Pourquoi pas

Juste avant 50 ans, que faire ?

Je suis née demain.

Demain, je m’achèterai des fleurs de la part de ma maman. Depuis mon départ de la maison familiale pour mes études à Lyon, c’était une phrase qui revenait chaque année en janvier au téléphone : « achète-toi des fleurs de ma part ». Une des dernières fois que je l’ai fait, j’ai choisi une gerbe de lys roses, dont j’ai étêté les étamines avec précaution pour éviter de me tâcher. La poudre de pollen rousse tache longtemps les doigts. Les lys devaient être bannis pendant la nuit dans une pièce fermée pour se protéger de leur parfum capiteux.

Que faire pour ses 50 ans ?

Je m’offre un petit plaisir : je vous écris.

Je me souviens de l’anniversaire des 50 ans de ma mère. Comme chaque année, elle ne souhaitait aucun cadeau. J’étais descendue au jardin cueillir de quoi composer un bouquet parmi ses plantations échelonnées sur les saisons. Le cœur frissonnant de décembre n’était pas en reste.

Du chèvrefeuille d’hiver aux fleurs délicatement parfumées sur des rameaux tordus sans feuilles, des branches de laurier-tin aux boules d’un noir bleuet et aux ombelles d’un blanc rosé, des roses roses en bouton aux tiges courtes, des iris d’hiver, tout aussi courts et élégants aux pétales filiformes et fragiles d’un mauve bleuté. Parfums et couleurs cueillis avec des mains gelées par le métal du sécateur, parce que bien sûr, on ne met pas de manteau pour descendre quelques minutes au jardin. Le froid vif réveille et apaise.

À la veille de mes 50 ans et c’est à ce bouquet que je pense, sur la table de bois de la cuisine, dans son vase de toilette de faïence chiné, aux dessins de fleurs (quoi d’autre ?) bleu marine sur fond crème. Si je savais dans quel carton se trouvent mes albums, je vous en aurais posté une photo.

50 ans. C’est un âge de parent ça. Un âge de presque vieux.
Quand quelqu’un meurt à 50 ans, on ne se dit plus « elle était si jeune ». On pense, c’est déjà bien. Bien assez ?

Il est temps d’accepter que les évolutions de mon corps qui me tracassent ne passeront pas. Le mal de dos, la vue qui baisse, l’ouïe qui filtre (surtout les interpellations de mes enfants j’ai remarqué…), ces cheveux gris que ma coiffeuse a trouvés trop nombreux avant de les sacrifier et de les masquer.

Ma grand-mère a gardé jusqu’à la fin de sa longue vie un dos très droit. Elle ne se plaignait jamais de douleurs. Une vieille dame de mon atelier de terre à Mainz qui approche les 90 ans non plus. À ma question : mais tu n’as pas mal au dos ? Elle avait répondu : au dos, non, jamais. Elle qui avait fui l’Est de l’Allemagne dans les années 1930 devant les Russes. Qu’y a-t-il de corrompu dans nos générations qui n’ont jamais connu autant de confort physique et pourtant souffrent de mille petits maux agaçants ? La vie sédentaire derrière un ordinateur ramollit.

De ma fenêtre

J’ai horreur du mois de janvier. Seuls les jours comme aujourd’hui (et demain pour d’autres raisons) trouvent grâce à mes yeux : le froid est vif, il neige et le calme dans la maison autorise (prescrit) une pause méridienne prolongée, sur un canapé et sous un plaid (celui que je garde jalousement des poils et de l’odeur de Gaïa).

Je ne serai pas seule aujourd’hui à la maison. Par cette journée de grève générale (ah, ça, ça nous avait manqué en Allemagne !), ma benjamine est là. Le métro automatique s’est arrêté, solidaire, pour cause de panne informatique (parait-il).

Au coup de blues de hier matin (oui, le mois de janvier m’est difficile), j’ai répondu par un saut à la médiathèque pour m’ouvrir tous les appétits. Le long de la route, j’ai marché le nez en l’air en essayant d’attraper les plus gros flocons avec ma langue. Ils tombaient surtout dans mes yeux. J’ai fait un stock de bandes dessinées pour les filles, et pour moi des DVD et une BD sur laquelle je suis tombée par hasard, l’expédition de La Pérouse. J’ai déjà beaucoup de livres à lire sur ma table de nuit.

En ce moment, je me passionne pour les marins explorateurs. Après avoir dévoré sur Arte la série sur Magellan, j’ai découvert dans un documentaire Jean-Baptiste Charcot dont je ne savais à peu près rien. Charcot c’était pour moi le nom d’une clinique probablement nommée d’après le père de l’explorateur, médecin.

Charcot, le fils donc, naviguait sur un voilier appelé le Pourquoi pas. J’adore ce nom, charmant et poétique, à la fois modeste et ambitieux, ouvert. Le petit Jean-Baptiste rêvait de la mer et quand on lui demandait s’il deviendrait marin, il répondait : pourquoi pas ? Avant de mettre le cap sur des découvertes polaires, il a d’abord suivi les rails tracés paternellement pour lui : il est devenu médecin.

Autres marins aux histoires passionnantes : ceux des podcasts Les naufragés sur France Inter. Dépaysement, aventure, découvertes, frissons… je m’offre tout cela depuis mon cocon, une tasse de tisane (le thé c’est souvent trop fort ma pauvre dame) à portée de mains.

Comment fêter ses 50 ans ?

Je ne suis pas adepte des grandes fêtes.

Mon mari et moi allons nous évader vingt-quatre heures à Paris pour, dans un affranchissement volé aux responsabilités, aller au théâtre du Palais-Royal (voir Edmond) et nous promener au hasard de nos envies. Parentalité buissonnière.

Neigera-t-il à Paris ?

Paris, pour moi aujourd’hui c’est l’évasion et la détente (en faisant abstraction de la foule).

Je suis montée début janvier retrouver une amie pour une balade dans un Marais apaisé en milieu de semaine avant les soldes, et une visite du musée Carnavalet.

J’y ai joué un jeu de dextérité avec mes lunettes de presbytes : les enfiler pour regarder les tableaux en s’approchant, les quitter pour s’éloigner et ne pas foncer dans d’autres visiteurs, entre les deux attendre que les yeux accommodent. Le tout sans corde autour du cou (ceux qui savent, apprécieront).

L’exposition Parisiennes citoyennes ! passionnante et nécessaire portait sur l’engagement des femmes de Paris depuis la Révolution pour faire reconnaître leurs (nos) droits. Je regrette qu’elle s’achève bientôt, j’y aurais volontiers emmené mes jeunes filles. Il est toujours bon de se souvenir de ce que l’on doit à celles qui nous ont précédés – avant de se plaindre de croupir derrière un ordinateur.

Voici un de mes coups de cœur : ce questionnaire complété par Camille Claudel en mai 1888 à 24 ans. Il est tiré de l’album Confessions (un jeu anglais en vogue à l’époque, rendu célèbre par les réponses de Proust). Ces confessions ludiques et brèves sont censées dévoiler les personnalités de ceux qui se prêtent au jeu.

Je vous en copie quelques extraits :

Your favourite qualities in a man : obéir à sa femme

Your favourite occupation : de ne rien faire

Your chief characteristic : le caprice et l’inconstance

Your idea of happiness : épouser le général Boulanger

Your idea of misery : être mère de nombreux enfants

Your favourite colour and flower : la couleur qui change le plus et la fleur qui ne change pas.

À vous de déchiffrer le reste.

Indépendante, provocatrice, indocile. Quelle femme, cette Camille !

En souvenir de l’exposition, j’ai acheté un autocollant #boboécolo en pensant que mes filles allaient se l’arracher. Il a d’abord fallu que je leur explique l’expression « pas une potiche ». Mais le monstera, elles aiment bien, ma grande en fait des boutures.

Dans le TGV pour cette journée amicale, j’étais assise dans un carré, entourée de gens en déplacement professionnel qui ont sorti leur portable dès la gare de Lyon Part-Dieu. Une dame tapait si furieusement que même ses congénères lui jetaient des regards obliques. J’ai attendu la traversée du Beaujolais pour sortir de mon sac à dos et poser sur la table, mi-gênée mi-fière, mon carnet couvert de velours vieux rose, celui sur lequel j’ai rédigé aujourd’hui cet article – et un stylo Bic bleu.

(Interlude dans l’écriture pour cause de chutes de neige et de besoin impérieux de regarder d’en bas les flocons.)

Musée Carnavalet

Je n’ai pas regardé mes voisins, mais je les ai observés. Deux femmes qui se faisaient face m’ont désenchantée. Elles ont beaucoup parlé – sans se dire grand-chose. Je les croyais collègues et leurs échanges m’ont laissé penser que l’une était la responsable (expression horrible) de l’autre. Elle lui demandait des comptes sur l’avancement de ses tâches. Cela m’a été confirmé lorsqu’une hôtesse (oui comme dans un avion) est passée avec sa carriole pour proposer « un café et une collation aux voyageurs dotés d’un billet Business » dont elle avait les numéros de place. De mes deux voisines, seule la femme plus âgée y a eu droit. La « responsabilité » ne s’étend pas jusqu’à partager les petits privilèges. Je n’avais pas encore mon autocollant « pas une potiche », sinon je l’aurais bien volontiers donné à la jeune femme. Elle aurait pu le coller sur son ordinateur pour rappeler à la dame, en face avec son café et sa madeleine, que c’était elle qui faisait le boulot, elle qui listait ses tâches sur un cahier bien ordonné. Peut-être était-elle aussi, à sa façon, malgré son jeune âge, une âme de papier ?

Les femmes naissent égales et c’est la dernière fois qu’elles le sont. Paraphrase d’une citation sortie de ma mémoire que Google attribue à différents auteurs. Jules Renard ? Abraham Lincoln ? Google franchement tu me déçois. Je sais que je te désoriente avec mes recherches pour mes traductions sur des sujets dont le fond ne m’intéresse aucunement. Si aujourd’hui je suis incollable en private equity, demain mon nouveau dada sera un point particulier de droit ou le fonctionnement d’un drone sous-marin. J’enrichis ma culture générale (à la hauteur de ce que ma mémoire paresseuse voudra bien retenir) mais mes centres d’intérêt en ligne sont éphémères.

Plus j’avance en âge et plus je me sens féministe. Camille, s’il te plait, déteins sur moi !

La preuve: nous allons partir samedi en laissant nos filles pour la première fois seules pour une nuit. Une inquiétude diffuse, un soupçon de culpabilité sont balayés d’un revers de main par la joie de s’évader. Je mets un point d’honneur à montrer à mes femmes en devenir (et, euh, à moi-même), que les responsabilités ne dispensent pas de prendre du plaisir.

Avant cela, je m’offrirai ce soir un moment de musique inédit. Je jouerai pour la première fois avec un violoncelliste (que je ne connais pas encore). Je travaille depuis quelques semaines la partie piano du Cygne de Camille Saint-Saëns (les Camille, on n’en sort pas aujourd’hui). C’est un morceau magnifique, même la partie accompagnement jouée seule, dont la mélodie berce, est superbe. Ma professeur de piano me l’a illustré comme suit : le cygne nage majestueusement sur l’eau (notes amples du violoncelle) pendant que les pattes s’agitent sous la surface (le piano).

Il neige toujours. Les webcams des pistes doivent réjouir les skieurs.

Cette année pour la première fois depuis cinq ans, je fais le voeu de voir des mimosas en fleurs en vrai. Contrées du sud, envisagez-vous des webcams pointées sur les bosquets pour que les inconditionnels des houppes jaunes puissent se précipiter pour les respirer ?

Après tout, pourquoi pas ?

Pour mon anniversaire, maman, je m’offrirai de ta part une brassée de mimosa.

À demain.

La poésie ébauche les contours d’une ville à colorier – MissTic

Juste avant l’Avent à Metz

Préparatifs de Noël allemands et escapade à Metz avec une amie de Mainz

Schönen 2. Advent !

Nous sommes devenus un peu allemands.

Dimanche dernier, mes filles ont tenu à fabriquer, avec des branches du jardin, une couronne de l’Avent. Elle est posée sur notre table à manger, à côté d’un cactus de Noël défleuri et d’un poinsettia encore feuillu de rouge, puisque neuf. Hier, nous avons allumé la deuxième bougie, sans grand cérémonial, mais tous ensemble. C’était à mon tour de frotter l’allumette.

— Tu vois maman, si on n’avait pas vécu en Allemagne, on n’aurait pas cette couronne sur la table.

C’est vrai. J’avais acheté ces bougies blanches comme des cierges, numérotées de 1 à 4 chez Ikea peu après notre arrivée, à l’automne 2018. Cela représentait un bel exemple de l’adaptation d’une enseigne mondiale aux marchés locaux. Elles étaient restées dans leur emballage au fond d’un placard, car nous avons ensuite préféré acheter des bougies rouges pour nos couronnes.

Samedi, nous avons passé l’après-midi à pétrir et découper des sablés de Noël, des Plätzchen. Entre les pages de la recette des Zimtsterne, étoiles à la cannelle, il restait de la farine de Mainz. J’ai garni les Marmeladennester avec de la confiture maison, une fraise de Mainz dans chaque creux. J’ai baptisé nos assiettes : constellation du goûter. Ma benjamine a fait des petits biscuits au gingembre avec une recette anglaise. Miam !

À vrai dire, nous avons pris l’habitude de confectionner des douceurs d’outre-Rhin depuis que les enfants sont petits. Susanne, mon amie allemande d’enfance, m’avait donné des recettes. Hier soir nous avons décoré le sapin. La période de l’Avent est, avec celle des premières fleurs, fraises et asperges au printemps, celle que je préférais à Mainz. La balade au marché de Noël nous manquera.

Heureusement, j’ai eu l’occasion récemment de m’approcher de la frontière pour des retrouvailles avec une amie de Mainz. Bien calée contre la vitre du TGV, j’ai sorti mon ordinateur pour travailler. Le contrôleur devait être un steward d’Air France contrarié. Mesdames et messieurs, nous entamons l’approche de la gare de Metz.

C’est le concert de Vincent Delerm qui a décidé de la date.

L’Arsenal

Nul besoin comme l’an dernier à la même époque (pour aller voir Olivia Moore) de se perdre en bus dans les faubourgs pour rejoindre la salle de spectacle. L’Arsenal est en plein centre. L’entrée, au niveau de la rue, donne accès au haut des gradins. Nous sommes descendues pour atteindre nos places dans les premiers rangs sur le côté droit. La salle, couleur bois clair et noir m’a rappelé celle d’à côté de chez moi, en version XXL. Sur la scène, noire, devant des rideaux noirs, sur un sol noir saupoudré de quelques confettis, un piano à queue laqué, noir. Vincent Delerm, restait visible grâce à ses cheveux et baskets blancs.

cent

C’est le concert anniversaire des vingt ans (déjà !). La dame assise derrière nous, fan de la première heure, enthousiaste et probable chanteuse de salle de bains nous a gratifiées de ses vocalises. Devant nous, les portables photographient et filment. Leur lumière dérange. Ah pouvoir dire j’y étais ! J’ai tenté le coup pour illustrer cet article, avec le succès mitigé que vous pouvez constater ici. J’ai hésité à prendre une vraie jolie photo lorsque Vincent Delerm s’est approché de nous dans le public. Sur le mur blond, son ombre avec casquette et micro était très graphique. Mais il a bougé avant que j’ose sortir mon téléphone.

J’ai chanté, mais, j’espère pour mes voisines, pas trop fort.

À Metz donc, j’ai pu voir chez les fleuristes, des couronnes de l’Avent qui heureusement n’ont pas encore migré (les traditions locales font partie de la joie du voyage). J’ai pu traverser le marché de Noël, éparpillé sur différentes places, plus authentique que ceux que le marketing a imposés dans les régions du sud. Ça sentait le Glühwein (vin chaud) comme à Mainz, mais des pancartes proposant huitres ou escargots rappelaient que nous étions bien en France.

Notre chambre d’hôtel, au dernier étage d’une maison ancienne, s’ouvrait sur le flanc de la superbe cathédrale, et sous les poutres, son plancher antique, gitait un peu. Les Messins ont eu l’idée originale d’héberger en contrebas de leur monument préféré des touristes, les véhicules dédiés à la propreté urbaine. Ils sortent d’un hangar enterré et assurent le réveil matinal (chaotique), pour que le voyageur puisse profiter, bien éveillé, des volées de cloches (magiques).

Dans le silence de la cathédrale dédiée à Saint-Étienne, comme l’église qui en accueille aussi à Mainz, nous sommes retournées admirer les vitraux de Chagall. L’an dernier, nous étions entrées de nuit et l’effet de transparence était perdu.

Comme j’aime les églises vides !

Notre programme était paisible. Concert donc, balades au gré des petites rues, et visite d’une annexe du centre Pompidou, excentrée hors de la capitale pour cause de politique d’aménagement du territoire. Sur les murs de la ville, des panneaux de bronze triangulaires indiquent le chemin pour rejoindre d’un côté la cathédrale, de l’autre le musée, les deux gloires locales.

Quelques-uns indiquent l’emplacement du Graoully, dragon légendaire, (de l’allemand graulich : macabre) qui symbolise la victoire du christianisme sur les religions païennes (représentées traditionnellement par un serpent ou un dragon). Il guette dans une travée de la cathédrale. Il vole immobile, suspendu entre deux maisons au-dessus de ma rue préférée. La rue Taison, piétonne et pavée, aimablement inclinée et étroite juste comme il faut, accueille sur deux sites qui se font face (les grands, les petits) une librairie formidable. À proximité se blottissent un salon de thé douillet et gourmand, un fleuriste, des boutiques d’objets charmants, la devanture carrelée d’une antique boucherie reconvertie. Elle invite à se perdre dans les ruelles du sommet.

Rue Taison

Qui l’eut cru ? Metz est une ville pleine de charmes. Le dentiste de Mainz m’en avait parlé en termes élogieux. Venant du sud et ne connaissant de la Lorraine que les pages des manuels d’histoire et sa réputation météorologique, je la regardais d’abord de travers, et prononçais le t de son nom, à l’allemande (et comme jadis, lorsqu’il n’était pas nécessaire d’affirmer sa différence de nationalité). Notre première escale était un détour sur la route de Mainz depuis les Vosges, en quête d’une librairie francophone. Le déjeuner dans une brasserie en face du marché couvert, à l’ombre de la grande dame blonde en pierre de Jaumont, nous avait séduits. Nous avions arpenté quelques ruelles de centre commerçant piéton.

À la recherche d’un lieu de charme pour écrire, accessible en train depuis Mainz, en France et pas trop éloigné, j’y avais passé quatre jours début septembre 2021. Au bout d’une heure devant mon ordinateur, étranglée par une sorte de claustrophobie face à un mur beaucoup trop présent, j’ai renoncé à travailler sur mon manuscrit pour me balader avec un carnet et profiter de ce temps seule.

Il est donc encore possible, et même souhaitable, de se parfois fixer des buts de promenade sans la contrainte imposée par les âges et la patience du groupe familial.

J’ai regardé le lit dans le blanc des draps : est-ce toi qui vas m’empêcher de dormir ce soir ? Ah trouver le sommeil dans un lieu nouveau ! J’ai pique-niqué sur une île, au pied d’un temple allemand, et dans le luxuriant jardin éphémère devant le théâtre. Je suis allée au cinéma voir Serre-moi fort de Mathieu Almaric, dont l’affiche sur colonne Morris au pied de mon hôtel m’avait attirée. L’histoire et l’entre-deux culturel de l’actrice Vicky Krieps, m’ont touchée.

Pour cette dernière escapade donc, nous avons visité le centre Pompidou, à l’architecture moderne intéressante, aux volumes trop grands pour moi. Pourquoi les bâtiments modernes sont-ils si pleins de vides ? L’exposition temporaire Les portes du possible sur l’Art et la science-fiction présente un intérêt même pour ceux, qui comme moi, n’y connaissent pas grand-chose. Je n’ai pas lu de science-fiction depuis les Barjavel piochés, adolescente, dans la bibliothèque de mes parents. Les jeux de couleur et la scénographie m’ont impressionnée. Les cloisons comme déchiquetées et trouées offrent des perspectives originales sur les salles, et, dans un savant jeu de miroirs, provoquent un frisson de labyrinthe.

Par deux fois, nous nous sommes fait interpeller par de jeunes hommes. Madame, vous avez perdu vos mouchoirs… ou Madame, c’est où la rue XX ? Avant, au siècle dernier, il nous arrivait de nous faire draguer dans la rue. Avec mon amie nous nous sommes esclaffées. Que faire d’autre ? « Les filles de 1973 ont trente ans » (depuis longtemps et pour la vie). Na na na na…

(Il avait les cheveux noirs à l’époque Vincent lui aussi).

Dans le TGV de retour, je n’ai même pas essayé de travailler. Retrouver une amie, même pour des activités calmes, reste intense et donc épuisant pour moi. Je couvais un mal de terre après un voyage en mer. Mon sac à dos trop lourd m’avait scié les épaules : mon amie avait eu la gentillesse de me rapporter, entières, mes poteries laissées à la VHS (MJC) de Mainz, en attente de cuisson. J’ai eu la maladresse de me lever d’un coup d’un petit canapé ancien et rebondi où elles étaient posées, bien emballées dans du papier journal. Le hoquet des ressorts a projeté deux poivrons allongés sur le plancher. Cling ! Leurs tiges se recolleront très bien.

Je rapporte à ma famille un Saint-Nicolas en pain d’épices acheté sur un malentendu concernant le prix au kilo, au tarif de l’uranium enrichi… Quand la vendeuse de la pâtisserie m’a tendu mon paquet, surprise par sa légèreté, j’ai pensé à la publicité de l’huile Lesieur avec le professeur Tournesol (si vous vous en souvenez, c’est que vous aussi avez trente ans pour la vie). À mi-chemin de la transaction, je n’ai pas osé renoncer. Grrr se faire avoir comme une gamine !

À défaut de pain d’épices, dans le train, je dévore Vers la beauté de David Foenkinos, acheté la veille à la boutique du Centre Pompidou de Metz. (Avec là une pensée pour le film de Banksy, Exit through the giftshop – sortie par la boutique du musée).

Miettes de pâté lorrain sur le jean, parfum de clémentine sur les doigts, un goût de métal dans la bouche (ma gourde) et les lèvres un peu sèches. Brumes sur les champs. Aucun bruit. Seul un couple de retraités américains échangent quelques phrases de loin en loin.

Je me sens rassasiée de Metz. Pour notre prochaine rencontre, proposerai-je à mon amie de nous retrouver ailleurs ?

Couronne de l’Avent, Saint-Nicolas en pain d’épices et carton de déménagement

Toucher terre

Stage de tour, adieux à l’Allemagne, et mots qui libèrent

Seule à la maison, pour la première fois depuis… depuis je ne sais plus.

Dans son nouveau poste, mon mari est autorisé à se rendre au bureau deux fois par semaine. Les filles sont toutes les deux à l’école. Un virus (non pas lui, un autre) les a successivement clouées sur le canapé.

Des heures seule. Une fenêtre ouverte sur une activité qui s’alimente de paix : vous écrire.

Au réveil ce matin, j’ai étiré la paresse les yeux fermés pour accueillir les pensées virevoltantes libres et fraîches, les idées vraies. Sans le filet à papillons de mon carnet – la lumière, le stylo pourraient les effrayer – j’ai tâché de les garder entre les doigts, sans les écraser, sans vraiment les emprisonner, pour vous les livrer, ici et maintenant.

Il fait froid dans la maison, parfois plus que dehors. Je m’offre le luxe d’emmitoufler ma journée de travail à mon bureau, dans un sweat moelleux. Moi qui ai besoin d’un environnement rangé et propre, apaisant, je tâche d’effacer ces caisses ouvertes, ces cartons qui débordent, dont le chaos m’assiège, ce bureau, qui faute d’étagères, grouille lui aussi. Enfiler des œillères. Rester concentrée sur quelques centimètres carrés.

Ce matin donc, je repensais à mon stage de tour la semaine dernière.

Je me suis offert quatre jours, enfouie dans la terre de la tête aux pieds. Et comme ça ne suffisait pas, le 1er novembre, jour férié, j’ai rempilé avec le jardin. Les premiers coups de ma nouvelle bêche écolo (grelinette, top, dont la symétrie épargne le dos) m’ont dévoilé la vraie nature de mon terrain : argileux. (Bientôt, je récolterai un seau de terre, je la ferai sécher, je la filtrerai avant de la réhumidifier pour la modeler.) Au milieu des mottes collantes : des galets blonds. Des milliers de galets blonds. À Mayence, le Rhin avait quitté son large lit (sans le faire), en laissant un sol noyé sous le sable. À Lyon, le Rhône a abandonné ses galets. Très lisses, d’un ocre mat, bien différents de ceux des rives de l’Ardèche, gris et volontiers rugueux. Argile plus galets, la recette du pisé, que tant de maisons alentour dévoilent sous un crépi écaillé.

Retour au tour.

Décor à l’engobe (avant cuisson- émaillage-cuisson)

Voilà combien d’années que je n’avais pas pu tourner ?

Lorsque – après avoir fantasmé le sujet pendant des années – je me suis enfin inscrite à un cours de poterie, il y a vingt-trois ans je crois, c’était avec le souhait d’apprendre à tourner. Quelle ne fut pas ma déception, lorsque la formatrice nous a annoncé que non, pour cela, il fallait faire un stage. Une séance hebdomadaire ne suffit pas à dépasser le stade de la terre vrillée, et de la frustration. C’est presque à regret que j’ai découvert le modelage qui m’a conquise. Quelques années plus tard, j’ai pu honorer ce désir.

En Allemagne, je n’avais pas trouvé de lieu pour en faire, alors j’ai profité dès mon retour de me jeter sur la première occasion : la lettre d’information de mon ancien atelier m’annonçait que le stage de la Toussaint n’était pas complet. J’ai cliqué.

Et j’ai tourné.

Enfin, d’abord j’ai battu. Battu la terre pour la rendre homogène et chasser les bulles d’air. Non, je vous vois venir, ça se fait sans gourdin. Juste une table en bois brut, pour la malaxer en s’aidant de son propre poids, en la contenant de tous côtés pour lui donner une forme de tête de bélier ou de gros coquillage. Vous essaierez avec votre prochaine pâte à pizza… vous verrez, c’est très agréable. Ça défoule en douceur.

Coller la terre à la girelle du tour. La sentir d’abord chavirer, puis lorsque les deux mains exercent une force égale, aux bons endroits, se centrer. Accueillir sa soumission à la force centrifuge. Fermer les yeux un instant : non, les mains placées autour de la boule d’argile en rotation ne bougent pas. La première étape est réussie.

Appuyer, tirer, percer, lisser… des gestes minuscules et précis, les coudes posés, qui s’appliquent à une matière douce, résistante, élastique, rancunière, frustrante et gratifiante à la fois. Le tour, activité très physique, sanctionne immédiatement le moindre écart de concentration. Mon tunnel créatif m’a relâchée, épuisée et ravie. Mes mains et mon sourire me le réclament : quand est-ce qu’on recommence ?

Allez savoir.

L’Allemagne s’efface de notre quotidien. Des gestes dérisoires lui disent tschüß. Ce matin, j’ai jeté une bouteille de shampooing achetée chez DM. Quelques paquets de levure et un bidon de lessive me parlent encore allemand. Hier, nous avons fait changer les plaques de la voiture. Ce moment hautement symbolique (sous une pluie diluvienne) m’a doublement soulagée : je n’assumais pas le fait d’être prise pour une touriste égarée et nous avons pu cocher une autre tâche sur l’immense liste des choses à faire en changeant de pays. Mon mari – moi je n’en sais rien, je ne m’en suis pas occupée – a conclu l’étape d’hier en disant qu’ici « c’est plus rapide et plus simple de faire une carte grise ». La procédure en ligne économise le déplacement imposé à Mayence, dans un lieu dédié où il faut faire la queue. (Comme avant à la préfecture).

L’Allemagne s’efface, oui et non. Ma plante de cardamome (achetée pour son parfum de cannelle chez Pflazen Kölle) a repris de la vigueur cet été. Ma benjamine est repartie seule en TGV pour la Rhénanie, retrouver sa grande copine et son ancienne classe. Merci à mon amie qui l’a cueillie sur le quai à Francfort pour l’accompagner à Mayence. (Moi aussi bientôt, je la retrouverai à Metz. Je vous raconterai.)

Ma grande fille s’est envolée pour Bilbao retrouver son frère. Parmi les péripéties administratives au petit matin à l’aéroport Saint-Exupéry, il y avait le formulaire d’autorisation de sortie du territoire pour mineur. Appliquée, j’avais joint la copie de ma carte d’identité mais oublié de signer. (Non, ce n’était pas clair : la signature devait être apposée dans un recoin vers le milieu de la page.) Hier soir encore, j’ai oublié de noter la date sur une autorisation pour une sortie scolaire. J’en ai ras le bol de recopier tous les quatre matins le numéro de ma police d’assurance, alors stylo au poing, sans mes lorgnons, je fonce. Comme ma plus jeune à qui je serine qu’il faut bien-lire-l’é-non-cé.

Les tâches basiques me narguent.

Au feu les énoncés !

Et les questionnaires.

(Non ce ne sont pas des gerbilles ;o)

Devinez quoi ? Hier soir, nous avons eu droit à une visite virtuelle de notre cage en prévision de l’adoption de gerbilles. Ma fille, qui en accueille depuis bientôt six ans, a passé un entretien dans les règles avec au moins 156 questions. Elle a dû envoyer le lien du site où elle commande leur nourriture et dévoiler les mensurations de la roue en bois. Quand je pense que nous avions trouvé exagérées les précautions de l’association allemande avant de nous confier une chienne… Dans quels abysses chuterait le taux de natalité si les candidats à la procréation étaient soumis à de tels examens ?

La taille olympique de la cage fabriquée par ma grande fille, et les nombreux jouets faits maison devraient seuls confirmer la motivation et l’assiduité (la sienne, pas la mienne).

— Non, mais pour des gerbilles quand même… C’est exagéré…

— Oui, il y a des gens qui pourraient les « adopter » pour nourrir leur serpent.

Ah vraiment ?

Le lave-vaisselle ronronne. Mon téléphone vient de vibrer, comme tous les jours à 8 h 50, pour me rappeler d’écrire 500 mots.

Ces derniers jours, j’écris beaucoup, mais surtout pour mes traductions. J’ai attaqué le module des documents techniques. Désormais incollable sur le moteur à quatre temps, je dois quitter la mécanique pour m’atteler à l’électricité, puis à des textes juridiques.

Les nombreuses recherches sur Google me lavent le cerveau. Je rêve d’un abonnement internet sans aucun message commercial. Une version premium où l’information recherchée ne serait pas noyée dans une fosse septique (je viens de faire démolir l’ancienne de notre maison, ça m’obsède). Quand j’éteins mon ordinateur le soir j’aurais besoin d’une vidange pour évacuer tous ces messages agressifs par leur insistance, leur mouvement, leurs couleurs, leurs mots qui grouillent.

Cela me rappelle Netflix – qui contrairement à Google, reste un détour facultatif. Pendant le confinement, comme tout le monde, nous avons pris un abonnement. Chaque fois qu’un de mes colocataires suggère de feuilleter leur catalogue pour décider (collectivement) quoi regarder, je craque après quelques minutes avant de me lever, et d’annoncer en me tapant les cuisses : « Bon, ben moi je vais me coucher. » Ma benjamine m’imite régulièrement en éclatant de rire.

Netflix… ou comment chercher à tâtons un éclat de chocolat noir dans un seau de Smarties. Les seuls films qui m’intéressent, je les ai déjà vus. Les séries à la mode ne m’intéressent pas, j’ai essayé, je m’ennuie. Comme je ne veux pas priver les autres de leurs distractions, l’autre soir, j’ai accepté la suggestion de mon mari :

— Et si on finissait le spectacle de l’Australienne ?

(Nous l’avions commencé l’hiver dernier.)

Certes. Finissons.

Et c’était formidable.

La deuxième moitié encore plus que la première. Bouleversant d’authenticité. Une vraie leçon pour moi qui la recherche dans mon écriture. Magnétisée par son âme, j’ai bu ce témoignage d’une femme qui souffre de sa différence. Et qui le dit. Qui, remettant en question les codes de la comédie, a cessé de vouloir faire rire à ses dépens. Qui, dans un jeu de miroir trop vrai, prend pour cible le mâle blanc hétéro.

Moi qui, en décalage depuis toujours, peine à me faire une place dans le monde, j’avais les larmes aux yeux et envie de me lever pour applaudir. Oui, c’est cruel de faire partie d’une minorité. Merci Hannah.

Cette artiste donc (diplômée en histoire de l’art), Hannah Gadsby, évoque dans son spectacle Nanette, Marie-Thérèse Walter qui, dans l’ombre, a consacré sa vie à Picasso.

Tiens donc…

— Regarde !

J’ai attrapé sur la table basse le livre que je venais de prendre à la médiathèque : Sa vie pour Picasso, Marie-Thérèse Walter de Brigitte Benkemoun. Drôle de coïncidence. N’avez-vous pas l’impression que lorsque vous vous intéressez à un sujet vous le voyez partout ?

Je n’avais pas d’avis sur l’homme avant ces deux rencontres – juste sur l’artiste. Mon regard sur Picasso a changé.

Parfois, il suffit de quelques faits pour comprendre.

D’autres fois, hélas, cela est impossible.

Les faits bâillonnés par leur cruauté restent incompréhensibles. L’horreur d’un fait divers ardéchois a tranché dans l’humanité et atterré des familles, une ville. En plein marché hebdomadaire, à la terrasse d’un café, lieu de vie et de joie, un homme retraité a été assassiné. À l’échelle locale, c’est la tuerie du Bataclan dans toute son horreur. De la même manière, mon cerveau a mis plusieurs jours à accepter l’inconcevable.

Toucher terre dans ces conditions c’est inhumain.

Je voudrais adresser ici toutes mes pensées de soutien à ceux qui, de près ou de loin, sentiront longtemps le drame résonner.

Connaissez-vous Hans Arp ?

Un dimanche au musée dans la vallée du Rhin

Mais si, vous en avez entendu parler… Cet artiste, peintre, sculpteur et poète, s’appelle aussi Jean Arp.

C’est un artiste allemand naturalisé français, né à Strasbourg en 1886 et mort en 1966 à Bâle. Il a cofondé le mouvement Dada et fait partie des surréalistes.

Longtemps je connaissais son nom sans savoir l’identifier. Je l’ai mieux découvert voilà quelques années à Bâle où avec Susanne mon amie allemande d’enfance de Köln nous avions passé quelques jours d’été. Entre visites culturelles et parts de gâteau, nous avions eu le plaisir de nous baigner dans le Rhin, comme les locaux. Le mode d’emploi est simple : se placer en amont de la zone de baignade, se mettre en maillot, fourrer toutes ses affaires dans un sac étanche rouge bleu ou vert en forme de poisson et se laisser emporter comme sur un toboggan en papotant les bras sur le sac. Ne pas rater l’échelle de sortie en aval. Le courant est très fort.

Donc le musée Hans Arp sur les bords du Rhin à quelques kilomètres au sud de Bonn, ça faisait longtemps qu’on en parlait comme but d’excursion entre Mainz et Köln. Au moment de l’exposition Rodin, les incertitudes de la pandémie avaient gobé le dimanche. Mais là tous les voyants étaient au vert.

Nous sommes donc partis dimanche matin en longeant le Rhin vers le nord, après une halte chez une copine pour récupérer notre plus jeune, ravie et épuisée. Elle avait fêté l’anniversaire d’une camarade, avec jeu de piste en forêt, pizza maison autour d’un feu de camp dans le jardin des parents et nuit par terre dans une grande chambre de bois. (J’étais un peu jalouse).

La route qui longe les gorges du Rhin est très belle, mais l’autoroute qui la double à l’ouest permet d’aller plus vite dans un paysage vallonné de champs de colza et forets mixtes, où le vert clair des feuillus de mai se mêle aux tons sombres des conifères et des épicéas desséchés. Les éoliennes criblent les crêtes de pointillés métalliques imposants. Les travaux semblent ne jamais progresser.

Tout en haut, le musée

Nous sommes arrivés en avance. C’est à noter car lorsque nous retrouvons des amis allemands, nous mettons un point d’honneur à être à l’heure. Ne pas faire attendre les autres était un réflexe bien avant d’immigrer, mais aujourd’hui nous visons la minute exacte quitte à poireauter cachés devant le lieu de rendez-vous. (On m’a déjà reproché d’être dix minutes en avance).

Nous avons rejoint la vallée du Rhin pour atteindre la petite ville de Rolandseck et quitté la route sur la gauche pour un parking ombragé par d’antiques marronniers en fleurs en contrebas d’une colline. En attendant midi, nous avons grignoté un casse-croute, dans la voiture. Nos amis déjeunent d’un brunch tardif après une grasse matinée que nous ne faisons pas. Nous avons donc un décalage d’horaires d’alimentation le week-end et je n’aime pas visiter en mourant de faim.

Message. Où êtes-vous ? Oh zut, ils vont croire qu’on était en retard.

L’entrée du musée est sous la gare de Rolandseck, installée à flanc de coteau. Ce bâtiment de la ligne Mainz-Koblenz-Köln, construit dans les années 1850 pour servir de correspondance avec le trafic sur le Rhin, garde un charme désuet. Il marque la limite entre les Länder Rheinland-Pfalz et Nordrhein-Westfalen.

Les sommets des Siebengerbirge, le bout de l’île et le bac

Juste sous la gare, au point kilométrique 640 du Rhin (depuis la ville de Konstanz sur le lac) se trouve le bac pour la rive opposée. Faute de pont, le bateau Siebengebirge fait la navette avec une poignée de voitures et de passagers. Son nom vient des collines en rive droite du fleuve car, vu de loin, seules les sept principales se distinguent (sieben : sept, Gebirge : montagnes). Ça me rappelle une rue de Köln dans le quartier d’une amie : Siebengerbirgsallee.

Lorsqu’après la visite, nous descendrons sur une petite plage de sable déguster les muffins à la fraise et le gâteau à la rhubarbe de saison, on apercevra la pointe d’une grosse île sur le Rhin. Elle s’appelle Nonnenwerth, en souvenir des nonnes qui y étaient installées. Aujourd’hui leur cloitre est transformé en pensionnat. J’ai dit à ma fille :

-C’est pas génial, aller à l’école sur une île ?

Elle m’a répondu :

-Non, t’es enfermée deux fois.

Sur cette île aura lieu le premier juillet un concert extérieur de Zaz (prononciation allemande tzatz ;o)), auquel nous ne pourrons assister puisque nos demoiselles seront, elles aussi sur scène.

Pour l’instant nous montons le long de pelouses vers le parvis du musée, où nous retrouvons Susanne et son mari devant une sculpture majestueuse sur fond de Rhin et de collines. Nous ne les voyons pas assez nos amis. Lorsque nous vivions en France nous passions de longs week-ends ensemble. Aujourd’hui sous prétexte de vivre à deux heures de trajet, nos retrouvailles restent brèves.

Après le passage à la caisse, un corridor blanc s’enfonce dans la colline (sous les voies). Des cercles de lumière en enfilade éclairent un tunnel. Un panneau précise qu’il s’agit d’une œuvre d’art intitulée Kaa, comme les anneaux siffleurs du célèbre serpent.

Un virage à droite et quelques marches nous permettent de rejoindre la zone d’exposition temporaire consacrée à Paula Modersohn-Becker, avec, intercalées entre ses peintures, ses sources d’inspiration. Un portrait de Renoir, un de Cranach, des paysages de Sisley ou Vuillard. Je n’ai jamais entendu parler de cette femme dont mon amie me dit qu’elle a vécu à la fin du XIXème siècle et est morte très jeune (31 ans). En quatorze ans d’exercice artistique, elle a créé près de deux mille peintures et dessins, d’un style expressionniste. Ma fille me dit : c’est simpliste. Je ne suis pas d’accord. Les aplats de couleur évocateurs sont émouvants. Je tâcherai de regarder le film sur sa vie dont m’a parlé Susanne (Paula.)

Cette courte exposition répartie sur trois pièces vaut en mon sens le détour, comme l’architecture du musée consacré à l’art contemporain.

Au-delà, le corridor, vitré, tourne puis s’enfonce dans la colline. Pour monter, messieurs-dames vous avez le choix, un ascenseur géant ou un escalier de 230 marches.

Nous voilà prévenus.

Nous montons à pied dans un cylindre creux, dont la moitié de la paroi laissée à cru dévoile des strates de cailloux, de rochers ou de terre à peine moulées en vagues verticales. L’ascension se poursuit dans un escalier en ”colimaçon aplati”. C’est suffisamment bien fait pour éviter de se trouver nez à nez avec le vide mais l’impression de vertige enfle. Essoufflés, nous arrivons sur une plateforme vitrée dont la terrasse plonge sur la vallée du Rhin. Je n’ai pas osé m’approcher de la barrière. Notre ami nous signale au loin les ruines d’un château, comme sur le moindre sommet dans de coin d’Allemagne.

Voici donc le bâtiment principal du musée, en haut de la colline, bien au-dessus de son entrée et de la gare, du parking et du Rhin. Tout est blanc, vitré, haut, lumineux et vaste.

Au premier niveau, des sculptures modernes, objets utilitaires de métal détournés et peints jalonnent un sol gris. L’artiste contemporaine est Bettina Pouttschi, le titre de l’expo : Fluidity. Cette dame est née à Mainz en 1971 et vit et travaille à Berlin. Ma fille me demande : franchement tu trouves ça beau ? Non. Trois barrières anti-émeutes tordues sur elles-mêmes, peintes en blanc et empilées qui guident un néon allongé pour un luminaire géant ? Non ce n’est pas beau. Mais c’est intéressant.

L’accès au deuxième niveau est moins facile pour les personnes sujettes au vertige – suivez mon regard. Les contre-marches des escaliers sont vides. Pourquoi les architectes modernes ne pensent-ils pas aux handicapés du vide ?

Le dernier étage est consacré aux œuvres de Hans Arp et de sa femme Sophie Taeuber-Arp. Des sculptures de petite taille sur des sellettes dans un camaïeu de bleu, beige et violet, des tableaux en différents matériaux, des découpages. Les formes fluides et simples des sculptures sont trompeuses. Je m’y suis essayée. Déçue par notre visite annulée, j’avais choisi de reproduire en terre une création de Arp. André Breton avait dit de cet artiste qu’il fait partie des « modèles inimitables ». (Ouf).

Elles sont intéressantes, mais je suis déçue de ne pas voir plus de statues majestueuses, installées dans le monde entier chez leurs acheteurs. Un jour j’irai photographier celle qui orne la place de la mairie de Mainz La clé des jaquemart. Les titres des tableaux ne sont-ils pas poétiques ? Le voilier dans la forêt, Coulisses de forêt, Tête éclair ou clef sans tonnerre

Dans une salle au fond, une exposition ludique et colorée de Bettina Pouttisch permet de jouer avec une caméra pour créer des formes abstraites sur un écran. Le plus gros succès auprès de mes filles.

Retour via le restaurant installé dans la gare, un établissement de standing au décor vaguement art déco. Les convives sont très chics à l’occasion de la fête des mères et toutes les tables intérieures sont occupées. Boire un café ou un thé sur la terrasse est heureusement possible car nous sommes assoiffés.

Notre ami nous dit :

-Je vais aux toilettes il parait qu’elles sont à voir…

Bien entendu, on y est tous allés.

Des trompe-l’œil kitsch sur tous les murs font croire au visiteur qu’il est observé. Par une vieille dame entre les urinoirs. Par un satyre à une lucarne chez les dames. Ma plus jeune en sort en pouffant :

-T’as vu maman, y’a un zizi avec des plantes qui sortent !

Non je n’avais pas vu, mon amie non plus. Bien sûr nous sommes retournées. Hi, hi. Et aussi : pourquoi ?

Redescente au parking, pas le temps de nous balader, nous devons rentrer, demain quelqu’une a interro de chimie. Nous avons révisé les acides et les bases à l’aller (en trilingue : ma fille apprend en allemand, mon mari les connait en anglais et moi en français… ça fait de joyeux micmacs, PH 7). Nous allons continuer.

Retour sous une météo capricieuse, entre ciel sec et de déluge. De la boite à gants je sors des rouleaux de réglisse, mon péché mignon en voiture, que chacun suce selon sa technique. (Je croque.)

Les œuvres de Hans Arp sont exposées dans plusieurs musées (Strasbourg, Bâle entre autres) et sur de nombreux parvis dans le monde entier. Mais si, vous en avez déjà vu.

Pour organiser une visite, c’est par là : Musée Hans Arp

PS : Avez-vous remarqué à droite de l’entrée un pochoir de banane qui rappelle Andy Warhol ? Il s’agit d’une œuvre de Thomas Baumgärtel qui a tagué, depuis le début de sa « bananeraie » en 1983, plus de quatre mille lieux culturels en Allemagne et au-delà. Pour ce Banksy jaune, Kunst ist Banane, l’art est une banane.

Ouvrez l’œil là où vous irez.

Tout l’monde dehors

Le printemps à Mainz et une sortie au café-théâtre pour voir Lars Reichow

Le soleil est de sortie, les températures agréables ont jeté les terrasses sur les trottoirs, et les Mayençais dans les rues. Les cartes affichent : Frühlingslimo, Spargel, Spargel, Spargel, Erbeerkuchen, Rhabarberstreusel (limonade maison de printemps asperges x 3, gâteaux à la fraise, à la rhubarbe). Et vous me remettrez bien une petite fête du vin s’il vous plait, les vendanges sont encore trop loin. Les cabanes de producteurs fleurissent, celles des maraichers se déguisent, rouges à petits points blancs, pour vendre fraises et asperges en attendant cerises et abricots. Celles des vignerons proposent des dégustations. Au marché le week-end, la tradition du Marktsfrühstück des beaux-jours a repris post-pandémie (petit déjeuner pris au marché avec verre de vin local et Brötchen à la saucisse). Les locaux sont de bons vivants. Et, pourvu qu’on n’essaie pas de traverser la route hors des passages piétons, la vie à Mainz est douce.

La preuve en musique avec la chanson Mein Mainz de Lars Reichow.

Si vous ne comprenez pas l’allemand (ou le dialecte local), regardez les images, elles sont calées sur le texte. Vous verrez nos lieux de vie. Le refrain rappelle que « Mainz, tu n’es ni Rome ni Venise, tu préfères faire un tour de manège. »

Cet artiste mayençais touche-à-tout, auteur, compositeur, chanteur, comédien, animateur radio et télé, je ne le connaissais pas la semaine dernière. Il est Kabarettist, comme Alfons que j’avais vu l’an dernier à l’Unterhaus de Mainz, célèbre salle de café-théâtre (voir article Soirée au Kabarett) et un pilier de la scène mayençaise. Pour mon anniversaire cet hiver, une amie m’a offert une sortie au théâtre pour aller l’écouter, je la remercie. C’était jeudi soir et c’était top.

Je suis rentrée à minuit et demi de notre virée à Francfort. J’ai envie d’écrire que ce n’est plus de mon âge, et pourtant, là où nous sommes allées nous étions parmi les plus jeunes. (Non ce n’était pas un thé dansant à l’accordéon, je vous vois venir.)

Laissez-moi vous emmener.

Nous avions donc rendez-vous en gare jeudi à juste avant 17 heures pour prendre le train pour Francfort. La desserte fréquente entre Mainz, capitale de Rhénanie-Palatinat et la capitale financière située en Hesse, de l’autre côté du Rhin permet une excursion pour la soirée. Ce soir-là nous avons eu la surprise de voir fleurir les policiers sur le trajet. Dans la banlieue de Francfort, des dizaines de véhicules à gyrophare étaient garés le long du stade. La gare de Francfort grouillait de monde.

-Que se passe-t-il ? je demande à mon amie

-Ce doit être un match de football, les supporters de Francfort sont assez virulents.

L’échelle du dispositif signale un match international. J’apprendrai le lendemain qu’il s’agissait du match Frankfurt Eintracht contre Wet Ham de Londres, une demi-finale de l’UEFA Europa League. Ah oui, ils craignent la baston.

Nous le foot on s’en fout, du moment qu’on ne nous embête pas (et on a eu de la chance de ne pas avoir de supporters déchainés dans le train du retour). Nous avons plongé dans les entrailles nauséabondes du métro. Les corridors aveugles, aux piliers couverts d’affiches de spectacles rappellent que Francfort est bien plus importante que Mainz, jumelée avec Lyon et cinquième plus grande ville allemande.

En quelques minutes nous sommes arrivées à la station Merianplatz, un des coins agréables pour sortir parait-il. Des rues résidentielles se croisent, sous des arbres isolés, de variétés différentes, ici un grand chêne, là un érable tout rond. Ils évoquent la forêt plutôt que l’allée de platanes urbaine. Le quartier en immeubles de pierre sombre dégage un air résidentiel paisible. Sur les trottoirs, les terrasses de cafés branchés, avec leurs bancs, fauteuils et parasols bariolés, lui donnent un air de vacances.

Après un casse-croute de tapas végétariens dans l’un de ces troquets (peut mieux faire), nous nous sommes dirigées vers la salle de spectacle, die Käs (le fromage), un entrepôt industriel reconverti, au fond d’une cour. C’est un vrai café-théâtre avec un comptoir, à droite en entrant, où commander bières et bretzels, et des tables disséminées dans la salle pour les consommer. Nous sommes arrivées en avance, comme tout le monde, juste à temps pour trouver deux places au milieu, suffisamment en derrière au cas où ça prendrait au monsieur de solliciter l’auditoire immédiat. Pourvu que l’énorme lustre, d’inspiration vaguement art Déco (dont on se demande s’ils sont faits en éclats d’opaline ou carapaces de crevettes) ne se détache pas.

Avant de nous installer nous avons commandé nos bouteilles au bar. Sachant que le z se prononce TZ en allemand, essayez donc de prononcer Fritz Spritz Rhababerschorle sans rigoler ni postillonner partout. Un p’tit kleenex pour votre écran ?

(Parenthèse à bulles : Fritz c’est la marque, spritz c’est, comme cela s’entend, un truc qui fait psssschiiiiit, le Schorle, en général de pommes mais qui peut être au vin, est un mélange très apprécié ici et très agréable : la douceur du jus de fruit est coupée par le piquant des bulles d’eau gazeuse pour une consommation peu sucrée très désaltérante. Là c’était à la rhubarbe, une boisson rosée, au petit goût acidulé délicieux.)

Le lustre s’est éteint et les spots ont révélé l’artiste se glissant à travers les rideaux noirs du fond. La scène étroite est occupée curieusement par, à gauche, un clavier électronique, au milieu une table ronde haute de bar, et à droite un piano à queue laqué noir.

Le comédien-auteur-compositeur-musicien, beau gosse d’une grosse cinquantaine d’années, que nous appellerons Lars pour simplifier, est en costume bleu foncé tirant sur le gris, sur un T-shirt noir à col en V sous des cheveux châtains. Je n’ai pas vu ses chaussures. La tête du grand monsieur devant moi m’a privé de cet élément d’information crucial et m’a obligée à regarder tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, au risque d’un torticolis.

Lars attaque d’emblée par un discours de bienvenue, destiné en particulier aux femmes puisque, dit-il, les hommes ne sont-là que pour les conduire au théâtre en particulier un soir de match. Entre les sketches, il entonne des chansons de sa composition, parfois au clavier, parfois au piano, et se lance dans des imitations de personnages célèbres. Certaines personnalités me sont inconnues, mais la plupart me font marrer, comme Angela Merkel ou la famille royale anglaise. Lorsqu’il a entonné l’accent régional de Mainz, je me suis crue au marché. Côté franchouillardises, il s’est aventuré dans une traduction libre de la chanson de Gainsbourg Je t’aime moi non plus.

La salle s’esclaffe aux textes pleins d’humour et applaudit les prises de position engagées, toutes créations sensibles et intelligentes. Fait inédit, sans lire à proprement parler, il suit le fil du spectacle sur un IPad où il fait défiler, le moment venu, ses partitions. La chanson de clôture (Putins Krieg, la guerre de Poutine) donne la chair de poule, et ses derniers mots déchainent les applaudissements :  Dieser Krieg zerreißt uns das Herz : cette guerre nous déchire le cœur. (traduction ci-dessous)

Le spectacle tire à sa fin. Pour nous encourager à donner le meilleur de nous-mêmes en matière d’effets sonores corporels, Lars nous enregistre avec son IPad. Il nous fait écouter l’équivalent de Baden-Baden.

La chanson sur Mainz, dont mon amie m’a appris l’existence, qui termine tous ses spectacles à l’Unterhaus, n’a bien sûr pas été jouée à Francfort. (Ce n’est pas une question de rivalité : la rivale de Mainz c’est Wiesbaden, juste en face de l’autre côté du Rhin, elle aussi capitale de Land.)

À la sortie, le match n’était pas terminé. Les cris et sifflements d’une grappe de fans agglutinée devant un écran de télé installé sur le trottoir par un bistrot a accompagné notre descente dans le métro.

Au retour j’ai attrapé à une poignée de secondes près le tramway de 00h00. Il paraît que les bus et trams de Mainz se retrouvent tous là, à la gare à minuit pile pour un ballet mystérieux.

Je vais tâcher d’écouter une de ses chroniques musicales mensuelles à la radio sur SWR2.

Je ne vous en dis pas plus. Si Lars Reichow passe vers chez vous, allez-y.

Toutes les sorties culturelles ne sont pas aussi réussies.

Samedi mon mari et moi avions décidé de profiter de notre soirée en amoureux : les deux filles étaient de bringue chacune de leur côté. La balade dans les rues de la vieille ville, le nez en l’air, était un rêve. SANS masque ! Voilà quelques semaines déjà qu’ils ne sont plus obligatoires, même à l’intérieur (sauf transports et cabinets médicaux) mais on en était à se demander s’il allait falloir une campagne d’affichage pour rappeler de les quitter. Le vent de la liberté a soufflé en tempête lors de notre entrée dans un restaurant sans nous arrêter au seuil pour montrer patte blanche.

Nous avions décidé d’aller au cinoche. Une fois n’est pas coutume, j’avais laissé mon mari choisir le film (à sa décharge, compte tenu de nos contraintes horaires, les options étaient limitées). On va aller voir ça, tu sais c’est le réalisateur dont on ne comprend pas toujours ce qu’il veut dire.

Dans une salle de poche d’un cinéma sympathique (Palatin), nous étions une dizaine. Pendant les cinq premières minutes, l’écran montre les rideaux fermés d’une chambre, sans mouvement, sans bande son (à part le bavardage et les papiers froissés des spectateurs de derrière).

Je me penche vers mon mari et je chuchote :

-Deux heures comme ça je vais pas tenir.

-C’est figé, il doit y avoir un problème.

Tiens ça change enfin. Une femme se lève. Pénombre, contre jour. Elle va voir… heu rien.

Deuxième scène, plan sur un parking plein à l’aube. Les alarmes des voitures se déclenchent les unes après les autres dans un crescendo agressif (je me suis bouché les oreilles) puis s’éteignent progressivement. Troisième scène dans un café, conversation entre la femme et un homme. On ne comprend pas grand-chose sinon les mots bactérie, virus, certificat de décès. Je souffle et soupire. Les figurants n’ont jamais été autant observés. Quatrième scène looooooongue dans un studio d’enregistrement de sons. La caméra bouge à peine. L’intrigue bégaiera s’il y en avait une.

C’est bon j’en peux plus on s’en va. Trente minutes le tout. Un quart du film. Avec du rien. Je me suis crue dans la chanson de Delerm : pas d’histoire, pas de dialogue, pas de décor… pas de public. En sortant, furieuse, j’ai ajouté que tout ça je l’aurais coupé au montage. Je n’aime pas qu’on me vende du vent les yeux dans les yeux.

Par décence je ne citerai pas le titre (Memoria).

Foncez au théâtre les amis allemands voir Lars Reichow.

La guerre de Poutine de Lars Reichow

Est-ce une victoire quand des tanks traversent les frontières
Pour bombarder des villes étrangères pacifiques ?
Est-ce une victoire quand les roquettes qui tombent du ciel 
Visent des enfants et leur petite vie en liberté ?
Est-ce une victoire quand un peuple assassine et bombarde ses frères
Et que sa patrie est en ruines ?
Est-ce une victoire quand dans la boue printanière des tranchées
Tant de jeunes hommes meurent ?
Combien de larmes coulent de la mer ?
Non ne détourne pas le regard, c’est ici que ça se passe, regarde !
C’est la guerre quand tu dois te rendre au bunker 
Parce là où avant se tenait une maison il n’y a plus rien.
C’est la guerre quand des millions de personnes doivent fuir
Parce que trop de sang a été versé sur leurs terres.
La guerre de Poutine, puisque seul le langage de la destruction absolue a cours, 
Avec des tanks, des bombes et des grenades.
Notre victoire, puisqu’au fond de nous brûle encore la flamme 
De la décence de la démocratie.
Regarde cette guerre !
La paix viendra-t-elle un jour ?
Qui apaisera cette souffrance ?
La guerre nous déchire le cœur.
La guerre nous déchire le cœur.

Traduction personnelle
Théâtre de Mainz, avec en banderole une citation de Mère courage de Brecht Der Krieg soll verflucht sein (La guerre sera maudite)

Qu’on le veuille ou non

Sur la lecture, certains mots devenus (aussi) féminins, et le modelage

Parlons lecture.
C’est un truc pour distraire ma cervelle. Tout à l’heure nous prenons l’avion pour le sud de la France, pour une fête familiale. Nous sommes ravis. Entrainés par le quotidien et les préparatifs, nous ne réalisons pas que ce soir nous dormirons dans un parfum de glycine avec vue sur la mer.

Suite à un vol agité vers Istamboul, au tournant du siècle, j’ai cessé de vivre les vols comme un pont magique entre deux lieux, je ressens l’ampleur du vide sous mes pieds. L’hypersensibilité c’est aussi sentir chaque mouvement infime (je sens bouger les gratte-ciel), et hop à chaque vibration, l’imagination éclate en feu d’artifice. C’est un vrai boulot de ramener son esprit sur terre, surtout quand il n’y est pas.

Par un effet secondaire positif de la pandémie, là, pour l’instant, je m’en fous. Je reste distraite pour court-circuiter un éventuel reliquat d’angoisse. Après-tout je me suis passée d’elle pendant trente ans pour voyager et m’en suis très bien sortie.

Les Mayençaises qui lisent sont dangereuses

Parlons donc lecture.

Récemment mon mari me faisait écouter un podcast, un entretien avec une auteure (autrice ?) américaine très intéressante sur son rapport aux mots. Tous les deux (interviewer et interviewé) ont déclaré ne plus finir les livres. Ça m’a rassurée sur l’état de ma caboche (toujours elle). En effet depuis plusieurs années, au bout de quelques dizaines de pages, souvent, j’abandonne. Avant, je lisais un livre après l’autre – quel que soit le sujet (fiction ou documentaire) et les terminais au point final (à l’exception notoire de Sa majesté des mouches quand j’étais gamine et de Harry Potter plus tard).

Maintenant, je lis une dizaine de livres de front, et adapte le sujet au moment de la journée : non-fiction à midi, romans soft le soir, moins soft dans la journée. Si, ni la langue ni l’histoire, et dans l’idéal une combinaison des deux, ne me retiennent, si au bout de quelques pages je m’ennuie, j’arrête. Sur mes étagères, une pile de bouquins presque neufs, d’où dépasse un marque page égaré, attendent un trajet vers la boite-bibliothèque du quartier. Mes livres en français en disparaissent très vite. (Récemment j’y ai pris L’avare en français et un pavé allemand de Charlotte Link. Je ne l’ai jamais lue, mais j’aime bien les polars). Merci aux livres finis, qui ont sauté plus haut que la barrière de mes pannes.

Côté lecture j’ai écouté un podcast sur France Inter. Isabelle Carré y dévoile son rapport aux textes et aux auteurs. Comme elle, j’ai vécu la puissance d’une poignée de mots. Certaines phrases, lues ou entendues, ont littéralement changé ma vie.

C’est dur d’ajouter un e à auteure. Je suis de la vieille école, de l’âge de papier. La phrase « Colette est une grande écrivaine française » me semble une contradiction dans les termes. J’ai l’impression de lui planter sa plume dans le dos.

Une table / un table ? Un buffet / une buffet ? Quelle importance ? L’allemand a trois genres. L’anglais n’en a pas. Dans ces langues, les sociétés sont-elles plus ou moins misogynes que la française qui en a deux ? Quelle est la vrai influence du vocabulaire ? L’enjeu n’est-il pas le plafond de verre, les obstacles qui empêchent les femmes d’accéder à certains métiers ? De façon isolée, mettre des e avec des fleurettes partout ne corrige rien.

Au niveau de l’analyse socio-historique le genre des métiers est très intéressant. Oui les femmes ont longtemps été privées de l’accès à… à peu près tout et surtout à leur intelligence et à leur créativité. Combien de noms de femme ont réussi à briser les murailles patriarcales pour entrer dans l’art et dans l’Histoire ? George Sand qui a opté pour un prénom masculin ? Berthe Morisot ? Quel talent associé à quelle personnalité exceptionnelle fallait-il avoir pour s’imposer au milieu des moustaches ?

Dans ma pile de livres à lire attend Une chambre à soi de Virginia Woolf, parce que oui pour pouvoir s’exprimer, il faut un espace où s’étirer dans tous les sens, du vide rempli de silence et de temps.

Cette tirade féministe m’amène à partager une réflexion que je me fais souvent : qu’on le veuille ou non, même si on se bouche les yeux comme l’enfant qui ne veut pas voir / être vu, la réalité existe. Il y a des différences entre les hommes et les femmes – qui ne justifient aucunement l’oppression des unes par les uns, mais la lutte contre la misogynie ne justifie pas non plus l’aveuglement à ce qui est.


Pourquoi est-ce devenu si dur de nommer l’existant ?

Eglise Saint-Christophe

Pour ne froisser personne ? Mais si certains ne s’accommodent pas de la réalité ce n’est pas en la niant qu’elle disparaitra. En outre, maintenant que le moindre couillon peut partager avec le monde entier les états d’âme de ses deux neurones, céder devant chacun devient très dangereux. Ne plus dire, c’est bientôt ne plus penser. Ne plus penser, c’est perdre ses repères, vivre dans le flou et laisser la voie libre aux monstres qui eux ne perdent pas les leurs de repères. Ils foncent vers leur intérêt : eux-mêmes, leur pouvoir.

Diluons-nous dans des discussions stériles, perdons de vue l’essentiel et eux se frottent les mains.

Un dictateur, un bourreau… c’est masculin.

(Rappelez-vous la chanson de Renaud, Miss Maggie).

Même sage-femme on lui a trouvé un équivalent masculin, mais dictatrice ? (Tiens Word a l’air d’accepter, le dictionnaire Larousse aussi. Par contre tyran n’a pas fait le grand saut).

Je vous cite de mémoire, une phrase de Sue Townsend dans The secret diary of Adrian Mole aged 13 ¾ qui m’avait marquée dans les jeunes années 80 : Without the civilizing influence of girls, boys return to the wild.  (Sans l’influence civilisatrice des filles, les garçons retournent à l’état sauvage).

Oui il y a des différences entre hommes et femmes. Les unes donnent la vie, les autres la mort. On a beau le tourner dans tous les sens, on a beau chercher la femme meurtrière, l’exception qui existe toujours, je n’ai pas connaissance d’une femme dictateur, même dans les sociétés matriarcales.

-Quand je serai grand je serai dictateur.

Est-ce une prédisposition génétique, un acquis culturel ? Un froid choix de carrière ? A quel moment se produit la bascule ? Que pense la femme qui entend ces mots ?

Pour terminer sur une note plus légère, sachez que mon dernier cours de poterie s’est très bien passé. (Merci.) Comme vous le savez, ma reprise du cours de terre avait été frustrante. J’ai d’ailleurs sauté le cours suivant sous prétexte de doigt entaillé. Mais j’y suis retournée et ai repris mes marques. L’interruption de la pandémie, là aussi, devait être digérée.

Lorsque ma sculpture a été terminée, à l’avant-derniers cours, je n’aimais pas son visage et avais décidé de tout écraser. Puis j’ai échangé avec une amie sculpteur, rouvert mon bouquin de technique et sorti la terre à la maison pour m’entrainer.

A peine arrivée à la dernière séance (que celui qui ne fredonne pas Eddy Mitchell lève le doigt), j’ai ôté le visage. Complètement. Ma demoiselle est devenue fantôme. Pendant que les autres stagiaires menaient une discussion animée sur leurs familles et le Troisième Reich, j’ai modelé des colombins pour le nez, les lèvres, les arcades sourcilières, je les ai collés avec de la barbotine et fondus dans le visage. Petits tours de girelle pour vérifier l’aspect global.

Repartir de l’ébauche, m’a autorisée à me réconcilier avec ma création et par conséquent avec mon environnement. J’ai accueilli un conseil prématuré, avec le sourire : Minute, papillon !

A la fin, pour la remercier de s’être laissé faire, j’ai posé une bisette sur la joue d’argile fraîche de ma petite minette. Les autres ont ri. Et puisque j’étais d’accord, j’ai accepté leurs compliments :

-Bravo, tu t’es bien débrouillée.

-Elle a un air mélancolique, peut-être l’influence des discussions entendues ?

Sourires.

J’étais aux anges.

Quand ça veut, ça veut.

Amélanchier

P.S. : OUI ON VOTE ! Merci à l’amie qui glissera notre devoir civique dans l’urne de l’Institut Français de Mainz dimanche.

P.P.S. : Pour agrémenter notre voyage, Météo France annonce la tempête Diego. Purée…

P.P.P. S : Quand un nouvel abonné arrive ici, j’en suis tout heureuse. Quand c’est un nom connu échappé d’une autre vie, je suis touchée. Merci à vous tous.

En couleurs

Un film français en VO au ciné, premier cours de poterie depuis les événements (non pas ceux-là, les autres)

Chers amis,

Merci de passer par là. Quelle joie de vous y retrouver !

Pour vous écrire, j’ai dû ouvrir le répertoire Mainzalors pour trouver le document Word que j’utilise comme brouillon à mes articles. D’habitude, il est dans les derniers documents ouverts. Mais là j’ai tellement écrit pour d’autres projets (et d’autres ont fait des exposés sur les huskies) que ma page a plongé dans les tréfonds du menu déroulant.

Commençons par échanger de bonnes nouvelles.

Je vois du bleu et du jaune partout. Pas vous ?

Des petits drapeaux jaune et bleu ornés d’une colombe de la paix et de son rameau d’olivier qui flottent sur le devant des bus mayençais, la flamme de l’Union Européenne associée à celle de l’Ukraine au garde-corps d’un balcon. Des plants de pensées minuscules, évadées d’une jardinière, qui dressent dans la pelouse du parc des pétales bleu étoilé de jaune. La mésange à contre-jour qui picore la boule de graines suspendue. Le gamin en patins à roulette avec un pantalon soleil et un anorak bleu roi (non pas vous madame, vous y’a que du jaune, et beaucoup trop d’ailleurs). Le sac Ikea où j’emballe le panneau fabriqué par ma grande pour sa présentation sur les Années folles à Berlin.

Les étoiles de forsythia éclaboussent un ciel trop bleu.

Avez-vous remarqué comme beaucoup des toutes premières fleurs sont jaunes ? Et cette année, le ciel beaucoup trop bleu. La terre craque et crisse. Les feuilles persistantes aussi. Mes azalées sont-elles perdues ?

Marguerite Yourcenar la bien nommée a écrit : « Il suffit d’une fleur au printemps pour pardonner au Bon Dieu. » Cette année on va exiger un gros bouquet.

Depuis lundi en Rheinland-Pfalz, les enfants ne sont plus testés que deux fois par semaine – et non trois – à l’école. A compter de lundi prochain, ils auront le droit de quitter le masque en classe. Mes filles ont prévenu : elles le garderont.

Autre bonne nouvelle, je n’ai pas étranglé la préposée de la mairie de Mainz, quand elle a buté sur ma demande : m’établir le certificat de vie annuel sur un formulaire français. « Ici, on est en droit allemand ». Oui mais non. J’ai déjà essayé. Les Français ils veulent ça. Plouf, plouf…. Quel sera le plus obstiné des deux ? Les frenchies s’en tirent bien, le site web ne me donne aucun moyen de les joindre. Et moi j’erre dans le no woman’s land entre deux administrations bêtes et obstinées. C’est comme ça et pas autrement.

Zu Hilfe, zu Hilfe zu Hilfe, ich bin verloren ! (à l’aide, je suis perdue).

A la mairie donc, un groupe d’une quarantaine de personnes, surtout des femmes et des enfants faisaient la queue devant l’entrée. Je me suis postée derrière, avant de comprendre qu’ils étaient ensemble, probablement ukrainiens à attendre de pouvoir déclarer leur arrivée. J’ai patienté à la porte d’un autre service. Autour de moi, les gosses jouaient à touche-touche.

Touche pas – touche pas, ma chambre, ma maison, ma rue, ma ville, mon pays. Mes copains. Mon papa.

Une autre poignée de gamins, allemands, au marché samedi, vendaient des cookies trop pâles et des cupcakes au citron (en barquettes de papier coloré, devinez…) pour faire des sous pour les réfugiés. Nous en avons acheté bien sûr. Ils nous ont proposé un kit de protestation maison, dessiné aux crayons de couleur, avec affiches A4 et autocollants-badges.

Difficile de revenir aux petits riens de la vie quand d’autres perdent tout. Et pourtant… il le faut. Dans les moments les plus difficiles de mon existence, où l’essentiel me lacérait, je rêvais, épuisée, de m’affaler à l’ombre d’un pin sur une plage pour me peindre les ongles des pieds. Je ne l’ai jamais fait. Mais c’est cette image qui revenait. Le sable qui râpe un peu les jambes, le vent qui emmêle les cheveux, les yeux qui se plissent pour regarder la mer, l’odeur du vernis, la couleur qui colle, et attrape les poussières. Tâche anodine, dont l’inutilité restaure la confiance en la vie.

Habile transition vous en conviendrez (on fait comme on peut), vers mes dernières aventures.

Après dix-huit mois d’interruption covidesque, pleine d’entrain, j’ai repris, enfin, le chemin du cours de poterie.

Cling, paf, bang. L’enthousiasme qui s’écrase à terre fait un bruit de casserole.

Tout à la joie de se retrouver, mes co-stagiaires ont bavardé, fort et sans interruption, avec comme sujet de prédilection, natürlich, l’actualité. Et vas-y que je t’en rajoute une couche d’horreurs. Je m’intéresse à l’avis d’une dame, originaire d’Europe de l’est. L’occupation russe elle connaît. Elle parle la langue, a vécu à Moscou. Sa remarque : « Les Russes ne me font pas peur» m’interpelle. Il faudra que je lui repose la question.

Après deux ans d’hibernation, j’ai redécouvert qu’au bord du Rhin, les réflexions sont cash. Pour une Française, c’est limite de l’impolitesse (pour un Anglais, la frontière est loin derrière).

Dans un documentaire d’Arte (oh j’adore cette série : Invitation au voyage ), l’attitude et le visage d’une petite fille au Sénégal m’avaient tapé dans l’œil. Assise au sol, devant le mur de terre ocre de son école, en pantalon et T-shirt roses, entre d’autre gosses bariolés, les jambes croisées, le coude appuyé sur le genou, la joue dans la main, un peu écrasée, elle plongeait ses grands yeux noirs dans l’œil de la caméra. Arrêt sur image. Capture d’écran. C’est ça. C’est elle ma prochaine sculpture. Quelle poésie dans les gestes d’enfants !

Alors j’ai coupé mon pain terre (gris foncé, chamottée) et commencé à modeler un corps assis en tailleur.

-Ça ce n’est pas un enfant. C’est un dos, des cuisses, des fesses d’adulte. Un enfant n’a pas de taille.

-…

Oui je sais. Ce n’est pas mon premier. PATIENCE.

Mais c’est pas mal, non, après une heure d’un projet qui en comptera une quinzaine, d’avoir déjà modelé un corps ? Non ?

-Tu sais qu’il te faudra évider ta sculpture ?

Ça c’est la prof.

Oui je sais, ça fait vingt ans que je fais du modelage. Non ne j’ai pas la même technique qu’ici. Et non, je n’ai pas envie de changer. Elle me convient et je l’ai apprise avec des pros.

-Tiens regarde, ton bras là il va pas !

C’est très vrai, il ne va pas.

Photo prise en vitesse

Mais p…  Laissez-moi le temps de travailler ! Laissez-moi chercher, me tromper, recommencer.

Elle se poste tout contre moi, et place ses mains de part et d’autre de ma sculpture, sur sa girelle. Et vas-y que je pousse ici, que je tasse là.

J’ai envie de hurler : « Arrête ! Je ne supporte pas qu’on touche ma pièce. Tes conseils tu me les donnes avec des mots. Tu ne fais pas à ma place. Je veux apprendre, et surtout sentir et faire. Je m’en fous si elle est ratée.»

-Voilà c’est déjà mieux comme ça non ?

NON. Maintenant, j’ai envie de tout écraser et de partir.

-Tiens, prends cette latte de bois et tasse ta terre. Comme ta voisine, là.

Oui mais elle, elle monte des plaques, sa pièce est creuse. Elle n’a pas le même besoin de tendre l’argile.

Bonne élève soumise (sait-on jamais, y’a peut-être quelque chose à apprendre), j’attrape la morceau de bois.

PAF, PAF, PAF !

-Oh oui tiens ça fait du bien !

Rires.

Ça défoule, mais pas assez.

FOUTEZ-MOI LA PAIX !

Je n’ai rien dit. Je m’en veux. Sous les coups de marteau d’affirmations, je tétanie. Mon censeur intérieur filtre des remarques trop dures. Il ne laisse rien sortir. Même la boutade qui me libèrerait. Je bous mais je me tais.

Repartir dépitée, frustrée et en colère.

Mes pieds impatients ont envie de taper dans des cailloux. Ils m’ont emmenée trop vite vers le cinéma où je devais retrouver mon mari. Au bras, mon panier vide (artisanal, ardéchois, en châtaignier). Je n’ai pas pu emporter les quatre sculptures cuites depuis belle lurette et entreposées dans une armoire de la VHS (MJC) : même une seule aurait été trop lourde pour la trimballer en ville toute la soirée. Mais j’ai été ravie de les revoir. Notre longue séparation m’a permis de les apprécier. Un poivron, un p’tit gars qui joue à cache-cache derrière un arbre, un bouquet de noisettes, une fleur avec un cœur-visage de femme.

Ce serait vraiment dommage de renoncer à cette activité. J’ai beau râler, les gens sont sympas. Mais j’ai besoin de calme pour créer. Suggestion de ma famille : tu pourrais mettre un casque pendant le cours. Hmm, oui, ça atténuerait les effets secondaires.

Kino Capitol, Mainz

Soirée au cinéma donc. J’adore le Capitol cette salle rétro, nichée dans une rue piétonne, avec ticket en papier. Dans la salle, la tapisserie est ornée de grosses fleurs style années 70, de lustres art déco. Les ados se précipitent au balcon. Paf, des bouchons de porcelaine de bouteilles de bière à l’ancienne sautent. Entre deux gorgées, elles sont glissées dans l’anneau du support à popcorn.

La programmation privilégie les films d’art et d’essai, parfois en VO. C’était le cas avec Eiffel (titre allemand : Eiffel in love), proposé à l’initiative de la Maison de Bourgogne (Haus Burgund) de Mainz, très active. Dans la salle on entendait des éclats de voix en français. Derrière nous ça s’esclaffait avant les réparties humoristiques… au rythme d’affichage des sous-titres. Leur lecture est bonne pour notre allemand (et de toute façon comment les éviter ?).

Eiffel, campé par un Romain Duris qu’il me semble n’avoir pas revu depuis l’Auberge espagnole (pourtant si, forcément), dessine sa tour comme un refrain. Quand il rentre d’un chantier, il est sale, presque comme il se doit. Fait notable… Dans les films les tabliers restent immaculés. La partie sur sa vie, son œuvre, le caractère de l’homme est intéressante. L’histoire d’amour gentiment hollywoodienne. Même sans panier vide à ses pieds, qui a fait s’esclaffer ma voisine quand elle s’est glissée entre mes genoux rabattus et la rangée de fauteuils, un très bon moment.

Longue vie à ce cinéma d’un autre temps. Le bâtiment a été racheté par des investisseurs l’an dernier. Une pétition a circulé pour le protéger.

Le programme des prochaines semaines est sur notre table à manger. Tous les jours je l’ouvre pour rêver. Bientôt passeront La panthère des neiges et L’événement, et d’autres films étrangers que j’ai envie de découvrir, tant pis pour les VO. Il est intéressant de voir quelles créations passent la frontière.

La prochaine séance de poterie se rapproche. J’appréhende, mais j’ai une idée. Et si je recommençais à zéro, sans dire ce vers quoi mes doigts se dirigent ?

Ce que je modèle ? Mystère, mystère. Vous verrez bien, et moi aussi.

Les surprises ça a du bon parfois.

A nous tous, 2022

Noël ardéchois, crèche provençale, actualité des lettres d’une Allemande expatriée en France il y a 300 ans. Guten Rutsch ! Bonne année !

Bonjour !

Hep !

Léger coup sur l’épaule.

(Etirement)

Tu peux ouvrir les yeux sur 2022.

J’ai laissé filer 2021 une heure plus tôt. Elle a glissé sous la porte de la maison. On n’allait pas la retenir la coquine. Tu les as entendus les explosions vers minuit ? Je croyais que c’était interdit pour la lutte anti-covid. Les pétards m’ont vaguement réveillée. J’ai senti la présence de mes filles entrées souhaiter bonne année à leur mère dans les limbes (et regarder les feux d’artifice par ma fenêtre).

2022 commence d’emblée mi-mai. A notre promenade ce matin avec Gaïa sur le Mainzer Sand (dunes), nous n’avions pas de manteau. La douceur du fond de l’air augure-t-elle de celle des jours ? . Le froid me manque.

T’as pas de résolutions ? Moi non plus. Je n’en ai jamais au 1er janvier.

Quand je veux introduire du changement dans ma vie, je m’y prends tout de suite (surtout quand il y a urgence, du genre : absolument éviter de me pencher en déséquilibre vers l’avant sinon couic, pincement dans le dos). Ou jamais (réduire le chocolat).

C’est la rentrée scolaire, avec son parfum de cahier neuf et de crayons bien taillés qui me pousse dans le dos pour découvrir et essayer. Les calendriers sont une affaire d’organisation collective, une convention pour arriver à l’heure à l’école. Rien d’absolu. Regarde, les Chinois, attendront un mois pour changer d’année. Sous nos latitudes les jours grandissent déjà depuis le solstice.

Tiens un café. Prends ton temps. Je te donne rendez-vous de l’autre côté.

Je sirote une tasse de tisane (appelée Calm and relax : un sachet emballé par mon ado pour sa mère à Noël, entre plusieurs cadeaux charmants fabriqués par elle. Je crois qu’elle essaie de me dire quelque chose). Des coups de marteau résonnent, elle bricole dans sa chambre. Je viens de croquer le premier marron glacé post-gastro (oui, c’est la saison). Mon fils au piano joue en alternance Amélie Poulain et I’m walking in the air (je vais lui piquer la partition) et d’autres morceaux dont j’ignore le titre. Quand il sera reparti en Angleterre (testé avant, après, pendant), la moindre mesure de ces mélodies me fera fondre le cœur.

De retour à Mainz après une échappée jolie en Ardèche d’à peine cinq jours sur place.

Premier trajet d’une traite. Google nous dit : 837 kilomètres en 8h37. Si seulement… En données corrigées des variations saisonnières et des pauses pipi : onze heures. La chienne ne sort que deux fois sur le trajet. Elle est bien sage dans le coffre à côté des grosses valises. Mais ces deux jours en voiture valaient le coup. Apercevoir de beaux paysages, on en a tant rêvé !

Lyon

Longueurs et langueurs d’autoroute. Les genoux dans les dents, à essayer de caser nos pieds entre/ sous/derrière des sacs qui dégueulent. Pourtant nous avons laissé des cadeaux sous le sapin pour le retour. Le coffre de toit est plein. Vous voyagez léger vous ? L’ambiance reste pacifique malgré la réduction de l’espace vital. Quand un estomac se réveille, repérer le sandwich en kit tient du jeu de piste. Trésor ultime dans les tréfonds : la banane écrabouillée. A chaque fois.

Nous avions pourtant réussi à obtenir nos passeports au consulat de Francfort dans les temps. Service adorable, hyper rapide. La dame qui a vérifié nos empreintes digitales me l’a confirmé : oui le Palmen Garten (jardin botanique) en face de son bureau vaut le coup. On reviendra au printemps.

Mais l’Angleterre s’est refusée à nous. Hop elle a relevé le pont-levis et prohibé les plongeons dans l’omicron. Ceux qui passent entre les barreaux de la herse gagnent quatorze jours aux oubliettes. Quatorze jours ? Pour dix jours de vacances ?

Mon fils, dont le semestre a fini début décembre, est déjà en France. Discussions par texto : On ne sait pas ce qu’on fait. Mainz ? Ardèche ? Tu crois qu’en passant par la Belgique ça le ferait ?

-Allo papa, on peut descendre en Ardèche ?

-Dites-moi que je chauffe la maison.

Discussions en famille, négociations.

-Allez venez asseyez-vous. De quoi avez-vous envie ?

-Non non on ne veut pas rester en Allemagne. On a besoin d’un changement. Tu te souviens aux vacances l’an dernier, nous ; on a été bien sages et on est restés. Avec les conséquences que tu sais.

(Vague menace de vague à l’âme prolongé ; prise au sérieux.)

-…

-Des amis ont pris le risque de partir et ça s’est bien passé.

C’est sûr. Un changement d’air s’impose. Les dernières semaines au collège ont été intenses. Les profs craignent-ils la fermeture des écoles et donc une interruption des notes ? Les filles ont besoin d’une coupure. Leurs parents aussi. Oui mais l’Ardèche c’est bien loin. En train ? Non, complet.

Ma plus jeune se braque. Elle veut un noël anglais. Elle ne connait que ça depuis qu’elle est née. Comment faire ? Non en Ardèche y’a pas de sapin de noël. Y’en a jamais eu. Ma mère ne voulait pas tuer d’arbre. Enfants, nous décorions une belle branche morte suspendue au-dessus de la cheminée. Les guirlandes frisaient à la chaleur. A la demande de mes frères et moi, une concession avait été faite avec une brassée de genêts verts. Non, pas de sapin donc. Le clou de la fête dans ma maison d’enfance, c’est la crèche. En terre cuite non peinte, une farandole de santons hauts d’une vingtaine de centimètres, achetés année après année chez un santonnier de Saint-Rémy de Provence. Vous savez, sur la route de Maillane.

Ma mère redoutait novembre. On triche un peu, elle disait, on va faire la crèche. Mon père dit encore qu’elle décorait la longue hotte de la cuisine de la Toussaint à Pâques. De quoi sauter l’hiver à pieds joints et mains occupées. On partait en balade dans la garrigue glaner les accessoires végétaux. Oliviers en touffe de thym, collines de mousses, pierres volcaniques ou fossiles. Mon père sortait l’escabeau pour attraper LE carton dans le placard du haut de l’entrée. Mes frères et moi plongions des mains impatientes dans les chips de polystyrène.  A tâtons nous essayons de reconnaitre notre prise avant de la voir. On fouillait longtemps pour trouver les derniers petits moutons.

Pour nous c’était la fête, et on connaissait la Pastorale des santons de Provence d’Yvan Audouard par coeur. mais aujourd’hui mon argument pour l’Ardèche brille moins qu’un sapin illuminé.

-Mais si tu verras, on fera la crèche.

Elle ne l’a jamais faite. Nous en possédons une faite maison par mon fils tout petit et moi (avec, s’il vous plait, modelé par lui, des accessoires trop souvent oubliés : un doudou et un ballon de foot pour le petit Jésus). Faute de place où l’installer, elle reste planquée dans la remise.

-Promis, au retour, nous concocterons un menu londonien de noël.

Nous nous partageons entre nos deux lieux de cœur. Décembre c’est pour la famille paternelle à Londres. Depuis qu’on vit en Allemagne, nous ne descendons dans le sud de la France qu’aux beaux jours. Ma benjamine se souvient à peine de l’hiver en Ardèche. Finalement, elle se laisse raisonner. Merci à elle.

On a fait la crèche. Mangé des escargots le 24 au soir, comme moi dans mon enfance. Je suis heureuse de leur faire découvrir tout un pan des fêtes. Dans un album pour enfant qui présente les différentes traditions de Noël ma grande s’écrira un index pointé vers les pages : Regarde on les fait toutes ! couronne de l’avent, lentilles, crèche…

Quand on vit à cheval sur trois pays, les traditions et rituels prennent de l’importance. Ce sont des repères. Plus encore pour notre famille sans grand-mère, où à la culture, s’ajoute la continuité de la filiation. Attraper un santon, c’est reproduire le geste de mamie Millou qu’elle ne connaissent pas. A Londres, accrocher les stockings, c’est retrouver un instant l’autre grand-mère. Et cuisiner le Christmas cake, selon sa particulière, communier avec une tante trop tôt disparue. Les absents ne sont-ils pas parfois les plus présents ?

L’âge et la pandémie offrent une conscience accrue de l’impermanence des choses et des êtres. On apprend à profiter de ceux qui ont tenu le coup jusqu’à aujourd’hui, à nos côtés. La covid murmure : souvenez-vous de rester spontané ! Vos plans initiaux sont tombés à la mer du Nord, tant pis. Attrapez toutes les occasions !

Dans ma maison d’enfance, chacun se précipite sur les étagères pour en tirer un Astérix ou un Tintin (en anglais s’il vous plaît, il fallait allier l’agréable à l’utile. A noter que les traductions des Astérix sont excellentes, à chaque lecture je découvre de nouveaux jeux de mots). La grande traversée (The great crossing) sous le bras, je farfouille. Je feuillette. Tiens un recueil sur Colette. Oh et les lettres de la Princesse Palatine ! moi qui l’avais cherché l’été dernier. Ma mère me l’avait mis dans les mains voilà trente ans, séduite par ce franc-parler intelligent et la dénonciation des hypocrisies.

Vous connaissez Liselotte ? Je vous l’avais présentée lors de mon article sur Heidelberg. Elle était la fille du Prince Electeur de la ville, envoyée en France à 19 ans pour servir de deuxième épouse à Monsieur, frère de Louis XIV (et permettre par contrat à la France de revendiquer une partie du Palatinat). Elle avait dû abjurer sa foi protestante. Elle a, écrit-elle, hurlé de Strasbourg à Chalons refusant de quitter son pays.

Installée à la cour avec son homosexuel de mari, elle a porté les enfants attendus. Passionnée de chasse à courre, elle y accompagnait le roi qu’elle faisait rire. Sa liberté de langage, sa bonhommie, peut-être son origine étrangère la préservait des intrigues mais l’isolait. Son regard lucide découd les manœuvres politiques et luttes d’influences, les séductions ambitieuses. Elle les décrit (en allemand) dans ses nombreuses lettres quotidiennes à ses relations outre-Rhin. Un régal à savourer.

Je picore. Tiens, elle est morte en 1722 cette princesse. Un anniversaire donc.

Ecoutez.

(Saint-Cloud le 1er octobre 1687)

… La cour devient si ennuyeuse qu’on n’y tient plus car le roi s’imagine qu’il est pieux s’il fait en sorte qu’on s’ennuie bien… C’est une misère quand on ne veut plus suivre sa propre raison et qu’on ne se guide que d’après des prêtres intéressés et de vieilles courtisanes ; cela rend la vie bien pénible aux gens honnêtes et sincères… SI vous voyiez comment les choses vont présentement, vous ririez bien, mais aux gens plongés dans cette tyrannie, à la pauvre dauphine, par exemple et à moi, la chose il est vrai, paraît ridicule, mais nullement risible.

Ou bien

(Saint-Cloud le 16 aout 1721)

Il n’est pas de mode du tout d’aimer sa femme en ce pays-ci. Mais (..) les femmes en punissent bien les hommes. La vie que tout le monde mène ici est vraiment étonnante.

Les lettres de la Princesse Palatine, jeunes de trois cents ans, le premier blog de femme expatriée ?

Dans une pérennité garante de qualité.

Avant notre temps pressé, seules les créations de valeur traversaient les siècles. Que restera-t-il en 2100 à classer par les Monuments nationaux ? Un opéra Bastille qui dégringole à peine fini ? Et chez les antiquaires, la collection 2014 d’Ikea ?

Que conservera l’an prochain de nos mots trop nombreux jetés dans le vide ?

Tout.

Trop.

Rien.

Les années passent, les préoccupations des femmes et des hommes se ressemblent.

Je ne résiste pas au clin d’œil :

(Saint-Cloud, le 6 juin 1721, 6h du matin.)

… j’avoue que de ma vie je n’aurais pu me décider à faire inoculer mes enfants du moment qu’ils étaient en bonne santé, mais la Princesse de Galles est plus intelligente que je ne l’ai été, tout a bien réussi Dieu merci ! On prétend qu’on n’a pas la petite vérole une fois qu’on est vacciné….

Ici côté vaccin, j’ai réussi à prendre rendez-vous pour ma moins de 12 ans et pour mon booster. J’ai hésité à prendre d’emblée celui pour le 4ème. J’appréhende un peu, le numéro deux m’avait flanquée à terre. Littéralement.

Mais cela me simplifiera la vie. La dernière semaine nous sommes allés deux fois au cinéma (DEUX fois en une semaine !!!!) : en France (Sing 2) et en Allemagne (Spiderman, en anglais). Pour le premier on a contrôlé notre vaccin. (2/2 ? OK.) Pour le deuxième à Mainz, nous avons dû montrer le vaccin, un test tout frais du jour, notre carte d’identité (avec le petit jeu : mais si regardez c’est le même nom – et là j’ai pu frimer avec ma nouvelle au format carte de crédit. Top je ne peux pas la lire sans lunettes.) Et scanner sous le regard sérieux de l’employé l’application Luca de déclaration de présence. Ah oui, on a aussi montré notre ticket de cinoche.

C’est la joie du 2G (vaccinés ou guéris) et 2G+ (idem + test négatif) depuis début décembre (ce qui revient au confinement des non-vaccinés). Dans les débats sur le pass vaccinal français je n’ai pas entendu de comparaisons internationales. Pourquoi les exemples des pays voisins sont-ils si peu utilisés dans les arguments politiques ? Il y a tant à apprendre d’une autre vision des choses.

Plaque d’égout aux armes de Mainz (sans lien avec le paragraphe précédent ;o))

Un autre café ?

Vous pouvez refermer les yeux. Dans les demi-rêves tout semble possible. Alors moi aussi je les referme pour y croire.

Je vous adresse mes meilleurs vœux pour des lendemains qui fredonnent.

Et surtout,

Pour une ronde d’aujourd’hui qui sourient,

Une guirlande de maintenant chantants

Une dentelle de rires fous, parce qu’il y a-t-il rien de meilleur que de rire ?

A nous deux, 2022.

A nous tous, 2022.

Et des fleurs, des brassées de fleurs.

Citations extraites de Lettres de la Princesse Palatine aux Editions du Mercure de France.

PS : Question fondamentale. Dans le dessin animé Sing (Tous en scène), le cochon a un accent allemand. Quelle est son origine dans la version germanique ?

Soirée au Kabarett

Mon sésame est français. L’humoriste aussi. Tout se traite en allemand.

Alfons, Unterhaus Mainz, 20/10/2021

Je suis allée nager ce matin. Pour la première fois depuis un mois.

Oui d’accord mais j’avais des excuses valables. Quelques jours à Metz en solitaire (pour écrire et puis finalement juste me balader), vacances dans les Vosges où mon dos a décidé de m’embêter. Convalescence du lumbago. Ça a l’air plus sympa sur le papier qu’en vrai. C’est le genre de rétablissement qui interdit d’être affalée sur le canapé. Il est plus indiqué de marcher en rond autour du quartier (pas trop s’éloigner de sa base, comme l’aspirateur-robot, au cas où). La kiné m’a collé des Elastoplasts fuchsias en étoile autour du point douloureux (c’est un truc ici, le scotch de perlimpinpin fluo, très trendy en maillot de bain). Et surtout, la piscine extérieure a fermé.

J’adore l’eau et j’adore nager. Mais autant je prends du plaisir aux longueurs dehors dans la piscine olympique bordée par une pelouse ombragée de platanes, autant en enchainer deux fois plus dans la moiteur de la petite piscine intérieure me débecte. En hiver j’aime avoir nagé. Mais je renâcle à y aller.

Comme mon dos va mieux, pas le choix, faut y aller. Ma fille me dit : “c’est pas comme les devoirs, t’es pas obligée”. Ben si c’est pire. L’entretien du corps, ma jolie, plus tu avances en âge et plus ça prend du temps, de l’énergie et un caractère indispensable.

Je ressors mon sac de piscine – enseveli sous les affaires de Gaïa, la chienne (elle en a bientôt plus que moi). Je vérifie que j’ai tout. Le masque, les 5 cents pour le sèche-cheveux, les 5 € pour l’entrée, maillot (oui une inflation covidesque), serviettes, lunettes, bonnet…. On se dépoile pour nager, mais il en faut un matériel ! C’est quoi ces pièces dans la poche ? Hop dans le porte-monnaie, qui reste à la maison. Je ne prends que le strict nécessaire. Ah et le portable parce qu’il faut prouver qu’on est 3G* (on leur a pas dit aux Allemands qu’ailleurs on en est à la 5G ? ah ah…) et scanner l’appli LUCA pour déclarer sa présence.

Le chemin pour la piscine est un vrai bonheur automnal. Eclaboussures colorées sur fond de ciel très bleu : érables roux, muriers jaunes, liquidambars rouges, pins verts. Soleil chaud, vent frais. Mmmm. P’tit coucou à la voisine derrière sa fenêtre. Tiens j’aimerais bien l’inviter à un Kaffee-Kuchen (café-gâteau). C’est à quelle heure pour les Allemands ? Juste après déjeuner je crois (mais là c’est le sacro-saint quiet time familial). Pour le gouter ça irait ?

Arrivée à la piscine, j’enfile le masque et présente l’écran de mon portable. Mon pass sanitaire est sur l’appli française (l’appli allemande n’a pas accepter de le recharger sur mon nouveau portable). La caissière grimace.

-Ouh c’est jaune.

-Hm.

Oui c’est mieux que le bleu pour le système nerveux. Elle plisse les yeux.

-C’est en français…

-Oui je me suis fait vacciner en France…

Bon on avance ? Ses sourcils se rapprochent un peu plus.

-Y’a pas de date. C’est le 2ème vaccin ?

Où a-t-elle vu qu’on obtenait un certificat pour la moitié du dispositif ? Et le petit logo à étoiles bleu et jaune en haut à gauche ça lui dit quelque chose à la dame ? Non. Je fais glisser le curseur pour activer ‘’le mode frontière ‘’ (aucune idée de ce que ça veut dire). Il y a une date. Ça lui convient.

Ouf.

Direction les vestiaires. Eh m*** j’ai oublié de garder ma pièce de 1€ pour le casier. Un jeton en prêt peut-être ? Non. J’embarque tout le matos pour le laisser sur une étagère au bord de la piscine. Non sans avoir fait tomber un coup mon foulard, un coup une serviette dans des flaques mouillées. Nouveau soupir de soulagement : pas de troupeau d’aquagym. Juste les deux lignes réservées pour les personnes de grand âge qui barbotent. Je vise celle d’à côté, pour les moyens-âges comme le mien, une dame nage la brasse tranquille, une autre rondouillette attend debout. J’enfile mon bonnet. C’est quoi ces longs cheveux accrochés ? Ah oui ceux de ma fille qui s’en est servi en dernier. Comment je m’en débarrasse ça colle aux doigts ?

J’attaque mes longueurs que je tronque aux extrémités pour éviter les bouchons. La dame debout a été rejointe par une copine de la même tribu : je piétine sur place, avec des gants palmés alors que je ne bouge pas les bras, à papoter et emm… les nageurs alors que derrière les bouées à 1 mètre de là je ferais pareil sans gêner. Je refuse de passer du côté sombre de la psychorigidité sociale. La police des hobbies ne passera pas par moi. Mais qu’est-ce qu’il fout le maitre-nageur ?

C’est effrayant ces contrôles visuels. On a beau avoir un document tout ce qu’il y a de plus officiel, notre entrée dépend de la bonne volonté d’un maton. En France c’est fait partout avec une application. Ici ça dépend. Déjà au musée vendredi, une dame en uniforme noir et cheveux tirés en queue de cheval stricte avait analysé mon écran pendant deux longues minutes. Elle parlait avec un accent d’Europe de l’Est et oublié comment sourire. J’étais seule. Sans témoin. Je cherchais des yeux les fenêtres pour vérifier l’absence de barreaux. Si elle finit par me laisser entrer peut-être ne me laissera-t-elle plus sortir ?

Ah, monsieur Kafka, ça vous fait rire hein ?

Je ne vous raconterai pas ici le Landesmuseum. Je n’ai vu qu’une salle. Le rendez-vous de ma fille s’est terminé plus tôt que prévu, j’ai dû aller la chercher. L’expo temporaire (céramiques du XXème siècle) ne présente aucun intérêt. Pourtant Dieu sait et vous aussi combien j’aime la céramique. Mais là ça avait moins d’intérêt qu’un marché local d’artisans.

Parlons plutôt de ma sortie au théâtre de cette semaine. (Contrôle visuel rapide avec le sourire). C’était un cadeau d’anniversaire de 2020, reporté donc. (Formidable cette pandémie. Elle nous fait rajeunir, coincé en quarantaine.) Enfin, du théâtre vivant !

Mon amie franco-allemande m’a offert une soirée en sa compagnie et la découverte d’un artiste humoriste. Alfons. Français, très célèbre en Allemagne, inconnu en France. (Comme Henning Wehn est LE comédien allemand de la scène anglaise). Il présente ses micros-trottoirs à la radio et à la télé depuis des décennies. Son accessoire fétiche : un gros micro poilu, type plumeau pour toiles d’araignées géantes. Son personnage joue avec les clichés et parle allemand avec un accent et des expressions franchouillards. Zut alors.

Unterhaus, Mainz

Je n’en avais jamais entendu parler. Et j’avais gardé la surprise pour la représentation en live.

La salle de spectacle, Unterhaus de Mainz (littéralement la cave) est un lieu branché, avec café et affiches de représentations passée au mur. Elle est spécialisée dans le café-théâtre (Kleinkunst, Kabarett…).

Montée en 1966 par une comédienne, un technicien du son et un journaliste de la ZDF (2ème chaine de TV allemande dont le siège est à Mainz), elle compte parmi les scènes majeures de Kabarett avec la Kommödchen à Düsseldorf et la Wühlmäuse à Berlin. C’est ça un pays décentralisé. Mon cerveau français a du mal à y croire. Comment ça, tout ce qui compte dans la culture n’est pas à Berlin ?

Dès l’entrée l’ambiance de culture vivante fait du bien. On traverse un restau, puis une salle avec un bar fermé et on entre par le côté dans une pièce longue comme un tunnel. La scène est au bout de la cave voûtée en pierres peintes en blanc. Nos places sont vers le fond, mais un peu en hauteur. Parfait. Au café-théâtre vaut mieux pas être trop près de l’artiste. Presque toutes les chaises sont occupées. On peut quitter le masque.

Les lumières s’éteignent. Un homme grisonnant entre en scène, veste orangée type jogging des années 80, bloc-notes à la main. Les applaudissements éclatent. Alfons remercie son public d’être là, d’avoir choisi de revenir après les confinements.

Entre les sketches sur l’actualité politique (« comme Madame Merkel, je suis plus populaire à l’étranger que dans mon pays »), il conte de jolies histoires vraies et projette ses derniers micros-trottoirs. Avec un air niais, le faux reporter vrai comique pose des questions moins innocentes qu’il n’y parait. Je pense à Borat.

Bien sûr. Bien sûr, il a demandé s’il y avait des Français dans la salle. Une dame devant a crié : halb ! (à moitié). J’ai hésité un instant… puis j’ai levé la main, faut bien jouer le jeu. Il ne m’a pas vue dans le noir. Hé, hé. Je ne saurai jamais à quoi j’ai échappé.

La caricature du Français colle aux clichés pour provoquer la rigolade. Mais ses tirades sont engagées et intelligentes. Nous avons passé une excellente soirée.

Alfons est en tournée, s’il vient par chez vous, foncez – (pas pu m’empêcher).

Hall of fame

Une seule fois j’avais emprunté cette rue derrière l’Institut français, pour rejoindre un parking souterrain après le resto (et avant le covid). Je n’avais pas repéré la Unterhaus : son entrée anonyme jouxte celle de l’hôtel Hilton dans un bâtiment moderne sans âme. Au sol un chemin d’étoiles de métal signées m’avait intrigué. C’est le hall of fame de la scène de Kabarett. Comme quoi, même en vivant sur place et en étant passionnée de théâtre, un guide local est indispensable. Merci encore chère amie.

Bon en vrai, je me mets pas en quatre pour aller voir du théâtre en allemand. Même du stand-up, par crainte que les références me passent au-dessus de la tête. Mais là avec Alfons. Kein Problem. Il cause allemand comme moi, et les préjugés culturels comme matière première… ça me parle. Ça donne furieusement envie de découvrir d’autres humoristes. En sortant j’ai pris le programme.

Piscine intérieure rouverte et théâtres frétillants. Oh là là on peut refaire des projets !

A tout hasard, je vais remettre le certificat papier de mon Pass sanitaire dans mon sac.

*Geimpft, Genesen oder Getestet (vacciné, immunisé ou testé)

P. S. : Le Kleinkunst (littéralement ‘’petit art’’) ou Kabarett ce sont les arts de la scène (humoristes, magie, chanson, mime, lectures, récitations…) de grande proximité entre les artistes et les spectateurs. Un peu tout, hormis les pièces de théâtre (avec décor et tout le tintouin).

PPS : Les plus perspicaces d’entre vous auront remarqué que j’ai attaqué la rubrique lectures.

Mazel Tov ! Mainz entre à l’Unesco

Avec son cimetière juif millénaire. Et puis aussi une histoire de foins coupés et de sable.

Judensand, Mainz

Vous le savez, je ne consulte plus les informations en ligne, ce vrac gratuit d’anecdotes sensationnelles. Je picore dans un hebdomadaire sérieux (the Economist de mon mari) les articles qui attirent mon regard (pas beaucoup). J’aime bien cependant recevoir la presse locale gratuite. Sur la boite aux lettres j’ai collé une étiquette : Bitte keine Werbung (pas de pub svp), mais je n’ai pas ajouté und kostenlose Zeitschriften (ni de journal gratuit). Je parcours le journal en 30 secondes et parfois j’apprends des choses sur l’actualité locale, comme l’existence d’un élevage d’abeilles municipal avec vente de miel et de bougies, ou l’inscription fin juillet de Mainz au patrimoine Mondial de l’Unesco.

Dès le Moyen Age, Mainz et deux autres villes impériales de la vallée du Rhin Spyer et Worms possédaient d’importantes communautés juives, parmi les plus anciennes du monde germanophone. Elles ont fortement influencé la culture ashkénaze en Europe centrale. On les appelle les villes SchUM, comme l’acronyme composé des premières lettres des noms hébreux d’origine latine : Sch pour S(ch)pira (Speyer), U pour Warmaisa (Worms) et M pour Magenza (Mainz). Un comité (en hébreu : Wa’ad SchUM) représentait leurs intérêts communs auprès du gouvernement. Le symbole en est l’ail (qui se dit schum en hébreu de la Bible).

La grande époque des SchUM se termine après quatre siècles, vers 1350 avec des massacres. Les grandes communautés sont remplacées par de plus petites à l’influence limitée.

Des vestiges millénaires témoignent de cette présence : à Spyer, les restes de la synagogue avec le bain rituel mikveh (XIIème siècle), à Worms et Mainz les cimetières juifs du XIème siècle, parmi les plus anciens du monde.

Je connais bien celui de Mainz, le Judensand (sable juif, par référence aux kleine et grosse Sand, champs de dunes en remontant vers les rives du Rhin) sur la Mombacher Strasse, en contrebas d’une colline. Il se cache derrière la gare, dans une zone d’activité, presque en face d’un magasin de beaux-arts. Il a été abandonné en 1880 avec l’ouverture d’un nouveau cimetière juif, adjacent à celui de la ville.

Au bord de la route, les tombes en grès rouge, chavirées dans une pelouse qui ondule sous les arbres ont un charme fou. A chaque passage, je me laisse entrainer dans leur mystère. Il me fait penser au vieux cimetière juif de Prague et aux anciennes tombes autour des églises de village en Angleterre. J’adore ces lieux spirituels hors du temps, unités de mesure de la vie humaine. En ce début d’automne, par temps gris et humide avec les premières feuilles jaunes tombées et le parfum d’humus, l’atmosphère est envoutante.

Enfermé dans un mur rehaussé d’un grillage, collé à la route à son bruit et ses émanations de pots d’échappement, il semblait à la fois protégé et délaissé.

Il semble qu’une page ait été tournée. Sans transition, le lieu sacré a glissé de l’anonymat à la célébrité. Le 27 juillet 2021, suite à un dépôt de candidature de 2012 de la ville de Worms, les « sites SchUM de Speyer, Worms et Mainz » ont été inscrits au Patrimoine Mondial de l’UNESCO.

J’ai dévoré l’article, illustré par la photo de personnalités politiques qui se félicitent (incroyable cette expression) et effectué des recherches sur Internet. A vélo sous la bruine, j’ai pédalé pour un reportage photo solitaire. Pas facile à faire derrière une barrière même en grimpant les escaliers qui longent le terrain.

Le portail est fermé à clef. Sur le grillage, a été accrochée une banderole violette. Un peu anachronique et décalée toute seule sous la pluie. Elle porte en lettres blanches : Mazel Tov ! Wir sind UNESCO Welterbe ! (nous sommes au patrimoine mondial de l’Unesco).

Sur le poteau de béton, un panneau bilingue donne quelques explications. Mon téléphone prend l’initiative de convertir le QR code de photo pour ouvrir le site web correspondant.

Un appel à projet a été lancé pour ériger un pavillon des visiteurs à l’entrée du cimetière. (Enfin !)

La communauté juive de Mainz est une des plus anciennes d’Europe. La synagogue construite en 1912 (déjà appelée ”nouvelle”) a été détruite lors de la Nuit de Cristal le 9 novembre 1938. Elle a été remplacée en 2010. Dans son environnement d’immeubles des années 50, le bâtiment surprend (il surprendrait n’import où en fait). L’architecture évite les angles droits. La façade est en céramique émaillée vert foncé. Mon mari et moi y avons assisté en 2019 à un concert de Noa (Letters to Bach : chansons composées sur la musique de Bach). Les escaliers en italique et les fenêtres biscornues donnent le mal de mer. Je tâcherai de vous retrouver une photo. L’architecte Manuel Herz de Köln s’est inspiré du design des cinq lettres du mot hébreu signifiant ‘’saint’’. L’entrée est gardée par les colonnes de pierre de la synagogue précédente.

Grosse Sand, Mainzagréable pieds nus

J’ai mentionné plus haut, les dunes de Mainz. Ces champs de sable dans le coude du Rhin sont une particularité géologique protégée. Ils accueillent des espèces botaniques rares, datant du dernier âge glaciaire. Jusqu’à la semaine dernière je ne connaissais que le Grosse Sand (le Grand Sable), un des lieux de balade favori des Mayençais (Kein Durchgang : interdit de traverser la steppe centrale). En fait il y en a un autre plus bas : le kleine Sand, entre le grand et le Judensand (et sans doute plein sous les maisons du quartier). Une association de protection de la nature a fait, via les écoles, appel à des volontaires pour nettoyer ce bout de terrain. Sur le formulaire, nous avons coché : participera samedi, au grand dam de mes filles. On pensait qu’il s’agissait de ramasser les déchets.

En fait non. C’était une opération de sauvetage botanique. Les herbes avaient été coupées de façon sélective, en épargnant celles dont les graines mûrissent encore. Lors de mon échappée à vélo pour photographier le cimetière, j’avais prolongé la promenade entre les arbres et avait vu les jardiniers et leurs broussailleuses. Je savais que ce coin était spécial : une petite pancarte artisanale demandait d’éviter de le traverser pour épargner des plantes rares.

Les rangées de foin parallèles devaient être ramassées. Samedi, les bénévoles avaient apporté râteaux en quantité et benne. Il y avait tant de bras volontaires (200) que les missions ont été échelonnées. En petits groupes nous avons rempli puis trainé une bâche, jusqu’à la benne, ou des jeunes organisaient le dépôt de foin en une montagne stable. Il faisait beau et chaud (et soif). L’association en a profité pour nous éduquer. Un monsieur à barbe blanche sous un chapeau à large bords nous a présenté quelques spécimens (au nom latin terminé par arenaria -pousse dans le sable – j’ai oublié le reste). En particulier une graminée rigolote : la graine a une tige en tire-bouchon sur le dessus, que le vent redresse quand elle est à terre lui permettant de se planter. Au moment où le botaniste nous en a parlé, ma fille jouait déjà avec ces graines frisées.

Mainz est sur une zone frontière pour les migrations végétales : au sud de celles qui descendent des steppes glaciaires, à l’est de celles qui viennent de l’Atlantique. Au-delà c’est trop froid ou trop mouillé.

Des dames de l’association déterraient à la bêche les plantes invasives : des asperges (vestiges de l’occupation du terrain par des jardins) et des Schneebällchen que je ne connaissais pas. Ma fille oui. Les enfants récupèrent les graines blanches et les jettent sur le sol où elles éclatent.

Pour leur poser des questions je me suis approchée, en restant loin des bêches : rien que de les regarder mon dos crie. Les arbres fruitiers morts (lors des étés de canicules) ? Ils sont conservés comme hôtels à insectes. Je n’ai pas pensé à leur parler de la pyrale du buis arrivée cet été à Mainz, hélas. Je pensais que peut-être la latitude ne leur plaisait pas. Mais si. Les buis sont surtout dans les jardins ; les dégâts seront moins flagrants que dans la garrigue ardéchoise. N’empêche : cherchons prédateur d’urgence.

Bienvenue automne

Autre actualité locale et nationale, bien sûr : les élections du parlement. Même ici vous n’y échapperez pas, sorry comme disent les Allemands (et les Anglais aussi, oui).
Bientôt Madame Merkel tirera sa révérence. Les rues fleurissent de pancartes électorales selon un code précis. Pendant six à sept semaines, les partis peuvent, dans les limites de proportionnalité et à des emplacement décidés par les municipalités, afficher les têtes de leurs candidats. (Imaginons la carte étalée sur la table du service dédié : sur ce réverbère oui, celui-là non.) Les mats sont harnachés de cartons bifaces, avec des photos de CV, buste de trois-quarts, visage de face. C’est moche, oui, mais comme disait Churchill, « la démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres ». Mais au moins ils seront déposés dans la semaine suivant le scrutin. Aucun affichage sauvage ne s’effilochera pendant des mois sur les murs.

Les rues pourront retrouver leur anonymat silencieux.

Seul le cimetière en bas de la colline gardera sa banderole.

Houblon (pas envie de mettre des photos d’affiches électorales)