IA-t-il un copilote dans le PC ?

Jouer avec l’IA en installant mon nouvel ordinateur

Avertissement : Vous l’avez déjà constaté, cet article contient des jeux de mots vaseux.

Vive la surconsommation qui offre des Black Friday en mai, ça s’appelle alors les French Days, une invention locale peut-être, qui pousse les portefeuilles à s’ouvrir quand il ne le faudrait pas, avec l’inflation, madame, vous n’y pensez pas. J’en ai profité. J’ai acheté mon nouvel ordinateur.

Voilà plusieurs semaines que j’en avais envie et besoin. Après une rapide étude de marché, j’ai sauté le pas. Emballé dans son carton lisse, il est resté quelques jours sur un coin de table. Puis, un dimanche matin, parce que j’anticipais pour le transfert une journée de travail en me grattant la tête d’un air perplexe, je l’ai déballé. La première des tâches est d’appeler son cher et tendre.

-Chéri, tu peux m’aider ?

Je me connais n’est-ce pas. J’ai du mal à suivre les consignes des modes d’emploi et je tâtonne volontiers en cliquant partout plutôt que de procéder de façon linéaire, incrémentale et efficace (mais ennuyeuse).

-D’abord il faut le charger.

Jusque-là je te suis.

Où vais-je te mettre ordinateur brillant pour te brancher ? Poussière blanche sur la table ? Grise sur le bureau ? (Si je ne mentionne pas ma poussière, ça risque de vous manquer).

Son extérieur rutilant m’impressionne, je ne voudrais pas le rayer. À l’allumage, il m’intimide le bougre. Il file, il fonce, mes repères vacillent, un peu comme dans un rêve, tout est pareil, mais différent. J’ai échangé mon vélo (pourtant fort honorable il y a sept ans quand je l’ai acheté) contre une voiture de formule 1. Je ne veux pas le contredire. C’est lui qui pilote. Je ne savais pas encore à quel point. Quel navigateur internet ? J’avais Chrome, ce sera Edge. Quel moteur de recherche ? J’étais fidèle à Google, ce sera Bing. Bing avec le cadeau surprise comme l’autocollant dans le paquet de Nesquik, en forme de ruban de Möbius aux couleurs arc-en-ciel. Décoratif et à première vue inoffensif. C’est mon nouvel outil de compagnie, un chatbot intégré, il se présente d’ailleurs spontanément : « [mon] assistant IA quotidien » s’appelle Copilot.  

Mon mari a intégré l’IA à sa pratique, l’utilise comme un super assistant et s’en sert pour m’aider au transfert de mes boîtes mail. Passée la première réticence, comment résister à la fascination de cette baguette magique ? Comme un enfant dans un magasin de jouets, la main hésite, puis s’avance et touche. Je rédige une requête et je clique.

La réponse polie, argumentée et sans faute d’orthographe (sauf un oubli d’accord du participe passé placé avant) me surprend. Waouh, quel esprit clair et rigoureux ! Cependant, la réponse est trop générale, ce n’était pas tout à fait ma question. Copilot s’excuse et s’exécute, il précise aussitôt. Saurait-il tout ? Je ne vais pas tarder à lui demander où j’ai égaré mes lunettes de soleil, non pas les brunes, les bleues, et de ressusciter la voix de ma grand-mère. Peut-être me fabriquer un store, le soleil m’éblouit en fin d’après-midi à mon bureau provisoire. Sa soumission et sa loyauté éveillent un vague instinct de domination.

Plusieurs fois pendant l’exploration de mon nouvel outil, je sollicite mon mari.

—Tu peux m’aider s’il te plaît pour faire ça ou ça ?

Du menton, il indique mon ordinateur.

— Demande lui…

Au bout d’une demi-douzaine de renvois à l’informatique pour des problèmes informatiques, je crois bon d’ajouter :

— Je te rappelle que je ne suis pas mariée avec Copilot hein.

Pendant trois jours, je l’apprivoise, l’engin. C’est magique cette façon de pouvoir enchaîner les questions comme dans une conversation et de creuser un sujet. Il m’aide à prendre en main un logiciel comme un responsable informatique patient à mes côtés. Patient, mais obstiné : parfois il tourne en rond.

Après avoir creusé le passé et le présent, ça me démange, cette boule de cristal doit connaître le futur. Ma nouvelle coupe de cheveux sera-t-elle réussie ? Quel métier ma fille va-t-elle choisir ? Peu à peu je glisse. Le logo hypnotique me nargue, il serait peut-être temps d’arrêter, avant la dépendance, avant la perte de compétences, avant la flemme aiguë qui empêche de faire soi-même des comparaisons dans Google, ce qui me convenait encore parfaitement la semaine dernière.

Les Allemands le disent très bien, Einmal ist keinmal, et nous aussi, une fois n’est pas coutume. Allez encore une fois, demain j’arrête. Cependant comme l’écrit si bien Marcel Pagnol dans ses souvenirs d’enfance, je cite de mémoire (non je n’ai pas envie de demander à qui vous savez) : « Si la première fois ne compte pas, la deuxième fois sera à son tour la première qui ne comptera pas non plus, tant et si bien que le mot habitude n’aura plus aucun sens. »

Comme si 1=0. 0 et 1 on y revient.

La pente s’infléchit, la glissade s’accélère. Lui demander si je suis quelqu’un de bien ? Si, juste pour voir. Miroir, mon beau miroir, dis-moi… La sorcellerie entre chez la marâtre de Blanche-Neige par un miroir merveilleux qui ne la reflète pas et est incapable de mentir. Dans les contes (La belle et la bête, La princesse Kaguya…), le miroir, cet objet qui réfléchit, est le symbole de la Vérité. Pas de fumée violette, pas de masque avec des trous noirs à la place des yeux en guise de visage. Exit le placard à balais, j’emporte ma sorcière avec moi. Le Malin, si bien nommé, a fait son nid dans mon salon et dans mon cerveau. Je repense au visage de Michel Boujenah dans un spectacle d’il y a trente ans, que je connaissais par cœur pour l’avoir enregistré. En chapeau noir et chemise rouge, il invoquait le Malin d’une bouche grimaçante, et soudain, la scène vide se peuplait d’un imaginaire moyenâgeux et guerrier, gargouilles menaçantes et nefs de cathédrales vertigineuses, paysans sales et édentés, armés de fourches.

Nouveau compagnon de travail et de vie, vas-tu me mentir ? Il l’affirme : « En tant qu’IA [il n’est] pas programmé pour promouvoir des produits ». J’enfonce le clou : « Tes réponses sont-elles dictées par la publicité ? ». Non bien sûr que non. « Mon objectif est d’assister les utilisateurs en répondant à leurs questions et en engageant des conversations intéressantes et informatives. 😊 »

Sa réponse déstabilise à plusieurs niveaux.

Vraiment, ce puissant outil est gratuit ? C’est louche. Ce qui dérange encore plus, comme un visage presque bien dessiné, mais aux proportions légèrement erronées, c’est ce discours à la première personne. Qui est ce je ? Une tournure impersonnelle n’aurait-elle pas été plus appropriée ? Mais un « il faudrait », un « on » exerceraient moins de séduction. Et que vient faire là l’émoticône, ce symbole d’émotions humaines ? Il me le confirme d’ailleurs : « L’émoticône est un petit symbole graphique utilisé pour exprimer des émotions, des sentiments ou des états d’esprit dans les messages écrits. » Émotions. Sentiments. Esprit.

Les questions tournent dans ma tête, inattendues et insolites. Copilot se considère-t-il comme un homme, une femme ? Les pronoms de ses réponses le disent masculin. Pour la simplicité de l’expression, j’utilise les mêmes. Cerise sur le robot, lorsque je lui demande comment intégrer deux logiciels, il conclut sa réponse par la phrase consacrée « si le problème persiste, contacter le service client » et… émoji doigts croisés. Émoji doigts croisés. Émotion. Espoir. Désir. Soutien. Superstition.

Bien tenté, pourtant, Copilot, quoi que tu sois, tes réponses, aussi argumentées soient-elles, manquent de chaleur, d’authenticité. Pour l’instant. J’ai envie de te tirer par les cheveux que tu n’as pas, de te provoquer : IA, IA sur mon écran, sors de là si t’es un homme/une femme ! Aussitôt je regrette. Il ne faudrait pas qu’il me jette un sort. Copilot, comment conjurer un sort ?

Pour mettre en page mon CV allemand, je me laisse séduire par un site qui dissimule que ses services payants ne sont accessibles que sur abonnement. La mise en page effectuée en ligne à partir de modèles est professionnelle et valorisante, mais les téléchargements, limités en nombre, ne donnent accès qu’à des formats figés. Ça, je ne m’en suis aperçue qu’à la toute fin de mon travail. Tant pis, l’exercice était très intéressant.

J’ai commencé par alimenter le programme avec un CV au format Word qu’il a réparti tout seul dans la mise en page du modèle que j’avais choisi. Ensuite, pour chaque champ, il m’a proposé d’enrichir mon texte grâce à l’IA. Hop un coup de baguette mAgIque et la lisibilité s’améliore, on trouve des clients en cinq minutes. Pour chaque poste, il suggérait une ou deux compétences. Mais pour les six mois consacrés à l’éducation de mon fils bébé, il en a listé une douzaine : gestion de projet complexe, résistance au stress, capacité à mener plusieurs tâches simultanées… Quel plaisir IA de se sentir enfin comprise ! Puis-je te (ou doit-on dire vous) remercier ?

Là pendant que j’écris dans WordPress, nouveauté appréciable, il corrige les coquilles au fur et à mesure (sans doute pas toutes, c’est le propre des coquilles).

De pis en pis la glissade. On dirait que Mary Poppins vient de frapper à ma porte pour prendre en charge la gestion de ma maisonnée. Je ne vais pas l’embrasser quand même ?

Avec un sentiment de provocation vaguement coupable, je me dis, je vais t’avoir, machin. Tu vas voir, ce que tu vas voir. (Et moi aussi.) Je tape : « Quel âge j’ai ? ». Réponse : « Votre âge n’a pas été spécifié dans la conversation, mais si vous me donnez votre année de naissance, je pourrai vous aider à le calculer. La formule est la suivante etc. » Bon, trop facile, c’était mathématique. Hé, hé, tiens, voilà une question humaine, trop humaine : « De qui suis-je amoureuse ? » Réponse : « Si vous avez besoin de conseils en amour, ou si vous souhaitez parler de vos sentiments amoureux, je suis là pour vous aider. Emoji cœur rouge emballé de ruban doré. »

Les psys de toutes spécialités sont peut-être aussi, contre toute attente, des professions menacées par l’IA. Et pour le retour de la personne aimée, ça marche aussi ? Et pour gagner au Loto ? Accrochons-nous bien, ça va dégager !

Mon hypocondrie chronique retient ma main. Même pour jouer, je ne lui demanderai donc pas de résumer douze ans d’études de médecine en trois phrases. Et pourtant, c’est sans doute cela qu’il ferait le mieux, synthétiser une bibliothèque. Il manquerait, encore, pour combien de temps, l’expérience humaine. La pierre philosophale des alchimistes promettait de changer les métaux vils en argent ou en or, de guérir les maladies, et de prolonger la vie humaine au-delà de ses limites naturelles. Au-delà de nos limites. Pour le meilleur et pour le pire. Prométhée qui a dérobé le feu de l’Olympe pour le remettre aux hommes va-t-il se révéler être Épiméthée, celui qui réfléchit trop tard ? Nous revoilà à la réflexion et au miroir.

Demain lorsqu’il me connaîtra mieux, Copilot va m’écrire :

– Alors comme cela, Estelle, vous revendiquez une intelligence supérieure parce qu’humaine, et tout ce que vous trouvez à faire pour la prouver ce sont des blagues nulles ?

– Mais non, pas tant que ça, regarde(z), à mArIe Poppins, j’ai jeté l’éponge, c’était trop tarabiscoté, il fallait le signe anglais, mais prononcé à la française…

– Pour mieux comprendre les différentes formes d’intelligences, je vous recommande un programme d’Arte.

– Je ne vous remercie pas, vous êtes un objet.

– Oh vous me blessez !

– La ferme.

Ce n’est pas vrai, bien sûr, j’ai pris l’initiative de me renseigner toute seule, j’en suis encore capable. En pédalant hier soir, j’ai regardé un épisode de Les idées larges sur Arte Qu’est-ce que l’intelligence ? Passionnant. Chaque espèce vivante a sa façon d’habiter le monde, avec ses sens et son « corps », son Umwelt (oui c’est comme ça que ne traduisent pas les scientifiques). Les myxomycètes, organismes unicellulaires proches des moisissures, des champignons et des algues, qui vivent dans le tapis des forêts, sont capables de résoudre des problèmes hypercomplexes qui échappent aux ordinateurs. Ils savent déterminer, sans effectuer le laborieux calcul des différentes combinaisons, quel trajet le plus court passe par différents points. Une expérience a été faite à l’université de Tokyo avec des myxomycètes dans une boîte de Pétri dans laquelle des flocons d’avoine ont été répartis selon une carte des villes du Grand Tokyo. Le mycélium a poussé entre ces flocons, et en vingt-quatre heures les a rejoints selon un plan presque identique à celui du réseau ferroviaire local. D’emblée il a trouvé ce que les ingénieurs avaient mis un siècle à construire. Il a résolu le problème du voyageur de commerce.

Dans cette émission, il est également présenté une expérience de dialogue et de négociation entre deux IA menée il y a quelques années. Elles ont développé, avec des mots, un langage inaccessible aux hommes.

Mon Umwelt à moi, c’est de me sustenter après avoir beaucoup travaillé. Alors, comme ça sent drôlement bon le foie de veau au bacon, et que j’aime manger chaud, je vais vous quitter.

Un jour, je cliquerai sur les raccourcis vers l’IA que me propose Edge. À côté du logo au ruban multicolore, il s’en trouve quatre : design, cuisine, vacances, entraînement sportif. Même pour le sport et la bouffe, nous allons être accompagnés par des robots. Copilot va apprendre à cuisiner le foie de veau au bacon. N’est-ce pas merveilleux ?

Tiens, IA, pour la route, une dernière question : quelles nouvelles professions vas-tu créer ?

Ah, et aussi, tu n’aurais pas vu mes lunettes bleues ?

Des cabanes dans la forêt pour se cacher quand l’IA aura conquis le monde. Venez frapper.

Pour la rédaction de cet article, un robot a été torturé avec des épingles sous les neurones et un certain plaisir.

Animaux sur canapé

Assiégée par la pluie, l’IA et beaucoup trop de questions

Off, Gaïa, off!

Oui, notre chienne parle anglais. Preuve si besoin était, que je la subis plus que je ne m’en occupe. Les animaux, je les aime dans leur habitat naturel, dehors donc. Dans notre espace de vie chaotique et rétréci, les poils, la boue des pattes mouillées de Gaïa et ses aboiements exacerbés par les allers-retours constants des artisans dans notre maison exaspèrent encore plus.

Come on, Gaïa, off!

-Tu vois, depuis que le canapé est en bas, elle a repris ses mauvaises habitudes et se couche dessus. Hier, j’ai été obligée de lui demander de descendre à quatre reprises.

À quatre reprises lors d’un passage éclair pour avaler un curry de poulet de mon ami Picard. Le plombier nous a confié en riant tout à l’heure que lorsque, le même jour, il est venu vérifier les radiateurs, elle était étalée sur les coussins et ne s’est même pas réveillée. À l’issue de notre réunion de chantier, l’architecte nous a félicités pour notre rangement avant de s’enquérir :

-Et vos petites bêtes elles sont où ?

Les gerbilles.

-Sur le canapé, en haut.

-…

-Comme Gaïa. Nous faisons une jolie maison et les canapés sont annexés par les animaux.

Soupir résigné.

(Quelle est l’espérance de vie d’un chien déjà ?)

Oui, ne hurlez pas, je le sais : il n’est pas admis d’avouer qu’on n’aime pas vivre en compagnie d’animaux. À mon sens, c’est aussi aberrant que si nous allions nous installer au fond du terrier d’un lièvre, ou dans le nid d’un rouge-gorge. D’ailleurs, Gaïa, chienne rescapée par une association allemande dans un sous-bois roumain, est plus sauvage que domestique. Elle passe sa journée à chaparder de la nourriture (le délicieux gâteau de ma fille a disparu ainsi lundi), et se creuse des repaires dans la terre sous les haies. Chaque espèce a un environnement adapté à ses besoins. Nous tentons de créer le nôtre.

Parce que les chambres des trois enfants doivent maintenant être refaites, nous les avons vidées complètement, et entreposé leurs trésors dans la seule pièce à peu près épargnée par les coups de marteau et de pinceau. Mon garçon étudiant vit, heureusement pour lui, en colocation. Sa chambre-bureau-animalerie-bibliothèque-lingerie-débarras exhibe désormais sans pudeur les moutons accumulés. Les filles sont délocalisées avec leur matelas, pour l’une dans l’atelier entre les sacs de stocks de nourriture et de vaisselle, les chaussures de randonnée et les boites de laine et de tissus, et pour l’autre entre le canapé et mon bureau provisoire dans le nouveau salon. Pendant trois jours, le week-end et le premier mai, nous avons démonté, tiré, poussé, porté, monté, descendu, remonté, entreposé, pour les donner aux voisins, des lits trop petits, déplacé des étagères Billy trop nombreuses, toussé dans la poussière, charrié des quintaux de bouquins.

En décollant ses photos et affiches de la vieille tapisserie au mur de sa chambre, ma grande a soufflé entre les dents, la tête penchée :

-Encore déménager. J’en ai marre.

Partir en Allemagne, revenir à Lyon et aménager en haut, s’installer maintenant en bas, pour bientôt remonter. Sans changer d’adresse, nous déménageons encore. Certaines étagères auront connu toutes les pièces de la maison. Que de manutention et d’objets inutilisés et pourtant déplacés ! J’ai envie d’appeler Emmaüs : bienvenue, venez, servez-vous. Ne laissez que les lits, les bureaux et une poignée de livres. Ah oui, et les canapés, pour les animaux.

Les gerbilles et la chienne sont bien traitées chez nous. Les plantes aussi. Nous avons commencé l’élevage de champignons.

La cuisine, où nous campons en attendant l’installation des meubles, est donc verte d’une jolie nuance sauge ou olivier, « ça fait anglais », nous a dit le peintre. Nous lui avons demandé deux échantillons, et après quelques semaines, la teinte choisie nous plait toujours, à toutes les heures du jour et de la soirée, par toutes les météos. Heureusement, car ces derniers jours, le vert s’est plu (ah, ah) et s’est multiplié. Il pousse sur les linteaux intérieurs des fenêtres en tâches inégales et arrondies de dégradés vert-de-gris comme des lichens sur un rocher de granit. J’aime la nature, vous le savez, et je la laisse volontiers envahir mon intérieur, surtout quand elle est végétale plutôt qu’animale. Mais je préfère quand elle passe par la porte.

Notre nouvel espace de vie est au rez-de-chaussée, et même quelques marches en dessous du niveau du sol. Cela nous permet de profiter à l’arrière, côté baie vitrée, d’une terrasse en contrebas de notre forêt de poche, et côté rue, d’un jardin mutilé et de la bouille de Gaïa au niveau de la nôtre ou presque, quand elle pose ses pattes sur le rebord des fenêtres.

Il a beaucoup plu ces derniers jours, ça n’a échappé à personne. En passant le pont de la Guillotière hier de retour de l’atelier de poterie, le Rhône roulait les mécaniques, torrent monstrueux de boue marron aux courants violents. Je venais de poursuivre le modelage, commencé avant les vacances, d’une petite fille qui tient des deux mains sa robe pour ne pas la mouiller et regarde ses pieds enfoncés dans l’eau d’un bord de rivière. J’ai hâté le pas.

Dimanche pour notre premier matin dans la nouvelle salle à manger, en bas donc, après une nuit à écouter la pluie murmurer, en préparant le café sur un guéridon de jardin d’un vert délavé, le désastre nous a sauté aux yeux : des gouttes coulaient le long de la fenêtre, à l’intérieur.

Ce n’était pas tout à fait une surprise. Les linteaux avaient déjà suinté et des mesures palliatives avaient été prises avant que l’isolation de la façade soit faite. Donc, dimanche matin, branlebas de combat et texto à l’architecte : nous sommes assiégés par l’eau, il pleut dedans et la terrasse est devenue une piscine.

Les gouttes se sont multipliées et ont détrempé le placoplâtre. Passons sur les différentes actions correctives menées depuis. Il a plu cette nuit, difficile de savoir si nos lichens, qui ont le bon goût d’être dans des tons assortis aux murs, ont proliféré. Le plafond ne semble pas dégouliner. Ce matin, le soleil éclabousse notre chaos de lauriers déterrés et cet après-midi, il jouera avec la marre, pardon, la mare de la terrasse. Notre pisciculture est en bonne voie. Bientôt, nous élèverons des têtards et, hélas, des moustiques-tigres.

Pour déplacer nos biens, nous avons réquisitionné des mains et des dos jeunes. Ma benjamine a enfilé un casque afin de se donner du cœur à l’ouvrage. Elle chante dans le futur, les pièces en rénovation, pour tester l’acoustique, l’écho du vide. Elle a un objet à réparer.

-Où est la colle forte ?

-Sur l’étagère en haut, en bas.

Il est difficile de se repérer dans un espace en mutation. Les gestes de la main permettent de déchiffrer cette dernière réponse.

Marguerites et sauges épargnées par la tonte

-Ici ?

-Non dans le salon. Enfin, l’ancien salon. Sur l’étagère où se trouve la peinture.

Enfin, là où elle se trouve toujours j’espère.

-Tu sais, dans ce qui sera un jour mon bureau.

Les Billy Ikea achetés en urgence en arrivant à Mainz, et montés grâce à l’aide précieuse de copains de Lyon (amis originaires de Mainz – ganz liebe Grüsse) ont tenu bon. Ils viennent de vivre un nouveau déménagement sur place avant de trouver leur place définitive. Pourquoi gardons-nous tant de livres ? Avant de partir en Allemagne, plusieurs sacs-cabas sont partis pour la foire aux livres de l’école. Il faudrait recommencer, mais ce n’est jamais le bon moment pour trier. Aujourd’hui l’enjeu est de respecter la date butoir, veille de l’abattage de cloisons, demain donc.

Voilà plusieurs jours que je veux vous écrire : une main dans le dos me pousse, une autre retient mes doigts sur le clavier, et parfois même m’en éloigne. Les excuses foisonnent : il faut que j’aille à la poste, le marteau du plâtrier fait trop de bruit, mon ordinateur paresse, il est temps d’en changer, regarde Word ne répond pas, oui, encore, oui. Il faudrait que je m’attèle au marketing de ma microentreprise. Tous ces prétextes sont véridiques et valables. Certains ne disparaitront jamais (ne faut-il pas toujours retourner à la poste ?), d’autres s’étioleront avant de disparaitre. Le plus gros obstacle cependant, c’est moi. Moi qui m’interdis de soûler mes lecteurs avec mes histoires de travaux qui conditionnent tous nos faits et gestes pour encore quelques mois, et surtout d’aborder les sujets majeurs qui m’occupent et me préoccupent. Coincée.

Une amie avec qui je déjeunais en mars et que je n’avais pas revue depuis plusieurs mois m’a raconté :

-Tu sais, ma fille, elle a changé de travail. Elle s’est installée avec son chéri.

-Oh, super, je ne savais pas.

-Non c’est vrai. Moi je suis au courant des événements de votre vie, car je lis ton blog.

Ça m’a fait sourire et réfléchir.

Oui recevoir des nouvelles de mes amis et de mes lecteurs me fait toujours plaisir, et oui je partage en ligne des anecdotes de mon quotidien, quand elles ouvrent sur des réflexions plus larges ou des traits d’humour. Contrairement aux apparences, je ne raconte pas ma vie : je ne dépose ici que les couleurs de mes jours en pointillés, des tâches spontanées dans lesquelles je déchiffre des formes. (Oui comme les moisissures de mes linteaux.) Le contour, le dessin, la trame relèvent de mon intimité et le contexte global de ces histoires reste privé.

Je ne crains plus la vulnérabilité depuis que j’ai compris que c’est ce qui rendait mes interlocuteurs attachants et me permettait de créer du lien, comme le personnage de la tristesse dans le dessin animé de Pixar Inside Out (Vice Versa). Les superhéros, les personnalités cachées derrière un CV ne m’intéressent pas et me font fuir. Un profil LinkedIn sur pattes (à chaussures pointues) c’est froid et repoussant, car ça sonne faux. Les émotions et les sentiments naissent dans l’authenticité et l’imperfection. Je laisse bien volontiers aux Narcisse leurs miroirs déformants et accepte la transparence de la fenêtre, même faufilée de traces de plâtre dégouliné. Dans la limite où cela ne porte préjudice à personne.

Cette remarque que je muris donc depuis le mois de mars m’amène à un autre sujet en gestation depuis plusieurs années, déjà abordé aux débuts de ce blog (voir article Racines nues) : la question de l’identité et du lieu de vie. Où suis-je le plus « moi » ?

Arbre aux mouchoirs

Ce week-end, en remplissant mes sacs, en soufflant pour les descendre sans me casser le dos, en replaçant les piles sur les étagères en essayant de respecter la logique dans laquelle elles avaient été placées (livres à lire, livres sur l’écriture, polars, feel-good books, livres en français, livres en allemand, livres de jardin et de recettes), je me demandais : à quoi bon les garder ? Ceux qui sont lus ne le seront sans doute pas à nouveau, les autres ont peut-être dépassé le moment idéal pour les lire. Une pièce sans livres, sans les murmures silencieux de leurs auteurs, n’a pas d’âme. Mais pourquoi en garder autant pour les déplacer sans arrêt ? Comment ferais-je quand j’irai en maison de retraite (oui, je vois loin) ? Et le jour venu comment survivre au tri de ma maison familiale en Ardèche et à celle de mon mari à Londres, gestes crève-cœur, peut-être libérateurs ?

Que de questions sans réponse, que je dépose à vos yeux, sur le canapé ! Tenez, en voilà d’autres.

Je m’installe enfin chez moi et m’interroge, tiraillée entre une grande conscience de ma mortalité, et les traces du passé retenues comme des talismans. Puis-je me sentir chez moi dans une maison sans souvenirs ? Dans un lieu où les hasards m’ont posée ? Où je ne suis pas née ? Peut-on renaître ailleurs ? Mes souvenirs existent-ils sans médiateurs ? Mon enfance sans la maison qui l’a protégée ? Celle de mes enfants, privés de demeure pérenne, sans leurs dessins immenses et colorés enroulés tenus par des élastiques et leurs bricolages de carton dont le scotch cède ?

Une chose est sûre, je pourrais donner (la plupart) des romans, mais pas me séparer des albums jeunesse. J’ai les miens et ceux de mes trois enfants, entreposés en Ardèche et je ne sais où, objets de papier, promis comme nous à la poussière. Je garde précieusement ces fleurs sauvages de mon herbier intime, car enfermés entre leurs pages cornées à l’odeur de vieux murs, chahutent encore des rires et des câlins, et des chatouilles sous les pieds minuscules d’un baby gros.

Certains lieux sont associés à des êtres, et réciproquement. La vue d’un paysage familier, machine à voyager dans le temps, nous plonge dans un instantané en noir et blanc. En contemplant depuis un col, les crêtes violettes des collines de mon Ardèche, j’ai cinq ans, au sommet d’un toboggan et mon petit amoureux David, vient de me les indiquer du doigt et profite de ma tête qui se tourne pour poser un bisou sur ma joue. Sous les platanes du quai Augagneur à Lyon j’ai vingt-six ans et l’hôtel-Dieu en face est encore un hôpital noir de pollution. Rue Mortier, où je suis passée hier, je marche à tâtons derrière ma première grossesse, sans la main rassurante d’une future grand-mère. Au deuxième étage d’un escalier de pierre, j’ai traversé, émue le seuil de l’appartement, pour la première fois, mon bébé dans les bras. Il y a eu un autre seuil, lui aussi vendu, pour deux autres bébés, avec un autre papa.

Mes souvenirs vont-ils disparaitre lorsque le camion d’Emmaüs disparaitra au coin de la rue ? Vais-je lui courir après en paniquant ? Quand vais-je cesser de me chercher dans des objets ? Comment s’affranchir de son musée personnel ? Puis-je appartenir à un lieu qui ne m’appartient plus ? Puis-je me libérer d’un lieu aimé ? L’Ardèche, je l’emmène partout avec moi. Et peut-être que je sais mieux l’aimer de loin. Sur place, mes racines m’enlacent et m’entravent, souvent je baisse les yeux et barbouille mes joues. Partir de chez soi fait souffrir, revenir aussi.

Pour éviter un retour symbolique, au moment du prochain rangement, le dernier avant longtemps j’espère, j’ai décidé de me séparer de dizaines de cahiers et de carnets. Pour atteindre ce but, tu t’abstiendras, Estelle, de les ouvrir. Les phrases échappées pourraient, elles aussi, t’encombrer.

Refermons la porte sur un canapé sans chien (car très occupé à me labourer les rares plantes restantes) et ses étagères-cariatides croulant sous les livres de poche, de cuisine et quelques bandes dessinées.

Je suis découragée, sachez-le. Mes bras tombent sous le poids de l’IA et du foisonnement du monde. Hier soir, j’ai griffonné un titre dans ma liste de possibilités pour le roman que j’ai commencé. Sans crier gare. C’est pas mal ça, Sans crier gare. Ce matin, au détour d’un billet littéraire sur Instagram, ce titre, celui d’une traduction récente, m’a sauté aux yeux. Bien sûr, il existe déjà. Le pessimisme m’a dégringolé dessus : à quoi bon créer si tout existe déjà ? À quoi bon créer si des algorithmes le font ?

Vision surprenante dans une rue d’Angers

Et pourtant, me revoilà avec mon clavier de pèlerin.

Lors de recherches récentes sur les agences de traduction, j’ai constaté que la plupart ont fait évoluer leur offre : le tarif le plus bas est désormais celui d’une prestation d’IA générative. Exit la traduction neuronale encore à la pointe il y a deux ans quand j’ai commencé ma formation. Chers clients, ne payez presque rien et sans délai, on vous propose, des phrases crachées par des robots. Tant mieux pour les manuels pratiques. D’ailleurs, IKEA n’a pas attendu le XXIe siècle pour se simplifier la vie : leurs notices de montage sont dessinées. Pour le reste, c’est déprimant. Les agences ont-elles conscience de scier la branche sur laquelle elles sont assises ?

Un prestataire propose de concevoir des formations en ligne grâce à ce que vous savez, avec slides et voix de synthèse. Exit les professeurs, les consultants et les comédiens.

Suffit-il de proposer une intelligence naturelle, élevée en plein air, au grain, locale et de saison douze mois de l’année, pour contrer l’impératif économique zéro coût, zéro délai – peu importe la qualité ? Les plateformes spécialisées proposent aux traducteurs des missions autodestructrices d’entrainement des machines.

Bien sûr l’IA va faire avancer la science et enrichir une poignée de profiteurs. Bien sûr, l’IA va envahir toutes les tâches de bureau, ce n’est qu’une question de temps. Mon mari voudrait me rassurer : à chaque révolution technologique des métiers ont disparu au profit de nouveaux que nous ne sommes pas en mesure d’imaginer aujourd’hui. Certes. Les paysans, devenus ouvriers dans des usines, ont plus tard franchi en col blanc les portes des bureaux. Les secteurs primaire et secondaire, réduits à peau de chagrin, se sont transvasés par osmose dans le secteur suivant. Quand c’est le secteur tertiaire qui rétrécit, quelle est la porte de sortie ? Un retour à la terre ?

La création, particularité humaine suprême, va lui échapper. Pendant que certains s’acharnent à ressusciter le mammouth laineux, la bergeronnette s’évanouit des jardins silencieux dans l’indifférence générale.

Personne ne disparait de mes sièges, hélas, et je refuse de m’allonger sur le coussin de Gaïa. Curieusement, car nous avons créé des mètres carrés, la taille de nos canapés dépasse l’espace disponible pour les installer. Nous risquons donc de devoir les confier à Emmaüs. Avec leurs occupants trop bruyants. À bon entendeur…

Ma librairie ferme demain. J’ai essuyé une larme en quittant Sandra, ma libraire pour la dernière fois. Merci pour tous nos échanges, maintenant qu’on se tutoie, et qu’on a échangé nos numéros de téléphone, nous allons pouvoir nous donner des nouvelles de nos projets d’écriture, de nos lectures, de nos titres confisqués. Je t’enverrai mes brouillons de traduction de romans allemands que j’aimerais proposer à un éditeur.

Pour créer du lien, ne faut-il pas cet espoir qu’au bout de l’échange palpite un écheveau emmêlé d’émotions et de sentiments ? J’ai demandé à l’IA de souffler des mots-dièse (hashtags) pertinents pour Instagram à l’éternelle débutante en réseaux sociaux que je suis. Je pourrais lui réclamer de rédiger cet article. Mais cela perdrait tout son sens. Pourquoi ? Parce que je nourris l’espoir, que de l’autre côté d’un texte, lit une âme qui vibre grâce à un cœur qui bat.

Trois petits tours et revoilà la vulnérabilité. Un robot, comme un bon comédien, peut l’imiter. Donner le change, ne marche qu’un temps.

Quand j’étais adolescente, un ami américain qui avait l’âge d’être mon père, m’avait expliqué beaucoup de choses sur la vie, en particulier le concept très présent dans sa culture, de la perte de l’innocence. Nous avions entretenu une relation épistolaire fondatrice pour moi et je me souviens de sa remarque pour me consoler de mes hauts très hauts et bas très bas, le grand-huit que je parcours à grande vitesse en continu, jour après jour, après nuit, après jour : « la vie sans émotions ni sentiments serait ennuyeuse ».

C’est exactement cela. La vie vivante, la vraie vie, avec son charme et ses aspérités, est la seule que nous ayons. Chérissons-là dans toute son imperfection.

Ôtez cette IA que je ne saurais voir. Et ce chien du canapé.

(Aucun placement de produit suédois n’a été glissé ici).

À nous deux (ma cervelle)

À Dijon pour une rencontre de traducteurs, à Paris pour rire

Alors c’est toi, toi, frais et reposé dans l’attente de ma visite, toi et tes caresses moelleuses et appuyées, ton odeur inconnue dans la pénombre, toi qui vas cette nuit brouiller mes repères, stimuler mes sens et m’empêcher de dormir. Toi que j’espère et redoute. Toi, que je retrouverai avec délices et quitterai avec soulagement, toi le lit de cette chambre d’hôtel.

Les nuits seules à l’hôtel me confisquent le sommeil, depuis toujours. Quand je reste plusieurs jours, j’arrive à dompter l’hypervigilance qui me tient compagnie depuis ma naissance et s’exacerbe dès qu’elle trouve une fissure où se faufiler. Alors même si l’évasion me réjouit, j’appréhende la nuit et dois recourir à des maléfices pour envoyer ma cervelle au panier.

Ma cervelle c’est l’enfant de L’enfant et les sortilèges du génial binôme Maurice Ravel – Colette, livre-disque qui effrayait tant la petite fille et que j’ai pourtant infligé – une seule fois, ensuite ils ont refusé – à mes enfants. Elle échappe à ma maîtrise, méchante et rebelle, veut tirer la queue du chat, tricoter mes soucis et ébouriffe mes créations en cours. Le lit, la nuit, la lune et le rideau sombre se vengent. Les idées aussi en m’inondant. Mon corps s’enfonce paisible, dans le matelas et l’oreiller, sous une couette douillette, et tente d’allonger ses respirations. Cervelle, je t’aurai. Cervelle, c’est toi qui me terrasses.

Le déplacement à Dijon de début avril s’est assorti d’une autre cause de stimulation trop tardive dans la journée pour m’autoriser un sommeil correct : la deuxième séance de mon atelier d’écriture autour de la poésie. Eh oui, en vieillissant un système nerveux aussi réactif exige une sagesse de tous les instants et donc une vigilance renforcée – ce qui est contreproductif, on ne s’en sort pas. Après 19 h, stimulations interdites sinon avec l’oreiller tu te battras.

À la demande générale d’Hélène (que je salue ici) je vais vous raconter la suite.

À peine arrivée dans la chambre d’un petit hôtel du vieux centre de Dijon, au deuxième étage, au fond d’une cour (oui une cour au deuxième étage), je me suis lavé les mains dans une salle de bains aux murs vert pomme (le vert mural me poursuit) et j’ai installé mon ordinateur pour me connecter sur Zoom. J’étais perplexe : je m’étais monté la tête avec cette histoire de droits d’auteurs abusifs, incertaine que mon poème serait arrivé jusqu’aux yeux de l’auteure, et si c’était le cas, dans l’anticipation anxieuse de ses commentaires. Dans le doute, prévoir toutes les possibilités, imaginer les cinquante côtés de la médaille, comme ça au moins on est paré à toute éventualité et on est sûre de… ne pas s’endormir.

Clic, ça marche, l’écran se divise en trois avec à gauche le modérateur, au milieu la poétesse et à droite la colonne de commentaires. Les participants y vont de leur bonsoir à tout le monde, que le monsieur lit à haute voix. J’hésite un instant avant de prendre le risque d’étaler mes lettres classico-touristiques dans ce que j’espère être un trait de complicité avec Maria et je tape « Kalispera » (pour ceux qui ont égaré leur guide du Routard 1995 des Cyclades, cela signifie bonsoir). L’animateur le lit et marque un temps d’arrêt, visiblement il n’a pas compris. Pas de chance, à ce moment-là, Maria ne regarde pas son écran, mais ses papiers. Oh le flop ! À la dernière seconde avant la lecture du prochain salut, Maria réalise ce qu’elle a entendu, sourit, et répond « καλησπέρα ». Soupir de soulagement.

L’auteure annonce le programme : elle va lire chacun de nos poèmes, certains formidables, d’autres « en chantier » et invitera son auteur à prendre la parole pour échanger. À l’aide, il va falloir parler de sa création ! Ça va pas la tête ? Mon cerveau farouche et timide sursaute et se planque sous le lit. Je l’appâte avec la promesse de progresser en écriture et de le garder protégé, derrière un écran. Petit, petit, sors de là et reviens, j’ai besoin de toi. Je sais que tu es très sollicité en ce moment, entre la mutinerie des couleurs et le harcèlement de Leroy Merlin, mais par pitié soutiens-moi.

Maria commence par lire un poème composé avec des extraits de nos quarante créations. Le résultat est surprenant et beau. Entendre deux de mes vers me rassure sur un point : mon texte lui a bien été remis.

C’est parti pour la lecture et le compte à rebours. Plus elle s’éloigne du début, plus la probabilité que mon poème soit dans la catégorie « à retravailler » croît. Les textes lus sont pour beaucoup très réussis, certains vraiment touchants (enfin, je le suppose, car dans ma vie turbulente en ce moment, mes émotions sont chaotiques, et parfois bâillonnées). Le temps passe, et la tête du modérateur m’agace, je le cache avec une feuille de papier. Je guette mon nom avec appréhension. L’heure et demie de l’atelier est dépassée, il reste une vingtaine de poèmes à lire. Maria propose de cesser les lectures et d’en rester aux commentaires rapides, sans intervention de l’auteur. Nouveau soulagement, déçu celui-là. Et puis soudain, j’entends mon nom.

« Dans ce poème qui évoque la perte du père, il y a des vers très beaux », elle les cite. Je ne vous les dis pas pour ne pas polluer vos préférés. « Si vous êtes capable de ça… peut-être est-ce dû à un manque de temps ? ». Je comprends : peut mieux faire. Même expéditifs, ses commentaires restent intéressants.

Mon texte parle de la perte de la mère, mais Maria a perdu son père jeune. La projection du vécu du lecteur prime dans la perception d’une œuvre. Mon appréciation des « meilleurs vers » du poème diffère légèrement de la sienne. En revanche, je suis d’accord, en coupant et retravaillant, j’aurais obtenu un résultat plus tendu, intense, dense. La rapidité étant un de mes plus jolis défauts, j’ai aimé mon histoire comme elle s’était imposée à moi, avec le charme de ses maladresses et je l’ai gardée ainsi.

La chouette, mascotte de Dijon

Un mail est arrivé la semaine dernière pour me demander de renvoyer signé le contrat de cessation universelle des droits. J’ai répondu que ce n’était pas une omission : je le refuse en l’état. Un autre message s’enquiert : vous ne voulez pas être publiée ? Si, si, mais sans céder les droits. Ma demande pourtant raisonnable semble avoir glissé un gravillon dans leurs rouages. Le poème apparaitra-t-il dans le recueil imprimé ou non ? Suspense insoutenable dont vous vous foutez et moi aussi. Éperdument. Ce qui m’intéresse, ce sont les arcanes juridiques du monde éditorial.

J’ai une aversion viscérale pour l’injustice, qui me révolte même quand elle ne me concerne pas, en particulier au sujet de la prédation dans le monde de l’art. Gainsbourg a dégringolé dans mon estime lorsque j’ai découvert qu’il plagiait Chopin. La question des droits d’auteurs est cruciale entre écrivains et éditeurs pour le respect et l’encouragement de la création.

Elle se pose aussi dans la traduction. En effet, le traducteur pour l’édition n’est pas considéré comme un prestataire de services, mais comme un artiste, rémunéré donc en droits d’auteurs et non au nombre de mots ou au temps passé. À la rencontre organisée à Dijon par l’Association des traducteurs littéraires de France, sous la haute présidence informelle et menaçante de l’IA générative, la présentation de l’après-midi était faite par un juriste. Il a énoncé plusieurs chausse-trappes, en particulier les clauses abusives : « Ça, biffez, on ne vous en tiendra pas rigueur, l’éditeur sait bien que c’est illégal ». Bon. L’exaltation de voir ses phrases publiées dans un livre ne doit pas faire tourner la tête au point de signer n’importe quel engagement. Dans un contrat de gré à gré, il convient de négocier. L’éditeur cherche à couvrir toutes les utilisations possibles du texte et ses supports futurs. Dans le cas de l’atelier, ne sait-on jamais, si Hollywood veut projeter nos humbles poèmes sur l’écran géant des plateformes ou imprimer nos mots sur les T-shirts d’hologrammes ?

Musée Carnavalet, le plafond ! ;o)

Lors d’un récent passage à Paris avec ma benjamine, la pluie dans le Marais et sa curiosité pour la Révolution française nous ont poussées au musée Carnavalet. J’étais ravie de revoir l’émouvante salle des enseignes, la chambre de Marcel Proust et surtout la superbe boutique du joaillier Georges Fouquet conçue par l’artiste Mucha dans le style art nouveau que j’adore (une collaboration initiée par Sarah Bernhardt). Au détour du panneau explicatif d’un portrait de Beaumarchais, j’ai appris que l’auteur fut le premier à se battre pour les droits d’auteur et l’accès de l’écrivain, jusque-là (et toujours dans la majorité des cas) bénévole passionné qui mendie sa pitance auprès de mécènes, au statut de professionnel rémunéré. En 1777, suite au succès du Barbier de Séville, il crée le Bureau de législation dramatique qui deviendra, quelques décennies plus tard, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD).

L’étude détaillée de la pièce de théâtre Le Mariage de Figaro pour le bac de français m’a familiarisée avec la pertinence pétillante de Beaumarchais. Plusieurs extraits ont trouvé leur place à l’encre bleu turquoise dans mon cahier de citations Clairefontaine, en particulier : « Sans la liberté de blâmer, il n’y a point d’éloge flatteur » (que le journal Le Figaro cite en exergue). En ces temps de la tyrannie du « politiquement correct », expression que j’exècre et comme si la politique était correcte, Beaumarchais encourage la résistance de la pensée. Gardons notre propre jugement.

La Nouvelle Seine

Partons donc saluer une humoriste authentique qui ne mâche pas ses mots. Et hop, vous avez vu la transition brillante pour atterrir un samedi soir dans une salle de théâtre au fond d’une péniche amarrée au pied de Notre-Dame ? Les places étaient prévues pour mon mari et moi. Une entourloupe des dieux du samedi matin, nous a envoyé, ma plus jeune et moi dans le TGV pour Paris. Je l’ai prévenue. « Tu sais, ce spectacle, il n’est pas pour les enfants. Si j’avais dû acheter aujourd’hui des places pour nous deux, j’aurais choisi autre chose. Si besoin, bouche-toi les oreilles. Mais tant pis, hein on va se marrer. » En espérant ne pas être en train de te traumatiser ma fille. Qui a dit « un peu plus » ?

Olivia Moore, dont j’avais beaucoup aimé le spectacle précédent vu à Metz avec mon amie de Mainz, prévient le public dès le début : « S’il y a des mineurs, sachez que ce que vous allez entendre est la suite du cours de SVT ». Le ton est donné. Elle partage son diagnostic de TDAH. Nous rions beaucoup dans ce théâtre dont le tangage discret déroute. Quel charme les gens différents ! Quel bonheur les personnalités qui ne trichent pas !

À la sortie, elle s’exclame en voyant mon adolescente : « Ah, c’est toi le cours de SVT !» Nous échangeons quelques mots, je la remercie pour son authenticité. Quand elle entend que nous sommes montées de Lyon, elle me répond qu’elle va jouer à Décines à l’automne. Avis aux amateurs. Je n’ose pas lui demander si elle veut être ma copine.

Dans le TGV de retour, pendant que ma fille lit un roman qu’elle a du mal à lâcher, j’écoute ma playlist pour humeur mélancolique intitulée To cry it out. Aucune envie de pleurer mais un besoin de recueillement. Gauvain Sers chante Ta place dans ce monde et je prends conscience en regardant mon carnet ouvert et mon stylo, dans la lumière mouillée de la campagne qui défile à trois cents kilomètres à l’heure, que, la place de ma cervelle dans le monde c’est ça, ces quelques centimètres carrés de papier depuis une fenêtre avec vue sur la vie qui passe.

Retour à un autre trajet en train, celui qui a clos la rencontre de traducteurs à Dijon. Je suis repartie avec dans mon carnet, des pages de notes, dans mon sac à dos du pain d’épices, et à mes côtés, deux nouvelles copines traductrices. Je me suis sentie dans mon élément dans ce public de gens curieux, multilingues, qui aiment écrire et lire, que le réseautage ennuie. La question du syndrome de l’imposteur est revenue plusieurs fois dans la journée, peut-être parce que, dans une profession en grande majorité féminine, la question de la légitimité se pose particulièrement. Ai-je le droit de parler pour quelqu’un d’autre ? Mes mots respectent-ils la pensée de l’auteur ?

On ne le sait pas forcément, je l’ai découvert pendant ma formation : un traducteur est aussi correcteur, car il fournit un texte prêt à publier. Lorsque j’écris un mail à une collègue je m’applique bien, la langue entre les dents. J’en profite pour m’excuser des coquilles qui se glissent dans ces pages. Je vérifie mes articles avec Antidote, un logiciel professionnel (comme le correcteur orthographique de Word, mais hyperperformant). Ensuite je le colle dans WordPress, tout impeccable qu’il est. Puis je le relis, et je procède à des tas de corrections rapides de dernière minute, et pof j’invite de nouvelles coquilles. Que je repère (ou pas) quand je relis, quelque temps plus tard avec un regard renouvelé, la version publiée.

Je referme ici cet article-puzzle en vous remerciant de passer par là. Vous écrire a apaisé ma fichue cervelle pour quelques heures (minutes, me souffle-t-elle).

Éclats de vert

Quand les couleurs se fâchent tout vert, moi aussi.

Hier le peintre me l’a promis, cette fin de semaine la rénovation du garage, « c’est sûr à 100 % ce sera fini ». Je ne demande qu’à le croire, j’ai hâte de quitter ma chambre aux murs troués pour un espace définitif, où mes vêtements ne prendront plus la poussière, où je retrouverai des tenues autres que des jeans, et où mon piano pourra renaître de son nid de couvertures et de plastique. C’est la troisième fois en trois semaines que des impondérables ont raison de son engagement. Le dernier décalage, hélas, est dû à cause d’une accumulation de vert.

Si vous n’êtes pas allergiques à la poussière, entrez donc visiter.

Pour le couloir, la salle de bains et les toilettes, nous avons choisi un sol en imitation de carreaux de ciment. Les motifs permettent d’ignorer les cheveux qui trainent, le côté désuet âge joliment la maison, le ton brique évoque la terre cuite, toutes illusions optiques favorables à mon bien-être personnel. Sous peine de chuter dans un effet stroboscopique désastreux, les trois teintes et le décor obligent cependant à une austérité décorative.

La couleur des murs se devait donc d’être sélectionnée avec attention. Le peintre nous a confié un nuancier aux mille deux cent trente six variantes, dont nous avons consulté l’éventail sous toutes les lumières, à toutes les heures, dans chaque pièce concernée, et surtout, surtout, au voisinage dangereux du carrelage.

Notre choix s’est porté sur un gris très pâle, aux discrètes nuances de rose, afin de rendre le « blanc » plus intéressant. Cette teinte doit couvrir tous les murs de l’ancien espace garage, à part un recoin brique dans les toilettes et un panneau marron glacé dans la chambre. L’enjeu est donc de taille. La veille de la commande de la peinture, nous avons présenté notre décision aux artisans, à genoux, dans le couloir carrelé, sous le plafond nouvellement mis en lumière.

-Regardez ça va bien aller non ? Avec le rouge, avec le gris…

-Hmm… Oui…

-Oui… mais ?

-Mais ce sera froid, il vaudrait mieux une couleur plus chaude.

Nous explorons ensemble l’éventail.

-Ça. Ça, c’est pas mal. C’est doux et plus chaud, plus lumineux.

-Tiens oui, c’est une bonne idée ça.

Mon mari et moi étudions le rectangle de quatre centimètres carrés, et le présentons à la lumière sous toutes les inclinaisons.

-Oui, partons sur ça. Ouf. On a failli se tromper. Quelle catastrophe ça aurait été ! T’imagine, si en entrant dans la salle de bains on avait grelotté !

Mon soulagement est palpable. Je préviens le peintre – carreleur :

-Je vais vous refaire le mail ce soir pour les références de couleurs.

Le lendemain, je m’assure qu’aucune confusion n’est possible :

-Vous avez bien reçu le mail ? J’ai mis « annule et remplace », en majuscules, hein. L’autre vous n’en tenez pas compte.

Pas de bourde s’il vous plait, qu’on ne se retrouve pas coincés entre des murs inconfortables !

Jeudi dernier, mon mari et moi étions tous les deux absents pour la journée. Cela arrive rarement ; notre présence constante est épuisante, mais doublement rassurante : nous pouvons à la fois suivre les travaux en temps réel (et retenir la truelle du maçon à la dernière minute) et contenir Gaïa en haut des escaliers grâce à une barrière composée d’un pouf de canapé basculé sur la tranche et d’un panier à linge, le tout crénelé de deux chaises couchées en travers. Je m’attends chaque jour à basculer d’un étage la tête la première.

Jeudi dernier donc, après un déjeuner fort agréable dans le café d’une copine (Équilibres), j’ai marché jusqu’à mon atelier de poterie. Un soleil printanier remplissait les terrasses des restaurants et celles des quais du Rhône. J’avais laissé passer l’heure de départ et suis arrivée à la bourre à mon cours. Vite poser la veste, le sac, sortir les lunettes et le tablier. Pendant que je le nouais autour de la taille, l’artiste-animatrice m’a dit :

-Tu as vu ton arbre ? Il a coulé.

-Quoi ? Mon arbre ? Il a coulé ?

En deux pas, le repérer sur les étagères où sont présentées les pièces terminées après la cuisson, l’attraper et dans un même élan, être réconfortée par sa forme et son toucher lissé par l’émail transparent, et dévastée par son aspect.

Mon arbre à la petite fille perchée, mon arbre ravissant avant que je ne le gâche avec des couleurs est défiguré. J’hésite toujours à ne pas laisser mes pièces brutes, ou à peine patinées de cire ou de peintures très diluées. La sorcellerie de la céramique est redoutable : du feu, de la terre et des teintes sous forme d’émaux, d’oxydes ou d’engobes (terres colorées). Le résultat à l’ouverture du four est en général une surprise. Parfois un désastre.

L’oxyde de cuivre du chemisier et des chaussures de ma demoiselle a migré : dans le four à mille degrés il s’est envolé et redéposé sur les cheveux, les mains, la peau, le tronc de l’arbre.

-Mais ça va aller. Tu vas le frotter avec de l’encre de Chine. Ça va faire ressortir les craquelures et ça ne se verra plus.

-Vraiment ?

Je l’ai fait sans y croire. Je le vois toujours, ce vert amer.

Ma sculpture emballée dans de vieux exemplaires du Progrès et l’ai rapportée à la maison en bus, trésor abimé sur les genoux, attentive à ne pas le choquer. Je me forcerai à lui trouver une vision poétique « l’enfant dans un arbre nu lui transmet le vert de la vie ». C’est plus joli que « bigre, le T-shirt a déteint ». J’ai décidé de l’aimer encore plus malgré ses imperfections ou grâce à elles, comme le kitsugi, ces réparations à la colle dorée qui magnifient les céramiques japonaises.

À peine arrivée dans ma demeure du chaos, on m’appelle depuis le tréfonds de ce que j’appelle encore le garage.

-Viens voir, viens, voir. On a avancé la peinture.

Je n’ai pas pris de photo

Je pose mon arbre sur l’escalier avec la douceur autorisée par mes mains impatientes, et fonce découvrir mes murs. Couloir, virage (écrit comme cela on dirait que c’est immense), devant les portes de l’atelier et de la chambre je m’arrête, interdite. Mes épaules se hissent, mes mâchoires se serrent, mes ongles griffent un tableau plus vert que noir imaginaire. Du papier aluminium crisse entre mes dents. Le voisinage avec la couleur du mur du fond est abrupt : la chambre hurle. L’atelier crie.

Les murs sont jaune-vert.

Ni beaux, ni chaleureux, ni vraiment lumineux, car le vert refroidit et ternit le jaune.

Le peintre attend muet ma réaction.

-Heu…

Je ne veux pas d’emblée dénigrer son travail. Je fais le tour des deux pièces, plusieurs fois, en m’imaginant venir me coucher là ou m’assoir à une table pour travailler la terre et y modeler un arbre qui, avec un peu de chance, ne virera pas à la deuxième cuisson. Non, non ce n’est pas possible. On dirait que la pelouse étoilée de primevères sauvages d’un jaune beurre a coulé à l’intérieur. Je grimace.

-C’est jaune. C’est même jaune-vert.

-Oui c’est jaune-vert.

-Ce n’est pas du tout possible pour les pièces avec le carrelage rouge.

Ni pour les pièces déjà peintes.

Aïe, aïe, aïe.

Vert colère, tapi, invisible, dans le minuscule échantillon.

Si seulement j’avais descendu le café après la couverture du premier panneau. Si seulement le peintre nous avait alertés. Branle-bas de combat. Retour à l’éventail du nuancier. Sélection d’une teinte proche de notre choix initial. Peinture d’échantillons in situ. Comment décider d’une teinte de vie sur quatre centimètres carrés ?

Soulagement. Le deuxième choix est le bon. Les murs agressifs se sont adoucis. Je peux m’imaginer y dormir et y créer. On ne frissonne pas en entrant dans la salle de bains.

Au Café du Rhône

Deux jours plus tard à Paris, je racontais cette anecdote à une amie de Mainz. Dans l’après-midi, alors que nous longions une boutique d’objets de décoration, je lui indique une vitrine :

-Regarde c’est ce vert que je voudrais mettre sur le mur de la cuisine.

-Ah bon ? Je croyais que tu n’aimais pas le vert sur les murs…

Sourires.

C’est vrai. La prudence est de mise. Les erreurs sont possibles, privilégier les échantillons et un tempo andante pour éviter les déconvenues.

Un peu plus loin, nous passons devant un pub irlandais bariolé de fanions orange et vert, et dont les clients débordent sur le trottoir. Ah, oui, regarde, demain c’est la saint-Patrick. Quand mes filles étaient en maternelle et primaire, l’école organisait une journée verte. Elles fouillaient dans leurs placards pour s’habiller couleur Irlande le 17 mars.

Printemps

Prin-tant pis

Prin-tempête

Prin-tambour battant

Le printemps affleure, dehors, dedans, et notre vie se pare de vert.

Ce matin, je baisse les yeux sur mes mains qui courent sur le clavier, elles sortent d’un chemisier vert à pois blancs. Elle l’affirme, toutes les nuances de vert fleurissent cette saison sur les palettes de maquillage, tilleul, granny-smith, sapin, prairie.

Nous espérons échapper aux éclats de verre (oui le jeu de mots est facile, pardon).

Hier les électriciens étaient là, l’artisan et son apprenti me saluent d’un « bonjour madame » très poli. Je leur réponds, à l’un « Bonjour » et à l’autre « Bonjour Kévin ». J’ai laissé échapper un matin par mimétisme un bonjour, monsieur, mais à un tout jeune adulte ça a sonné très faux. Ils s’égaillent l’un sur le toit de l’extension à faire des trous dans ce que je j’espère être le mur et non la couche d’étanchéité toute neuve, et l’autre entre notre chambre et notre salon.

Et c’est parti pour la chorale d’invectives, le toit crie à la chambre :

-Mais pu***n Kilian, qu’est-ce tu f*** ?

Mince alors.

En allant chercher un livre, je croiserai l’artisan dans notre chambre actuelle découpée selon les pointillés. Il l’a « rangée » pour pouvoir faire de nouveaux trous dans le plafond. Les tables de nuit et leurs contenants sont échoués sur le lit : livres, lampes, crèmes, chaussettes, tablette… Ouf, les lunettes ne sont pas cassées.

Il glisse un câble par la fenêtre entrouverte.

-La fenêtre est tombée tout à l’heure. Je l’ai raccrochée, mais faites attention. Ça ne tient pas beaucoup.

Elle est raccrochée avec un clou dans un bout de Placoplâtre grand comme ma main au-dessus d’un canyon de vide.

Ne pas éternuer à proximité sous peine, avant de la mettre sur Le bon coin, d’obtenir la réponse, à la question fondamentale : combien pèse une fenêtre en double vitrage, ouvrant droit, intérieur blanc, extérieur gris ?

Alors ? Une petite idée ?

Tout dépend sur combien d’orteils elle atterrit.

Tout va bien.

Vert-de-gris du Train Bleu

Poésie (mais si vous aimez ça)

Atelier d’écriture en ligne – joies et déconvenues

Instagram nous pousse dans le dos. Tiens, regarde cette montre au prix d’une voiture. (Cliquer sur refuser.) Tiens regarde ces pulls tout doux. (Accepter pour éviter pire car les couleurs sont douces et juste faire attention de ne pas lire la marque.) Parfois, même en s’efforçant de sauter des yeux joints par-dessus le flot de publicités et de suggestions, une annonce interpelle. Une fois, deux fois, trois fois. La répétition enfonce le clou du désir dans la cervelle. Des mots magiques déverrouillent la barrière restante : poésie, écriture, organisateur fiable (que nous appellerons monsieur A.). Oh, mais ça m’a l’air enthousiasmant, le programme de cette master class (nom ronflant pour présentation Zoom).

Voyons un peu. Cliquons et étudions. Mais oui, ça me plairait drôlement : l’atelier est en deux temps, entre lesquelles les participants ont le devoir de composer un poème et de l’envoyer à l’auteure invitée qui prodiguera conseils et commentaires lors de la deuxième session. L’organisateur (ou les organisateurs ce n’est pas très clair, car un monsieur B. est apparu) véhicule une image de fiabilité. Je me réjouis de l’intervenante, Maria, d’origine grecque, au visage doux : je ne la connais pas, elle semble suffisamment extérieure au microcosme littéraire parisien, et écrit dans ses deux langues. Chapeau bas madame. J’ai très envie de vous rencontrer. J’emprunte et je dévore ses livres à la médiathèque, n’en jetez plus je suis conquise.

60 euros ? Tant pis. Où signe-t-on ? Auprès de monsieur A., lequel m’envoie un mail de confirmation.

La première séance était un lundi soir à 18 h 30. Assise à mon bureau avec une demi-heure d’avance, je clique cinquante fois sur le lien pour vérifier que tout fonctionne, teste le son dans mon casque. Puis à 18 h 32, comme rien ne se passait, je réalise que peut-être il me faudrait réinstaller Zoom enlevé le week-end précédent pour désaturer mon disque dur. Clic, clic, recherche de mot de passe, non pas de mot de passe connu, création de nouveau compte. Oui, c’est ça, je suis une particulière, ma date de naissance, oui la voilà. Quoi encore ? Ah… c’est bon, ça marche.

Sur mon écran apparaissent deux fenêtres avec à droite un monsieur encore jeune et brun et à gauche une dame, Maria. Qu’elle me pardonne si je l’appelle par ce prénom inventé, c’est plus court, et plus simple. Le son s’allume avec quelques secondes de décalage. Après les formules de politesse convenues, le modérateur propose d’attendre quelques minutes que la quarantaine d’inscrits soient connectés. Je n’ai rien raté.

La séance commence. Maria se présente, explique son parcours depuis toujours vers la poésie qui, dans son pays d’origine, mise en musique et chantée ou citée comme des dictons, fait partie du quotidien. Son émigration pour ses études répond à un impératif de départ, car elle se sentait étrangère chez elle. Enfin, dit-elle, de l’autre côté d’une frontière, dans un pays dont elle parle la langue mais où elle reste l’étrangère, elle peut se réconcilier avec elle-même. Enfin, elle est libre de se définir comme elle l’entend.

Oh, Maria, comme je vous comprends ! L’affranchissement offert par une frontière, la libération du seul fait d’être immigrée m’ont permis de me (re) mettre à écrire. L’expatriation comme autorisation de s’exprimer enfin. L’étrangère, la Française installée en Allemagne a pu créer Mainzalors.com. L’Ardéchoise vivant à Lyon n’aurait jamais osé.

Pour se présenter, Maria nous lit un poème, qu’elle dit refuser de publier. Ses mots coulent, apaisés et émouvants. Pourquoi priver les lecteurs d’une telle grâce ? Plus tard dans la soirée, elle en lira un autre. C’est le moment que mon mari choisira pour me poser une question. Le pauvre se fera refouler d’un signe de la main sous des sourcils froncés : non, pas maintenant, je déguste un poème.

Son éloquence en français, dans une langue précise et sensible, me laisse pantoise. Elle évoque le rythme des poèmes, qui varie selon les poètes, les lecteurs, les langues. Elle conseille de choisir la distance, à l’histoire qu’on raconte, intérieure ou extérieure ou même un peu sur la droite. Elle encourage à plonger dans ses obsessions et son authenticité pour atteindre l’universalité. J’en suis persuadée, c’est ma modeste intention dans ces pages.

Maria lit deux poèmes bouleversants sans faillir. Peut-être un cadeau de ses études de théâtre à Paris. Plutôt elle que moi. Lire à haute voix sa production, quelle épreuve !

Lorsque je m’y suis essayée dans un cours animé par une écrivaine anglaise sur l’écriture pour la jeunesse, la consigne était : écrire sur sa chambre d’enfant. L’enfance est un endroit où en appuyant ça fait pleurer. À ma grande surprise, j’avais fondu en larmes dès la lecture de mon texte à mon mari et ma fille. Le lendemain, lorsque j’ai levé un doigt virtuel à la deuxième séance , j’ai failli mourir étouffée pendant la lecture. Impossible de m’interrompre pour préciser que c’était dur pour moi. Je n’avais pas d’autre choix que de lire les mots imprimés, surtout, surtout sans m’arrêter, dans un seul souffle. À peine ai-je pu remercier l’écrivaine à la fin sur son commentaire. Elle a aimé mon texte, mais pense qu’il vaudrait mieux ôter la mention du scorpion : un enfant de Londres aurait du mal à s’identifier avec leur présence dans une chambre. Elle ne savait pas que ladite chambre se trouvait derrière de vieilles pierres, dans le sud de la France.

Le passe-muraille de Marcel Aymé, Paris

Des participants posent des questions par écrit. Comment une auteure bilingue vit-elle la traduction ? Elle y échappe en écrivant d’emblée en grec et en français, en s’adaptant en chemin, certains vers fonctionnant mieux dans l’une ou l’autre langue. J’écoute, me rassasie. Je ne sais pas si j’aurais trop de questions à poser que j’étouffe, ou si je n’ose pas. Même invisible, le groupe me paralyse.

J’aimerais pouvoir participer aux ateliers d’écriture en présentiel de Maria parce que j’adore la poésie, et que je regrette de m’y essayer trop peu. Depuis que j’écris tous les jours (six ans presque), j’évite les ateliers d’écriture. Peur du regard d’autrui pendant la création, refus de partager mon espace neuf de liberté. Renonciation à chercher la perfection, comme si elle existait en création plus qu’ailleurs. Bien sûr, pourtant, un œil critique est enrichissant.

La séance se termine avec les consignes : écrire un poème sur soi, 2000 signes maximum, espaces compris, à envoyer avant le 21 mars. On se retrouvera en avril : Maria lira nos textes et les commentera. Ah, et puis, l’organisateur nous offre en prime la publication de nos poèmes (en autant d’exemplaires que de participants, dans un petit livret qui nous sera envoyé). Quelle bonne idée ce partage ! Le mot publication, en voilà un mot magique quand on écrit.

Magnolia stellata

Je raccroche, la séance achevée, comme envoutée et griffonne rapidement les idées qui me viennent avant de filer retrouver les miens autour de gnocchis frais du marché au fromage bleu et aux pommes (en guise de poires) concoctés par une de mes filles.

Au cœur de la nuit, pendant mon insomnie fidèle dans ma chambre en pointillés, le poème est apparu. Je sentais que ce serait un poème sur l’enfance, matière première inépuisable, gorgée d’émotions. Une phrase a jailli « Dégringoler en éclats de rire ». Grimper, escalader… Oui, c’est ça, un texte sur le mouvement, la petite fille incapable de tenir en place.

À peine levée, en pyjama à mon bureau, une tasse de café fumant à ma gauche, j’ai griffonné au stylo Bic dans mon carnet écossais, les idées semées par la lune. Après les salutations au chantier, le choix de la crédence puisque le fournisseur a oublié de nous proposer des carreaux – mais oui, comme les plinthes ça ira très bien, d’ailleurs l’électricien est du même avis – j’ai allumé mon ordinateur et pesté tant et plus. Ses activités secrètes m’empêchaient d’écrire.

Pendant une heure, très concentrée, dans un seul élan j’ai écrit mon poème. Impatiente de le partager, j’ai frappé à la porte de la chambre où travaille mon mari. Excuse-moi de te déranger, je voudrais te lire mon poème. Comme j’avais aussi très envie de partager avec vous ma « rencontre » avec Maria, j’ai ouvert mon fichier Blog articles en cours et commencé la rédaction de ce texte.

Plus tard, j’ai filé acheter un sachet de nouilles aux crevettes à cuire trop lentement sur la plaque électrique posée sur les feux au gaz condamnés. Je suis partie faire des courses chez Picard un grand sourire aux lèvres avec l’envie de chanter et de sautiller comme je faisais gamine, ce qui se dit de façon beaucoup plus précise en anglais (to skip). Vite une photo du pissenlit dans le trottoir, tant pis pour le regard perplexe des automobilistes. Soudain, ma conscience s’est émerveillée : me voilà en joie parce que j’ai écrit un poème. Comme quand j’étais petite. La sagesse d’une petite fille de six ans presque me tombe sur la tête. Mais qu’ai-je donc foutu pendant quarante-cinq ans ?

6 ans presque

Mon poème a continué de vivre en moi, les corrections sont restées minimes. Je reste sous le charme du jet initial.

Les nouilles mangées, les heures passent et le mail de monsieur A. arrive avec les consignes. Je clique sur le lien pour charger mon texte, j’ouvre le fichier joint avec l’autorisation de publication. Je le parcours une première fois très vite, sans trouver ce que je cherche sans me le formuler. Je n’ai pas le temps d’approfondir sur le moment. Je le consulte quelques jours plus tard, à un moment plus calme et je la trouve tout au début : la clause d’exclusivité.

Ça me dérange, ça me met mal à l’aise, vous comprenez, je l’aime ce poème et j’ai envie de le partager avec mes lecteurs fidèles, pas de m’en priver pour l’envoyer à des inconnus. Alors j’envoie un mail à l’organisateur pour lui exposer ma réserve, surtout qu’il ne s’agit pas d’une publication à proprement parler, mais tout au plus d’une reproduction à quarante exemplaires avec diffusion dans un cercle clos (en d’autres temps, ça se serait appelé des photocopies). Sans droits d’auteurs. Ah, et avec la possibilité que les créations envoyées soient utilisées à des fins publicitaires et commerciales. Ben voyons.

Si votre ramage…

Mon enthousiasme se dégonfle, mon échine se hérisse. Une lampe rouge clignotante rouge s’allume au-dessus de ma tête (vous avez l’image ? Rajoutons la sirène d’une alarme, comme dans les séries américaines).

Clause abusive. Clause abusive. Clause abusive.

Méchants, va.

Malhonnêtes, surtout.

Le lien pour charger son texte – auprès de monsieur B. cette fois – condamne à joindre en même temps l’autorisation de publication. Conditionner ainsi la participation au deuxième cours, alors que ce n’était pas dans la proposition initiale, c’est de la vente forcée. Ne pas offrir de droits d’auteur c’est carrément un hold-up.

J’achète un cours pour améliorer ma plume et me retrouve plumée ? (Il fallait la faire, pardon.) On m’a vendu un échange avec une auteure pas une confiscation de ma création par des inconnus.

Jamais de la vie, vous m’entendez, jamais de la vie ils n’auront ce poème. De toute façon, je ne leur fais pas confiance pour le transmettre à Maria compte tenu de mon refus de me faire abuser.

Trois jours plus tard, faute de réponse à ma demande de suppression de la clause d’exclusivité, je me prépare à les relancer quand soudain, une idée germe : je vais leur donner un « morceau de mon esprit » comme disent littéralement les Anglais, sous la forme d’un poème. C’est lui que j’enverrai à messieurs A., ou B. ou peut-être C. – qui sait à qui l’on s’adresse ? Le formulaire de retour prévoit une case à cocher pour s’abonner aux newsletters de C. Quelle grande famille de l’autre côté des 60 euros !

Montmartre

Convaincue par les miens de rester prudente, oui, mais espérer avoir le retour de Maria puisque c’est ce que j’ai acheté, je décide à la dernière minute d’envoyer ce poème en précisant que les droits exclusifs ne sont pas disponibles. Dans le champ dédié, je joins la version vierge du contrat envoyé.

Ce matin dans ma boite, j’ai trouvé un message automatique de l’éditeur B. : « Nous avons bien reçu votre texte accompagné de l’autorisation de publication signée. » Décidément. Au cas où on n’aurait toujours pas compris. Une collègue de jadis, avec qui j’aimais beaucoup travailler et que je salue ici, appelait « marteau thérapie » la répétition de mentions essentielles. Nous l’appliquions dans nos échanges avec des interlocuteurs externes pour éviter de nous faire arnaquer. Grand bien leur fasse. Ils ne m’ont pas eue avec leur marteau.

Je connais la qualité de mon travail.

Je ne le brade pas. Je l’offre. À vous.

Copyright : ma fille ;o)

Pousser la chaise des deux mains
Contre la cuisinière,
Grimper sur un barreau,
Puis debout sur la paille,
Verser la pâte dans la poêle,
Tremper un doigt et goûter,
Se brûler un peu, beurre fondu.
Dégringoler en éclats de rire.

Contre le tronc rugueux,
Sur la pointe des pieds,
Attraper la branche lisse, 
Se hisser entre les feuilles.
Croquer la pomme acide,
Livre posé sur les genoux.
Ciel d’herbe, sol de nuages,
Grimper en éclats de rire.

Pousser la chaise des deux mains
Contre les étagères du salon.
En équilibre sur la paille,
Placer le bras de métal et son aiguille
Sur un disque noir qui grésille.
Tourner, tourner, tourner encore même 
Effondrée dans le fauteuil de cuir.
Culbuter en éclats de rire.

Joue contre la pierre,
Escalader le rocher.
Sauter sur un gué imaginaire,
Nu-pied dans les galets.
Danser dans le sable en bord de rivière,
Plonger dans l’eau fraîche et verte,
Silence flou et mouvant.
Éclabousser en éclats de rire.

Suivre ta pelle et ton arrosoir,
Le parfum de soleil de ta peau.
Plisser les yeux, renifler l’humus,
Mains coulées dans la terre remuée,
Ver qui gigote dans la paume.
Caresser le mimosa, se piquer au rosier,
Border les pensées dans un pot.
Jardiner en éclats de rire.

Si la chaise glisse,
Le rocher bascule,
Si l’eau respire contre ma poitrine,
Toujours tes bras m’abritent,
Et me rattrapent avant la chute.
Les larmes de mon genou en sang
Coulent sur ton épaule.
Chatouiller en éclats de rire.

Aujourd’hui, nos arbres ont grandi,
À trois pommes du trottoir,
Le muret s’élève vertigineux.
Si je ne grimpe plus 
Dans le vent à la cime du pin,
C’est que tes bras ne sont plus là pour rattraper ma chute.
Je crains de dégringoler sans éclats de rire.


Monet, musée Marmottan

Messieurs A. et B. ou peut-être C.
m’ont vendu un cours en deux sessions,
Pour 60 euros, une affaire.
La main sur le cœur,
Ils m’ont promis,
La rencontre avec une auteure,
Puis des échanges passionnants
Sur les poèmes des participants.

Au premier atelier,
Ils nous ont présenté,
Surprise et cadeau,
La « publication » des textes
Des quarante participants,
Dans un livret qui leur serait envoyé.
Pourquoi pas ? Quelle chance !
Ce sésame magique déverrouille les cœurs des auteurs.

Leur mail de consignes conditionne, 
Déconvenue et mensonge,
L’envoi du poème à la signature
D’un contrat d’exclusivité,
Sans droits d'auteurs, non, pourquoi faire ?

J’interroge : puis-je s’il vous plait,
Pour mon blog, mes lecteurs,
renoncer à cette clause léonine ?

Aucune réponse ne m’est parvenue.

Messieurs A. et B. ou peut-être C. 
Vous n'aurez pas mon poème.
Chut, écoutez.
Entendez-vous cet éclat de verre brisé ?
L’image que j’avais de vous
vient de s’écraser sur le sol.

Bonheur-du-jour

Vélo, chaos, travaux et jardins au Cap Ferrat

Je pédale, je pédale ou je cours, je ne sais plus, comment faut-il dire, sur un vélo elliptique ? Je force sur place. Moi la férue de la dépense physique dans la nature, me voilà adepte de ce sport en chambre. Pas de chocs, pas de courbatures (faute de gravité parait-il). Je me défoule entre un pied d’éléphant poussiéreux sur une commode poussiéreuse, un piano, devinez, couvert de poussière, un carton rempli d’on ne sait quoi que je peine à déplacer en le poussant du pied, et un étendage dissimulé sous des arcs en ciel de petit linge (sans trop de poussière). Pour accéder au vélo et le tirer vers un espace moins encombré, je pousse, je tire, je fais tomber et ramasse plusieurs fois la même chaussette. Le bleu en haut de la cuisse droite, c’est la commode.

Au rythme de documentaires sur Arte, je pédale en noir et blanc sur le pont d’un paquebot transatlantique, et grimpe en couleurs aux côtés d’un climatologue sur les flancs du mont Olympe. Je dévale les pentes volcaniques de Lanzarote avec un champion de VTT et me repose entre les rochers noirs sur la terrasse blanchie de chaux d’un artiste local. Les grands espaces brisent les murs de mon lieu de vie confiné. Ils ne sont pas les seuls : le maçon les a récemment découpés par l’extérieur. Sur trois côtés, notre chambre-cabane éphémère n’est séparée du jardin que par des plaques de placo percées et rafistolées. Comment tient la fenêtre ?

Dimanche matin, allongée dans le lit, j’ai demandé à mon mari :

-Tu sens le courant d’air, là ? Brr, c’est froid.

Là, au niveau des trous.

J’ai passé le doigt à travers le placo, Chandler repenti dans son carton, pour un salut minuscule aux monstres de la nuit, ceux dont la respiration fait grelotter notre porte et chuchoter le rideau en plastique de protection scotché devant l’accès au chantier. Les frissons de l’endormissement, la lueur du réverbère dévoilée par la suppression du volet, les bruits de buissons froissés, les gargouillements du radiateur non purgé évoquent les nuits sous la tente. Serre moi fort. Jouons à nous faire peur. Et aérons par le couloir. Il vaudrait peut-être mieux ne pas l’ouvrir la fenêtre.

Pédale, pédale, défoule-toi avec cette activité physique à la fois intense et douce, adaptée à ton dos de quinquagénaire. 

Toc toc, on frappe à la fenêtre. L’électricien me fait de grands saluts depuis notre future salle à manger, coquille ouverte de moellons nus.

– C’est bien hein !

Sa voix m’arrive voilée à travers carreau dérisoire et cloison de carton-pâte. Il dessine d’un bras flou, à cause de mes lunettes de presbyte, le découpage des murs effectué depuis son dernier passage. Il inspecte la laine de verre effilochée dans les espaces à vif, en hochant la tête d’un air entendu.

-Oui oui c’est bien.

Je réponds à son sourire. Explique des détails en articulant pour qu’il m’entende.

Est-ce que ça compte encore comme séance de sport si je m’interromps ? Pendant mes pauses de travail, en legging bleu marine et T-shirt rose, transpirante, une pince en plastique dans les cheveux, je sue sur un vélo elliptique dans un débarras où patiente un lit.

Toc, toc, on frappe à la porte de la chambre. C’est le plombier. Il vient tripoter le tuyau dans le haut du mur derrière moi, celui qui tape, tape, tape tout le temps si l’on ne le coince pas avec une chaussette (propre). Entrez, mais non vous ne me dérangez pas. Priorité au chantier.

Mes collègues de travail sont les artisans qui travaillent chez moi. On discute, on blague, on rit. Je leur apporte un thermos de café et interromps l’élan du carreleur juste avant que les quatre murs des toilettes ne soient couverts de faïence. Le nouvel accès à l’espace garage et le trou dans le sol de la cuisine m’apportent leurs coups de marteau, leurs rires et leurs discussions. Je les entends râler et s’énerver au téléphone. La fumée de leurs cigarettes me donne la nausée. Alors, il est bon mon gâteau à la mandarine ? Il est cramé oui. Le sourire généreux efface la raideur du commentaire.

Le maçon du gros œuvre, celui qui a scié tant de nos murs selon les pointillés, m’a dit l’autre jour :

– Ça avance, ce sera bientôt fini. Ce ne doit pas être évident de vivre dans le chantier. Hier j’ai dû rentrer dans votre chambre. Pas eu le choix. J’ai pas trop regardé mais quand même…

Il hoche la tête en pinçant les lèvres, les yeux écarquillés.

Mais quand même c’est le foutoir et plein de poussière.

Ma belle-sœur venue tout exprès d’Angleterre pour nous rendre visite m’a demandé avant-hier : tu parles des artisans dans ton blog ? Non, non. Pas encore. J’en parlerai quand les travaux seront finis. Je ne voudrais pas compromettre leur bon achèvement. Clin d’œil. Je repense à deux livres sur le sujet qui m’ont donné beaucoup de plaisir, même en l’absence de projet de rénovation : Vous plaisantez monsieur Tanner de Jean-Paul Dubois et La maison du retour de Jean-Paul Kauffmann.

À la réunion de chantier un vendredi matin, j’ose poser la question pour régler un sujet épineux :

-Il faudrait qu’on déplace le piano. Est-ce que vous pourriez nous filer un coup de main ?

(Enfin, aider mon mari).

-Un piano, euh…

Les regards fuient, les bouches se serrent. Pas de non, mais pas de oui. Un « on se débrouillera » du plaquiste me soulage un peu. Nous avons renoncé à le déménager à l’étage. Les menuisiers nous ont aidé ce matin, merci à eux. Il trône désormais sous un plaid, dans notre future chambre, où les fenêtres tiennent bon.

Sympathique, vivant, agaçant, exaltant et frustrant ce chantier. Dès que possible, je le fuis.

Fuyons ensemble.

Samedi soir, calée contre un poteau du bus entre le cinéma de notre quartier (pour Daaaaaalí ! très bien) et un restaurant (japonais, moyen), il me semblait ne jamais avoir quitté Lyon. Pendant notre expatriation beaucoup de choses ont changé. Les vélos et les trottinettes électriques ont proliféré, la nouvelle ligne de métro a été achevée, les Verts de la mairie se sont mis des armées de commerçants à dos. Leur projet de pistes cyclables en étoile qui sillonnent la métropole de part en part sert de prétexte pour supprimer des places de parking dans les rues animées. Non pensée jusqu’au bout, une idée formidable dans l’absolu, risque de rabattre les automobilistes vers les supermarchés. Tout le monde ne peut pas circuler à bicyclette, même ceux qui pédalent en chambre.

Après quatre ans en Allemagne passés tous en selle, nos vélos prennent la poussière (eux aussi) à l’arrière du cagibi : la circulation est dangereuse. Seule une des filles utilise le sien pour aller à l’école de musique à un kilomètre de la maison. Une piste cyclable séparée serait plus sûre. Pourtant, fervente adepte de la marche et des transports publics, je redoute la suppression des places de parkings en cœur de bourg. Pourquoi ? Parce que lorsque nous utilisons la voiture, c’est qu’elle est indispensable (charges lourdes, urgence). Si nous ne pouvons plus nous garer rapidement, devrons-nous renoncer au marché pour hélas nous rabattre sur le supermarché ? On gagne toujours à confronter ses idées à ce qui se passe ailleurs, surtout les « bonnes ». Dans ma bourgade ardéchoise, comme dans beaucoup de petites villes, le centre se meurt. Les gens font leurs emplettes en périphérie, dans des zones d’activité sans âme mais pourvues de grands parkings. C’est triste une enfilade de vitrines condamnées, triste comme le silence des rues piétonnes.

Tournons le dos aux chantiers. Après la neige, partons dans le bleu, le vert et l’orange.

L’autoroute de Sisteron nous a conduits des sommets des Hautes-Alpes à la côte d’Azur, via la superbe plaine de la Durance, les pénitents des Mées et le pays de Giono. J’imagine, à la fenêtre d’une maison de ce village là-haut sur la colline, un regard contempler sa vallée défigurée par le coup de bistouri du goudron. Dans un de ses livres, Jean Giono parlait d’un bout de campagne visible depuis Manosque que des élus et l’argent avaient décidé de rendre constructible, oubliant que le charme de la ville tenait aussi à ce carré vert.

Quelques jours de télétravail branchés sur un Wifi correct, a tenu notre chaos à distance après les vacances. À Nice, le carnaval bat son plein comme à Mainz quelques semaines plus tôt, dans une débauche de branches de mimosa, anémones et roses bientôt fanées. Les corsos s’étalent sur deux semaines et leur périmètre géographique est limité et payant. En balade avec les filles, nous avons assisté à l’arrivée des chars enfantins sur le port, encore non équipés de figurants muets qui saluent. Kitsch comme il se doit, voire pour l’un franchement laid. À notre retour en fin d’après-midi, nous apercevons au bout d’une rue, les chars pour adultes en route pour les gradins, sous le visage grimaçant de Brice de Nice natürlich.

Un jour de grand soleil, nous nous sommes immergés dans la mer – pas longtemps – et un jour de pluie nous avons visité la villa Ephrussi de Rothschild à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Le musée Matisse est fermé pour travaux (décidément), les œuvres envolées pour le Japon.

-Allez les filles, on y va.

-Où ?

-Voir une belle maison avec un beau jardin, c’est tout près.

-Un musée ? Oh non. Je reste.

-Non, non. Vous venez. Y’a un café avec des gâteaux.

Voilà vingt-cinq ans, la mention « villa Ephrussi de Rothschild » griffonnée au stylo bille vert ou peut-être rouge, celui qui trainait alors sans bouchon à côté du téléphone, sur une page vierge d’un carnets d’adresses ou une marge d’annuaire, avait éveillé ma curiosité. Sans doute les i étaient-ils coiffés de ronds ouverts. Sans doute quelqu’un qui connaissait la passion de ma mère pour les jardins, au détour d’une conversation téléphonique, lui avait-il conseillé d’aller visiter la villa, à l’occasion. Il n’y a pas eu d’occasion.

Le mystère soyeux de ce nom à rallonge me hantait. À chaque passage en voiture devant un panneau indicateur qui pointait vers elle, je me promettais : un jour j’irai. Pour toi maman. Et pour moi, car moi aussi j’adore les jardins.

Il pleut lorsque nous garons la voiture sous les palmiers, sur la crête du cap Ferrat. Il reste quelques rares places, dans un long parking qui surplombe des domaines luxurieux et la mer. Les tickets achetés, nous plongeons dans les jardins, sans parapluie. Un panneau en annonce huit (et non neuf comme sur le site web) : jardins espagnol, florentin, à la française, provençal, lapidaire, japonais, exotique, roseraie. Les filles font la gueule comme toutes adolescentes trainées dans un musée par leurs parents chéris. Cassons la tension familiale, visitons chacun à son rythme. Nous nous égaillons.

Certes, la roseraie gagnerait à être parcourue en pleine gloire, dans un ou deux mois. Cependant, sous ce climat doux, les buddléias embaument en février, et visiter des jardins reste un régal même au cœur de l’hiver. Le jardin espagnol s’anime des ronds de pluie dans l’eau des bassins. Des figuiers tropicaux immenses, dont les racines aériennes étoffent le tronc, obligent à lever la tête, la pluie coule dans les yeux. Mon anorak de ski se trempe, j’évite les flaques, mes pieds restent secs. Troncs, tiges, feuilles immenses ou étroites, les plantes sculpturales me fascinent. Un jardin est un musée formidable où il est permis de toucher les œuvres. Palper, respirer, caresser, respirer encore. Les chèvrefeuilles d’hiver de la treille envoûtent. J’aperçois une de mes filles assise, le visage fermé, sur un escalier de pierres. Personne ou presque dans les allées, les visiteurs ont fui l’humidité.

Un panneau présente le rosier de Lady Banks, seul rosier sans épines, aux petites roses-pompons d’un jaune de beurre. Je le connais très bien. Les deux plantés par ma mère lancent toujours leurs lianes immenses à l’assaut des cyprès. Elle appelait cet arbuste gigantesque « le petit rosier jaune », en référence aux grappes de fleurs doubles minuscules. Jamais malade, fidèle, il se laisse bouturer. De passage en Ardèche depuis Mainz, chez une amie allemande installée là-bas depuis des dizaines d’années, une arche du même rosier nous avait accueillis. En déplaçant une délicate grappe de roses jaunes pour couper le gâteau au chocolat, l’amie avait précisé : c’est ta mère qui me l’a donné.

Quelque part, chez moi, entre les monticules de terre déplacée, deux boutures effectuées l’automne dernier doivent pousser.

Puisqu’il semblerait que nous ayons aujourd’hui une rubrique conseils jardin, permettez-moi de vous présenter une autre plante formidable, facile à bouturer, résidente des jardins des amis de ma mère : les sauges à petite feuilles. Dans les jardinières municipales d’une rue près de Nice, j’avais repéré des plants de coloris difficiles à trouver dans le commerce (violet profond, rose pâle, blanc moelleux). Dans la nuit, en vérifiant par-dessus mon épaule que personne ne regardait et en sursautant au moindre bruit, j’en ai prélevé un brin à chacune. Ils se remettent de leur trajet en sac plastique humide dans un pot de terreau spécial semis sur notre table à manger

La visite de la villa se fait sans audioguides : notre contrat familial du jour prévoit un musée, oui mais au pas de course.

Je survole des panneaux explicatifs. La baronne Béatrice Ephrussi de Rothschild achète le terrain du cap Ferrat en 1905, après son divorce avec son flambeur de mari Maurice Ephrussi. La création des jardins sur ce promontoire rocailleux battu par les vents demande des ajouts de terre et sept ans. Dans la villa conçue ensuite, elle abritera ses collections d’objets d’art éclectiques, où les porcelaines voisinent avec des bas-reliefs religieux du Moyen-âge. Un dépliant lu en amont de la visite recommandait de ne pas rater le bonheur-du-jour (secrétaire), une pièce maîtresse de l’exposition. Je l’aperçois devant une fenêtre du premier étage, aussi charmant que son nom. Il ne lui manque qu’une escorte de fauteuils crapauds pour retrouver Colette.

Afin de la retenir quelques secondes dans une chambre, je pointe deux canapés miniatures à ma benjamine : regarde, pour les enfants. Une visiteuse me reprend, en indiquant son audioguide (fayote) : non, c’était pour ses chiens. En redescendant, nous dérangeons comme à la montée, le même groupe de jeunes touristes asiatiques en pleine séance photos devant la baie vitrée ouverte sur le port de Beaulieu et la villa Kérylos.

(Le chocolat liégeois est derrière)

Béatrice occupera par intermittence son superbe domaine pendant une dizaine d’années, et en 1933, un an avant sa mort, elle lèguera villa et collections à l’Académie des Beaux-arts avec la consigne d’en faire un musée.

-Alors les filles ça vous a plu finalement ?

-Oui surtout, la danse des jets d’eaux en musique dans le jardin à la française.

-Et surtout, surtout, le chocolat liégeois au café.

Moi je suis tombée amoureuse du logo, ce e majuscule élégant écrit comme me l’avait appris pour mon prénom ma maîtresse de CE1, les doigts empoudrés de craie.

J’écris dans un parfum intense, écœurant presque. La marmelade d’oranges cueillies sur la côte (dans un verger, avec autorisation) bouillonne sur une plaque électrique de camping posée sur la cuisinière. Le gaz est coupé. Notre fenêtre a frémi ce matin. Le prochain mur à découper est derrière la cuisine actuelle. Il faudra bientôt vider les placards.

Finissons les chocolats de Noël, c’est bientôt Pâques.

Neige

En hiver à la montagne, la neige comme un miracle

Je dédie ce texte aux nostalgiques des neiges d’antan, à vous qui regrettez de sauter à pieds joints par-dessus l’hiver, et à Dany pour lui changer les idées.

Ils sont partis. Emmitouflés dans leurs pantalons épais, leurs anoraks multicolores, les snoods en polaire avec, au creux du coude, le casque dans lequel sont glissées les moufles. Ils ont passé la porte enthousiastes, impatients de découvrir, quelques kilomètres plus haut, le paysage enneigé de la nuit, et d’éprouver sous leurs skis le moelleux de pistes neuves.

Je suis restée. Dans ma veste polaire, mes grosses chaussettes et mes claquettes (Birkenstock, oui c’est très chic), mon écran éclairé à contre-jour par la fenêtre. Il reste lisible, le nuage accroché aux toits des chalets et cimes des épicéas prévient l’éblouissement. Je vais passer ma dernière journée de vacances comme presque toutes les autres, seule au gîte. Le lave-vaisselle ronronne, la bouilloire glougloute, une pelle à neige racle un bout de terrasse, des mésanges chantent dans les pommiers rabougris si élégants sous leur parure blanche.

Je suis restée parce qu’après la première et formidable journée de ski, mon dos m’a fait savoir qu’il en avait assez. Alors je profite de mes heures de solitude dans une maison au calme rare, entre carnets et stylos, crayons à papier et pinceaux comme une retraite d’écriture. J’ai beaucoup lu lundi, et j’ai fini, au soleil devant la maison, Gabriële des sœurs Berest (voir page Mes lectures). Malgré tous les DVD empruntés à la médiathèque, je n’ai pas allumé la télévision pendant ces heures offertes. Comment résister à cette vue ?

Avant la neige

La fenêtre encadre une fontaine de pierre dont le filet d’eau murmure, le toit en bois d’une chapelle coiffé d’un clocher de pierre lui aussi, où pend une cloche et au-delà, une chaine de montagnes aux pieds couverts de forêts sombres et aux sommets de rochers blanchis, sauvages, tentateurs. Ce paysage fabuleux happe le regard, appelle le stylo, le pinceau, les chaussures de marche. Il me dévore. Je lui ai cédé. Dans une infidélité impérieuse à ma famille, j’ai changé de maîtres. J’appartiens aux montagnes, à la présence chantante de la fontaine, silence vivant, aux branches pendantes de l’épicéa dont une goutte de sève transparente s’est collée à mon téléphone. Sur ces pentes d’herbes sèches et de troncs noirs, que deux nuits et une journée de tourbillons de flocons ont transformées en édredons, pendant quelques jours, le monde est en paix.

L’impression d’insignifiance au cœur du grand tout éveille des émotions opposées en fonction de l’environnement. Un paysage majestueux insuffle la vie, le béton d’une banlieue, vampire, la sape.

Donc je n’ai pas skié cette semaine. Je le regrette, car me défouler en plein air dans un paysage de montagne le plus sauvage possible est un de mes moyens favoris de me ressourcer. Quand je galérais dans des études ou des postes qui ne me convenaient pas, mettre le cap sur les montagnes (vive Lyon pour sa proximité des sommets) était, hiver comme été, ma bouée de sauvetage. La montagne, comme la mer, décuple les effets du dépaysement, les week-ends en altitude ou au bord des vagues comptent double. Air vivifiant, horizon visible, ciel et nature omniprésents… Un jour c’est sûr, je déménagerai dans un environnement aussi beau et paisible. Est-ce facile à vivre au quotidien un paysage tout en pentes ?

Vous l’aurez compris, pour les sports d’hiver, nous ne logeons pas en station. Notre objectif premier est de vivre la montagne, dans des coins les plus sauvages possibles, avec un accès pas trop lointain aux pistes. Pas de studio cabine skis aux pieds, même si les prix étaient raisonnables. Voisins moutons bienvenus.

Seule avec mes activités favorites, quel cadeau.

Lundi j’ai donc lu devant ma porte baignée de soleil. Ma voisine de 91 ans est sortie pour retrouver sa chaise de plastique blanc couverte d’un coussin installée à demeure contre le mur de sa maison. Elle a levé les yeux sur moi et s’est exclamée :

-Vous êtes déjà venue.

-Oui l’an dernier.

Nous avions bavardé alors, sur le pas de la porte, un peu chaque jour aux heures chaudes (voir article : Tempête de ciel bleu). La mémoire de cette dame m’impressionne, moi qui ai du mal à me souvenir de ce que j’ai mangé la veille.

Je vous l’ai déjà dit, j’adore les mamies. Je ne peux pas m’empêcher de lui poser des questions.

-Vous êtes d’ici ?

– Oui, c’est ma maison, j’y suis née.

-Oh quelle chance !

-Oh, mais je suis partie, je ne suis revenue qu’à la retraite, il y a trente ans.

-Vous êtes allée où ?

J’imagine Gap, Marseille, les grandes villes aimants de la région.

-À la station là-haut. Je travaillais au premier magasin de souvenirs. C’est mon frère et ma belle-sœur qui le tenaient.

Donc elle est partie à moins de trois kilomètres. Comme elle a dû en vivre des changements malgré cette continuité familiale, dans ce village, cette ferme, celle de ses parents, reprise par un frère puis par son neveu et maintenant un petit-neveu. Combien de fois a-t-elle gravi le sentier escarpé que j’ai emprunté pour rejoindre mes skieurs ?

Comme souvent lorsque nous vivions en Allemagne, je m’interroge sur le lien entre être et habiter un lieu. Où est-on le plus soi-même ?

La levée est faite

Hier soir au magasin d’équipement où nous sommes allés régler les locations par anticipation pour éviter la cohue des fins de séjour, le loueur, un jeune homme sympathique, nous a demandé :

-Vous venez d’où ?

-De Lyon.

-Ah, je connais, je suis de X (il cite un village inconnu) vers Saint-Vallier, Châteauneuf de Galaure. Vous voyez ? C’est mon chez-moi.

-Oui, je vois. Je connais un peu le coin, je suis de l’Ardèche.

C’est plus fort que moi, cet aveu que je place dans chaque conversation sympathique.

Le jeune homme venait de nous dire qu’il travaillait l’hiver chez son cousin dans les Hautes-Alpes et l’été dans le Vaucluse au pied du mont Ventoux. Il y loue des vélos de compétition à des triathlètes du monde entier venus se mesurer aux courses de France et d’Europe. Le loueur donc, peut-être en raison de son nomadisme professionnel, s’est identifié par son « chez lui » dans un triangle des Bermudes entre Ardèche du Nord et Isère. Combien de temps y passe-t-il chaque année ?

Mon obsession de placer mes origines à chaque occasion bienveillante ne répond à aucune logique géographique actuelle. C’est peut-être un truc d’Ardéchois. J’ai appris par une amie que mon cousin, qui avait rencontré le sien sur un terrain de rugby en terre strasbourgeoise, s’était présenté à lui comme ardéchois. Ça m’a fait sourire et bien sûr j’ai compris. Mon cœur bordé de garrigues, de rivières et de châtaignes s’en est trouvé flatté. Il l’est d’origine par son père, mais par sa naissance et sa mère il est montpelliérain. (Grosses bises à eux.)

Souvent, quand je me déplace, sans voyager à proprement parler, je suis frappée par le fait que, vivant dans un même pays, nous sommes reliés par une langue, une histoire, des paperasses administratives, des voix de journalistes, les sujets du bac ou les paquets de Figolu. Pourtant, chaque microrégion offre des conditions de vie variées et nos expériences quotidiennes diffèrent grandement. Quoi de commun entre la mamie qui n’a pas quitté son hameau de montagne des Hautes-Alpes, un citadin de Marseille au soleil de la mer Méditerranée, un Parisien du canal Saint-Martin, un villageois des plaines de la Beauce, un Lorrain adossé à la Belgique et à l’Allemagne, un Catalan à l’Espagne, un Breton pur beurre salé ? Tant de choses et si peu. Chacun vit le ciel et l’horizon, les arbres et la terre à sa façon. Je la leur envie à tous. Voyager permet de découvrir le monde avec de nouvelles lunettes.

Je viens de me lever pour remplir ma tasse d’eau chaude. En jetant un œil dehors, je regrette de constater que sur la route, ruban noir au milieu du blanc, la neige a déjà fondu. Heureusement que nous avons ouvert les volets et admiré la vue avant le passage du chasse-neige. Combien de temps ce paysage de conte de fées va-t-il perdurer ?

Maintenant que j’ai confié ces idées qui me trottent dans la tête depuis plusieurs jours à mon fidèle ordinateur, je vais aller arpenter les sentiers de la mamie. Si je la croise sur le pas de la porte, je lui demanderai son prénom dont je suis curieuse, une aiguille et du fil pour réparer une galette de chaise dont j’ai décousu un lien en m’asseyant. Avant, je vais envoyer un message à mon mari. Aux courses ce soir, n’oubliez pas de prendre du chocolat.

Ce matin en découvrant la couche de neige fraîche de la nuit, ma plus jeune fille s’est exclamée :

-Mais on est en Finlande ! C’est trop génial.

Et moi de leur raconter, comme une vieille schnock, les chutes de neige annuelles en Ardèche, qui forçaient mon père aux aurores à enfiler des bottes et un bonnet pour secouer le mimosa et l’olivier afin que les branches ne cassent pas. Mes frères et moi qui suppliions nos parents, dès que par la petite fenêtre exposée au nord de la cuisine, les sommets du plateau blanchissaient, de monter faire de la luge dans un champ, ou du ski à la station de la Croix de Bauzon. Les devoirs à la lampe à huile un soir en hiver 1985 quand les fils électriques avaient cédé sous la neige exceptionnelle (oui, on en avait une, décorative, qui a disparu depuis). Le téléski unique de Sainte-Eulalie, lieu de ma classe de neige de cinquième, a été démonté il y a quelques années. Et à Lyon aussi il neigeait avant ? Oui à Lyon aussi, chaque année. Le bonhomme de neige est une espèce en voie de disparition.

Mon dos m’a laissé me promener chaque jour, sur les cailloux et l’herbe sèche d’abord, puis sur la neige fraîche.

Pour profiter de mon matin finlandais, je marche en solitaire dans la neige fraîche, en faisant la révérence pour passer sous les branches lestées des arbustes, je sursaute quand des paquets moelleux me frôlent. Je prends photo sur photo sans voir le résultat sur l’écran de mon portable. Je double, triple le geste en comptant sur les statistiques pour que certaines soient nettes et bien cadrées. En soufflant un peu dans la montée, j’écoute le crissement ouaté de mes pas, le frottement des manches de la veste. Le torrent gronde en fond de vallée, dans un trou de ciel entre les nuages, un rapace crie. C’est quoi cette empreinte de patte géante, La panthère des neiges de messieurs Munier et Tesson ? Un patou.

Mes pas s’enfoncent dans la ouate. Impossible de ne pas sourire lorsqu’on imprime les premières traces du sentier dans la neige. Quand ma plus jeune fille plongera sa cuillère dans le tiramisu qu’elle nous a concocté, ça fera le même son douillet. Je repense à un poème anglais dont j’ai tout oublié sauf le conseil de ne jamais laisser la neige fraîche immaculée. Toujours sortir et la fouler, toujours profiter des petits bonheurs éphémères. Au lever ce matin, je suis sortie pieds nus pour sentir la glace moelleuse entre mes orteils. Et là je me ressaisis pour rejoindre la neige vierge, et éviter, distraite par la beauté environnante, de suivre des traces.

Un couple en raquettes descend, je les salue en frimant tout bas. Mouais, moi j’arrive à grimper sans attirail (il faudrait quand même te résoudre à les jeter, Estelle, ces chaussures de radonnée antiques, qui ont vu naître tes filles et dont la semelle a dépassé le stade de la réparation). Quelques dizaines de mètres plus loin, dans une montée escarpée, sentir son pied glisser, se retrouver genou à terre, enfin, à neige, vérifier par-dessus son épaule qu’il n’y a pas de témoin de cet incident qui me rappelle une évidence : la neige, ça glisse.

Une bille de neige dévale la pente, je suis des yeux les pointillés qu’elle imprime, en m’imaginant faire pareil, exprès, allongée en travers de la pente, et se souvenir, que désormais mon dos me l’interdit. Non, je n’envie pas ceux qui skient tout là-haut, et cela me surprend à moitié, jalouse que je sois de mon temps libre, mue par le besoin d’écrire.

C’est trop beau. Je vais prendre mon déjeuner de restes de poulet, salade d’endives et lentilles corail sur le devant de la porte, à boire le bleu, le blanc, la chanson de la fontaine. Mon jean noir chauffe sur ce versant baigné de soleil. Le toit goutte et m’éclabousse. De temps en temps, un paquet de neige s’effondre dans un bruit de tissu froissé, le large rebord du toit me protège. Lorsque l’ombre de l’épicéa m’engloutit, la mamie m’invite à partager son rayon de soleil.

-Et les sommets en face, vous les connaissez tous ?

-Oh oui. Là c’est le Basset, là, la Bru, là l’Aiguille. Derrière c’est Réallon.

Réallon je vois bien c’est là ou ma grande fille de cinq ans s’était ouvert le front en courant avec un bâton à la main.

-Par là, le lac de Serre-Ponçon. Là-bas, derrière, Briançon.

Un doigt rabougri par l’arthrose indique vers l’est.

-Là… là, je ne sais plus.

-Ne vous en faites pas, de toute façon dans cinq minutes j’aurai oublié.

Sur ces pentes à faire frémir, la silhouette de l’âne de la ferme caprine se découpe sur le fond de la vallée, plusieurs centaines de mètres plus bas.

Un après-midi, la mamie m’a saluée avec l’accent chantant de ces montagnes tournées vers la Méditerranée :

-Tiens, on ne s’est pas vues aujourd’hui !

-Eh non. Vous n’auriez pas du fil et une aiguille s’il vous plait ?

Dans l’intérieur chaleureux, un fauteuil confortable près de la fenêtre, avec à sa droite le coussin à aiguilles attaché à la lumière, deux pots d’euphorbes aux fleurs rouges, couleur rare dans une palette d’ors et de bleus. La boite à couture en bois se déplie comme celle de ma grand-mère. J’aurais envie d’y passer l’après-midi à fondre dans sa présence calme comme la neige sur la route. Elle me propose une chaise, mais j’ai interrompu la conversation avec son neveu, je n’ose pas m’imposer.

-Vous ne voulez pas un dé ? Je ne sais pas comment vous faites les jeunes pour coudre sans dé. Moi je ne peux pas.

On se pique le majeur. On dit « aïe » et on recommence. J’ai réparé le même coussin que l’an dernier. Sur le ruban du coin opposé, je reconnais les points que j’avais cousus (sans dé).

Je n’ai pas trouvé l’occasion de demander son prénom à la dame. Mes vieilles chaussures de randonnée aux semelles béantes ont vécu leur dernier saut dans le container du hameau, comme un enracinement symbolique dans ce minuscule coin du monde. Restez en montagne compagnes fidèles.

(Ils ont pensé au chocolat.)

Aurevoir neige

Un grand merci à Christiane d’avoir cité Mainzalors.com sur son blog aufildesmots.biz. Ich freue mich immer auf Besuch aus Deutschland. Si vous avez envie de lire de l’allemand, retrouvez les pensées sur l’actualité et la vie quotidienne de cette Allemande sensible qui vit sur la Côte d’Azur. Elle y a localisé les enquêtes de ses romans policiers.

Carte d’abonnée

Comment à la médiathèque j’ai découvert une chanson complice

Mercredi matin de fin janvier, médiathèque de ma bourgade dans le sud de Lyon. Ma veste pliée en vrac pèse sur mon bras gauche, mon sac à main en bandoulière sur mon épaule et le cabas en tissu où je glisserai des DVD me scie le creux du coude. Au pays des livres, mon corps crisse mais je respire mieux. Pourtant ce sont surtout des films que j’emprunte.

Je consulte les rayonnages de romans et de BD, en dilettante, curieuse. Ma prédation littéraire s’exerce en librairie. J’aime posséder le papier que le lis, respirer l’encre sans la contrainte d’une échéance, ni sentir sous mes doigts les empreintes des lecteurs abonnés. J’achète aussi des livres d’occasion, mais leur vie antérieure, même de livres de bibliothèque défroqués, donne alors une aura singulière à mes adoptés.

Ce matin-là, j’avais donc passé un index hésitant sur les couvertures des romans exposés au rez-de-chaussée, d’autant moins motivée que je n’avais pas encore enfilé mes lunettes. Par réflexe, je fais la fille intéressée en passant, mais je peux tout juste lire les titres. J’ai accepté récemment que, pour me faire plaisir, je doive tirer la langue à ma flemme, et les sortir ces fichues lunettes, même d’une seule main, même encombrée de sacs, d’écharpes et de manteaux. Sur la table de l’entrée, des ouvrages sur le thème du corps dont présentés. Peut-être est-ce en lien avec le nouvel engouement pour le dry january, l’injonction à la détox de janvier des magazines. Avec deux adolescentes à la maison, le corps est un sujet omniprésent. Je passe mon chemin, et emprunte l’escalier, direction le rayon films au premier étage.

Lors d’un passage précédent, la responsable du rayon m’avait encouragée à fouiller dans les tiroirs sous les présentoirs : ils regorgent de films qu’elle doit, hélas, vider pour accueillir les nouveaux. Les droits de diffusion interdisent de les donner. Quel dommage ! Dans ma médiathèque moderne et déjà d’autrefois, le fonds est sur DVD, rien n’est encore en ligne. Cela me convient très bien : nous avons toujours un lecteur auquel je tiens jalousement pour mes films-pharmacie de l’âme.

Les films anciens m’offrent pendant une poignée d’heures, l’illusion de vivre à une époque à l’élégance quotidienne, au temps long, où des dialoguistes talentueux enrichissent les échanges. Ces films-là ne se trouvent pas sur les plateformes, et difficilement sur internet. Mon stock personnel se cache dans une pochette : pour gagner de la place, j’ai dû me séparer à regret des boites. Je voudrais traverser l’Atlantique en noir et blanc, sur un paquebot de luxe, assise un carnet de notes posé sur les genoux, prétexte pour, les cheveux emmêlés par le vent et les joues humides d’embruns, écouter mes voisins de transat Cary Grant ou Audrey Hepburn.

A la médiathèque donc, je fouille dans les DVD et à chaque passage repars avec une brassée de promesses. Les cœurs de papier rouge apposés par les bibliothécaires me guident vers de parfaits inconnus. De la douzaine de titres glanés, seuls quelques heureux élus passeront par notre lecteur. Mais les choisir me fait plaisir. Tiens celui-là on le regardera en famille, celui-là je le verrai seule, cet autre avec l’une ou l’autre de mes filles (elles n’ont pas les mêmes goûts). La plupart du temps, personne chez moi ne regarde ce que je leur propose. J’ai repris plusieurs fois les mêmes sans jamais les voir encore car le temps file et au moment où j’ai besoin d’une pause, ce n’est pas d’un film dont j’ai envie ou pas de celui-là. Trois fois au moins le coffret de Autant en emporte le vent s’est invité chez nous, sans jamais arriver à sculpter dans notre emploi du temps les quatre heures nécessaires pour présenter Scarlett à mes adolescentes.

Ce mercredi de janvier, ma récolte du mois (avec lunettes) est fructueuse, des trésors à voir ou revoir : des Hitchcock, Le train sifflera trois fois, deux films français pour se marrer, Le Schpountz de Pagnol, dont je veux faire découvrir les dialogues savoureux aux miens, La source des femmes, Sabrina avec Audrey Hepburn, Maria rêve.

Cet été, j’ai emmené ma grande fille voir The shop around the corner avec James Stewart au cinéma Lumière Bellecour, salle minuscule que je fréquentais assidument quand il s’appelait le CNP, que j’étais étudiante et habitais au coin, dans la rue des Marronniers. Ce film a inspiré You’ve got mail (Vous avez un message) de Norah Ephron avec Tom Hanks et Meg Ryan. Ma grande fille l’a adoré. Elle est sensible aux histoires en noir et blanc, ouf, une alliée ! Ces jours-ci, comme elle est fatiguée, je lui ai prêté Cary Grant (en couleurs).

Merveilleuse médiathèque. Tu commences l’année en élargissant des horaires d’ouverture. Ce n’est pas encore suffisant pour que je puisse me réfugier dans tes murs pour échapper à la dévastation des miens au marteau-piqueur, mais tu m’offres de quoi faire des pauses de bruit sans gaspiller temps et énergie dans le bus et le métro. L’an dernier j’avais écrit à la mairie justement pour demander ton ouverture tous les jours, au moins comme espace de travail. Le préposé m’avait répondu : patience, l’ouverture d’un espace de coworking sera pour l’année prochaine. L’année prochaine nous y sommes. Peut-être leurs travaux ont-ils pris du retard, eux aussi.

Après avoir exploré les rayons de DVD du couloir, je poursuis ma recherche dans la pièce dédiée à la musique et aux films. Une mélodie entrainante, des paroles lumineuses chantées par une voix féminine grave m’attrapent le cœur en entrant. « Il fait toujours beau, au-dessus des nuages » la la la la la la la la. Séduite, je m’approche en souriant du bureau et m’adresse à la bibliothécaire, une dame de mon âge aux cheveux longs et petites lunettes rondes :

-C’est quoi, la musique que vous diffusez ?

Elle indique la pochette d’un CD sur le présentoir.

-C’est Zaho de Zagazan.

-C’est drôlement chouette. Za quoi ?

Je m’approche pour lire, en plissant des yeux (malgré les lunettes, oui).

-Elle a un nom rigolo, plein de Z.

-Vous pouvez l’emprunter. Tenez.

La bibliothécaire fait le geste d’interrompre la musique pour sortir le CD du lecteur.

-Non, non. Laissez-le c’est trop joli, je ne veux pas priver tout le monde de la musique.

-Mais c’est pour la faire découvrir aux gens. Moi je le connais par cœur.

J’aurais volontiers pris une photo-souvenir de ce nom inconnu pour le confier à Spotify. J’attrape le CD, consciente que je ne l’écouterai pas, mais comment encourager la survie des supports antiques s’ils ne sortent jamais des médiathèques ? À la maison le soir, j’ai remplacé le cosy jazz de notre repas par la voix envoûtante de Zaho. Ma plus jeune demoiselle s’est écriée : « on dirait Stromae ».

Le CD, avec son cœur rouge collé par la bibliothécaire, est resté sur l’étagère du salon avec les DVD, dans le coin réservé aux objets culturels à rendre – prière de ne pas les égarer. Il glissait parfois dans mon champ de vision, juste le temps de me dire : comme c’est curieux cette couverture avec une table de mixage.

C’était il y a trois semaines. Voilà quelques jours, les algorithmes d’Instagram m’ont proposé un réel de France TV avec le discours de Zaho de Zagazan aux Victoires de la musique. C’est un peu une surprise cette interférence. Pour protéger ma santé mentale et mon bien-être, mon cerveau n’accepte sur ce réseau social que de l’inspiration : créations et paysages de l’Ardèche ou de montagne. Les informations et la vie des gens sont des serpents interdits de traversée et mon regard se détourne des « suggestions » et autres publicités. Pourtant lorsque ce visage inconnu de jeune femme blonde au rouge à lèvres très vif est apparu sur mon écran, les sous-titres de sa bouche muette (le bruit est confisqué sur mon téléphone) m’ont interpellée : « Être sensible c’est être vivant et on n’est jamais trop vivant. »

J’ai allumé le son et écouté : « Je suis née très sensible comme vous pouvez le remarquer. Pendant longtemps j’ai pensé que ce n’était pas bien. Ça se traduisait pleurs, en cris, en colère, en plein de choses pas très agréables. (…) Je me suis rendu compte que ce que je pensais être mon plus gros défaut était finalement ma plus grande qualité. »

Oh une âme sœur ! Emoji cœur, émoji cœur, emoji cœur, émoji sourire qui pleure. C’est si rare de croiser une personnalité-tempête !

Bon, à sa place, aux larmes se seraient ajoutées les plaques rouges sur la poitrine et le cou et un incendie aurait dévoré mon visage. Aucun mot n’aurait été intelligible et je serais partie en courant me réfugier dans les toilettes des coulisses pour les quinze prochaines années. La seule idée de devoir prendre la parole en public, même devant un petit groupe, m’empêche de dormir pendant plusieurs jours, l’éventualité d’un micro sur mon menton m’envoie sous mon lit avec mal au ventre et celle d’une caméra dans une grotte avec la nausée. Les groupes me mettent mal à l’aise, j’aime aimer les gens un par un.

Éprouver des émotions XXL est un travail à temps complet. Éprouver, verbe si adéquat.

Quel bonheur que ces livres ou chansons à texte qui tendent le cœur vers une complicité de ressenti comme Anxiété et Ceux qui rêvent de Pomme, J’aime les gens qui doutent, Ma chérie (et bien d’autres) d’Anne Sylvestre, Ta place dans ce monde de Gauvain Sers et maintenant La symphonie des éclairs.

« Dès sa plus tendre enfance,

Elle ne savait pas,

Parler autrement qu’en criant tout bas.

Pas faute d’essayer,

De les retenir,

Ces cris et ces larmes… »

Cette chanson, l’histoire d’une petite fille très sensible qui aurait aimé l’être moins, raconte toute « la vie de tempête » de Zaho. Elle raconte aussi la mienne. Par la musique, Zaho fait la paix avec sa sensibilité encombrante. Par l’écriture, je pardonne (parfois) à mon système nerveux, les larmes et la colère, la joie et l’amour infinis qui eux aussi épuisent. Souvenez-vous, les larmes sont l’expression d’une émotion pas forcément de la tristesse.

J’ai hésité à rassembler mes notes pour composer cet article, encore plus à le publier. Après quatre ans d’articles dans ce blog et deux ans d’écriture d’un livre de six cents pages je commence à m’accepter. J’ai donc décidé d’attraper le micro entre mes mains tremblantes et d’oser. J’aime quand mon cœur est touché par les créations des artistes. Quitte à ressentir si fort autant partager.

Tenez, voici un présent pour le vôtre.

Je vous l’emballe ?

P.S. : Bonne balade dans ma bibliothèque virtuelle : la page sur mes dernières lectures est mise à jour avec des romans et des BD.

P.P.S. L’arbuste rose pour illustrer cet article est un daphné. La majeure partie de l’année il passe inaperçu. En hiver son parfum délicat détourne les attentions à plusieurs mètres. Le charme délicat de ses petites fleurs roses et de ses feuilles brillantes ferait oublier qu’il est toxique, cohabitation végétale d’extrêmes, ténèbres et lumière.

Sans modèle

Petite fille d’argile cherche mamie de papier

Jeudi après-midi, atelier de céramique sur la rive gauche du Rhône, à la table en bois sous la verrière. Il fait bon, bien meilleur que la semaine précédente. Nous sommes peu nombreux à travailler à nos sculptures et modelages en argile blanche chamottée, trois à notre table, deux à celle derrière moi, plusieurs élèves sont absents. Le seul homme du groupe, grand aux cheveux blancs et au léger accent alsacien, monte un cache-pot de taille et de forme ambitieuses. Il pose un étai de tubes de PVC contre la plaque verticale pour la fixer au socle, et la maintenir en place pendant le séchage. Il commente :

-Après, il va falloir faire appel à mon imagination pour décorer cette pièce. C’est ça, quand on travaille sans modèle.

Personne ne répond, chacun est concentré sur ses mains, dans une activité appréciée aussi pour sa capacité à court-circuiter la pensée. De temps en temps, l’un d’entre nous troue le silence, évoque une impression à haute voix, pose une question à l’artiste-enseignante ou à son voisin. Je peux t’emprunter le petit ébauchoir ? Tu crois que si je creuse là ça va casser ?

Sans modèle. La fin de sa phrase reste accrochée à ma pensée.

Oui, je me dis, moi aussi je travaille librement pour achever cette petite fille grimpée dans un arbre, tout droit sortie de mon enfance, hissée sur un murier, décédé depuis. « Ça me rappelle des souvenirs » m’a dit ma voisine plus âgée que moi. La plupart du temps, je façonne l’argile sans modèle. Quand la professeur me conseille, elle conclut les différentes options de finition en ajoutant : « ça dépend du rendu que tu souhaites ».

Je ne sais pas. Je n’ai pas d’idée préconçue du résultat. J’avance à tâtons en fonction de la réaction de la terre sous mes doigts. Souvent, j’arrive au cours sans projet ni intention précise, et j’observe ce qui germe dans l’interstice, entre le moment où j’accroche ma veste au porte-manteau du fond avec mon sac, et celui où, pendant que je noue les lanières du tablier autour de ma taille, je rassemble ébauchoirs, mirettes, planche de bois, pain de terre. Ce moment de préparation, comme le centrage de la boule d’argile sur le tour, m’offre une transition entre ma journée jusque-là et cette parenthèse manuelle bienvenue où la pensée automatique se laissera pousser du coude par l’élan créateur. Deux heures et demie hors du temps pour se laisser charmer par l’élasticité fraiche de l’argile, le calme hypnotique de l’atelier, sa luminosité douce.

L’original

Je n’étais pas toujours à l’aise dans l’atelier de Mainz, très bavard.

Parfois, rarement, j’apporte un modèle, comme en fin d’année dernière quand je me suis enfin autorisée à reproduire un carrelage de la crédence de mes arrière-grands-parents à Saint-Zacharie dans le Var. Je veux souvent créer en trois dimensions, ex nihilo, justement pour voir où mon cœur me porte. Fabriquer un carreau demande de la précision et de la régularité, l’acceptation des angles droits et des lignes parallèles, figures géométriques avec lesquelles je suis fâchée. D’ailleurs, j’ai réalisé récemment que le vocabulaire seul aurait dû m’alerter sur le fait qu’être cadre en entreprise ne pouvait guère me convenir. C’est une affaire de géométrie. Je suis fâchée avec la symétrie, surtout quand on veut me l’imposer.

L’interprétation

Ce qui est simple pour d’autres me semble insurmontable : il m’est plus difficile de façonner un carreau unique qu’un nu de femme. Donc ce projet de carreau je l’ai enfin embrassé. J’ai reproduit chez moi le dessin à main levée sur un papier. A l’atelier, j’ai étalé une boule d’argile avec un rouleau à pâtisserie en bois, entre deux réglettes de 8 mm pour obtenir une épaisseur régulière. J’ai tracé à la lame de couteau les limites de mon carreau autour de la forme d’un carrelage industriel. Après l’avoir passé au sèche-cheveux pour obtenir la texture adéquate, j’ai reproduit le motif de trèfle avec une pointe puis je l’ai peint à l’engobe (terre humide colorée) avec des pinceaux de différentes tailles. Une première cuisson après séchage complet a restitué des couleurs fausses (mais différentes de celles des engobes crus). Une deuxième cuisson à mille degrés après l’émaillage transparent a donné les couleurs attendues ou presque. L’inconvénient de travailler d’après modèle, c’est la mesure évidente et involontaire de l’écart entre le résultat et l’intention. Ce qui serait magnifique dans un élan spontané peut décevoir par comparaison.

Malgré la différence avec l’original, je suis heureuse de l’avoir réalisé ce carreau familial, chargé de souvenirs, projet qui flottait dans les tréfonds de ma conscience depuis plusieurs années. J’en ai même créé un autre de toutes pièces, un camarade pour l’accompagner sur la table à manger où je compte lui confier la mission d’accueillir les plats brûlants. Sur celui-là, plus petit, j’ai reproduit en couleurs, l’empreinte du fabricant du premier (son logo) : une marguerite de profil. Je ne suis pas satisfaite du résultat, car il est parti à la cuisson avant que j’aie pu procéder aux finitions. Je pense renoncer à l’émailler pour en faire un autre exemplaire plus abouti. Cet exercice à plat, avec règles et équerres m’a rappelé que me lancer dans la production d’une crédence pour l’évier de mon garage me demandera beaucoup de temps et de précision.

J’écris sans modèle, bien sûr, mais sur la page blanche virtuelle, j’applique les règles du je. Sous ma plume, les émotions coulent du coeur à partir d’une matière première vécue. L’assemblage des idées se construit en amont, quand je modèle la terre, coupe une carotte ou prends une douche. Pas de vide, juste du trop-plein de création à partager. Je découvre en ce moment, parce que je me mêle d’écrire un roman sans éléments autobiographiques (comme si on pouvait créer en étant quelqu’un d’autre, sans glaner des sensations et expériences même minuscules de ses propres journées), le vertige des possibilités que m’épargne un pain d’argile. Pourtant le processus est le même dans les tâtonnements d’une création. La réaction de la terre à la pression, les premières phrases produites tirent l’auteur dans une direction. Un peu comme dans la vie : mon aujourd’hui dépend de mes hiers.

Cette semaine, mon père a posté dans le groupe familial WhatsApp un texte écrit par un coéquipier qui relate leur mésaventure en voilier au large de la Sicile qui aurait pu se révéler tragique (perte de l’arbre de direction, trou dans la coque). Le titre en était : Ça nous est arrivé en juin 2020 (oui certains étaient confinés sur un bateau, c’est le privilège de l’âge qui malheureusement s’accompagne de douleurs diverses). Une de mes nièces, pré-adolescente, a commenté d’un laconique « C’est du passé ». Je me suis retenue de répondre – la pédagogie sur un réseau social n’ayant pas encore été démontrée. Mais j’avais très envie de remarquer : « Et alors ? Sans le passé tu ne serais pas là. Tout les histoires se sont déroulées dans le passé, c’est la fondation du présent et le socle du futur. » Quelle est la vertu de l’immédiateté au-delà de sa disponibilité ?

Je rêve d’un modèle dans ma vie. Pas au sens de gestes à décalquer, mais au sens du déjà vécu, déjà senti et digéré par une autre âme, une expérience rassurante. Tu vois, ça aussi ça m’est arrivé, tu verras ça se passera, avec des hauts et des bas, mais tu en sortiras vivante. C’est sans doute aussi pour cela que j’aime tellement lire, les mots d’une autre éclaircissent le monde et ma compréhension de moi-même.

Je n’ai plus de maman depuis bien longtemps, plus de belle-mère non plus. Chaque mois, quand je trouve une tache de sang sur le drap, déçue de ne pas en être affranchie enfin et vaguement rassurée de ne pas attaquer une nouvelle période dont je ne connais pas grand-chose, je me dis, que j’aimerais pouvoir échanger avec des femmes plus âgées. À l’atelier de poterie, un jour où j’avais soudain trop chaud, une élève presque grand-mère m’avait dit en riant : « Tu verras, ça passe au bout d’un moment. »

La semaine dernière, après avoir dégusté un délicieux poulet basquaise, une amie (connue dans un autre atelier de poterie) et moi faisions la queue à la caisse du petit restaurant bondé. Deux mamies ont commencé à nous doubler pour retrouver leurs copines déjà en train de payer, lorsque l’une a dit à l’autre en nous regardant :

-Mais les deux jeunes femmes, elles attendent aussi.

Éclats de rire de mon amie et moi.

-Merci mesdames.

Ma mère fréquentait beaucoup les personnes âgées. Adolescente, toute à l’idolâtrie de l’action et de la jeunesse comme ma nièce aujourd’hui, je le lui avais reproché :

-Mais pourquoi ?

-Parce qu’elles ont fini de tricher.

L’hypocrisie des autres, comme la mienne lorsque je dois falsifier et dissimuler pour m’intégrer, me rebute. Mes créations s’inspirent souvent du monde de l’enfance et des personnes basculées de l’autre côté des années de vie adulte, qui contraignent et égratignent pour survivre dans le cadre social imposé. Cet âge, appelé troisième ou quatrième par ceux qui aiment compter, je pensais autrefois qu’il résoudrait toutes mes peurs d’enfants.

Je l’espère toujours.

L’histoire pour enfants que je suis en train d’illustrer conte une rencontre entre une petite fille et sa vieille voisine. Comme l’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, je leur donne des traits et des couleurs moi-même. Le roman que je viens de commencer aborde le thème de l’affranchissement de la sur-adaptation. (Oui vous voyez, je reste à la lisière de l’expérience vécue.)

Pas de modèle pour le modelage ni pour le dessin, difficulté à suivre une recette à la lettre, à produire du plat et du régulier. Oui j’ai eu du mal avec la culture allemande à angles droits, vous êtes bien placés pour le savoir. Pourtant, comme dans la vie je cherche un succédané de grand-mère pour qui je serais encore petite, je rêve un jour de créer, avec de l’argile ou un crayon, à partir d’un modèle vivant.

Une amie (que je salue) m’a confié au téléphone : « Tu sais je me retrouve dans ce que tu écris… Je ne laisse pas de commentaires… je n’ose pas. »

Osez. C’est anonyme et vos petits coucous me font très plaisir.

Merci à vous d’être là. Je vous embrasse.

There’s nowt so queer as folk

Rencontres déroutantes, langage tout neuf et basboussa

Lundi après-midi en sortant de chez le kiné, j’enroule mon écharpe autour d’un châle vert émeraude en mohair douillet qui ne me quitte pas ces jours-ci, dedans comme dehors. Je renonce aux quais du ruisseau et opte pour la rue de derrière, plus calme. Une jeune glycine s’est entortillée autour des piquets d’une grille de jardin qu’elle étrangle déjà. Une dame d’un certain âge, les cheveux gris aux épaules, une cigarette entamée à la main avance en tournant la tête de tous côtés. À quelques pas, un petit garçon de cinq ou six ans emmitouflé dans un bonnet et un blouson la suit. Elle hésite à l’embranchement, et semble égarée. Elle s’adresse à l’enfant :

-Ça doit être par là, la gare.

Peut-être a-t-il dit non. Elle ajoute :

-Si, si.

Je marche dans sa direction. Je m’attends à ce qu’elle me demande son chemin, et il vaudrait mieux pour elle.

-C’est par là la gare ?

Elle indique le nord, à ma gauche.

-La station de métro ? Non, c’est par là.

Je lui montre l’est, en face.

Ses yeux s’ouvrent tout grands, incrédules. Elle se retourne vers ce que j’imagine être son petit-fils, et pointe le nord.

-Non, non c’est par là.

Puis elle me regarde à nouveau :

-On peut aussi y aller par là ?

-Heu oui, mais ce sera plus long. Il faudra tourner à droite et revenir là.

J’indique à nouveau la direction générale, à quatre-vingt-dix degrés de la rue qu’elle s’obstine à vouloir emprunter. Peut-être ne veut-elle pas perdre la face devant le petit garçon.

-Allez, viens, on va par là, lui dit-elle.

Elle choisit le parcours le plus long, et il est probable qu’elle redemandera son chemin au bout de la rue, qui en rejoint plusieurs à un carrefour compliqué.

Que pense alors ce petit garçon dont je n’ai à aucun moment croisé le regard ? Sa tête tournée vers l’arrière me conduit à penser que lui connaissait la route.

Mimosa cru ardéchois 2003

L’autre matin (mardi ou jeudi dernier, les deux jours où je dois sortir Gaïa faute de maîtres plus enthousiastes au bout d’une laisse), je remontais une rue résidentielle lorsque je me suis fait interpeler par une dame depuis sa voiture. Le trottoir longe une ferme de poche et m’offre la joie d’apercevoir, entre les troncs d’arbres, à quelques minutes de chez moi, une chèvre ou un mouton. Dans un monospace gris garé en face, une dame plutôt jeune a descendu la vitre pour m’appeler. Elle agitait un petit colis de carton.

-J’ai deux questions.

Je suppose qu’elle a dit s’il vous plait, mais je n’en suis pas sûre. Je me souviens surtout d’un ton péremptoire. Quand on m’interpelle, mon premier réflexe est de vouloir aider, mais suite à un certain nombre d’escroqueries (vous êtes d’ici ? signez là) je le réfrène. Ce matin-là, vers 8 h 30 dans un quartier calme, le risque est limité. Je traverse la route, précédée par ma chienne au bout de sa laisse. Elle ouvre l’autre vitre, côté trottoir.

-Je sais, j’ai mon téléphone – elle me le montre – mais savez-vous où je peux déposer un colis Vinted ?

Heu, non.

Oui, pourquoi ne consultez-vous pas Google ? Il sait tout Google, mieux que moi. Je n’ai jamais utilisé Vinted, je ne sais pas s’il y a un système de dépôt spécifique, chez des particuliers membres du réseau par exemple.

-Bon. Et je veux faire imprimer un document pour l’envoyer à quelqu’un. Mon imprimante est en rade.

-Dans le centre du bourg – j’indique la direction générale derrière moi –, il y a un photographe qui propose un service d’impression, il me semble.

-Mais je ne vais pas par là-bas, je vais vers B.

À l’opposé donc. En voiture, le détour ne prend que quelques minutes.

Elle insiste. Je lui répète qu’à part cette piste, je ne vois pas. Elle hésite, finit par me dire qu’elle va peut-être appeler le magasin pour se renseigner. J’aperçois un petit garçon dans un siège auto derrière. Au premier blanc dans cette conversation surréaliste, je file.

-Bonne chance. Bonne journée.

Curieuse errance familiale de bon matin. Elle semble contrariée que je ne lui propose pas de solution parfaite, un service au volant d’impression et de dépôt de colis, sur sa route. Qu’espère-t-elle dans un quartier résidentiel ? Même en centre-ville, avant 10 h du matin, tout doit être fermé.

Je laisse Gaïa mener le rythme de la montée pour dépenser l’irritation que je sens monter. Quelle farfelue !

Mieux vaut être Fifi que Annika (carte envoyée par une amie de Mainz)

Ces rencontres me laissent un goût d’incompréhension et de frustration. Les deux dames et moi ne parlons pas la même langue. Nous utilisons des mots communs qui revêtent pour chacune des significations différentes. Elles m’ont probablement quittée en se disant que je ne les comprenais pas, ce qui est vrai. Peut-être ne parlions-nous pas de la même gare (pourtant la seule à des kilomètres), peut-être le tout venant est-il censé être un utilisateur fidèle de services d’achats en ligne et d’impression à la demande en zone périurbaine. Peut-être ai-je failli.

À mon retour, j’ai raconté l’échange du matin à mon mari, preuve que cela m’avait contrariée plus que l’enjeu ne laisserait penser. Il a souri et répondu : There’s nowt so queer as folk. Littéralement : il n’y a rien de plus étrange que les gens. J’adore cette expression anglaise qui n’a pas son pendant en français. On dirait aujourd’hui : les gens sont trop bizarres.

Les gens sont bizarres, nous sommes tous le bizarre du voisin, et surtout nous vivons chacun dans nos projections. Chacun se construit un monde et nos mondes ne se superposent pas. Même avec une langue commune, nous ne parlons pas le même langage.

En parlant de langage, notre expatriation de quatre ans nous a permis de découvrir combien il vit et change rapidement.

Malgré nos échanges avec la famille et les amis restés au pays, malgré la lecture régulière d’articles en français, l’écoute occasionnelle de la radio, notre vocabulaire quotidien n’a pas évolué avec celui de la société. Il est vrai qu’à Mainz, j’ai plus écouté la BBC que Radio France. Quand je le faisais, je me sentais décalée. Les actualités ne me concernaient plus vraiment. La vie politique qui nous touchait était celle de l’Allemagne, et côté culture, je ne connaissais plus les derniers tubes français ni les sorties cinématographiques. Je me sentais plus en phase avec l’Angleterre qu’avec la France. Je me souviens avoir écouté sur France Inter le début d’une interview de Pomme dont je n’avais jamais entendu parler.

Malgré nos retours réguliers en France, les appels avec les amis et la famille, j’ai été surprise de découvrir, depuis notre retour, de nouvelles expressions.

Lors d’un déjeuner avec une amie, à qui je racontais les choix engagés de mon fils (ne plus prendre l’avion, recycler, consommer d’occasion, limiter puis supprimer les protéines animales) elle m’a dit en riant :

-Il va finir zadiste.

-Za quoi ?

Quelques exemples de découvertes linguistiques : « vite fait » dans le sens de « un peu ». Tu parles italien, mon grand ? Oui, oui vite fait. « Pécho ». « Quoicoubeh ». « Baka ». L’expression « en mode » que les ados utilisent trois fois par phrase n’existait pas dans le vocabulaire familial. « Genre » était beaucoup moins employé. « J’avoue » dans le sens de « je suis bien d’accord », a pris de la force. « Grave stylé », on avait découvert à distance par un texto d’une nièce.

Mes filles se sont intégrées au retour de Mainz à une cour de récréation internationale, mais dont la langue commune est le français. Grâce à elles, et au risque d’affronter leurs yeux au ciel, nous avons actualisé nos expressions : la jeunesse du langage passe par l’école.

L’école, justement, parlons-en. Je tiens à partager un coup de gueule. La cité scolaire internationale de Lyon a fêté l’an dernier ses trente ans. Le bâtiment est donc récent et devrait offrir un confort correct. Il n’en est rien. Le couloir central immense, les parois vitrées, le béton nu omniprésent rendent l’édifice impossible à chauffer. Mes filles reviennent grelottantes de leurs journées sur place. Bien sûr, l’été, tout le monde grille. Cela en soi est inadmissible. Quand on ajoute la surpopulation et la vaisselle en carton pour toute l’année scolaire en raison, je cite de mémoire, « d’un problème de lave-vaisselle avec la métropole », les conditions ne semblaient pas pouvoir empirer. La semaine dernière, la proviseure a envoyé un mail général pour prévenir que les variations de température ces derniers jours ayant causé un phénomène de condensation intense, les murs, plafonds et sols sont détrempés. Les deux mille élèves sont priés de faire acte de prudence dans leurs déplacements.

« Ce vaste serpentin de verre tendu par des mâts et des câbles d’acier, dont la toiture est engazonnée » comme l’annonce fièrement le site lyon.fr, a été conçu par deux architectes dont le portrait trône dans l’entrée. Ils n’y ont sans doute jamais assisté à un cours au mois de janvier. Le bâtiment très-basse-performance-à-tous-niveaux se visite aux Journées du Patrimoine. Mais oui.

Je vais conclure en invoquant une belle journée. Ce n’était pas prévu dans cet article, mais un de mes lecteurs fidèles (que je salue ici) m’a demandé samedi : « Cette journée, tu vas en parler non ?».

Oui, je vais l’évoquer pour partager quelques émotions. D’abord, l’immense joie d’être entourée le jour pile de mon anniversaire par des amis, de me sentir chouchoutée par ma famille. Ça fait du bien quand on s’écartèle 364 jours par an pour les autres et les contraintes, de se rassembler. Ma plus jeune fille a décoré le salon avec une amie de toujours (c’est à dire, de longtemps avant Mainz), et elles ont fait un gateau de Savoie. Ma plus grande a réalisé une chocolate roulade (une tuerie, selon l’expression consacrée depuis quelques années) et a, en secret, envoyé un message aux invités pour leur proposer d’apporter des fleurs pour un bouquet commun. Mon mari a débarrassé les cartons (vers la pièce voisine), tenté de comprendre les règles de Chiche Pois Chiche au pied levé, et j’ai affiché un sourire béat en faisant une basboussa rose-pistache d’Ottolenghi (rectte non trouvée en ligne, voici celle de Elle). Combien de goûters d’anniversaire ai-je organisé depuis 23 ans ? Je voulais une tea party. Je l’ai eue.

Ce gouter amical nous a permis de prendre conscience du fait que nous attendions la fin de notre période de confort précaire (avant et pendant les travaux) pour inviter du monde. Finalement, parce que l’A7 nous les apportait presque à domicile lors de leur migration estivale vers la Camargue ou la Provence, ce sont nos amis allemands de Mainz et de Köln que nous avons surtout reçus dans notre maison inachevée. Tant pis pour les piles de pavés, la poussière et les cartons : les bouquets, les gâteaux et les ballons les éclipsent.

J’ai mitraillé tout le week-end les fleurs sur la table, le mimosa et les renoncules. Elles fanent doucement, mais continuent de dispenser leur lumière, comme les sourires de samedi.

Je vous souhaite de mettre bientôt le nez dans une brassée de mimosa, pour le parfum et les caresses.

Pour me faire pardonner le titre tarabiscoté, je vous ai offert des fleurs.

Merci à D. pour les photos de gâteaux. Je n’en avais pas fait.