Tranche de Cantal (entre-deux)

Échappée automnale entre Puy Mary et Conques

Quelque part dans le Massif central, samedi fin d’après-midi, début des vacances d’automne. Dans un virage d’une route charmante qui longe les gorges d’une rivière invisible, mon portable vibre. Ah tiens, un accent italien, c’est la dame de la chambre d’hôtes.

– Allo, bonjour. Oui nous sommes en route. À une heure et demie encore. Dîner dans la chambre ou dans le séjour ? Pourquoi ? Ah parce qu’il y a une tablée familiale qui risque de nous déranger ? On verra en arrivant. Oui, merci pour le point GPS d’arrivée. À tout à l’heure. Ciao.

Dans notre recherche d’un bout du monde au vert, au calme, sans contraintes, nous avons mis le cap sur le sud du Cantal et, par hasard, la seule chambre d’hôtes du coin tenue par un couple milanais. Nos filles ont pris ce matin le train (et le car) pour un autre coin difficilement accessible : l’Ardèche. Mon mari et moi avons fini de vider le garage, c’est-à-dire de répartir son contenu dans les autres pièces qui débordent déjà. Les pots de fleurs entreposés sur le côté, devant la haie, achèveront d’écraser celles plantées à l’automne dernier, déjà dévastées par Gaïa notre chienne sprinteuse et consumées par la canicule.

Avant notre départ, j’ai photographié le pourtour de la maison. Le terrassier va enfin venir. Le chantier a pris du retard avant même de commencer, mais après des semaines sèches, la pluie est annoncée. À notre retour, le jardin n’en sera plus un, les arbustes auront été arrachés par une pelle mécanique et entreposés dans un coin dans l’espoir naïf de pouvoir les replanter plus tard. Le terrain se sera enfoncé de plus d’un mètre, des artisans presque inconnus auront pioché dans tous nos recoins, extérieurs et intérieurs. Comment franchirons-nous les douves de boue entre la rue et notre porte ? Au printemps dernier, je regardais de travers les chaussures de sécurité d’un technicien venu sonder notre sous-sol parce qu’elles foulaient les primevères sauvages.

Notre chambre d’hôtes

Le bout du monde cantalien est décidément bien loin. La prochaine fois, avant de m’engager auprès d’un hébergement, je vérifierai le temps de trajet. Au fil des virages, mes épaules se tendent, une douleur grimpe le long de ma nuque. Aïe, aïe, aïe. La migraine monte. Je m’en veux. Je savais qu’en portant sur deux kilomètres deux sacs trop lourds, je le payerais le lendemain. Peut-être ce mal de tête est-il aussi dû au trop-plein d’émotions d’une période chaotique où les projets se superposent sans qu’aucun ne puisse être soldé. À cette impression d’insécurité quand sa maison se fait détruire par petits bouts.

Dîner dans la chambre donc, madame, au rez-de-chaussée de votre belle ferme de pierres et d’ardoises. Nous voilà entre le sud du Cantal tourné vers le Sud-Ouest à l’accent méridional, et le nord contrée de volcans, de basalte et de froid. Un entre-deux, comme le fromage que nous avons acheté hier.

C’est une région que j’ai envie de découvrir depuis longtemps, même sans savoir qu’elle se situait au cœur de la châtaigneraie cantalienne. Faute de temps, nous n’avons rien préparé avant de partir. Nos hôtes nous conseilleront, une excursion vers le nord, au Puy Mary et à Salers pour le seul jour ensoleillé de notre séjour, une vers le sud en Aveyron, jusqu’à Conques. À notre retour du parc des volcans, notre hôte nous demandera (avec l’accent italien) : « Vous avez vu le château de Tournemire ? C’est splendide. » Zut non, mais vous ne nous l’avez pas dit ce matin au petit déjeuner.

Balade dans les chemins au creux des forêts, entre futaies et pâturages, sous le regard doux des vaches de salers, dont le pelage frisé et moelleux couleur châtaigne appelle la main tenue à distance par les cornes imposantes. Ciels immenses, collines vallonnées très vertes, nuanciers de gris entre or et bleu des hameaux de granit, aux toits d’ardoise ou de lauze de schiste (la dénomination des pierres plates dépend de leur épaisseur, je viens de l’apprendre, l’ardoise est fine). Éclats miroitant au soleil, plomb sous la pluie, ils changent d’humeur avec le ciel. Mon mari me dit que ça lui rappelle l’Angleterre. Le paysage certes, la météo aussi, non ? Aurillac est la capitale française du parapluie.

Puy Mary

Dans le nord austère du Cantal, des centaines de ruisseaux chantent sur les pentes du Puy Mary, le plus grand volcan d’Europe. Je n’en ai jamais vu autant. Les myrtilliers et les bruyères ont roussi, les fougères aussi sous les hêtres encore verts. Ascension de quelques centaines de mètres sur un sentier pourvu de marches, avec une sensation d’apnée. Mon cœur va éclater.

Au sommet, à 1 787 mètres d’altitude, reprendre son souffle. Un père à queue de cheval se penche vers son petit garçon : mais non ce serait dommage des pylônes pour un téléphérique pour monter ici. Regarde tout est sauvage ici. Comme l’enfant, je fais un nouveau tour sur moi-même pour admirer le paysage avec un autre filtre de lecture. Où sont les traces humaines ? Vers l’est, une gare de remontée mécanique signale, à proximité du Plomb du Cantal, le sommet de la station du Lioran. Vers le nord, des éoliennes que la distance efface presque illustrent la plaine de Clermont-Ferrand. En contrebas, la route que nous avons empruntée, le café du col et ses parasols rouges, et les voitures garées. C’est tout. Beauté sauvage à 360°. Une dizaine de vautours plane sur les pentes du puy, tantôt au-dessus de nous, tantôt au-dessous. Nous les observons un moment.

Depuis le Puy Mary

Envie de revenir randonner dans ces puys préservés. Est-ce là l’effet d’un parc naturel régional, créé à temps, avant la construction d’infrastructures touristiques ? Celui du Vercors me déçoit un peu plus à chaque séjour avec ses pistes de ski de fond goudronnées pour être utilisables en toutes saisons, ses pistes de trottinette électrique et de quad qui contribuent à l’érosion. Ces mobiles économiques, bien compréhensibles, attirent les foules qui piétinent et détruisent. L’autre dimanche, nous sommes tombés à 13 heures au fin fond d’un vallon au-dessus de Méaudre sur une rave party sauvage et avons dû marcher plusieurs kilomètres dans les vibrations insupportables des basses d’une « musique » que des participants qui tenaient à peine sur leurs jambes n’écoutaient même pas.

Le lendemain du Puy Mary, la pluie est annoncée pour l’après-midi. Nous irons tout de même à Conques, située à quelques dizaines de kilomètres, mais, dans ces contrées de routes étroites et sinueuses qui me rappellent l’Ardèche, les distances se mesurent en heures. Notre hôte nous a recommandé une boucle buissonnière, pour admirer la vue sur le Lot depuis le hameau de la Vinzelle. « Ne vous perdez pas, c’est un lieu-dit minuscule. Il n’y a pas de panneaux. » Un lieu chuchoté.

Avant de partir explorer, nous glissons carottes, pommes, cantal et jambon dans notre sac à dos. La boulangerie de notre village de (sale) caractère est fermée. De toute façon, nous n’avons pas envie d’y retourner. Le dimanche, la vendeuse nous a fourgué sa trogne renfrognée et deux baguettes de seigle de la veille, des cookies hyper durs, et a refusé de nous faire les sandwichs proposés sur un panneau au mur. La supérette est « exceptionnellement » fermée.

Tant pis, nous mettons le cap vers le sud. Dès que nous plongeons vers l’Aveyron et le cours du Lot, eau brune et large entre des haies de peupliers dorées, des bananiers apparaissent dans les jardins, les pierres des fermes blondissent, les toits s’habillent de tuiles rouges comme la terre des fossés.

Les deux clochers

Au hameau de la Vinzelle, des panneaux écrits par les habitants expliquent qu’il revit, pourtant nous n’y croisons personne. Grimpette jusqu’au sommet des ruelles, pour admirer la vue sur le Lot, comme il se doit. Sous un ciel lourd d’aquarelle, une petite église est blottie là, insolite avec son deuxième clocher construit sur le rocher qui abrite le village. On peut se tenir debout juste sous un bourdon de plus d’une tonne. Il est interdit de le faire sonner. Je le touche doucement. Bien sûr, je pousse la porte de bois de l’église. Moi qui ne suis pas croyante, j’adore les églises, concentrés d’art, d’histoire, de silence et de paix. J’imagine d’autres vies par-delà les siècles, des baptêmes, des mariages et des enterrements, parce que les vies humaines tiennent en une poignée de dates. Dans une église, j’entre de plain-pied dans des histoires, comme dans les forêts, je m’attends à croiser Jacquou le croquant.

Dans cette église modeste, un air doux de piano s’enclenche à notre entrée. Il n’en faut pas plus pour m’émouvoir. Les vitraux donnant sur la vallée représentent saint Clair et saint Roch, multicolores. En sortant, un vent de pont de bateau me force à m’accrocher au bastingage, les cheveux dans tous les sens. C’est beau, hein ? Allez, viens, on y va, un village-chef-d’œuvre nous attend.

Il se visite à pied. Sur le parking extérieur au village, où nous trouvons à nous garer pas trop loin, le droit de stationnement de quelques euros est valable toute l’année. Les plaques minéralogiques des voitures garées évoquent des départements lointains et des pays voisins.

Conques, ce village, vanté par des amis, mes lectures sur le sentier du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle et Christian Bobin éveille des émotions contradictoires et confuses : gourmandise de la beauté promise et appréhension face aux vitraux de Pierre Soulages. Ses peintures me révoltent. Estelle, accueille cette nouvelle expérience. Ouvre ton regard, affranchis-toi des a priori. Peut-être qu’en vrai c’est beau. Peut-être qu’en vrai, c’est une œuvre d’art. Regarde sans filtrer à travers tes travers. Fais-toi violence.

Conques

J’avance sur la route d’accès piétonne, le portable à la main pour saisir des morceaux de paysage. J’ai faim – et la faim me rend ronchon. Dans la ruelle qui monte (elles montent toutes), la boulangerie est fermée, le salon de thé aussi. Comment est-ce possible sur cette étape majeure du chemin de Compostelle de refuser aux pèlerins un lieu où s’approvisionner ? C’est le début des vacances de la Toussaint. Le village semble aussi vide que la Vinzelle. Nous croquerons plus tard notre casse-croûte frugal de jambon et de cantal (entre-deux) sans pain sur un coin de mur. D’abord, entrer dans l’abbatiale.

Comme tant de mains de pèlerins, de touristes, de curieux, pousser cette porte de bois sur la partie médiane, foncée d’être polie. S’arrêter un instant, interdite. Apercevoir un curé au fond, devant quelques fidèles assis sur les bancs. La messe interdit toute visite. Avant de repartir jeter un œil aux vitraux de la nef, pour savoir, sentir, comprendre l’engouement général. Quoi c’est ça ? Ces lignes parallèles, blafardes et tristes qui évoquent les échafaudages placés à l’extérieur pour la réfection des toitures ?

Cherchez bien

Ressortir dégoûtée. Un regard et tout mon corps s’est crispé. Pour me distraire, me réconcilier avec ce monument chrétien, je tâche comme les rares personnes présentes dans ce village fantôme d’admirer le fameux tympan et ses cent vingt-quatre personnages. À peine je lève les yeux, que je repère en plein milieu un mot rigolo. Ses cinq lettres insolites là quand on ne parle pas latin (même si j’imagine la signification) ne parviennent pas à me décrisper. Une guide indique à son petit groupe saint Jacques et son bâton sur la gauche du bas-relief. Je le regarde sans le voir. La colère me contraint dans ses fers. Je me suis fait violence. Je ne pensais pas à ce point.

Tandis que nous finissons notre millefeuille jambon-cantal, le choc de marteaux des travaux de toiture se fait entendre. La messe doit être finie. Nous jetons un œil sur les panneaux explicatifs sur la confection des ardoises en descendant. Entrer à nouveau dans l’abbatiale. Haute, trapue, sobre. Frissonner. Mon regard est attiré par les vitraux que je voudrais réussir à admirer comme tout le monde, ou disons la majorité. C’est curieux cet entêtement, car en général, les élans de la foule sont plutôt pour moi des indices qu’il me faut partir en sens inverse.

La Vinzelle

Lesdits vitraux m’évoquent les plis d’un store de bureau, les rayures d’un uniforme de bagnard, des fils de fer barbelés, la lumière blanche des miradors. Comment les vitraux précédents traduisaient-ils le jour ? En un kaléidoscope de couleurs où vibre la lumière même quand il fait gris comme aujourd’hui, comme ce matin à la Vinzelle ? En une flamme douce qui réchauffe les pierres grises ? Quelle poésie a-t-on détruite pour cela ? À quel prix ? (Nous renonçons à entrer à l’office du tourisme pour connaître le montant de l’escroquerie.)

Je me souviens des vitraux de Chagall de l’église Saint-Étienne de Mainz (voir l’article Bleu Chagall), de ceux de la cathédrale de Metz, chauds et touchants. À une poignée de kilomètres de là, saint Clair et saint Roch, inconnus colorés, s’effacent sous la lumière du jour qu’ils illuminent. Dans leur modeste église, les larmes me sont montées aux yeux. Dans cette abbatiale romane majestueuse devenue prétentieuse, j’ai envie de crier de rage. Là, debout sur les dalles, dans la pénombre, ces vitraux m’aveuglent. Mais combien y en a-t-il, de tous les côtés, à tous les niveaux ? Mon envie de visite disparaît. J’ai besoin de fuir. À travers ce qui ressemble à du vieux plastique jauni tombe une lumière de mort.

Ma révolte gronde. Contre l’injustice de voir une œuvre d’art défigurée par le snobisme de certains. Colère contre ce sacrilège qui m’empêche d’admirer le village. Je me sens volée. Je me suis volée moi-même. Trop de regards braqués. Mes attentes étaient trop intenses.

Je faisais confiance à Bobin, dont j’ai lu tous les livres. Celui sur Conques m’a encore encouragée (La nuit du cœur). Enfin, j’ai lu tous ses livres, sauf Cher Pierre,. Je n’aime pas le travail de Soulages, même en vrai (un de ses tableaux est exposé au musée des beaux-arts de Lyon). Je n’aime pas qu’on se moque de moi. Me voilà déçue par Christian Bobin. Lui qui sait voir la lumière d’un brin d’herbe, s’est-il fait aveugler ?

Ou n’ai-je rien compris ?

Mon vitrail

L’expérience m’a appris à faire confiance à mes intuitions. La louange et la reconnaissance ne sont pas des signes de qualité. Qu’on se le dise ! (Je me le dis.) À mes yeux, là encore, le roi est nu.

Devant le musée du Trésor, une pancarte annonce la fermeture méridienne. Décidément. Tant pis. Alors je croque un carré de chocolat (noir, 85 % de cacao) en guise de dessert. Là entre mes doigts, je découvre un vitrail de Soulages. Mais au moins, celui-là est humble, discret, savoureux, d’une teinte profonde et transporte la vie.

La pluie se met à tomber, froide et pointue. Elle traverse nos habits, nos chaussures et peine à diluer ma colère. Nous descendons voir le pont romain, en faisant attention à ne pas glisser. (Donne-moi la main.) Nous remontons à la voiture le long de la route sous ce que les météorologues parisiens appellent un épisode cévenol. Une pluie intense emporte dans un torrent les feuilles du caniveau, me trempe jusqu’à la culotte. Les vêtements mouillés nous glacent. Nous peinerons à nous réchauffer dans la voiture. Vite, partons, je n’ai pas été conquise. Je serai soulagée quand nous nous éloignerons (oui, je sais, pardon). Les villages de (vraiment fichu) caractère de notre retour seront aussi peu accueillants : aucun café ouvert.

Ah ça non, je n’irai pas au musée de Rodez dédié au monsieur en noir, malgré les recommandations de notre hôtesse. Je le laisse volontiers aux inconditionnels. Pas envie d’alimenter ma colère. J’aurais voulu pouvoir me brûler les mains autour d’une tasse de thé Earl Grey, croquer dans un carrot cake épicé et moelleux dans un salon de thé douillet (comme ceux que propose le National Trust en Angleterre dans les villages-musées qu’il gère). Même emballée de vêtements froids comme de l’eau, ma colère aurait cédé.

Je me consolerai le lendemain, entre forêts et pâturages.

Et là, sur un chemin secret, mon esprit commencera sa collection de rayures.

Les nervures de feuilles de châtaignier, les feuilles ramifiées des fougères, les aiguilles bleutées des pins, les troncs de ces mêmes pins le long du chemin, les poteaux de bois, tous différents de la clôture du pâturage des vaches, les rémiges des ailes des vautours au sommet du Puy Mary, les sillons du champ où pousse déjà le blé en herbe, les empreintes des pneus des tracteurs, les bûches de bois entassées contre un mur, la tôle ondulée qui les protège, l’habit rayé du frelon dans l’herbe, les strates du gâteau aux myrtilles au restaurant, les joints d’un mur de pierres grises. Les lignes parallèles des doigts de ma main gauche qui tiennent la page sur laquelle j’écris, car le vent souffle en rafales. Les lignes parallèles de mon cahier, grises sur un fond blanc légèrement transparent, qui laisse deviner les phrases écrites au verso. Ces dernières ont été tracées à la règle pour répondre à leur fonction. Les autres, repérées dans la nature, tentent de me réconcilier avec une figure géométrique qui m’a traumatisée hier.

Les risques, la remise en question personnelle n’apparaissent pas toujours là où on les attend. Leçon apprise : se méfier de ses propres attentes.

À bientôt cher Cantal, je reviendrai pour marcher.

À bientôt chers amis, comme nous a dit notre hôte milanais à notre départ :

merci pour la sympathie.

Tenez, regardez, une aubépine qui refleurit au moment des fruits. Magie aux couleurs du drapeau italien.

Lille sans l’eau

Retrouvailles franco-allemandes à Lille et visite du musée de la Piscine à Roubaix

Assise dans le TGV en attendant le départ de la gare de Lille Europe, je souris en écoutant mes voisins échanger entre eux. Ils sont partis ce matin de Bruxelles. J’adore entendre des accents différents, et des façons étrangères de voir le monde. Adultes plutôt jeunes et collègues de travail, ils partent en déplacement professionnel avec l’entrain d’une classe en sortie scolaire. Deux rangs devant moi, de l’autre côté de l’allée, j’aperçois l’écran de l’ordinateur portable d’une jeune femme. Elle surfe sur un site web à la recherche d’un modèle pour commencer une présentation PowerPoint. Je détourne le regard un instant. Le TGV quitte la gare. Lorsque mes yeux se reposent sur son écran, je lis « faites votre présentation en quelques minutes, grâce à l’IA ».

À ma gauche, ça parle travail. J’entends des mots ronflants, sérieux, austères, importants comme « contrôle de gestion », « département finance », « CA »… Pourtant, à moins de deux mètres devant eux, sur l’écran de leur collègue, l’IA s’infiltre. Comme l’eau sous une porte, elle est impossible à contenir. Ces mots, ces tâches se pensent essentiels et oublient leur vulnérabilité. Enfoncés dans des sables mouvants, ils s’accrochent à des racines dont l’IA ne fera qu’une bouchée.

Au lycée de ma fille, un professeur nous a prévenus : les dissertations seront faites en classe seulement, il ne veut pas « corriger internet ». Pourtant l’IA est un outil amené à rester, ne vaudrait-il pas mieux apprendre à vivre avec de façon raisonnable ? Apprendre à apprendre avec, comme à Hong Kong ou en Australie ?

Ce matin, j’ai renoncé au progrès. À l’accueil SNCF où je suis allée chercher des étiquettes pour mes bagages (oui, les précédentes avaient cédé), on m’a proposé deux versions : traditionnelle ou moderne avec un code QR. Inconditionnelle du papier, j’ai choisi celle que l’on peut écrire et lire sans assistance électronique. En cas de perte de ma valise, j’ai la naïveté de penser que cela sera plus utile. Aujourd’hui je n’écris pas non plus sur un clavier : pour mon échappée, j’ai voulu oublier mon ordinateur qui embarque, même sans ouvrir les fichiers, du travail et des soucis. J’écris donc sur un de mes nombreux carnets à fleurs, avec un stylo Bic bleu, la main bousculée par les hoquets du train.

Aurevoir Lille.

Je me sens triste, je viens de quitter mon amie d’adolescence allemande, Susanne (souvenez-vous : L’amitié franco-allemande prend sa source en Espagne) avec qui j’ai passé quelques jours, pendant les vacances scolaires de Rhénanie du Nord-Westphalie. Ces retrouvailles ont dû être décalées plusieurs fois (depuis Bruxelles en fait : article…). La tristesse qui m’étreint la poitrine, c’est aussi le deuil de cette parenthèse insouciante. Chaque minute, chaque kilomètre me rapproche de mes responsabilités d’adulte. Ces temps-ci, elles foisonnent.

Nous avons choisi Lille comme point de rencontre, facile d’accès pour toutes les deux, sans le tumulte parisien. Nous nous y étions déjà retrouvées en famille il y a déjà sept ans. Peu de temps avant, j’avais découvert la ville lors d’un déplacement professionnel (« contrôle de gestion », « plan marketing »…), à travers les yeux d’une collègue et amie qui y avait vécu. Mes préjugés s’étaient fracassés sur les pavés, j’étais tombée sous le charme. Avant, Lille c’était la frontière du Grand Nord. Un nord gris, mouillé, glacial, avec une majuscule, celui que Michel Galabru décrit dans Les Chtis comme le cauchemar. L’enfer. Quand j’étais adolescente, le nord commençait à Valence, c’est dire. Étape de correspondance sur le chemin (de fer) vers l’Angleterre dans une gare ouverte aux courants d’air, rien ne me préparait à y passer des vacances. La beauté de ses vieux quartiers, son dynamisme, ses musées et ses gaufres ont eu raison de ma résistance.

Retrouvailles dans le hall de gare, marche vers notre hôtel en plein centre-ville, situé à quelques minutes de la gare. Toutes à notre discussion, nous avons triplé la distance. Notre chambre blanche et gris pâle donne sur la façade latérale d’une église. On lui pardonnera les gargouillis nocturnes de tuyauterie. Balades dans le Vieux-Lille, pèlerinage à la librairie immense du Furet du Nord sur la Grand-Place. Bien sûr, bien sûr, en ressortir avec des livres, en anglais, en français, à lire et à offrir.

La coupe du monde de rugby a envahi les vitrines des bars, des restaurants, des commerces. Mon amie n’est pas au courant. Elle ne connait rien au rugby, ce n’est pas un sport prisé par les Allemands. Tiens, regarde, il faut au moins que tu voies une fois le haka des All blacks. Je lui montre une vidéo récente, tout en regrettant que ce ne soit pas l’autre version de la danse maorie, celle qu’imitait mon petit garçon devant la télé en 2007. Dans la bagagerie de l’hôtel, je pointe les étiquettes d’une énorme valise rouge. Cathay Pacific, Sydney Swans (comme quoi, les étiquettes en toutes lettres c’est quand même plus sympathique). Tu vois, pour un ballon ovale, les supporters traversent les océans…

Premier dîner. Nous nous présentons à l’heure à l’estaminet réservé une semaine plus tôt. Nous avons été prévenues : notre table ne serait gardée que quinze minutes. Ç’aurait été dommage, moins pour les plats roboratifs (délicieuse tarte au maroilles) que pour l’ambiance de cette placette du Vieux-Lille, entre pavés, murs de briques et bacs de fleurs violettes. De part et d’autre de notre table, deux couples anglais. Au-delà, deux hommes parlent en allemand. Suis à l’étranger ? En Belgique déjà peut-être ? Je me sens bien. Susanne aussi. Demain, pour varier, nous dînerons de bricks et de couscous dans un restaurant marocain.

Quelques minutes après notre arrivée pourtant déjà, la nuit tombe. La chaleur de cet été interminable trompe. Elle écrase des corps à peine vêtus. Bermudas, T-shirts et sandales, robes à volants passent dans la ruelle. Août en automne.

Autre cliché qui s’effondre à travers les feuilles encore vertes des tulipiers. Le temps à Lille est le même hélas qu’à Lyon. La fraicheur matinale s’évapore en une poignée d’heures. À peine un trait de brume ce matin. Nous avons connu Lille sans l’eau. Je tremperai tout de même de longues minutes dans la courte baignoire de l’hôtel, parce que depuis notre retour de Mainz nous n’avons qu’une douche. Contorsions pour le plaisir de couler toute la tête sous l’eau.

Je lève la tête de mon carnet. La jeune femme a renoncé à sa présentation, ou peut-être est-elle déjà finie – merci qui vous savez. Elle répond à ses mails (non, je ne peux pas lire ce qu’elle écrit). Par la fenêtre, on aperçoit des champs plats et à travers une haie, des éoliennes immobiles. Du soleil. Comme dans la voix du contrôleur qui emporte notre TGV vers Montpellier. Lille, une île amarrée par ses beffrois au cœur d’une plaine agricole.

Hier, mardi dix dix, nous avons mis le cap sur Roubaix. Qui l’eût cru ? Depuis les articles lus lors de son ouverture, je caressais l’envie d’aller du musée de La Piscine, mais sans grand espoir. Quel hasard m’emmènerait là-haut, à la lisière belge, dans une métropole industrielle abîmée par la crise ? L’entrée du couloir du métro embaume la gaufre chaude, bien plus alléchante que l’odeur du maroilles gratiné dans une ruelle la veille. Une vingtaine de minutes plus tard, à la sortie de la gare de Roubaix, j’indique à Susanne, sur un toit de bâtiment, l’enseigne de La Redoute, et ajoute en allemand approximatif, quelques lignes sur l’industrie de la bonneterie. Souvenirs de cours de géographie de classe préparatoire.

On arrive, regarde ! C’est là, sur la droite, derrière un mur de briques, à l’emplacement d’une ancienne usine textile, dont subsiste la base d’une cheminée. Dans l’encadrement de la porte, une mosaïque de gommettes multicolores a été composée par les visiteurs. Notre macaron-badge du jour, violet, les rejoindra à la sortie. Art brut.

La Piscine, fabuleux musée ! Un trésor que je découvre avec une gourmandise ravivée à chaque entrée dans un nouvel espace.

Henri Bouchard1875-1960

Dans l’exposition permanente de sculptures, je retiens ma main qui a envie, besoin de toucher un visage, de tâter un bras, palper un pied, les yeux fermés. Pour comprendre de l’intérieur, par le corps directement, comment créer l’harmonie et corriger le nu féminin sur lequel je travaille en ce moment à l’atelier. Faire déborder légèrement les seins, élargir les lèvres… De nombreux artistes me sont inconnus et je m’en réjouis. La réputation souvent dissimule l’œuvre. Mon amie guette les Picasso, je les évite. Parfois, il court-circuite son talent, les artistes oubliés, non. D’ailleurs quelle surprise de découvrir un buste de Marcel Gimond, sculpteur ardéchois ! Je connaissais bien son nom, pas son œuvre.

Le travail d’artisanat du sculpteur est mis en valeur. Je n’avais jamais vu cela. Dans l’atelier mis en scène de Henri Bouchard, les outils de métal et de bois n’ont pas changé, tout au plus existe-t-il des versions en plastique. Les techniques complexes comme couler un bronze ou un plâtre sont explicitées dans des films pédagogiques fort clairs. Sur des statuettes de terre, esquisses de sculptures majestueuses, commandes d’État, les boulettes d’argile gardent, cent ans plus tard, l’empreinte digitale du pouce qui les collées.

Voilà du concret, du tangible, de l’humain, très humain. Ce sera toujours autant que l’IA ne signera pas.

Les deux expositions temporaires viennent à peine d’être installées. Leur vernissage est prévu en fin de semaine.

La première est consacrée à l’engagement politique de Marc Chagall. Sur un mur bleu indigo est reproduit en lettres blanches le poème (Pour les artistes martyrs, 1950) écrit à l’intention de ses amis artistes victimes de la Shoah, lui qui a survécu réfugié aux États-Unis. Je le lis avec recueillement. Je n’ose pas le photographier. Je découvre que Marc Chagall a illustré une version du Journal d’Anne Franck (dont je rêve, après la lecture du passionnant livre de Lola Lafon, de lire la version non censurée). Je regarde longuement, comme des tableaux, les lettres et les textes écrits de la main de Chagall, en hébreu, en yiddish. Que d’émotions dans un trait, quelle impudeur dans le remplissage d’une page ! Que restera-t-il de nos échanges dématérialisés ?

La deuxième exposition temporaire présente l’œuvre de Georges Arditi. Au fil des murs, rouge brique, son style quitte le figuratif pour l’abstraction. Je n’avais jamais entendu parler de ce peintre. Les légendes murales expliquent comment son atelier parisien a été dévalisé et condamné en 1940, pour cause de judaïté. Nombre de ses toiles n’ont été retrouvées que longtemps après la guerre. Au pied de plusieurs peintures, Arditi a écrit « peint en 1940, signé en 1974 ».

Bien sûr, à la sortie, j’achète l’affiche de l’exposition Chagall. Celle d’Arditi me plait aussi, mais le jaune vif du tableau choisi me fait hésiter.

Enfin, le clou du musée : le bassin.

Construit en 1932, de style art Déco, cet établissement de bains aux visées hygiéniques, palliait les difficiles conditions de vie ouvrières. En 1985, la voûte menace de s’effondrer, la piscine est condamnée. L’attachement des Roubaisiens au lieu encourage sa réhabilitation en musée. Idée géniale, consacrée par un partenariat avec l’État qui transfère des fonds de musées nationaux (dont le musée d’Orsay et le Musée national d’art moderne). Le musée de La Piscine ouvre en 2001. Le succès est tel que le bâtiment doit être agrandi en 2018. Des expositions temporaires pourront être accueillies.

Son architecture évoque la piscine Garibaldi de Lyon, en version géante et artistique (et sans la foule en maillot et l’odeur de javel). Pourquoi ne construit-on plus de beaux bâtiments publics ? Les budgets actuels sont-ils tellement plus étriqués que jadis ?

Autour d’un bassin vidé et comblé, hormis un ruban d’eau-miroir, sous une demi-rosace de verre coloré, le bal des statues continue. La scénographie évoque une cathédrale aux piliers interrompus. Les voix joyeuses et mouillées de baigneurs d’un autre temps résonnent par intermittence. Plongeon dans le passé.

Cabines

En contre-haut, tout autour, deux étages de galeries de cabines individuelles, équipées chacune (en bas) d’une douche. Les murs sont carrelés de faïence crème de type métro parisien (oui, je suis en plein choix de carrelages pour nos travaux de rénovation). Les détails sont soignés : les arrondis des piliers sont carrelés aussi, les porte-manteaux moulés dans la masse, comme les porte-savons. Les joints sont verts. Pourtant, à la vue de ces douches en ligne désuètes, où des milliers de pieds ont pataugé, un vague malaise monte en moi. À une extrémité de la piscine, la fontaine sous laquelle, sur les cartes postales en noir et blanc des enfants s’éclaboussent, monte la garde, muette. Était-il permis de sauter dans la piscine ?

Vite prendre une photo. Une autre. Attendre que le visiteur précédent ait fini son tour. S’effacer pour les suivants. Les gens qui visitent les musées derrière l’écran de leur portable m’agacent. Je fais de même. Comment accueillir, sans aide, tant de beauté ? Je déborde.

Certains coins accueillent des expositions miniatures consacrées à des arts (mode, céramique) ou à des artistes. Autres inconnus. Un panneau intitulé « la main qui dessine – la main qui écrit » sur un écrivain-peintre m’encourage à entrer. Des vasques en terre émaillées attirent mes pas. Pour d’autres, je passe.

Susanne, je suis épuisée. On s’en va ?

On en a fait des blagues sur notre manque d’endurance, nos trous de mémoire.

Devant un cinéma , Susanne me montre l’affiche de Anatomie d’une chute :

– Ah Sandra Hüller, c’est l’actrice de… tu sais le film que tu as bien aimé.

Barbara ?

– Non un autre…

– Ah oui, attends…

Susanne et moi attendrons jusqu’au réveil que ma cervelle livre la solution à notre quiz de quinquagénaire. Toni Erdmann. Peu importe, nous nous sommes très bien comprises. (Sans aide artificielle.)

Mosaïque

Pour quelqu’un de passionné d’Art Déco, de céramique et de sculpture, le musée de la Piscine est un petit paradis. Je n’ai qu’une envie : y retourner. À la sortie, un coup d’œil au plan du musée me souffle que nous n’avons pas visité l’espace-cloître, avec ses statues, ses tissus aux motifs botaniques. Quoi, nous avons raté tout ça ? Chouette, notre prochaine visite n’en sera que plus passionnante !

Quelques jours plus tard, le site internet me montrera que nous avons évité, sans nous en rendre compte, le coin d’exposition d’une artiste qui travaille la céramique avec l’IA. Nous avions zappé le titre, et les créations ne nous avaient attirées ni l’une ni l’autre – car nous visitions chacune à notre rythme. L’IA pour quoi faire ? Pour illustrer les pliages de terres émaillés d’un bestiaire imaginaire. Quel intérêt ? Expérimenter avec un nouveau jouet ? Pourquoi pas ? Néanmoins (et là j’ai envie d’écrire nez en plus hi, hi) que penser de l’artiste qui renonce à la création ? À l’imagination ? À son âme ? Bien sûr, chacun s’inspire des autres, morts et vivants, mais en appliquant le filtre de sa sensibilité propre. Sinon on tombe dans le Jeff Koons, le marketeur-personnage de dessins animés aux dollars dans les yeux.

Le musée aujourd’hui place à notre portée une matière qui transmet une vision d’un monde et des émotions. À nous de moissonner des impressions, nous rassembler, nous opposer, nous rencontrer. Le musée de demain présentera-t-il pour le XXIe siècle des emails dactylographiés et des impressions en 2 ou 3D des productions de l’IA ? Une moyenne sans âme peut-elle émouvoir ? Mais non, Estelle, tu n’as rien compris, ce sera une partie de jeu dans un casque de réalité virtuelle. De quoi te plains-tu, tu pourras « toucher » les statues ?

Brrr. Vite se sustenter dans un café-brocante de ce quartier de Roubaix qui décidément gagne à être arpenté au gré des ruelles.

Le TGV freine, nous arrivons à l’aéroport Charles de Gaulle. Je repense à nos aurevoirs, serrées dans les bras l’une de l’autre, moi écrasant une larme, natürlich, dans ce hall de gare envahi d’affiches de la Coupe du Monde de rugby et où les moindres recoins évoquent mes précédents passages lors de la correspondance pour l’Eurostar. Je m’attends à voir arriver une de mes filles en courant. Dans mon sac à dos, à mes pieds, j’ai plié un sachet de gaufres à la cassonade, celles que j’ai essayé de faire goûter à Susanne dans un café. Elle est restée raisonnable, au grand dam de ma gourmandise. Elle a fini par céder et en a emporté pour sa famille.

Quel beau séjour ! J’ouvre mon agenda (de papier) pour repérer quand je pourrai revenir. Je note (pourtant je sais que je n’oublierai pas) : proposer Lille comme destination à mon amie simultanée de Mainz.

Imploration – Jane Poupelet

P.S. : Le titre de cet article, inspiré d’une si jolie fabulette d’Anne Sylvestre L’île en l’eau, s’est imposé à moi dans les ruelles du Vieux-Lille, ma rengaine des pavés : « L’île en l’eau, l’île en l’eau, moi je voudrais une île, […] pour y vivre tranquille. ».

Les notes bleues

Du théâtre à la coupe du monde de rugby, la différence rendue visible

La lumière vient de s’éteindre. Deux ventilateurs de part et d’autre de la scène brassent l’air chaud dans la pénombre. Ils peinent à rafraichir le modeste théâtre du Splendid. La canicule couve Paris de ses ailes de feu. Comme août a débordé en septembre, mon voisin prend ses aises sur notre accoudoir commun. C’est un homme plutôt jeune, donc barbu, flanqué de ses parents. Il vient de partager ses impressions sur les derniers films vus (Barbie, Indiana Jones, bof, Oppenheimer mieux selon lui). Pourvu qu’il se taise à l’ouverture du rideau. Pourvu qu’il continue d’agiter l’éventail prêté par sa mère.

Froissement de tissus. Raclement de gorge à l’arrière de la salle. Silence. Le rideau s’ouvre.

Intérieur de maison familiale dans les années 1940. Une femme d’âge mûr présente son profil, assise à un piano droit. Elle appuie sur une touche. Depuis la coulisse opposée, une voix de tout jeune homme répond.

– Fa !

– Oui.

Nouvelle touche.

– Ré ! 

Nouvelle touche.

– Si !

– Non, reprends.

La dame rejoue. Je pense : si bémol.

– Si bémol !

– Oui.

Le jeune Glenn Gould fait sa dictée de notes avec maman et moi aussi. Il a l’oreille absolue. Moi je tombe toujours à un ton d’écart. Je le sais donc je corrige. Ça ne me sert pas à grand-chose dans la vie quotidienne, à part chantonner dans ma tête le nom des notes de la mélodie des cloches d’une église. Confié une seule fois à un professeur de piano, ce décalage précis ne l’avait pas ému. Il m’avait répondu que le nom des notes n’était qu’une convention.

De la même façon, leur notation (pardon pour ce jeu de mots involontaire) sur une partition dépend de la clef choisie. Un dessin identique sur une portée correspondra à des tons différents en clef de sol, de fa, ou d’ut. En évoquant ce sujet avec mon mari au petit déjeuner de l’hôtel le lendemain, entre deux gorgées d’orange pressée, je ferai le rapprochement avec la notation des sons du langage. En lisant la lettre A, son cerveau bilingue pensera a en mode français et é en mode anglais.

Pour l’instant, nous ne pensons pas trop, nous écoutons.

Glenn a fini par être autorisé par sa mère à quitter les toilettes où il est enfermé chaque jour pour la dictée et à la rejoindre dans le salon.

Choisie à la dernière minute pour notre week-end parisien improvisé, la pièce Glenn, naissance d’un prodige, nous a tentés. Découvrir la vie d’un pianiste dont je ne connais que le nom (ses chantonnements sur un CD m’avaient découragée). Retrouver l’auteur Ivan Calbérac dont j’avais apprécié le roman Venise n’est pas en Italie, la pièce La dégustation avec Isabelle Carré et Bernard Campan et le film adapté à partir de sa pièce, L’étudiante et monsieur Henri. Le Splendid est accessible à pied depuis notre hôtel. La séance à 16 h 30, même dans un espace non climatisé, nous abrite du pic de chaleur extérieure. Les places ont été achetées en une poignée de clics, dans le TGV du matin (miracle je ne me suis pas trompée de jour).

Dès le début, on le sent. L’acteur par sa façon de tenir son corps recroquevillé, ses gestes précis et répétitifs, donne vie à un texte qui le confirme : Glenn Gould est différent. Il frissonne en plein été (mais comment font les acteurs pour être autant couverts par une chaleur pareille ?). Son talent de musicien le porte, ses angoisses le retiennent, sa mère le pousse au piano, sa fidèle cousine et amie le rappelle à lui-même. Mouvement de balancier contrarié entre intériorité bouillonnante et prestation publique, entre intérieur et extérieur.

Je repense à la bande dessinée lue récemment, offerte par une cousine et amie (merci à elle) La différence invisible de Julie Dachez. L’auteur raconte sa vie dans une société qui concasse la différence et son épanouissement à partir du moment où elle a découvert son syndrome d’Asperger. Enfin, elle a pu commencer à prendre soin de ses besoins. Pour cela, il lui a fallu se battre contre tous ces « sachants » qui ne savaient rien et voulaient l’enfermer dans d’autres cases, contre les voix qui ordonnent, qui violentent, qui classent, qui dénigrent. Contre ses « amis » bien intentionnés, mais déroutés. Elle a trié ses relations pour ne garder que les cœurs bienveillants et ouverts.

Ce témoignage parallèle au mien m’a touchée. Je n’ai pas le syndrome d’Asperger. Je n’ai pas (trop) de manies et suis (plutôt) à l’aise dans les échanges même s’ils me coûtent en énergie. Par contre, je vis au quotidien beaucoup des désagréments analogues (l’intolérance au bruit, aux cacophonies de couleurs, à la lumière, à la foule, aux discussions superficielles, aux matières qui irritent, aux odeurs quelles qu’elles soient, à la bêtise). Je connais l’épuisement à vouloir faire comme les autres, le découragement à se penser cassée parce qu’on n’y arrive pas. L’enfer de l’openspace.

Un beau jour, adulte, une rencontre ou une interview anodine à la radio brise le miroir. Le mode de pensée, une sensibilité et des émotions XXL, l’intensité permanente ne sont pas des défauts, mais le résultat d’un câblage neurologique différent. Le monde s’ouvre. Les difficultés restent entières, mais le regard change d’angle. D’abord cesser de se frapper contre une vitre fermée, se retourner, chercher ailleurs. Puisqu’on est autre, on se doit d’être autrement. Devant l’urgence, inventer sa vie devient un devoir.

Cette bande dessinée a été l’occasion d’échanges en famille lors d’un diner. La différence, pas plus que la « normalité » (si elle existe) ne se catalogue pas dans un répertoire. Elle se peint sur un nuancier aux dégradés infinis.

Les mots de Calbérac sonnent juste. Le spectateur vit la détresse de l’artiste condamné à ne jamais se satisfaire de sa prestation. Ses concerts happent Glenn dans l’angoisse et le libèrent entre colère, frustration et tristesse qui sourd d’on ne sait où.

À chacun des excès de la mère qui couve son fils, le public s’indigne en murmures. Les réparties de la cousine simple et pleine de bon sens et de cœur rassurent. Des soupirs de soulagement fusent. Pourtant la question revient sans cesse dans leurs échanges : Glenn aurait-il été un grand pianiste sans sa mère ? Elle qui, premier prix de piano au conservatoire, n’a pu vivre sa musique, condamnée par les mœurs de l’époque à se marier et à se taire. Gottlieb aurait-il été Amadeus sans son père ? Le talent pourrait-il germer sans une terre propice, un tuteur pour le guider vers la lumière ? Comment savoir que l’on est un grand pianiste si on ne croise pas d’instruments ? Si personne ne nous encourage à travailler ? Parce que le talent n’est rien sans le travail.

Peut-être sa mère a-t-elle étouffé certains aspects de l’homme au profit de l’artiste. Aurait-il été plus heureux différemment ? Comment ne pas se noyer dans son propre bouillonnement ? Des murs, souples, élevés par une âme bienveillante autour d’un esprit qui hurle en silence : « Contiens-moi ! Sauve-moi de moi ! » ne sont-ils pas bouée de sauvetage ?

Jardin des Tuileries

L’accueil de la différence me fait penser à une anecdote citée par Sir Ken Robinson, expert britannique en éducation et grand promoteur de l’encouragement à la créativité dans son livre L’Élément, quand trouver sa voie peut tout changer.

Au Royaume-Uni dans les années 1930, Gillian, une petite fille de huit ans ennuie son professeur. Sur sa chaise, elle gigote, elle papote, elle ergote. L’école s’émeut, soupçonne une difficulté d’apprentissage. Les médocs pour faire rentrer les gosses dans les cases n’ont pas encore été inventés. Il est demandé aux parents de l’emmener chez un psychologue. Lors de la consultation, le psy propose à la mère de sortir un instant du cabinet. Avant de quitter la pièce, il allume la radio. Puis mère et psy observent par la fenêtre. La petite fille se lève et danse. Avec une grâce inhabituelle et un grand sourire. « Madame, votre fille n’est pas malade. Inscrivez-là dans une école de danse. » Gillian Lynne deviendra chorégraphe pour les plus grandes salles anglaises et américaines.

La différence rend visible ce que d’autres ne perçoivent pas.

Ce samedi, dans ce théâtre parisien, nous prenons du bon temps. On sourit, au savoureux parler du journaliste de Radio Canada. On rit. Je pleure. À la fin, Glenn meurt. Bien sûr. Il est enterré depuis 1985 (près de sa mère). Quand les lumières reviennent au plafond, que la salle reprend ses couleurs, je baisse la tête et je renifle. J’essuie mes joues le plus discrètement possible, d’un revers de main, puis de l’autre. Je jette un regard sur les visages qui m’entourent. Je suis la seule dont le cœur déborde. J’ai l’habitude. Comme c’est compliqué parfois les sorties de théâtre ou de cinéma quand on vibre avec les spectacles.

À l’issue d’un long couloir, le T-shirt colle, une chappe de braise nous plaque à terre. Vite acheter deux bouteilles d’eau. Les boire au goulot en toute hâte. Puis, parce qu’il y a deux ou trois arbustes, se précipiter sur un Perrier citron à la terrasse d’un snack-bar russe. La touffeur accable. Condamne à l’immobilité. À la fenêtre, juste derrière moi, un musicien entonne, les yeux clos, avec sa balalaïka des chants traditionnels. Je suis mal à l’aise. La carte ne nous fait pas envie. Nous dinerons au hasard des rues, de tapas péruviens délicieux accompagnés d’un jus de maïs violet à l’infusion de fruits qui évoque la grenade.

Retour vers l’hôtel.

Les fanions des pays invités pour la coupe du monde de rugby dansent devant les terrasses. Quand au fond d’une salle de restaurant grand ouverte danse sur un écran le match en cours, mon mari s’arrête pour découvrir le score. En approchant de l’hôtel, nous longeons un pub australien animé. Tu veux y aller ? Non (c’est lui qui refuse).

Dans un passage couvert des grands boulevards, nous croisons un groupe d’Argentins dont les polos trahissent la nationalité. Dans le métro, nous avons croisé des Australiens. Dans la gare des Africains du Sud, des Namibiens, leur drapeau national accroché au cou en guise de cape. Mon mari leur a souhaité un bon match. « Pourvu que la Namibie gagne au moins un match », a répondu un grand monsieur avec ses petits-enfants.

Formidable coupe du monde de rugby ! Chaque touriste sportif affiche sa nationalité. L’ambiance reste bon enfant entre gens différents qui s’assument et respectent l’autre. On accueille leur altérité avec bienveillance. On respecte leurs besoins.

Les All blacks sont logés à Lyon, la chaîne de télé de rugby néo-zélandaise diffuse depuis les quais du Rhône. Les rues résonnent d’accents anglais des antipodes dans un étrange décalage spatio-temporel. Un peu comme cette canicule parisienne mi-septembre. D’habitude quand on monte à Paris après le quinze août on s’équipe de chaussures fermées et d’une petite laine. Dans le TGV du retour, nous voyagerons avec l’équipe d’Australie qui rentre à Saint-Étienne. C’est ce que nous a confié un policier de la haie d’honneur sur le quai. Notre benjamine, informée par texto, répondra : « Fais une Foto (sic) ! » Pas de photo. Les joueurs sont bien gardés.

La chaleur colmate notre nuit brassée par un ventilateur.

Paris, dimanche matin. Même l’ombre n’offre pas de répit. J’ai réservé une exposition au musée de l’Orangerie. Nous nous y rendons à pied depuis l’hôtel en passant par la place Vendôme. Par moment, pour profiter du calme, mon mari porte la valise pour éviter le frottement des roulettes sur le goudron. Zut la librairie anglaise des arcades de la rue de Rivoli est fermée le dimanche. Nous longeons le rugby village de la place de la Concorde. Les feuilles roussies des marronniers du jardin des Tuileries craquent. Contrôle de sécurité du musée. Tiens, mais ce n’est pas l’expo sur Modigliani ? Non. Elle ne commence que dans un mois. Fâcheuse habitude d’acheter des places en toute hâte…

Auguste Renoir Quelle est l’histoire de ce bouquet dans cette loge ?

Tant pis, tant mieux. La collection du marchand d’art Paul Guillaume est passionnante avec des Picasso, des Renoir, des peintures, des sculptures africaines. L’heure de notre TGV approche. Vite un passage par la boutique du musée. J’achète une biographie de Berthe Morisot, le journal de Sarah Bernhardt, un récit de Stefan Zweig. Vite. Vite. On va jeter un œil aux nymphéas de Monet ? Oui tout de même, puisqu’on est là. Un panneau explique que ces tableaux peints sur mesure ont été offerts par le peintre à l’État français pour célébrer l’armistice en 1918. Monet a conçu les deux salles ovales pensées comme un espace de recueillement. Il est demandé au public de respecter le silence.

Le long du couloir d’accès, deux dames asiatiques règlent leur audio guide. Beaucoup de visiteurs, assis sur les bancs au milieu, debouts, dans un brouhaha de chuchotements. Je tourne et me retourne pour admirer ces peintures pas vues depuis quarante ans. Bleus, violets, ultraviolets que Claude Monet discernait à la fin de sa vie. Et là, choc, surprise, je sens l’émotion monter. Une force appuie sur ma poitrine, une autre me serre la gorge. Je concentre toutes mes forces pour éviter le débordement (un comble au milieu des étangs de Giverny). Mes yeux cèdent. Dans un musée, cela ne m’était jamais arrivé.

L’intensité amplifie-t-elle avec l’âge ?

J’apprendrai dans la biographie de Berthe Morisot de Dominique Bona, que sur le certificat de décès de la première femme peintre, figure de proue du mouvement impressionniste, collègue et amie d’Edouard Manet, d’Auguste Renoir, d’Edgar Degas, Claude Monet et bien d’autres artistes, le préposé a inscrit « sans profession ».

La différence, ça dérange tellement parfois qu’on ne la voit pas.

Marie T., l’amour et les forêts

Aux femmes brisées par une relation qu’elles pensaient amoureuse

Adieu le voyage italien. L’actualité artistique et un certain anniversaire m’ont imposé le sujet de cet article. Il peut blesser les âmes sensibles. Il devrait choquer tout le monde. Moi j’ai failli en mourir.

Lyon, rive gauche, début août, en début de soirée. Il fait un peu frais, j’ai enfilé un gilet blanc de coton sur ma robe verte. Mon mari et moi sommes dans notre antique et fidèle Toyota, enfin réparée après mon accident.

Je tends le bras.

« Là, là. Y’a une place, là aussi, une autre »

Il y en a partout, le stationnement est aisé dans les rues vides. Vite un créneau entre deux platanes. Le film commence dans huit minutes à peine. Je pensais gagner du temps en achetant nos places en ligne, mais la transaction n’a pas fonctionné. Personne devant l’entrée étroite du petit cinéma lumière Fourmi Lafayette. Aucune attente à la caisse. Remonter le couloir, pousser la porte de la salle une. Ouf. La lumière est encore allumée.

Dans la salle de poche attendent une vingtaine de spectateurs. La climatisation n’est pas trop forte. Nous nous installons au fond à droite, le plus loin possible des autres, dans des fauteuils de velours noir au dossier brodé d’une fourmi. J’ai lu que le nom provenait de la proximité avec la salle de spectacle de la Cigale (aujourd’hui le Théâtre Tête d’Or). Quand je pense que je n’y avais encore jamais mis les pieds dans ce cinéma.

Nos soirées en amoureux sont rares. J’ai pourtant décidé de consacrer une sortie exceptionnelle à un sujet difficile. J’avais prévu de voir ce film dès sa sortie, je vous en avais d’ailleurs parlé (dans l’article Silences). J’adore aller seule au cinéma, en journée, dans des salles minuscules. Pour ce film en particulier, mon désir était guidé par un besoin de recueillement. Je savais que j’allais être chahutée, je ne voulais pas être distraite.

Et puis finalement, je n’ai pas pu y aller avant notre voyage. Au retour, il ne passait plus que dans une seule salle. Je l’ai proposé à mon mari, pour notre soirée échappée.

– On va au cinéma ? Y’a un film que je voudrais voir.

-Tous les quatre ? On emmène les filles ?

-Non, ce n’est pas un film pour les enfants.

Je m’entends répondre cela. Oui, c’est horrible pour des enfants, même pour des adolescentes, même pour des adultes. Pourtant, il leur faudra le voir pour savoir. Plus tard, quand elles auront mûri. Ce n’est pas un film pour jouer à se faire peur entre deux bouchées de pop-corn. Dans ce cinéma, il est interdit de manger. Et si le sujet est glaçant, c’est parce qu’il est vrai.

La lumière s’éteint. J’ai hâte que les bandes-annonces de rétrospectives s’achèvent. Le film commence enfin. Virginie Efira est assise bien droite, à côté d’une porte fermée. Elle semble attendre un rendez-vous.

C’est parti Estelle, tu es montée sur le grand huit, maintenant tu n’en descendras pas avant la fin.

L’amour et les forêts de Valérie Donzelli.

Forêt-lumière, forêt verte, forêt-chaleur, forêt ouverte, paroles, ciel.

Amour-charme, amour-désir, amour-famille, amour-maison. Maison-nuit, murs, portes et fenêtres fermées. Maison bâillon. Silence. Flou des repères. Flou de la caméra argentique. Texture de la vie qui s’effrite. La honte, le doute dans les interstices. Le corps et l’esprit qui crient famine. Le cœur aussi tiens si on y pense. Surtout lui le cœur. Lacéré, trompé, mutilé.

Amour-fil de soie, qui enveloppe, retient, réchauffe, entrave, étrangle, étouffe.

Mais les autres que font-ils ? Quels autres ? Les amis-collègues traités de cons ? La famille tenue à longueur d’autoroute ? Que leur dire ? Comment leur dire ? Le fil de soie qui aveugle, les a éblouis.

(Parfois, il est toujours là, à faire hésiter la main lorsqu’on décide de publier un témoignage.)

Dans les dialogues sont glissées des citations d’auteurs classiques sur l’amour douleur, le plaisir de faire couler les larmes. La bande-son chante sur le même thème.

Emprise, enfermement, doute, culpabilité. La violence psychologique, dissimulée aux yeux de tous, tue. Les bleus invisibles saignent à l’intérieur. Hémorragie de souffrance indicible. Si les mots ne suffisent pas, les mains s’en chargent. Alors les bleus apparaissent, visibles à qui accepte d’ouvrir les yeux.

J’ai serré fort la main de mon mari, rassurante et chaude. Je n’ai pas pleuré. Pas trop.

À la sortie, le jour s’attarde.

– Tu sais je suis jalouse de cette avocate. Elle est bienveillante, elle écoute et surtout elle est compétente et elle agit.

Merci Valérie, pour ce film nécessaire.

En passant devant le Théâtre Tête d’Or, nous levons la tête pour étudier le programme de la saison prochaine. J’y suis attachée à ce théâtre où j’ai fait un stage pendant mes études. C’était encore un théâtre artisanal, à l’emplacement du nouveau palais de justice. Je n’y ai encore vu aucun spectacle depuis qu’il a déménagé dans la salle de la Cigale. Je ne suis pas encore à l’âge d’aller écouter des chansonniers. Mais là une actrice attire mon regard : Sylvie Testud, seule en scène. Tiens, on pourrait aller la voir, non ? Puis je lis le titre Tout le monde savait. Je comprends. Je veux d’autant plus y aller.

Plus tard, je lirai une présentation de ce spectacle. C’est encore pire que ce que j’imaginais. Je renoncerai. Le recueillement oui, le traumatisme non.

J’aime feuilleter les podcasts de Radio France, pendant ma pause déjeuner, quand je suis seule. L’autre jour, j’ai pris mon tricot (un gilet vieux bleu comme on dirait vieux rose) qui n’avance pas compte tenu des températures, et pensais lui ajouter quelques rangs. Avant, j’ai donc cherché un podcast et suis tombé sur la rubrique suivante : «Marie Trintignant, inoubliable. 20 ans après sa mort tragique, une sélection de podcasts pour se souvenir de Marie Trintignant, actrice à fleur de peau.»

J’ai posé mes aiguilles et écouté le premier podcast «  Le silence est au cœur de toutes les affaires de féminicides ». Fascinée d’effroi, j’ai écouté la journaliste raconter son enquête et expliquer que les causes du décès de Marie T. n’étaient pas celles que la presse nous avait servies à l’époque. Une chute malencontreuse sur un radiateur ou une table basse (selon les versions), une dispute d’amoureux qui a mal tourné. Marie a été méticuleusement tabassée. Une vingtaine de coups, des os du crâne et du visage fracassés.

J’apprends aussi que la femme de monsieur Cantat, la légitime, celle d’avant et d’après Marie, s’était suicidée. Pauvre homme, il en a de la déveine, deux de ses compagnes, pétillantes jeunes femmes, qui s’éteignent comme ça.

D’un coup.

D’un coup de trop.

Éclats de souvenirs. Un trajet en avion vers Samos. Je lève le nez de mon roman et jette un œil de l’autre côté de la travée, au journal que lit un passager. Mon regard s’accroche, happé par un titre inattendu : Marie Trintignant est morte, sous les coups de son compagnon.

Le vent n’aura pas eu besoin de l’emporter, un noir désir s’en est chargé.

Surprise. Choc. Peur. Mon corps raidi s’appuie plus fort contre le siège, contre l’appuie-tête, sur l’accoudoir. A l’arrière de mon crâne et de mon coude gauche des blessures me lancent. Ils sont encore tout frais ces bleus.

Ces bleus que je voulais alors cacher.

Chère lectrice, cher lecteur,

Ce sujet qui dérange est sorti par effraction de mon coeur et a fait un hold up dans notre relation. Il lui a fallu 20 ans pour se dire, alors je l’ai accueilli, un peu étonnée, soulagée et avec bienveillance. Souvenons-nous, ce ne sont pas les témoignages qui tuent, c’est le silence.

Un petit clin d’oeil de Venise, pour vous quitter sur une note poétique :

Rue du milieu de la vie

Silences

Parenthèses, seule à la maison et dans la forêt de la Grande Chartreuse

Chut, tendez l’oreille.

Écoutez.

Vous n’entendez rien ?

Je m’offre du silence.

Entrez.

Je vous le prête.

Surtout, ne dites rien.

Je vous invite quelques instants dans l’œil de mon cyclone.
C’est un tourbillon au parfum de tilleul et au goût de cerise. D’ailleurs, tout se mélange et les fleurs de tilleul ont un goût de cerise parce que j’ai découvert Rimbaud avec exaltation un jour de juin, en préparant le bac de français. Ma mère m’avait mis dans les mains une édition reliée en cuir marron gaufré, aux illustrations délicates monochromes vertes. J’ai lu On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, en maillot de bain, étendue dans la cour sur une chaise longue profonde et basse dont il était difficile de s’extraire. Préparer le bac c’était une affaire sérieuse, mais travailler le hâle aussi. Ma main droite plongeait dans une cagette de fruits juteux. Je faisais attention à ne pas tacher de mes doigts collants le papier crème épais. Les tilleuls de juin de la promenade avaient le goût de la cerise. Depuis, tous les tilleuls sont rouges.

Comme j’aime le début du mois de juin ! Je circule le nez en l’air à humer les floraisons. Les seringats sont passés, mais les chèvrefeuilles m’autorisent un détour, et je reconnaitrais les yeux fermés, la station de métro Jean Macé. Le parfum des tilleuls de la place descend jusque sur le quai. Quel bonheur dans un endroit habituellement malodorant (encore plus depuis que des gens sans odorat ont imaginé déployer des odeurs de synthèse à la vocation honorable de rassurer et de « dissimuler » les effluves écœurants. C’est raté. Là où je passais rapidement et en apnée, je retiens désormais des nausées.)

Bienvenue dans mon silence. Du silence parfumé. Un trésor rare, précieux, convoité.

Du rien. Du vide.

Le contraire de l’ennui.
Lorsqu’un jour j’ai mentionné l’ennui dans ces lignes, une lectrice m’avait dit m’envier, d’avoir le loisir de m’ennuyer. Lui répondre m’avait permis d’éclaircir le point suivant : mon ennui n’est pas de ne savoir quoi faire, comme le déclare ma benjamine avant même d’avoir terminé l’occupation en cours. Mon ennui est au contraire d’être débordée de contraintes. Le quotidien me confisque à moi-même.

Mon ennui c’est le rendez-vous chez le médecin pour l’une, l’enchaînement de bus bondés, le coup de fil au collège, les emails administratifs, les trucs à faire qui débordent de mes oreilles, le saut à la supérette pour acheter des yaourts, le lave-linge à faire tourner, le chien qui aboie, la machine à étendre, le chien qui aboie, la serpillère à passer dans la cuisine, mais pourquoi ça colle tant là, le linge à rentrer il va pleuvoir, le saut à la poste pour aller chercher un colis alors que j’étais là quand le livreur est passé (mais quand allons-nous réparer cette fichue sonnette ?), l’email à l’architecte très long, pour lui expliquer ce qu’on a choisi pour les travaux et lui poser des questions, l’appel à l’assurance parce que bon, un type m’a foncé dedans dans un rondpoint, moi qui voulais juste aller nager, et la veille déjà je n’avais pas pu aller à la piscine car le chien refusait de rentrer dans la maison et en ouvrant le portail elle risquait de se barrer, et la voiture est cassée et si on veut partir en week-end comme prévu, il faudra en louer une à la gare de la Part Dieu, mais non on ne peut pas tous y aller car on a le chien, le chien qui aboie contre le facteur qui passe trop vite avec sa moto électrique qui fait bip bip, et le chien est interdit dans le métro même dans le métro qui sent bon le tilleul, donc mon mari devra faire l’aller-retour seul à la gare pendant que je gérerais la crise entre mes ados et leur mère comme à chaque départ précipité, mais pourquoi le réveil n’a-t-il pas sonné, et après on remplira le petit coffre avec les sacs à dos et l’habitacle avec les trois enfants et le chien et dans cette voiture de location moderne, je n’arriverai pas à mettre une autre radio que NRJ même avec les conseils de mes trois enfants derrière, et quel cauchemar l’odeur de ma ceinture de sécurité qui garde l’empreinte du parfum du précédent passager, faire bonne figure en arrivant parce qu’on est là pour se régaler tout de même, se souvenir que le nombre de jours pour acheter mon logiciel d’aide à la traduction en promotion est limité, faudrait que j’y pense lundi parce que bon, j’ai quand même des projets professionnels, ah zut, je n’ai pas rappelé le kiné de ma grande qui a demandé à changer le rendez-vous qui tombait en même temps que quoi déjà et Doctolib bugge et c’est quoi ce formulaire rempli qui traine pourquoi elle ne l’a pas apporté à la gym, et…

Mon ennui c’est ça.

Face à du temps blanc comme une page vide, je ne m’ennuie jamais.

Le pire c’est le bruit. Le bruit du camion poubelle ou du chien qui aboie. Les vibrations de la fête au-delà du quartier. Le chaos du monde qui tambourine dans mon téléphone ou dans les magazines que pourtant je fuis. Le brouhaha des mots. Des mots entendus malgré moi, des mots écoutés, des mots lus, des mots qui flottent à la surface de ma conscience. Des mots dits. Des mots écrits. Des mots qui racontent. Des mots qui corrigent l’expression française de ma tribu polyglotte. Des mots qui traduisent. Des mots qui avouent.

L’intensité sensorielle, un cerveau feu d’artifice, les émotions puissantes même positives… autant de germes d’épuisement. Créations intenses tous azimuts… pour mon entreprise, le jardin, les travaux. Ma cervelle bouillonne. Il me trouve des tas d’idées plus ou moins utiles dans les ténèbres de la nuit. Merci à toi caboche. Au panier. Fous-moi la paix.

Dans ma peau le confort n’est pas assuré. Ça tambourine là-haut avec l’impression de mâcher du papier aluminium en marchant sur des rochers acérés. Vite intervenir sinon… sinon le sommeil va me fuir et je vais mordre. Vite un barrage contre la surchauffe.

Les « il faut » et certains soucis sous-jacents n’offrent aucun répit.

Trois événements empilés sur deux jours consécutifs ont eu raison de ma résistance. Le troisième m’a mise à terre. Mon courage m’a lâché, les larmes ont coulé pendant quatre jours. (C’est beau cette progression mathématique, deux, trois quatre. Ça s’arrête là.)

Brutalement, j’ai cessé de suivre comme un pantin le discours tyrannique de ce qu’il est convenu d’appeler la charge mentale. Il a déblatéré tout seul. Plus rien n’a eu d’importance. Mes jambes ont refusé d’avaler les escaliers quatre à quatre. Mon piano n’a reçu qu’un regard de travers, un peu honteux, pardon de te laisser tomber. Pardon de m’être laissée tomber. Seul lien avec le monde accepté : le contact avec les touches de mon ordinateur pour avancer sur mon projet professionnel. Un mot après l’autre.

Le jeudi de l’Ascension est arrivé, comme ça arrive au mois de mai. Nous devions partir quatre jours à Paris. J’avais réservé deux pièces de théâtre, une exposition de peinture, des retrouvailles avec des amis. Chouette, de l’art, de l’amitié, une rupture dans le quotidien.

Non.

Impossible.

Mon corps a refusé et m’a offert la pause que mon esprit refuse sinon de m’accorder.

Partez, partez sans moi.

Laissez-moi me ramasser à la petite cuillère et ériger un barrage contre les mots.

Laissez-moi m’offrir une parenthèse.

Clac du portillon. Ils sont partis.

Oui, le chien aussi.

Effondrement soudain de silence. Maison engloutie dans le vide pour quatre jours.

Depuis combien d’années, n’ai-je pas disposé de quatre jours seule chez moi sans aucune contrainte ?

À l’ombre du lavatère

Il faisait encore frais. J’ai rangé notre pièce de vie pour la rendre propre et apaisante en écoutant en boucle la playlist de Spotify associée à Ta place dans ce monde de Gauvain Sers. Des chansons tristes pour libérer émotions et larmes. Elles se sont taries. Je me suis installée dans mon canapé-radeau. Lors de trouées de soleil, je suis descendue dans le hamac. C’est tout.

À part la visite d’une amie et notre échappée à la piscine le vendredi et l’appel téléphonique d’une autre le lendemain, je n’ai pas parlé pendant quatre jours. J’ai écrit quelques pages avec un stylo Bic bleu sur un carnet à pleurs, pardon à fleurs, et fini de tricoter une marinière en alpaga (mettez le nez dessus, ça sent le chameau).

J’ai regardé (revu pour certains) les films pris à la médiathèque ou trouvés sur Disney+ Everest, La montagne entre nous, Wild, La rivière sans retour, L’Ascension, Calendar girls… Thématique grands espaces. Ouverture. Rédemption.

J’ai enrichi cette passion soudaine pour les hauts sommets depuis mon salon, en écoutant des podcasts (George Mallory a-t-il atteint le sommet de l’Everest en 1924 ?), en lisant la BD Ailefroide de Jean-Marc Rochette, en dévorant les deux premiers tomes du manga de Jirō Taniguchi. L’adaptation en film d’animation Le sommet des Dieux est magnifique. Les volumes suivants m’attendent, réservés à la médiathèque.

Puisque nous voilà à la rubrique cinéma de cet article, sachez que ma liste foisonnante de trucs à faire prévoit une sortie au cinéma pour voir le dernier film de Valérie Donzelli D’amour et de forêts. L’approche intelligente, féministe et pétillante de la réalisatrice m’a déjà séduite dans Nonna et ses filles et Notre-Dame. Je souhaite découvrir comment elle évoque le processus pervers de l’emprise et des violences conjugales.

Petit Som

Il m’en a fallu des années de lectures, de rencontres et d’échanges pour arriver à écrire un témoignage sur la question (eh non, pas ici). Pour accepter d’abord, comprendre ensuite, que confier des épreuves n’est pas un signe de faiblesse mais permet le lien avec autrui. Ce sont les failles que je recherche entre les mots écrits ou dits. Les paillettes d’authenticité échappées des vibrations d’un partage. Le papier glacé (glaçant) des gens qui contrôlent leur image impeccable me rebutait avant. Aujourd’hui cette dernière me fait fuir. Ce film réveillera des souffrances. Tant pis. C’est une étape sur le chemin de la mise à distance et le rappel que oui il y a des salauds. Et que non tomber dans leurs filets ne fait pas de nous une coupable, mais une victime.

Presque une semaine s’est écoulée entre le premier jet de cet article et la décision de sa publication. Je l’ai collé sur mon site, sauvegardé le brouillon en ligne, et me suis déconnectée pour réfléchir. Ai-je envie, au moment où je lance mon activité professionnelle, de confier un repliement intime ? Ce matin la réponse est oui. Tant pis pour ceux qui renient leur humanité et confondent défaillance et courage de partager. Je leur tire la langue.

Hier j’ai frôlé le silence. Une autre qualité de silence. Un silence palpable, millénaire, rythmé par les cloches de l’église et les clarines des vaches, le froissement dans le vent des branches des frênes de l’allée et de la forêt alentour, les stridulations de criquets invisibles. Un silence gardé par de hauts murs de pierre, des toits de tuiles vernissées en écaille, anciennes, superbes (et d’autres récentes homogènes et ternes), des toits en ardoises ou couverts de tavaillons lessivés par trop d’hivers.

Grande Chartreuse

Avec une amie nous sommes parties marcher en Chartreuse pour le week-end. C’était une surprise, cette parenthèse verte. Un changement de dernière minute a décalé le projet initial (ailleurs, dans une autre configuration). Nous avons été soulagées de trouver une chambre disponible quelques jours avant notre départ dans une région que nous aimons toutes les deux.

Cirque de Saint-Même

Hop un sac à dos, deux gourdes, des chaussures de marche éprouvées. Zut j’ai oublié le chocolat. Balade du samedi vers la cascade du Guiers dans le cirque de Saint-Même, gouter de clafoutis sur les pistes fleuries de la microstation de ski où mes deux grands enfants ont dévalé quelques pentes. Leur petite sœur était encore bébé sur une luge. La randonnée du dimanche, plus ambitieuse, nous a menées dans les rafales du vent du sud, jusqu’au pied des barres rocheuses du Petit Som. Nous avions garé la voiture au parking du musée, la Correrie (ancien poste avancé de la Grande Chartreuse, ou plutôt poste avancée puisqu’il s’agissait du service du courrier et d’accueil des nouveaux convertis) et rejoint, deux kilomètres plus haut, le monastère. Oui celui où est produite la liqueur verte.

Blotti dans une combe entre deux pentes de forêts à 850 mètres d’altitude, le bâtiment, tout en toits (quatre hectares), clochers (huit), et fenêtres est immense. Il accueille une trentaine de moines, inspirés par le fondateur Saint-Bruno.

Dans la forêt superbe, les arbres démesurés touchent le ciel qui s’éclaircit. Je lis aujourd’hui que c’est la plus grande des Alpes (classée forêt d’exception depuis 2015), celle qui a approvisionné la marine royale au XVIIIe siècle. Nous traversons la scierie à 1 000 mètres d’altitude. La vue de carte postale se renouvelle à chaque lacet du sentier. Je me retourne souvent pour l’admirer. Mais le vrai trésor, l’âme du monastère qui infiltre ce coin de Chartreuse c’est ce vœu, ce choix du silence. La route d’accès au parking prévient le visiteur : « vous entrez en zone de silence dans le désert de Chartreuse ». Un silence habité, contemplatif.

Aucun mot et pourtant tout est dit.


Un jour c’est sûr, je m’échapperai pour quelques jours de retraite dans un couvent ou un monastère. Les personnes qui entrent dans le silence armées de leur seule foi me fascinent. Peut-être voudront-elles bien accueillir un temps le tourbillon de ma cervelle entre leurs murs. (Si cela vous intéresse, lisez Ressac de Diglee, sensible et émouvant).

Lys

Les lys martagon dans l’allée du monastère sont encore en bouton, mais là-haut, sur les alpages, les lys blancs dansent dans le vent, entre boutons d’or, trolls et arnica, œillets des poètes roses, géraniums violets, raiponce bleue… Juin éclabousse la montagne de couleurs. J’ai envie de chanter « The hills are alive with the sound of music… » avec un tablier à carreaux comme Julie Andrews au début de La mélodie du bonheur.

Tendez l’oreille.

Du silence ? Toujours un peu. Entre les vibrations d’outils dans un chantier plus haut, le frisson d’une guirlande de ronds de papier contre le mur, le gazouillis des mésanges dans notre jungle de poche, non tondue, non taillée par égard pour les sauterelles – que j’aimerais retrouver. Et une cigale à une note, « rayée » comme les disques noirs d’avant.

Je vous la prête aussi. Elle au moins mon tourbillon ne l’emportera pas.

P.S. : Inscription sur le mur de la chartreuse au niveau du portail des écuries, au dessus d’une petite fontaine : Les moines qui ont consacré leur vie à Dieu vous remercient de respecter leur solitude dans laquelle ils prient et s’offrent en silence pour vous.

Le millefeuille du temps

Étape dans un village anglais, souvenirs à Londres et rencontre dans le Pilat

La traversée en ferry depuis l’île de Wight s’est bien passée ?

Je vous propose de mettre le cap plein Est, au-delà de Brighton, pour un petit village charmant : Rottingdean. Nous allons retrouver ma belle-sœur qui y habite. Ce village sur la côte sud de l’Angleterre se niche près d’une plage de galets de silex, elle-même blottie entre des falaises de craie. Halte protégée sur la Manche et équipée d’un point d’eau douce (une mare), les pirates s’y sont installés les premiers. L’accès à la mer isolé, des tunnels et des grottes ont permis la prolifération de commerces illicites comme en témoigne l’enseigne d’un pub Smuggler’s rest (le repos du contrebandier). Calme, nature omniprésente, mer, beauté, histoire. C’est un coin où j’aimerais vivre.

Au loin, la Normandie

Faute d’en trouver un sur place, notre AirBnb est dans un village voisin, juste au sommet de la falaise avec vue sur la mer, les étoiles (et entre deux bancs de brume, le champ d’éoliennes au large de Brighton). Parce que la marée était basse, nous avons choisi de rejoindre notre destination par le pied des falaises. Les éclats de craie éparpillés dans l’herbe évoquent le jour des marguerites, la nuit, des constellations. La promenade bétonnée s’égaie de dessins d’enfants éphémères.

À Rottingdean, nous avons tendu la main par dessus la barrière pour caresser les moutons dans le pré voisin du jardin de ma belle-sœur. Guetté les petites queues blanches bondissantes des lapins dans l’enclos des chevaux en face. Salué le long du sentier les bluebells, ces jacinthes sauvages bleues (parfois roses ou blanches), aux clochettes souples, dont les stations si prisées ont un nom : les bluebell trails (les pistes aux jacinthes). Nous avons partagé le Sunday lunch (avec des Yorkshire puddings) dans un pub (un autre) et dégusté un cream tea au soleil dans un salon de thé adorable.

Cream Tea

Le cream tea est une de mes institutions anglaises préférées. C’est comme jouer à la dinette avec sa meilleure copine, en buvant du thé fort brûlant et croquant des scones énormes barbouillés de crème épaisse et de confiture de fraises. Bien meilleurs que la soupe de pétales de roses écrasées à la gadoue d’autrefois. Sur le menu, une citation de Billy Connelly me fait sourire : « Ne fais pas confiance à quelqu’un qui, laissé seul dans une pièce avec un tea cosy [ce bonnet pour maintenir la théière au chaud] ne l’enfile pas sur sa tête. » Notre théière n’en n’avait pas. Nous n’avons rien eu à enfiler.

Kipling Gardens

Le long de la rue principale, les petites boutiques composent un passé de livres d’images (Disneyland en version authentique). Le fish and chip shop permet de déjeuner sur la plage si l’on prend garde aux mouettes chapardeuses. Des plaques commémoratives rappellent que ce coin de paradis a attiré les artistes. Rudyard Kipling, l’auteur de Le livre de la jungle et du magnifique poème Si… (« tu seras un homme, mon fils ») y a vécu de 1897 à 1903. Un charmant jardin entouré de murs de pierres, composé de plusieurs espaces (dont le terrain de croquet municipal – oui comme dans Alice au pays des merveilles, mais sans les flamants roses) porte son nom. En face s’élève North End House, la maison d’un oncle de Rudyard Kipling, l’artiste peintre préraphaélite Sir Edward Burne Jones. Une fenêtre tout en hauteur permettait de faire passer les toiles de grande taille. (Sans doute pas l’immense qu’on a vue au V&A Museum).

Sur le parking de la plage, ma grande fille s’approche d’une pancarte d’informations touristiques.

— Maman, maman vient voir. Cary Grant est venu ici !

Tudor Close

— Cary Grant ?

Oh, mon acteur chéri ! J’aurais marché dans ses pas ? Ouah !

Je lis que oui il a logé à l’hôtel Tudor Close. Quoi ? Cette somptueuse demeure au début de la rue de ma belle-sœur, que je photographie à chaque passage, était un hôtel ? Elizabeth Taylor y a logé aussi pendant le tournage de National Velvet (Le Grand National).

La cour intérieure

Tudor Close, ensemble de sept maisons en brique et silex construit dans les années 1920, devenu hôtel de luxe, a été à nouveau divisé en habitations particulières dans les années 1960. Hop un coup d’œil à droite et à gauche, personne, entrée furtive sur le parking commun pour respirer la clématite superbe et voler une photo à travers le portillon de bois. Une pancarte annonce qu’une maison est en vente. Quelques recherches en ligne en donnent le prix, informent que le bâtiment est classé, et… qu’il a inspiré le jeu du Cluedo. Sa version originale dans les années 1940 s’appelait Murder at Tudor Close.

Lorsque nous avions séjourné à Rottingdean quand les filles étaient petites, nous étions dans un charmant couvent de religieuses, et avions sympathisé avec Sister Cecile. Aucun fantôme, ni de Cary Grant, ni du Docteur Lenoir.

Départ de Rottingdean pour Londres au cœur d’émotions mitigées : regret de partir, joie de retrouver la capitale après notre trop longue séparation. Poursuivre dans le présent mon voyage dans le passé. Comme la falaise dévoile dans ses strates les époques géologiques, les événements des années passées infusent mes jours.

Les promenades à Londres regorgent de millefeuilles émotionnels.

À Kensington, je retrouve chez Harrods, la petite Estelle de neuf ans, aux côtés de sa mère éblouie devant une azalée rose tout en fleurs grande comme un lit double, ou cette même maman qui achète dans les magnifiques foodhalls, département alimentation, un bonhomme en biscuit, qui nous nourrira pour la journée, parce que bien sûr quand on enchaine les musées, on (suivez mon regard) ne pense pas à manger (ni à s’arrêter). À ce nouveau passage, oppressée par les hordes de touristes (et par des voix françaises), je n’ai qu’une envie : quitter les foodhalls et Harrods. Traverser le rayon parfumerie me donne envie de vomir. Heureusement les petites rues nous permettent de rallier les musées dans le calme.

Au Science museum, je revois mon petit garçon jouer avec les bricoles du magasin du musée. Au V&A Museum, je croise une Estelle jeune adulte éblouie par les motifs des tissus et des papiers peints. Puis l’odeur du métro ressuscite l’enfant de neuf ans.

L’Angleterre vibre des préparatifs du couronnement de Charles III prévu le samedi 6 mai (Coronation day). Chaque chaine de magasins a édité une ligne consacrée de boites à gâteaux ou à thé, a développé des sacs à l’effigie de la journée. Dans ce marketing foisonnant, comment identifier le logo officiel ? Les buralistes, les supermarchés vendent des coronation boxes : le kit du couronnement avec fanions, vaisselle en carton, chapeaux, et autres articles de fête, le tout aux couleurs de l’Union jack. Des vitrines affichent des figurines de carton grandeur nature de Charles et Camilla (ça fait un peu peur). Un concours de cuisine a été lancé : quel sera le plat créé en l’honneur de Charles III ? Pour Élizabeth II c’était le Coronation chicken (dont le nom original était poulet Reine Elizabeth), pour une autre reine, la Victoria sponge dont nous avons déjà parlé.

Un Anglais d’un certain âge m’explique que le couronnement suit un rituel identique depuis mille ans, et que les huiles saintes sont importées de Jérusalem. Quelques minutes plus tard, il remarque : « Oh ces Français, quand on augmente l’âge de la retraite, ils descendent dans la rue. Ils n’aiment pas le changement ». Vraiment ?

Ma position concernant la monarchie britannique n’est pas claire. Je trouve choquant cet anachronisme, indécent cet étalage de richesse dans un pays où tant vivent dans la pauvreté, et idiot le fait de confondre génétique et accent pointu et compétences. Pourtant l’engouement de beaucoup pour leur famille royale est touchant (on a croisé deux boites aux lettres à l’effigie d’Élisabeth II décorées de doudous) et on ne peut pas dire que le système démocratique ait fait émerger des talents exceptionnels ces dernières années.

Sans doute regarderons-nous un instant le couronnement à la télé samedi. Cette mise en scène, ce jeu de rôle grandeur nature, infuse la culture familiale. Mon mari a acheté des fanions, plus pour le fun que pour le symbole monarchique. We shall see.

Devant un pub

Je vous quitte avec un cadeau.

Un cadeau tombé du ciel, comme mon thé avec les dames anglaises dans l’église de Ventnor.

Laissez-moi vous raconter.

Sainte-Croix-en-Jarez

Premier week-end de mai, un jour de beau temps, le dimanche, j’ai envie d’étrenner mon nouveau guide de randonnée dans le massif du Pilat. Des amis acceptent de nous accompagner. Découverte à Sainte-Croix-en-Jarez d’un des plus beaux villages de France, ancienne chartreuse créée en 1280 et transformée en village à la Révolution. Circuit dans des combes fleuries, sur des crêtes couvertes de pins et de landes, au parfum âcre de genêts (qui me renvoie chez mon grand-père). Pas de muguet dans les sous-bois. Pique-nique sur fond de champs et de chant d’alouette. Retour au bourg, qui a encore tout de l’architecture d’une chartreuse, avec un cloître miniature piqueté de pâquerettes.

Comme j’aime les cloîtres ! Un appel spirituel ouvert sur le ciel, habité de pas anciens, de brins d’herbe, et parfois, de fleurs, et protégé de la fureur et des bruits du monde par quatre murs. Je l’explique à mes filles. Ma plus jeune s’exclame : « Tu pourrais devenir religieuse comme Sister Cecile ! » (de Rottingdean). Euh non ma fille. Pour cela il ne faudrait pas être mariée et l’idée « d’entrer dans les Ordres » m’effraie, moi qui n’aime ni en recevoir ni en donner.

Entrons donc dans les « désordres » jolis.

Pour retourner au parking, un panneau nous conseille de suivre un sentier entre le ruisseau et le terrain de foot tondu du matin. Sur la passerelle de bois je ralentis, pour regarder l’eau en dessous. J’imagine, le radeau de brindilles attaché par des brins d’herbe et pavoisé de boutons d’or, qui chavire sous la cascade pour rire.

Une vieille, bien vieille dame, arrive à notre rencontre, le pas assuré par une canne. Elle nous voit mon mari et moi, scruter au-delà de la rambarde, entre les herbes folles, l’eau qui court.

La passerelle

— Si ça vous intéresse, c’est sur cette pierre que les dames avant lavaient leur linge.

— Ah oui ?

Bien sûr que ça m’intéresse.

— La pierre, elle était plus haut dans le ruisseau avant. Moi je venais rincer mon linge dans le ruisseau, même quand j’avais ma machine.

— Vraiment ?
Je dois avoir les yeux ronds, et la bouche ouverte. Encore, encore, j’adore, racontez madame.

— Oui ça me rappelait quand j’allais laver le linge avec ma grand-mère. J’aimais beaucoup.

Donc il doit y avoir 75, 80 ans ?

— Oh comme c’est chouette !

— Si vous avez l’esprit écrivain, oui.

— Mais oui, mais oui, j’écris !

Je manque de m’étrangler. Incroyable, cette remarque.

— Vous êtes écrivain ? Vous connaissez Marie Billetdoux ?
— Un écrivain qui s’appelle Billetdoux ? Oui je connais.

Je connais une Raphaële Billetdoux. Un de ses livres est dans la bibliothèque de mes parents (c’est-à-dire sur des étagères dans la lingerie). Je l’ai souvent regardé, tenu dans les mains, sans jamais l’ouvrir. Couverture jaune des éditions Grasset, le nom de l’auteur et son titre me fascinent sans que j’aie besoin de lire le texte. Souvent je repense à ce titre formidable. Mes nuits sont plus belles que vos jours.

— Elle vit encore ?

— Je ne sais pas.

— C’était une amie de ma fille. Elles ont eu toutes les deux un cancer, elles sont parties en voyage ensemble… On est dans une chartreuse, on devrait parler d’autre chose…

— Mais non, madame. Non, c’est passionnant ce que vous me dites.

Je lui touche l’épaule, j’ai envie de la prendre dans les bras cette dame. Je n’ose pas.

— Ma fille est morte, mais j’aimerais la contacter. Mon je suis vieille, mais mon petit-fils l’a cherchée. Par son éditeur, peut-être ?

— Oui par son éditeur sûrement…

Sourire triste. Je tape rapidement le nom de l’auteur sur l’écran de mon portable. Je n’ai pas le temps de poursuivre en détail, on m’attend.

— Je me souviens d’un livre chez mes parents. Mes nuits sont plus belles que vos jours.

— Oh, il m’a fait pleurer ce livre.

(Voilà sans doute pourquoi je ne l’ai pas ouvert. Peut-être que le sujet m’en a dissuadé).

— Elle s’appelait Raphaële. Mais à la mort de son mari trois semaines après le mariage, elle a pris son deuxième prénom : Marie.

Tout s’explique.

J’essuie une larme d’un revers de main. Comme j’aimerais parler longtemps avec elle. Dans ce village minuscule envahi aujourd’hui par une course à pied et les portes ouvertes de la ferme, quelle était la probabilité de croiser une habitante de toujours et d’échanger avec elle ? Et surtout de sentir une vraie rencontre ?

Sourire immense.

Nous longeons le pré. Mon amie marche à ma rencontre.

— Il m’est arrivé un truc génial, un magnifique cadeau. Je ne te le dis pas, tu pourras le lire dans mon prochain article.

Une émotion intense doit se digérer avant d’être partagée. Prenez-en soin.

Vous savez quoi ? J’ai envoyé un message à l’éditeur pour Marie… Je n’ai pas pu m’empêcher de me mêler de ce qui ne me regarde pas. Parfois les rencontres ont besoin d’un coup de pouce, un Email ou une pierre plate dans l’eau.

La pierre plate

J’écoute en vous écrivant Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel, que je travaille au piano en ce moment, et qui accompagne bien l’humeur de cet article.

Parfaitement imparfaite

Ou la perception contrastée d’un concert de piano

Quand on vise (trop) haut, on manque (trop) souvent la cible. Comment ne pas se décourager ?

Ceux qui ont un travers perfectionniste me comprendront. Je ne compare pas mes réalisations à celles de mes semblables mais à celles de génies. « Mais pourquoi est-ce que je n’écris pas aussi bien que Colette ? » Donc forcément ça pêche un peu en matière d’estime de soi.

Je voudrais aborder le sujet de la perfection non dans l’absolu, mais par rapport à ses propres attentes.

Récemment, j’ai participé à l’audition de ma professeur de piano. Elle me l’a proposé. J’ai accepté, après avoir demandé à Susanne, mon amie allemande de Cologne, si ça ne la dérangeait pas de décaler notre week-end ensemble. 10 minutes de musique contre 48 heures à Lille entre copines… Le morceau proposé était celui que je préparais avec un violoncelliste. Un duo très beau, extrait de Le carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns, Le cygne. Susanne a répondu, bien sûr, il faut que tu participes.

Mon école de musique*

La performance devant autrui est une épreuve terrible pour moi. Je vous ai déjà soufflé dans mon dernier article que j’évite la prise de parole en public. J’ai arrêté de (devoir) me forcer à ouvrir la bouche devant du monde. Par contre, je continue régulièrement de me faire violence pour jouer du piano devant un auditoire. La veille des auditions de ma jeunesse, je tournais des heures dans mon lit sans pouvoir m’endormir. J’avais pourtant bien travaillé mon morceau, et répété dans la salle de concert, sur le piano à queue. Rien à faire. Le moment venu, je montais sur scène, la partition à la main, dans un tunnel d’angoisse.

Poser la partition sur le pupitre, les mains sur le clavier, le pied droit sur la pédale. Essayer d’oublier la lumière crue des spots, la présence de tous ces spectateurs dans l’ombre, les regards qui me transpercent le dos. Dès la première note, comme sur un grand huit, aucun répit ne sera possible jusqu’à la mesure finale… Pas de bande d’arrêt d’urgence. Traquer l’apnée, et forcer la respiration, sentir le feu qui s’allume dans la poitrine mais tâcher de l’oublier, prier pour que les doigts ne se mettent pas à trembler que les joues ne clignotent pas. Et surtout, surtout ne pas réfléchir à ce que je joue. Je peux faire confiance à mes doigts, mais pas à mon cerveau. S’il s’en mêle, je m’emmêle.

Pourquoi s’imposer un tel supplice quand on est adulte ? Je ne sais pas. J’adore jouer de la musique. Partager un morceau que j’aime me fait plaisir, mais pas au point d’étouffer une nervosité extrême. (Je sursaute quand une mouche me frôle c’est dire).

Le violoncelliste et moi nous nous sommes donc entrainés avec ma professeur de piano puis sans elle dans la salle du concert. Repérer les lieux et tester le piano permet de déjouer un peu le stress. Les pianistes ne transportent pas leur instrument et doivent s’adapter à un autre toucher, une autre sonorité. Donc la veille du vendredi, nous étions fin prêts, disons à notre maximum. Le soir même je me sentais assez rassurée jusqu’à quelques minutes avant notre tour de passage. J’évitais de penser. Puis la tension a monté. Le compte à rebours des élèves avant moi m’a étranglé. Normal.

Me glisser devant les autres spectateurs dans le noir, entrer dans la lumière crue, s’assoir sur le tabouret, se rendre compte que l’inclinaison du pupitre est excessive, sans pouvoir la corriger. Vérifier en croisant son regard que le violoncelliste est prêt, et attaquer.
Le chant du violoncelle symbolise la majesté du cygne qui glisse sur l’eau. La partie piano représente, parait-il, l’agitation des pattes sous la surface du lac : les doubles-croches s’enchainent d’un bout à l’autre. Ce n’est pas un sujet dans l’absolu, mais j’ai découvert que ça le devient dans un accompagnement, puisqu’il est indispensable de jouer ensemble. En cas de déphasage, impossible d’attendre le violoncelle sur une note longue : il n’y en a pas. Impossible aussi de le rattraper discrètement en raccourcissant une note, et accélérer s’entend. Dans Le cygne, le violoncelle n’a pas de repères sonores sur lesquels se caler : les doubles-croches du piano forment des vagues.

Je commence à avoir une certaine habitude de l’accompagnement car je joue avec ma fille (à la flûte) et avec une amie violoniste depuis de nombreuses années. C’est un de mes grands bonheurs depuis notre retour à Lyon d’avoir repris la musique de chambre (littéralement puisque c’est là qu’a atterri mon piano) avec elle, qui se trouve être originaire de… Mainz. Elle a plusieurs albums de partitions piano-violon, et nous avons repris nos habitudes d’après-midis musicaux, en semaine et sans témoins.

Elle est rigoureuse dans les comptes et moi… je la suis. Les parties piano de nos morceaux baroques ou romantiques sont variées et en cas de séparation inopportune, nous nous retrouvons et terminons (la plupart du temps) ensemble.

Revenons à l’audition.
Dans ce morceau, le piano joue seul la première mesure. Ce soir-là, sous les feux de la rampe, le violoncelle n’a pas commencé au moment prévu. Rien de grave à ce stade, puisque la deuxième mesure est la même. J’ai juste prolongé la mélodie initiale. Mais cette minuscule poussière dans l’engrenage m’a perturbée. J’ai eu l’impression de cafouiller toute la première page. Puis, nos rythmes se sont accordés et nous avons fini synchrones. Mais sous les applaudissements, comme disait Jacques Martin, je suis repartie déçue.

Quitter les spots, retrouver le noir, repasser devant les spectateurs de ma rangée, m’assoir entre ma fille et mon mari. Bravo c’était très beau, me chuchote ma fille. Non, non, non je suis en colère et déçue. C’était tellement mieux hier. L’élève suivant a attaqué son morceau. Je n’écoute pas, je ne regarde pas. J’étouffe des pleurs.

Quand les vagues de l’émotion s’essoufflent, je jette un œil autour de moi dans le public. Je suis la seule à me mettre dans un état pareil pour un événement qui n’a… aucune importance. Une jeune pianiste avait demandé que les spectateurs ferment les yeux. Je me dis à ce moment-là que j’aurais dû suivre son exemple.

Départ dégoutée, furieuse contre moi-même. Jamais plus, vous m’entendez, jamais plus je ne m’inflige un truc pareil !

Au cours suivant, ma professeur me félicite. Elle est surprise de ma déception, et me montre l’appréciation élogieuse écrite par le pianiste professionnel invité. En rentrant, je demande à écouter l’enregistrement fait par mon mari. C’est pas mal, dis donc !

Oui c’est pas mal. C’est même très bien, ne serait-ce que d’avoir osé participer, d’avoir poussé d’autres activités pour répéter mon morceau.

L’interprétation d’amateurs est moins « parfaite » en public que lors des répétitions. C’est normal et bien assez. On ne passe pas le concours du conservatoire.

Quand nous jouons avec mon amie violoniste, nous n’avons d’autre ambition que de nous faire plaisir. Nous faisons au mieux, oublions les canards, enchainons les mélodies et prenons un thé et un bout de gâteau pour nous en remettre.

J’ai réalisé une semaine après le concert, que ma déception, excessive par rapport à la réalité, était due à mes attentes élevées. J’avais joué à 80 %. Or je visais 100 %. J’essaie d’inculquer à mes filles que 80 % c’est suffisant. Le perfectionnisme est un poison. Avez-vous remarqué comme nos conseils nous tendent un miroir ? Ce miroir dérange. Il serait temps de m’appliquer mes préceptes.

Le sujet des attentes élevées est revenu à table un midi dans un charmant café du quai du Rhône avec une amie. Elle me faisait part de la promotion qui lui a été proposée et de ses doutes quant à ses compétences. Ce qui est une reconnaissance bienvenue et légitime l’inquiète. Elle a toutes les cartes en main, mais je la comprends très bien. Je vis la même chose. Le syndrome de l’imposteur est tenace. Surtout chez les femmes, d’après ce qu’en avait dit une conférencière du salon des entrepreneurs de Lyon où j’étais allée en 2017.

Vivre avec un (trop) haut niveau d’exigence avec soi-même (plus haut que vis-à-vis d’autrui) est épuisant. La pression de la société régie par la loi du toujours plus n’aide pas.

J’ai cité à mon amie une bribe de sagesse transmise par un médecin-âme soeur quand je lui confiais mes doutes quant à mes compétences : “Je n’embaucherais jamais quelqu’un qui serait trop sûr des siennes.”

L’imperfection est une condition de l’humanité.

Souvenir de Berlin rapporté par sa soeur

Arrêtons de nous comparer, à Hélène Grimaud ou à notre image idéale, ou à qui que ce soit. Laissons tomber ces 20 % superflus, concentrons-nous sur les 80 % de réalisés. Ça aiderait mes filles que je leur montre l’exemple. Sinon j’œuvre pour le travail de leurs futures psychologues.

Peut mieux faire ? A fait ! Et toc. Fichons-nous la paix.

La leçon de l’audition a été mise en application illico : j’ai décidé d’arrêter de réviser le texte de mon roman. Puisqu’il ne sera jamais fini, il est achevé. Aucun éditeur ne l’acceptera peut-être et je n’aurai peut-être pas le courage de l’auto-publier. Il est ce qu’il est. Mais il est. Je l’ai écrit et j’en suis très fière. 

Maintenant je vais le libérer et m’en affranchir et ouvrir les portes au prochain projet littéraire.

Je vous laisse avec les sages mots d’Agnès Bihl : « ni parfaite ni refaite, je suis telle que la vie m’a faite. »

Unique.

Qui a dit heureusement ?

**

* une ancienne “maison des champs” d’une famille de soyeux, dans les Monts du lyonnais.

** Feuilletez vos partitions si vous en avez. Il est probable que certaines viennent de Mainz, de l’éditeur de musique Schott.

Fin de la minute culturelle. Vous pouvez reprendre une activité normale.

Parler de soi

Visite d’une correspondante, souvenirs d’études et club de lecture.

Voilà, je viens de défaire le lit qui partage notre bureau-bibliothèque-buanderie… La correspondante de ma plus grande fille est repartie hier matin pour Berlin (en passant une longue journée dans le train, avec changement à Karlsruhe).

C’est la deuxième fois que nous participons à un échange scolaire. La première fois, à Mainz nous avions accueilli un petit Français qui pensait atterrir chez des Allemands et s’était peut-être senti soulagé de ne pas devoir tout le temps réfléchir avant de s’exprimer. Cette fois, la correspondante de Berlin était en fait Irlandaise. Elle ne savait pas en arrivant que nous rentrions de quatre ans outre-Rhin.

Micmac linguistico culturel formidable.

Au début, nous avons veillé à articuler un français ralenti – même mon mari qui d’habitude s’adresse dans sa langue avec nos enfants. Ensuite, lassé des phrases courtes et pour enrichir nos échanges, nous avons basculé en anglais.

Quelle expérience intéressante de recevoir une parfaite inconnue ! Dans son regard-miroir nous nous découvrons.

Récemment, avec un cousin en visite, nous avions fait le tour du quartier pour nous dégourdir les jambes. Je commence à connaître les rues de mon quotidien, cependant le fait d’être accompagnée de quelqu’un qui n’y avait jamais mis les pieds m’a permis de le regarder d’un œil neuf. Notre maison aussi. Avec un membre de la famille, le regard est présupposé bienveillant et, connaissant son histoire et lui la nôtre, nous supposons qu’il n’aura pas de mal à accepter que notre campement actuel est temporaire. (Même nous finissons par y croire.)

Avec quelqu’un de doublement étranger, nous nous crispons sous le jugement potentiel. Nos habitudes vont-elles choquer ou déplaire ?

Ayant vécu, comme vous le savez, parmi les Germains nous gardonc une idée de ce à quoi il faut faire attention. Au collège, lors des réunions de préparation de l’échange avec la France, les parents avaient fait part de leurs surprises. Ne pas se faire de tartines directement sur la table (on a réussi – d’ailleurs nous avons même des Frühstücksbrett, ces planches à découper et tartiner individuelles), au repas ne pas insister pour resservir l’invité (j’ai échoué – non, mais tu te rends compte, je ne veux pas qu’elle ait faim cette petite). Si elle a refusé mes cuillères supplémentaires, c’est peut-être qu’elle n’aimait pas… On ne lui a proposé ni tripes ni escargots, juste des caillettes et des quenelles. Les bugnes, ça, elle en a repris.

La question des repas avait été une précaution évoquée par les professeurs : attention, le petit Français, habitué à ce qu’on lui propose de se resservir (plusieurs fois, même s’il a d’abord refusé) meurt de faim dans une famille allemande où le premier refus (de politesse ou de timidité souvent) est considéré comme définitif. En revanche, le petit Allemand ne comprendra pas qu’on le poursuive avec une cuillère quand il a déjà dit non.

Ma fille avait prévenu sa corres’ (comme apprennent les petits Allemands en cours de français) de nos conditions de vie farfelues. Tu vas dormir… dans une chambre sans porte (on a mis un rideau), avec la cage olympique de trois gerbilles (dont on enlève la roue la nuit, car sinon elles font un tapage d’enfer, elles ont oublié qu’elles sont des animaux diurnes). Mais même prévenue, qu’allait-elle en penser ?

Hier matin, givre

On se remet en question : sommes-nous assez propres ? (Merci à sa venue pour le grand ménage avant son arrivée.) Mal organisés ? Peu ordonnés ? (Oui, mais les cartons partout, tu comprends… c’est dans l’attente des travaux…) J’ai presque ressenti de la honte quand elle est entrée dans notre voiture. Notre véhicule nous sert à transporter des plantes, du bric-à-brac à la décharge… Les voitures en Allemagne brillent dehors et (souvent) dedans. Et puis je me suis ressaisie : je suis fière de consacrer mon temps libre à autre chose que briquer ma bagnole.

À la question « Souhaites-tu que je te fasse une lessive ? », elle a refusé poliment. Ça m’arrange, je n’aurais pas aimé abimer ses jolis pulls. En étendant le linge le soir même au milieu de l’entrée (ça ne sèche pas dans le garage), je me suis dit qu’elle n’avait sans doute pas envie de voir ses chaussettes et petites culottes exposées dans le couloir entre chaussures et manteaux.

Si tout cela, nous nous y attendions, la présence d’une inconnue pourtant bien élevée et discrète a fait peser une pression inédite sur notre famille. Notre grande fille nous avait demandé : ne faites pas de bêtises (je tairai avec pudeur et modestie lesquelles), je n’ai pas envie que toute ma classe le sache ! En veillant à nous présenter sous notre meilleur jour, nous n’étions plus nous-mêmes.

Notre benjamine qui n’arrive pas à rester assise pendant tout un repas a craqué : mais vous êtes tous différents avec la correspondante ! Oui, d’ailleurs toi aussi, ce serait bien que tu t’appliques à ne pas entrer dans des revendications interminables en public quand on s’interdit de te gronder. (Je me souviens avoir fait de même à son âge, à profiter de la présence fréquente d’invités pour négocier avec un avantage.) Récemment, (en privé), exaspérée par les siens, elle s’est chargée elle-même de se réprimander. Lors d’une nième dispute au repas, elle s’est levée en disant : « I’m sending myself to my room ! » (bon, je m’envoie moi-même dans ma chambre.) Notre courroux a éclaté de rire.

Violettes rapportées de Mainz

Comment se présenter à quelqu’un de neuf ? Quelle version de nous raconter ?

Dans un de mes articles récents, je vous avais laissés à la veille de mon demi-siècle et de vingt-quatre heures d’évasion. Dès le TGV pour Paris j’ai retrouvé quelqu’un que j’aime beaucoup et que je ne croise presque jamais : une femme sympathique, détendue, curieuse, heureuse. Une version de moi qui s’enfuit sous la grêle des responsabilités, bâillonnée par les injonctions, la tyrannie de la pendule et les poils de Gaïa qui, fichtre, s’insinuent partout.

Dans ces lignes, je prends le prétexte d’événements personnels pour ouvrir à des sujets plus vastes qui me préoccupent.

Je parle de moi.

Parler de soi, vaste sujet.

Une fin d’après-midi au printemps, dans la lumière descendante d’une fenêtre très haute, dans un lycée centenaire noir de la pollution lyonnaise, je me souviens avoir planché le front dans la main gauche sur le sujet de colle que m’avait donné un professeur de français dont je ne me souviens que du costume gris et de la barbichette : « Parler de soi ».

Les souvenirs sont malléables. Quand je repense à la présentation de mon sujet, une vingtaine de minutes plus tard, ce n’est plus lui qui me répond, mais mon professeur de philosophie, M. Debussy et son nœud papillon. Je m’égare dans les méandres de Stendhal et de l’égotisme. M. Debussy, car nul doute c’est lui, me reprend : je fais erreur. L’égotisme c’est autre chose et j’ai oublié tout un pan dans ma démonstration, parler de soi dans le sens de « les choses parlent d’elles-mêmes » Ah, oui, bon sang mais c’est bien sûr. Je ne me frappe pas le front du plat de la main, car parler en public même restreint me tétanise.

Les choses parlent d’elles-mêmes… ou comment dire sans parler.

Pourquoi est-ce que je m’égare dans ces souvenirs d’un autre siècle ? Parce que la question de parler de soi est une parfaite énigme. Filtres, volatilité des souvenirs, temporalité fluctuante… Écrire sur soi c’est malaxer la pâte à modeler de la moyenne section de maternelle, toute brune d’être mélangée, et essayer d’en extraire des paillettes de couleur originelle. Une graine de vert, un flocon de rouge et ce copeau de bleu qui colle aux doigts. Le jaune, non, on n’y arrivera pas.

Voilà quelques mois, en chemin pour la médiathèque, mon péché mignon du mercredi, j’ai profité du trajet à pied pour appeler une amie. J’évoquais cette problématique d’écrire sur soi, de l’authenticité dans l’intimité préservée, de la sincérité modeste.

— Attends, elle m’a répondu. Attends, je vais te lire un passage d’un roman que je suis en train de lire.

Et elle m’a lu.

C’est tout à fait ça, oui, mais comment font les auteurs pour exprimer si clairement mes pensées floues ?

— C’est un texte passionnant, lis-le.

J’ai réservé le roman à la médiathèque et plusieurs semaines plus tard un mail m’a invitée à aller le chercher. La pertinence et le sujet de ce passage m’avait intriguée. Pourtant le sujet ne me disait rien. Action Directe. Je ne savais même plus de quoi il retournait. Mais mon amie avait précisé que l’auteure, Monica Sabolo, menait en parallèle de son enquête auprès des membres d’AD, une introspection en elle, dans sa famille. C’est cet aspect-là qui me tentait.

J’ai ouvert le livre, et ne l’ai plus lâché, passionnée par l’intelligence, la sensibilité, l’authenticité du partage, la sincérité, tout ce que je cherche à glisser quand j’écris. À travers son filtre, je me suis passionnée pour AD et surtout pour la femme que l’auteure dévoilait. J’avais envie de souligner les passages sur l’introspection, l’analyse en toute humanité de sa famille et de ses interlocuteurs. Je me suis retenue.

À mon passage hebdomadaire dans la librairie de mon quartier, je l’ai évoqué avec la libraire – on ne se refait pas – qui ne l’avait pas encore lu et me suis inscrite à la prochaine séance du club de lecture.

Un jeudi soir, donc, je me suis présentée à ma petite librairie, et me suis assise un peu intimidée, sur un tabouret dans un cercle d’une douzaine de personnes, entre les rayons BD et jeunesse. La règle du jeu est simple : chacun parle de ses dernières lectures, il est permis d’écouter seulement. Je me suis dit : si j’ose parler, je présenterai La vie clandestine. Tout heureuse d’être – ça devient si rare – parmi les plus jeunes, j’ai d’abord écouté des dames habituées de l’exercice, présenter les romans qu’elles avaient lus dernièrement – empruntés à la médiathèque, ironie de l’exercice, puisqu’elles sont membres là-bas d’un autre club de lecture. J’écoutais, prenais des notes, et n’arrivais pas casser mon cycle de pensées pour prendre la parole. Pourtant j’avais des choses à dire : tout ce que vous venez de lire.

Au bout d’un moment, à force de torturer mes idées comme un mouchoir en papier au fond de ma poche, j’ai abdiqué. Il était clair que je n’allais pas oser attraper la parole. Et puis un homme, le seul de l’assemblée, a présenté La vie clandestine. Il venait de parler du journal de Che Guevara et semblait très engagé. Concentré sur les aspects politiques du roman, il a occulté complètement les aspects intimes de l’auteur, le traumatisme de son enfance. Je n’ai pas reconnu le livre que j’avais aimé. D’ailleurs à la fin de la soirée, en me relevant, je me suis penchée vers la dame assise à côté de moi : je n’ai pas lu le même livre. (Oui je n’ose pas prendre la parole devant un groupe mais discute toujours avec une voisine qui me semble sympathique).

Si je l’avais présenté, j’aurais fait l’inverse : j’aurais omis les aspects politiques (pourtant intéressants) pour n’évoquer que la quête humaine. Même en parlant d’un objet étranger à soi, on trahit notre kaléidoscope personnel. Nos gestes quotidiens, ceux que l’on fait comme ceux que l’on évite, en sont témoins.

Les poils de Gaïa en promenade

Notre invitée au long cours imprégnée de culture allemande a ravivé des impressions.

Ma benjamine a dit dans un soupir : « Parfois je réalise que l’on habite enfin dans un pays où l’on trouve des Petits Écoliers et des Granola. Quel soulagement ! » Moi je soupire d’aise à chaque séance de natation où je ne me suis pas fait engueuler. (Pas une fois depuis mon retour en France, croisons les doigts – mouillés). Bientôt, j’espère, j’abandonnerai mon hypervigilance inutile au vestiaire. Chacun trouve ses petits bonheurs à sa porte : une absence de remontrance ou un sablé au chocolat.

Que se dit notre invitée de retour chez elle ? Quel soulagement de… ? Elle a emporté des madeleines et une tablette de Crunch. De ce côté-là, peut-être un petit regret ? Il lui faudra revenir car elle aura raté de peu des spécialités bien franchouillardes : la grève et les manifs.

Pour sa prochaine venue, j’espère que je ne serai pas obligée – par le programme de visites du lycée – de préparer un pique-nique tous les matins à six heures trente. Et que nous serons en mesure de lui offrir une chambre sans gerbilles et avec une porte.

P.S. : J’ai actualisé, enfin, la rubrique Lectures du blog. Avec plaisir ! :o)

Tempête de ciel bleu

Chat GPT le bien nommé, autodafé 2.0 et instants d’éternité face aux montagnes.

Chers amis, me revoilà.

Je ne vous oublie pas. Je pense à vous tous les jours, même quand la vie courante me rattrape et me plaque le soir la tête la première sur mon oreiller, sans avoir pu vous écrire. Demain, c’est sûr, demain…

Demain est aujourd’hui alors en récompense après une journée studieuse, je rouvre mon fichier intitulé Texte Blog Mainzalors en cours et, vite, j’attrape les mots avant que mes missions en responsabilité (ménage, courses, traductions, mails à la Vie Scolaire…) me clouent le bec.

En sauvegardant les derniers textes publiés, par curiosité, j’ai fait défiler les notes stockées : 50 pages ! 50 pages de notes dont plusieurs articles non publiés. Les idées veulent éclore, réclament un support, forcent la main à taper. Le doute les suit, et parfois j’abdique, les textes restent dans un fichier muet. Refroidis, je n’ai plus envie de les partager.

Peu de temps pour écrire, alors j’ai été tentée, par défi ludique, parce qu’il s’infiltre dans toutes les conversations… Chat GPT, cher inconnu, écris-moi un article dans le style de Mainzalors.com. Mais si, Mainzalors.com. Ma benjamine s’était amusée avec le dernier jouet (la dernière arme) de l’intelligence artificielle. Entre deux éclats de rire, elle nous a lu le poème commandé, puis un autre puis encore un autre, sur le thème des flatulences. Les productions écrites, comme disait une institutrice de mon fils, étaient bluffantes (et très drôles). Peut-être le nom du robot le prédestine-t-il à ces thèmes ?

Heureusement que les bases de données qui l’alimentent se limitent à l’internet de 2021. Que se mettra sous la dent sa prochaine version ? L’éditeur de Roald Dahl fait censurer ses textes. Les Oompa Loompas ne sont plus ni des hommes, ni minuscules, les sorcières ne sont plus hideuses, Charlie rêve de s’empiffrer de poke bowls et plus personne n’est méchant. Plus de *** pêche, plus de *** crocodile. L’univers de Roald Dahl que les enfants (et les adultes) adorent ne sera plus que pelotes de laine roses, chatons, licornes et petites mamies adorables. La nouvelle Prohibition, s’attaque aux mots : le champ des délits est immense, le flou suinte partout. La littérature et la presse vont ressembler à des albums des Schtroumpfs, une tempête de bleu. Un mot sur deux sera censuré. Ma mère ne voulait pas qu’on les lise : c’est idiot, elle disait. C’est idiot et c’est contagieux.

Aujourd’hui, on ne brûle plus les livres. Les dictateurs du verbe du XXIe siècle sont discrets et connectés. L’autodafé se pratique sans poussière. Les anciennes générations se passeront sous le manteau, les éditions originales d’Autant en emporte le vent et de Charlie et la chocolaterie. Les plus jeunes grandis dans le monde des Bisounours ne pourront plus penser. Comment réfléchir sans langage ? Comment raisonner sans connaître l’Histoire ?

Mon ombre, c’est un acte manqué.

Les milieux autorisés s’autoriseront. Ils s’autorisent toujours. Pendant que le vulgum pecus téméraire (enfin, celui qui n’aura pas tout à fait renoncé à s’exprimer) guettera dans ses maigres productions écrites (comprenez mails, textos, rédactions de CM2, s’il en reste) le mot qui risque, peut-être, d’offenser un hypothétique lecteur qui de toute façon ne le lira jamais. Pendant que chacun sera occupé à s’autobâillonner, à scruter à la loupe son point de croix de lettres, les grands méchants loups continueront de manger les petites filles même sans capuchon rouge. Mais… on ne pourra ni le dire, ni l’écrire, ni le lire, ni le penser. Une boue grise aspetisée et morte s’abattra sur le monde. Coucher les petits sera très rapide : « Il était une fois, euh… et ielles vécurent très heureux ». Voilà, bonne nuit. Bruno Bettelheim doit se retourner où qu’il soit.

À nous, résistants de la plume d’oie, d’expliquer à nos enfants, aux rares personnes de confiance, en chuchotant dans une oreille à la fois, oui il y a des méchants. Ils ont fait un putsch sur le dictionnaire et la réalité pour propager la bêtise. La vraie pandémie c’est elle.

Si c’était à refaire, j’hésiterais à me reproduire. Ce monde me déplait. Il fonce tête baissée (tête ?) dans un mur de béton. Même sans les délires des dernières années, où l’homme (oui surtout les hommes n’en déplaise aux grands censeurs) met à profit les nouvelles technologies pour aliéner ses voisins, il va trop vite pour moi. J’aimerais pouvoir respecter le rythme des saisons et le mien. Prendre le temps de la vie sans courir après des chimères. Hélas, quand la majorité hypnothisée joue le jeu (comprendre : suit comme une marionnette le mouvement imprimé par le collectif sur ses fils), résister demande un courage immense. Entrainons ce muscle qui s’atrophie.

Heureusement, pendant les vacances dans les Hautes-Alpes, j’ai pu voler quelques instants d’éternité, face à des montagnes de lumière, sous une tempête de ciel très bleu (dixit notre propriétaire).

Nous n’allons pas aux sports d’hiver. Nous nous évadons à la montagne, dans des coins les plus retirés possibles à distance raisonnable d’un domaine skiable. La coquette studette skis au pied, dans le bruit et la foule, très peu pour moi.

Fermez les yeux et écoutez…

Notre gite était situé en haut d’un hameau, dans le même long bâtiment de pierres que le logement de la tante de l’éleveur et la bergerie où vit pendant six mois le troupeau de brebis. En milieu de journée, j’ai me suis réfugiée à notre porte sur une chaise, dos au mur, face à une chapelle et un petit bassin où coule une eau glaciale. La taille de sa stalactite informe le matin sur le nombre de pulls à enfiler.

J’ai bu le soleil, en écoutant l’eau, les yeux dans ceux des montagnes qui seront là bien après les censeurs de pensée, sous la protection muette du toit d’une chapelle. Toute la spiritualité dont j’ai besoin était là, avec (une maille à l’endroit, une maille à l’envers pendant un rang, tout à l’endroit, le rang suivant, oui c’est le point de sable pour ceux qui suivent) de temps en temps, des échanges avec ma petite mamie de voisine.

Elle a vécu toute sa vie sur ces pentes si abruptes que le fond de la vallée se distingue à pic depuis la lisière du champ voisin. On parle de tout et de rien, de la course du soleil en hiver (à Noël il sortait derrière ce rocher là-bas, il s’est déjà déplacé), du tricot (oh qu’est-ce qu’on a pu tricoter ! quand il y a de la neige, il faut bien s’occuper). Six mois de neige (avant). Vous vivez dans un coin de paradis ! je lui souffle. Oh, il faut beaucoup travailler. J’imagine. La taille des monceaux de pierres arrachées au sol pendant des siècles à la force des bras pour voler au vertige d’étroits pâturages force le respect. Ce n’est plus du travail, c’est le bagne. L’éleveur, un taiseux, me confie pendant que je regarde mon mari remplir la voiture (il le fait si bien !) que lui n’irait vivre nulle part ailleurs, que son fils a fui Marseille, trop grande ville, dès la fin de ses études, pour retrouver ses brebis, ses pics et leur sérénité. Comme je vous comprends. Puis-je vous demander asile ?

L’accent chantant du Midi, où apparait-il ? Entre La Mure et Corps, sur la frontière invisible entre Isère et Hautes-Alpes, le long de cette route Napoléon, superbe, entre forteresse minérale du Dévoluy et pics des Écrins, au cœur du bocage du Champsaur. Plusieurs semaines après le retour, ce trajet de lumière et de paix, m’éblouit encore. Merci à lui.


Comme c’est dur d’écrire pour le plaisir en ce moment !

Je suis dans la dernière ligne droite de ma formation de traductrice. Vous serez peut-être soulagés avec moi d’apprendre que j’ai achevé les modules sur la traduction financière (sujet qui m’ennuie au plus haut point) et la traduction juridique. Imaginez le casse-tête de faire coïncider des systèmes différents équipés chacun d’un langage abscons, incompréhensible même aux natifs. Mon roman trépigne : lui aussi aperçoit la ligne d’arrivée.

Les travaux de la maison n’en finissent pas de ne pas commencer. Mais où passe cette fichue conduite de gaz dans le jardin ? Nous allons devoir creuser des tranchées pour la trouver. (Eh, et mes primevères sauvages !) Pour susciter chez les voisins l’envie de nous aider, nous pourrons prétexter le repérage d’un gisement de pétrole, pardon, d’une énergie verte renouvelable, qui ne coûte que les coups de pioche et réchauffe le corps dès qu’on commence à la chercher. Magique.

Avant de conclure cet article, je le contrôle avec mon logiciel de traitement de texte spécial, dont beaucoup de réglages sont encore ceux par défaut (calés sur la trouille ambiante). Il surligne de nombreux passages et me rappelle à l’ordre : mamie est un mot familier (bien sûr), dictateur un terme injurieux (ah ?) et chaque ‘’elle’’ doit être compensé par un ‘’il’’. “Si le pronom chacun représente une personne dont on ignore le sexe, reformuler pour inclure le féminin.”

Et si je te disais ce que je pense de tes remarques, hein, logiciel, jugerais-tu les termes injurieux ou non-inclusifs ?

À l’aide !

P.S. : Un éclat de rouge pour finir. Mon amaryllis de Noël espiègle s’est décidé à fleurir juste sous le nez de mon long jeune homme rêveur.

Pourquoi pas

Juste avant 50 ans, que faire ?

Je suis née demain.

Demain, je m’achèterai des fleurs de la part de ma maman. Depuis mon départ de la maison familiale pour mes études à Lyon, c’était une phrase qui revenait chaque année en janvier au téléphone : « achète-toi des fleurs de ma part ». Une des dernières fois que je l’ai fait, j’ai choisi une gerbe de lys roses, dont j’ai étêté les étamines avec précaution pour éviter de me tâcher. La poudre de pollen rousse tache longtemps les doigts. Les lys devaient être bannis pendant la nuit dans une pièce fermée pour se protéger de leur parfum capiteux.

Que faire pour ses 50 ans ?

Je m’offre un petit plaisir : je vous écris.

Je me souviens de l’anniversaire des 50 ans de ma mère. Comme chaque année, elle ne souhaitait aucun cadeau. J’étais descendue au jardin cueillir de quoi composer un bouquet parmi ses plantations échelonnées sur les saisons. Le cœur frissonnant de décembre n’était pas en reste.

Du chèvrefeuille d’hiver aux fleurs délicatement parfumées sur des rameaux tordus sans feuilles, des branches de laurier-tin aux boules d’un noir bleuet et aux ombelles d’un blanc rosé, des roses roses en bouton aux tiges courtes, des iris d’hiver, tout aussi courts et élégants aux pétales filiformes et fragiles d’un mauve bleuté. Parfums et couleurs cueillis avec des mains gelées par le métal du sécateur, parce que bien sûr, on ne met pas de manteau pour descendre quelques minutes au jardin. Le froid vif réveille et apaise.

À la veille de mes 50 ans et c’est à ce bouquet que je pense, sur la table de bois de la cuisine, dans son vase de toilette de faïence chiné, aux dessins de fleurs (quoi d’autre ?) bleu marine sur fond crème. Si je savais dans quel carton se trouvent mes albums, je vous en aurais posté une photo.

50 ans. C’est un âge de parent ça. Un âge de presque vieux.
Quand quelqu’un meurt à 50 ans, on ne se dit plus « elle était si jeune ». On pense, c’est déjà bien. Bien assez ?

Il est temps d’accepter que les évolutions de mon corps qui me tracassent ne passeront pas. Le mal de dos, la vue qui baisse, l’ouïe qui filtre (surtout les interpellations de mes enfants j’ai remarqué…), ces cheveux gris que ma coiffeuse a trouvés trop nombreux avant de les sacrifier et de les masquer.

Ma grand-mère a gardé jusqu’à la fin de sa longue vie un dos très droit. Elle ne se plaignait jamais de douleurs. Une vieille dame de mon atelier de terre à Mainz qui approche les 90 ans non plus. À ma question : mais tu n’as pas mal au dos ? Elle avait répondu : au dos, non, jamais. Elle qui avait fui l’Est de l’Allemagne dans les années 1930 devant les Russes. Qu’y a-t-il de corrompu dans nos générations qui n’ont jamais connu autant de confort physique et pourtant souffrent de mille petits maux agaçants ? La vie sédentaire derrière un ordinateur ramollit.

De ma fenêtre

J’ai horreur du mois de janvier. Seuls les jours comme aujourd’hui (et demain pour d’autres raisons) trouvent grâce à mes yeux : le froid est vif, il neige et le calme dans la maison autorise (prescrit) une pause méridienne prolongée, sur un canapé et sous un plaid (celui que je garde jalousement des poils et de l’odeur de Gaïa).

Je ne serai pas seule aujourd’hui à la maison. Par cette journée de grève générale (ah, ça, ça nous avait manqué en Allemagne !), ma benjamine est là. Le métro automatique s’est arrêté, solidaire, pour cause de panne informatique (parait-il).

Au coup de blues de hier matin (oui, le mois de janvier m’est difficile), j’ai répondu par un saut à la médiathèque pour m’ouvrir tous les appétits. Le long de la route, j’ai marché le nez en l’air en essayant d’attraper les plus gros flocons avec ma langue. Ils tombaient surtout dans mes yeux. J’ai fait un stock de bandes dessinées pour les filles, et pour moi des DVD et une BD sur laquelle je suis tombée par hasard, l’expédition de La Pérouse. J’ai déjà beaucoup de livres à lire sur ma table de nuit.

En ce moment, je me passionne pour les marins explorateurs. Après avoir dévoré sur Arte la série sur Magellan, j’ai découvert dans un documentaire Jean-Baptiste Charcot dont je ne savais à peu près rien. Charcot c’était pour moi le nom d’une clinique probablement nommée d’après le père de l’explorateur, médecin.

Charcot, le fils donc, naviguait sur un voilier appelé le Pourquoi pas. J’adore ce nom, charmant et poétique, à la fois modeste et ambitieux, ouvert. Le petit Jean-Baptiste rêvait de la mer et quand on lui demandait s’il deviendrait marin, il répondait : pourquoi pas ? Avant de mettre le cap sur des découvertes polaires, il a d’abord suivi les rails tracés paternellement pour lui : il est devenu médecin.

Autres marins aux histoires passionnantes : ceux des podcasts Les naufragés sur France Inter. Dépaysement, aventure, découvertes, frissons… je m’offre tout cela depuis mon cocon, une tasse de tisane (le thé c’est souvent trop fort ma pauvre dame) à portée de mains.

Comment fêter ses 50 ans ?

Je ne suis pas adepte des grandes fêtes.

Mon mari et moi allons nous évader vingt-quatre heures à Paris pour, dans un affranchissement volé aux responsabilités, aller au théâtre du Palais-Royal (voir Edmond) et nous promener au hasard de nos envies. Parentalité buissonnière.

Neigera-t-il à Paris ?

Paris, pour moi aujourd’hui c’est l’évasion et la détente (en faisant abstraction de la foule).

Je suis montée début janvier retrouver une amie pour une balade dans un Marais apaisé en milieu de semaine avant les soldes, et une visite du musée Carnavalet.

J’y ai joué un jeu de dextérité avec mes lunettes de presbytes : les enfiler pour regarder les tableaux en s’approchant, les quitter pour s’éloigner et ne pas foncer dans d’autres visiteurs, entre les deux attendre que les yeux accommodent. Le tout sans corde autour du cou (ceux qui savent, apprécieront).

L’exposition Parisiennes citoyennes ! passionnante et nécessaire portait sur l’engagement des femmes de Paris depuis la Révolution pour faire reconnaître leurs (nos) droits. Je regrette qu’elle s’achève bientôt, j’y aurais volontiers emmené mes jeunes filles. Il est toujours bon de se souvenir de ce que l’on doit à celles qui nous ont précédés – avant de se plaindre de croupir derrière un ordinateur.

Voici un de mes coups de cœur : ce questionnaire complété par Camille Claudel en mai 1888 à 24 ans. Il est tiré de l’album Confessions (un jeu anglais en vogue à l’époque, rendu célèbre par les réponses de Proust). Ces confessions ludiques et brèves sont censées dévoiler les personnalités de ceux qui se prêtent au jeu.

Je vous en copie quelques extraits :

Your favourite qualities in a man : obéir à sa femme

Your favourite occupation : de ne rien faire

Your chief characteristic : le caprice et l’inconstance

Your idea of happiness : épouser le général Boulanger

Your idea of misery : être mère de nombreux enfants

Your favourite colour and flower : la couleur qui change le plus et la fleur qui ne change pas.

À vous de déchiffrer le reste.

Indépendante, provocatrice, indocile. Quelle femme, cette Camille !

En souvenir de l’exposition, j’ai acheté un autocollant #boboécolo en pensant que mes filles allaient se l’arracher. Il a d’abord fallu que je leur explique l’expression « pas une potiche ». Mais le monstera, elles aiment bien, ma grande en fait des boutures.

Dans le TGV pour cette journée amicale, j’étais assise dans un carré, entourée de gens en déplacement professionnel qui ont sorti leur portable dès la gare de Lyon Part-Dieu. Une dame tapait si furieusement que même ses congénères lui jetaient des regards obliques. J’ai attendu la traversée du Beaujolais pour sortir de mon sac à dos et poser sur la table, mi-gênée mi-fière, mon carnet couvert de velours vieux rose, celui sur lequel j’ai rédigé aujourd’hui cet article – et un stylo Bic bleu.

(Interlude dans l’écriture pour cause de chutes de neige et de besoin impérieux de regarder d’en bas les flocons.)

Musée Carnavalet

Je n’ai pas regardé mes voisins, mais je les ai observés. Deux femmes qui se faisaient face m’ont désenchantée. Elles ont beaucoup parlé – sans se dire grand-chose. Je les croyais collègues et leurs échanges m’ont laissé penser que l’une était la responsable (expression horrible) de l’autre. Elle lui demandait des comptes sur l’avancement de ses tâches. Cela m’a été confirmé lorsqu’une hôtesse (oui comme dans un avion) est passée avec sa carriole pour proposer « un café et une collation aux voyageurs dotés d’un billet Business » dont elle avait les numéros de place. De mes deux voisines, seule la femme plus âgée y a eu droit. La « responsabilité » ne s’étend pas jusqu’à partager les petits privilèges. Je n’avais pas encore mon autocollant « pas une potiche », sinon je l’aurais bien volontiers donné à la jeune femme. Elle aurait pu le coller sur son ordinateur pour rappeler à la dame, en face avec son café et sa madeleine, que c’était elle qui faisait le boulot, elle qui listait ses tâches sur un cahier bien ordonné. Peut-être était-elle aussi, à sa façon, malgré son jeune âge, une âme de papier ?

Les femmes naissent égales et c’est la dernière fois qu’elles le sont. Paraphrase d’une citation sortie de ma mémoire que Google attribue à différents auteurs. Jules Renard ? Abraham Lincoln ? Google franchement tu me déçois. Je sais que je te désoriente avec mes recherches pour mes traductions sur des sujets dont le fond ne m’intéresse aucunement. Si aujourd’hui je suis incollable en private equity, demain mon nouveau dada sera un point particulier de droit ou le fonctionnement d’un drone sous-marin. J’enrichis ma culture générale (à la hauteur de ce que ma mémoire paresseuse voudra bien retenir) mais mes centres d’intérêt en ligne sont éphémères.

Plus j’avance en âge et plus je me sens féministe. Camille, s’il te plait, déteins sur moi !

La preuve: nous allons partir samedi en laissant nos filles pour la première fois seules pour une nuit. Une inquiétude diffuse, un soupçon de culpabilité sont balayés d’un revers de main par la joie de s’évader. Je mets un point d’honneur à montrer à mes femmes en devenir (et, euh, à moi-même), que les responsabilités ne dispensent pas de prendre du plaisir.

Avant cela, je m’offrirai ce soir un moment de musique inédit. Je jouerai pour la première fois avec un violoncelliste (que je ne connais pas encore). Je travaille depuis quelques semaines la partie piano du Cygne de Camille Saint-Saëns (les Camille, on n’en sort pas aujourd’hui). C’est un morceau magnifique, même la partie accompagnement jouée seule, dont la mélodie berce, est superbe. Ma professeur de piano me l’a illustré comme suit : le cygne nage majestueusement sur l’eau (notes amples du violoncelle) pendant que les pattes s’agitent sous la surface (le piano).

Il neige toujours. Les webcams des pistes doivent réjouir les skieurs.

Cette année pour la première fois depuis cinq ans, je fais le voeu de voir des mimosas en fleurs en vrai. Contrées du sud, envisagez-vous des webcams pointées sur les bosquets pour que les inconditionnels des houppes jaunes puissent se précipiter pour les respirer ?

Après tout, pourquoi pas ?

Pour mon anniversaire, maman, je m’offrirai de ta part une brassée de mimosa.

À demain.

La poésie ébauche les contours d’une ville à colorier – MissTic