En Avril, reste dans ta coquille

Vacances de Pâques à la maison, comme à Noël, comme l’an dernier.

Ce n’est pas une surprise.

Chaque jour qui passait nous le confirmait. On allait encore être assignés à résidence aux vacances de Pâques. Privés de France et de dépaysement. La vaccination n’avance pas : les plus de 70 ans commencent à peine. Les communiqués du Minsitère de la Santé allemand misent tout sur les tests rapides, en précisant que seuls les résultats positifs sont sûrs, quand on a déjà des symptômes. Pour les négatifs, prière de prendre les précautions habituelles.

Pourtant, on a voulu y croire.

Nous avons réservé une colonie de cheval pour les filles. Elles se sont tellement régalées aux vacances d’automne, elles voulaient y retourner. Nous étions ravis de nous échapper en amoureux (bon presque, avec la chienne) dans une location sur la mer du Nord.

Les deux projets ont été impossibles. Bien sûr.

A Noël nous avions déjà réservé (puis annulé) un gîte en Forêt noire. Au cas où.

On a l’impression de faire un effort et de jouer le jeu du sacrifice à la pandémie : les vacances en Allemagne c’est pas notre premier choix. Mais sans frontière entre notre résidence et notre destination de congés peut-être pourrons-nous partir ? Oublions pour l’exercice que l’Allemagne est un pays fédéral et que les règles peuvent changer d’un Land à l’autre.

Un calcul naïf. Un mélange de déni, d’espoir, et d’ennui.

Si, si. Faisons comme si. Comme si tout était possible dans deux, trois mois. Réservons des vacances.  On y gagne une semaine d’évasion condensée en quelques minutes de clics.

Là regarde, ce sera bien ! Imagine les promenades dans les dunes de plages blanches ! Tu sens le sable qui glisse sous tes pieds nus et le vent dans tes cheveux ? Découvrir enfin la Wattenmeer, ces étendues immenses découvertes à marée basse comme dans la baie du Mont Saint-Michel ! Le gîte est dans une maison ancienne, sur un petit port où s’amarrent les bateaux de pêche à la crevette. Le phare rayé rouge et jaune se rejoint à pied dans les landes. On pourra peut-être prendre un ferry pour visiter le chapelet d’iles au large des côtes néerlandaises et allemandes. Ah, sentir la respiration de la mer. Voir l’horizon de près !

« On, pronom imbécile, mis pour celui qui l’emploie. » comme disait ma tante, institutrice en Provence. 

On a joué.

J’ai, tu as, il/elle a perdu.

On recommence.

Et les vacances de Pentecôte ? (Les vacances d’été commenceront mi-juillet : on a perdu les congés de février mais gagné cette coupure fin mai).

Nos corps vaccinés pourront s’échapper vers une grande braderie de destinations. Evadez-vous, y’en aura pas pour tout le monde ! Pour éviter les bouchons et la foule il faudra… rester en Allemagne, mais loin de la côte et des reliefs. A la maison quoi.

Non.

Pourtant, patientons avant de retomber dans le cycle fou de l’analyse de probabilités corrigées des données de vaccination et des destinations possibles sous conditions, suivi de la lecture du guide touristique un fluo à la main, puis du clic de réservation avec le petit mail de précaution (et si….).

Compte à rebours désenchanté. Déni jusqu’à la dernière minute. Colère.

Encore.

Là on a envie de dire des méchancetés à qui veut les entendre (et même à ceux qui ne le souhaitent pas), de faire payer à son entourage la monotonie des jours. De lui faire bouffer ce chien qui aboie de plus en plus. De vider un seau d’eau sur la tête des voisins qui passent leurs nuits de week-ends à boire de la vodka sur leur terrasse – c’est-à-dire sous nos fenêtres.

Quand on a vécu dans le grand nord de la Russie, le froid n’a pas de prise : ils font ça en toutes saisons. Un peu gênés et apeurés d’aller leur dire qu’ils nous emm… (c’est le monde à l’envers), nous avons sonné à leur porte. Monsieur a répondu avec le sourire : “Dites-nous sur le moment quand ça vous embête ! On ne veut pas que vous accumuliez de la rancoeur !” Bien sûr. Trop tard. Il n’y a rien de plus réceptif qu’un cerveau alcoolisé. Ils abdiquent toute responsabilité et nous transfèrent le rôle de cadrer leur comportement irrespectueux. Comme des gosses. Où sont les ”vrais” Allemands du quartier ? Ceux qui rappellent à leur prochain l’impératif de respecter les règles sociales et téléphonent à la police à 22h15 ? Dont le regard muet vous met au garde à vous ? Ceux qui installent des portes aux cagibis des poubelles pour que les immigrés franco-anglais du coin de la rue (nous) ne viennent plus y poser un petit sac de compost bien fermé. Ah ceux-là, quand on en a besoin….

Résignation.

Allez, il fait beau, on va pique-niquer. Les balades stimulent. On fait semblant de prendre l’air et on ramasse quelques miettes de dépaysement. Les alouettes égaient des champs monotones. Ça sent le miel et le chou. Des éoliennes dépassent au creux d’une forêt (c’est écolo mais qu’est-ce que c’est moche : ça ruine le côté sauvage de la campagne. Ici elles prolifèrent, peut-être pour se racheter une conscience d’abuser de l’électricité au charbon de la Ruhr ?)

Quelques poches d’épicéas verts résistent au milieu des squelettes de leurs confrères. Les sécheresses des derniers étés ont prélevé leur dû. Il faut enjamber des troncs à terre. Sous les conifères les flancs des collines ressemblent à des mikados géants. Les forestiers coupent, entassent, replantent des espèces résistantes à la nouvelle chaleur. Ça ne me surprend pas : j’ai toujours associé l’épicéa à l’altitude. Ici ils poussent (poussaient) en plaine. Quand j’en vois mon corps réprime un frisson inutile.

Puisque c’est la saison, plantons ! J’abreuve d’engrais les fleurs installées dans notre pauvre terre de remblais. Je sème et je repique. Inspirée par une amie dont les semis prospèrent je m’applique. D’habitude c’est free style. Incapable de résister, chaque année j’achète plein de sachets de graines. Je les éparpille dans tous les trous de terre libre. Puis je les oublie et j’espère… Un germe vert me comble jusqu’à ce qu’il s’étiole faute de soins précis. Seules les capucines et quelques cosmos pardonnent l’improvisation.

Cette année j’ai semé à l’intérieur des zinnias et des pois de senteur (ensemble par erreur), des soucis, de la bourrache aux étoiles bleues au gout de concombre, et des mufliers. Ils poussent à des vitesses très différentes. Les soucis s’étirent, les mufliers plantés quelques semaines plus tôt restent minuscules. J’ai éclairci patiemment. Ma pépinière de petits pots se tend vers la lumière. Comme dans les caves de champagne, je tourne mes protégés un peu chaque jour. Hier, encouragée par la chaleur, j’ai semé dehors, directement dans de gros pots, les capucines et les cosmos et une prairie fleurie. J’ai bien arrosé.

Bien sûr Gaïa aime fourrer son nez dans les pots. Que trouve-t-elle à y manger ? Elle rentre le museau plein de terre. Mes plantations semblent ravagées par de minuscules sangliers. Va falloir progresser en éducation canine si je veux donner une chance à mes fleurs.

L’info est tombée. La France aussi retourne à ses quatre murs. Ah on ne s’en lasse pas hein ?

Mon mari a repeint ceux du rez-de chaussée dont la propreté laissait à désirer. Moi j’ai passé l’aspirateur sur les murs (les araignées se sentent bien chez nous). La verticale ne m’arrête plus. Je suis toute folle : on a reçu les pièces détachées pour nos appareils électroménagers défectueux (aspirateur et lave-vaisselle) qui nous agaçaient à chaque utilisation. Le bonheur simple comme un coup de sonnette. Comme un morceau de plastique dans un emballage en carton.

Aujourd’hui vendredi saint, est férié. Les rayons oeufs des magasins du coin sont dévalisés. Au matin de Pâques les enfants allemands cherchent de vrais œufs colorés dans l’herbe. En prime bien sûr ils ont des chocolats et des petits cadeaux. Nous on est restés fidèles aux chocolats. C’est toxique pour les chiens. Où allons-nous les cacher ?

Dans l’actualité qui piétine, quelques changements rendent un bout de sourire. Les asperges locales ont fait leur apparition au marché. Encore chères, on attendra. L’ail des ours aussi (Bärlauch). Les cabanes de bois éphémères déguisées en fraises ont poussé sur les parkings. Même fermées, elles sont autant de promesses de renouveau gustatif. L’étalage de notre maraîcher compte beaucoup trop d’espèces de choux et de pommes de terre.

Nous avons fait notre première Grüne Sosse (sauce verte) du printemps. Cette spécialité de Francfort est cuisinée avec une quinzaine d’herbes fraîches (estragon, pimprenelle, bourrache, persil, ciboulette, oseille, cerfeuil…) hachées avec des œufs durs écrasés, une vinaigrette et un peu de crème liquide et de yaourt. Elle accompagne les pommes de terre ou la viande. C’est bon et ça fait faire un peu la grimace. Ça sent l’herbe fraîche coupée et le vinaigre. A la première cuillère, je me surprends à dire « Ça sent l’Allemagne ! ». Une touche de chou rouge mariné, de choucroute… Les Allemands aimeraient-ils bien l’acide ? Pourtant les cornichons (en français sur le bocal) que nous avons enfin finis hier étaient plus sucrés que piquants.

Le soleil s’est caché aujourd’hui, je vais devoir rentrer mon étendage. La météo annonce un plongeon vers des températures négatives et la neige. Fini l’été express.

Et maintenant on fait quoi ? On regarde pousser les graines ?

Allez, on réserve les vacances de Pentecôte. Il sera toujours temps de les annuler en fonction des informations-vaccinations-décisions. Alors les enfants on va où ?

Pour l’instant on ne sait pas encore. On encaisse la déception.

J’en reste là.

Je reste là.

Chacun cherche son chien

Sauf moi. Pour adoucir l’adolescence confinée, nous adoptons le chien que nos filles réclament. Je n’en ai jamais eu envie.

Là, c’est MA place… enfin, c’était… (pratique pour poser ma tasse de thé ;o))

9h06, jeudi matin.

La maison n’a jamais été aussi bien rangée. Les sacs de vieux vêtements à donner qui trônent depuis trois semaines dans notre salle à manger sont enfin sur le départ. La boite sur laquelle des cristaux ont été mis à pousser – que voulez-vous, on encourage les expériences de chimie – a disparu de l’entrée. Les canapés sont à nouveau accessibles à des postérieurs : magazines et BD sont empilés sous une table basse.

Nous avons une inspection sanitaire / sociale / conditions de vie dans deux heures.

Une dame que nous ne connaissons que depuis lundi va venir ausculter notre logement et notre famille. Nous avons déjà répondu aux 58 questions du formulaire (ma fille a compté) sur notre lieu de vie et nos habitudes.

Elle va vérifier si nous pouvons accueillir un chien errant.

Et oui.

Nous y voilà.

Depuis trois ans la pression a monté (nous vivons désormais dans une maison, l’argument appartement ne tient plus). Nos filles nous ont fait plusieurs présentations dans les règles avec affiches documentées, slides (très professionnels), composition de chansons, de poèmes, de vidéos d’un quart d’heure au montage plein d’humour.

Les conditions de (sur)vie austères dues au corona (pas d’école en présentiel depuis mi-décembre – trois mois !!! -, autant dire, pas de copains, pas de projets, pas de sport, pas d’évasion) commencent à prélever un lourd tribut sur le moral. Notre ado file du mauvais coton. Sympa, elle nous donne son mode d’emploi : “I need a dog can’t you C ?” Nous avons cédé.

Elle a lu plusieurs livres, dont celui écrit par la dame qui an dressé le doggy Obama, et fait depuis des années des recherches assidues sur internet. Elle sait tout et initie sa sœur.

Au début elles nous ont demandé un chiot. Après réflexion (leurs parents sont décidément bien lents à la décision), elles ont préféré adopter un chien. Lorsque nous avons dit oui, ça faisait longtemps qu’elles savaient quelles plateformes de sauvetage d’animaux consulter. Identification des cibles potentielles en fonction de la taille, du caractère, du lieu de résidence actuel. Nous avons envoyé des mails, répondu à des questionnaires interminables et inquisiteurs.

Sans succès. La pandémie a suscité un engouement pour les toutous, même en Allemagne où on est libre de sortir sans prétexte (même sans destination ouverte). Peu de candidats à l’adoption. A chaque mail, les espoirs des enfants s’envolent puis s’écrasent à la réponse.

Pourtant, la semaine dernière, une dame nous a rappelé.

Elle habite à côté de Bamberg, à 250 kilomètres de Mainz (je vous entends penser : « Ah, ah ! » eh oui). Deux familles ont rendez-vous pour voir Cinderella, une chienne qu’elle a en garde depuis son sauvetage dans les Carpates voilà trois semaines. Elle nous promet de nous téléphoner si ça ne convient pas. Et miracle, elle a appelé – sans laisser de message. Nous la recontactons intrigués deux heures plus tard.

Elle nous propose de venir rencontrer cette chienne encore sauvage il y a un mois. Elle travaille pour un Tierverein, une association de sauvetage des chiens, en lien avec la Roumanie. Les animaux errants sont envoyés en Allemagne pour leur trouver une famille. Les recherches de nos filles montrent un trafic actif depuis l’étranger (Europe de l’Est, Portugal…). A Mainz nous avons même repéré sur un portail l’affiche d’une association qui sauve les chiens de Santorin, en pleine mer Egée. Une vraie niche… (hi hi).

Donc la dame nous a appelé au sujet de l’adoption de Cinderella. Elle veut aller vite pour que la chienne ne s’attache pas trop à elle. Elle nous explique les critères nécessaires de la famille d’adoption, nous pose des questions. Nos réponses semblent lui convenir, elle nous fixe un rendez-vous dès le lendemain. Ça tombe bien c’est Rosenmontag, qui reste férié malgré l’annulation du défilé de carnaval. Encore mieux, notre grand garçon est là et s’est pris au jeu canin de ses sœurs. Elles le consultent sur leurs trouvailles poilues.

OK on vient. On accourt. La famille trépigne, je ne sais plus quoi penser. Je me sens déjà pétrie de contraintes par le quotidien, privée de sorties et d’évasion (et encore plus en ce moment). Je n’ai jamais, au grand jamais eu envie d’avoir un chien. Je n’ai jamais regardé les chiens. Je me sens mal à l’aise en leur présence. Je les trouve sales, malodorants. Le seul chien que je fréquente c’est la posture de yoga (chien tête en bas).

Quand nous marchons dans la rue ma grande fille commente tous les chiens que nous croisons. J’écoute distraitement et lui signale les arbres et les plantes. Que ne ferait-on pas pour remonter le moral de ses enfants ?

C’est où Bamberg ? (Vous vous savez déjà, voir l’article Bamberg express)

Plein Est, en remontant le Main, la rivière qui traverse Francfort, et se jette dans le Rhin au niveau de Mainz. Je consulte à tout hasard le guide Lonely planet. Incroyable, ça fait partie des quinze destinations allemandes incontournables (avec Heidelberg, Berlin, la vallée du Rhin romantique…) ! Moi qui rêve de découverte et ronge mes quatre murs. Ah on va peut-être être copines Cinderella et moi…

Départ tôt, avec casse-croute et thermos de thé. Tout le monde s’entasse dans la voiture (pourvu qu’elle démarre ! le froid et l’absence de longs trajets éprouvent la batterie) et c’est parti. Mon grand garçon se tasse dans un coin et écoute un podcast. Il tricote une écharpe. Nous écoutons nos CD de Cabin Pressure, l’excellente sitcom radiophonique de la BBC (Radio 4), écrite par John Finnemore et dans laquelle joue un Benedict Cumberbatch d’avant Sherlock. Nous connaissons tous les épisodes par cœur mais continuons de rire et de nous régaler.

Au-delà de Francfort, on n’y est jamais allés : c’est le Far East.

Chez nous la neige a fondu, laissant des traces humides et blondes de sable du Sahara. (Ah, le Sahara … !) Mais au fil des kilomètres nous la retrouvons. La température baisse de plus en plus. L’autoroute traverse des champs et des forêts. Des panneaux monochromes nous indiquent la proximité de châteaux et nous signalent que Lohr-am-Main a inspiré Blanche-Neige (les lieux et personnages du conte des frères Grimm se retrouvent dans l’histoire et la géographie du coin, même le miroir qui ‘’parle’’). Décidément un voyage sous le signe des contes de fée.

Les filles nous donnent des conseils de comportement pour faire bonne impression. Nous sommes tous intrigués et tendus pour cet entretien de recrutement collectif. Et si on restait nous-mêmes, on n’a rien à cacher ?Enfin, vous non, moi faut que je fasse semblant. Une vieille habitude pour faire plaisir aux autres, dont je cherche à me séparer car elle m’a menée au burn out. C’est d’ailleurs tout le sujet du livre que j’écris en ce moment. Il va donc me falloir encore prendre sur moi, même chez moi ? J’ai des envies de me trouver un petit appart. La surpopulation entassée depuis un an n’aide pas.

Nous arrivons à l’heure prévue dans un quartier résidentiel de Bamberg où la route est nappée de glace et de neige. Silhouette d’un chien sur une plaque : nous sommes chez la responsable de l’association. Chacun met son masque. On sonne. La porte s’ouvre immédiatement. Une dame sans doute retraitée d’une autre vie professionnelle nous accueille. Masque, lunettes et cheveux blonds et courts, elle nous montre où accrocher nos vestes et laisser nos chaussures puis nous prie d’entrer dans sa cuisine. La chienne est là, allongée par terre.

Distribution de boissons et de consignes : s’assoir autour de la table et ignorer Cinderella. Elle n’a pas l’habitude de voir autant de monde d’un coup. Nous nous exécutons. De la musique d’échappe d’une radio. La dame nous parle de la chienne, de son sauvetage dans les Carpates, de son arrivée dans son foyer voilà trois semaines. De tout ce qu’elle lui a appris depuis : accepter un harnais, se promener en laisse. On sent la compétence et la passion, l’attachement aussi à ce petit animal presque sauvage qu’elle a commencé à apprivoiser.

Les autres famille candidates ne lui conviennent pas. Elle nous explique pourquoi (appartement) et nous demande les raisons de notre démarche, si cette chienne semble correspondre à notre souhait. C’est le moment de mettre en avant nos points forts. Nos enfants répondent. Leur motivation parle d’elle-même.

Cinderella, noire avec des extrémités blanches ne dit rien. Au bout d’un petit moment, un enfant a le droit de s’en approcher et de lui parler. Ce sont eux qui ont le meilleur contact parait-il. Ça tombe bien.

Pour faire connaissance, la dame nous propose une promenade. Elle monte enfiler des habits de neige, et nous laisse seuls dans sa cuisine avec le chien. La confiance des Allemands m’impressionne toujours.

Avant de sortir, elle nous montre comment utiliser deux laisses, dont une sécurisée autour de sa taille à elle. La chienne, craintive semble traumatisée par ses contacts précédents avec les humains. A la moindre panique elle s’enfuirait. La chaussée est glissante, nous obliquons sur un chemin enneigé qui longe un ruisseau. Sous les arbres, les dentelles transparentes de glace ourlent l’eau qui court. L’air coupe.

Nous sommes sur le chemin des chiens et de leurs maitres, la promenade bi quotidienne du quartier. Les distributeurs de sacs l’attestent. Pourtant personne ce jour-là. Il est midi. Sans doute trop tard ou trop tôt. La dame tient les laisses et discute avec ma grande fille. Au bout de quelques minutes, elle lui propose de s’en charger. Transfert de harnais et de cordes. Cinderella a un mouvement de recul. Les mains et la voix de la dame la rassurent. Elle accepte. Elle n’a pas aboyé.

Nous marchons le long des champs, à travers la neige. Mon fils aperçoit un lapin, je n’en vois que les crottes. La chienne n’a pas bronché. Pas non plus quand nous croisons un jeune berger allemand qui voudrait jouer avec elle. Ma vessie va exploser, mais je ne suis pas sûre que m’éloigner dans un bosquet de pruneliers quelques minutes nous fasse gagner des points.

Mes filles posent des tas de questions, écoutent les explications. Cinderella (Cendrillon) est le nom qui lui a été attribué sur un marché aux puces caritatif. Les passants sont invités à payer 15 euros pour soutenir l’association, en échange de quoi ils peuvent baptiser un chien. Ah, OK. Un enfant sans doute donc.

Nous revoilà devant la maison. Nous ne sommes restés dehors qu’une demi-heure mais nous sommes congelés. La dame nous propose de nous séparer là.

-Vous êtes une famille qui me semble bien adaptée à Cinderella. Calme, c’est ce qu’il faut. Les enfants sont très engagés et motivés.

Calme, oui, plusieurs fois par jour même, surtout quand on insiste. Motivés, on ne peut pas faire plus je crois. Comme m’avait écrit ma cousine en voyant les photos des expositions canines des enfants : « Avec une telle motivation, vous êtes foutus. »

On est foutu.

Cinderella a été on ne peut plus agréable, même si elle avait l’air transie de peur la pauvre au début. Les compétences de la dame inspirent une grande confiance. Attentionnée, elle ne veut pas ‘’caser un chien’’, mais la confier à une famille aimante pour toujours. Elle aimerait recevoir des photos de temps en temps. Et préfèrerait qu’on ne déménage pas trop vite en France ou ailleurs pour ne pas encore traumatiser la chienne.

La suite de la procédure d’adoption est très cadrée. Elle viendra nous voir avec Cinderella pour inspecter notre maison. Elle nous appellera (« Il faudra répondre au téléphone cette fois ! ») Pour cela nous devons remplir le fameux questionnaire en ligne avec questions sur le logement, la taille du jardin et la hauteur de la clôture. Avons-nous déjà eu des animaux, des problèmes avec eux etc… La sincérité des Allemands est inimaginable vu de notre côté de la confiance. Mon mari et mes filles consacrent presque une heure au formulaire.

Je m’interroge : comment se passent les adoptions d’enfant ? Ma fille blague : « Tu crois que quelqu’un va venir inspecter nos placards avant qu’on puisse acheter des pâtes ? »

Si ça va toujours, elle nous amènera la chienne pour de bon. “C’est mieux pour elle vous comprenez.” Cette dame nous propose de faire deux allers-retours en deux jours, cinq heures de route à chaque fois, refuse de manger avec nous (‘’mes deux chiens m’attendent chez moi’’) pour le bien être d’une petite chienne des Carpates.

Là, donc, nous les attendons. La maison est bien rangée (par les enfants). Nous sommes au garde à vous. Je suis sur le qui-vive. J’ai peur. Peur de ce changement de vie avec un animal, des contraintes qui vont s’empiler sur celles qu’on accumule depuis un an. Et qui déjà me grignotent par tous les bouts.

Si tout se passe bien on se reverra samedi. Et à nouveau dans quelques temps. L’association prévoit un contrôle post-adoption.

La première visite s’est bien déroulée. La barrière de notre jardin minuscule est assez haute et étanche. Le samedi elles sont revenues toutes les deux. La dame nous a donné une niche intérieure (pour la nuit), la couverture de Cinderella, plein de nourriture, un harnais à peine mangé et réparé, un corde à laisser accrochée à son collier en permanence pour la tenir au cas où. “Je ne fais pas ça pour tous les chiens que j’acclimate. Mais vous comprenez, sie ist mir ans Herz gewachsen ! ” (littéralement : elle m’a poussé sur le cœur ; je me suis prise d’affection pour elle).

Nous suivons ses conseils et partons tous ensemble faire une promenade, Cinderella attachée à notre fille.

-Je vais marcher derrière et je m’éclipserai discrètement. Comme avec les petits enfants. Et là je pourrai laisser couler mes larmes, nous annonce-t-elle.

Nous partons pour le tour du quartier, où les chiens tiennent en laisse leur maitre pour leur sortie hygiénique. C’est un crève-cœur cette petite balade. Mes joues se mouillent. La tristesse de la dame et celle à venir de la chienne me bouleversent.

Retour à la maison pour de bon. Avec comme instruction de ne pas faire de sortie pendant trois jours pour qu’elle s’habitue à son nouveau foyer. De toute façon pas le choix, elle a bouffé son harnais et nous devons en commander un autre.

Rester au calme ça nous va. Nous sommes épuisés. Les dix jours de cette recherche nous ont pompés émotionnellement. Une adoption c’est un gros engagement. Pas besoin de courir les magasins. Nous nous sommes déjà équipés à la grande surface pour animaux, de l’autre côté du Rhin, à Wiesbaden. La liste était prête depuis longtemps. Les yeux de nos filles brillaient, au dessus des cernes bleutés laissés par leur petite nuit pour cause d’anticipation joyeuse. Cette errance perplexe dans des rayons jusqu’alors inconnus m’a rappelé les achats de fin de grossesse.

En arrivant sur le parking, ma plus jeune fille s’était exclamée : ”Nous sommes dans le rêve dans ma sœur !” Toutes les deux rêvent d’un toutou, mais l’une beaucoup plus que l’autre. Disons que la plus jeune est contente mais s’en passerait sans problème. La grande ne pouvait plus respirer sans.

Nous voilà donc dans le rêve de mon ado. Nous lui avons offert une ligne de vie pour traverser les bouleversements hormonaux.

Moi mon rêve ce serait plutôt de bouffer mon harnais. Et je viens de me mettre une deuxième laisse. Ma fille m’a demandé : “tu ne fais pas ça juste pour moi maman hein ?”

Euh, si ma fille, si. J’ai toujours été très claire. Mais je vais tenter de l’apprivoiser moi aussi, ce petit animal traumatisé. J’ai proposé un nouveau nom, plus court : Gaïa.

Bienvenue donc à toi Gaïa, notre chien thérapeutique. Merci pour les sourires de mes enfants.

Bamberg express

Aller-retour rapide à Bamberg, une ville classée par l’Unesco du nord de la Bavière.

Nous nous rendons en famille à un rendez-vous à Bamberg. Je ne peux pas encore vous dire pourquoi, le censeur familial me muselle. Rassurez-vous je lui ai demandé de ne pas trop prolonger le suspens.

Nous en profitons pour visiter le centre-ville, classé au patrimoine mondial de l’Unesco.

Le brouillard a semble-t-il empêché les Alliés de bombarder le coin à la fin de la deuxième guerre mondiale. Tant mieux.

Le ciel est gris et bas, une couche fine de neige recouvre toutes les surfaces. De longues stalactites de glace s’accrochent aux gouttières. La vieille ville est construite sur les bords du canal entre le Main et le Danube (lui-même, le beau et bleu). J’ai lu rapidement les pages qui lui sont consacrées dans nos guides, le Routard et le Lonely Planet. C’est vite fait, comme tout est fermé, les rubriques musées, où manger ? et où boire un verre ? sont inutiles. Dans la voiture j’ai partagé à voix haute les points essentiels. Personne n’a interrompu son activité pour écouter, mais j’ai rempli ma mission éducative. Au moins l’intention.

Bamberg est présentée comme l’une des plus belles villes de Bavière. Je relève la tête perplexe : de Bavière ? ça monte si haut la Bavière ? Oui, apparemment. Dans la région administrative de Franconie, à l’ouest de Bayreuth, au nord de Nuremberg. Elle est construite sur sept collines (comme Rome) et dominée par la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Georges à quatre flèches. Les quartiers anciens longent les eaux du canal brodées de glace de leurs maisons à colombages de toutes les couleurs. Une (toute) petite Venise dit-on.

Même en temps normal ce serait la saison creuse. Mais là nous sommes dans une saison abyssale. Nous nous garons facilement devant un hôtel, au pied de la montée pour la cathédrale. Quel dommage de ne pouvoir passer la nuit dans un de ces établissements romantiques ! Vite nous cassons la croute, ou plutôt croquons notre salade de riz-maïs-thon dans la voiture, toutes fenêtres fermées. L’air est glacial. Le voilà le vrai climat continental allemand.  La boulangerie d’en face nous tente. L’un d’entre nous ira chercher des Käsestangen (genre de feuilletés au fromage), des beignets (oui, c’est carnaval après tout) et du pain complet aux graines. Avant toute balade, trouver des toilettes.

Les rues piétonnes sont vides et maussades. Les vitrines fermées et les passants rares et masqués confèrent à notre balade un goût de dimanche soir. Mon fils qui, après Baccarach à Noël, en est à sa deuxième visite express de vieille ville allemande classée s’exclame : « Décidément ici aussi on se croirait dans un décor de théâtre ! » Les façades des maisons chuchotent des contes de fées. Les moulures rococos donnent le sourire. Whaou t’as vu ça ?

Il fait un froid polaire. Mon fils a décidé de ne plus s’arrêter et marche en longues enjambées pour garder le contact avec ses orteils.  Sortir les doigts des gants et des poches pour prendre des photos relève de la gageure. Mais je suis très très motivée. C’est la première sortie depuis si longtemps.

Grâce à la description du guide, je reconnais l’ancienne mairie, sur un ilot, entre deux ponts de pierre. Un côté de façade aux fresques imposantes et colorées, un autre en colombages, la partie plus ancienne, révélée par la destruction du pont à la fin de la seconde guerre mondiale (les fresques peintes sont tombées). Entre les deux, le balcon de tous les discours, rococo comme je n’en avais jamais vu.

Un examen des peintures murales révèle des trompe l’œil. Au bord inférieur, la jambe sculptée d’un angelot peint ‘’sort du cadre’’, dans tout son volume potelé.

Sous le porche, une plaque rend hommage à un des fils de la ville le comte Stauffenberg, auteur de l’attentat raté contre Hitler de juillet 1944. ”Le comte Claus von Stauffenberg, officier, symbole de la résistance allemande pour son action du 20 juillet 1944”. Ce qu’elle ne mentionne pas est plus révélateur que ce qu’elle déclare.

Nous prenons quelques photos devant la statue de Sainte-Cunégonde, sur le pont au-dessus du canal, et devant la façade baroque bleu ciel de la demeure à l’angle. Chacune des fenêtres des trois étages est encadrée d’enjolivures blanches ciselées. Des bateaux Mouche à l’arrêt le long de quais déserts laissent deviner l’activité de la belle saison. Quel privilège d’avoir la ville pour nous seuls !

Une vitrine éteinte de librairie met en avant le recueil des contes de E.T.A. Hoffman, à l’origine de l’opéra fantastique d’Offenbach. Il a vécu quelques années à Bamberg.

Décidément, nous marchons de conte en comte, à pas comptés (oui, je sais, désolée).

Trop froid, vite, un petit tour vers la cathédrale tout en haut. La marche ne nous réchauffe pas. Pas le temps de s’attarder. J’ai cours de yoga à 18 heures en ligne, avec ma prof américaine et vraiment personne ne veut rester dehors. Un salon de thé aurait été merveilleux. Un petit Apfelstrudel, hein ?

Les toits enneigés s’entrechoquent au-dessus de colombages plusieurs fois centenaires et des façades baroques. Les branches noires des aulnes le long du canal frissonnent. La neige et la glace ajoutent leur touche de mystère. Nous avons sauté à pied joints dans une illustration de livre d’images d’antan. Comme Mary Poppins.

Retour dans la voiture. Pour sortir de la vieille ville, nous nous égarons un peu dans les rues piétonnes. Un vieux monsieur en manteau long et noir, coiffé d’un bonnet tout aussi sombre sur une tignasse grise ébouriffée serre contre lui un bouquet de livres. Il nous fait signe de sa main libre. De l’autre il s’approche de nous. Mon mari baisse la vitre.

-Vous allez-où ?

-En direction de Francfort.

-Au virage à droite puis à gauche, suivre….. remonter…

Il nous a tout dit, bien mieux que le GPS. Et vachement plus sympa. Merci monsieur. Décidément, comme à Baccarach, nous croisons dans les ruelles désertes de villes-musées des vieux monsieurs attentionnés.

Nous rejoignons l’autoroute pour quelques heures. Des tourbillons de flocons dansent dans les phares qui éclairent à peine un épais brouillard. Nous quitterons la tempête féérique peu avant Francfort. Les courbes des collines, les traits de râteau de vignobles, des chaumes blonds de maïs sur la neige composent des tableaux mobiles et apaisants. Je me demande si j’arriverai à m’en souvenir pour les dessiner.

Sur un CD, des épisodes de la série radiophonique Cabin pressure nous distraient.

Mon fils somnole en écoutant un podcast. De temps en temps, une des filles pose des questions sur les suites de notre rendez-vous.

Avant que le quotidien confiné ne nous rattrape, je rêve de retourner à Bamberg, d’entrer dans la cathédrale et les musées, les restaus et les cafés. Au printemps ce serait bien, pour faire un petit tour en bateau sur le canal, passer une écluse. Le guide mentionne aussi un marché aux fleurs. Ou en décembre puisque la ville est spécialisée dans les crèches et en expose partout.

Les trajets, la visite dans un air coupant, la tension émotionnelle depuis quelques jours nous a épuisés mon mari et moi. J’arrive à temps pour mon cours de yoga qui tombe à pic.

A suivre…

(Bientôt, promis)

Noël à l’allemande

Confinement oblige : nous allons passer notre premier Noël en Allemagne.

Bientôt Noël, un Noël bizarre un peu comme si on était dans un autre pays, avec des habitudes différentes. Mais sans partir de chez soi. Un voyage en intérieur. Une nouvelle expatriation immobile.

Nous allons passer en famille notre premier Noël en Allemagne. Pour moi, ce sera le deuxième.

Approchez, je vais vous raconter ma première fois.

C’était en décembre 1988. (Oui il y a bien longtemps.) Ma grande amie allemande (voir article L’amitié franco-allemande prend sa source en Espagne) m’avait invitée à passer les fêtes dans sa famille. Nous avions tout juste 16 ans. J’étais super excitée. J’avais demandé au prof de maths de bien vouloir décaler ma date de rendu des devoirs pour être plus disponible. (Il avait refusé). J’avais téléphoné à Susanne pour organiser mon voyage. A l’époque, sur l’appareil gris à cadran du séjour, un coup de fil à l’étranger était un événement coûteux.

Le premier samedi matin des vacances je suis donc montée d’abord dans un car puis dans un TGV pour Paris. Retenant mon souffle de campagnarde à la ville, j’ai changé de gare et attendu plus de deux heures en Gare du Nord le train pour Cologne. Le long trajet à travers les plaines du nord de la France, de Belgique et d’Allemagne était à la fois monotone et dépaysant. En cours de route, les douaniers sont passés contrôler les voyageurs.

Elle et moi devant la cathédrale de Cologne, au marché de Noël en 2018

Le train est arrivé de nuit dans les lumières du centre de Cologne, au pied des flèches de la cathédrale. Par un caprice d’architecte curieux, la gare moderne est blottie entre un monument gothique inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco et le Rhin.

Cette arrivée à Cologne me rappelait des souvenirs mitigés. Mais cette fois allait être différente : j’avais vraiment envie de venir ! Sous les néons de la haute verrière, j’ai aperçu par la vitre Susanne, sa maman et son petit frère qui m’attendaient sur le quai. Elle tenait à la main une rose.

J’ai tout de suite adoré sa maman que je rencontrais pour la première fois. Elle m’a prise dans ses bras comme sa fille. J’ai découvert leur appartement confortable, dans un quartier calme et vert, la vie d’une famille sans papa, et les machines à laver reléguées entre copines à la cave.  A côté du lit de Susanne, un matelas avait été installé pour moi. Elle m’a montré sa nouvelle chaine stéréo et ses disques (noirs). Une photo de son père. Sur sa porte, était collée une grande photo d’elle au bord de la mer en Yougoslavie.

J’ai goûté les Plätzchen (sablés de Noël) pour la première fois (et à plusieurs reprises). Nous avons fait ensemble le sapin de Noël le 24 décembre au matin.

C’était une expérience nouvelle pour moi. D’abord parce que dans ma famille, pour ne pas tuer d’arbre, on ne faisait pas de sapin. (On décorait des branches de genet coincées entre quatre bûches.) Ensuite parce que Noël entrait dans la maison dès dès novembre pour tricher un peu sur le temps long et noir. La crèche de terre cuite prenait ses quartiers sur la longue hotte de la cuisine, décorée de mousse et de branches de thym, oliviers miniatures.

Pas de crèche chez Susanne. Ni d’escargots ou de treize desserts. Le 24 décembre au soir nous avons mangé une raclette (avec tranches d’ananas festif). Eh oui, c’est le plat national allemand pour Noël ! J’ai aussi appris que le 26 décembre est férié (comme en Angleterre : Boxing Day).

Le petit frère de Susanne a reçu un jeu de Risk (Risiko). Nous y avons beaucoup joué en croquant des noix. Ça m’a permis d’apprendre le vocabulaire de l’invasion de pays. On ne sait jamais.  Sa maman nous a emmenés passer une journée à Amsterdam. Lors d’un tour en bateau sur les canaux, elle nous a indiqué la maison d’Anne Franck, et une maison très étroite, la plus petite de la ville. Au café Esprit, multicolore, j’ai fait comme ma copine et gouté mon premier capuccino. Je n’avais jamais avalé de café. A chaque gorgée, je me sentais devenir adulte.

Les nouvelles expériences se sont enchainées. Pour le réveillon du 31 décembre, nous sommes allées à la fête de son club d’aviron, au bord du Rhin. J’ai bu mon premier Sekt (le vin pétillant) et appris comment dire ‘’cul sec’’ en allemand (auf ex ! ). Après je me souviens surtout des escaliers qui bougent, des feux d’artifices qui éclatent partout dans le ciel de Cologne au-dessus du Rhin, de la pelouse froide et humide, de Susanne assise à côté de moi, et des gens qui nous regardent d’en haut : « On va les ramener. »

Heureusement le trajet à pied n’était pas long. Nous nous sommes effondrées sans mot dire sur nos lits. La maman de Susanne ne s’attendait pas à nous voir arriver escortées.

Le lendemain, nous étions toutes les deux invitées chez une amie américaine de ma famille. Mariée à un Allemand, elle vivait désormais à Cologne. Lorsque la maman de Susanne nous a conduit chez eux, j’ai emporté un sac en plastique. Dans l’entrée, nos hôtes nous attendaient en souriant. “Bonjour !” ils nous ont dit. Je me suis assise par terre dans le couloir et j’ai vomi dans mon sac.

Ils nous ont installées dans un lit de fortune. En fin d’après-midi, après une soupe, nous avons retrouvé une forme suffisante pour sortir comme prévu. A Bochum, une ville voisine, nous avons assisté les yeux grands ouverts, et la bouche aussi, à Starlight express, une comédie musicale en patins à roulettes. Je me souviens des lumières dans la nuit. De la musique forte, des costumes métalliques. C’était extra !

Quelques jours plus tard, il a fallu rentrer en France. (Dans le train du retour j’ai fait mes devoirs de maths.)

Hier Susanne et moi nous sommes téléphoné (par Skype cette fois). Nous avons évoqué notre Noël commun (brièvement, nos enfants étaient là ;o) ). Cette année, nous ne mangerons pas ensemble elle sera avec sa famille, dans la limite du nombre de convives et de foyer (je pose 2 et je retiens 8). Nous serons tous les cinq (yeah ! mon grand garçon a pu venir).  Ensuite peut-être qu’avec masques, distances, grand air et tutti quanti, on se retrouvera pour se balader au bord du Rhin et se rappeler le bon goût de l’amitié en direct.

Le hard lockdown a été mis en place mercredi dernier. Les enfants ont gagné trois jours de vacances et voir du monde va être encore plus dur.

Ces derniers temps, la vie s’était translatée sur les trottoirs. J’ai attendu mon tour chez le coiffeur dans un abri extérieur, avec canapé coussins, thé et café à disposition. Presque une tente bédouine. (Presque un intérieur). Des panneaux indicateurs sont apparus devant un immeuble pour donner les sens des queues. Flèche à droite : pharmacie ; flèche à gauche : cabinets médicaux. (Oui pour aller chez le docteur on attend dehors d’être appelé à l’interphone.)

Chacun fait ses calculs pour savoir comment et dans quelles conditions se retrouver pour les fêtes (si la grand-mère vient, faut qu’on mette un ado dans le placard : lequel ?).

Pour le réveillon, notre escapade en Forêt noire est tombée à l’eau du confinement. Angela a interdit les feux d’artifice. Donc ma deuxième Saint-Sylvestre le long du Rhin sera silencieuse.  Et propre. Pas de dépouilles de pétards dans les rues du lendemain. Ni dans notre jardin, même en notre absence.

Comme personne ne part dans le quartier, les enfants auront des copains avec qui jouer au foot ou au basket.

Ces vacances à la maison seront l’occasion ou jamais de sortir les jeux de (petite) société. Les enfants ont installé Risk sur le tapis du salon. Ils me rappelleront les règles. Nous allons voyager sur un plateau de jeu. Rêver de nos prochaines excursions. Nous imaginer envahir toute l’Europe. Un peu comme cela risque de se passer quand tout le monde aura été vacciné.

Je vous souhaite un très joyeux Noël !

Biscuits de Noël et autres traditions

Douceurs allemandes, anglaises et françaises. La cuisine est sens dessus dessous.

(Attention : la lecture de cet article risque de vous ouvrir l’appétit.)

C’est vraiment compliqué de concevoir une nature morte…

Vous aussi vous êtes dans les préparatifs de Noël ? Avec une liste d’inconnus et d’incertitudes ?

Certaines traditions ont pris encore plus de valeur en cette année floue :  les desserts en pagaille et les décorations. Ces joies-là sont dans notre périmètre de maîtrise . On a déjà réussi la guirlande de l’Avent et les étoiles en papier découpé (le tuto de ma fille est sur Instagram, ce site ne peut hélas pas digérer sa taille). Acheté les figurines en chocolat de Saint-Nicolas pour donner aux copines au collège (encore entières le matin au départ).

(Maman quand est-ce qu’on va chercher le sapin ?)

Les préparatifs des douceurs ont commencé voilà plusieurs semaines. Je vous en ai déjà parlé, faute de variété à se mettre sous la dent. C’est qu’on se met un peu la pression : il nous en faut de trois sources. Alors on s’organise. On dévalise le rayon pâtisserie du supermarché du coin. Les achats anticipés de Lebkuchen à la boutique en face du théâtre de Mainz sont faits. Comme les commandes en Angleterre : crackers, Christmas pudding et son brandy butter, et barres chocolatées pour les stockings (chut c’est un secret). Nous avons reçu un colis d’Ardèche (merci papa pour les marrons glacés), un carton d’Allauch (nougats blanc et noir).

(Permettez-moi un petit aparté, si nous recevons bien nos paquets, nos envois à l’étranger ne semblent jamais atteindre leurs destinataires… il doit y avoir un problème de distribution au passage de la frontière, ou un intermédiaire très gourmand et peu scrupuleux… Vos paquets arrivent, vous ?)

Nous avons aussi pâtissé : le Christmas cake attend sous plusieurs couches de papier. Il sera glacé et décoré le 24 décembre. La mince meat macère en pots. Elle servira à fourrer d’un coeur fruité et épicé des mini-tourtes en pâte sablée.

Côté sablés allemands, les Plätzchen, longtemps nous sommes restés aux deux classiques Marmeladennester (petits ronds aux noisettes et à la confiture) et Vannillekipferl (mini croissants aux amandes et à la vanille). Mon amie d’enfance de Cologne nous avait fourni les recettes. Cette année, je me suis offert, à la librairie du quartier, un livre de pâtisserie de Noël. Ça doit être un signe d’intégration avancée : notre gamme culinaire s’étend ET lire en allemand sur notre temps libre ne nous fait plus peur. (Pour les mots compliqués, ma fille est plus rapide que Google translate et je n’ai pas besoin de trouver mes lunettes.)

Les Allemands préparent différentes variétés de ces sablés et les stockent séparément dans des boites. Ils les offrent mélangés dans de petits sachets. Samedi j’ai croisé au marché une mamie-amie de mon cours de terre. L’an dernier elle nous avait apporté une sélection de ses petits sablés de Noël. Ils étaient délicieux. Alors je lui ai demandé : Tu as fait tes biscuits ? Tout est prêt ! elle m’a répondu.

Motivée par son exemple, j’ai décidé de me mettre aux fourneaux. Les miens sont partis faire des courses vers Francfort (c’est loin Ikea, et là-bas le Décathlon est plus grand). J’ai profité du champ libre pour confectionner des Marmeladennester.

En attrapant un pot de groseilles dans le placard du haut (beaucoup trop plein si vous voulez mon avis), un pot de gelée de coing est tombé. PAF ! Il a éclaté en mille morceaux. Des échardes ont sauté jusque sur la plaque de gâteaux. La catastrophe de confiture, la catasture à moins que ce ne soit la confitrophe a ruiné mon boulot. J’ai tout jeté.

Le lendemain ma fille et moi avons pris notre revanche en forme de Zimtsterne : des étoiles à la cannelle. Bien meilleures que ma première tentative. A la sortie du four à 16 heures, ma fille en a compté 42. Le soir-même il n’en restait que deux… Comment font les Allemands pour garder des stocks jusqu’à Noël ? Je vais enquêter.

(Maman quand est-ce qu’on va chercher le sapin ?)

Vous voyez, mon ascendance provençale et ses treize desserts sont honorés (freestyle) ! On a aussi planté les lentilles le 4 décembre. Elles gonflent dans une coupelle sur la fenêtre de la cuisine.

On chante (et même juste parfois). On écoute les Christmas carols anglais, des chants espagnols qu’on aime bien (on reste ouverts), la seule chanson allemande qu’on connait Kling Glöckchen Kling (tiens ce serait bien qu’on en apprenne d’autres cette année, avec la nouvelle partition de flute de ma grande.)

A peine sorti la caisse de livres de de disques de Noël ma plus jeune a voulu chanter Noël n’est pas au magasin. Quelques jours avant qu’Anne Sylvestre ne s’envole pour toujours. Bon voyage Anne, nous on continue de chanter tes poèmes. (Heureusement que j’ai découvert ses textes pour adultes, sinon je serais à nouveau un peu orpheline.) On va tenter de te suivre et faire en sorte que Noël, sinon au magasin, ne soit pas trop sur Internet.

Les créations vont tous azimuts. On bricole, bidouille, rigole, peinturlure, tripatouille, et découpe. La maison est sens dessus dessous à moins que ce ne soit le contraire. Le pistolet à colle traine sur la moquette (hélas), ma grande fille refuse obstinément de mettre un tablier pour utiliser la peinture acrylique.

Un vrai bonheur, tant qu’il me reste quelques gouttes de tolérance pour le bazar.

Vous l’aurez compris, ma plus jeune nous tanne pour aller chercher un sapin de Noël (avec un jeu de mot top subtil, Tannenbaum veut dire sapin de Noël). Un stand s’est installé devant une église ultra moderne, là où au printemps pousse le kiosque de fraises et asperges. Charmant ce petit carré d’herbe sous les arbres avec des sapins de toutes les tailles. On se croirait dans un dessin animé Disney. L’enseigne éphémère propose des sapins à vendre et à louer. A louer, pourquoi pas ? On avait déjà tenté le sapin vivant ; il a même déménagé avec nous à Mainz. Hélas, la chaleur de l’été a eu raison de sa bonne volonté.

Des enfants en tenue de ski boueuse (forcément…) nous accueillent avec de longs tasseaux de bois gradués. D’un côté le prix à la vente, de l’autre, à la location (vertigineux, les deux). On se renseigne : pourquoi un sapin loué est plus cher ? Vous avez le pot (tout petit et en plastique). Et comment ça marche ? Vous rapportez votre sapin le 9 janvier. Pas de retour d’argent ? Non. Bon on va réfléchir.

(Maman c’est ce matin qu’on va chercher le sapin ?)

Pas besoin de beaucoup réfléchir : notre jardinerie favorite est moins chère et les sapins locaux. Le dimanche elle n’a le droit de vendre que des végétaux, mais c’est souvent bondé. Là le magasin était très calme. Peut-être parce que c’était la Saint-Nicolas ? Et aussi le deuxième dimanche de l’Avent ? Cette année leur village de Noël intérieur est réduit : pas de patinoire pour les enfants.

Nous avons jeté tous les quatre notre dévolu sur le même candidat : l’affaire fut réglée en quelques minutes. De retour à la maison, les deux cartons de décorations, sortis du cagibi fin novembre, calendriers de l’avent obligent, attendaient au milieu du salon. L’une des filles a mis des chansons de Noël pendant que les autres fouillaient dans nos trésors.

Magiques non, les boites de boules et guirlandes ? A chaque ornement déballé, on entend des “Oh tu te souviens, on l’avait acheté à ….” Un pudding en laine de Londres, un Ampelmann en feutrine de Berlin, un lutin de la jolie librairie de Mainz (et beaucoup de boules d’Ikea).

Chaque année, nous retrouvons des créations d’un autre temps que je refuse de sortir (hou la mauvaise mère) ou de jeter. Je cherche du soutien :

-Les filles vous ne voulez pas jeter ces bricoles abimées de vos premières années ?

-NOOOOOOOOON !

-Vraiment ? Le papier crépon est déchiré et délavé, le bougeoir en pâte à sel cassé….

-NOOOOOON !

-OK, OK.

C’est reparti pour un an dans le carton.

Pas de vraies bougies pour nous. Dans les magasins leurs boites ont remplacé les packs de quatre grosses bougies pour les couronnes de l’Avent. C’est charmant, mais on voudrait éviter de mettre le feu au quartier. Nous utilisons des guirlandes lumineuses, nombreuses comme jamais. Pour les éteindre et les allumer, à quatre pattes sous le sapin ou dans un twist peu recommandé pour les vieux dos entre les étagères, ça va nous occuper pour la journée !

Le salon est tout joli maintenant. Surtout qu’on en a profité pour ranger un peu. Pour nous récompenser, nous grignotons des mince pies importées. Chaque bouchée nous envoie des bouffées de nostalgie de la maison du grand-père à Londres.

Pourtant c’est chouette de rester chez nous pour les fêtes. Pas besoin d’essayer de faire rentrer une montagne de cadeaux dans trop peu de valises. De tout installer en cachette, au moment de partir, au pied du sapin en prévision du retour. D’attendre une correspondance dans les courants d’air d’une, de deux, de trois gares. Ou de coordonner les achats de victuailles à distance avec le reste de la famille.

Le menu on s’en est occupé directement : la dinde est commandée au marché (oui pour cinq, on aime bien les restes). Depuis, le boucher nous reconnait. Mercredi on réservera le vacherin chez le fromager.

C’est chouette mais un peu doux amer. Pas de marché de Noël, avec ses lumières, son Glühwein (vin chaud), son jus de pommes chaud et épicé pour les enfants (et moi), ses Bratwurst et les sourires amis. La ville est calme, comme en janvier. Pas de fêtes dans les écoles. Mon coiffeur, toujours pieds nus en décembre, m’a dit soulagé de ces annulations. Moi ça me manque un peu.

Birkenstock ne fait pas que des sandales

Alors pour me consoler j’écris à qui vous savez.

Cher père Noël, cette année on voudrait des jolis pyjamas. Des pantoufles aussi peut-être ? Elles s’usent vite en ce moment. Le gros orteil de ma fille va sortir bientôt.

Heureusement les traditions ont la vie dure.

Certains remplacent le marché de Noël par des soirées autour d’un feu de camp dans un jardin (les Allemands sont très férus de feux extérieurs en toute saison, ils ont des coupes métalliques sur pieds exprès).

Mon mari a reçu une grosse boite de la part de son travail. Une fête de Noël en kit : une bouteille de Glühwein, un petit Stollen, et un sachet de Plätzschen, les fameux petits sablés. Sous les papiers d’emballage, un carton de loto.

La fiesta sur Zoom promet d’être endiablée !

Un p’tit gâteau ?

(On a caché la balance.)

Femme au bord (opposé) de la crise de nerf

Lockdown ”light” en Rhénanie-Palatinat ? N’empêche, ça fait râler !

Aujourd’hui c’est le premier dimanche de l’Avent. Noël approche avec bonheur. Les festivités ont été anticipées depuis début novembre, pour accélérer le ”lockdown light”. On a l’impression d’en être au troisième calendrier de l’Avent. Mais ça y est décembre approche !

Chais pas vous mais j’en ai marrrrrrrre de cet enfermement. Pourtant il est bien moins sévère qu’en France, où il vient d’être assoupli. Ici, il continue à l’identique ou presque. Le nombre de convives autorisés autour d’une table vient encore d’être abaissé. Mais on peut sortir à volonté. C’est quand même mieux que la quarantaine absolue à notre retour de France au début du mois.

Après deux semaines à la maison, j’ai craqué. J’ai craqué une heure avant de pouvoir sortir. J’ai hurlé que y’en avait ras le bol ! Vous m’avez peut-être entendue depuis votre cellule ?

Après le compte à rebours pour enfin sortir, j’ai lâché à 17 heures mon mari coincé par un coup de fil professionnel. Je ne pouvais attendre une minute de plus. Avec une grande inspiration, j’ai fait un rapide tour du quartier (pas grand changement, plus de feuilles par terre que dans les branches, et que la dernière fois que j’étais passée). J’ai enfourché mon vélo pour aller, dans le crépuscule, chez le maraicher acheter de la mâche, une salade pain de sucre palpitante et des épinards croquants, cueillis le jour-même le long du petit ruisseau du Gonsbach. Y’en avait marre des feuilles molles de la salade de supermarché. On se rabat sur ce qu’on peut contrôler. Sur la vie qu’on peut attraper.

Le nouveau confinement partiel a à peine quelques semaines : il semble déjà interminable. On est libre de nos mouvements, mais les destinations de loisirs sont éteintes. Musées, restaus, cafés, cinés, piscines et salles de sport sont fermés. Il reste les chemins mouillés, les arbres en tenue d’automne, les vignes arlequin sur les pentes et le courant du Rhin, sans limite de distance (au moins tant qu’on reste dans le même Land). Les copains ont été confisqués, posés sur une étagère trop haute. On se retrouvera un jour, quand…. Quand… je ne sais pas. J’allais écrire une échéance, je n’en ai pas.  Un par un ça va encore, c’est déjà ça. Tant que les écoles restent ouvertes… tant qu’on est en bonne santé, tant qu’on sait les siens en sécurité….

Non.

Ça ne suffit pas. Toutes ces privations quotidiennes, les inconsistances et incohérences, ces renonciations minuscules, et frustrations à répétition ça vous grignote la patience. Surtout sans avoir d’échéance. La récidive a la peau dure : elle nous a subtilisé le futur. Tu le vois, tu le vois, tu ne le vois plus (oui, avec Santa and co, on a reparlé d’Alain Chabat : mais si, c’est le même qui joue César dans Astérix et Cléopâtre). Nous tournons en rond autour de notre pieu. Mais on est grands, on a appris la leçon, on n’ira pas se jeter dans la gueule du loup. Même si notre longe nous étrangle.

Parfois on préfèrerait s’évader pour sentir le parfum des herbes sauvages et libres. Tant pis pour les crocs acérés au petit matin. Mais la loi et le Bureau de l’Ordre (Ordnungsamt) sont là pour nous protéger de nous-mêmes.

Voilà de quoi apprécier secrètement le désordre de notre côté de la porte d’entrée. (On ne dit pas porte de sortie pour une maison, ça n’a jamais été plus vrai). Pour l’instant tant qu’on n’invite personne on peut à peu près faire ce qu’on veut chez soi.

Le voisin l’a bien compris, hélas. Il exerce une profession liée aux fêtes. Donc en ce moment il trompe son ennui à coup de scie à métaux et de perceuse. Il refait sa terrasse grande comme un napperon en dentelle (on le sait on a la même) depuis deux mois. Deux mois. Avec la radio en fond. Heureusement dans une langue inconnue. Maintenant il s’attaque aussi à son intérieur et à nos nerfs. Et si on lui passait une petite commande histoire de le distraire ?

Côté bricolage, je ne me suis pas réinscrite à la VHS (Volkshochschule, équivalent de nos MJC) pour la série de cours de terre avant Noël. J’ai écrit à ma prof : désolée je serai absente pour cause de quarantaine, viel Spass (amusez-vous bien). Alors pour utiliser mes doigts ailleurs que sur ce clavier et créer en 3D, j’ai commandé de la laine. Pour au moins dix projets. J’en ai acheté chez deux fournisseurs différents (complémentaires). Depuis que j’ai commencé le premier pull, j’ai planqué les stocks pour éviter aux cartons pleins de me narguer.

Les brins de laine noire et duveteuse comme des fleurs de coton étaient invisibles sur des aiguilles bleu marine. Je piquais à l’aveugle en râlant. Mon tricot circulaire ne marchait pas comme je voulais : les mailles refusaient de remonter sur les aiguilles, le rond de se refermer. Maintenant j’ai fait au moins dix rangs, ça a l’air de marcher. Le projet prend (une) forme. Mais les aiguilles recommandées dans le patron (bien plus grosses que celles indiquées sur ma pelote) créent une succession de jours. J’ai l’impression de tricoter un filet. Ça fait beaucoup de tracas pour m’habiller avec des trous. Une tenue pour sortir les poubelles puisque c’est la grande aventure du moment ? Ou alors peut-être vais-je en rester là, et transformer ce début noir et poilu en sautoir new-age ? Je retournerai alors à mes bonnets…

En même temps, créer une chaine de jours… c’est plus qu’adapté… Pardon pour le jeu de mot pourri, je n’ai pas pu m’empêcher. Au moins je ne vous verrai pas, comme font mes enfants, lever les yeux au ciel.

Tiens, le ciel où est-il ? Le brouillard est tombé. Il fait blanc. Les maisons de la rue se distinguent comme à travers une eau laiteuse. Un enfermement de plus. Hop, vous avez pris un peu plus : privation de vue. Eh non ! sur mon bureau, j’ai des cartes postales de nos amis allemands photographes et éditeurs en Ardèche : un potager d’automne lumineux, le trou du Pont du Diable (idéal pour se baigner en eau fraiche et verte, et sauter de haut pour ceux qui ont le courage), en dessous des orgues basaltiques de Thueyts (puisque je suis ici, veuillez m’excuser un instant, j’adresse un salut amical à ma maîtresse de cours élémentaire). Sur le sable au fond de l’eau un amoureux amphibie a écrit avec des cailloux un message à sa douce. Du soleil, des rivières et du ciel ardéchois j’en ai tout plein. Et toc. ( A vous de ne pas voir la langue tirée au brouillard allemand).

Pourtant il est bien intentionné ce brouillard avec son froid humide. Il encourage à rester chez soi, à éviter les covideries.

De toutes façons les sorties me semblent toujours conditionnelles. Les deux semaines de privation de liberté m’ont marquée au-delà de la date limite. Mon bras a toujours une hésitation au moment de saisir mon sac et ma veste. Ai-je le droit ? Pas besoin de bracelet électronique, le conditionnement a fait son œuvre. L’autre jour en sortant faire un tour de pâté hygiénique (le tour, pas le pâté), j’étais toute surprise et émerveillée de pouvoir marcher dehors, vers une destination de mon choix (plutôt vers la droite ou vers la gauche le tour de 5 minutes ?), comme si j’étais libre.

Dans la limite des conditions imposées.

Même les plantes font partie du dispositif de sécurité. Quand un livreur a sonné, faute de trouver les clefs rapidement pour lui ouvrir, j’ai voulu sortir par la porte fenêtre adjacente. Je n’ai pas pu. Des plantes grasses épineuses gardaient le bas. Les vrilles de la vigne entortillées aux montants du store m’ont retenue plus haut. Les lianes échappées de chez le voisin nous emmaillotent. Ce week-end, dans son grand ménage de confinement, il a taillé sa vigne. Pas de vent et pourtant d’un coup les arbustes de l’entrée se sont secoués. Une à une les guirlandes dorées se sont affaissées. Elles me manquent.

J’ai détortillé une à une les vrilles encore accrochées. Qui d’elles ou de moi libérait l’autre ?

Prenez soin de vous avant de craaaaaquer ! ;o)

PS : Je m’étais plantée : il fallait tricoter en double. J’ai recommencé le pull, et depuis je l’ai fini. Trop large, trop court, il est top à la mode pour ma jeune fille :o). La prochaine fois je ferai un échantillon…

PPS : J’écoute Queen : I want to break free ….

Energies gaspillées (non renouvelables)

Comment se préserver des agressions extérieures quand elles s’infiltrent tous les jours via nos écrans ? Pour les hypersensibles ça relève de la survie.

Ferme le robinet quand tu te brosses les dents ! Arrête le radiateur quand tu ouvres la fenêtre ! Eteins la lumière quand tu sors !

Préserver l’eau et l’électricité, économiser l’argent qui les paient. La leçon est connue. On reste vigilant. Pourtant une certaine énergie devient de plus en plus difficile à préserver : celle qui nous sert de bouclier contre la boue répandue dans les médias au sens large. Morts aux cons… Vaste programme (mon père). Et tant pis pour la solitude (mon prof de philo de prépa).

Certains ont un pouvoir de nuisance plus élevé que d’autres.

Mon fils m’a tracé une courbe sur un petit calepin : la montagne de l’imbécillité (sic – on a beau avoir fait hypokhâgne et khâgne, on a toujours besoin de mettre deux L aux imbéciles, peut-être pour qu’ils soient plus légers à supporter – et là je peux utiliser le ‘sic’ comme il faut, c’est lui qui m’a corrigée). En abscisse : la connaissance, en ordonnée : la confiance. La courbe dessine la bosse d’un dromadaire avant de remonter en pente douce, après la vallée de l’humilité. Le nom savant c’est l’effet Dunning-Kruger. Rappelez-vous Michel Audiard : ‘’Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait’’.

Ne suivez pas mon regard. Les cons pullulent hélas. Trop près de nous parfois : on est toujours le con d’un autre. M’enfin…

Quand je vois l’énergie qu’il faut dépenser, et l’argent gaspillé tout ça parce qu’un jour un politicien ambitieux et peu scrupuleux des conséquences (pardon pour les pléonasmes) a proposé la baguette magique du Brexit pour résoudre tous les problèmes. L’énergie pour rétablir (un peu) les faits quand la personne à la tête du pays le plus puissant du monde passe son temps à mentir. Celle pour colmater les brèches dictatoriales dans la démocratie. Quel gaspillage de tous les efforts de construction des générations précédentes comme s’ils étaient acquis. Gaspillage de temps, d’argent, de notre patience. Quelle insulte au bon sens de leurs électeurs !

Mainz, dans une ruelle

J’essaie de me préserver au maximum des réseaux sociaux.

J’ai une image très négative de Twitter où je n’ai aucune envie de tremper les neurones. Facebook m’a rebutée quand j’ai créé une page pour mon atelier de peinture sur céramique voilà quelques années. Bilan, je ne suis présente que sur Instagram et encore du bout des doigts. Son côté créatif, esthétique et gai me plait… dans le respect des doses prescrites. L’uniformité lisse est insidieuse. La toxicité s’insinue dans les atteintes à la confiance en soi. Une goute par ci, une goutte par là. L’acide de la perfection des autres ronge la peau.

La vitrine des apparences sur écran est encore pire que dans la vraie vie. Là où on se comparait malgré soi à un ami, un collègue, un voisin, on peut se mesurer à la terre entière. Une terre sans aspérités et homogène, jeune et en bonne santé. Peuplée de petits chats et de jolies filles (peu habillées). Je cherche à apprendre : dans les dix trucs pour améliorer sa présence Instagram il est conseillé de poster des photos de son chien. Vraiment ?

(Non ça ne me suffira pas à céder aux supplications de mes filles).

Soucieuse de préserver mon cerveau hypersensible de conséquences démultipliées, je filtre énormément. Mais l’autre jour tentée par un site créatif, je me suis laissé happer par des photos dignes de magazine, des réalisations à mon goût… Ma raison a beau eu me chuchoter de me méfier des apparences, j’ai posé mon téléphone avec amertume.

Vilaine jalouse.

Ça n’est pas très agréable comme sensation vous imaginez. Ni de se regarder devenir comme cela.

Le Rhin à Budenheim, samedi

Je filtre mais même sur la page de l’actrice anglaise, Miranda Hart, mon gourou en authenticité j’ai été choquée. Pas par elle, non, car c’est la seule personne dont j’ai connaissance qui accepte de se montrer ”pour de vrai” le cheveu gras ou mal habillée. Elle le fait ostensiblement sur sa page pour contrebalancer les mensonges par omission de la planète. Elle partage des sensations qui semblent sincères. Même s’ils viennent pour son humour, ses fans restent pour sa vulnérabilité assumée. Elle les touche au cœur.

Donc là, sous un de ses posts, j’ai lu une de ses réponses (bienveillante, ouverte) à quelqu’un. Intriguée, j’ai lu le commentaire (pof glissade dans le piège insidieux des réseaux sociaux : toujours plus, et même vers des destinations que l’on souhaite éviter). Et là je suis choquée : une Américaine avait écrit dans une forme raisonnable des arguments qui l’étaient moins. En substance : J’en ai marre d’être considérée comme une méchante parce que je vote républicain.

Non.

A un autre moment de l’Histoire oui mais aujourd’hui, non.

Trop facile.

Quand un charlatan monstrueux a eu quatre ans pour montrer son pouvoir de nuisance, on ne peut pas se cacher derrière la couleur de son bulletin de vote. 70 millions de gens ont pourtant voté pour lui. Mon mari dans une démarche scientifique cherche à savoir pourquoi : il réfléchit. Mon analyse politique est plus expéditive. Ce sont des gens irresponsables qui ne réfléchissent pas plus loin que le bout de leur fusil pistolet (un fusil c’est encore trop long). Des gens qui osent tout. La proportion donne le vertige.

Le Rhin, en face, un autre samedi.

Là ma raison revient à la charge : tu veux t’améliorer sur Instagram ? Tu veux être likée par une majorité molle ? Celle que tu fuis au quotidien parce que tu ne t’y sens pas bien ? Tout ça pour le petit boost d’endorphine ? Et en refusant de tricher ? Ressaisis-toi. Miranda peut se le permettre grâce à sa côte d’amour gagnée par son talent d’humoriste. Toi si tu y vas franco tu vas juste faire peur.

Non mais tu comprends, je lui réponds (ça discute beaucoup dans ma tête, pffff), j’essaie juste d’apprendre les codes de mon époque. Pour ne pas être trop has been avec mes filles (mon fils, lui préfère les bouquins aux écrans qu’il ne fréquente pas). Rentrer dans une case ? Encore ? T’en as pas marre d’essayer ? Ça ne marche jamais et tu t’en sors avec des cicatrices.

OK, OK.

J’essaie de rester authentique dans mes écrits et mes publications. Tant pis si ça ne rentre pas dans les photos carrées d’Instagram. Ni dans les algorithmes de Google.

Mais le mal sournois s’insinue à mon insu. Chaque jour je reçois plusieurs commentaires à mes articles. Ecrits en anglais, ils semblent venir de sources aux graphies exotiques. Des mails qui parlent de toute la boue (plus ou moins légale) vendue ailleurs et pointent grâce à des liens vers ces sites. Tous les jours je consacre de longues minutes à trier et jeter. Je gaspille du temps et de l’énergie.

Je reçois aussi des inscriptions de gens inconnus aux noms aux consonances anglophones (curieux à la longue sur un site en français) et aux adresses mail sans jamais aucun rapport avec le nom. Au début j’étais contente de cette progression. Depuis juin, plus rien de louche. Ah, WordPress a dû faire une mise à jour. J’ai testé une adresse mail dans Google : Norton a clignoté comme un arbre de Noël : site dangereux.

Je me suis renseignée. J’ai appris (ce que vous savez déjà sûrement) que les commentaires malintentionnés étaient fréquents sur un blog et qu’il existait des filtres à activer (et à payer). Je l’ai fait. J’ai aussi supprimé tous ces faux abonnés. Un poids délétère s’est envolé de ma poitrine.

Gardons notre élan pour créer plutôt que pour se préserver des assauts malveillants du monde entier qui entrent sans frapper. Au moins avec les pubs dans la boite aux lettres ça reste bon enfant et local. On s’en tient aux pizzerias du quartier. Un petit carré de papier collant nous protège : Keine Werbung bitte, danke (pas de pub svp, merci).

Dans une vie grillagée de contraintes coronesques, c’est agréable de se sentir libre d’écrire tout cela. La pensée et la parole comme derniers espaces de liberté.

L’autre matin dans un élan de courage du début de semaine, et aussi pour m’occuper pendant que je grignotais mes tartines (pain archi-complet et pate d’amandes), j’ai voulu regarder les titres des journaux. J’ai tapé lemonde. Les merveilleux algorithmes de mon moteur de recherche m’ont proposé des tas de recettes de boissons au citron (lemonade). J’ai pu atterrir avec un sourire acidulé sur la une du Monde. Je n’ai lu qu’un article, dilution du sourire. Emmanuel Macron regrettait, dans son hommage à Samuel Paty, la timidité des condoléances de pays étrangers censés partager nos valeurs de liberté d’expression. J’avoue (comme dirait ma fille 500 fois par jour) que j’ai été surprise par les articles que j’ai lus dans la presse britannique sur le sujet. Timorés au point d’être ambigus. La séparation de l’Eglise et de l’Etat reste un concept exotique et progressiste même pour nos voisins démocratiques.

Novembre en ciel

Et pourtant…. A l’échelle de notre quartier, l’Allemagne, a rendu hommage à Samuel Paty.

Oui l’Allemagne, où il faut déclarer sa religion à la mairie lorsqu’on arrive (pour se voir attribuer les impôts associés). Au Gymnasium de nos filles, à la rentrée des vacances d’automne, un message du directeur au micro général a demandé à toutes les classes, du CM2 à la terminale de faire une minute de silence. 1100 minutes d’adolescents et 120 minutes de professeurs. Ça m’a beaucoup touchée. Les filles aussi bien sûr. Elles n’étaient pas au courant. D’habitude nous essayons de traduire les événements importants en langage édulcoré. Mais là nous n’avions pas encore pu. Déjà que notre benjamine ne veut pas rentrer en France par peur des attentats…

Source en cabane

Je ne devrais pas recevoir de commentaires désobligeants de la part de ceux qui redoutent la liberté d’expression. Mes articles sont classés « rouge » par mon logiciel : « ne peuvent pas être compris par des enfants de 11 ans ».

Permettez-moi de conclure sur une citation du Marquis de Sade que j’aime beaucoup : « Tous les hommes sont fous, et qui n’en veut point voir doit rester dans sa chambre et casser son miroir. »

Ça tombe bien, dans ma chambre y’en a pas de miroir.

Médaille de bronze de natation (en tissu)

Cette nuit un bruit soudain, intense et obstiné a traversé les couches de mon inconscience. Qu’est-ce que c’est ? Ah, c’est juste la pluie.

La pluie ?

De mémoire d’arbre, la dernière pluie remonte à avant la chute prématurée des feuilles craquantes. La génération actuelle de fleurs ne l’a jamais connue.

Hier matin, quand je suis passée à vélo près du grand terrain de jeu du quartier, un jardinier municipal armé d’une bruyante débroussailleuse, attaquait une herbe rare et sèche, pourtant recroquevillée au ras du sol. Ça sentait la roquette. Les touffes foncées aux fleurs-papillons jaune citron semblent être les seules plantes heureuses de la météo estivale prolongée. Elles, et une espèce de trèfle que je ne connais pas, mais dont les petites fleurs jaunes aussi dégagent un parfum très agréable quand on passe à côté.

Le temps change, enfin. 

J’adore l’automne, sa fraîcheur humide sur fond parfois bleu, sa lumière chaude entre les troncs mouillés et les feuilles multicolores. Les marrons et les châtaignes, la gelée de coings et la soupe de potimarron. La pluie rassurante.

C’est dommage en un sens : la piscine extérieure va fermer. (Le journal local précise que la dernière journée sera réservée à la baignade des chiens.)  J’adore nager dehors en septembre, quand la température de l’eau est confortable, équivalente ou presque à celle de l’air. Les bassins sont vides. Une amie nageuse (elle va à la piscine presque tous les jours) m’a fait remarquer le seuil psychologique local des 30°. Au-delà, le parking, les pelouses, les lignes de nage sont saturés. En deçà, même de quelques degrés, presque personne. Il m’est arrivé, sans grelotter, d’avoir la piscine à moi. Les Allemands sont frileux.

Toujours très couverts, ils craignent particulièrement la pluie. Dès qu’il tombe trois gouttes, les enfants sortent en bottes en caoutchouc et surpantalons étanches. Même au mois d’août. Les parents enfilent leurs vestes en goretex. Dès que les matinées fraichissent, les vestes et les écharpes apparaissent (c’est l’époque des chaussettes dans les sandales). Avec leur short au mois de septembre, mes filles passent pour des originales (même avec les températures récentes). Leurs copines s’inquiètent : ”Mais t’as pas froid comme ça ?”

Peut-être leurs origines anglaises ? En plein hiver, il est fréquent de voir outre-Manche des genoux à l’air, des blousons ouverts sur des T-shirts, des bras nus dans les restaus. Je me souviens être allée manger à Londres fin décembre avec une amie vêtue d’un polo à manches courtes, et pour sortir, d’une veste type tailleur, et d’une écharpe. J’étais emballée d’une veste épaisse, d’une écharpe et d’un bonnet, avec tout ce qu’il faut d’épaisseurs là-dessous. Et j’avais presque froid. Ces dernières années les climats océanique de l’Angleterre (‘’doux et humide’’) et continental de l’Allemagne (‘’très froid l’hiver, très chaud l’été’’) semblent s’être superposés.

Avec la pluie qui arrive pour s’installer si j’en crois les prévisions, comment allons-nous négocier les trajets pour le collège à vélo ? ou plus précisément comment vais-je négocier avec mes filles pour qu’elles n’arrivent pas trempées en cours ?

Echanges de ce matin :

-Si tu mettais un Kway dans ton cartable ?

-Non c’est bon j’ai un parapluie dans mon sac.

Un parapluie ? à vélo ? Moi j’ai un poncho de rando si besoin. Mais à mon âge le look passe bien après le besoin.

Heureusement les jours de sport elles ont de quoi se changer intégralement. Les gymnases ne sont accessibles qu’avec des baskets réservées à cet effet : propres et à semelles blanches. Les profs de sport insistent sur des vêtements lavés régulièrement et qui ne restent pas à croupir dans un casier. Tous les gamins se trimbalent un sac de sport complet avec vêtements et chaussures. D’ailleurs le kit de l’écolier (tous âges confondus) comprend outre le cartable et la trousse, la gourde, la petite boite pour le snack (Brotdose) et le sac de sport, type besace. Les sorties d’école ressemblent à des départs en trek.

Les gymnases sont multi disciplines : le sol reste libre. Pour faire de la gym, le matériel doit d’abord être installé. Il est rangé à l’issue de la leçon. Tous les agrès sont sur roulettes et le praticable enroulé. La première fois, j’ai été surprise de voir ces mini-gymnastes procéder à la manutention de grandes poutres ou des barres asymétriques. A plusieurs ça roule.

Le sport semble recevoir ici le respect qu’il mérite. C’est une discipline prise au sérieux. Les notes comptent, l’avis des profs est écouté, autant que ceux des autres matières. Peut-être parce que les enseignants ont tous deux spécialités (sport et maths, français et biologie ou autres).

La natation fait partie intégrante du programme. Les petits Allemands passent des diplômes, un peu comme les étoiles au ski. Le ‘’flocon’’ c’est le Seepferdchen (l’hippocampe) : l’enfant sait traverser la piscine sans se noyer. Ensuite viennent trois niveaux (bronze, argent et or) en fonction des compétences : durée de nage, distance minimale, nombre de nages, plongeons de plus ou moins haut. Dans le collège de mes filles, la natation est au programme de 6ème (l’an prochain).  Son professeur de français et de sport insiste pour qu’elle passe dès à présent le niveau requis (bronze) au cas où la piscine ferme à nouveau. Les autres enfants ont dû obtenir le certificat au primaire.

Dimanche nous sommes donc allées toutes les deux s’entraîner. Je veux voir son plongeon, elle l’a révisé avec son frère cet été. En partant elle a relu les 10 règles qu’elle doit connaitre par cœur. Allez plonge ! pas mal. Suffisant il me semble. Allez on le passe ce diplôme, comme ça ce sera fait ? Non. Si. Attends, je vais réviser les règles, elles sont affichées sur le mur.

Nous nous approchons de la maitre nageuse (doit-on dire maitresse nageuse ?), Schwimmmeister (non les 3 M ne sont pas dus à une touche coincée), une jeune femme en T-shirt et short rouge (les couleurs du club de Mainz 01) aux cheveux blonds ondulés aux épaules. Elle va chercher son chronomètre. Elle boite un peu, peut-être s’est-elle fait mal ?

Top c’est parti. Ma fille plonge et attaque ses longueurs de brasse. Il lui faut en faire au moins six et deux autres en dos. Elle slalome entre les gens, la maître nageuse longe le bassin et jette un œil de temps en temps sur la petite fille au bonnet bleu clair (le mien). Elle lui lance ensuite un anneau à aller chercher avec puis sans lunettes. Une bombe depuis le plongeoir. Les règles à réciter. C’est bon. Ouf ! c’est fait ! Ma fille est contente et soulagée. Moi aussi.

(pas le droit de faire
des photos à la piscine)

A Lyon mon fils a dû attendre le collège pour nager avec sa classe, faute de créneaux disponibles.  Pourtant, les piscines étaient réservées en journée aux écoles. Ici les deux bassins d’hiver (la piscine intérieure classique, et l’olympique extérieure, couverte d’une curieuse bulle gonflée) permettent à tout le monde de nager : les écoles, les clubs, le grand public (si l’on accepte la proximité de cours d’aquagym bruyants le matin). A l’entrée de la piscine, de grands containers en grillage sont remplis de matériel, pull-buoys, frites, ou mannequins. Chacun porte l’étiquette de l’établissement propriétaire.

Ça me fait vraiment du bien de nager et bouger dans l’eau, même juste pour regarder mon apprentie-nageuse. Je croise les doigts (Ich drücke die Daumen, je serre les pouces comme on dit ici) que la piscine ne soit pas condamnée à nouveau pour cause de corona. Surtout que si c’est le cas, les écoles aussi sans doute fermeront. Le prof de sport-français le craint. Avec sa classe, il a testé le dispositif vidéo vendredi.

Heureusement, côté diplôme aquatique ce sera fait. Enfin j’espère : sur le certificat la mètre-nageuse s’est trompée de colonne. Elle a attribué à ma fille le niveau argent. L’écusson en tissu, lui, est bien bronze.

L’écusson-médaille indispensable pour la 6ème

Heidelberg ~ (l’autre moitié)

Suite de l’article : Heidelbert (à moitié)

(Mon amie et moi avons faim : nous sommes à la recherche d’un restau de falafels pour midi.)

D’après l’adresse indiquée, le restaurant libanais se situe sur une petite rue, près de l’église des Jésuites. Nous trouvons l’église baroque, en grès rouge du Palatinat (comme le château, la cathédrale de Strasbourg, le lion de Belfort et tant d’autres monuments). Mais à l’adresse indiquée, une porte banale de résidence privée. Zut ! Tant pis, rabattons-nous sur ce café là au coin.

Il se trouve que c’est bien l’endroit que nous cherchions : l’accès en est sur le côté. Tables dehors dans une rue pavée. Encore peu de clients. Une jeune femme termine son assiette et la rapporte à l’intérieur. Nous la suivons. L’étalage de salades, taboulés, houmous fait envie. Nous choisissons une assiette complète pour deux et du thé froid maison.

Nous regardons passer les flâneurs, contemplons la rue depuis notre chaise, avec l’avantage involontaire de l’immobilité. On papote et déguste du caviar d’aubergine sur des bouts de pains libanais déchirés, les fameux falafels.

Ça va mieux ! on y va ?

Nous reprenons ensuite la rue de derrière : destination le château, en altitude sur la colline. Un château rouge donc.

-Tiens, c’est là, le funiculaire !

-Ah j’avais pas vu.

L’entrée sur la droite, ressemble à celle d’un petit musée ou d’un hôtel. Masque, ticket au guichet. Paiement par carte. Les mesures préventives liées au corona auront eu ceci de bon par ici : encourager le paiement dématérialisé (pas toutes les cartes partout encore, mais c’est déjà mieux). On attend dans l’escalier, à distance réglementaire, entre un couple avec un très gros chien et une famille à poussette. Le funiculaire arrive. La pente des rails soutenue et rectiligne est vertigineuse.

-On se met où pour mieux voir ?

-Peu importe on est tout le temps dans un tunnel.

-A Lyon aussi y’a un funiculaire, on l’appelle la Ficelle.

-Oui je sais on l’a pris cet été pour aller aux théâtres antiques.

-Je crois que là-bas aussi, passé le tout début, on ne voit rien du tout.

La montée jusqu’à la première gare est rapide. Pour le château c’est là. Ceux qui veulent atteindre le sommet de la colline, avec une autre montée digne d’un tremplin de saut à ski, restent à bord.

Plus de monde que ce matin, les touristes préfèrent visiter l’après-midi (comme nous en somme).

Nous faisons un tour des jardins, en longeant les murs extérieurs. Nos regards sont attirés vers la vieille ville et la rivière en bas. Les toits rouges d’Heidelberg se serrent au pied de leur château, contre les pentes boisées. Tiens, un châtaigner !

-Regarde c’est là-bas la Neckarwiese, la pelouse au bord de la rivière, où on va pour pique-niquer, trainer, refaire le monde.

-Ah oui, plus bas donc, en aval vers la ville nouvelle.

-C’est bizarre que la ville d’origine ne se soit développée que d’un côté de la rivière.

-Peut-être qu’il n’y avait pas de pont au début ?

Vue sur la vieille ville depuis le château

Notre ticket de funiculaire nous donne accès au château. Cérémonial pour entrer (comme partout en Allemagne) : remplir un papier avec ses coordonnées, son heure d’arrivée, le faire tamponner. Le rendre à la sortie où notre heure de départ sera enregistrée. Quand on pense que les Allemands sont très protecteurs de leurs données personnelles (et que c’est une des raisons pour lesquelles le paiement par carte était peu choisi), le corona a fait faire du chemin.

Le château est partiellement en ruine, et c’est tant mieux. Ça lui donne le charme de l’authentique, de l’à peu près. Des façades creuses, comme des décors de théâtre, avec des fenêtres ouvertes sur le ciel (dans les deux sens).

-J’ai lu que c’est Louis XIV qui a fait des destructions par ici.

-Oui. Décidément…

-J’ai l’impression que partout où je vais, les Français ont laissé des traces en creux. Lui ou Napoléon. D’ailleurs je suis en train de lire un livre sur Venise (Venise à double tour de Jean-Paul Kauffmann) : là-bas aussi Napoléon a fait démolir des bâtiments. Y a-t-il un endroit où il n’est pas allé ?

Dans les douves enherbées, mon amie me raconte qu’elle a vu des pièces de théâtre.

Dans ce château est née la Princesse Palatine, Liselotte von der Pfalz, mariée à Monsieur, le frère de Louis XIV. Nous passons devant une affiche à son effigie, le portrait d’une grosse dame moche, mal aimée à la cour. Elle a écrit 60.000 lettres (60.000 ?! ouais en même temps si on comptait tous les mails qu’on envoie depuis toujours à nos proches éloignés…). Des missives pleines d’esprit, de pertinence et d’humour, un regard intelligent sur les coulisses de la cour. Ma mère avait un recueil (une sélection) des lettres de la Princesse Palatine à Versailles. Celles que j’ai lues, à sa recommandation, étaient de vrais joyaux acérés.

Un petit tour dans la cour, le nez en l’air, nous passons en contrebas d’une terrasse de restaurant, avec un macaron Michelin sur la porte (dans un site aussi touristique ?!). Voici l’entrée du musée allemand de la pharmacie. Personne, allons-y.

De petites salles tarabiscotées se succèdent. Elles hébergent des meubles d’officines (souvent issus de cloîtres) avec leurs innombrables tiroirs, flacons et flasques, tous marqués du nom de la substance. Ensuite viennent des vitrines avec des échantillons de produits, parfois sous forme entière, avec le cas échéant les planches botaniques correspondantes. (A quoi pouvait servir la mue de serpent ? le lézard séché ?) Puis des alambics et flacons de distillation. Des jarres en verre avec un très grand tube me font penser au bec des costumes des médecins pendant la peste. Des outils pour peser, écraser, émietter, remplir les tubes de crème, des moules à suppositoires et à des tas d’autres choses (en forme de mouton ?). On se contente de regarder, d’admirer, de se questionner. Les explications écrites, ce sera pour une autre fois.

Nous revoilà dans la cour, sous un soleil blanc. Direction le Grosse Fass, le plus gros tonneau du monde. Nous contournons un groupe qui transpire pendant les explications du guide. Il leur ouvre une porte dérobée : « Vous avez payé pour la culture, pour le vin faudra attendre ! ». Nous on y va direct, au bas d’une pente pavée.

La pièce est sombre, ça sent à la fois le renfermé et le moisi, la ruelle un peu sale (à travers le masque). Pourtant c’est propre. A droite j’aperçois un gros tonneau.

-Ah oui quand même !

-Non c’est pas lui. Lui c’est le petit. Le Grosse Fass, il est là-bas.

-AH OUI !!!

Le tonneau est énorme, comme une maison de plusieurs étages. J’imagine construire une cabane dedans, avec des murs tous ronds. En bois sombre presque noir, ses pans sont entourés de contreforts. Un escalier permet de monter sur la terrasse construite à son sommet pour apprécier le dénivelé, puis redescendre de l’autre côté par un escalier en colimaçon (Euh, tu me donneras la main si j’ai le vertige en descendant ?).

Perkeo

Ce tonneau géant servait à recueillir les taxes en liquide (‘’en liquide’’, tiens tiens…), les prélèvements sur récolte des paysans alentours. Chacun y versait une part de sa production. Quel goût avait ce mélange ? Sur le mur la statue d’un nain italien mythologique, appelé le Perkeo. Il aurait été chargé de surveiller le tonneau. Mon amie m’explique qu’il voulait faire boire les visiteurs, et devant leur refus (ça nous en dit peut-être un peu plus sur le goût du breuvage), répondait Perché no (pourquoi pas ?) ? C’est chouette de visiter avec une ancienne habitante, j’ai l’impression de ne pas être une touriste.

La sortie s’effectue côté vallée, après le passage dans une grande cour dallée, où mon amie me signale une empreinte de chaussure dans la pierre. La trace d’un amant surpris qui aurait sauté par les fenêtres ?

La descente est pavée. Après quelques virages dans l’enceinte du château, un passage sous une dernière muraille (et le retour à la dame du petit formulaire tamponné), la voie est parfaitement rectiligne et bien pentue. Ça doit être sportif les jours de pluie. Comment faisaient-ils avec des chevaux, des charrettes ? Je n’y connais rien en attelages, mais il me semble que des virages auraient simplifié l’accès. Entre ces murs épais, ces arbres, ce château, ce chemin qui descend, cette rivière en contrebas, je repense à mes sorties d’enfant au sommet du Rocher des Doms à Avignon. Les couleurs, les odeurs, les arbres, tout y est différent, et pourtant l’ambiance générale, dans le sillage d’un passé lointain, a quelque chose de cousin.

Des marrons tombent à notre droite dans un fracas de percussions. Nous revoilà en bas. Il est temps de rebrousser chemin. Direction, le glacier recommandé, pardon la gare.

La Hauptstrasse, la rue principale piétonne, est bien plus animée que ce matin. Les terrasses des cafés aussi. Tiens un monsieur mange deux cornets de glace hi, hi. Oh et là regarde un cinéma !

C’est Gloria Gloriette, un cinéma d’art et d’essai, avec un accès par une traboule sombre, aux murs couverts d’affiches. Nous entrons, happées par ces promesses de films récents dont nous n’avons pas entendu parler. Ça fait tellement longtemps qu’on n’a pas pu mettre les pieds au cinoche. A Mainz, les deux cinémas confidentiels sont encore partiellement fermés pour cause de corona. Ailleurs, rien de bien intéressant à l’affiche pour l’instant. J’ai hâte que les programmations reprennent. Mais il n’y a pas de cinéma équivalent à Mainz, pourtant une ville bien plus peuplée que Heidelberg. La grande université doit y être pour quelque chose. Décidément, il fait bon être étudiant ici !

Un peu plus haut sur la grand rue, mon amie cherche dans une façade charmante et blanche, la trace d’un autre cinéma. Il a été remplacé par un supermarché.

Nous visons maintenant le numéro 100, pour les meilleures glaces de la ville (toujours d’après mon guide). La voilà la boutique. Miam ! Entrée interdite, les vendeuses sont dans la vitrine. On s’offre chacune deux boules généreuses et délicieuses. (1,50 euros la boule d’excellente glace dans une zone hyper touristique, pas mal hein ? La glace est une denrée de première nécessité pour les Allemands, un droit absolu. Je soupçonne le prix d’être encadré, comme celui de la baguette en France).

Il fait très chaud, elles fondent vite. Pourtant nous ne croquerons le cornet qu’en retrouvant la Bismarkplatz. Nos jambes et nos pieds commencent à se faire sentir. Nous cherchons les flaques d’ombre. Encore un petit effort. Nous rejoignons la gare par des rues différentes, à travers un quartier récent. Des glycines aux troncs honorables grimpent le long des immeubles. Je pense aux nouveaux quartiers de Gerland à Lyon (la proximité vivante d’un centre-ville en plus).

Ça y est, là, au fond, le champ de vélos et derrière, la gare.

Le train de retour est direct. Tant mieux. Nous sommes fatiguées. Mais nous avons encore plein de choses à nous dire pour cette heure de trajet et de grands sourires. J’ai rapporté de chouettes souvenirs, et de l’élan pour la semaine. Un marron brillant tout neuf.

Alors, je peux vous le dire aujourd’hui, en penchant légèrement la tête et en plissant un peu les yeux, sur un ton pénétré : Heidelberg, c’est beau !

PS : C’est quoi à votre avis les parfums des glaces ?

Heidelberg (à moitié)

Journée d’excursion-plaisir avec une amie ~ Le matin

Ce matin il fait encore nuit lorsque j’écarte le rideau. Le tout dernier croissant de lune penche, et accueille comme un berceau la silhouette de la sphère. Une planète brille fort tout près. Au loin, au ras de l’horizon citadin de feuilles et de béton, le ciel s’éclaircit. Je suis tout excitée par la journée qui s’ouvre. Avec une amie, nous partons passer la journée à Heidelberg.

Ça fait longtemps qu’on en parle toutes les deux. On a envie de se faire une virée entre copines. Elle y a fait ses études et moi, j’ai très envie de découvrir cette ville. Petite, j’ai entendu des adultes sérieux, la tête légèrement penchée dire que ‘’Oh, c’est beau Heidelberg’’, sur le ton entendu des initiés. J’ai envie d’entrer dans le club de ceux qui ont vu.

Enfant, c’est d’ailleurs une des seules choses que je connais de l’Allemagne. Grâce à un livre intitulé : Paris-Pékin par le Transsibérien que j’adorais, j’ai appris que traverser le rideau de fer c’est toute une histoire. Je sais aussi que ma commune est jumelée avec Schwarzenbek, une ville-de-la-Forêt-Noire. Mon imagination me voit déjà, ado, dans un car à destination de cette mystérieuse contrée sombre, au-delà de la frontière Est de la France, tout au bord de la carte. L’échange scolaire n’a pas eu lieu, et je viens de le vérifier (et de l’apprendre) Schwarzenbek se situe, non dans le Sud-Ouest montagneux de l’Allemagne mais dans le Nord, vers Hambourg.  Je suis un peu déçue par cette découverte qui modifie de façon posthume mes voyages imaginaires d’enfant. Une plaine du nord n’a pas la magie d’une sombre forêt.

Donc depuis deux ans que nous vivons en Allemagne, à moins de 100 kilomètres, il est temps d’aller vérifier si Heidelberg c’est beau.

C’est le moment de partir. Comme mes filles qui partent dormir chez une copine, je ne tiens pas trop en place. Hop vite une douche en chantant. Un p’tit déj solide de deux œufs durs – va falloir tenir jusqu’à notre déjeuner, et arpenter les rues avant. Un sac à dos avec de l’eau, un chapeau (la météo promet des températures estivales), un masque en tissu bleu à étoiles (cousu par ma fille pour son père) et du gel désinfectant. En croquant mes tartines de pain noir, je lis rapidement les pages de mon guide Lonely planet consacrées à Heidelberg, et fait quelques photos des restaus sympas et des visites.

Vite c’est l’heure. Bisous tout le monde, bonne journée.

– Mais tu vas où maman ?

– A Heidelberg.

– Tu rentres quand ?

– Ce soir, vers 18 heures.

– Comment je vais faire pour réviser ?

Réviser ? Quoi ? Y’a peut-être interro de maths bientôt. Encore ?

-Fais ce que tu peux, on continuera quand j’arrive.

(Ah les arrondis de grands chiffres !)

Sur le moment je ne prends pas le temps d’apprécier cette question de ma plus jeune. D’habitude il faut plutôt la supplier de se laisser aider pour les devoirs (j’écris ‘aider’ pour faire soft, mais le vrai mot serait plutôt ‘contrôler’).

Dans la rue le soleil tape déjà fort. Tram, avec le masque. J’ai renoncé au short. A mon âge, dans le train ? Bof. Pourvu que je ne crève pas de chaud.

A la gare je retrouve mon amie franco-allemande (voir l’article : Mon amie simultanée). Un train, puis un deuxième avec changement à Mannheim (où décidément tous mes voyages me font changer). Enfin Heidelberg HBF, la gare principale. C’est une gare assez grande, avec une passerelle couverte qui me fait penser à celle de Mulhouse (où je suis passée pour mon dernier voyage à Lyon via Bâle). Elle est située sur la large plaine du Rhin, au cœur des quartiers récents.

La ville ancienne et le château, sont plus haut sur la rive gauche d’une rivière verte, la Neckar, un affluent du Rhin. Elle a creusé son lit étroit entre deux pans de collines boisées. C’est là que nous nous dirigeons maintenant. Après avoir traversé la mer de vélos garés sur le parvis (y’en a beaucoup mais ils sont bien rangés, ce n’est pas comme à Amsterdam où je ne comprends pas comment les propriétaires les retrouvent et surtout y accèdent).

Des panneaux indiquent aux cyclistes et piétons la direction de la vieille ville, l’Altstadt : trois kilomètres. Nous renonçons au tramway, il fait bon dehors et sommes ravies de quitter notre masque. L’ambiance locale nous bercera au rythme de nos pas. Après quelques traversées de routes et de ronds-points (à la franco-allemande, en fonction du trafic et de notre témérité spontanée), nous longeons le trottoir qui nous amènera à la Bismarkplatz, la grande place Bismark, point de repère des transports publics et des grands magasins.

Nous nous enfilons dans des rues adjacentes.

Regarde c’est là que j’ai habité pour ma première année d’études, chez une dame.

La façade de la maison est ravissante, aux pierres beiges sculptées dans un style que je dirais ‘’allemand’’, à défaut de mieux m’y connaître. Un arbre a grandi devant depuis, un ailante de Chine, pressé et gracieux.

Les ruelles sont calmes. Quelques enfants jouent dans un square, par moment un vélo passe. Mon amie m’apprend que dans ce Land, le Bade-Wurtemberg, l’école vient juste de reprendre après les congés d’été. Nous avons de la chance : une combinaison de jour de semaine, vacances universitaires, contraintes liées au corona. Habituellement la ville grouille de touristes et d’étudiants. Ce mardi matin à Heidelberg pourrait être dans n’importe quelle ville.

Nous accédons par l’arrière au bâtiment de la faculté de mon amie. De grands platanes et marronniers ombragent des bancs, une cour pavée et quelques mètres carrés de pelouse. Ça sent l’herbe et la terre. Deux jeunes femmes travaillent sur une table, penchées sur leur portable. J’ai envie de reprendre des études ici. Vite une petite photo ! Attends une autre !

Oups qu’est-ce que c’est ? Un bruit brusque dégringole tout près le long d’un tronc en écailles de dinosaures et s’échoue dans un crépitement de feuilles sèches. Les marrons d’Inde commencent à tomber. J’en ramasse un, lisse et brillant.

A partir de la Bismarkplatz, nous empruntons la Hauptstrasse, la rue principale, et d’après mon guide (le Routard cette fois), la plus longue rue piétonne d’Europe. De part et d’autre de la voie pavée se trouvent les vitrines de grandes enseignes internationales. Des cafés et des glaciers.  On devine qu’à d’autres moments il doit être difficile d’avancer.

Mon amie m’indique au fur et à mesure que nous les croisons les bâtiments d’enseignement disséminés, les bibliothèques, restos U et salles d’étude. L’université date du XIVème siècle et aujourd’hui un habitant sur cinq est un étudiant. De grands noms de la littérature, de la philosophie, de la science sont passés par là. Sur les maisons, des plaques mentionnent les illustres résidents.

la bibliothèque universitaire

La rue principale est vraiment longue et jolie avec des bâtiments anciens. Chaque rue qui s’échappe d’un côté ou de l’autre, débouche sur le vert d’une forêt. Ça me fait beaucoup de bien ces petites montagnes. Le relief me manque à Mainz, même si par endroit à vélo on sent bien le dénivelé. Nous préférons nous perdre dans les ruelles. A quelques mètres du flux principal, apparaissent les commerces destinés aux habitants. Une boutique d’arts créatifs, des librairies et des boulangeries. Souvent nous trouvons porte close. La saison touristique marque le pas. Si on veut trouver ce livre de Mark Twain sur son voyage en Europe commencé à Heidelberg (A tramp in Europe), il faudra revenir cet après-midi.

Les petites rues ont un charme fou. Des maisons de deux, trois étages, mitoyennes, aux façades blondes, aux volets et portes de couleur : vert amande, rouge brique, bleus doux. Quelques fenêtres fleuries (T’as vu, l’autre là il a mis une tirelire pour ‘’financer son jardin de ville’’, quelques pots de tomates et d’ipomées grimpantes et pimpantes. Non mais ! Pour la peine, je ne la prendrai pas en photo sa fenêtre champêtre). Des vélos garés le long des murs partout. D’autres qui nous frôlent, car nous marchons volontiers sur la route pour mieux regarder.

Un détour par les rives de la Neckar, pour admirer le vieux pont et apercevoir, là-haut dans les arbres, grâce à un sportif qui y court, le Philosophenweg, le chemin des philosophes. Whaou trop beau ! Rive droite de la rivière, peu de maisons, et toutes récentes. La vieille ville a poussé du même côté au pied de son château. Ça doit être chouette aujourd’hui d’habiter là, en face, au pied d’une colline, dos à la forêt, avec vue sur l’Altstadt et pourtant au calme. La profusion de terrasses de cafés, vides en cette fin de matinée, laisse à penser que par moment, la promenade doit être moins agréable.

T’as pas faim toi ?

Nous passons devant un restau U installé dans d’anciennes écuries. Il est ouvert au public. Nous renonçons à ses tables installées sous les arbres, dans une cour pavée au bord d’une pelouse bien verte. Nous préférons trouver l’adresse repérée sur mes photos du guide. Les falafels nous font envie.

A suivre…

(Vous avez faim maintenant vous aussi ?)