Bonheur-du-jour

Vélo, chaos, travaux et jardins au Cap Ferrat

Je pédale, je pédale ou je cours, je ne sais plus, comment faut-il dire, sur un vélo elliptique ? Je force sur place. Moi la férue de la dépense physique dans la nature, me voilà adepte de ce sport en chambre. Pas de chocs, pas de courbatures (faute de gravité parait-il). Je me défoule entre un pied d’éléphant poussiéreux sur une commode poussiéreuse, un piano, devinez, couvert de poussière, un carton rempli d’on ne sait quoi que je peine à déplacer en le poussant du pied, et un étendage dissimulé sous des arcs en ciel de petit linge (sans trop de poussière). Pour accéder au vélo et le tirer vers un espace moins encombré, je pousse, je tire, je fais tomber et ramasse plusieurs fois la même chaussette. Le bleu en haut de la cuisse droite, c’est la commode.

Au rythme de documentaires sur Arte, je pédale en noir et blanc sur le pont d’un paquebot transatlantique, et grimpe en couleurs aux côtés d’un climatologue sur les flancs du mont Olympe. Je dévale les pentes volcaniques de Lanzarote avec un champion de VTT et me repose entre les rochers noirs sur la terrasse blanchie de chaux d’un artiste local. Les grands espaces brisent les murs de mon lieu de vie confiné. Ils ne sont pas les seuls : le maçon les a récemment découpés par l’extérieur. Sur trois côtés, notre chambre-cabane éphémère n’est séparée du jardin que par des plaques de placo percées et rafistolées. Comment tient la fenêtre ?

Dimanche matin, allongée dans le lit, j’ai demandé à mon mari :

-Tu sens le courant d’air, là ? Brr, c’est froid.

Là, au niveau des trous.

J’ai passé le doigt à travers le placo, Chandler repenti dans son carton, pour un salut minuscule aux monstres de la nuit, ceux dont la respiration fait grelotter notre porte et chuchoter le rideau en plastique de protection scotché devant l’accès au chantier. Les frissons de l’endormissement, la lueur du réverbère dévoilée par la suppression du volet, les bruits de buissons froissés, les gargouillements du radiateur non purgé évoquent les nuits sous la tente. Serre moi fort. Jouons à nous faire peur. Et aérons par le couloir. Il vaudrait peut-être mieux ne pas l’ouvrir la fenêtre.

Pédale, pédale, défoule-toi avec cette activité physique à la fois intense et douce, adaptée à ton dos de quinquagénaire. 

Toc toc, on frappe à la fenêtre. L’électricien me fait de grands saluts depuis notre future salle à manger, coquille ouverte de moellons nus.

– C’est bien hein !

Sa voix m’arrive voilée à travers carreau dérisoire et cloison de carton-pâte. Il dessine d’un bras flou, à cause de mes lunettes de presbyte, le découpage des murs effectué depuis son dernier passage. Il inspecte la laine de verre effilochée dans les espaces à vif, en hochant la tête d’un air entendu.

-Oui oui c’est bien.

Je réponds à son sourire. Explique des détails en articulant pour qu’il m’entende.

Est-ce que ça compte encore comme séance de sport si je m’interromps ? Pendant mes pauses de travail, en legging bleu marine et T-shirt rose, transpirante, une pince en plastique dans les cheveux, je sue sur un vélo elliptique dans un débarras où patiente un lit.

Toc, toc, on frappe à la porte de la chambre. C’est le plombier. Il vient tripoter le tuyau dans le haut du mur derrière moi, celui qui tape, tape, tape tout le temps si l’on ne le coince pas avec une chaussette (propre). Entrez, mais non vous ne me dérangez pas. Priorité au chantier.

Mes collègues de travail sont les artisans qui travaillent chez moi. On discute, on blague, on rit. Je leur apporte un thermos de café et interromps l’élan du carreleur juste avant que les quatre murs des toilettes ne soient couverts de faïence. Le nouvel accès à l’espace garage et le trou dans le sol de la cuisine m’apportent leurs coups de marteau, leurs rires et leurs discussions. Je les entends râler et s’énerver au téléphone. La fumée de leurs cigarettes me donne la nausée. Alors, il est bon mon gâteau à la mandarine ? Il est cramé oui. Le sourire généreux efface la raideur du commentaire.

Le maçon du gros œuvre, celui qui a scié tant de nos murs selon les pointillés, m’a dit l’autre jour :

– Ça avance, ce sera bientôt fini. Ce ne doit pas être évident de vivre dans le chantier. Hier j’ai dû rentrer dans votre chambre. Pas eu le choix. J’ai pas trop regardé mais quand même…

Il hoche la tête en pinçant les lèvres, les yeux écarquillés.

Mais quand même c’est le foutoir et plein de poussière.

Ma belle-sœur venue tout exprès d’Angleterre pour nous rendre visite m’a demandé avant-hier : tu parles des artisans dans ton blog ? Non, non. Pas encore. J’en parlerai quand les travaux seront finis. Je ne voudrais pas compromettre leur bon achèvement. Clin d’œil. Je repense à deux livres sur le sujet qui m’ont donné beaucoup de plaisir, même en l’absence de projet de rénovation : Vous plaisantez monsieur Tanner de Jean-Paul Dubois et La maison du retour de Jean-Paul Kauffmann.

À la réunion de chantier un vendredi matin, j’ose poser la question pour régler un sujet épineux :

-Il faudrait qu’on déplace le piano. Est-ce que vous pourriez nous filer un coup de main ?

(Enfin, aider mon mari).

-Un piano, euh…

Les regards fuient, les bouches se serrent. Pas de non, mais pas de oui. Un « on se débrouillera » du plaquiste me soulage un peu. Nous avons renoncé à le déménager à l’étage. Les menuisiers nous ont aidé ce matin, merci à eux. Il trône désormais sous un plaid, dans notre future chambre, où les fenêtres tiennent bon.

Sympathique, vivant, agaçant, exaltant et frustrant ce chantier. Dès que possible, je le fuis.

Fuyons ensemble.

Samedi soir, calée contre un poteau du bus entre le cinéma de notre quartier (pour Daaaaaalí ! très bien) et un restaurant (japonais, moyen), il me semblait ne jamais avoir quitté Lyon. Pendant notre expatriation beaucoup de choses ont changé. Les vélos et les trottinettes électriques ont proliféré, la nouvelle ligne de métro a été achevée, les Verts de la mairie se sont mis des armées de commerçants à dos. Leur projet de pistes cyclables en étoile qui sillonnent la métropole de part en part sert de prétexte pour supprimer des places de parking dans les rues animées. Non pensée jusqu’au bout, une idée formidable dans l’absolu, risque de rabattre les automobilistes vers les supermarchés. Tout le monde ne peut pas circuler à bicyclette, même ceux qui pédalent en chambre.

Après quatre ans en Allemagne passés tous en selle, nos vélos prennent la poussière (eux aussi) à l’arrière du cagibi : la circulation est dangereuse. Seule une des filles utilise le sien pour aller à l’école de musique à un kilomètre de la maison. Une piste cyclable séparée serait plus sûre. Pourtant, fervente adepte de la marche et des transports publics, je redoute la suppression des places de parkings en cœur de bourg. Pourquoi ? Parce que lorsque nous utilisons la voiture, c’est qu’elle est indispensable (charges lourdes, urgence). Si nous ne pouvons plus nous garer rapidement, devrons-nous renoncer au marché pour hélas nous rabattre sur le supermarché ? On gagne toujours à confronter ses idées à ce qui se passe ailleurs, surtout les « bonnes ». Dans ma bourgade ardéchoise, comme dans beaucoup de petites villes, le centre se meurt. Les gens font leurs emplettes en périphérie, dans des zones d’activité sans âme mais pourvues de grands parkings. C’est triste une enfilade de vitrines condamnées, triste comme le silence des rues piétonnes.

Tournons le dos aux chantiers. Après la neige, partons dans le bleu, le vert et l’orange.

L’autoroute de Sisteron nous a conduits des sommets des Hautes-Alpes à la côte d’Azur, via la superbe plaine de la Durance, les pénitents des Mées et le pays de Giono. J’imagine, à la fenêtre d’une maison de ce village là-haut sur la colline, un regard contempler sa vallée défigurée par le coup de bistouri du goudron. Dans un de ses livres, Jean Giono parlait d’un bout de campagne visible depuis Manosque que des élus et l’argent avaient décidé de rendre constructible, oubliant que le charme de la ville tenait aussi à ce carré vert.

Quelques jours de télétravail branchés sur un Wifi correct, a tenu notre chaos à distance après les vacances. À Nice, le carnaval bat son plein comme à Mainz quelques semaines plus tôt, dans une débauche de branches de mimosa, anémones et roses bientôt fanées. Les corsos s’étalent sur deux semaines et leur périmètre géographique est limité et payant. En balade avec les filles, nous avons assisté à l’arrivée des chars enfantins sur le port, encore non équipés de figurants muets qui saluent. Kitsch comme il se doit, voire pour l’un franchement laid. À notre retour en fin d’après-midi, nous apercevons au bout d’une rue, les chars pour adultes en route pour les gradins, sous le visage grimaçant de Brice de Nice natürlich.

Un jour de grand soleil, nous nous sommes immergés dans la mer – pas longtemps – et un jour de pluie nous avons visité la villa Ephrussi de Rothschild à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Le musée Matisse est fermé pour travaux (décidément), les œuvres envolées pour le Japon.

-Allez les filles, on y va.

-Où ?

-Voir une belle maison avec un beau jardin, c’est tout près.

-Un musée ? Oh non. Je reste.

-Non, non. Vous venez. Y’a un café avec des gâteaux.

Voilà vingt-cinq ans, la mention « villa Ephrussi de Rothschild » griffonnée au stylo bille vert ou peut-être rouge, celui qui trainait alors sans bouchon à côté du téléphone, sur une page vierge d’un carnets d’adresses ou une marge d’annuaire, avait éveillé ma curiosité. Sans doute les i étaient-ils coiffés de ronds ouverts. Sans doute quelqu’un qui connaissait la passion de ma mère pour les jardins, au détour d’une conversation téléphonique, lui avait-il conseillé d’aller visiter la villa, à l’occasion. Il n’y a pas eu d’occasion.

Le mystère soyeux de ce nom à rallonge me hantait. À chaque passage en voiture devant un panneau indicateur qui pointait vers elle, je me promettais : un jour j’irai. Pour toi maman. Et pour moi, car moi aussi j’adore les jardins.

Il pleut lorsque nous garons la voiture sous les palmiers, sur la crête du cap Ferrat. Il reste quelques rares places, dans un long parking qui surplombe des domaines luxurieux et la mer. Les tickets achetés, nous plongeons dans les jardins, sans parapluie. Un panneau en annonce huit (et non neuf comme sur le site web) : jardins espagnol, florentin, à la française, provençal, lapidaire, japonais, exotique, roseraie. Les filles font la gueule comme toutes adolescentes trainées dans un musée par leurs parents chéris. Cassons la tension familiale, visitons chacun à son rythme. Nous nous égaillons.

Certes, la roseraie gagnerait à être parcourue en pleine gloire, dans un ou deux mois. Cependant, sous ce climat doux, les buddléias embaument en février, et visiter des jardins reste un régal même au cœur de l’hiver. Le jardin espagnol s’anime des ronds de pluie dans l’eau des bassins. Des figuiers tropicaux immenses, dont les racines aériennes étoffent le tronc, obligent à lever la tête, la pluie coule dans les yeux. Mon anorak de ski se trempe, j’évite les flaques, mes pieds restent secs. Troncs, tiges, feuilles immenses ou étroites, les plantes sculpturales me fascinent. Un jardin est un musée formidable où il est permis de toucher les œuvres. Palper, respirer, caresser, respirer encore. Les chèvrefeuilles d’hiver de la treille envoûtent. J’aperçois une de mes filles assise, le visage fermé, sur un escalier de pierres. Personne ou presque dans les allées, les visiteurs ont fui l’humidité.

Un panneau présente le rosier de Lady Banks, seul rosier sans épines, aux petites roses-pompons d’un jaune de beurre. Je le connais très bien. Les deux plantés par ma mère lancent toujours leurs lianes immenses à l’assaut des cyprès. Elle appelait cet arbuste gigantesque « le petit rosier jaune », en référence aux grappes de fleurs doubles minuscules. Jamais malade, fidèle, il se laisse bouturer. De passage en Ardèche depuis Mainz, chez une amie allemande installée là-bas depuis des dizaines d’années, une arche du même rosier nous avait accueillis. En déplaçant une délicate grappe de roses jaunes pour couper le gâteau au chocolat, l’amie avait précisé : c’est ta mère qui me l’a donné.

Quelque part, chez moi, entre les monticules de terre déplacée, deux boutures effectuées l’automne dernier doivent pousser.

Puisqu’il semblerait que nous ayons aujourd’hui une rubrique conseils jardin, permettez-moi de vous présenter une autre plante formidable, facile à bouturer, résidente des jardins des amis de ma mère : les sauges à petite feuilles. Dans les jardinières municipales d’une rue près de Nice, j’avais repéré des plants de coloris difficiles à trouver dans le commerce (violet profond, rose pâle, blanc moelleux). Dans la nuit, en vérifiant par-dessus mon épaule que personne ne regardait et en sursautant au moindre bruit, j’en ai prélevé un brin à chacune. Ils se remettent de leur trajet en sac plastique humide dans un pot de terreau spécial semis sur notre table à manger

La visite de la villa se fait sans audioguides : notre contrat familial du jour prévoit un musée, oui mais au pas de course.

Je survole des panneaux explicatifs. La baronne Béatrice Ephrussi de Rothschild achète le terrain du cap Ferrat en 1905, après son divorce avec son flambeur de mari Maurice Ephrussi. La création des jardins sur ce promontoire rocailleux battu par les vents demande des ajouts de terre et sept ans. Dans la villa conçue ensuite, elle abritera ses collections d’objets d’art éclectiques, où les porcelaines voisinent avec des bas-reliefs religieux du Moyen-âge. Un dépliant lu en amont de la visite recommandait de ne pas rater le bonheur-du-jour (secrétaire), une pièce maîtresse de l’exposition. Je l’aperçois devant une fenêtre du premier étage, aussi charmant que son nom. Il ne lui manque qu’une escorte de fauteuils crapauds pour retrouver Colette.

Afin de la retenir quelques secondes dans une chambre, je pointe deux canapés miniatures à ma benjamine : regarde, pour les enfants. Une visiteuse me reprend, en indiquant son audioguide (fayote) : non, c’était pour ses chiens. En redescendant, nous dérangeons comme à la montée, le même groupe de jeunes touristes asiatiques en pleine séance photos devant la baie vitrée ouverte sur le port de Beaulieu et la villa Kérylos.

(Le chocolat liégeois est derrière)

Béatrice occupera par intermittence son superbe domaine pendant une dizaine d’années, et en 1933, un an avant sa mort, elle lèguera villa et collections à l’Académie des Beaux-arts avec la consigne d’en faire un musée.

-Alors les filles ça vous a plu finalement ?

-Oui surtout, la danse des jets d’eaux en musique dans le jardin à la française.

-Et surtout, surtout, le chocolat liégeois au café.

Moi je suis tombée amoureuse du logo, ce e majuscule élégant écrit comme me l’avait appris pour mon prénom ma maîtresse de CE1, les doigts empoudrés de craie.

J’écris dans un parfum intense, écœurant presque. La marmelade d’oranges cueillies sur la côte (dans un verger, avec autorisation) bouillonne sur une plaque électrique de camping posée sur la cuisinière. Le gaz est coupé. Notre fenêtre a frémi ce matin. Le prochain mur à découper est derrière la cuisine actuelle. Il faudra bientôt vider les placards.

Finissons les chocolats de Noël, c’est bientôt Pâques.

Neige

En hiver à la montagne, la neige comme un miracle

Je dédie ce texte aux nostalgiques des neiges d’antan, à vous qui regrettez de sauter à pieds joints par-dessus l’hiver, et à Dany pour lui changer les idées.

Ils sont partis. Emmitouflés dans leurs pantalons épais, leurs anoraks multicolores, les snoods en polaire avec, au creux du coude, le casque dans lequel sont glissées les moufles. Ils ont passé la porte enthousiastes, impatients de découvrir, quelques kilomètres plus haut, le paysage enneigé de la nuit, et d’éprouver sous leurs skis le moelleux de pistes neuves.

Je suis restée. Dans ma veste polaire, mes grosses chaussettes et mes claquettes (Birkenstock, oui c’est très chic), mon écran éclairé à contre-jour par la fenêtre. Il reste lisible, le nuage accroché aux toits des chalets et cimes des épicéas prévient l’éblouissement. Je vais passer ma dernière journée de vacances comme presque toutes les autres, seule au gîte. Le lave-vaisselle ronronne, la bouilloire glougloute, une pelle à neige racle un bout de terrasse, des mésanges chantent dans les pommiers rabougris si élégants sous leur parure blanche.

Je suis restée parce qu’après la première et formidable journée de ski, mon dos m’a fait savoir qu’il en avait assez. Alors je profite de mes heures de solitude dans une maison au calme rare, entre carnets et stylos, crayons à papier et pinceaux comme une retraite d’écriture. J’ai beaucoup lu lundi, et j’ai fini, au soleil devant la maison, Gabriële des sœurs Berest (voir page Mes lectures). Malgré tous les DVD empruntés à la médiathèque, je n’ai pas allumé la télévision pendant ces heures offertes. Comment résister à cette vue ?

Avant la neige

La fenêtre encadre une fontaine de pierre dont le filet d’eau murmure, le toit en bois d’une chapelle coiffé d’un clocher de pierre lui aussi, où pend une cloche et au-delà, une chaine de montagnes aux pieds couverts de forêts sombres et aux sommets de rochers blanchis, sauvages, tentateurs. Ce paysage fabuleux happe le regard, appelle le stylo, le pinceau, les chaussures de marche. Il me dévore. Je lui ai cédé. Dans une infidélité impérieuse à ma famille, j’ai changé de maîtres. J’appartiens aux montagnes, à la présence chantante de la fontaine, silence vivant, aux branches pendantes de l’épicéa dont une goutte de sève transparente s’est collée à mon téléphone. Sur ces pentes d’herbes sèches et de troncs noirs, que deux nuits et une journée de tourbillons de flocons ont transformées en édredons, pendant quelques jours, le monde est en paix.

L’impression d’insignifiance au cœur du grand tout éveille des émotions opposées en fonction de l’environnement. Un paysage majestueux insuffle la vie, le béton d’une banlieue, vampire, la sape.

Donc je n’ai pas skié cette semaine. Je le regrette, car me défouler en plein air dans un paysage de montagne le plus sauvage possible est un de mes moyens favoris de me ressourcer. Quand je galérais dans des études ou des postes qui ne me convenaient pas, mettre le cap sur les montagnes (vive Lyon pour sa proximité des sommets) était, hiver comme été, ma bouée de sauvetage. La montagne, comme la mer, décuple les effets du dépaysement, les week-ends en altitude ou au bord des vagues comptent double. Air vivifiant, horizon visible, ciel et nature omniprésents… Un jour c’est sûr, je déménagerai dans un environnement aussi beau et paisible. Est-ce facile à vivre au quotidien un paysage tout en pentes ?

Vous l’aurez compris, pour les sports d’hiver, nous ne logeons pas en station. Notre objectif premier est de vivre la montagne, dans des coins les plus sauvages possibles, avec un accès pas trop lointain aux pistes. Pas de studio cabine skis aux pieds, même si les prix étaient raisonnables. Voisins moutons bienvenus.

Seule avec mes activités favorites, quel cadeau.

Lundi j’ai donc lu devant ma porte baignée de soleil. Ma voisine de 91 ans est sortie pour retrouver sa chaise de plastique blanc couverte d’un coussin installée à demeure contre le mur de sa maison. Elle a levé les yeux sur moi et s’est exclamée :

-Vous êtes déjà venue.

-Oui l’an dernier.

Nous avions bavardé alors, sur le pas de la porte, un peu chaque jour aux heures chaudes (voir article : Tempête de ciel bleu). La mémoire de cette dame m’impressionne, moi qui ai du mal à me souvenir de ce que j’ai mangé la veille.

Je vous l’ai déjà dit, j’adore les mamies. Je ne peux pas m’empêcher de lui poser des questions.

-Vous êtes d’ici ?

– Oui, c’est ma maison, j’y suis née.

-Oh quelle chance !

-Oh, mais je suis partie, je ne suis revenue qu’à la retraite, il y a trente ans.

-Vous êtes allée où ?

J’imagine Gap, Marseille, les grandes villes aimants de la région.

-À la station là-haut. Je travaillais au premier magasin de souvenirs. C’est mon frère et ma belle-sœur qui le tenaient.

Donc elle est partie à moins de trois kilomètres. Comme elle a dû en vivre des changements malgré cette continuité familiale, dans ce village, cette ferme, celle de ses parents, reprise par un frère puis par son neveu et maintenant un petit-neveu. Combien de fois a-t-elle gravi le sentier escarpé que j’ai emprunté pour rejoindre mes skieurs ?

Comme souvent lorsque nous vivions en Allemagne, je m’interroge sur le lien entre être et habiter un lieu. Où est-on le plus soi-même ?

La levée est faite

Hier soir au magasin d’équipement où nous sommes allés régler les locations par anticipation pour éviter la cohue des fins de séjour, le loueur, un jeune homme sympathique, nous a demandé :

-Vous venez d’où ?

-De Lyon.

-Ah, je connais, je suis de X (il cite un village inconnu) vers Saint-Vallier, Châteauneuf de Galaure. Vous voyez ? C’est mon chez-moi.

-Oui, je vois. Je connais un peu le coin, je suis de l’Ardèche.

C’est plus fort que moi, cet aveu que je place dans chaque conversation sympathique.

Le jeune homme venait de nous dire qu’il travaillait l’hiver chez son cousin dans les Hautes-Alpes et l’été dans le Vaucluse au pied du mont Ventoux. Il y loue des vélos de compétition à des triathlètes du monde entier venus se mesurer aux courses de France et d’Europe. Le loueur donc, peut-être en raison de son nomadisme professionnel, s’est identifié par son « chez lui » dans un triangle des Bermudes entre Ardèche du Nord et Isère. Combien de temps y passe-t-il chaque année ?

Mon obsession de placer mes origines à chaque occasion bienveillante ne répond à aucune logique géographique actuelle. C’est peut-être un truc d’Ardéchois. J’ai appris par une amie que mon cousin, qui avait rencontré le sien sur un terrain de rugby en terre strasbourgeoise, s’était présenté à lui comme ardéchois. Ça m’a fait sourire et bien sûr j’ai compris. Mon cœur bordé de garrigues, de rivières et de châtaignes s’en est trouvé flatté. Il l’est d’origine par son père, mais par sa naissance et sa mère il est montpelliérain. (Grosses bises à eux.)

Souvent, quand je me déplace, sans voyager à proprement parler, je suis frappée par le fait que, vivant dans un même pays, nous sommes reliés par une langue, une histoire, des paperasses administratives, des voix de journalistes, les sujets du bac ou les paquets de Figolu. Pourtant, chaque microrégion offre des conditions de vie variées et nos expériences quotidiennes diffèrent grandement. Quoi de commun entre la mamie qui n’a pas quitté son hameau de montagne des Hautes-Alpes, un citadin de Marseille au soleil de la mer Méditerranée, un Parisien du canal Saint-Martin, un villageois des plaines de la Beauce, un Lorrain adossé à la Belgique et à l’Allemagne, un Catalan à l’Espagne, un Breton pur beurre salé ? Tant de choses et si peu. Chacun vit le ciel et l’horizon, les arbres et la terre à sa façon. Je la leur envie à tous. Voyager permet de découvrir le monde avec de nouvelles lunettes.

Je viens de me lever pour remplir ma tasse d’eau chaude. En jetant un œil dehors, je regrette de constater que sur la route, ruban noir au milieu du blanc, la neige a déjà fondu. Heureusement que nous avons ouvert les volets et admiré la vue avant le passage du chasse-neige. Combien de temps ce paysage de conte de fées va-t-il perdurer ?

Maintenant que j’ai confié ces idées qui me trottent dans la tête depuis plusieurs jours à mon fidèle ordinateur, je vais aller arpenter les sentiers de la mamie. Si je la croise sur le pas de la porte, je lui demanderai son prénom dont je suis curieuse, une aiguille et du fil pour réparer une galette de chaise dont j’ai décousu un lien en m’asseyant. Avant, je vais envoyer un message à mon mari. Aux courses ce soir, n’oubliez pas de prendre du chocolat.

Ce matin en découvrant la couche de neige fraîche de la nuit, ma plus jeune fille s’est exclamée :

-Mais on est en Finlande ! C’est trop génial.

Et moi de leur raconter, comme une vieille schnock, les chutes de neige annuelles en Ardèche, qui forçaient mon père aux aurores à enfiler des bottes et un bonnet pour secouer le mimosa et l’olivier afin que les branches ne cassent pas. Mes frères et moi qui suppliions nos parents, dès que par la petite fenêtre exposée au nord de la cuisine, les sommets du plateau blanchissaient, de monter faire de la luge dans un champ, ou du ski à la station de la Croix de Bauzon. Les devoirs à la lampe à huile un soir en hiver 1985 quand les fils électriques avaient cédé sous la neige exceptionnelle (oui, on en avait une, décorative, qui a disparu depuis). Le téléski unique de Sainte-Eulalie, lieu de ma classe de neige de cinquième, a été démonté il y a quelques années. Et à Lyon aussi il neigeait avant ? Oui à Lyon aussi, chaque année. Le bonhomme de neige est une espèce en voie de disparition.

Mon dos m’a laissé me promener chaque jour, sur les cailloux et l’herbe sèche d’abord, puis sur la neige fraîche.

Pour profiter de mon matin finlandais, je marche en solitaire dans la neige fraîche, en faisant la révérence pour passer sous les branches lestées des arbustes, je sursaute quand des paquets moelleux me frôlent. Je prends photo sur photo sans voir le résultat sur l’écran de mon portable. Je double, triple le geste en comptant sur les statistiques pour que certaines soient nettes et bien cadrées. En soufflant un peu dans la montée, j’écoute le crissement ouaté de mes pas, le frottement des manches de la veste. Le torrent gronde en fond de vallée, dans un trou de ciel entre les nuages, un rapace crie. C’est quoi cette empreinte de patte géante, La panthère des neiges de messieurs Munier et Tesson ? Un patou.

Mes pas s’enfoncent dans la ouate. Impossible de ne pas sourire lorsqu’on imprime les premières traces du sentier dans la neige. Quand ma plus jeune fille plongera sa cuillère dans le tiramisu qu’elle nous a concocté, ça fera le même son douillet. Je repense à un poème anglais dont j’ai tout oublié sauf le conseil de ne jamais laisser la neige fraîche immaculée. Toujours sortir et la fouler, toujours profiter des petits bonheurs éphémères. Au lever ce matin, je suis sortie pieds nus pour sentir la glace moelleuse entre mes orteils. Et là je me ressaisis pour rejoindre la neige vierge, et éviter, distraite par la beauté environnante, de suivre des traces.

Un couple en raquettes descend, je les salue en frimant tout bas. Mouais, moi j’arrive à grimper sans attirail (il faudrait quand même te résoudre à les jeter, Estelle, ces chaussures de radonnée antiques, qui ont vu naître tes filles et dont la semelle a dépassé le stade de la réparation). Quelques dizaines de mètres plus loin, dans une montée escarpée, sentir son pied glisser, se retrouver genou à terre, enfin, à neige, vérifier par-dessus son épaule qu’il n’y a pas de témoin de cet incident qui me rappelle une évidence : la neige, ça glisse.

Une bille de neige dévale la pente, je suis des yeux les pointillés qu’elle imprime, en m’imaginant faire pareil, exprès, allongée en travers de la pente, et se souvenir, que désormais mon dos me l’interdit. Non, je n’envie pas ceux qui skient tout là-haut, et cela me surprend à moitié, jalouse que je sois de mon temps libre, mue par le besoin d’écrire.

C’est trop beau. Je vais prendre mon déjeuner de restes de poulet, salade d’endives et lentilles corail sur le devant de la porte, à boire le bleu, le blanc, la chanson de la fontaine. Mon jean noir chauffe sur ce versant baigné de soleil. Le toit goutte et m’éclabousse. De temps en temps, un paquet de neige s’effondre dans un bruit de tissu froissé, le large rebord du toit me protège. Lorsque l’ombre de l’épicéa m’engloutit, la mamie m’invite à partager son rayon de soleil.

-Et les sommets en face, vous les connaissez tous ?

-Oh oui. Là c’est le Basset, là, la Bru, là l’Aiguille. Derrière c’est Réallon.

Réallon je vois bien c’est là ou ma grande fille de cinq ans s’était ouvert le front en courant avec un bâton à la main.

-Par là, le lac de Serre-Ponçon. Là-bas, derrière, Briançon.

Un doigt rabougri par l’arthrose indique vers l’est.

-Là… là, je ne sais plus.

-Ne vous en faites pas, de toute façon dans cinq minutes j’aurai oublié.

Sur ces pentes à faire frémir, la silhouette de l’âne de la ferme caprine se découpe sur le fond de la vallée, plusieurs centaines de mètres plus bas.

Un après-midi, la mamie m’a saluée avec l’accent chantant de ces montagnes tournées vers la Méditerranée :

-Tiens, on ne s’est pas vues aujourd’hui !

-Eh non. Vous n’auriez pas du fil et une aiguille s’il vous plait ?

Dans l’intérieur chaleureux, un fauteuil confortable près de la fenêtre, avec à sa droite le coussin à aiguilles attaché à la lumière, deux pots d’euphorbes aux fleurs rouges, couleur rare dans une palette d’ors et de bleus. La boite à couture en bois se déplie comme celle de ma grand-mère. J’aurais envie d’y passer l’après-midi à fondre dans sa présence calme comme la neige sur la route. Elle me propose une chaise, mais j’ai interrompu la conversation avec son neveu, je n’ose pas m’imposer.

-Vous ne voulez pas un dé ? Je ne sais pas comment vous faites les jeunes pour coudre sans dé. Moi je ne peux pas.

On se pique le majeur. On dit « aïe » et on recommence. J’ai réparé le même coussin que l’an dernier. Sur le ruban du coin opposé, je reconnais les points que j’avais cousus (sans dé).

Je n’ai pas trouvé l’occasion de demander son prénom à la dame. Mes vieilles chaussures de randonnée aux semelles béantes ont vécu leur dernier saut dans le container du hameau, comme un enracinement symbolique dans ce minuscule coin du monde. Restez en montagne compagnes fidèles.

(Ils ont pensé au chocolat.)

Aurevoir neige

Un grand merci à Christiane d’avoir cité Mainzalors.com sur son blog aufildesmots.biz. Ich freue mich immer auf Besuch aus Deutschland. Si vous avez envie de lire de l’allemand, retrouvez les pensées sur l’actualité et la vie quotidienne de cette Allemande sensible qui vit sur la Côte d’Azur. Elle y a localisé les enquêtes de ses romans policiers.

Tranche de Cantal (entre-deux)

Échappée automnale entre Puy Mary et Conques

Quelque part dans le Massif central, samedi fin d’après-midi, début des vacances d’automne. Dans un virage d’une route charmante qui longe les gorges d’une rivière invisible, mon portable vibre. Ah tiens, un accent italien, c’est la dame de la chambre d’hôtes.

– Allo, bonjour. Oui nous sommes en route. À une heure et demie encore. Dîner dans la chambre ou dans le séjour ? Pourquoi ? Ah parce qu’il y a une tablée familiale qui risque de nous déranger ? On verra en arrivant. Oui, merci pour le point GPS d’arrivée. À tout à l’heure. Ciao.

Dans notre recherche d’un bout du monde au vert, au calme, sans contraintes, nous avons mis le cap sur le sud du Cantal et, par hasard, la seule chambre d’hôtes du coin tenue par un couple milanais. Nos filles ont pris ce matin le train (et le car) pour un autre coin difficilement accessible : l’Ardèche. Mon mari et moi avons fini de vider le garage, c’est-à-dire de répartir son contenu dans les autres pièces qui débordent déjà. Les pots de fleurs entreposés sur le côté, devant la haie, achèveront d’écraser celles plantées à l’automne dernier, déjà dévastées par Gaïa notre chienne sprinteuse et consumées par la canicule.

Avant notre départ, j’ai photographié le pourtour de la maison. Le terrassier va enfin venir. Le chantier a pris du retard avant même de commencer, mais après des semaines sèches, la pluie est annoncée. À notre retour, le jardin n’en sera plus un, les arbustes auront été arrachés par une pelle mécanique et entreposés dans un coin dans l’espoir naïf de pouvoir les replanter plus tard. Le terrain se sera enfoncé de plus d’un mètre, des artisans presque inconnus auront pioché dans tous nos recoins, extérieurs et intérieurs. Comment franchirons-nous les douves de boue entre la rue et notre porte ? Au printemps dernier, je regardais de travers les chaussures de sécurité d’un technicien venu sonder notre sous-sol parce qu’elles foulaient les primevères sauvages.

Notre chambre d’hôtes

Le bout du monde cantalien est décidément bien loin. La prochaine fois, avant de m’engager auprès d’un hébergement, je vérifierai le temps de trajet. Au fil des virages, mes épaules se tendent, une douleur grimpe le long de ma nuque. Aïe, aïe, aïe. La migraine monte. Je m’en veux. Je savais qu’en portant sur deux kilomètres deux sacs trop lourds, je le payerais le lendemain. Peut-être ce mal de tête est-il aussi dû au trop-plein d’émotions d’une période chaotique où les projets se superposent sans qu’aucun ne puisse être soldé. À cette impression d’insécurité quand sa maison se fait détruire par petits bouts.

Dîner dans la chambre donc, madame, au rez-de-chaussée de votre belle ferme de pierres et d’ardoises. Nous voilà entre le sud du Cantal tourné vers le Sud-Ouest à l’accent méridional, et le nord contrée de volcans, de basalte et de froid. Un entre-deux, comme le fromage que nous avons acheté hier.

C’est une région que j’ai envie de découvrir depuis longtemps, même sans savoir qu’elle se situait au cœur de la châtaigneraie cantalienne. Faute de temps, nous n’avons rien préparé avant de partir. Nos hôtes nous conseilleront, une excursion vers le nord, au Puy Mary et à Salers pour le seul jour ensoleillé de notre séjour, une vers le sud en Aveyron, jusqu’à Conques. À notre retour du parc des volcans, notre hôte nous demandera (avec l’accent italien) : « Vous avez vu le château de Tournemire ? C’est splendide. » Zut non, mais vous ne nous l’avez pas dit ce matin au petit déjeuner.

Balade dans les chemins au creux des forêts, entre futaies et pâturages, sous le regard doux des vaches de salers, dont le pelage frisé et moelleux couleur châtaigne appelle la main tenue à distance par les cornes imposantes. Ciels immenses, collines vallonnées très vertes, nuanciers de gris entre or et bleu des hameaux de granit, aux toits d’ardoise ou de lauze de schiste (la dénomination des pierres plates dépend de leur épaisseur, je viens de l’apprendre, l’ardoise est fine). Éclats miroitant au soleil, plomb sous la pluie, ils changent d’humeur avec le ciel. Mon mari me dit que ça lui rappelle l’Angleterre. Le paysage certes, la météo aussi, non ? Aurillac est la capitale française du parapluie.

Puy Mary

Dans le nord austère du Cantal, des centaines de ruisseaux chantent sur les pentes du Puy Mary, le plus grand volcan d’Europe. Je n’en ai jamais vu autant. Les myrtilliers et les bruyères ont roussi, les fougères aussi sous les hêtres encore verts. Ascension de quelques centaines de mètres sur un sentier pourvu de marches, avec une sensation d’apnée. Mon cœur va éclater.

Au sommet, à 1 787 mètres d’altitude, reprendre son souffle. Un père à queue de cheval se penche vers son petit garçon : mais non ce serait dommage des pylônes pour un téléphérique pour monter ici. Regarde tout est sauvage ici. Comme l’enfant, je fais un nouveau tour sur moi-même pour admirer le paysage avec un autre filtre de lecture. Où sont les traces humaines ? Vers l’est, une gare de remontée mécanique signale, à proximité du Plomb du Cantal, le sommet de la station du Lioran. Vers le nord, des éoliennes que la distance efface presque illustrent la plaine de Clermont-Ferrand. En contrebas, la route que nous avons empruntée, le café du col et ses parasols rouges, et les voitures garées. C’est tout. Beauté sauvage à 360°. Une dizaine de vautours plane sur les pentes du puy, tantôt au-dessus de nous, tantôt au-dessous. Nous les observons un moment.

Depuis le Puy Mary

Envie de revenir randonner dans ces puys préservés. Est-ce là l’effet d’un parc naturel régional, créé à temps, avant la construction d’infrastructures touristiques ? Celui du Vercors me déçoit un peu plus à chaque séjour avec ses pistes de ski de fond goudronnées pour être utilisables en toutes saisons, ses pistes de trottinette électrique et de quad qui contribuent à l’érosion. Ces mobiles économiques, bien compréhensibles, attirent les foules qui piétinent et détruisent. L’autre dimanche, nous sommes tombés à 13 heures au fin fond d’un vallon au-dessus de Méaudre sur une rave party sauvage et avons dû marcher plusieurs kilomètres dans les vibrations insupportables des basses d’une « musique » que des participants qui tenaient à peine sur leurs jambes n’écoutaient même pas.

Le lendemain du Puy Mary, la pluie est annoncée pour l’après-midi. Nous irons tout de même à Conques, située à quelques dizaines de kilomètres, mais, dans ces contrées de routes étroites et sinueuses qui me rappellent l’Ardèche, les distances se mesurent en heures. Notre hôte nous a recommandé une boucle buissonnière, pour admirer la vue sur le Lot depuis le hameau de la Vinzelle. « Ne vous perdez pas, c’est un lieu-dit minuscule. Il n’y a pas de panneaux. » Un lieu chuchoté.

Avant de partir explorer, nous glissons carottes, pommes, cantal et jambon dans notre sac à dos. La boulangerie de notre village de (sale) caractère est fermée. De toute façon, nous n’avons pas envie d’y retourner. Le dimanche, la vendeuse nous a fourgué sa trogne renfrognée et deux baguettes de seigle de la veille, des cookies hyper durs, et a refusé de nous faire les sandwichs proposés sur un panneau au mur. La supérette est « exceptionnellement » fermée.

Tant pis, nous mettons le cap vers le sud. Dès que nous plongeons vers l’Aveyron et le cours du Lot, eau brune et large entre des haies de peupliers dorées, des bananiers apparaissent dans les jardins, les pierres des fermes blondissent, les toits s’habillent de tuiles rouges comme la terre des fossés.

Les deux clochers

Au hameau de la Vinzelle, des panneaux écrits par les habitants expliquent qu’il revit, pourtant nous n’y croisons personne. Grimpette jusqu’au sommet des ruelles, pour admirer la vue sur le Lot, comme il se doit. Sous un ciel lourd d’aquarelle, une petite église est blottie là, insolite avec son deuxième clocher construit sur le rocher qui abrite le village. On peut se tenir debout juste sous un bourdon de plus d’une tonne. Il est interdit de le faire sonner. Je le touche doucement. Bien sûr, je pousse la porte de bois de l’église. Moi qui ne suis pas croyante, j’adore les églises, concentrés d’art, d’histoire, de silence et de paix. J’imagine d’autres vies par-delà les siècles, des baptêmes, des mariages et des enterrements, parce que les vies humaines tiennent en une poignée de dates. Dans une église, j’entre de plain-pied dans des histoires, comme dans les forêts, je m’attends à croiser Jacquou le croquant.

Dans cette église modeste, un air doux de piano s’enclenche à notre entrée. Il n’en faut pas plus pour m’émouvoir. Les vitraux donnant sur la vallée représentent saint Clair et saint Roch, multicolores. En sortant, un vent de pont de bateau me force à m’accrocher au bastingage, les cheveux dans tous les sens. C’est beau, hein ? Allez, viens, on y va, un village-chef-d’œuvre nous attend.

Il se visite à pied. Sur le parking extérieur au village, où nous trouvons à nous garer pas trop loin, le droit de stationnement de quelques euros est valable toute l’année. Les plaques minéralogiques des voitures garées évoquent des départements lointains et des pays voisins.

Conques, ce village, vanté par des amis, mes lectures sur le sentier du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle et Christian Bobin éveille des émotions contradictoires et confuses : gourmandise de la beauté promise et appréhension face aux vitraux de Pierre Soulages. Ses peintures me révoltent. Estelle, accueille cette nouvelle expérience. Ouvre ton regard, affranchis-toi des a priori. Peut-être qu’en vrai c’est beau. Peut-être qu’en vrai, c’est une œuvre d’art. Regarde sans filtrer à travers tes travers. Fais-toi violence.

Conques

J’avance sur la route d’accès piétonne, le portable à la main pour saisir des morceaux de paysage. J’ai faim – et la faim me rend ronchon. Dans la ruelle qui monte (elles montent toutes), la boulangerie est fermée, le salon de thé aussi. Comment est-ce possible sur cette étape majeure du chemin de Compostelle de refuser aux pèlerins un lieu où s’approvisionner ? C’est le début des vacances de la Toussaint. Le village semble aussi vide que la Vinzelle. Nous croquerons plus tard notre casse-croûte frugal de jambon et de cantal (entre-deux) sans pain sur un coin de mur. D’abord, entrer dans l’abbatiale.

Comme tant de mains de pèlerins, de touristes, de curieux, pousser cette porte de bois sur la partie médiane, foncée d’être polie. S’arrêter un instant, interdite. Apercevoir un curé au fond, devant quelques fidèles assis sur les bancs. La messe interdit toute visite. Avant de repartir jeter un œil aux vitraux de la nef, pour savoir, sentir, comprendre l’engouement général. Quoi c’est ça ? Ces lignes parallèles, blafardes et tristes qui évoquent les échafaudages placés à l’extérieur pour la réfection des toitures ?

Cherchez bien

Ressortir dégoûtée. Un regard et tout mon corps s’est crispé. Pour me distraire, me réconcilier avec ce monument chrétien, je tâche comme les rares personnes présentes dans ce village fantôme d’admirer le fameux tympan et ses cent vingt-quatre personnages. À peine je lève les yeux, que je repère en plein milieu un mot rigolo. Ses cinq lettres insolites là quand on ne parle pas latin (même si j’imagine la signification) ne parviennent pas à me décrisper. Une guide indique à son petit groupe saint Jacques et son bâton sur la gauche du bas-relief. Je le regarde sans le voir. La colère me contraint dans ses fers. Je me suis fait violence. Je ne pensais pas à ce point.

Tandis que nous finissons notre millefeuille jambon-cantal, le choc de marteaux des travaux de toiture se fait entendre. La messe doit être finie. Nous jetons un œil sur les panneaux explicatifs sur la confection des ardoises en descendant. Entrer à nouveau dans l’abbatiale. Haute, trapue, sobre. Frissonner. Mon regard est attiré par les vitraux que je voudrais réussir à admirer comme tout le monde, ou disons la majorité. C’est curieux cet entêtement, car en général, les élans de la foule sont plutôt pour moi des indices qu’il me faut partir en sens inverse.

La Vinzelle

Lesdits vitraux m’évoquent les plis d’un store de bureau, les rayures d’un uniforme de bagnard, des fils de fer barbelés, la lumière blanche des miradors. Comment les vitraux précédents traduisaient-ils le jour ? En un kaléidoscope de couleurs où vibre la lumière même quand il fait gris comme aujourd’hui, comme ce matin à la Vinzelle ? En une flamme douce qui réchauffe les pierres grises ? Quelle poésie a-t-on détruite pour cela ? À quel prix ? (Nous renonçons à entrer à l’office du tourisme pour connaître le montant de l’escroquerie.)

Je me souviens des vitraux de Chagall de l’église Saint-Étienne de Mainz (voir l’article Bleu Chagall), de ceux de la cathédrale de Metz, chauds et touchants. À une poignée de kilomètres de là, saint Clair et saint Roch, inconnus colorés, s’effacent sous la lumière du jour qu’ils illuminent. Dans leur modeste église, les larmes me sont montées aux yeux. Dans cette abbatiale romane majestueuse devenue prétentieuse, j’ai envie de crier de rage. Là, debout sur les dalles, dans la pénombre, ces vitraux m’aveuglent. Mais combien y en a-t-il, de tous les côtés, à tous les niveaux ? Mon envie de visite disparaît. J’ai besoin de fuir. À travers ce qui ressemble à du vieux plastique jauni tombe une lumière de mort.

Ma révolte gronde. Contre l’injustice de voir une œuvre d’art défigurée par le snobisme de certains. Colère contre ce sacrilège qui m’empêche d’admirer le village. Je me sens volée. Je me suis volée moi-même. Trop de regards braqués. Mes attentes étaient trop intenses.

Je faisais confiance à Bobin, dont j’ai lu tous les livres. Celui sur Conques m’a encore encouragée (La nuit du cœur). Enfin, j’ai lu tous ses livres, sauf Cher Pierre,. Je n’aime pas le travail de Soulages, même en vrai (un de ses tableaux est exposé au musée des beaux-arts de Lyon). Je n’aime pas qu’on se moque de moi. Me voilà déçue par Christian Bobin. Lui qui sait voir la lumière d’un brin d’herbe, s’est-il fait aveugler ?

Ou n’ai-je rien compris ?

Mon vitrail

L’expérience m’a appris à faire confiance à mes intuitions. La louange et la reconnaissance ne sont pas des signes de qualité. Qu’on se le dise ! (Je me le dis.) À mes yeux, là encore, le roi est nu.

Devant le musée du Trésor, une pancarte annonce la fermeture méridienne. Décidément. Tant pis. Alors je croque un carré de chocolat (noir, 85 % de cacao) en guise de dessert. Là entre mes doigts, je découvre un vitrail de Soulages. Mais au moins, celui-là est humble, discret, savoureux, d’une teinte profonde et transporte la vie.

La pluie se met à tomber, froide et pointue. Elle traverse nos habits, nos chaussures et peine à diluer ma colère. Nous descendons voir le pont romain, en faisant attention à ne pas glisser. (Donne-moi la main.) Nous remontons à la voiture le long de la route sous ce que les météorologues parisiens appellent un épisode cévenol. Une pluie intense emporte dans un torrent les feuilles du caniveau, me trempe jusqu’à la culotte. Les vêtements mouillés nous glacent. Nous peinerons à nous réchauffer dans la voiture. Vite, partons, je n’ai pas été conquise. Je serai soulagée quand nous nous éloignerons (oui, je sais, pardon). Les villages de (vraiment fichu) caractère de notre retour seront aussi peu accueillants : aucun café ouvert.

Ah ça non, je n’irai pas au musée de Rodez dédié au monsieur en noir, malgré les recommandations de notre hôtesse. Je le laisse volontiers aux inconditionnels. Pas envie d’alimenter ma colère. J’aurais voulu pouvoir me brûler les mains autour d’une tasse de thé Earl Grey, croquer dans un carrot cake épicé et moelleux dans un salon de thé douillet (comme ceux que propose le National Trust en Angleterre dans les villages-musées qu’il gère). Même emballée de vêtements froids comme de l’eau, ma colère aurait cédé.

Je me consolerai le lendemain, entre forêts et pâturages.

Et là, sur un chemin secret, mon esprit commencera sa collection de rayures.

Les nervures de feuilles de châtaignier, les feuilles ramifiées des fougères, les aiguilles bleutées des pins, les troncs de ces mêmes pins le long du chemin, les poteaux de bois, tous différents de la clôture du pâturage des vaches, les rémiges des ailes des vautours au sommet du Puy Mary, les sillons du champ où pousse déjà le blé en herbe, les empreintes des pneus des tracteurs, les bûches de bois entassées contre un mur, la tôle ondulée qui les protège, l’habit rayé du frelon dans l’herbe, les strates du gâteau aux myrtilles au restaurant, les joints d’un mur de pierres grises. Les lignes parallèles des doigts de ma main gauche qui tiennent la page sur laquelle j’écris, car le vent souffle en rafales. Les lignes parallèles de mon cahier, grises sur un fond blanc légèrement transparent, qui laisse deviner les phrases écrites au verso. Ces dernières ont été tracées à la règle pour répondre à leur fonction. Les autres, repérées dans la nature, tentent de me réconcilier avec une figure géométrique qui m’a traumatisée hier.

Les risques, la remise en question personnelle n’apparaissent pas toujours là où on les attend. Leçon apprise : se méfier de ses propres attentes.

À bientôt cher Cantal, je reviendrai pour marcher.

À bientôt chers amis, comme nous a dit notre hôte milanais à notre départ :

merci pour la sympathie.

Tenez, regardez, une aubépine qui refleurit au moment des fruits. Magie aux couleurs du drapeau italien.

Page buissonnière

Rentrée scolaire, visions du monde et vélos trop électriques.

À madame C.

C’est la rentrée ! Enfin !

J’adore l’odeur des cahiers neufs et des crayons frais. Ceux qui me lisent le savent depuis longtemps. Oui, Mainzalors.com a quatre ans maintenant. Merci d’avoir embarqué avec moi dans cette aventure. Merci pour votre fidélité.

Je vous offre un panneau indicateur vierge, pour aller où votre cœur vous porte. Prenez comme moi ce matin, un carnet (presque) neuf, une page bien propre, bien blanche, avec des lignes parallèles pour éviter de s’égarer dans sa propre écriture. Attrapez votre stylo préféré, pour moi un Bic bleu, fermez les yeux, inspirez profondément et épinglez sur la page à l’encre fidèle, ce qui coule du cœur aux doigts. Accueillez la spontanéité. Ouvrez les yeux. Alors, où partez-vous ? Vers un ailleurs géographique ou une destination intérieure ?

Pas si simple pourtant.

Où irais-je si j’avais le choix ? À Lille avec mon amie d’adolescence allemande (yes, escapade organisée depuis hier soir) ? Avec mon mari à Paris (oh oui, calé à l’instant)… Ces réservations urgentes de projets encore flous hier matin signent un besoin d’évasion. Trois mois de vacances pour les enfants, ce sont pour la mère autant de mois de soumission aux désirs d’autrui.

Bientôt, je m’offrirai la retraite dont je rêve depuis longtemps, dans l’épaisseur de silences vieux comme les siècles d’une abbaye. Seule, avec des arbres et des montagnes à ma fenêtre, mon cahier et mon stylo, un cahier de dessin que je n’ouvrirai sans doute pas. Sauf en cas d’urgence, si mes pensées m’envahissent trop. Il n’est pas simple de se retrouver ailleurs pour écrire. Parfois, l’angoisse monte et il me faut sortir. Une retraite pour rentrer en moi-même à un bureau ou en balade. Une parenthèse rythmée par le hululement de la chouette et le vent dans les feuilles pour fuir les moteurs, les outils électroniques, les impératifs du quotidien, la bêtise du monde.

Approchez. Je voudrais vous remercier pour vos gentils messages à l’occasion de la publication de mon dernier article. Ils m’ont touchée.

Cette publication, peut-être symbole d’un deuil qui s’accepte, transformation d’une épreuve en un partage pour aider quelqu’une, m’a blessée en profondeur comme la joie d’un accouchement. Il m’a fallu une semaine pour m’en remettre. Sept jours de convalescence, le cœur au bord des lèvres, les yeux incontinents, la vibration intense à la moindre émotion, mot gentil, griffure, rayon de soleil sur un épilobe, amour à dire.

Reconnaissance infinie.

Gratitude d’être en vie dans un monde où l’on peut guérir de l’horreur et la seconde d’après, désespoir absolu lorsque la bêtise et la méchanceté de mes congénères me cognent. Encore une fois. Consolation d’un coup de beauté. Cycle éternel de mes heures. Intensifié – si c’était possible – par les émotions puissantes réveillées par ce texte.

Merci donc pour vos attentions.

Elles me rappellent que chacun vient à la lecture avec son âme, son cœur, son vécu. Comme dans chaque expérience en fait.

Chaque rencontre écrite ou vivante est une auberge espagnole. J’écris sur l’intime, émotions et sentiments, j’essaie d’épouser au plus près mon ressenti, les âmes résonnent diversement.

J’entremêle souvent plusieurs sujets dans un texte et j’ai été surprise au début de découvrir comment des anecdotes retenaient l’attention de certains et restaient oubliées par d’autres, focalisés sur une idée différente. Chacun voit le monde avec ses lunettes.

Les faits bruts n’existent pas. Les univers se superposent. Chacun habite le sien, comme chaque espèce animale ou végétale. Les couleurs, les sons, les lumières diffèrent selon les sens disponibles pour les capter. Les humains au patrimoine neurologique que l’on suppose commun vibrent à différentes longueurs d’onde. Ils se ressemblent aussi peu qu’une chauve-souris et un lichen, un poisson et une marguerite. Mais leurs aspects extérieurs cousins trompent. Pas étonnant que les échanges déroutent.

Chaque monde est plus ou moins accessible, lisible.

La tête levée pour contempler les étoiles, j’ai mal au cou. Le ciel d’une nuit d’été, inconnu, majestueux, m’intimide. Arbres et plantes sont de vieux amis, même si j’oublie certains noms, et je les guette dans chaque coin végétal. Comment un analphabète de la flore  vit-il une balade dans la campagne ? Comme je contemple le ciel d’été. Comme un enfant de trois ans feuillette un livre. Quelle magie est retenue dans les signes célestes qui m’échappent ? J’ai besoin d’un guide.

Pour les émotions c’est pareil. Souk de sens, chaos de ressentis. J’ai navigué dans la vie emportée sur le grand huit de mes émotions, sans savoir les repérer et encore moins les repérer. Sans les avoir jamais apprivoisées. Voilà une compétence qu’il serait utile d’apprendre à l’école.

Les sucs d’Ardèche

Ah l’école !

Hier c’était la rentrée de ma grande (pour deux heures) pendant que ma benjamine se remettait de la sienne à la maison (deux heures la veille). Il ne faudrait pas brusquer ces pauvres gosses, eux qui se sont plaints de ne pas croiser d’amis pendant trois mois. Oui, trois mois. En seconde, ben, c’était déjà ainsi de mon temps. En cinquième, même sans l’aval officiel de l’emploi du temps, cela a pourtant été le cas.

Les vacances sont finies. Enfin.

Quand on me demande comment elles se sont passées, j’ai un temps d’hésitation. Oui, nous sommes partis. Mais des vacances ? Non. Du repos ? Non. Aucun. Le repos c’est quand je peux vivre au rythme de mes envies. En présence de mes enfants, je n’y arrive pas. Même depuis qu’ils sont grands. Pressée par l’expression impérative de leurs exigences (contradictoires souvent), je perds le fil de mes désirs. Comment se ressourcer dans ce brouhaha ?

Dimanche soir, j’ai entendu depuis la cuisine (à trois pas de la table à manger) ma fille qui remerciait son Daddy. « C’est gentil d’avoir fait les courses et la cuisine aujourd’hui, ça a bien aidé maman. » Maman qui a passé la journée sur son ordinateur à travailler sur une mission. Il a de la chance ce Daddy, vous ne trouvez pas ? On apprécie ses efforts. Quand pendant les « pauses » à l’écart du bureau, maman a fait tourner et étendu, cinq machines de linge, quand maman assure l’intendance 80 % du temps, c’est perçu comme normal. La soumission féminine se transmet-elle à mon insu et contre mon gré ?

C’est la rentrée et aujourd’hui l’enterrement de ma maîtresse chérie, celle qui a illuminé mes deux ans de cours élémentaire. J’ai reçu le texto endeuillé dans le métro. J’ai glissé mes lunettes de soleil depuis le sommet de ma tête devant mon regard mouillé.

Elle ne verra pas la grille de son ancienne école, mon ancienne école, restée close lundi. Des élus ont décidé de la fermer définitivement. Je repense à la chanson de Gauvain Sers, Les oubliés, tellement vraie. Le parfum des feuilles de platanes ne consolera plus aucun enfant aux genoux écorchés à la récré.

Pendant ce temps, les écoliers s’entassent dans des classes surchargées. Pendant ce temps, le métier d’enseignant ne fait plus rêver grand monde, les jeunes adultes ne savent plus ni écrire ni compter. (C’est véridique, dans une autre vie, j’ai accueilli des stagiaires en bac+5 qui émaillaient leurs textes de majuscules perçues comme décoratives, d’orthographes approximatives et qui confiaient à Excel un calcul qu’ils auraient pu faire sur leurs doigts.)

Bande de décideurs idiots. Ceux qui affirment aussi que si les élèves n’y arrivent pas, c’est que c’est trop difficile. Le moindre gamin de CM1 en Allemagne en sait plus que bien des collégiens français. Mes filles l’ont constaté et nous aussi. Qui serait encore capable de réussir le certificat d’études ? L’exigence n’est pas un gros mot. L’effort non plus.

Ah l’effort… Une valeur passée de mode, emportée avec le gluten.

Avant la motorisation et l’automatisation de chaque geste, pour retrouver solitude et paix, il suffisait de marcher. Un peu plus loin, un peu plus longtemps. Prendre le sentier le moins emprunté (The road less travelled by chère au poète Robert Frost) ou un plus couru mais à un moment insolite. Contre-temps. Contre-lieu. La recette de la sérénité était simple.

C’est désormais impossible.

Certains barreaux invitent le pas de côté

L’idiot, qui souffre d’une allergie à l’effort, se propulse dans les moindres recoins à coup de rien du tout sur des deux-roues motorisés. Avant, dans les chemins pentus, il fallait se méfier des VTT en descente. Aujourd’hui, aucun terrain n’est sûr. La bêtise nous arrive dessus en trombe et sans bruit. Et viole le droit d’autrui au calme.

Début août, lors d’une balade dominicale dans les Monts du Lyonnais, ma fille, Gaïa notre chienne, mon mari et moi suivions un chemin plat sur le parcours d’un aqueduc romain. J’ai appris à cette occasion qu’avant d’être des ponts impressionnants pour traverser une vallée, les aqueducs sont des canaux couverts. Par endroits, les briques romaines affleuraient. Équipée d’un petit panier de châtaignier, mon ado cueillait les premières mûres noires. Après une heure de marche, nous nous sommes assis sur un tronc couché à l’ombre pour pique-niquer.

L’aqueduc sous nos pieds

C’est formidable non, on est dimanche, il fait beau, et il n’y a personne !

Incroyable.

Ça n’a pas duré. Des voix se sont approchées. Un groupe s’est arrêté juste à côté de nous. Ils discutaient, blaguaient. Trois se sont assis à deux mètres de notre déjeuner. L’un a proposé à ses comparses : « Je vais vous faire écouter ACDC ». Et il l’a fait. Ils ne nous ont pas dit bonjour. Je les ai comptés, ils étaient trente.

Crispation de tous mes muscles. J’ai senti ma fille tiquer, prête à fuir. Sidérés par tant d’égoïsme, nous n’avons pas bougé tout de suite. Nous nous attendions à une prise de conscience soudaine : oh, pardon, bon appétit, on vous laisse tranquilles. Au bout de dix très longues minutes, ils ont poursuivi le chemin. Avant de reprendre notre promenade, nous avons pris soin de mettre du temps entre eux et nous.

Quelques centaines de mètres plus loin, dans un virage, deux vélos nous sont arrivés dessus en disant « pardon » sur un ton excédé. Deux vélos électriques, qui arrivent donc à une vitesse inattendue et sans bruit. Il nous a fallu quelques secondes pour nous écarter, moi à droite, mon mari à gauche. Ma fille a dû attraper Gaïa alors sans laisse.

Le couple, la petite quarantaine, en tenue lycra, soufflait, luttait. Accrochés à leur guidon, ils résistaient, ne voulaient pas mettre pied à terre. Comme des cyclistes professionnels dans les derniers lacets du col de l’Izoard. Comme si leur qualification pour le Tour de France en dépendait. Oui c’était un virage avec des cailloux. Mais ne l’oublions pas, sur un sentier plat dont le début se situait à cinq kilomètres.

Vautours du Mézenc

On est loin de la performance sportive. Pourtant ils s’obstinent tous les deux, soufflent, râlent. N’avancent pas assez vite à leur goût. Leur honneur en prend un coup, mais au moins ils ont des coupables à blâmer : nous. Le monsieur s’agace : « Mais enfin, on a dit pardon ! » Je ne peux m’empêcher de lui répondre : « Le sentier est à tout le monde ». Je pense très fort : gros con. Je ne le dis pas. Soyez fiers de moi.

La dame marmonne, toute concentrée sur guidon et pédales. Elle doit être bigrement importante cette sortie du dimanche. Sa monture vacille. Elle se laisse basculer dans l’herbe plutôt que de mettre pied à terre. Elle renfourche son vélo en toute hâte, tête baissée. En proférant des remontrances. Leur obstination violente et impolie me fait peur. Sans cesser de pédaler, au ralenti, il crache des reproches. Je ne les ai pas retenus. Mais ils me blessent. Je craque et je lance : « tout ça pour faire du vélo électrique en plus ! »

Ils sont déjà un peu loin. Je crains soudain que le type à l’orgueil blessé rebrousse chemin pour me mettre un coup de poing. L’égo ne supporte pas qu’un regard non ébloui par les paillettes du lycra mette à jour sa médiocrité.

Le gars ne revient pas, mais il met le coup de poing :

– Viens pédaler co**** sse !

Le bruit de leurs pneus sur la terre caillouteuse continue de s’éloigner.

L’affaire a duré une poignée de secondes. Mon mari est tendu. « Viens, il me dit, viens ce sont des cons, c’est rien ». Je lui désigne mon visage en larmes : « c’est rien ça tu crois ? » Je ne me suis jamais fait insulter de ma vie. Je suis en état de choc.

Le col de l’Izoard ;o)

Nous retournons sur nos pas, le long du chemin que je m’efforçais de trouver charmant à l’aller (c’est une région que, pour une raison inexpliquée, je n’aime pas). Reniflements, pleurs. Inspirations profondes. Je tâche de laisser passer l’émotion, le (deuxième) viol de la tranquillité champêtre de mon dimanche. Des châtaigniers se courbent au-dessus de nous dans un parfum de genêt. Ils échouent à me protéger.

Un mal au ventre s’éveille. Je marche la main sur l’estomac. Il s’intensifie. Au bout d’un quart d’heure, je le verbalise. « J’ai envie de vomir ». Soudain sans crier gare, sans que j’aie le temps de glisser dans un buisson, mon ventre se contracte et tout ressort. Le saucisson et le melon, le pain à l’épeautre du marché et le fromage de chèvre, le carré de chocolat, la mûre et l’humiliation d’avoir été violentée.

Là où je n’irai plus

Le T-shirt tâché, les jambes flageolantes, l’humeur en berne, je décide que je n’irai plus jamais dans ce coin de nature. J’éviterai soigneusement les parcours mixtes vélos et randonneurs. Je monterai le plus haut possible dans des lacets serrés, là où les moteurs ne vont pas encore. J’irai sous la pluie. Dans le froid. Le méchant craint les intempéries comme l’effort, planqué derrière un écran. Il se croit important parce qu’il est sur une monture qui avance pour lui. Il est moderne comme le chai latte.

Il n’a pas appris la frustration, l’échec, la persévérance. À la moindre difficulté, il sort une machine. Son téléphone lui sert à écrire, calculer et penser. Comme il n’existe pas de machine – encore – pour remplacer le cœur, l’idiot est amputé de son humanité. Il garde, hélas, un immense pouvoir de nuisance. Quand il sera grand, il fermera des écoles.

Je suis heureuse que celle qui sera pour toujours ma maîtresse ne voie pas ça.

Madame, j’ai toujours comme vous, sur le sommet du crâne, un creux, souvenir d’une piqûre de tique, et au majeur la boule où appuie mon stylo Bic.

Je voudrais vous l’écrire à la craie blanche sur un tableau noir : merci maîtresse.

P.-S. Pour me réconcilier avec l’humanité (de certains), j’ai regardé hier pendant ma pause le début de Dead Poets’ society. La scène où le professeur Keating / Robin Williams encourage Todd, élève timide, à exprimer devant la classe les trésors qu’il ignore avoir en lui m’émeut toujours autant.

P.-P.-S. Vous vous demandez ce qui est inscrit au fronton de bois ? C’est l’hymne ardéchois. Et oui, parfaitement.

L’Ardecho ! L’Ardecho ! Merveillous païs
S’as pas vis l’Ardecho
N’as jamaï rein vis.

(Chut, ne le dites à personne, là bas il existe encore des coins déserts).

Silences

Parenthèses, seule à la maison et dans la forêt de la Grande Chartreuse

Chut, tendez l’oreille.

Écoutez.

Vous n’entendez rien ?

Je m’offre du silence.

Entrez.

Je vous le prête.

Surtout, ne dites rien.

Je vous invite quelques instants dans l’œil de mon cyclone.
C’est un tourbillon au parfum de tilleul et au goût de cerise. D’ailleurs, tout se mélange et les fleurs de tilleul ont un goût de cerise parce que j’ai découvert Rimbaud avec exaltation un jour de juin, en préparant le bac de français. Ma mère m’avait mis dans les mains une édition reliée en cuir marron gaufré, aux illustrations délicates monochromes vertes. J’ai lu On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, en maillot de bain, étendue dans la cour sur une chaise longue profonde et basse dont il était difficile de s’extraire. Préparer le bac c’était une affaire sérieuse, mais travailler le hâle aussi. Ma main droite plongeait dans une cagette de fruits juteux. Je faisais attention à ne pas tacher de mes doigts collants le papier crème épais. Les tilleuls de juin de la promenade avaient le goût de la cerise. Depuis, tous les tilleuls sont rouges.

Comme j’aime le début du mois de juin ! Je circule le nez en l’air à humer les floraisons. Les seringats sont passés, mais les chèvrefeuilles m’autorisent un détour, et je reconnaitrais les yeux fermés, la station de métro Jean Macé. Le parfum des tilleuls de la place descend jusque sur le quai. Quel bonheur dans un endroit habituellement malodorant (encore plus depuis que des gens sans odorat ont imaginé déployer des odeurs de synthèse à la vocation honorable de rassurer et de « dissimuler » les effluves écœurants. C’est raté. Là où je passais rapidement et en apnée, je retiens désormais des nausées.)

Bienvenue dans mon silence. Du silence parfumé. Un trésor rare, précieux, convoité.

Du rien. Du vide.

Le contraire de l’ennui.
Lorsqu’un jour j’ai mentionné l’ennui dans ces lignes, une lectrice m’avait dit m’envier, d’avoir le loisir de m’ennuyer. Lui répondre m’avait permis d’éclaircir le point suivant : mon ennui n’est pas de ne savoir quoi faire, comme le déclare ma benjamine avant même d’avoir terminé l’occupation en cours. Mon ennui est au contraire d’être débordée de contraintes. Le quotidien me confisque à moi-même.

Mon ennui c’est le rendez-vous chez le médecin pour l’une, l’enchaînement de bus bondés, le coup de fil au collège, les emails administratifs, les trucs à faire qui débordent de mes oreilles, le saut à la supérette pour acheter des yaourts, le lave-linge à faire tourner, le chien qui aboie, la machine à étendre, le chien qui aboie, la serpillère à passer dans la cuisine, mais pourquoi ça colle tant là, le linge à rentrer il va pleuvoir, le saut à la poste pour aller chercher un colis alors que j’étais là quand le livreur est passé (mais quand allons-nous réparer cette fichue sonnette ?), l’email à l’architecte très long, pour lui expliquer ce qu’on a choisi pour les travaux et lui poser des questions, l’appel à l’assurance parce que bon, un type m’a foncé dedans dans un rondpoint, moi qui voulais juste aller nager, et la veille déjà je n’avais pas pu aller à la piscine car le chien refusait de rentrer dans la maison et en ouvrant le portail elle risquait de se barrer, et la voiture est cassée et si on veut partir en week-end comme prévu, il faudra en louer une à la gare de la Part Dieu, mais non on ne peut pas tous y aller car on a le chien, le chien qui aboie contre le facteur qui passe trop vite avec sa moto électrique qui fait bip bip, et le chien est interdit dans le métro même dans le métro qui sent bon le tilleul, donc mon mari devra faire l’aller-retour seul à la gare pendant que je gérerais la crise entre mes ados et leur mère comme à chaque départ précipité, mais pourquoi le réveil n’a-t-il pas sonné, et après on remplira le petit coffre avec les sacs à dos et l’habitacle avec les trois enfants et le chien et dans cette voiture de location moderne, je n’arriverai pas à mettre une autre radio que NRJ même avec les conseils de mes trois enfants derrière, et quel cauchemar l’odeur de ma ceinture de sécurité qui garde l’empreinte du parfum du précédent passager, faire bonne figure en arrivant parce qu’on est là pour se régaler tout de même, se souvenir que le nombre de jours pour acheter mon logiciel d’aide à la traduction en promotion est limité, faudrait que j’y pense lundi parce que bon, j’ai quand même des projets professionnels, ah zut, je n’ai pas rappelé le kiné de ma grande qui a demandé à changer le rendez-vous qui tombait en même temps que quoi déjà et Doctolib bugge et c’est quoi ce formulaire rempli qui traine pourquoi elle ne l’a pas apporté à la gym, et…

Mon ennui c’est ça.

Face à du temps blanc comme une page vide, je ne m’ennuie jamais.

Le pire c’est le bruit. Le bruit du camion poubelle ou du chien qui aboie. Les vibrations de la fête au-delà du quartier. Le chaos du monde qui tambourine dans mon téléphone ou dans les magazines que pourtant je fuis. Le brouhaha des mots. Des mots entendus malgré moi, des mots écoutés, des mots lus, des mots qui flottent à la surface de ma conscience. Des mots dits. Des mots écrits. Des mots qui racontent. Des mots qui corrigent l’expression française de ma tribu polyglotte. Des mots qui traduisent. Des mots qui avouent.

L’intensité sensorielle, un cerveau feu d’artifice, les émotions puissantes même positives… autant de germes d’épuisement. Créations intenses tous azimuts… pour mon entreprise, le jardin, les travaux. Ma cervelle bouillonne. Il me trouve des tas d’idées plus ou moins utiles dans les ténèbres de la nuit. Merci à toi caboche. Au panier. Fous-moi la paix.

Dans ma peau le confort n’est pas assuré. Ça tambourine là-haut avec l’impression de mâcher du papier aluminium en marchant sur des rochers acérés. Vite intervenir sinon… sinon le sommeil va me fuir et je vais mordre. Vite un barrage contre la surchauffe.

Les « il faut » et certains soucis sous-jacents n’offrent aucun répit.

Trois événements empilés sur deux jours consécutifs ont eu raison de ma résistance. Le troisième m’a mise à terre. Mon courage m’a lâché, les larmes ont coulé pendant quatre jours. (C’est beau cette progression mathématique, deux, trois quatre. Ça s’arrête là.)

Brutalement, j’ai cessé de suivre comme un pantin le discours tyrannique de ce qu’il est convenu d’appeler la charge mentale. Il a déblatéré tout seul. Plus rien n’a eu d’importance. Mes jambes ont refusé d’avaler les escaliers quatre à quatre. Mon piano n’a reçu qu’un regard de travers, un peu honteux, pardon de te laisser tomber. Pardon de m’être laissée tomber. Seul lien avec le monde accepté : le contact avec les touches de mon ordinateur pour avancer sur mon projet professionnel. Un mot après l’autre.

Le jeudi de l’Ascension est arrivé, comme ça arrive au mois de mai. Nous devions partir quatre jours à Paris. J’avais réservé deux pièces de théâtre, une exposition de peinture, des retrouvailles avec des amis. Chouette, de l’art, de l’amitié, une rupture dans le quotidien.

Non.

Impossible.

Mon corps a refusé et m’a offert la pause que mon esprit refuse sinon de m’accorder.

Partez, partez sans moi.

Laissez-moi me ramasser à la petite cuillère et ériger un barrage contre les mots.

Laissez-moi m’offrir une parenthèse.

Clac du portillon. Ils sont partis.

Oui, le chien aussi.

Effondrement soudain de silence. Maison engloutie dans le vide pour quatre jours.

Depuis combien d’années, n’ai-je pas disposé de quatre jours seule chez moi sans aucune contrainte ?

À l’ombre du lavatère

Il faisait encore frais. J’ai rangé notre pièce de vie pour la rendre propre et apaisante en écoutant en boucle la playlist de Spotify associée à Ta place dans ce monde de Gauvain Sers. Des chansons tristes pour libérer émotions et larmes. Elles se sont taries. Je me suis installée dans mon canapé-radeau. Lors de trouées de soleil, je suis descendue dans le hamac. C’est tout.

À part la visite d’une amie et notre échappée à la piscine le vendredi et l’appel téléphonique d’une autre le lendemain, je n’ai pas parlé pendant quatre jours. J’ai écrit quelques pages avec un stylo Bic bleu sur un carnet à pleurs, pardon à fleurs, et fini de tricoter une marinière en alpaga (mettez le nez dessus, ça sent le chameau).

J’ai regardé (revu pour certains) les films pris à la médiathèque ou trouvés sur Disney+ Everest, La montagne entre nous, Wild, La rivière sans retour, L’Ascension, Calendar girls… Thématique grands espaces. Ouverture. Rédemption.

J’ai enrichi cette passion soudaine pour les hauts sommets depuis mon salon, en écoutant des podcasts (George Mallory a-t-il atteint le sommet de l’Everest en 1924 ?), en lisant la BD Ailefroide de Jean-Marc Rochette, en dévorant les deux premiers tomes du manga de Jirō Taniguchi. L’adaptation en film d’animation Le sommet des Dieux est magnifique. Les volumes suivants m’attendent, réservés à la médiathèque.

Puisque nous voilà à la rubrique cinéma de cet article, sachez que ma liste foisonnante de trucs à faire prévoit une sortie au cinéma pour voir le dernier film de Valérie Donzelli D’amour et de forêts. L’approche intelligente, féministe et pétillante de la réalisatrice m’a déjà séduite dans Nonna et ses filles et Notre-Dame. Je souhaite découvrir comment elle évoque le processus pervers de l’emprise et des violences conjugales.

Petit Som

Il m’en a fallu des années de lectures, de rencontres et d’échanges pour arriver à écrire un témoignage sur la question (eh non, pas ici). Pour accepter d’abord, comprendre ensuite, que confier des épreuves n’est pas un signe de faiblesse mais permet le lien avec autrui. Ce sont les failles que je recherche entre les mots écrits ou dits. Les paillettes d’authenticité échappées des vibrations d’un partage. Le papier glacé (glaçant) des gens qui contrôlent leur image impeccable me rebutait avant. Aujourd’hui cette dernière me fait fuir. Ce film réveillera des souffrances. Tant pis. C’est une étape sur le chemin de la mise à distance et le rappel que oui il y a des salauds. Et que non tomber dans leurs filets ne fait pas de nous une coupable, mais une victime.

Presque une semaine s’est écoulée entre le premier jet de cet article et la décision de sa publication. Je l’ai collé sur mon site, sauvegardé le brouillon en ligne, et me suis déconnectée pour réfléchir. Ai-je envie, au moment où je lance mon activité professionnelle, de confier un repliement intime ? Ce matin la réponse est oui. Tant pis pour ceux qui renient leur humanité et confondent défaillance et courage de partager. Je leur tire la langue.

Hier j’ai frôlé le silence. Une autre qualité de silence. Un silence palpable, millénaire, rythmé par les cloches de l’église et les clarines des vaches, le froissement dans le vent des branches des frênes de l’allée et de la forêt alentour, les stridulations de criquets invisibles. Un silence gardé par de hauts murs de pierre, des toits de tuiles vernissées en écaille, anciennes, superbes (et d’autres récentes homogènes et ternes), des toits en ardoises ou couverts de tavaillons lessivés par trop d’hivers.

Grande Chartreuse

Avec une amie nous sommes parties marcher en Chartreuse pour le week-end. C’était une surprise, cette parenthèse verte. Un changement de dernière minute a décalé le projet initial (ailleurs, dans une autre configuration). Nous avons été soulagées de trouver une chambre disponible quelques jours avant notre départ dans une région que nous aimons toutes les deux.

Cirque de Saint-Même

Hop un sac à dos, deux gourdes, des chaussures de marche éprouvées. Zut j’ai oublié le chocolat. Balade du samedi vers la cascade du Guiers dans le cirque de Saint-Même, gouter de clafoutis sur les pistes fleuries de la microstation de ski où mes deux grands enfants ont dévalé quelques pentes. Leur petite sœur était encore bébé sur une luge. La randonnée du dimanche, plus ambitieuse, nous a menées dans les rafales du vent du sud, jusqu’au pied des barres rocheuses du Petit Som. Nous avions garé la voiture au parking du musée, la Correrie (ancien poste avancé de la Grande Chartreuse, ou plutôt poste avancée puisqu’il s’agissait du service du courrier et d’accueil des nouveaux convertis) et rejoint, deux kilomètres plus haut, le monastère. Oui celui où est produite la liqueur verte.

Blotti dans une combe entre deux pentes de forêts à 850 mètres d’altitude, le bâtiment, tout en toits (quatre hectares), clochers (huit), et fenêtres est immense. Il accueille une trentaine de moines, inspirés par le fondateur Saint-Bruno.

Dans la forêt superbe, les arbres démesurés touchent le ciel qui s’éclaircit. Je lis aujourd’hui que c’est la plus grande des Alpes (classée forêt d’exception depuis 2015), celle qui a approvisionné la marine royale au XVIIIe siècle. Nous traversons la scierie à 1 000 mètres d’altitude. La vue de carte postale se renouvelle à chaque lacet du sentier. Je me retourne souvent pour l’admirer. Mais le vrai trésor, l’âme du monastère qui infiltre ce coin de Chartreuse c’est ce vœu, ce choix du silence. La route d’accès au parking prévient le visiteur : « vous entrez en zone de silence dans le désert de Chartreuse ». Un silence habité, contemplatif.

Aucun mot et pourtant tout est dit.


Un jour c’est sûr, je m’échapperai pour quelques jours de retraite dans un couvent ou un monastère. Les personnes qui entrent dans le silence armées de leur seule foi me fascinent. Peut-être voudront-elles bien accueillir un temps le tourbillon de ma cervelle entre leurs murs. (Si cela vous intéresse, lisez Ressac de Diglee, sensible et émouvant).

Lys

Les lys martagon dans l’allée du monastère sont encore en bouton, mais là-haut, sur les alpages, les lys blancs dansent dans le vent, entre boutons d’or, trolls et arnica, œillets des poètes roses, géraniums violets, raiponce bleue… Juin éclabousse la montagne de couleurs. J’ai envie de chanter « The hills are alive with the sound of music… » avec un tablier à carreaux comme Julie Andrews au début de La mélodie du bonheur.

Tendez l’oreille.

Du silence ? Toujours un peu. Entre les vibrations d’outils dans un chantier plus haut, le frisson d’une guirlande de ronds de papier contre le mur, le gazouillis des mésanges dans notre jungle de poche, non tondue, non taillée par égard pour les sauterelles – que j’aimerais retrouver. Et une cigale à une note, « rayée » comme les disques noirs d’avant.

Je vous la prête aussi. Elle au moins mon tourbillon ne l’emportera pas.

P.S. : Inscription sur le mur de la chartreuse au niveau du portail des écuries, au dessus d’une petite fontaine : Les moines qui ont consacré leur vie à Dieu vous remercient de respecter leur solitude dans laquelle ils prient et s’offrent en silence pour vous.

At the seaside

Échappée sur l’île de Wight dans la tempête.

Pour nos vacances de Pâques, nous avons fait le choix impatient de retourner en Angleterre. La pandémie nous a privés plus de trois ans des retrouvailles avec les terres de ma belle-famille (peut-on dire mes belles-terres ?). Entre deux coins familiers, nous avons glissé une échappée à l’île de Wight.

L’Isle of Wight (ou IOW) comme disent les Anglais est desservie en ferry depuis Portsmouth. Cet important port militaire sur la côte sud de l’Angleterre a vu l’amiral Nelson mettre le cap sur Trafalgar et Napoléon, et le départ des Alliés en juin 1944 pour le débarquement en Normandie.

Portsmouth

Arrivés au port, notre petite Fiat de location garée, nous sommes partis à pied à la recherche d’un magasin de fournitures de matériel artistique (fermé) et d’un snack. Nous avons longé des bâtiments de la Royal Navy, sur lesquels des affiches annoncent des recrutements, et traversé le quartier de l’université. Rien de bien remarquable dans cette zone périphérique de Portsmouth, sur laquelle veille une tour en forme de mât de voilier avec une voile gonflée, appelée justement Spinnaker. Trop fine pour accueillir bureaux ou logements, on se demande à quoi elle sert. Des recherches m’apprendront qu’elle symbolise le renouveau du port, permet de prendre le thé dans les nuages et de frissonner en descendant en rappel.

L’île de Wight est un losange de terre amarré à moins de cinq kilomètres de l’île principale de la Grande-Bretagne. La traversée du détroit de Solent laisse à peine plus d’une demi-heure pour jouer à appareiller pour le bout du monde.

Au loin, l’île de Wight

Habillez-vous chaudement, nous sortirons sur le pont dès que le ferry aura quitté le port. Il faut se forcer pour quitter l’ambiance calfeutrée du salon meublé de canapés et de tables basses, et de quelques tables de café. Lorsque la porte latérale vers la coursive finit par céder sous la poussée, les rafales fouettent les cheveux dans tous les sens et coupent le souffle. Une tempête est annoncée pour les prochains jours. Les embruns se mêlent aux gouttes de pluie. La mer brune se hérisse de crêtes blanches, on s’étonne de ne pas sentir le bateau tanguer. La houle reste discrète dans ce bras de mer protégé. Sur la gauche on aperçoit quelques îlots artificiels, ceux qui ont dû servir à la défense de l’Angleterre pendant la guerre. On frissonne, vite rentrons. Déjà, la terre s’approche, les maisons grandissent. Un message du commandant nous demande de rejoindre notre véhicule. Le bout de notre monde aujourd’hui est là.

Toucher terre par la mer sur une île a quelque chose de magique, à la fois merveilleux et effrayant, comme si quitter un continent libérait des idiots et de ses propres entraves. Comme appareiller sur un navire immobile. Débarquer sur une île anglaise offre deux fois ce tour de magie. On a quitté un continent immense par un tunnel, puis une grande île pour une plus petite.

Le débarquement est rapide. Dans le port minuscule (le quai du ferry, quelques voiliers), la route monte un peu. Dès le premier virage, les routes de campagnes ressemblent à s’y méprendre à celles de l’autre côté du Solent. Mon mari s’exclame, un peu déçu : « Mais c’est pareil que partout en Angleterre. Je croyais que ce serait différent… » Si le paysage est le même, l’ambiance est-elle autre ?

Destination entrée sur le GPS : Osborne House, le refuge de la reine Victoria. Ma plus jeune fille râle, mais tant pis. Nous n’allons pas passer si près sans nous arrêter.

Osborne House

Entre les arbres, le parking immense est en grande partie vide. Peu de bus. Il pleut. Nous n’avons pas de parapluie (oui, on part en Angleterre sans parapluie) et nous nous hâtons vers le bâtiment de l’accueil. Le domaine immense descend jusqu’à la mer. Dans le parc, un jardin clos de murs (walled garden), le château Osborne House et un chalet suisse près de la plage. Découragés par nos vestes trempées, nous renoncerons à descendre à la plage privée visiter le chalet.

Le parc, aux arbres superbes (dont plusieurs plaques indiquent qu’ils ont été plantés par les membres de la famille), me déçoit un peu, car, à part quelques bulbes et de rares camélias, la floraison éclatante n’a pas encore commencé. Dans le jardin, la terre est nue. Les rhododendrons immenses sont en bouton. Ce sera également le cas lors de notre visite au jardin botanique de Ventnor. Pourtant, au pied de falaises, plein sud, un microclimat local lui offre 5 degrés en moyenne de plus qu’ailleurs dans le pays. Le printemps est la saison qui va le mieux à l’Angleterre. Je regrette de rater son feu d’artifice.

Au fond, la mer

Osborne House, vaste demeure de pierres blondes, est dans l’état où la reine Victoria l’a laissé à son décès en 1901. Nous suivons le parcours prévu, traversons les salles de réception en bas, les appartements royaux au premier, la nursery pour les neuf enfants (neuf !) au deuxième étage. Les pièces débordent de peintures et de sculptures en tous genres. Victoria et Albert, très amoureux, s’offraient sans arrêt des œuvres d’art.

J’apprends qu’ils étaient eux-mêmes des artistes accomplis. Je retiens le charme de la nursery, avec les petites chaises (chacune au nom de leur propriétaire en culottes courtes), l’arche de Noé en bois avec ses paires d’animaux. Je m’imprègne de l’ambiance studieuse et tendre du cabinet de travail, avec, côte à côte à se toucher, les bureaux de Victoria et Albert, l’un légèrement plus haut que l’autre. Je m’attarde sur le papier à lettres royal superbe. Je souris dans la salle de bains de la reine qui comprend dans un même placard, mais séparées par un mur, une douche carrée de 80 cm de côté au maximum, et une baignoire. Les sanitaires du moindre camping ont aujourd’hui plus de confort. La règle et l’équerre en bois de grande taille pour dresser la table me laissent rêveuse comme la salle de réception de style indien grandiloquent.

Cette traversée de l’intimité d’une femme, endeuillée jeune par le décès de son grand amour à 42 ans émeut. Voilà le lit dans lequel la reine s’est éteinte, quarante ans après son époux. Un courant d’air me fait frissonner : ces grandes cheminées suffisaient-elles à maintenir une température convenable dans cette contrée si humide ? Je repense aux films que j’ai vus sur la reine : The young Victoria (aperçu intéressant de son caractère, de sa rencontre avec Albert, et de ses débuts sur la scène politique), Victoria and Abdul (son amitié sur le tard avec un serviteur indien). Et celui, à peine commencé que je finirai peut-être un jour, Mrs Brown ou La dame de Windsor (sur sa relation avec un palefrenier écossais). Sa biographie m’attend sur une étagère dans mon bureau.

Elle en avait de la trempe cette dame plongée au cœur de marigots comploteurs.

Elle règne encore partout, c’est impressionnant. L’ère victorienne sert de repère dans de nombreux domaines. Nos vacances ont été placées sous son signe : l’île de Wight d’abord, son refuge loin des agitations londoniennes, puis à Londres, la station de métro Victoria, pour le Victoria Palace theatre où nous avons vu une comédie musicale (un peu de teasing pour le prochain article). Pour nous rendre aux musées, nous descendons à l’arrêt de bus Royal Albert Hall, en face du monument Albert memorial tout en dorures. Nous prendrons le thé au Victoria and Albert Museum, dans une salle d’apparat (surchargées de lustres, dorures, céramiques peintes aux motifs différents, le tout premier restaurant installé dans un musée). Puisqu’il faut bien choisir, je prendrai un carrot cake et non pas une Victoria sponge, (génoise fourrée de confiture de fraises et parfois de crème).

Victoria, Victoria, Victoria. Aurevoir Victoria, nous te laissons à ton refuge d’Osborne House, pour aller trouver notre gîte. C’est quoi l’adresse ? Albert street.

La traversée de l’île dans le sens nord-sud dure une demi-heure (45 minutes dans la largeur). En Angleterre, je me fie plus au temps de trajet qu’aux distances. D’abord, piégée par les miles je sous-estime l’éloignement, ensuite, la densité de population du pays fait que même dans un paysage d’album pour enfants (collines vertes, moutons, haies centenaires), les voitures s’enchainent. Je sursaute régulièrement, surprise par un camion du « mauvais côté de la route ». Je n’ai pas encore osé conduire à gauche.

La plage au soleil

Ventnor, notre point de chute sur la côte sud, est une petite station balnéaire isolée, autrefois destination sanitaire des tuberculeux. La météo extrême nous offrira une grande bouffée d’air marin. Le nom du lieu me semble évocateur. Notre mini cottage, niché au cœur de maisons mitoyennes entre deux rangées similaires, n’est accessible qu’à pied, par une allée grimpante entre des bouts de jardin pentus. La décoration intérieure est charmante, cosy et gaie, dans des tons de bleu passé, de rose pâle, de vieux bois et de blanc. Hop, une photo de la chambre, une autre du sol de la salle de bain… emmagasinons des idées. Un jour, sans doute, les travaux de notre maison commenceront (doigts croisés). Par la fenêtre de notre chambre, on aperçoit un chaos de toits gris ardoise, des cheminées coiffées de mouettes, le sommet de la colline (que nous venons de descendre par la bien nommée zigzag road). Un groupe de goélands passe en criant. La mer invisible est toute proche. Les fenêtres craquent. Le vent a redoublé.

La plage sous la tempête
Le port de Ventnor

Pas envie de faire des courses après le trajet. Que manger ? Encore un sandwich ? Non, pitié ! J’ai repéré dans le livret d’accueil du cottage un restaurant indien. J’adore manger indien en Angleterre, c’est tellement meilleur qu’en France (plus épicé, plus parfumé). Notre quatuor a besoin de souffler, l’attente dans la voiture pour l’embarquement s’était soldée par une crise d’impatience. Mon mari et moi mangeons en tête à tête, les filles emportent des curries pour piqueniquer devant la tablette et réviser Astérix au service de sa majesté. Elles parleront pendant plusieurs jours en français, mais à l’anglaise, avec un accent forcé, bonté gracieuse. Fous rires. À la sortie du restaurant indien, impatients de découvrir la mer, nous avons emprunté la route de la plage. Dès le coin de la rue, une rafale violente doublée d’une pluie désagréable nous a coupé le souffle. Nous renonçons à voir la mer. À cause de la tempête. Cela ne m’était jamais arrivé.

Au matin, ce besoin s’est mué en urgence. Vite, vite, allons voir la mer ! Mon mari attablé dans la cuisine devant son ordinateur (le pauvre il doit bosser), les filles et moi nous éclipsons.

La descente vers la plage est raide, Ventnor est une ville construite sur une pente. Sur la gauche, un bâtiment art déco des années trente, qui avait fait sensation à l’époque, surplombe un port miniature, et la boutique des pêcheurs qui vend de la chair de crabe tout frais. La marée est basse, des catamarans de pêche reposent sur le sable. Quelques boutiques, cafés et restaurants. Hors saison tout est calme. Les nuages roulent dans un ciel d’étain. Une éclaircie nous assure encore quelques minutes de promenade au sec. Heureusement, car aucune capuche ne reste sur la tête emportée par la tourmente.

Remontée par l’autre extrémité de la plage. Une houle longue gris-brun respire sous des écailles d’écume. Au creux du sentier de retour, des lames de pluie nous assaillent. Nous les avons vues arriver de loin. Les arbustes mouillés nous aspergent au passage. Ma benjamine trempée et gelée en a marre, elle rentre. Avec ma grande nous poursuivons nos explorations dans le bourg.

La pluie s’en est allée. Nous nous ébrouons. On monte voir l’église ?

Saint-Catherine Ventnor

Comme j’aime les églises anglaises, nichées au creux d’arbres et de pelouses, dont les ailes de pierre couvent des pierres tombales de guingois. Chaos de vies anciennes résumées en deux dates en partie effacées, en écho à celui des toits.

Entrées par le parking, nous avons à peine le temps de constater que la porte principale est fermée, que surgit derrière nous une petite dame, dans des tons pastel, avec un anorak sous un bonnet de laine à pompon. Sans s’arrêter, elle nous interpelle :

— Venez prendre un thé dans l’église. Il y a de très bons gâteaux.

— Ah oui ?

— C’est par là.

Elle se glisse par une entrée latérale. Un panneau indique un coffee shop le matin en semaine dans l’église. Ma fille et moi échangeons un regard curieux et un sourire, je chuchote « oh c’est trop bien ! » et lui emboitons le pas.

À la sortie du petit couloir, les murs blancs de l’église Sainte-Catherine détonnent avec l’extérieur de pierres grises. Nous traversons d’un bon pas une assemblée de chaises en bois modernes. Dans l’aile latérale, sous de hautes fenêtres, ce qui est sans doute un autel est couvert d’une nappe et de boites de gâteaux maison. Une petite tirelire propose de laisser une obole. Quelques tables et des chaises évoquent un café. Au fond, des étagères proposent des livres et dans un coin, les petits enfants trouveront de quoi jouer. Décidément, l’Église anglicane sait accueillir ses fidèles.

Une dame debout nous accueille.

— Bienvenue. Vous voulez un thé ?

— Volontiers, mais, je ne pourrai pas faire de don. Je n’ai que des euros.

— Aucune importance. It’s on the church. C’est l’église qui offre.

Nous imitons notre guide et nous asseyons à la table la plus grande, rectangulaire, près de deux autres dames d’âge mûr. Elles se présentent, nous aussi. La dame debout nous apporte deux tasses de thé. Nous refusons poliment un bout de flapjack ; il me fait bien envie, mais nous venons de prendre le petit déjeuner. Nous voilà avec Ruth, notre hôte, sa sœur Sheila, Ann, et Barbara, notre guide.

Que c’est délicieux, le thé fort (English Breakfast) qui brûle un peu la bouche et cet échange avec ces quatre drôles de dames ! Nous parlons langues et vie à l’étranger. Barbara est née en 1935 en Australie avant de venir vivre avec ses parents en Angleterre, Sheila en Ouganda. Ruth qui s’occupe de Sainte-Catherine aujourd’hui (ou au moins de son coffee shop matinal), a vécu de nombreuses années en France, pour des missions en lien avec l’Église. Elle raconte que lors de ses retours en Angleterre elle traduisait littéralement des expressions françaises : « Where is all the world? » pour « Où est tout le monde ? » – au lieu de « Where is everyone? ». Je lui réponds que chez nous aussi, les langues se mélangent (même sans plagier le film d’Astérix).

Un rayon de soleil éclaire l’autel-bar, je déguste chaque minute de cette rencontre magique. Je veux m’imprégner de tout. Ce n’est pas souvent que l’on vit une scène de roman avec Miss Marple et ses amies. Combien de temps pouvons-nous rester sans nous incruster ? Je n’ose pas prendre de photo. Lorsque nous nous éclipserons à regret, je soufflerai à ma fille :

— Quelle chance, c’était formidable non ?

— Ça va finir dans ton blog ça non ?

Évidemment !

Vite au retour, prendre des notes au stylo Bic dans mon carnet pour ne pas oublier les prénoms de ces dames. Retourner poser mon obole puisque je le leur ai promis. Mais hélas, je n’avais pas vérifié les horaires et l’église était fermée. Maintenant je le sais, je suis mûre pour le thé-gâteau de 11 heures avec des mamies (intéressantes). Si elles lisent cet article que je leur enverrai, je les embrasse.

Neige d’écume

Balade à pied le long de la côte pour déjeuner sur le pouce dans une crique d’un chausson au crabe et d’une ciabatta au maquereau, avant de visiter le Jardin botanique. La tempête empire. La grêle martèle les serres. Les bourrasques dévastent les eucalyptus. Le chemin de retour se fait heureusement dans le sens du vent. Nous longeons un terrain de cricket désert, et montons des escaliers de bois glissants. Bien tenir le téléphone pour prendre des photos. Souffle coupé, comme étranglés, nous jouons avec les rafales, les bras écartés, appuyés dans ceux du vent. Des flocons d’écume recouvrent le trottoir de la promenade et s’envolent.

En arrivant, se changer jusqu’aux sous-vêtements. Tout est trempé. Vérifier la météo. Tempête Noa, rafales à 110 km/h en bord de mer. Ah oui c’est donc ça !

Heureusement le lendemain, nous serons à l’abri. J’ai inscrit tout le monde pour un atelier de céramique, modelage et tour d’agile blanche, dans un petit village charmant, avec deux jeunes céramistes et un potier adorables.

Nous visiterons aussi une ferme qui produit de l’ail (et tous ses produits dérivés, même de la bière à l’ail et du fudge à l’ail). Et irons explorer la pointe ouest de l’îe célèbre pour les sables colorés d’une falaise et ses needles, les pointillés de rocher qui la prolongent. Le paysage est magnifique, mais en matière d’architecture géologique, moins spectaculaire que le Pont d’Arc. Une pancarte et des restes bétonnés montrent que le lieu était utilisé pendant les années soixante pour effectuer des tirs de fusée. Quelle drôle d’idée tout de même.

Venez, le ferry de retour nous attend pour embarquer. L’échappée sur le pont sera plus apaisée qu’à l’aller. Rendez-vous de l’autre côté du Solent.

À suivre.

Good bye IOW

PS : Le matin où je termine ces lignes, ma benjamine me raconte sa présentation de géographie, un projet de tourisme écologique sur… le lac Victoria.

Tempête de ciel bleu

Chat GPT le bien nommé, autodafé 2.0 et instants d’éternité face aux montagnes.

Chers amis, me revoilà.

Je ne vous oublie pas. Je pense à vous tous les jours, même quand la vie courante me rattrape et me plaque le soir la tête la première sur mon oreiller, sans avoir pu vous écrire. Demain, c’est sûr, demain…

Demain est aujourd’hui alors en récompense après une journée studieuse, je rouvre mon fichier intitulé Texte Blog Mainzalors en cours et, vite, j’attrape les mots avant que mes missions en responsabilité (ménage, courses, traductions, mails à la Vie Scolaire…) me clouent le bec.

En sauvegardant les derniers textes publiés, par curiosité, j’ai fait défiler les notes stockées : 50 pages ! 50 pages de notes dont plusieurs articles non publiés. Les idées veulent éclore, réclament un support, forcent la main à taper. Le doute les suit, et parfois j’abdique, les textes restent dans un fichier muet. Refroidis, je n’ai plus envie de les partager.

Peu de temps pour écrire, alors j’ai été tentée, par défi ludique, parce qu’il s’infiltre dans toutes les conversations… Chat GPT, cher inconnu, écris-moi un article dans le style de Mainzalors.com. Mais si, Mainzalors.com. Ma benjamine s’était amusée avec le dernier jouet (la dernière arme) de l’intelligence artificielle. Entre deux éclats de rire, elle nous a lu le poème commandé, puis un autre puis encore un autre, sur le thème des flatulences. Les productions écrites, comme disait une institutrice de mon fils, étaient bluffantes (et très drôles). Peut-être le nom du robot le prédestine-t-il à ces thèmes ?

Heureusement que les bases de données qui l’alimentent se limitent à l’internet de 2021. Que se mettra sous la dent sa prochaine version ? L’éditeur de Roald Dahl fait censurer ses textes. Les Oompa Loompas ne sont plus ni des hommes, ni minuscules, les sorcières ne sont plus hideuses, Charlie rêve de s’empiffrer de poke bowls et plus personne n’est méchant. Plus de *** pêche, plus de *** crocodile. L’univers de Roald Dahl que les enfants (et les adultes) adorent ne sera plus que pelotes de laine roses, chatons, licornes et petites mamies adorables. La nouvelle Prohibition, s’attaque aux mots : le champ des délits est immense, le flou suinte partout. La littérature et la presse vont ressembler à des albums des Schtroumpfs, une tempête de bleu. Un mot sur deux sera censuré. Ma mère ne voulait pas qu’on les lise : c’est idiot, elle disait. C’est idiot et c’est contagieux.

Aujourd’hui, on ne brûle plus les livres. Les dictateurs du verbe du XXIe siècle sont discrets et connectés. L’autodafé se pratique sans poussière. Les anciennes générations se passeront sous le manteau, les éditions originales d’Autant en emporte le vent et de Charlie et la chocolaterie. Les plus jeunes grandis dans le monde des Bisounours ne pourront plus penser. Comment réfléchir sans langage ? Comment raisonner sans connaître l’Histoire ?

Mon ombre, c’est un acte manqué.

Les milieux autorisés s’autoriseront. Ils s’autorisent toujours. Pendant que le vulgum pecus téméraire (enfin, celui qui n’aura pas tout à fait renoncé à s’exprimer) guettera dans ses maigres productions écrites (comprenez mails, textos, rédactions de CM2, s’il en reste) le mot qui risque, peut-être, d’offenser un hypothétique lecteur qui de toute façon ne le lira jamais. Pendant que chacun sera occupé à s’autobâillonner, à scruter à la loupe son point de croix de lettres, les grands méchants loups continueront de manger les petites filles même sans capuchon rouge. Mais… on ne pourra ni le dire, ni l’écrire, ni le lire, ni le penser. Une boue grise aspetisée et morte s’abattra sur le monde. Coucher les petits sera très rapide : « Il était une fois, euh… et ielles vécurent très heureux ». Voilà, bonne nuit. Bruno Bettelheim doit se retourner où qu’il soit.

À nous, résistants de la plume d’oie, d’expliquer à nos enfants, aux rares personnes de confiance, en chuchotant dans une oreille à la fois, oui il y a des méchants. Ils ont fait un putsch sur le dictionnaire et la réalité pour propager la bêtise. La vraie pandémie c’est elle.

Si c’était à refaire, j’hésiterais à me reproduire. Ce monde me déplait. Il fonce tête baissée (tête ?) dans un mur de béton. Même sans les délires des dernières années, où l’homme (oui surtout les hommes n’en déplaise aux grands censeurs) met à profit les nouvelles technologies pour aliéner ses voisins, il va trop vite pour moi. J’aimerais pouvoir respecter le rythme des saisons et le mien. Prendre le temps de la vie sans courir après des chimères. Hélas, quand la majorité hypnothisée joue le jeu (comprendre : suit comme une marionnette le mouvement imprimé par le collectif sur ses fils), résister demande un courage immense. Entrainons ce muscle qui s’atrophie.

Heureusement, pendant les vacances dans les Hautes-Alpes, j’ai pu voler quelques instants d’éternité, face à des montagnes de lumière, sous une tempête de ciel très bleu (dixit notre propriétaire).

Nous n’allons pas aux sports d’hiver. Nous nous évadons à la montagne, dans des coins les plus retirés possibles à distance raisonnable d’un domaine skiable. La coquette studette skis au pied, dans le bruit et la foule, très peu pour moi.

Fermez les yeux et écoutez…

Notre gite était situé en haut d’un hameau, dans le même long bâtiment de pierres que le logement de la tante de l’éleveur et la bergerie où vit pendant six mois le troupeau de brebis. En milieu de journée, j’ai me suis réfugiée à notre porte sur une chaise, dos au mur, face à une chapelle et un petit bassin où coule une eau glaciale. La taille de sa stalactite informe le matin sur le nombre de pulls à enfiler.

J’ai bu le soleil, en écoutant l’eau, les yeux dans ceux des montagnes qui seront là bien après les censeurs de pensée, sous la protection muette du toit d’une chapelle. Toute la spiritualité dont j’ai besoin était là, avec (une maille à l’endroit, une maille à l’envers pendant un rang, tout à l’endroit, le rang suivant, oui c’est le point de sable pour ceux qui suivent) de temps en temps, des échanges avec ma petite mamie de voisine.

Elle a vécu toute sa vie sur ces pentes si abruptes que le fond de la vallée se distingue à pic depuis la lisière du champ voisin. On parle de tout et de rien, de la course du soleil en hiver (à Noël il sortait derrière ce rocher là-bas, il s’est déjà déplacé), du tricot (oh qu’est-ce qu’on a pu tricoter ! quand il y a de la neige, il faut bien s’occuper). Six mois de neige (avant). Vous vivez dans un coin de paradis ! je lui souffle. Oh, il faut beaucoup travailler. J’imagine. La taille des monceaux de pierres arrachées au sol pendant des siècles à la force des bras pour voler au vertige d’étroits pâturages force le respect. Ce n’est plus du travail, c’est le bagne. L’éleveur, un taiseux, me confie pendant que je regarde mon mari remplir la voiture (il le fait si bien !) que lui n’irait vivre nulle part ailleurs, que son fils a fui Marseille, trop grande ville, dès la fin de ses études, pour retrouver ses brebis, ses pics et leur sérénité. Comme je vous comprends. Puis-je vous demander asile ?

L’accent chantant du Midi, où apparait-il ? Entre La Mure et Corps, sur la frontière invisible entre Isère et Hautes-Alpes, le long de cette route Napoléon, superbe, entre forteresse minérale du Dévoluy et pics des Écrins, au cœur du bocage du Champsaur. Plusieurs semaines après le retour, ce trajet de lumière et de paix, m’éblouit encore. Merci à lui.


Comme c’est dur d’écrire pour le plaisir en ce moment !

Je suis dans la dernière ligne droite de ma formation de traductrice. Vous serez peut-être soulagés avec moi d’apprendre que j’ai achevé les modules sur la traduction financière (sujet qui m’ennuie au plus haut point) et la traduction juridique. Imaginez le casse-tête de faire coïncider des systèmes différents équipés chacun d’un langage abscons, incompréhensible même aux natifs. Mon roman trépigne : lui aussi aperçoit la ligne d’arrivée.

Les travaux de la maison n’en finissent pas de ne pas commencer. Mais où passe cette fichue conduite de gaz dans le jardin ? Nous allons devoir creuser des tranchées pour la trouver. (Eh, et mes primevères sauvages !) Pour susciter chez les voisins l’envie de nous aider, nous pourrons prétexter le repérage d’un gisement de pétrole, pardon, d’une énergie verte renouvelable, qui ne coûte que les coups de pioche et réchauffe le corps dès qu’on commence à la chercher. Magique.

Avant de conclure cet article, je le contrôle avec mon logiciel de traitement de texte spécial, dont beaucoup de réglages sont encore ceux par défaut (calés sur la trouille ambiante). Il surligne de nombreux passages et me rappelle à l’ordre : mamie est un mot familier (bien sûr), dictateur un terme injurieux (ah ?) et chaque ‘’elle’’ doit être compensé par un ‘’il’’. “Si le pronom chacun représente une personne dont on ignore le sexe, reformuler pour inclure le féminin.”

Et si je te disais ce que je pense de tes remarques, hein, logiciel, jugerais-tu les termes injurieux ou non-inclusifs ?

À l’aide !

P.S. : Un éclat de rouge pour finir. Mon amaryllis de Noël espiègle s’est décidé à fleurir juste sous le nez de mon long jeune homme rêveur.

Tailler dans l’if

Au jardin comme dans la vie, le temps nous encourage à ne garder que l’essentiel

Chéri, tu peux me confisquer le sécateur s’il te plait ?

Un jardin adulte présente l’avantage d’être structuré par de grands arbres. Les rosiers offrent leurs fleurs à trois mètres du sol. Sans lever la tête pour guetter l’écureuil dans le cèdre, on ne les voit pas. L’abri de jardin, petit chalet en bois sombre, se tapit dans un bosquet dense de lilas, laurier sauce, merisier et laurier-tin, ce laurier-tin qui a essaimé dans les moindres interstices. Une chance que je l’aime cet arbuste, aux feuilles sombres persistantes, aux ombelles blanches et aux graines d’un bleu noir, bases des bouquets d’hiver à tiges courtes.


Un jardin délaissé encourage une prise de possession martiale. Ce corps à corps me laisse au crépuscule exténuée et apaisée, transpirante, des poussières de bois dans le T-shirt et des feuilles dans les cheveux.


Sourire. Soupir. Ah ! J’ai bien bossé. Et ça se voit. Récompense immédiate.


Le lendemain, j’écarte les mains et étire les doigts en arrière pour détendre les crispations des avant-bras, filles des gestes répétitifs avec un taille-haie.
Je taille, je coupe, je défriche, je débroussaille, j’éclaircis, je dégage. Je rabats. Derrière moi des tas, des montagnes de rameaux secs et de lianes d’épines, quelques sections de troncs de rosiers, droits.


STOOOOP Estelle ! Sinon il ne restera rien. Le clac sec du sécateur est addictif. Comment s’arrêter de nettoyer son environnement végétal ? Le chaos laissé par une absence d’entretien de plusieurs mois
contrarie mon besoin de calme visuel. Chaque branche morte qui tombe ouvre un jour entre les feuilles et libère le regard. Je rêve d’un jardin naturel, mais pas complètement ensauvagé. Il n’est pas assez grand pour cela.


Ifs sombres, cube et cône détestés, je vous guette par la fenêtre de la pièce où je travaille, profitez du soleil, vos jours sont comptés. Pourtant vos baies rouges translucides, armes du crime parfait (pourquoi plante-t-on des ifs dans les squares pour enfants ?), évoquent Agatha Christie. Vous serez remplacés par des végétaux choisis, souples et clairs, qui fleurissent ou au feuillage changeant avec les saisons. Depuis le temps que je lorgne dans le jardin des autres, je vais enfin me faire plaisir. Moi qui rechigne à arracher une violette en goguette ou une pensée évadée, je n’ai aucun état d’âme à tailler dans l’if.


Bien sûr, j’ai précipité la famille un samedi à la jardinerie la plus proche. Vite, vite, je veux des fleurs. Lilas des Indes, olivier de Bohème, oranger du Mexique et anémones du Japon : le monde entier est invité dans mon jardin.


Le magasin est immense. Mais quoi ? Pas d’asters en pleine gloire ? Pas de feuillages colorés ? Pas de potées de saison par centaines pour décorer les rebords de fenêtre et les seuils des maisons comme
c’est la coutume en Allemagne. Qui eût cru en entrant à cette jardinerie que l’automne est un deuxième printemps ?


Le voilà, mon contre-choc culturel. Il m’a surprise. Je l’attendais du côté de la ponctualité.


Pressée par mon appétit jardinier, l’urgence de défrichage répond également à un besoin de contrer l’accoutumance. S’habituer à son nouvel environnement risque d’endormir notre esprit critique. Ce qui nous a choqués en arrivant – les meubles de cuisine jaunes, les yuccas, la gargouille à l’extrémité de la cheneau, la colonne gréco-romaine en pur plastique d’époque pour récupérer l’eau de pluie, mais branchée à rien (et lieu d’accueil pour larves de moustiques-tigres)… – deviendra familier et on aura du mal à s’en séparer.


Vite, à la déchetterie. Quoi, on y retourne ? Mais oui. Même si ces tas de matériaux derrière l’abri de jardin, on ne les voit pas ? Oui surtout si on ne les voit pas. Leur faculté dérangeante est presque
démultipliée par leur invisibilité, car la paresse de les déplacer plaide pour eux.
Je me suis lacéré les mains – malgré les gants – en rabattant un rosier grimpant devenu trop vieux, un écheveau de branches mortes, couvertes d’épines qui se défendent. Je me venge, en les forçant dans la gueule insatiable du broyeur, baptisé Père Castor par ma fille.


Sur mon clavier, je vois des mains piquées de rouge, griffées, des phalanges enflées, la pulpe des doigts à vif – l’intérieur des gants est abrasif. Comment jouer au piano ? Ou attraper les châtaignes brûlantes au sortir du four… aïe, aïe, aïe…


C’est décidé, je vais détruire les plantes à épines qui restent : cognassier du Japon aux épines longues comme des doigts et pyracantha acéré. J’arracherai le yucca – que j’ai en horreur – et dont les troncs glabres compensent la vulnérabilité par une touffe de feuilles vernissées pointues. Je refuse de me faire attaquer par mes propres végétaux.


Dehors, comme dedans, nos goûts diffèrent grandement de ceux des précédents propriétaires. Nous avons l’impression d’être dans un gite, en vacances.


Autre lieu.


Un retour. Cinq ans après ma dernière venue. Un couloir rose, vitré sur la droite où je suis passée chaque mois pendant presque un an, en dandinant un ventre de plus en plus gros. C’était il y a une vie. C’était hier.
Je reconnais les panneaux : salle de préparation à la naissance, consultation d’anesthésie, sages-femmes… Mes yeux les lisent machinalement. Mes lèvres sourient. Te souviens-tu Estelle cette aventure tendue vers un cri ? Joie et douleurs, peurs, doutes et retrouvailles dans ces gestes avec les femmes de ta famille qui l’ont vécu avant toi.
J’attends sur une chaise en face de la porte vert pomme du cabinet du gynécologue. Je suis heureuse de le revoir, et j’appréhende son départ à la retraite à la fin de l’année. Les intonations de sa voix grave traversent la porte. Elle s’ouvre. La patiente précédente le salue. Il se tourne vers moi :


— Nous avons rendez-vous ? Vous n’avez pas changé !
Je ne demande qu’à le croire. Merci le masque.
— Vous non plus.
Mais si c’est vrai. Peut-être un peu plus de cheveux gris.
Il consulte sa fiche.
— Votre dernière consultation c’était en 2017. Cinq ans sans se voir ?
— Oui, entre temps j’ai vécu en Allemagne.
Évocation par petites touches de notre aventure expatriée. Et comme, a posteriori, cette anecdote est trop savoureuse, je ne résiste pas à la lui raconter :
— J’ai rencontré un gynéco qui m’a dit : « Ça, on vous l’a fait en France, je ne le contrôle pas. Mercedes ne fait pas le service après-vente de Peugeot. »

— …
Il hausse les sourcils, incrédule.


— Bien sûr, je n’y suis jamais retournée.


Récits de voyage, nouvelles des enfants. Photo des enfants. Il a suivi mes deux dernières grossesses et présidé à la naissance de mon deuxième enfant.
Et puis soudain :
— Et côté contraception ? À cinquante ans, je vais vous dire, le risque de tomber enceinte est…
Il lève sa main droite en joignant le pouce et l’index dans un cercle.
Zéro.
— Êtes-vous ménopausée ?
Hein quoi déjà ? Moi qui les minutes précédentes étais plongée dans un passé vivant de jeune maman.
Serait-ce fini tout ça ?
Déjà ?
Un deuil violent se plante dans ma poitrine et s’y construit un nid pour plusieurs jours.
Au moment où mes filles vont avoir leurs ragnagnas (comme on disait quand on avait treize ans) les miennes vont s’en aller. On apprend à devenir femme avec l’apparition des règles. Le reste-t-on lorsque les cycles cessent ?


Petite cerise sur la biscotte, il a ajouté :

— Vous avez reçu l’ordonnance de la sécu pour la mammographie de prévention à 50 ans ?

— Non pas encore, je viens juste de rentrer.


Il y a quelques mois, lors d’un contrôle de routine, la généraliste allemande m’avait annoncé l’air de rien : — À 55 ans, il faut prévoir une coloscopie. Vous voulez la programmer ?
Ah oui ?
MAIS J’AI 49 ANS BON SANG !


Une claque par-ci, une claque par là.


Ne pas oublier que vieillir est un privilège.


Hier lors d’un passage à la médiathèque, pour consulter des magazines de décoration, j’ai été tentée par la une du magazine Elle, moins par l’accroche Laissez-nous vieillir que par le portrait d’Andy MacDowell. Tiens, voilà longtemps qu’on ne l’a pas vue. Je me souviens de l’avoir découverte dans Sexe, Mensonges et Vidéo en 1989. Et retrouvée avec plaisir dans mon film fétiche 4 mariages et un enterrement. L’article regroupe les témoignages de personnalités qui assument leur âge (ou en tous cas l’affirment) – comme si on avait le choix).

Place Gailleton


Dans les retours symboliquement importants, retenons le rendez-vous chez ma coiffeuse. Son expression de surprise ravie en me voyant valait la traversée de Lyon en bus, métro puis encore bus. Nous avons repris nos conversations là où nous les avions laissées.


Mes lecteurs du début s’en souviennent peut-être : c’est à la suite de ma confrontation aux coupes allemandes que j’ai écrit et publié mon premier article sur Mainzalors.com (Au cheveu près). Ma rencontre avec le milieu médical allemand, en premier lieu ce gynécologue odieux, a inspiré un autre article, jamais publié par peur de représailles (si les médecins apprennent ce que je pense de leurs consultations de 10 minutes, de l’accueil par des infirmières-dragons, comment vont-ils prendre soin de moi et
des miens ? Vais-je me faire virer ?)


Revenons à mes préoccupations du moment.


Ma formation de traductrice dont vous serez ravis d’apprendre (mais si) que j’ai réalisé plus de la moitié.

Le livre dont la rédaction est suffisamment avancée, pour que je puisse désormais m’atteler à sa correction. Mon nouveau bébé imprimé pèse 2,4 kilos. Je dois sabrer et désherber. La touche Suppr ne me griffe pas les doigts, mais là aussi, la suppression de passages bancals libère la respiration.
Je fais des essais de couverture, de titres et m’apprête à rédiger ce que les Anglais appellent le blurb, la quatrième de couverture.


Étape vertigineuse.

Vais-je sauter de la falaise sans parachute les yeux ouverts ?

J’oscille. Tu te rends compte, Estelle, ce que tu as réussi à faire ? Tu as écrit un livre de 400 pages en moins de deux ans. Non, mais n’importe quoi, tu te prends pour qui ? Ce n’est pas parce que tu as
tapé des lettres sur un clavier, produit des phrases et des paragraphes, mis des numéros à des chapitres et ordonné l’ensemble bien proprement avec des parties que tu as composé un livre. Mais c’est extraordinaire, tais-toi !


Samedi, sur le canapé du salon, avec ma benjamine malade et Gaïa qui rongeait un tronc de rosier dans un jaillissement d’éclats de bois, j’ai regardé pour la 273e fois Rapunzel (Raiponce) de Disney. Quand elle s’évade de sa tour, elle hésite entre exaltation et culpabilité. Je tricotais en même temps une manche de pull tout en rayures (oui, je sais, on ne m’y reprendra pas de si tôt). Et lorsque le lendemain, en attendant que mes colocataires s’éveillent, j’ai attrapé dans le sac de tissu vert, mes aiguilles à double
pointe en bois, je repensais à cette scène de la veille, qui me rappelle tant mes contradictions.


Avez-vous remarqué que lorsqu’on associe une activité à une musique, un film, un lieu, une personne, les mêmes gestes évoqueront l’environnement de la fois précédente ? Je fais toujours attention à ces
mariages fortuits, pour garder, intouchés et neutres, des musiques ou des films.


Cet après-midi, si j’ai le courage de manier la bêche, je commencerai mes plantations. A la foire annuelle du lycée horticole, de petits élèves, au T-shirt vert grenouille avec logo, sur leurs habits mouillés, m’ont
suivie sous la pluie battante. Dans les serres, entre les rangées de la pépinière dehors, ils portaient une, deux, puis trois cagettes pour m’aider à tout porter. Ils m’avaient identifiée comme une cliente enthousiaste (tout le monde n’a pas un jardin entier à créer). Je me suis prise pour Marie-Antoinette,
avec mes jeunes pages qui saisissaient, dociles, les plants que je leur désignais.


Après avoir beaucoup coupé, je vais planter.
Après avoir terminé mon livre, j’en commencerai un autre.

Je vous laisse, j’ai rendez-vous chez l’opticien pour choisir mes nouvelles lunettes de presbyte.

Coulisses

Votez.

Vacances en France, retrouvailles et soirée électorale

La Côte d’Azur tient ses promesses.

Les parfums nous mènent par le bout du nez. Soumise je cède, de l’eucalyptus au jasmin rose, de l’oranger en fleurs au pittorsporum, du romarin au thym de la garrigue à cette plante collante et camphrée qui me rappelle les étés au bord de la mer de mon enfance. La glycine me suit partout.

Les aiguilles de pin crissent sous les pas et embaument la montée vers le fort. Le maquis de cistes et d’euphorbes rappelle celui de la Corse, là-bas au fond, où la mer et le ciel se répondent dans des harmonies de bleu ou de plomb, où l’horizon apparait ou s’efface sous les coups de pinceau de la lumière.

Assise sur la terrasse, je porte deux paires de lunettes l’une sur l’autre de vue et de soleil. C’est l’heure grise. Un merle chante. Un outil de chantier martèle. Le vent fait claquer les stores, emmêle les cheveux et emporte les voix.

Une mouette chasse un rapace qui s’approche de son nid, un pic vert piaille et sort d’un buisson en flèche. Une buse attrape entre ses serres une grosse sauterelle qui venait d’atterrir, vrombissante, dans les boutons d’or. Hier soir quand j’ai fermé les volets, un gecko m’a frôlée en tombant. Mes filles tressent des couronnes de pâquerettes.

Dans cet air doux et parfumé, entre des villas de la Belle époque au charme suranné, je pardonne leur raideur aux palmiers et aux oiseaux de paradis. Pas aux immeubles. Mais bien sûr chacun veut sa part de vue paradisiaque.

Comment résister à la baignade quand le soleil chauffe les galets ? Le premier contact avec la mer fait rentrer le ventre et hausser les épaules. Comment sortir d’une eau transparente même fraîche ?

Nous faisons une cure de beauté et de nature sauvage dans ce territoire densément construit. Une cure de France. Chez Picard, mes filles prennent des selfies avec leur pizza préférée.

Mon mari travaille dans le bureau. J’écris face à un paysage à couper le souffle, la mer calme aujourd’hui lèche le cap Ferrat. Le phare se tait jusqu’à la nuit où il nous guidera vers la terrasse pour écouter les grenouilles de la maison du dessous, les étoiles et la lune. Avez-vous remarqué comme la nuit, les parfums de fleurs se renforcent ?

Quelle joie d’entendre l’accent méridional chantant. Celui qui me fait retrouver le mien. Celui qui entendu à Paris me fait monter les larmes aux yeux. Mais dans ce territoire prisé des étrangers, ça parle anglais, américain et italien. A Beaulieu, on entend du russe. Sur les panneaux, tout est traduit en cyrillique, sauf l’affiche de soutien à l’Ukraine sur la vitrine du petit casino. L’Ukraine, vraiment peu présente à Nice par rapport à Mainz. Nous n’avons dû la croiser que dans la librairie où j’allais faire des stocks.

C’était après ma séance de coiffeur, avant les courses chez Monoprix. Vous connaissez ma sainte trinité des vacances à la maison : bouquins / coupe / shopping.

J’ai confié ma tête à un artisan avec vue sur mer, et me suis laissé convaincre de faire un balayage.

-Mais j’ai pas le temps, toute ma famille m’attend…

Ils ont patiemment attendu. Moi aussi. J’ai mijoté sous une cape, des papillotes de plastique, un casque chauffant et mon masque.

-Vous gardez le masque, vous.

-Oui je suis formatée à l’allemande. Ça fait qu’une semaine qu’on a le droit de l’enlever, et personne ne le fait.

(Entre cet épisode et aujourd’hui, j’ai abandonné le masque, en bonne Française).

Epreuve du miroir à main :

-Ça vous plait ?

-Oui oui.

Pour une fois c’est vrai.

Voilà le moment que je redoute : payer devant la haie d’honneur des employés du salon autour du comptoir. Epreuve du pourboire. Avec moi les gars, désolée c’est mort. En France je ne sais pas faire. Glisser un billet ou une pièce dans une poche ou une main, je trouve cela humiliant pour la personne qui reçoit. En Allemagne je sais faire : on annonce le montant qu’on veut payer, même par carte. Il n’y a pas de geste dérobé.

Allez zou. Reprenons là où je vous ai quittés la dernière fois.

Nous sommes bien arrivés à Nice, dans la nuit, secoués par les rafales et avons changé de saison en une heure et demie.

A l’aéroport, ma fille ado s’est fait contrôler sa valise.

-Mettez-vous de côté. Vous êtes étudiante ? Ouvrez votre valise. La police arrive.

(Avec un uniforme et en allemand ça fait peur, même quand on est adulte).

Je surveille à distance, mon mari la rejoint tandis que deux types avec gilet pare-balles, pistolet et toute la quincaillerie à la ceinture jettent un œil aux bricoles d’une ado. Au scan, ils avaient repéré un objet volumineux suspicieux.

Un livre.

Je vous avais prévenus : les Mayençaises qui lisent sont dangereuses.

Librairie Masséna

Premier tour des élections présidentielles. Soirée électorale.

Nous avons voté par procuration à l’Institut Français de Mainz (merci copine !). A vingt heures, nous attendons avec appréhension les résultats dans cette leçon de citoyenneté pour nos filles. Leurs commentaires ouverts sont intéressants : elles ne connaissent de la politique que la théorie apprise à l’école et discutée en famille lors des dernières élections allemandes. Nous n’avions pas le droit de voter pour le chancelier, mais pour les européennes et les municipales oui. C’était une expérience très intéressante de faire des croix (combien ? où ?) sur un drap de lit dans une ambiance plus décontractée que dans un bureau de vote français.

 Les candidats se succèdent à l’écran. Un ami anglais se lève et quitte la pièce :

-C’est pas intéressant.

A chaque nouveau visage, ma plus jeune demande :

-Et lui / elle c’est une bonne personne ?

Oui, si c’est un parti modéré. Non si c’est un populiste extrémiste. Lui / elle c’est un (e) journaliste.

Ma plus grande a étudié les programmes reçus à Mainz, nous lui avons appris à décoder le vocabulaire séducteur et fallacieux.

Quand celle que nous nommerons la blondasse arrive à l’écran, je n’arrive pas à écouter. J’ai envie de vomir. Ma fille dit :

-C’est la seule qui sourit.

Et pour cause.

En avril 2002, le premier tour des élections avait eu lieu pendant que j’étais en vacances en Corse. Je n’avais pas fait de procuration. Jeune et idiote, je ne me sentais pas concernée. Ce serait sans doute comme toujours un duel entre la droite (modérée) et la gauche (modérée). J’ai écouté les résultats à l’autoradio de la Toyota, sur une petite route. Je n’ai plus jamais raté d’élection.

La présence de l’extrême droite au deuxième tour se normalise. Quelle horreur. Les gens n’ont-ils aucune mémoire ?

Je ne veux rien savoir de son programme, je ne regarderai pas le débat qui n’en a que le nom. En consultant d’autres infos j’ai vu qu’elle voulait gouverner par référendum. Ben voyons. Court-circuiter les institutions, agir anticonstitutionnellement (yes, je l’ai placé). Augmenter encore le pouvoir présidentiel. Glisser vers un régime autocratique.

C’est sûr on n’en a pas d’exemple de référendum catastrophique autour de nous. Le Royaume-Uni ne se mord pas du tout les doigts depuis le Brexit. Et les dictateurs on ne sait pas non plus comment, insidieusement, ils arrivent au pouvoir. On ne l’a jamais vu.

Hier sur France Inter j’ai entendu que plusieurs états américains reviennent sur le droit à l’avortement. Cette glissade collective de ‘’l’Ouest’’ vers le chaos donne l’impression de caprice d’enfants gâtés. Quoi tout n’est pas parfait ? La baguette magique n’existe pas ? Alors cassons tout. Quand on frôle une civilisation équilibrée, quand il semble que les Hommes ont enfin compris qu’attaquer son voisin ne sert à rien, y’en a qui s’ennuient.

Ils tirent dans le tas.

Putain.

Votez Macron. Même si vous ne pouvez pas le voir.

S’abstenir c’est faire le lit de l’extrême droite.

Votez pour la démocratie.

Je me suis plantée dans mon article précédent, j’ai dit que je n’avais jamais vu de dictatrice. Y’en a une qui se prépare pour notre usage exclusif.

Le bruit de bottes glacent tout le monde, pas juste l’étranger, celui qui ‘’dérange’’. Même l’électeur qui se croyait l’élu, du bon côté de la barrière. A Marineland tout le monde dansera avec des ballons sur le nez. Dans des cages.

Savez-vous que la ville de Mainz se frotte les mains ? Avec les taxes versées par BioNTech, elle a touché la poule aux œufs d’or. Dans la presse les articles fleurissent : comment utiliser cette manne ? Le laboratoire a été fondé par des chercheurs turcs. Des immigrés.

Aujourd’hui le monde entier les remercie.

J’ai un faible pour Emmanuel Macron : il ressemble à mon petit frère. L’autre jour quelqu’un lui a demandé un selfie. A la fête de famille le week-end dernier un invité m’a dit :

-Il ressemble à Macron ton frère, j’étais encore avec lui la semaine dernière, c’est frappant.

J’ai aussi un a priori positif pour un homme qui épouse une femme plus âgée, qui ne profite pas du tremplin du pouvoir pour se barrer, casqué ou non, dans les bras d’une actrice. Un homme raisonnable et fiable donc, qui ne demande pas de croire au père Noël et se bat pour l’Europe unie.

Depuis que je regarde la politique française avec un œil infiltré sur la politique anglaise et un regard extérieur et comparatif, je vous le dis : avant de casser l’imparfait, jeter un regard par-dessus la frontière. Sous les pieds méprisants du cirque de BOJO, l’herbe pourtant bien arrosée est nettement moins verte. C’est quand on la perd qu’on se rend compte de la chance qu’on avait.

Nous sommes venus jusqu’ici pour des fêtes de famille. Avec des cousines égarées depuis des années, trop d’années, nous nous sommes tombées dans les bras, en pleurs. En rires.

-Regarde-nous comme des godiches ! On a le mascara qui dégouline.

Tant pis. Je m’en fous. C’est bon de tenir ceux qu’on aime dans les bras, on aurait presque oublié, fichue pandémie. Dans l’assemblée endimanchée, quelle importance les yeux de panda quand on a des étoiles dans le cœur ?

Quitter le bord de mer pour une journée volée avec un autre bout de famille pour un pique-nique dans la garrigue. Entre les pins, ne pas chercher les traces de son enfance. Ne pas se dire que les générations ont glissé et que les parents aujourd’hui c’est nous, que ma cousine a bientôt l’âge de ma mère à son départ. Bien regarder les présents pour ne pas penser aux absents. Casser quelques tiges de thym en fleur pour la tisane de nos enrhumées. En partant, laisser des petits bouts de cœur avec chacun.

Sur la piste de cailloux blancs, conduire lentement, faire un écart dans le bas-côté pour ne pas déranger une partie de boules.

Oublier le compte à rebours vers le nord.

PS : Puisque nous sommes à Villefranche-sur-mer, je ne résiste pas à vous parler d’un de mes films fétiches dans lequel une scène y est située : An affair to remember de Leo Carey (Elle et Lui), avec Cary Grant of course. Fait orginal, c’’est un remake de 1957, par le même réalisateur, Leo Carey, de Love Affair (1939).

C’est un des deux films qui ont inspiré Sleepless in Seattle (Nuits blanches à Seattle). L’autre, The courtship of Eddie’s father (Il faut marier papa) n’est pas mentionné, coquine de Norah Ephron.

(Je n’ai pas trouvé de lien gratuit sur internet qui ne soit pas en .ru.)

PPS : Je n’aime pas faire de politique ici, mais certains sujets trop graves emportent mes doigts.

Une tranche de Forêt Noire ?

Coucou ! Kuck Kuck ! Trois jours dans un village loin de tout, niché dans la forêt.

Ça fait envie hein ?

C’est encore mieux que ça.

Pour fêter les anniversaires hivernaux, notre famille aime s’évader le temps d’un week-end à la montagne. (Oui, oui je vais actualiser mon âge sur la page d’accueil de ce site…). Quand nous vivions à Lyon, nous le faisions chaque année, gâtés que nous étions par la géographie. Une fois dans une chambre d’hôtes en contrebas d’un col de Chartreuse, une autre dans le Vercors ou le Beaufortain.
Depuis Mainz, on peut viser le Taunus pour des balades en forêt. Mais l’urbanisation et les grosses routes restent plus proches. Les sommets hésitants n’offrent aucun village perdu, où l’altitude dépayse en accéléré.

Alors où s’échapper ? La Forêt Noire au sud, le massif de l’Eifel au nord-ouest (où j’ai envie d’aller voir les éclosions de narcisses au printemps). Ce sera la Forêt Noire.

Je rêvais d’y aller depuis toujours.

Pour notre rencontre, il y a trois ans, lors de notre premier hiver en Allemagne, je suis restée bougon. Oui la proximité dans le même village étagé de vignobles et de sapins enneigés, les fermes affichant leur production de fruits (et d’eaux de vie), la route des crêtes ont failli vaincre ma mauvaise volonté et mes comparaisons chroniques. Bien tenté, mais non c’est pas aussi haut / charmant / gourmand / varié (etc…) que mon Vercors adoré. Où sont les fromageries ? Et pourquoi les pistes de ski de fond sont-elles aussi mal fléchées ? Et l’autoroute est-elle toujours aussi chargée ?

Il nous fallait un nouvel essai. Mon sevrage de reliefs commençait à peser. Au marché, sentir la gorge se serrer en regardant la tomme de Savoie c’est moyen.

Mes recherches en ligne m’ont emmenée vers une vallée au nord du massif, donc plus proche de Mainz. Inconnue sur mes guides touristiques. Tant mieux. Mais où loger ? Les villages ont l’air minuscules. Gites ? Encore faire les courses, la bouffe… Approfondissons la quête. Un hôtel tout confort, avec piscine et spa… Tiens donc… De la disponibilité pour quatre deux semaines avant ? Yes ! C’est pas un peu cher ? Si mais c’est tout compris, ET ça fait combien de temps qu’on est pas partis en week-end ? Euh…..

Les chiens ? Non. (Tant mieux. hi, hi. Elle est moche en ce moment notre Gaïa, la captivité ne lui va pas au poil : il tombe. Ma fille propose de tester la nourriture hypoallergénique).

Cerise sur la forêt noire, le lundi, les filles n’ont pas cours pour cause de conseils de classe. Nous partons pour trois jours. TROIS.

Départ vendredi en fin d’après-midi, pour poser Gaïa à la pension pour chiens du côté de l’aéroport de Francfort. Cap plein sud sur l’autoroute chargée (comme partout tout le temps dans notre coin d’Allemagne). Pour nous distraire, nous jouons à Boggle avec les plaques minéralogiques. T’as vu DO-GS ! Je laisse volontiers mon mari au volant. Je ferai le retour de jour. L’autoroute allemande est infernale pour qui s’en tient au code de la route français. Dans les sections sans limitation de vitesse, je reste coincée derrière les camions à 100 km/h. Doubler c’est se retrouver, d’un coup, talonnée par une grosse bagnole noire piaffante, invisible la seconde précédente.

Enzklösterle

Le village d’Enzklösterle s’étale à 500 mètres d’altitude, le long d’un gros ruisseau. En arrivant de nuit, on n’en voit que les sportifs s’entrainer au basket dans le gymnase. De jour, à pied, nous découvrirons le coin. Pas de maisons à colombages ni de boutiques de souvenirs, aucune horloge-coucou made in Taïwan à l’horizon. Juste de grosses maisons qui dissimulent leurs années sous le crépi. Quelques linteaux de porte sur le grès rouge, trahissent les âges. (1856, 1852). Bien sûr une maison bleue ici, une autre là verte ou jaune. Comme souvent, la palette des façades dérape. Trois églises d’aspect moderne.

Pourtant la vie s’est installée ici depuis longtemps, autour de la récolte des myrtilles sauvages. Nos promenades en forêt le long du bien nommé Heidelbeerweg (chemin des myrtilles) nous l’ont prouvé : les sous-bois sont tapissés de plants (géants par rapport à ceux de l’Ardèche ou des Alpes).

L’hôtel est un gros paquebot amarré à la pente dans le cœur du village. Moderne sans excès, d’un style qui rappelle les villes thermales. Balcon à chaque chambre. Restaurant tout en vitres, dont les lumières éclairent le jardin et une terrasse enneigés. Quelle chance tout ce blanc !

Nous franchissons le seuil juste avant 20 heures. La réceptionniste nous confie la clef, et nous indique comment aller à notre chambre à la fin du repas.

-Dépêchez-vous, dans quelques minutes, le service ne vous acceptera plus. Si vous finissez avant 21h30, je pourrai vous accompagner. Sinon non. J’aurai terminé mon service.

Le repas s’est éternisé autour d’un menu composé d’une ribambelle de plats et amuse-bouche. Ralentir on a dit. Les serveuses sont en tenue traditionnelle, robe longue bleu ciel, plastron noir et haut blanc à manches courtes. Elles doivent se geler. L’accent local est très marqué avec des ch. Mais ça va, on comprend.

En Allemagne on mange à tout heure et dans un rythme qui bouscule nos habitudes. Le buffet du petit déjeuner est extra, avec vraiment de quoi manger (pas juste les traditionnelles tartines et viennoiseries françaises qui déboutent les touristes du nord de l’Europe). Il y a même du Sekt avec des flûtes à disposition. A partir de 14h, un buffet est installé pour le traditionnel Kaffee-Kuchen (café et gâteau – plus crudités et soupe). Effectivement tout est compris. Comment résister ? C’est dingue ce besoin de se jeter sur ce qui est disponible, même quand vraiment on n’a plus faim… Les yeux plus gros que le ventre… un travers à tous les âges. Diner qu’on retarde pour agrandir l’appétit. A 19h nous sommes les derniers à arriver.

J’ai l’impression d’être dans un bateau de croisière (où je n’ai jamais mis les pieds) où les passagers se croisent à table, sans jamais sortir du bâtiment (mais je n’en sais rien).

Balades dans la neige…. Ça crisse, et glisse. Côté sud de la montagne, des gouttes tombent, côté nord, l’hiver arrête le temps.

-Regarde maman on se croirait dans la Reine des Neiges !

J’allais le dire. Avec ces mamelons de neige, ces rochers couverts de mousses et de petites stalactites, ces troncs enneigés, on se croirait dans un dessin animé. Je guette les trolls.

Traversée d’une piste (rouge à vue de nez, je ne m’attendais pas à une pente aussi marquée par ici) où deux tire-fesses à pioche remontent les skieurs. Escale pour quelques glissades sur une piste de luge où les enfants et parents bariolés, avec leurs luges en bois et leurs grands sourires me font penser à un livre d’images des années 50 : Jean-Jacques et Martine aux sports d’hiver.

Après le déjeuner / goûter : sacro-saint temps calme. (Comprendre : interdit aux enfants de venir solliciter leurs parents. Interdit on a dit.)

#nofilter

On va se baigner ? La piscine rectangulaire aux escaliers arrondis donne sur une pente de pelouse enneigée. Une pancarte limite l’accès. Avant d’entrer on compte des yeux le nombre de baigneurs… dans les huit un bébé ça compte tu crois ? Après quelques longueurs, le spa… Allons-nous passer la porte sur laquelle est inscrit : textilfrei (sans textile) ? Accès à partir de 14 ans.

Les filles veulent venir. L’une peut, l’autre doit se contenter de cabrioles dans la piscine (fais gaffe aux gens, hein !). Celle qui peut, hésite. Faut vraiment se mettre nu ?

Plusieurs saunas, un laconium (pièce chaude mais moins), un hammam fermé (zut). Des corps dénudés dans les pièces, enveloppés de chastes serviettes blanches sinon. On va s’y faire, hein, on ne les connait pas ces gens. C’est un exercice d’intégration.

Ma première expérience de sauna date du siècle dernier, après une rando itinérante avec l’UCPA dans le Beaufortain. Nous étions partis mi-septembre pour une semaine (géniale) dans la pluie puis la neige avec des nuits en chalets d’alpage (où il était recommandé de ne pas avoir envie de rejoindre la nuit la cabane au fond du pré, sous l’orage et à l’aveugle). En haut du Cormet de Roselend l’épaisseur de neige nous avait obligés à renoncer. Nous étions rentrés en taxi par le long chemin de la vallée vers le sauna et un gros saignement de nez le soir. Donc, depuis j’ai évité. Là j’hésite.

Le deuxième jour puisque ce fichu hammam est encore fermé je tente cinq minutes dans le sauna. Le contact du bois est agréable. Je pense à Sinnika, une petite fille finlandaise d’un de mes albums du Père Castor d’enfance. Ici pas de branches vertes pour se fouetter. Pas de lac glacial où se jeter. Mais je sors en serviette sur la terrasse et marche pieds nus dans la neige. (Non pas de photo !)

Le dernier jour, surprise, le soleil brille dans un ciel très bleu. Les rayons jouent entre les troncs. C’est superbe. Nous n’en revenons pas de tant de beauté et de lumière, nous qui vivons dans le gris depuis plus d’un mois. Le ruisseau chantonne, les gouttes tombées des pins, sapins, hêtres ou bouleaux nous éclaboussent. Même les filles avancent d’un bon pas sur le sentier, sans râler, jusqu’à une plateforme de bois avec vue sur la vallée et les deux pistes de ski. Un panneau indique qu’il est possible de s’y marier (ah c’est donc pour ça ces bancs et ce pupitre de bois !). Des pancartes pédagogiques (coiffées d’une boule violette) expliquent l’économie du village tournée vers la récolte des myrtilles. C’est sûr je veux revenir en été (avec des boites) !

Récolte des myrtilles

Dans le fond d’un vallon, un écriteau symbolise la frontière entre l’évêché de Mainz et celui de Konstanz (oui elle, au bord du lac), il y a 1500 ans. Mainz est restée longtemps une ville très importante. Un de ces quatre je vous écrirai un article dessus.

Dans la descente mes orteils s’écrasent au fond de mes bottes de neige. J’évite de déraper. Ma plus jeune se précipite sur sa pelle pour glisser.

A part trois retraités en pique-nique sur la plateforme, surpris de voir des enfants un lundi (y’ a pas école ?), et deux tout en bas, personne.

Pour la fin de la balade, ma fille marche à côté de moi. Frissonnante et lèvres bleues, elle a accepté de fermer sa parka. (Yeux au ciel ! ces jeunes !)

-C’est génial de marcher comme ça dans la nature, ça change vraiment les idées. J’ai plein d’envies et de projets qui me viennent !

Oui, respirer l’humus, prendre en photo une graminée enneigée, écouter la neige crisser sous les bottes, sentir ses doigts geler quand on n’a pas envie d’enfiler des moufles, tout ça permet de court-circuiter les soucis qui tournent en boucle. Le corps prend le pas sur l’esprit tout-puissant. Un instant nous oublions nos chaines.

Libérés, délivrés, on vous avait prévenus… (Pardon)

Dernier buffet à l’hôtel avant de repartir. Vite vite va te servir, aujourd’hui il y a de la forêt noire !

Oui, avec de la chantilly en plus