno. J’ai écrit au magazine pour demander le remboursement des mois d’abonnement restants et leur faire remarquer leur incohérence éducative. Ils m’ont remboursé et répondu par retour : ils s’adaptent aux attentes de la cible adolescente — pas de toutes, apparemment.

En prépa au siècle dernier, le professeur de philo en costume gris, à moins que ce ne soit celui d’histoire dans un autre costume gris, nous avait expliqué que le journal de 20 h, sacro-sainte cérémonie de l’époque, contenait moins d’informations que la moitié de la une du Monde. Que penser de ce que l’on nous livre aujourd’hui (sans mauvais jeu de mots) ? Comme les restes de poulets sont broyés pour devenir nuggets, le livre devient un film, qui devient une série, la moindre idée est diluée à l’infini, dans un format digéré, compatible avec la sonde de gavage. Et reproduite. Reproduite. Reproduite. Reproduite. Pour hypnotiser nos cerveaux d’idiots en devenir, de mal-comprenants. Réduite à un format de publicité, la culture devient consommation passive. Tout va bien.

À Strasbourg, en janvier, avec une amie de Mayence, nous étions allées voir l’exposition Enfantillages sur les débuts de l’illustration jeunesse en Alsace. Les albums d’autrefois visaient à éduquer, transmettre la morale ou la propagande. La presse jeunesse d’aujourd’hui sert une autre forme d’endoctrinement à la pression facile de la technologie. Va-t-elle garder son nom ? On ne presse plus grand-chose à part les cervelles des « lecteurs ». Les jeunes ont besoin d’apprendre à aimer lire et développer leurs compétences 3D, motricité et relations sociales : tourner des pages sans déchirer le papier, ranger sur des étagères, prêter et partager, toutes choses impossibles avec un écran qui hypnotise et enseigne le clic et la chute infinie dans le virtuel.

Récemment, j’ai confié des cartons de magazines jeunesse à une école. Après avoir aidé à grandir trois enfants, ils poursuivent, cinq, dix, vingt ans après leur parution, leur mission de distraction éducative et d’ouverture au monde. Des sacs sont prêts à partir pour la foire aux livres du lycée. En fouillant, j’ai retrouvé des trésors. Des trésors de papier imprimé que l’on peut donner ou prêter, toucher et respirer, qui permettent de renflouer les caisses des associations et si besoin de se rehausser sur le tabouret du piano, tant pis si les pieds ne touchent plus le sol.

Repartie dans les années 1960 aux côtés de Romain Gary, j’interromps ma lecture un instant pour regarder, au-delà de la moustiquaire, le paysage horizontal qui n’a pas dû changer depuis, où seuls quelques tamaris, les roseaux et les cous graciles des flamants roses retiennent un ciel immense. Il me mange, me dévore, je tends la main pour le toucher, il s’échappe. Une flaque le retient.

Deux petits traits bleus

Adieu à Sophie

Paf !

La roue arrière droite de la voiture tape contre le trottoir dans le virage aigu vers l’école de musique. Je le connais ce traître et je roulais lentement exprès en expliquant à mon aînée en route pour son cours de flûte, que je le guettais le fourbe… La route étroite est très fréquentée et plusieurs fois on s’est cognés en bifurquant (et pas qu’avec moi au volant, qu’on se le dise ;o). Un bus qui monte en sens inverse empêche de prendre le large avant de négocier le croisement et le choc, léger, au ralenti, interrompt ma phrase avec ironie.

Une demi-heure plus tôt, j’avais procédé de même en accompagnant la plus jeune à son cours de guitare. Même virage, même allure d’escargot, même remarque : « Tu vois, ici il faut faire particulièrement attention, il est traître, ce trottoir… » Les roues avant et arrière avaient négocié ce passage faussement innocent sans problème. Ce soir-là, dans le crépuscule naissant, entre guitare et flûte traversière, le pneu arrière droit s’est aplati sous une bordée de jurons contre ce foutu trottoir pointu, contre moi-même, contre la terre entière. Mes filles se sont marrées.

Souvent leur père les accompagne. D’habitude, en son absence, comme j’ai horreur de conduire en ville, je leur conseille l’indépendance et surtout le bus. Ce soir-là j’ai fait une exception et accepté de prendre le volant pour entourer mes demoiselles, pour nous serrer les coudes et tenir le cœur au chaud, ne pas nous séparer. Depuis mardi la semaine s’égrène dans une attente triste, ajouter de l’énervement routier à l’inquiétude n’était pas une bonne idée. Une emmerde prosaïque, en ce moment, quel à-propos ! Chéri, ne me remercie pas !

Un deuil s’est abattu sur notre famille comme les ailes d’un vautour autour de sa proie. Un deuil subit, violent, injuste. Une maladie bénigne qui prend des augures sinistres sur un organisme fragile. Une maladie, qui on l’espère, va guérir comme toutes ses prédécesseuses. C’est sûr, ça va aller. On envoie un message vocal sur WhatsApp à travers la nuit et la Manche vers un téléphone posé sur la table de nuit d’un lit d’hôpital. On n’a pas de réponse, mais on en est convaincu, tout va bien, d’ailleurs les deux petits traits d’accusé de lecture ont bleui.

Assise à mon bureau, à presque 18 heures la nuit hésite, je jette un œil aux branches emmêlées du cerisier et de la haie, les jours croissants font relever la tête. La lumière est restée pâle toute la journée, des flaques entre les mottes d’argile témoignent de la pluie de la matinée, de l’étanchéité de notre terre ocre et collante. Les couleurs du jardin se sont diluées dans un camaïeu grisâtre. Même les boutons du lys, entreposé sur la terrasse pour qu’il profite de l’humidité et nous épargne son parfum entêtant, semblent éteints. Les jours qui rallongent appellent le froid en urgence. Vite, il est encore temps, c’est encore la saison des frissons, du bonnet et des gants au fond de la poche, de l’enfouissement du museau dans une écharpe pour réchauffer un bout de nez gelé, du nuage de vapeur lorsqu’on respire. Au seuil de février, l’hiver a-t-il déjà pris ses quartiers de printemps ? Est-il plus tard que l’on ne croit ? On n’ose pas réclamer la neige non, ce n’est pas raisonnable, mais du givre le matin comme au début de janvier ? Quelques jours de givre, du blanc pour rire ? Du givre qui condamne avec délices à l’inaction au coin du feu et accompagne la fin de mon projet, ce pull marathon en tweed marron clair, dont je tricote, enfin, les derniers rangs du col, ce pull dont je ne vois pas la fin. S’il vous plaît, à vous, qui que vous soyez, là-haut, là-bas, partout, du givre et quelques inspirations pour Sophie.

Fin janvier, je suis montée à Strasbourg retrouver une amie de Mayence pour le week-end. Dans le bus vers la gare, une jeune femme assise à mes côtés échange avec une copine, sa voix se casse dans un rire qui avale ses mots. Elle tente de manipuler son téléphone avec des prothèses d’ongles démesurées, Eduarda aux mains de résine. Pourquoi contraindre ses mouvements intentionnellement ?

Moi je leste mes poches exprès. Je les leste de trésors. Je ne suis pas la seule, l’autre jour ma grande fille m’a confié sa doudoune à laver, car un sachet de mayonnaise avait explosé dans sa poche. (De la mayo dans la poche ? Bien sûr.) Avant de la glisser dans la machine, j’ai déniché, bien gras, neuf coquillages, des bulles d’algues sèches, un sachet de ketchup, un autre de sel, trois pièces en cuivre, des grains de sable. Comme moi, elle avait récolté des souvenirs sur la plage de Rottingdean au bord de la Manche, à l’est de Brighton, juste après Noël. Les assaisonnements de fast-food étaient d’origine et d’âge inconnus. Moi j’ai moissonné des photos des cailloux et de craie, ainsi qu’un galet de silex en forme de cœur, d’un gris blond, avec une face plate et une autre bombée, celui de la photo. Agréable dans la main, il a atterri dans la poche de ma grosse parka, sous le bonnet gris au point de riz tricoté l’an dernier.

En marchant dans la rue à Strasbourg, où nous n’étions encore jamais allées ensemble, j’ai sorti ce galet-cœur pour le montrer à mon amie. Elle m’a dit : c’est un Handschmeichler (littéralement un objet qui flatte la main, la caresse). Je ne connaissais pas le terme, mais le concept de doudou rigide m’est familier. Les poches de mes vestes abritent chacune un galet miniature ou la coquille d’un minuscule escargot jaune ramassée sur la plage en Bretagne. Le français n’a pas de mot équivalent pour un objet lisse et agréable au toucher comme une pierre polie ou un morceau de bois sculpté et doux, de taille adaptée à la main. Flatter comme synonyme de caresser. Flatter comme chercher à tromper, à manipuler. Manipuler l’espoir et le galet. On tourne en rond autour de ce caillou, et mon âme autour du lest dans ma poitrine.

Je ne comprends pas la mort. Mon cerveau mousse et bouillonne, triture le mystère, ce lien entre présence et matière. Je relisais le début de A short history of nearly everything de Bill Bryson, comme une gourmandise, après l’avoir recommandé à ma benjamine dont la curiosité pour les sciences grandit. Il écrit que si on décomposait notre corps atome par atome avec une pince à épiler, aucun ne serait vivant. Une multitude de mini briques Lego inertes créent la vie, œuvre au noir incompréhensible par ma cervelle humaine.

Dans le cas de Sophie, le lien entre conscience, mouvement et matière est encore plus énigmatique. Une maladie orpheline contractée dans l’enfance la paralyse jusqu’à la poitrine, lui a confisqué la vue, et empêche le mouvement complet de ses membres supérieurs et de ses mains. Son esprit brillant, généreux, curieux et son cœur immense alimentent la sagesse d’une âme vieille de 3000 ans, celle d’un baobab ou d’un séquoia, d’un arbre éternel.

La semaine dernière elle terminait un rhume. Tout d’un coup elle s’est sentie mal. Ambulance. Urgences. Son cerveau n’était pas assez oxygéné. Pour un peu d’air, pour une grande inspiration, impossible pour ses poumons, il a limité ses fonctions et refermé les options dites normales, comme parler, sourire et serrer une main sur la sienne. Le seuil d’oxygène ne pardonne pas. Au-dessus tout va bien. En dessous tout s’arrête. Ce n’est pas un spectre, aucune transition progressive. Les auteurs de romans policiers le savent bien.

L’autre soir, en l’absence de mon mari, ma fille m’a demandé si je voulais un doudou pour dormir. Oui j’ai répondu sans hésiter. Oui, oui. Un doudou s’il te plaît. Les nouvelles qu’il vient de m’annoncer, l’envol imminent de Sophie me terrassent, affolent ma tête, abattent mon corps. Impossible de faire cuire des steaks hachés et des ravioles, j’erre entre frigo et évier sans but, ma benjamine témoin de ma déroute m’interpelle : « T’inquiète, maman je gère ». Le matin, impossible de travailler. Sous une vague scélérate de tristesse, je préviens la noyade en m’accrochant à une éponge ou un balai. J’ai attrapé l’aspirateur et aspiré. En me disant que Sophie, elle, tombée malade vers sept ans, n’avait sans doute jamais passé l’aspirateur de sa vie. Avec l’éponge et le produit, j’ai frotté les lavabos. Sophie n’avait jamais fait ça non plus, son corps ne le lui autorisait pas. Le moindre geste du quotidien me rappelle combien il est précieux, combien chaque inspiration de mes poumons, de mon diaphragme est un privilège.

Depuis plus de vingt ans que je la connais, je ne l’ai jamais entendue se plaindre. Il y a un siècle, nous n’aurions jamais eu la chance de nous croiser. Elle a repoussé les limites de l’existence, comme peu d’entre nous. Elle est montée à cheval, a piloté un avion, redécoré sa maison. À Noël, elle m’a demandé de lui tricoter un gilet rose vif, « rose comme les fleurs de fuchsia » a-t-elle précisé, en laine douce comme son gilet rouge acheté en France et de la même forme, ouvert devant, sans boutons. Bien sûr, j’ai dit. J’ai attrapé mon mètre ruban dans mon sac de tricot, mesuré son gilet rouge, le dos, les manches, 60 cm et 60 cm, et noté les repères sur un post-it puis glissé le carré de papier jaune pâle gribouillé de noir dans le sac avec le mètre. Pour son anniversaire en mars, j’ai décidé de lui tricoter un châle en laine douce « rose comme les fleurs de fuchsia », qui a plus de chances d’être achevé en deux mois. Le gilet, je le lui offrirai à Noël prochain. Et puis la nouvelle est tombée. J’ai achevé le châle. Il est posé sur l’étagère.

Depuis que je sais qu’elle est arrivée au bout de son chemin torturé, je l’imagine comme je ne l’ai jamais connue, enfant dans la fourche d’un chêne vert, comme sa grand-mère l’avait peinte dans un tableau au pastel avant que sa maladie ne la prive d’escalade. Une enfant gaie, décidée, intelligente et parfois rebelle. Une enfant qui s’est mise à tomber tout le temps, puis qui a perdu la vue. Une jeune fille au corps-prison qui a étudié à l’université et fait du théâtre, qui s’est engagée pour le bien-être des handicapés. Une femme forte, entière, qui ne triche pas et dont la présence nous autorise à être nous-mêmes. Parce qu’elle est bienveillante et assise, qu’elle ne voit presque pas, elle nous offre le privilège de la prendre dans nos bras, la serrer fort et lui chuchoter à l’oreille, I love you very much Soph’.

Une leçon de vie, de courage, de résilience, de curiosité et le rappel de toujours mordre la vie à pleines dents.

Les plaisirs minuscules qui s’échappent de cette vie aimée donnent un prix immense aux miens. Cette tartine de Saint-Moret qu’elle ne pourra jamais plus manger, je la croque lentement. Je savoure le rayon de soleil sur le visage au marché dans la queue de chez le boucher, le parfum du mimosa plié dans du papier cristal, l’eau tiède de la douche, le ronronnement du lave-vaisselle, bande-son de normalité, la chaleur du feu devant la cheminée. Comment imaginer ne plus pouvoir chanter à tue-tête sur Dancing queen ou sentir la caresse d’une joue contre la sienne ?

J’échange par texto avec deux jeunes femmes qui accompagnaient ses jours et ses nuits et avec lesquelles j’ai noué des liens d’amitié. L’une me confie : « La moitié de moi est partie avec elle ». L’autre m’écrit que Sophie était son ange qui l’avait aidé ces derniers mois à traverser le décès de sa maman. Elle précise : « Je vais être si perdue sans elle. Comment vais-je faire ? » Elle ajoute que grâce à Sophie, elle a découvert des destinations inconnues, comme son compagnon qui, lui, n’était encore jamais allé à Paris, Lyon ou Jersey. Un ami me répond : c’était une wonder woman. Un autre : c’était mon roc. Une femme clouée dans un fauteuil, presque aveugle, nourrit de lumière son entourage.

Parce que la violence des rues m’effraie, au mois d’octobre j’ai écrit à qui de droit pour demander un ralentisseur en travers d’une route où les gens foncent (oui la même, mais pas au niveau du trottoir traître). Traverser pour atteindre l’arrêt de bus est une prise de risque inconsidérée. La semaine dernière un accusé de réception est arrivé dans ma boîte mail pour me confirmer que, pour faire deux kilomètres, mon message avait mis trois mois. Deux jours plus tard, un coup de fil péremptoire (suivi d’un mail incisif pour me reprocher de n’avoir pas encore répondu au message) m’a convoquée chez le directeur, pardon invité à une « rencontre citoyenne » avec l’équipe municipale, lors de laquelle des « éléments de réponse » seraient livrés à mon témoignage. Des « éléments de réponse », joli euphémisme, à moins que ce ne soient des « éléments de langage » pour déguiser le baratin. Les réponses à mes « éléments de remarques » je les ai déjà : c’est l’absence de ce ralentisseur, c’est le bulletin municipal, en beau papier, qui se félicite sur la page de gauche d’avoir végétalisé une cour d’école (comprendre, planté un arbuste) et sur la page de droite annonce la bétonisation de dizaines d’hectares. Les incohérences épuisent, le fait de se faire prendre pour des idiots aussi. Les mots en strass ne cacheront pas l’inaction, la lâcheté, la démagogie molle. Merci, mais sans façon. Baratinez sans moi. Je suis très occupée : j’attends.

J’attends de méchantes nouvelles par coup de fil-bistouri qui fendra le temps entre en avant et un après. J’attends l’instant de grâce, l’instant de l’envol. Le point d’orgue sur le silence. Le point final, full stop comme on dit en anglais.

Alors pour tuer le temps de la certitude différée, du compte à rebours accéléré, le soir je tricote. Une maille après l’autre, un rang après l’autre, le pull marathon en tweed s’achève, enfin. On rabat les mailles, on coud les morceaux et on plie le tricot. Un matin après l’autre, un sourire après l’autre, une vie s’achève, déjà.

Samedi soir, le vautour s’est donc abattu sur nos vies. Ses serres étranglent nos gorges, son bec crochu nous dévore le cœur, ses grandes ailes nous aveuglent. Sous son poids, le plancher de nos vies se fissure. Je me débats dans ce combat. Ma colère enfle contre ce corps torturé qui a refusé à une âme lumineuse douée pour la vie de continuer sa route. Un besoin réflexe de soulagement me chuchote : elle est enfin libre. Enfin debout. Elle va grimper aux arbres comme quand elle était enfant.

Curieux mélange d’abattement, de tristesse et de compétence à fonctionner pour les gestes du quotidien après la débâcle des steaks-ravioles. Pourvu que ça dure. Le travail, les contraintes matérielles éloignent du gouffre ouvert sous nos pieds, barrières dérisoires contre le vertige de l’absence. Le deuil apporte une distance saine avec les emmerdements frivoles, les emmerdeurs, les gros mots dans un article, offre la liberté de dire ce que l’on pense au moment où on le pense. On aura tôt fait de l’oublier cette distance, lorsque le deuil se sera émoussé, et les irritants retrouveront leur pouvoir disproportionné. Pourquoi prioriser l’essentiel est-il si difficile ? Les toutes petites choses, le linge à repasser, l’email à envoyer, les volets à fermer ancrent dans le présent d’une vie dont on ne comprend pas les caprices, pour laquelle personne ne nous offre « d’éléments de réponse ».

Lors d’un deuil précédent, un autre hiver, j’avais somatisé le choc et l’horreur, avec une grève de la faim, du sommeil et du sourire. Le médecin m’avait arrêtée une semaine pendant laquelle je n’avais pu que jouer des nocturnes de Chopin, faire semblant de lire 44 Scotland Street d’Alexander McCall Smith, en attendant avec appréhension le prochain repas où j’allais devoir me forcer à manger, une fourchette après l’autre, une portion enfantine, en réprimant la nausée. À mon retour au bureau, la personne qui faisait office de manager, à qui j’avais confié avant d’être arrêtée le décès brutal d’une proche bien plus jeune que moi, m’avait demandé « Mais qu’est-ce qui t’est arrivé ? ». J’ai eu la grippe, banane.

Voyez donc comme c’est gentil, les idiots se donnent du mal tout de même pour nous ramener à la réalité et nous sortir du désespoir. J’allais écrire que je les envie de traverser leur vie sans anicroches, sans tempête, d’une humeur tiédasse, comme ça doit être reposant et simple. Mais je me ravise : tant pis pour les ouragans si c’est le prix à payer pour l’intensité des joies de toutes tailles. Tant pis pour la douleur de la séparation brutale si on a pu accueillir la joie d’une rencontre.

Je viens de m’interrompre en croquant un nashi, merci au Nouvel An chinois qui les a fait entrer au supermarché du coin. Notre arbre du verger d’Ardèche a disparu depuis plusieurs années et on n’en trouve pas souvent. Mon sachet de thé vert au matcha, réutilisé pour la troisième fois par flemme, trempe dans de l’eau chaude. Je vous laisse, je suis fatiguée. Donner des nouvelles du malheur épuise. Même sans parler, même par message WhatsApp. Mais je ne l’oublierai pas : dans un hôpital, les messages ne sont pas forcément écoutés par leur destinataire. Les minuscules signes d’espoir des deux petits traits bleus sont un leurre.

Sophie, je n’ai pas eu le temps de te le dire, les boutures de verveines de Buenos Aires géantes que tu m’avais autorisée à prélever dans ton jardin flétrissent, noircies, dans le pot devant la fenêtre. Elles n’ont pas pris. Je réessaierai. L’écureuil est revenu chercher des noix sur la souche, il n’en reste plus que deux. J’ai racheté du mimosa ce matin au marché, avec une pensée pour le sourire que ce message t’avait apporté la semaine dernière. Eh, tu te souviens du nom de ce restau* qui nous avait fait rire à Noël en remontant de la plage de Rottingdean ?

Sophie, toi la sœur que je n’ai jamais eue, puisque tu as dû partir, si tu veux bien, je te garde avec moi. Sois tranquille, on prendra le bus.

Merci pour tout.

*(Daisy’s Beachbums : Chez Daisy, Les popotins de la plage.)

Impromptus

Lendemains de fêtes cabossés et surprises jolies

Vous avez passé de bonnes fêtes ? Comment étaient les vacances ?

Vous connaissez ce rituel de début d’année pour reprendre le lien, juste après l’expression du souhait de bonne année traditionnel. Je viens de recevoir un énième message d’une amie me posant ces questions. Je suis heureuse qu’elle pense à moi, mais cette année, pour la première fois de ma vie, je réponds sincèrement ce que je pense : quelles vacances, quelles fêtes ?

Le mois de décembre est un tourbillon de contraintes et d’injonctions contradictoires : soyez heureux et disponibles à des jours précis, mais épuisez-vous avant à les préparer. Notre décembre est aggravé en matière d’obligations festives avec les anniversaires de mes deux filles. L’envie animale de se blottir sous un plaid sur le canapé au coin du poêle tout neuf est repoussée des deux mains vers les calendes hivernales.

Décorer. Courir. Acheter. Porter. Installer et décorer un sapin. Emballer. Pétrir. Accrocher les guirlandes de fanions d’anniversaire. Faire un gâteau. Un autre. Les manger. Ranger la maison. Décrocher les guirlandes. Recommencer le tout une semaine plus tard. Chanter. Parler. Acheter encore. En urgence. Emballer. Faire ses bagages. Voyager encombrés de cadeaux. Se meurtrir les doigts, les épaules et le dos. Marcher en tirant les valises, en envoyant des textos pour souhaiter de bonnes vacances et un bon Noël aux gens que l’on aime. Acheter des choux de Bruxelles. Parler. Trier les choux de Bruxelles. Parler. Décorer un autre sapin. Manger. Faire semblant de trinquer avec du champagne pour ne pas incommoder les autres — beaucoup se sentent offensés par la « rabat-joie » qui ne boit pas d’alcool. Parler. Sourire. Écouter. Parler encore. Se retenir de dire. Lécher sur ses lèvres le brandy butter épicé par les miettes du Christmas pudding. Parler encore. Offrir la surprise d’une pièce de théâtre, Ballet Shoes, au National Theater sur les quais de la Tamise. S’enthousiasmer avec appréhension de retrouver des personnes que l’on aime et qui nous supportent, mais étouffer de devoir enchaîner les retrouvailles trop brèves. Écouter sans entendre.

Apnée.

Se planquer aux toilettes pour respirer un instant.

Embrasser. Parler. Rire. Offrir. Recevoir. Pleurer en cachette en lisant un message, oh et puis non tant pis. Donner. Serrer fort. Entendre. Parler. Sourire. Parler. Sourire. Parler. Dire en pointillés. Écouter de toutes ses forces. Interroger.

S’autoriser quelques minutes de jeu avec les galets de la plage sous les falaises de craie de Rottingdean, à prendre des photos de ce que je baptise mes « matisseries ». Composer un message pour l’année qui arrive. Ohé, 2025, tu m’entends ?

Parler. Sourire. Se retenir de dire. Voyager dans l’autre sens, encombrés de cadeaux. Recommencer ailleurs, sans les choux de Bruxelles. Parler, sourire encore. Ecouter si l’on peut. Rentrer. Vider les bagages. Fouiller au fond de la valise vide pour retrouver son énergie égarée. Ranger. Ranger. Encore ranger. S’autoriser à se planquer pour le réveillon du Jour de l’an, parce que celui-là ne fait l’objet d’aucune attente ni de la part des ascendants ni des descendants (les filles s’éclatent chacune de leur côté avec leurs amis). Défaire le sapin sous les hurlements d’un cerveau bouillonnant. Évacuer les papiers cadeaux. Ranger les décorations dans les cartons. Ranger les cartons dans l’abri de jardin. Les pousser de force sur rayonnages de son tumulte intérieur. Ignorer le sol qui chavire en raison de la grande fatigue. Rejeter l’humeur courte due à l’absence de pauses entre les étreintes et les agapes.

Enfin, céder à la main attrapée par son tumulte intérieur, oser lever la tête et le regarder dans les yeux. C’est bon , j’ai compris. Viens, maintenant je t’accueille et me soumets.

Pourquoi est-ce que je m’impose cela ? Chaque année, dès le dix décembre, je m’interroge. Chaque année j’apprécie mieux les moments de retrouvailles a posteriori. Traverser Noël isolé est dur, ça m’est arrivé deux fois. La pression sociale alourdit ce qui ne serait, sans les vitrines clignotantes, qu’une pause naturelle et bienvenue au cœur des jours sombres. Quelle solution retenir : céder à la tornade ou opter, en toute culpabilité et tristesse, pour le calme ? Les mammifères hibernent ou se terrent. Sur mes mangeoires suspendues sous les lauriers-tins, les mésanges se sont raréfiées depuis que le givre ourle leurs feuilles. L’être humain dans sa grande arrogance balaie la biochimie de son corps d’un revers de main gantée de laine qui tient son IA de poche. La nature s’assoupit, lui s’agite. Quelle terreur l’empêche de soutenir le regard de l’hiver ? Celle du vide ?

Même pas eu le temps de regarder It’s a wonderful life (La vie est belle) dont le DVD est égaré. Même pas eu le temps d’allumer les lumières du jardin de devant plus d’une paire de fois. Le tourbillon de décembre m’a déposée échevelée, hors d’haleine et épuisée dans les bras de janvier. Avec un besoin vital de silence et de me taire. Sus aux mots.

C’est la reprise, vais-je pouvoir me reposer dans les sillons des contraintes inévitables ? Comment glisser la convalescence entre les tâches, la faufiler dans les trous d’usure des obligations ? C’est la reprise, comme on recoud une chaussette trouée, on rattache deux bouts d’année effilochés de part et d’autre d’une trêve qui n’en a que le nom. La reprise comme en musique, ce signe de solfège, les deux points verticaux le long d’une barre en travers de la portée qui indique que ce dernier passage doit être rejoué. Rejouons le jeu de la vie, déroulons les jours selon le rythme de l’année avec ses accélérations, ses ralentis, son retour au tempo. Résolvons-nous à vieillir, à mûrir, à accueillir les surprises, puisqu’il le faut. Réjouissons-nous des bonnes, armons-nous contre les autres.

Les surprises nous attrapent la plupart du temps sans crier gare, c’est leur nature même. Parfois, espiègles, des panneaux nous préviennent : attention, surprises au détour du chemin, comme celui photographié un été en riant sur une plage au sud de l’Angleterre. Naturists may be seen beyond this point. L’avenir nous guette avec son chargement d’événements inconnus, tapis derrière nos jours, prêt à nous sauter à la gorge ou nous offrir une églantine cueillie dans le buisson de la haie.

L’autre jour, j’ai découpé dans ma journée un espace-temps suffisant pour avancer la manche d’un pull commencé voilà plus d’un an, prétexte à enfin m’asseoir dans le calme. Vous le savez maintenant, j’ai besoin de jours entre les jours, de temps seule entre les événements sociaux (que je préfère limités en nombre et en fréquentation) pour que s’apaise la tempête dans ma tête. C’est une cour d’école à la récré, ma cervelle, ça crie, ça court, ça tombe, ça s’égratigne les genoux, ça chuchote à l’oreille, ça tire une couette, ça grimpe, ça s’essuie le nez d’un revers de manche, ça pétille du regard au-dessus de joues rougies par la brûlure du froid. En décembre aucune maîtresse ne siffle la fin de la récréation. Je ne peux compter que sur Estelle et elle n’ose pas. Pourtant, elle préférerait retrouver ces personnes aimées dans un contexte plus paisible. Rien n’interdit de manger des choux de Bruxelles et des chocolats au mois de mars.

Estelle, je compte sur toi pour l’année prochaine.

1, 2, 3, donc.

Dans cet espace-temps au cœur d’un fauteuil devant le nouveau poêle éteint pour cause de trop grande douceur, j’ai attrapé mon fil de tweed et mes aiguilles à double pointe en bois, et commencé à regarder un Hitchcock sur la tablette. Strangers on a train. Je ne l’avais jamais vu, en avais entendu grand bien, et me régalais à le découvrir. Au moment où, le suspense à son comble, le vilain héros approche les mains du cou d’une dame pour simuler un étranglement, la porte de la maison s’ouvre. Je sursaute. Ma benjamine, qui rentrait plus tôt que prévu, s’est exclamée :

— Tu dormais ?

— Non, pas du tout. Je regarde un Hitchcock, d’ailleurs il te plairait.

Les aboiements soudains de Gaïa, le moindre mouvement ou bruit inattendu me font sursauter. Ma famille se marre et moi je frôle la crise cardiaque plusieurs fois par jour. Quel gaspillage d’énergie pour cause de réflexes affûtés !

Décembre m’a offert des surprises variées.

En me rendant à mon cours de piano, j’ai été choquée de constater que le massif d’arbustes et de vivaces le long de l’allée de l’école de musique avait été arraché. Même les plantes grimpantes, les clématites armandii au feuillage lustré vert foncé persistant et aux fleurs en étoiles au parfum délicieux de fleur d’oranger, avaient été sacrifiées. Ça m’a mise dans une colère noire. Comme Idéfix, je ne supporte pas que l’on tue des plantes. Deux jours plus tard, un matin tôt en me rendant au marché, les jardiniers municipaux étaient là avec leur camion d’outillages et de plants, au seuil d’une terre labourée à la pelle mécanique. Les pauvres n’ont pas compris ce qui leur tombait dessus de bon matin : mon avis hargneux. Et que franchement c’est du gaspillage d’argent public de détruire des plantes qui vont très bien. Et qu’il va falloir quinze ans pour que les grimpantes retrouvent la taille de leurs prédécesseuses et recouvrent le mur triste. Et qu’un particulier ne ferait jamais cela, soucieux de sa bourse. J’en ai des choses à dire à des gens qui font leur boulot et ne m’ont rien demandé.

Leur réponse m’a sidérée :

— Faites-nous confiance, le massif était triste, il vaut mieux ça que de mettre de l’enrobé.

De l’enrobé ? C’est donc ça le choix ? Dépenser à gogo pour végétaliser à neuf un massif ou bétonner ? Quelle absurdité !

Il y a comme un souci dans la gestion de cette ville. Mes filles et mon mari viennent de rentrer de la place centrale où des affiches promettaient une vente de boudin. Pour le déjeuner, tout avait déjà été vendu. Même déception cet été, à deux reprises, avec les food trucks du parc : ils ne servaient pas après 19 heures, un autre jour, l’électricité ne fonctionnait pas… Quand la municipalité promet des festivités alimentaires (même sans les financer), prière d’apporter son pique-nique.

Heureusement dans le bouquet de surprises médiocres, une étincelle a ensoleillé l’ordinaire mi-décembre.

Un samedi matin, emballée d’une écharpe et d’un bonnet, j’ai quitté la maison seule, vers 8 h 30 sous le prétexte de faire des courses. J’ai rejoint en métro la gare de la Part-Dieu où j’ai pris le tramway pour l’aéroport. Coincée entre la vitre et un type enrhumé qui n’arrêtait pas de renifler, j’ai lu en tenant mon livre d’une main et en me bouchant l’oreille gauche de l’autre. Voilà longtemps que je n’étais pas allée à ce qui sera toujours pour moi l’aéroport de Satolas, même s’il a été rebaptisé Saint-Exupéry. Entre la gare et le terminal numéro 1, j’ai traversé des routes et longé des parkings (des champs d’enrobé), et levé la tête pour observer les nuages d’étourneaux composer des formes mobiles et changeantes dans un ciel gris. Je n’ai pas eu longtemps à chercher la porte des arrivées, elle est là, sur la gauche en entrant. Postée derrière la barrière, glissée entre une dame et un panneau, un sourire réflexe aux lèvres, le portable à la main, prête à photographier l’instant, j’attends.

La double porte s’ouvre par intermittence, pour laisser passer des voyageurs fatigués par un lever matinal ou épuisés par une nuit coincés dans un avion. D’où viennent-ils ? Le panneau des arrivées ne me renseigne pas vraiment, mais me fait rêver. Qui n’a pas envie de sauter dans le premier avion pour une destination inconnue, comme un cadeau surprise que l’on s’autoriserait ? Les retrouvailles d’inconnus réjouissent, comme dans les scènes d’ouverture et de clôture du film Love Actually. Je fredonne la musique du générique.

Là, ça y est, elle arrive ! Vite une photo, une autre, au cas où la première soit ratée. Emmitouflée dans un gros blouson, une longue écharpe, le casque audio autour du cou, une valise à la main, un sac banane en bandoulière que je reconnais, que sa maman lui a cousu. Elle vient voir mon aînée pour son anniversaire. Sa maman et moi avons organisé sa venue dans le plus grand secret. Une grande amie de Mainz que nous appellerons Nina.

Le matin même, pendant que je prenais ma douche, mon portable était resté branché dans la cuisine. En revenant, un message de Nina me confirmait qu’elle était bien dans l’avion. Frisson, regard sur l’épaule. Mince alors. Et si ma fille l’avait lu ? Mon téléphone sert de juke-box à toute la famille. (Pour les moins de 40 ans, comprenez que chacun l’utilise pour écouter ses playlists sur Spotify.) Être complice d’un bonheur secret est une joie et un honneur immenses. Je veux remplir ma mission sans faillir.

À l’aéroport donc, joie d’accueillir celle dont la venue va illuminer ma fille et le week-end de toute la famille. Embrassades. Dans le tramway, nous discutons de ses cours, ses projets d’étude, son déménagement prochain, son futur voyage en Australie, de la politique allemande. Dans le métro, je lui explique le mode opératoire, je décris la route d’arrivée, le plan de la maison. Dans le bus, j’envoie des textos à mon mari, des mots de rien du tout qui portent la lumière, bulles de savon irisées, qui dansent légères dans notre avenir proche.

— Où est-elle ?

— Dans sa chambre, elle travaille.

— Et Gaïa ?

— Dans le salon, fermé.

Ouf, il ne faudrait pas qu’un aboiement impromptu gâche tous nos préparatifs top secret. La petite sœur en stage de troisième dans une pâtisserie emballe des papillotes. Elle n’est au courant de rien et n’a pas besoin d’être dans la confidence. Cela lui fera une jolie surprise à elle aussi.

— On arrive dans trois minutes.

Non, cinq. J’ai raté l’arrêt, tout absorbée dans nos manigances.

— Alors, Nina, tu vas entrer, monter l’escalier. La porte de ton amie est en face sur la droite.

Derniers mètres à retenir notre souffle et nos éclats de joie. Portillon, allée, saluts silencieux à mon mari par la fenêtre. On chuchote, on trépigne de hâte, Nina laisse sa valise dehors. Il ne nous manque que les cagoules pour mener à bien le coup qu’on mijote. Des cagoules roses à paillettes. Porte d’entrée, index silencieux tendu vers le haut pour indiquer la direction — comme s’il y avait plusieurs options. Elle monte en faisant attention à ne pas faire craquer les marches. Je la suis, portable à la main, pour filmer ces retrouvailles surprises.

Toc toc. Elle frappe. Un oui étouffé lui répond, un oui las, résigné à être interrompu en pleine phrase par sa mère ou on père. Nina pousse la porte et entre. Ma fille penchée sur son bureau, un stylo à la main, lève la tête.

— Hmm. Quoi ?

Ses yeux se fixent sur l’intruse et s’écarquillent.

— Hein ? Qu’est-ce qui se passe ?

Les secondes enflent, gonflées de joie. Quand vont-elles exploser ?

— Nina ?

Son regard quitte Nina pour m’interroger en silence, sourcils hauts, avant de se reposer sur le visage de son amie apparue par magie à côté de son bureau.

—Nina, c’est toi ?

Son sourire s’élargit, mange tout son visage. Elle éclate de rire, et moi aussi et mon mari aussi sans doute derrière moi. Je filme sans regarder l’écran en sentant mon regard se brouiller. Les larmes coulent, mais je ne veux rater aucune seconde de la naissance de ce miracle.

— Nina c’est toi ?

Elle rit.

— Oui…

— Mais on s’est parlé hier et…

Rires.

— Oui…

— Et tu ne m’as rien dit…

— Non…

Elles se serrent dans les bras, ma fille la regarde plusieurs fois pour s’assurer de la réalité de cette présence aimée, inattendue, là dans sa chambre. Je voudrais leur laisser leur intimité, les laisser savourer le bonheur des retrouvailles. Hypnotisée par leur émotion, touchée et honorée d’avoir pu y contribuer, je m’attarde de longues minutes.

Puis j’arrête la vidéo. Je recule vers mon mari. Essuie mes yeux du dos de la main. Nous redescendons gonflés de joie. Ça a marché ! Vite, j’envoie un message et la vidéo à la maman de Nina. Ça a marché ! Elle me répond : oh là là, comme j’ai pleuré !

Ouverture magique d’un week-end de fête pour célébrer ses dix-sept ans. Ma fille a tant de choses à partager avec Nina. Elle rêvait de lui montrer sa chambre dans notre maison rafistolée, de lui présenter ses amies de Lyon invitées à sa soirée. L’une d’elles la connaît déjà d’un séjour à Mainz.

Elles commencent par sculpter le quatre-quarts fait exprès pour être découpé, en un village de conte de fées, comme ceux que je leur faisais quand mes enfants étaient petits. Ça sent les Dragibus, les fraises Tagada et la réglisse. Pour manger, les filles auront des pizzas maison et un gâteau au chocolat géant. Je les prends en photo de dos, ce qui surprend Nina, car je sens que ne résisterai pas à vous conter cette aventure.

Nous jetons quelques affaires dans un sac : nous avons été priés de débarrasser le plancher pour la nuit. Mon mari, notre benjamine et moi dormirons dans une chambre d’hôtes au coin de la rue. Des jeunes filles emprunteront nos lits. Heureusement, nous avons eu le droit d’accueillir les invitées avant de filer. Je les adore les copines de mes filles, des ados sympas, drôles et vivantes, dont la compagnie efface mon âge.

Pour étaler les réceptions, notre plus jeune a organisé la fiesta pour ses quatorze ans à la mi-janvier. Elle nous a autorisés à rester à la maison, à faire les pizzas, et à leur organiser un atelier de peinture sur céramique. Emoji clin d’œil. Deux jours plus tard, j’ai rendu sa liberté à la pâte à pizza restante qui cherchait à s’échapper du bol dans le frigo.

Lundi 20 janvier c’était mon tour. Pas de grande fête, pas de soirée pyjama, juste une sortie cinéma en amoureux et une soirée gâteaux-bougies-diabolo-châtaigne-narcisses-miniatures tous les quatre. Les hurlements de Gaïa quand on chante. Aucune intrusion médiatique. Pour mon anniversaire, je me suis offert du moins et du silence. Faute de pouvoir me couper du monde, je me suis désabonnée du Monde. Cela ne suffira pas à me préserver de la brutalité ambiante, mais je veux éviter d’être happée dans le sillage du Grand bond en arrière.

Quand je serai prête, je me contenterai des titres de presse. J’essaie de m’informer auprès de sources journalistiques fiables, tout en gardant à l’esprit que, même sérieux, les médias publient pour un lectorat. L’Éducation nationale est la cible principale du Monde mais tout de même, dans un article sur les études supérieures et les résultats au bac, le ou la journaliste a laissé entendre que la raison pour laquelle les étudiants se pressent de plus en plus nombreux aux portes des universités, est que, comme la marée deux fois par jour, « le niveau monte ».

Ça me rappelle une stagiaire en bac + 5, que j’avais recrutée faute de mieux, qui émaillait ses textes de majuscules décoratives et de fautes d’orthographe plus grosses qu’elle, et attrapait son téléphone pour ajouter 2 à 10. Elle m’avait expliqué que si de plus en plus d’élèves avaient leur bac, c’est qu’ils étaient de plus en plus compétents. Selon elle, le savoir grandissait avec l’année de naissance et elle était toute fière du rab d’intelligence offert par ses vingt ans de moins.

CQFD.

« C’est cul, quoi ? »

À l’aide !

Allez, s’il est encore temps de vous souhaiter une année aimable et des jours jolis, (après tout, pourquoi pas), j’espère que la fée des bonnes surprises se penchera le matin sur votre tasse de café. Pas trop sinon, plouf ! Imaginons la fée Clochette accrochée par les ailes avec une pince à linge à une corde tendue, les bras croisés et l’air boudeur d’être immobilisée ainsi dans le courant d’air. Comment est-elle habillée déjà cette fée de poche ?

Je vous souhaite des surprises charmantes, comme de voir le matin les réverbères s’éteindre, ou le soir s’allumer, l’écureuil courir le long du muret, d’écouter dans le métro une jeune fille et un ancien professeur qui se sont croisés par hasard, échanger des nouvelles. Ou, des surprises rigolotes comme, en arrivant à un rendez-vous, de sortir de la poche arrière de son jean un rouleau en carton de papier toilette oublié qui aurait dû être déposé à la poubelle. Comme de sursauter lorsqu’une araignée velue sortira de votre botte de poireaux. Ou comme dans le train où je termine cet article, la fonction lecture à voix haute se déclenche par erreur. Vite, vite, arrêter cela ! Comment fait-on ? Tâtonner de la souris. Cliquer ici et là. Ferme-toi logiciel. Tais-toi, voix synthétique insupportable. On ne voudrait pas importuner ses voisins avec ses lignes sur le besoin de vide.

Avant de me taire, je vous souhaite de penser à guetter les surprises jolies, de digérer les autres le mieux possible, et surtout, je vous souhaite la visite de votre Nina.