De Mainz à Metz le 11/11

Vivre le 11 novembre des deux côtés de la frontière.

Le 11/11 à 11h11 vous vous souvenez ?

Oui, c’est l’ouverture de la 5ème saison. Die fünfte Jahreszeit. Le lancement du carnaval : à Köln on dit Karneval, dans le sud Fasching, à Mainz, Fastnacht.

Ça se passe dans la vieille ville, tout près de l’Institut Français, sur la Schillerplatz. La première année, nous y sommes allés avec de nouveaux amis. (voir article : Décalage horaire) Foule déguisée, bière à gogo, décompte depuis un balcon. HELAU, HELAU, HELAU ! La foule scande le salut officiel de Fastnacht en saluant trois fois de la main droite. Nous on a fait pareil, avec un arrière-gout amer. Notre expérience du 11/11 diffère grandement. Jour férié, calme et rues vides, commémoration de l’armistice de la première guerre mondiale, dépôt de gerbes devant les monuments aux morts. Qui penserait qu’il s’agissait d’une guerre entre ces deux pays ?

Le supermarché de Fastnacht

La foule bourrée, la cacophonie POUET POUET, les couleurs criardes, euh… c’est pas mon truc. Une fois par curiosité je veux bien. Je m’achète une libération pour les fois suivantes : c’est bon, j’ai déjà fait. Donc la deuxième année, impasse. La troisième, j’y suis allée. Je ne risquais rien : en plein covid les festivités étaient annulées. Mais je voulais voir si certains (autres) allaient se pointer. Oui. Quelques inconditionnels déguisés et un journaliste avec son cameraman.

Le train partait juste avant midi. J’ai hésité à faire un tour Schillerplatz avec ma valise et mon appareil photo. Petite vérification en ligne : l’accès est réservé aux 2G (vaccinés, guéris). OK ça, ça va. La vieille ville sera barricadée, l’entrée se fera avec un ticket. Ah ? L’accès sera ainsi limité à 7500 personnes au lieu des 11.000 (quand je vous dis qu’il y a du monde). On est rassurés. Côté distanciation sociale c’est bon. L’alcool désinfecte et les masques FFP2 protègent les mille-feuilles humains.

(Les chiffres du Covid montent en flèche en Allemagne, en Rheinland-Pfalz en particulier. Le taux de vaccination plafonne assez bas).

Cette année, j’avais un programme perso bien intéressant. M’échapper à Metz avec une amie franco-allemande pour aller voir Olivia Moore sur scène. Oui j’adore rigoler. Les humoristes devraient être remboursés par la Sécu. Je l’ai découverte dans un documentaire d’Arte (un autre péché mignon) sur le rire en temps de pandémie. Intelligente et très drôle. (Par ici pour un p’tit tour sur ses vidéos. Y’a en même une intitulée : c’est pourri d’être hypersensible. Ma fille m’a dit : “on dirait toi”).

Bon. Coup d’œil par la fenêtre. Brume blanche qui coule dans les os. Froid glacial. Mmmm… finalement j’irai directement à la gare.

La ligne de train qui rejoint Mainz à Saarbrücken est très belle. Après Ingelheim au bord du Rhin, elle plonge vers le sud et longe la rivière Nahe. Modestes gorges autour d’Idar-Oberstein et son église enchâssée dans la falaise. Hérons, (et pas de petit patapon, rhô pardon), canards, chevreuils à la croupe blanche. Par chance, pendant qu’on serpentait le long de la rivière, le soleil a percé. L’ambiance a changé complètement. Après le Tupperware au fond du frigo, le pique-nique d’automne les yeux fermés pour absorber du soleil.

Dans un village perdu, deux hommes et une femmes sont montés. Age moyen, gros bidons, bière à la main, déguisements officiel des membres des clubs de carnaval. Les messieurs ont quitté trop vite leurs chapeaux rouge-blanc-bleu-jaune.

Arrivée à Sarrebrume, pardon Sarrebrücken. Changement de train, sur le même quai mais qui change de numéro au bout. Faut le savoir. Le TER qui passe la frontière n’a qu’une seule voiture. Un jouet Playmobil. Pourtant y’a du monde, même un jour férié. Dès Forbach on est en France. La brume glacée nous suit. Tu vois copine, c’est ce temps là dont j’avais horreur quand j’ai vécu à Reims pour un stage chez Pommery. Deux mois de ciel blanc et d’os glacés.

En février j’avais appelé à la maison en Ardèche :

-Allo maman ça va ?

-Oui, oui il fait un temps magnifique. On jardine en T-shirt. Les mimosas sont en fleurs !

Le lendemain j’ai osé demander à mon chef un jour de vacances pour descendre voir le soleil ! Prenez la semaine, il m’avait répondu.

Gare de Metz

Metz et sa gare imposante, un héritage germanique. Elle a été construite au début du XXème siècle, pendant l’annexion de la Moselle pour servir les ambitions militaires de l‘Empereur Wilhem II. Verrières arrondies. Poussez la porte de la FNAC pour admirer les lustres gigantesques, art déco. Statue du général de Gaulle sur la place. Remontée à pied vers la cathédrale, un trajet de 20 minutes même quand on ne s’égare pas.

Fini le carnaval. La plupart des magasins sont fermés. Les rares boutiques ouvertes sont vides. Des passants déambulent. Un monsieur en petite locomotive vend des marrons grillés. Sur les places, des cabanes en bois rouges et vertes sont installées. Le marché de Noël doit être superbe ici. Nous n’avons qu’une envie nous mettre au chaud. Et trouver où manger un jour férié ET à 18 heures. Notre bus pour les faubourgs perdus part à 19h20. En Allemagne, diner à 18h c’est normal. En France c’est subversif.

Vitrail de Chagall – Metz

Dans la cathédrale, la brume a éteint les vitraux de Chagall. (Eh, oui les Messins comme les Mayençais ont des vitraux de Chagall). La pierre de Jaumont (calcaire avec de l’oxyde de fer) avec laquelle la ville est construite reste blonde. Le grès des bâtiments germaniques, gris.

Petite promenade dans la vieille ville, dans une ambiance mystérieuse.

La brasserie qui ‘’sert à toute heure de midi à minuit’’ ferme sous nos yeux. On ose à peine pousser la porte de la pizzeria voisine. Euh tu crois que c’est trop tôt ? On espionne à travers la vitre l’accueil donné à un vieux monsieur à barbe jaunissante. La serveuse lui propose une table. C’est bon. Après une pizza moyenne, on poireaute à notre arrêt de bus en tapant des pieds pour nous réchauffer. Bus bondé, les gens rentrent chez eux. Virages dans la nuit, d’un côté de la voie ferrée, de l’autre. Brouillard. Immeubles. T’es sûre que c’est bien par là ?

La joie de partir la nuit à notre âge c’est que c’est vraiment l’aventure. On n’y voit rien. Difficile de lire l’écran du portable même en sortant les lunettes – toujours un problème dans la rue car il faut les quitter pour marcher. (Il faut choisir entre risquer de les faire tomber ou alors accrocher la petite ficelle autour du cou et les pousser au bout du nez pour regarder par-dessus). Euh, non. Augmenter la luminosité ? Oui mais comment trouver le bouton ? Anticiper le changement ? Impossible, déjà qu’en mode doux, avec le filtre de lumière bleue, je me sens agressée…

La salle est au pied de barres de béton (d’après ce qu’on en distingue). C’est un centre socio-culturel de quartier, hyper dynamique au vu des affiches. Et hop un programme dans le sac pour découvrir d’autres artistes. Je sens un mal de tête qui monte par les épaules et le cou.

Le titre du spectacle Egoïste. C’est rouge. Comme l’affiche.

Entrée en scène.

Elle porte une robe blanche devant, noire derrière.

Olivia Moore à Montigny-lès-Metz le 11/11/2021

Moi d’emblée je branche l’empathie, natürlich. Oh elle a un œil un peu rouge pourvu qu’elle n’ait pas mal. Elle a devant elle un long tunnel de performance sans pause, ça doit être vertigineux. Est-ce qu’elle n’en a pas marre de répéter toujours la même chose ?

Par égard pour vous, je débranche mon monologue intérieur. Retour en direct (différé).

-Ça va la robe ? J’ai dû mettre une gaine pour entrer dedans. Oui j’ai fait trois enfants, et avant de sortir ils ont oublié de ranger deux-trois trucs.

Ah, on va s’entendre.

(La gaine j’ai pas encore essayé, c’est ma grand-mère qui en portait. Moi j’achète des robes plus larges.)

C’est méchant, c’est cruel. C’est injuste et de mauvaise foi. C’est cru. C’est trop vrai. C’est trop drôle. Elle piétine le politiquement correct. Je jubile. Celui-là avec son hypocrisie mielleuse je l’ai en horreur.

Verlan, allusions, sigles… Je ne capte par tout. Je me tourne vers mon amie. Elle non plus. Chez Alfons (avec son allemand de scène à l’accent français) j’ai tout pigé. C’est dingue…. Le langage vit, il change. 3 ans et demi en Allemagne et pof, on perd pied. Le français que je parle ben c’est le mien (donc de plus en plus pauvre) et celui de franco-allemands donc, un français ‘’d’étrangers’’, une langue décollée de la culture de la métropole. (Et puis aussi, je n’ai jamais été parisienne).

Je note que côté dating, je ne suis plus à la page et tant mieux parce que ça fait peur.

Sur la fin, en pleine impro, elle pique un fou rire. Elle publiera le lendemain sur Instagram ”1h50 sur scène ! Montingy-sur-Metz vous m’avez tuée ! ça m’apprendra à rire avec vous” .

Retour en taxi à l’hôtel avec vue sur la cathédrale. La migraine a attendu le retour pour empirer. Merci à elle. Réveil par les camions poubelle (oui la centrale déchetterie de la ville semble être installée juste là). Croissant et tarte au fromage nuageuse.

On serait bien restées pour se balader mais le seul trajet simple pour rentrer à Mainz part en milieu de matinée.

Coup d’œil au marché couvert au pied de la cathédrale pour fantasmer sur le banc du poissonnier et acheter un casse-croute. Retour à la gare, sans s’égarer (ah ah). Quelques achats en route : paracétamol 1000 mg (c’est sur ordonnance en Allemagne), dentifrice Fluocaril, savons Rogé Cavaillès (on a ses petites manies), Elle et Marie-Claire Idées. Petit tour à la FNAC pour admirer les lustres.

Gerbes fraiches devant le monument aux morts de la gare. La dernière fois que je suis passée un voyageur jouait la musique du Professionnel, c’était juste après la mort de Belmondo.

Train retour. L’annonce automatique précise que ‘’la consommation d’alcool est interdite dans le train mais bon voyage quand même” (véridique).

Dans une voiture presque vide quatre gros rustres s’installent juste à notre niveau. Ils font un boucan d’enfer. Le contrôleur les reprend – mais pas sur le bruit : “le masque c’est sur le nez. Même quand on mange.” Et de montrer comment mordre puis remonter le masque pour mâcher. Pour ne pas vexer les lourdauds (franchement ?) on a attendu presque une heure à devoir parler fort. Puis j’ai attrapé mes affaires : Allez viens on s’en va.” Il est enfin temps de prioriser ma santé par rapport à la susceptibilité de gens qui n’en ont aucune. (Comme quoi y’a des avantages à cumuler les années). On a déménagé au calme. On a grignoté notre pâté lorrain sans remonter le masque entre chaque bouchée.

Le soleil renonce à nous saluer en chemin. Lui non plus n’aime pas les ciels blancs et bas.

Arrivée à Mainz.

Soulagement d’avoir échappé à la folie des rues. Je n’en verrai que quelques confettis par terre et des passants avec une écharpe rouge-blanc-bleu-jaune.

On était en France, mais nous aussi on s’est bien éclatées pour le 11/11.

PS : Les photos de Metz au soleil datent de septembre.

Librairie La cour des grands, Metz (article sur cette série)

Doux-amer

Süß und sauer ~ Notre Brexit perso, Halloween, et réapprendre à accueillir.

Drapeau tricolore on avait dit

Hier je vous avais écrit un article sucré sur la pâte de coing et autres considérations alimentaro-culturelles. Ce matin un truc s’est invité chez nous. Comme ça sans frapper, à 7h40. Le Brexit vous en avez entendu parler vous ?

Mon mari, un mug de café à la main : « Pour Noël, faudrait qu’on vérifie si on peut toujours aller en Angleterre avec seulement une carte d’identité. »

Les passeports des filles sont périmés depuis longtemps. Leur renouvellement implique de se déplacer au consulat de Francfort, en horaires de bureau, et donc de faire sauter un jour d’école aux enfants. (La grande, à plus de douze ans, doit aussi le récupérer en personne.) En période de restrictions de voyages, on ne s’est pas précipités, non.

M’enfin on ne peut pas dire qu’on a été pris en traitres.

7h41. Vite, ouvrir le site de l’ambassade française à Londres. Vérifier. « Depuis le 1er octobre 2021 il n’est plus possible de se rendre au Royaume Uni avec une carte d’identité. » EH M*** ! ‘’T’as vu regarde c’est marqué qu’il est interdit d’y partir comme au pair, c’est pour ça que la fille de nos amis n’a pas pu y aller’’. Les conditions semblent plus drastiques qu’avant l’entrée du Royaume Uni dans l’Union Européenne.

Ouvrir le site du consulat. Rien avant le 2 décembre (rien après non plus). Prendre des rendez-vous. Tant qu’on y est, faisons refaire les cartes d’identité périmées. Noter et photographier des numéros interminables. Quatre fois. Dans une Europe à la libre circulation des personnes on oublie que les frontières se franchissent avec des papiers en règle.

Comment avons-nous pu négliger cela ? Le Brexit s’étale depuis des années sur les magazines anglais auxquels mon mari est abonné : Private Eye (sérieux et satirique), The Economist (juste sérieux). Je viens de terminer le roman de Jonathan Coe Middle England sur la société du Brexit (voir nouvelle rubrique Mes lectures). C’est malin. On n’a pas pu voir la famille anglaise depuis deux ans. Mon grand garçon étudie cette année à Leeds. On doit le retrouver à Londres.

Ça sent le Stollen et Noël en Allemagne. J’en connais qui vont hurler ! (moi)

A quelle heure il ouvre le consulat ?

Et Mister Cameron et ses sbires inspirés qu’est-ce qu’ils font en ce moment ? Ils coulent une retraite tranquille après avoir mis tout le monde dans la mouise ? (Vraiment dans la mouise, pas juste pour se demander si oui ou non ils pourront partir en vacances à Noël). Les criminels n’ont pas tous du sang sur les mains.

Restons optimistes. Croyons en la célérité administrative française (euh ?) et en sa capacité à compenser notre négligence.

La France, récemment mise à l’honneur dans le collège de mes enfants avec la présentation officielle de l’Abibac (double baccalauréat : Abitur allemand et bac français). Discours de la direction et d’un représentant de l’Institut Français. Distribution de masques tricolores. Attends fais voir ? Penche la tête sur le côté pour voir. L’Abibac a été vanté devant une classe aux couleurs des Pays-Bas.

Qui a signé le bon à tirer des masques ?

La paperasse, pourtant ici c’est une véritable passion culturelle. La preuve par l’exemple ci-dessous.

Le Rhin à Budenheim

-Ah tiens, t’étais où ?

Mon mari accroche sa veste au porte-manteau qui déborde. Comme il bosse toujours à la maison, je n’ai plus l’habitude de le voir aller et venir sans moi.

-Au garage. Je suis allé chercher la voiture.

-Ah oui c’est vrai.

La voiture a 14 ans. Eh oui. (Japonaise, puisque vous insistez). Il fallait mettre les pneus hiver, et procéder au contrôle technique. On plaisante pas avec la législation.

-Qu’est-ce qu’ils ont dit ?

-C’est tout bon. Mais il y avait une non-conformité au niveau de l’airbag conducteur.

-Ah ?

-Oui y’avait un truc dessus et c’est interdit.

Yeux écarquillés.

-L’autocollant de la Croix-Rouge.

A un feu rouge, un jour, une personne faisait la quête pour l’association. En échange de quelques pièces, elle nous avait remis ce badge, preuve de notre solidarité. Faute de meilleure idée, on l’avait collé juste devant nous : sur le volant. Ça fait des années qu’il y est. Il a déjà passé des contrôles techniques. Il est grand comme un (petit) timbre poste.

-Hi, hi. C’est pas vrai ?

-Si. Ils ont déplacé l’autocollant et établi une fiche avec la non-conformité et sa correction.

Ouf on respire.

Ils sont sympas comme tout au garage, mais la consigne c’est la consigne, que voulez-vous. Allumeurs de réverbère sans Petit Prince.

Mon esprit indiscipliné se rebelle toujours contre le suivi aveugle des règles. (Disons que je suis volontiers les règles si j’en vois l’intérêt et la logique). Sinon je ne comprends pas.

Tout le monde ne cale pas son comportement sur l’acceptation. Il y a deux ans, j’avais accompagné la classe de CM1 de ma fille au siège de la ZDF (chaine de TV). Les élèves marchaient deux par deux sur le trottoir. J’avais du mal à ne pas enjamber les deux mètres de pelouse pour atteindre l’arrêt de tram. Les gamines qui guidaient la troupe n’ont même pas envisagé le raccourci.

Bon.

Au moins c’est fait. La voiture est en règle. Les papiers… bientôt. A l’école, mes enfants apprennent à la suivre (la règle pas la voiture, on les accepte encore dedans malgré les soubresauts de l’adolescence). A la maison, ils révisent les gros mots (en français – en anglais et en allemand ils en connaissent moins).

Sourire crispé.

La vie revit.

Octobre a tiré sa révérence… c’est mon mois préféré avec les couleurs des arbres, le bleu du ciel, l’air frais et les rayons de soleil chauds encore. Le jardin est encore joli, à la prochaine pluie (aujourd’hui) toutes les feuilles seront à terre. Pourquoi le pommier d’à côté est-il encore tout vert ?

Créations familiales

Halloween est passé par ici. Comme il y a deux ans, les gosses du quartier ont défilé dans une ambiance bon enfant. Chaque petit groupe de sorcières et de fantômes, accompagné ou non d’un parent en fonction de l’âge, récitait un petit poème, pour obtenir des bonbons. De garde à la porte, j’en ai entendu au moins cinq différents. Qui le leur a appris ? Leurs maîtresses ?

Mes filles, maquillées et déguisées, se trouvaient trop grandes pour le porte à porte, mais ont fini par craquer. Une dame a exigé :

-Un poème sinon pas de bonbons !

-Euh en anglais on dit juste Trick or treat !

Mon mari le leur rappellera : « Elle n’a rien compris à Halloween la dame. Le chantage c’est dans l’autre sens. »

Dans l’après-midi (à la dernière minute donc) j’étais allée au supermarché avec ma plus jeune pour acheter des bonbons. Impensable d’attaquer les stocks de Carambars et Dragibus rapportés de France. A la vue du choix limité en sucreries emballées individuellement, je me suis écrié « Ah là là ces Allemands, pourquoi ils sont toujours décalés ? » Chaque fête est anticipée de trois mois. Quand la date approche, les magasins sont déjà passés à la suivante.

Nos munitions sucrées sont rangées dans un sac en tissu, où les gosses plongeront la main. (Tiens l’an prochain, j’y glisserai un ou deux sachets de thé utilisés. Hé, hé.) Les décorations sont accrochées, les citrouilles posées devant l’entrée. Mes filles ont fabriqué une bouche de monstre géante en carton à coller devant la porte. Sonne qui ose.

Reste à ranger la maison. Nous attendons des invités pour le déjeuner d’Halloween. Des invités !? Par où commencer ? Ah oui, faire le tri dans le tiroir des papiers à dessin. Un tiroir, vraiment ? J’ai oublié comment accueillir du monde.

Au menu : soupe de butternut à la noix de coco, selon une très bonne recette de Jamie Oliver. Un de nos classiques d’automne. Elle a à peine accroché au fond. Ça sent pas trop le cramé ? Si. Ma fille raconte notre quête de bonbons de dernière minute. « Y’avait plus rien, alors maman elle a dit, Oh là là ces Allemands ! » Elle répète au moins trois fois. Parce que c’est son habitude. Comme ça ils ont bien entendu.  Ouais mais tu comprends, c’est parce que je suis toujours en retard sur le rythme local pour mes emplettes saisonnières.

Notre chienne Gaïa a appris à sauter sur les gens. Elle fait des trous, des gros trous, toujours des gros trous. Des trous dans le tapis, des trous dans les habits. Des trous dans le jardin. Elle n’a pas fait de trous dans les invités.

Dis les amis vous reviendrez hein ? Il était pas mal le munster (dégusté fenêtre ouverte) ? et le sticky toffee pudding ?

Ah ces gosses ! (Ah, ces mamans organisées à la française !)

Sur ce, je vais téléphoner au consulat. Ils organisent une enquête de satisfaction en ce moment. Peut-être le moment de solliciter une faveur. Un p’tit Carambar Madame la Consule générale ?

Croisons les doigts ET serrons les pouces.

PS : On a bien fait de prendre les rendez-vous au consultat tout de suite. Deux heures plus tard il n’y a plus aucun créneau. Du tout.

Soirée au Kabarett

Mon sésame est français. L’humoriste aussi. Tout se traite en allemand.

Alfons, Unterhaus Mainz, 20/10/2021

Je suis allée nager ce matin. Pour la première fois depuis un mois.

Oui d’accord mais j’avais des excuses valables. Quelques jours à Metz en solitaire (pour écrire et puis finalement juste me balader), vacances dans les Vosges où mon dos a décidé de m’embêter. Convalescence du lumbago. Ça a l’air plus sympa sur le papier qu’en vrai. C’est le genre de rétablissement qui interdit d’être affalée sur le canapé. Il est plus indiqué de marcher en rond autour du quartier (pas trop s’éloigner de sa base, comme l’aspirateur-robot, au cas où). La kiné m’a collé des Elastoplasts fuchsias en étoile autour du point douloureux (c’est un truc ici, le scotch de perlimpinpin fluo, très trendy en maillot de bain). Et surtout, la piscine extérieure a fermé.

J’adore l’eau et j’adore nager. Mais autant je prends du plaisir aux longueurs dehors dans la piscine olympique bordée par une pelouse ombragée de platanes, autant en enchainer deux fois plus dans la moiteur de la petite piscine intérieure me débecte. En hiver j’aime avoir nagé. Mais je renâcle à y aller.

Comme mon dos va mieux, pas le choix, faut y aller. Ma fille me dit : “c’est pas comme les devoirs, t’es pas obligée”. Ben si c’est pire. L’entretien du corps, ma jolie, plus tu avances en âge et plus ça prend du temps, de l’énergie et un caractère indispensable.

Je ressors mon sac de piscine – enseveli sous les affaires de Gaïa, la chienne (elle en a bientôt plus que moi). Je vérifie que j’ai tout. Le masque, les 5 cents pour le sèche-cheveux, les 5 € pour l’entrée, maillot (oui une inflation covidesque), serviettes, lunettes, bonnet…. On se dépoile pour nager, mais il en faut un matériel ! C’est quoi ces pièces dans la poche ? Hop dans le porte-monnaie, qui reste à la maison. Je ne prends que le strict nécessaire. Ah et le portable parce qu’il faut prouver qu’on est 3G* (on leur a pas dit aux Allemands qu’ailleurs on en est à la 5G ? ah ah…) et scanner l’appli LUCA pour déclarer sa présence.

Le chemin pour la piscine est un vrai bonheur automnal. Eclaboussures colorées sur fond de ciel très bleu : érables roux, muriers jaunes, liquidambars rouges, pins verts. Soleil chaud, vent frais. Mmmm. P’tit coucou à la voisine derrière sa fenêtre. Tiens j’aimerais bien l’inviter à un Kaffee-Kuchen (café-gâteau). C’est à quelle heure pour les Allemands ? Juste après déjeuner je crois (mais là c’est le sacro-saint quiet time familial). Pour le gouter ça irait ?

Arrivée à la piscine, j’enfile le masque et présente l’écran de mon portable. Mon pass sanitaire est sur l’appli française (l’appli allemande n’a pas accepter de le recharger sur mon nouveau portable). La caissière grimace.

-Ouh c’est jaune.

-Hm.

Oui c’est mieux que le bleu pour le système nerveux. Elle plisse les yeux.

-C’est en français…

-Oui je me suis fait vacciner en France…

Bon on avance ? Ses sourcils se rapprochent un peu plus.

-Y’a pas de date. C’est le 2ème vaccin ?

Où a-t-elle vu qu’on obtenait un certificat pour la moitié du dispositif ? Et le petit logo à étoiles bleu et jaune en haut à gauche ça lui dit quelque chose à la dame ? Non. Je fais glisser le curseur pour activer ‘’le mode frontière ‘’ (aucune idée de ce que ça veut dire). Il y a une date. Ça lui convient.

Ouf.

Direction les vestiaires. Eh m*** j’ai oublié de garder ma pièce de 1€ pour le casier. Un jeton en prêt peut-être ? Non. J’embarque tout le matos pour le laisser sur une étagère au bord de la piscine. Non sans avoir fait tomber un coup mon foulard, un coup une serviette dans des flaques mouillées. Nouveau soupir de soulagement : pas de troupeau d’aquagym. Juste les deux lignes réservées pour les personnes de grand âge qui barbotent. Je vise celle d’à côté, pour les moyens-âges comme le mien, une dame nage la brasse tranquille, une autre rondouillette attend debout. J’enfile mon bonnet. C’est quoi ces longs cheveux accrochés ? Ah oui ceux de ma fille qui s’en est servi en dernier. Comment je m’en débarrasse ça colle aux doigts ?

J’attaque mes longueurs que je tronque aux extrémités pour éviter les bouchons. La dame debout a été rejointe par une copine de la même tribu : je piétine sur place, avec des gants palmés alors que je ne bouge pas les bras, à papoter et emm… les nageurs alors que derrière les bouées à 1 mètre de là je ferais pareil sans gêner. Je refuse de passer du côté sombre de la psychorigidité sociale. La police des hobbies ne passera pas par moi. Mais qu’est-ce qu’il fout le maitre-nageur ?

C’est effrayant ces contrôles visuels. On a beau avoir un document tout ce qu’il y a de plus officiel, notre entrée dépend de la bonne volonté d’un maton. En France c’est fait partout avec une application. Ici ça dépend. Déjà au musée vendredi, une dame en uniforme noir et cheveux tirés en queue de cheval stricte avait analysé mon écran pendant deux longues minutes. Elle parlait avec un accent d’Europe de l’Est et oublié comment sourire. J’étais seule. Sans témoin. Je cherchais des yeux les fenêtres pour vérifier l’absence de barreaux. Si elle finit par me laisser entrer peut-être ne me laissera-t-elle plus sortir ?

Ah, monsieur Kafka, ça vous fait rire hein ?

Je ne vous raconterai pas ici le Landesmuseum. Je n’ai vu qu’une salle. Le rendez-vous de ma fille s’est terminé plus tôt que prévu, j’ai dû aller la chercher. L’expo temporaire (céramiques du XXème siècle) ne présente aucun intérêt. Pourtant Dieu sait et vous aussi combien j’aime la céramique. Mais là ça avait moins d’intérêt qu’un marché local d’artisans.

Parlons plutôt de ma sortie au théâtre de cette semaine. (Contrôle visuel rapide avec le sourire). C’était un cadeau d’anniversaire de 2020, reporté donc. (Formidable cette pandémie. Elle nous fait rajeunir, coincé en quarantaine.) Enfin, du théâtre vivant !

Mon amie franco-allemande m’a offert une soirée en sa compagnie et la découverte d’un artiste humoriste. Alfons. Français, très célèbre en Allemagne, inconnu en France. (Comme Henning Wehn est LE comédien allemand de la scène anglaise). Il présente ses micros-trottoirs à la radio et à la télé depuis des décennies. Son accessoire fétiche : un gros micro poilu, type plumeau pour toiles d’araignées géantes. Son personnage joue avec les clichés et parle allemand avec un accent et des expressions franchouillards. Zut alors.

Unterhaus, Mainz

Je n’en avais jamais entendu parler. Et j’avais gardé la surprise pour la représentation en live.

La salle de spectacle, Unterhaus de Mainz (littéralement la cave) est un lieu branché, avec café et affiches de représentations passée au mur. Elle est spécialisée dans le café-théâtre (Kleinkunst, Kabarett…).

Montée en 1966 par une comédienne, un technicien du son et un journaliste de la ZDF (2ème chaine de TV allemande dont le siège est à Mainz), elle compte parmi les scènes majeures de Kabarett avec la Kommödchen à Düsseldorf et la Wühlmäuse à Berlin. C’est ça un pays décentralisé. Mon cerveau français a du mal à y croire. Comment ça, tout ce qui compte dans la culture n’est pas à Berlin ?

Dès l’entrée l’ambiance de culture vivante fait du bien. On traverse un restau, puis une salle avec un bar fermé et on entre par le côté dans une pièce longue comme un tunnel. La scène est au bout de la cave voûtée en pierres peintes en blanc. Nos places sont vers le fond, mais un peu en hauteur. Parfait. Au café-théâtre vaut mieux pas être trop près de l’artiste. Presque toutes les chaises sont occupées. On peut quitter le masque.

Les lumières s’éteignent. Un homme grisonnant entre en scène, veste orangée type jogging des années 80, bloc-notes à la main. Les applaudissements éclatent. Alfons remercie son public d’être là, d’avoir choisi de revenir après les confinements.

Entre les sketches sur l’actualité politique (« comme Madame Merkel, je suis plus populaire à l’étranger que dans mon pays »), il conte de jolies histoires vraies et projette ses derniers micros-trottoirs. Avec un air niais, le faux reporter vrai comique pose des questions moins innocentes qu’il n’y parait. Je pense à Borat.

Bien sûr. Bien sûr, il a demandé s’il y avait des Français dans la salle. Une dame devant a crié : halb ! (à moitié). J’ai hésité un instant… puis j’ai levé la main, faut bien jouer le jeu. Il ne m’a pas vue dans le noir. Hé, hé. Je ne saurai jamais à quoi j’ai échappé.

La caricature du Français colle aux clichés pour provoquer la rigolade. Mais ses tirades sont engagées et intelligentes. Nous avons passé une excellente soirée.

Alfons est en tournée, s’il vient par chez vous, foncez – (pas pu m’empêcher).

Hall of fame

Une seule fois j’avais emprunté cette rue derrière l’Institut français, pour rejoindre un parking souterrain après le resto (et avant le covid). Je n’avais pas repéré la Unterhaus : son entrée anonyme jouxte celle de l’hôtel Hilton dans un bâtiment moderne sans âme. Au sol un chemin d’étoiles de métal signées m’avait intrigué. C’est le hall of fame de la scène de Kabarett. Comme quoi, même en vivant sur place et en étant passionnée de théâtre, un guide local est indispensable. Merci encore chère amie.

Bon en vrai, je me mets pas en quatre pour aller voir du théâtre en allemand. Même du stand-up, par crainte que les références me passent au-dessus de la tête. Mais là avec Alfons. Kein Problem. Il cause allemand comme moi, et les préjugés culturels comme matière première… ça me parle. Ça donne furieusement envie de découvrir d’autres humoristes. En sortant j’ai pris le programme.

Piscine intérieure rouverte et théâtres frétillants. Oh là là on peut refaire des projets !

A tout hasard, je vais remettre le certificat papier de mon Pass sanitaire dans mon sac.

*Geimpft, Genesen oder Getestet (vacciné, immunisé ou testé)

P. S. : Le Kleinkunst (littéralement ‘’petit art’’) ou Kabarett ce sont les arts de la scène (humoristes, magie, chanson, mime, lectures, récitations…) de grande proximité entre les artistes et les spectateurs. Un peu tout, hormis les pièces de théâtre (avec décor et tout le tintouin).

PPS : Les plus perspicaces d’entre vous auront remarqué que j’ai attaqué la rubrique lectures.

Lignes bleues

Vacances d’automne dans les Vosges, exercice spontané de la diplomatie internationale autour d’un coq en pâte.

J’ai posté ce matin à Mainz une carte postale que je n’ai pas écrite et dont je ne connais pas le destinataire. Elle représente une ville au bord du Rhin où je n’ai jamais mis les pieds. Les lignes au stylo bleu sont signées Jutta.

Jutta je l’ai rencontrée avec son mari, couple au sud de la retraite, dans une auberge aux fins fonds des Vosges. Cheveux blonds et courts, gestes assurés, elle me rappelle une amie américaine. Son mari sous-titre ses blagues d’un clin d’œil. Eux et nous résidons dans les deux chambres occupées, nous nous croisons au petit déjeuner.

Ils ne parlent pas un mot de français, les serveuses pas un mot d’allemand. Personne n’a essayé l’anglais. Au grand dam de mon ado (arrête maman tu me fais honte !), j’ai mis mon grain de sel pour faciliter les échanges internationaux. Ei ? un œuf ? non. (Dommage, les petits déj français, avec baguette beurre et confiture, même maison, même enrichis de charcuterie et fromage local sont bien décevants quand on a besoin de protéines et de pain complet noir – dense, à l’allemande – pour ne pas sentir ses jambes flageoler, son cerveau s’embrumer et l’impatience enfler vers 11 heures. Surtout en randonnée.)

Quand l’occasion s’est présentée, j’ai aidé aux traductions.

Un matin, faute de serveuse visible, l’Allemande m’interpelle :

– Faut-il réserver pour manger ce soir ?

– Je suppose que c’est mieux, oui, si vous prévenez.

L’après-midi, je lis dans la chambre, mes filles et mon mari jouent à Mario Cart dans la bibliothèque (elles ne connaissaient pas, c’est bien, elles ont découvert à peu de frais / risque d’addiction et de bruit à la maison). Quand je les ai rejoints (ils avaient emportés les biscuits du gouter), mon mari me dit : “la dame allemande est passée, elle était en colère, il parait qu’on lui a dit qu’ils ne pouvaient pas manger ici ce soir”. Ça nous semble bizarre… La veille nous avions dîné seuls, face au poêle de faïence, la cheminée comme ils disent en Lorraine, avec un accent que je ne connaissais pas.

Le soir-même en descendant au restaurant, deux tables étaient dressées. Une de quatre, une de deux. Hmmm. Y aurait-il eu un malentendu ? Je partage mon doute avec l’aubergiste.

-Ah mais ils m’ont dit qu’ils voulaient déjeuner à midi. Je leur ai dit qu’on était complets. Oups…Vous pourriez leur expliquer demain matin… ?

Oui je peux. Je l’ai fait. La dame allemande est surprise et déçue.

Au diner, la serveuse qui compte sur mon relais linguistique pour simplifier son boulot me demande :

-J’installe les Allemands à votre table ?

Hein ? (ça va pas la tête ? on est sympa mais bon)

-Non, non, ça va aller.

Quelques minutes plus tard ma fille me dit :

-Merci maman, on va quand même pas parler allemand pendant les vacances.

La serveuse présente le menu du jour et tend vers moi un menton inquiet. Vous pourriez traduire ? Mais oui bien sûr. Coq en pâte. Allons-y pour une explication détaillée. Comment dit-on morilles ? Je ne savais même pas que ça existait comme plat (délicieux). Au dessert, la dame allemande voudrait bien la recette de la tarte au fromage blanc (nous aussi). Je la demande. Personne ne l’aura : c’est un secret.

Jutta m’explique qu’elle a écrit une carte pour souhaiter un bon anniversaire à une personne âgée et a oublié de la poster avant de passer la frontière. Vous pourriez la jeter dans une boite ? Oui, sans problème.

Le matin de notre départ, je le lui rappelle.

-Et la carte ?

-Je l’ai mise sur votre pare-brise.

(Dans un sachet plastique anti-humidité.)

C’est donc fait.

J’ai rempli ma mission de diplomate affectée aux relations franco-allemandes gastronomiques. Quand je pense que ma mère (qui n’avait aucune idée de ce que cela représentait) me voyait avocatinternationale. C’est fait.

Le dernier soir, l’aubergiste est venue nous offrir un pot de confiture maison, en sachet cristal. Aux quetsches, délicieuse. (Je savais que ça vous manquerait si je ne vous mettais pas une petite anecdote de confiote).

Moi qui fais souvent des petits cadeaux spontanés pour remercier des étrangers, ça m’a touché d’être du côté de la réception. Merci madame. Les filles ont eu droit à des barres chocolatées joliment emballées. « Comme elles ont été sages… C’est signe que les parents les ont bien élevées. » Hi, hi… on joue volontiers le jeu de la flatterie. Parfois on doute, hein…

Randonnées dans la forêt, sur les sentiers qui montent derrière l’auberge. GR, un jour vers la droite, un jour vers la gauche. Ou un peu plus loin, par la route qui s’appelle la rue et le chemin de goutte-froide, jusqu’à un sommet et une roche proéminente (j’ai un faible pour les panneaux poétiques). Sandwiches de fromage qui ramollit de jour en jour, carottes qui sèchent, thon qui dégouline. Vertige (pour moi) pour franchir un passage étroit en hauteur.

Entre sapins, bouleaux, mousses et fougères j’ai sauté les pieds joints dans un livre de contes. Allons-nous croiser la cabane des trois ours ?

Dans la queue de la boulangerie, un type m’accoste. “C’est quoi votre appareil photo ? Vous partez en balade ? Vous êtes touriste ?” Euh oui. J’adore papoter à l’improviste, mais quand je ne suis pas à l’initiative de l’échange, j’ai toujours un moment d’hésitation. Il a l’air inoffensif.

-Vous aussi, en vacances ?

– Oh non, nous on habite ici. On a vécu trente ans en Allemagne. On est revenu pour la famille.

J’ai pas osé lui demander la durée initiale prévue pour leur expatriation.

Tendez l’oreille…

L’auberge en demi-pension c’était le calcul pour éviter de faire bouffer à ma famille ma charge mentale. On restera moins longtemps que dans un gite mais pas de corvées courses ou cuisine. Bilan : personne ne peut plus voir ni pain, ni repas riches comme des dimanches midi. (J’ai fait de la soupe de légumes d’urgence.) Et les courses faut bien les faire quand même (rappelez-vous mon obsession avec le vinaigre blanc français, le savon noir, les bonnes sardines, le chocolat à cuire de qualité). Les filles se sont offert Dragibus et Carambars, Paille d’Or et madeleines, pour leurs anniversaires au collège. French touch autorisée, pourvu que les produits soient emballés individuellement.

Le premier gel de l’année s’est posé dans la nuit. Les dahlias du voisin ont cuit. J’ai tendu la main par le Velux pour toucher le givre et laisser une empreinte mouillée sur les tuiles rouges.

Balade en amoureux autour du village pendant que les filles sautent sur le trampoline. Mon mari et moi croisons un petit jeune homme, en short et K-way. Bonjour ! il nous lance avec un sourire qui mange tout son visage.

Je photographie un bassin en pierre où chante une source, puis on rebrousse chemin. On le croise à nouveau. Il entre et ressort aussitôt d’un jardin. Celui aux dahlias cuits.

-Re-bonjour !

-Re-bonjour !

Sans s’arrêter, il indique de la main le jardin dont il sort.

-Ma tata n’est pas là. Je suis d’ici c’est pour ça que je connais tout le monde.

Sourires.

-Vous logez à l’auberge ou au gîte ?

-A l’auberge.

-Y’en a qui disent que le village ici c’est naze. Mais y’a la nature, alors c’est joli.

Bien d’accord.

– C’est la première fois que vous venez ?

-Oui.

-Et ça vous plait ?

-Oui.

-Alors, vous reviendrez !

Simple comme re-bonjour.

Comme un parfum en noir et blanc de Guerre des boutons.

Une leçon de vie pour moi que les devoirs hypnotisent. Refaire si ça me plait. Un médecin me l’avait conseillé. Il faut privilégier les satisfactions comme un devoir. Je lui avais demandé de l’écrire sur une ordonnance. Un mantra pour les jours où la main de l’anxiété m’attrape à la gorge.

Les feuilles commencent juste à tourner. Dans la forêt tapissée de mousses, au milieu des sapins, les chênes rouges d’Amérique sont les premiers à passer du vert au vermeil. Ses glands trapus sont irrésistibles. J’en glisse dans mes poches. Comment est-il arrivé là cet expatrié naturalisé ?

L’Amérique : nous venons d’apprendre que son baptême a eu lieu à Saint-Dié-des Vosges.

Après les expéditions vers les Indes de Christophe Colomb en 1492, Amerigo Vespucci comprend qu’il s’agit d’un nouveau continent. Le Duc de Lorraine passionné de géographie, obtient du roi du Portugal, commanditaire des expéditions, cartes et récit de voyage de Vespucci. Il les confie au Gymnase Vosgien, un groupe d’érudits occupé à redessiner le monde. Sur la Cosmographie universelle (ça jette plus en latin), pour la première fois, le nouveau continent esquissé par la ligne bleue de l’océan Atlantique est appelé America. Féminin comme les autres, et en hommage à Amerigo.

Voilà pour la digression culturelle. De rien.

A part les vitraux de la cathédrale – modernes, liquides et graphiques, Saint-Dié ne nous a pas séduits. Une fois approvisionnés en munster (sous-vide !) au marché, on n’a pas trainé. L’architecture toute d’angles droits gris fait écho aux trop nombreuses nécropoles.

Fuite vers la nature jolie.

Enième tentative pour se faire un thé avec la machine de notre chambre. Elles sont rares en France et en Allemagne, les tea and coffee making facilities, que l’Angleterre met à disposition de ses hôtes. Pourtant c’est bien agréable d’appuyer sur le bouton de la bouilloire pour une boisson chaude, avachie sur le lit. Leur présence ou non dans une chambre d’hôtel est devenue une blague familiale.

Elle marche pas cette fichue machine à capsules (j’ai même pas essayé, j’ai laissé faire mes colocs, je ne parle pas le langage des machines qui font les malignes). Mon mari prospecte dans les autres chambres. Vu le calme, on se sent partout chez nous. Les portes sont ouvertes pour répartir la chaleur. Il revient avec trois gobelets de carton pleins de thé (dans deux ça ne rentrait pas). AIlleurs ça marche ! Il les pose où il peut sur ma table de nuit.

Bouquins, lunettes, stylo, cahier, téléphone en vrac. Je tâche de faire un peu de place, faudrait pas que ça se renverse. Geste maladroit. Pof je cogne un premier gobelet. EH M*** ! Je retire brusquement les objets qui craignent l’eau. Paf les autres basculent. Le thé est par terre, une flaque à mes pieds.

Euh…. Il en reste une gorgée au fond de ce gobelet, tu le veux ?

Dans le mystère de la dernière nuit à l’orée de la forêt, un cerf nous offre son brame guttural.

Retour par Strasbourg.

Devinez ? Missions librairie et coiffeur. J’ai pris deux rendez-vous. Un pour moi et un pour ma plus jeune. Elle souhaite corriger la coupe réalisée par se mère cet été. (T’as vu c’est plus long derrière que devant. On dirait une coupe de garçon.)

Certes.

Miracle, je ressors avec une coupe, une vraie. Comme avant. J’avais fini par renoncer. Me dire que non, ce n’était pas une histoire de style français ou allemand. Que mes cheveux s’émancipaient sans grâce. Que la seule personne qui arrivait à en faire quelque chose je l’avais laissée à Lyon. Eh bien non !

-La coiffeuse égalise et me dit : Voilà, c’est plus moderne hein !

Oui et plus dynamique.

Je hasarde :

-En Allemagne, c’est plus classique les coupes de cheveux…

– Oui y’en a beaucoup qui viennent se faire coiffer ici.

Ah tiens. Je ne précise pas que mes deux dernières coupes étaient françaises. L’une d’elle avec sa collègue lors de l’expédition vaccin.

– C’est quoi votre prénom madame ?

Je note. Je reviendrai. Tous les deux mois – ou disons, quand c’est possible, prévoir l’aller-retour à Strasbourg pour la coupe.

(J’ai demandé : le carré droit est la coupe la plus dure à réaliser même pour un professionnel. Il ne pardonne rien. Et toc.)

Avant de mettre le cap au nord, nous croisons la locomotive-jouet d’un monsieur qui grille des marrons. Impossible de résister. Nous lui achetons un cornet de papier, le plus gros format. Les premières châtaignes grillées mangées vite, trop chaudes, en s’étouffant un peu, brûlent la langue et laissent le bout des doigts charbonneux.

Je les laverai le plus tard possible.

Vivement qu’on en trouve au marché de Mainz, des châtaignes. Provenance indiquée : France. D’où en France Monsieur ? De l’Ardèche ?

Au prochain passage de frontière je complèterai mon stock de bouquins. J’ai apprivoisé les librairies de Metz et Strasbourg. Je sais où aller pour être en phase avec les avis des libraires. C’est tellement bon de flâner dans le parfum des livres et rassurant de repartir avec des promesses de bonheur en papier. Je me shoote bien un peu ici, mais je lis plus volontiers en français et en anglais.

J’ai une question pour vous.

J’ai envie de créer une rubrique lectures dans ce blog, histoire de partager mes coups de coeur et les vôtres.

Qu’en pensez-vous ?

(réponses bienvenues en commentaire)

Hors les murs

Petit tour de rentrée scolaire, troc de confiotes, refus de Figolu, et suggestion de placard.

(Mais si vous allez comprendre.)

Bonjour à vous,

Ne bougez pas j’arrive. Je donne un dernier coup d’éponge à la cuisine. (Vous aussi vous avez toujours un coup d’éponge à donner à la cuisine ?) Déjà la cinquième semaine depuis la rentrée, bientôt les vacances d’automne. Nous allons pour un temps changer d’évier.

Sortons dans la rue où l’éponge tentatrice ne nous suivra pas.

Après une première semaine de matinées (sans cantine), les cours ont repris à temps plein (AVEC cantine OUF !). La boite mail s’emplit de messages du collège : prière de consulter l’application. Clic, ouvrir le courrier, le lire en plissant les yeux (police 2 interligne 0.5), cocher la case Lu et refermer. En prenant soin de préciser à sa fille : « il est écrit dans le courrier qu’il faut l’imprimer pour cocher la case Lu avec un stylo. Je viens de le faire dans l’application. Je me contenterai d’une seule croix (virtuelle) par sujet. » On place ses rébellions où on peut (croisons les doigts que ça suffise). Pour les plus prolixes des auteurs de messages officiels j’aimerais avoir un tamis pour ne garder que les deux-trois infos importantes. Ils y pensent pas à ceux qui ont fait allemand première langue sans l’option littérature post-moderne (et qui n’ont ni loupe ni que ça à faire).

Autre formulaire : « Merci de verser les euros du voyage à Berlin sur le compte personnel du professeur responsable. RIB ci-dessous.» Voilà, c’est fait. C’est bizarre tout de même. Là-aussi serrons les pouces, comme on dit ici, que ça marche. Dans la paperasse signée, il est précisé toutes les conditions pour lesquelles il faudra aller chercher son enfant : indiscipline, test corona positif de lui-même ou d’un copain de chambre. Et si les profs accompagnateurs sont positifs ?

Plumbago

En 9. Klasse (troisième) ma grande va partir trois jours avec sa classe pour des Reflexionstage (jours de réflexion). Une parenthèse loin de la vie quotidienne, de la famille et des cours pour se poser des questions individuelles et collectives sur les choix de vie. Malin, non ? C’est organisé par le diocèse, avec autorisation d’absence du collège. Comme quoi la collaboration école publique – services religieux peut être profitable à tous. J’aurais tant aimé bénéficier de ce temps offert. Pas sûr que j’en aurais bénéficié alors, prise que j’étais dans la roue de hamster des interros et des notes.

Aujourd’hui les ados réfléchissent plus. Trop.  

Mon mari et moi inculquons à nos enfants que pour être en bonne santé il faut manger de tout. Surtout quand on est en pleine croissance. Que pour être poli quand on va quelque part on s’adapte à ce qui est proposé. Pitié les filles, épargnez moi l’actualisation des toquades alimentaires des copains.

Les réseaux si peu sociaux leur inculquent les citations sucrées en calligraphie et les modes alimentaires. A chaque repas nous avons l’actualité : « Machine est végétarienne maintenant ». Puis quelques semaines plus tard, « elle n’est plus végétarienne, sa mère le lui interdit elle était fatiguée ». A nouveau quelques semaines plus tard : Machine (la même) elle est vegan. Vraiment ?

L’une d’elle, vegan depuis une semaine, a refusé de goûter un Figolu.

La malnutrition auto-imposée comme style de vie ça me fait peur. Mais non maman, elle prend des vitamines. Ah bon tu me rassures. Elle a fait vœu de renoncer à son intelligence aussi ? Elle prend tous les matins des shoot de Youtube à la place (ou de Tiktok ; je suis dépassée).

A l’aide.

Les Figolus. Franchement.

La confiture passe encore. La semaine dernière, ma fille a mentionné qu’un copain avait ramassé cinq kilos de cynorrhodons (Hagebütten ou gratte-culs). J’ai suggéré le troc. Elle est partie avec des bocaux de confiture d’abricots. Nous gouterons l’églantine et le miel du copain. On a aussi un joli pot de miel d’une copine en deux phases : dur et clair au fond, brun et liquide au-dessus. Peut-être que les abeilles ont butiné nos fleurs. Beaucoup d’Allemands sont aussi apiculteurs. Les maisons affichent une plaque : Eigene Imkerei (apiculture personnelle).

Le lendemain de la date officielle de la rentrée, c’était l’Einschulung. La toute première rentrée. Devant l’école primaire en milieu de matinée, les petits CP étaient bien sages entre papa et maman tous bien habillés (une seule classe : les horaires sont échelonnés pour cause de corona). Les parents restent avec leur enfant toute la matinée. (Un prof de mes filles a été absent pour cela). Les écoliers serraient contre leur cœur une Schultüte, cornet-surprise rempli de friandises, carnets et crayons, et de jouets. (Les parents dépensent 70 à 80 euros pour ce symbole.) L’autre jour à la librairie une dame commandait un livre pour son petit-fils « à l’occasion de son Einschulung ».

Parfois des messes à l’église sont organisées pour les enfants (de l’école publique) et leurs familles à cette occasion. C’est joli de prendre le temps de cette étape. Je me sens un peu gênée quand j’explique que mes gamins étaient à l’école avec cantoche et tout le toutim avant trois ans. Ici c’est limite de la maltraitance.

En pensant à cet article, j’ai hésité à demander à une famille de les prendre en photo (de dos) tout rutilants, avec la Schultüte aussi grande que le gamin. Puis je me suis dit que je risquais de les effrayer. « Tu vois Max, cette dame si tu la croises, tu pars en courant ». Ils rentrent seuls très tôt les gosses. L’école leur fait passer un permis piéton avec coaching de la police svp. On les voit parfois s’entrainer à traverser la route un par un.

Fusain

En matière de comparaison critique entre cultures, je me suis professionnalisée. J’ai reçu un mail cet été de la part du magazine Deutsch Perfekt (qui s’adresse aux étrangers germanisants avec articles de différentes difficultés et lexiques). Ils avaient consulté leur base de données : que conseillez-vous aux Allemands ? (enfin, c’était pas demandé comme ça mais plutôt : qu’est-ce qui vous irrite dans votre pays d’adoption ?)

Bien sûr, je ne manquais pas d’idées ;o)

Au petit déj, penchée sur mon yaourt ardéchois, j’avais tapé en quatrième vitesse (sur le téléphone et sans mes lunettes) une dizaine de suggestions : équiper les maisons de placards, prendre le temps des consultations médicales, moderniser le réseau internet, renoncer à la paperasse, me foutre la paix quand je marche dans la rue même si mon vélo couine, arrêter la police des hobbies (ces particuliers qui se mêlent de vous engueuler pour un ja ou un nein) et tutti quanti.

J’avais eu la surprise de recevoir une réponse : “Merci Estelle, envoie-nous ta photo !”

Ma photo ! Whaou ! (Euh, laquelle ?)

Top top top. Ma minute de gloire. (Depuis le temps que je rêve d’être publiée, bon enfin, un texte que j’aurais écrit pas une réflexion à deux balles.)

L’article vient de paraître. Ils ont rassemblé une cinquantaine d’idées pertinentes (y compris rallonger les consultations médicales, moderniser internet, renoncer à la paperasse). Ils ont gardé de ma contribution la proposition inoubliable : mettre des placards batis dans les maisons (en shuntant la remarque : les Allemands sont-ils tous actionnaires chez Ikea ?) Mon amie d’enfance m’avait dit, quand je m’étais étonnée de leur absence « non y’en a pas en Allemagne. On a toujours trouvé ça super chez vous. »

En même temps ce magazine, y’a pas un Allemand qui le lit. Et pour cause.

A charge de revanche sans doute. Que conseilleraient les étrangers aux Frenchies ?

(Roulement de tambour…)

Je voudrais vous quitter sur une nouvelle insolite. Lors d’une promenade, une amie m’a parlé de son tout nouveau permis de conduire un âne (Eselführerschein). Oui, oui. Son professeur lui a remis un document officiel, plastifié et tout, avec le détail des compétences acquises parmi lesquelles : la tolérance à la frustration. (Je crois que je vais m’inscrire.) C’est un complément à sa formation pour animer des ateliers en forêt – sur son temps libre. (C’est une grande passion la forêt pour les Germains).

Pourtant je me demande, certaines choses ne devraient-elles rester poétiques et libres ? Peut-être l’effet de mon moral dans les chaussettes (bienvenue automne, au moins, j’en porte des chaussettes).

Souvent, j’ai envie de jeter l’éponge.

La vraie (planquez-vous), et la métaphorique.

Être ou ne pas être sympa

Ma théorie de la relativité

J’ai envie de lui offrir un pot de confiture entamé, le seul cadeau maison que j’aie avec moi. Je lui ai parlé dix minutes, je le connais depuis toujours.

Lui, c’est le jardinier-homme à tout faire qui veille sur la maison que nous occupons pour les vacances sur les hauteurs de Nice. Il a une soixantaine d’années, encore brun, pas très grand, avec un T-shirt bleu marine, et un jean usé.

Il est passé comme tous les mardis matin, pour tondre, tailler, vérifier l’assèchement des murs après la réparation d’une fuite d’eau. Nous avons blagué comme on dit en Provence (dans le sens de discuter). Il a un accent chantant, on a parlé du citronnier qui a souffert de la sécheresse, d’une balade qu’il nous recommande sur les baous (montagne), près de chez lui et du restaurant où il faut appeler de sa part et demander une table dans le jardin. Il est descendu à son travail.

J’ai entendu la tondeuse s’arrêter puis il a frappé à la porte.

-Les filles, elles aiment les mûres ?

-Oui bien sûr !

-Vous avez un récipient ? je vais leur en cueillir.

J’ouvre un placard de la cuisine et en sort en grand bol rose en plastique translucide.

– Y’en a plein des mûres, sur la haie.

– Oui elles sont belles. On en a cueilli quelques-unes, les autres sont trop hautes.

– Oh, mais c’est que je fais exprès de les laisser hautes.

Il attrape le bol que je lui tends, fait une petite moue.

– Il est un peu petit… c’est qu’il y en a cette année !

– Vous voulez un verre d’eau ? Vous avez l’air d’avoir chaud.

Il remonte une heure plus tard, transpirant, un sourire jusqu’aux oreilles avec dans le bol une montagne de grosses mûres.

– Oh merci ! un autre verre d’eau ?

– Voui, quelque chose de frais si vous avez. Vous avez pas d’eau au frigo ?

– Eh non.

– Pourquoi ?

– On n’est pas très dégourdis.

Je ris, lui aussi. En fait, on n’aime pas l’eau glacée.

– Du jus d’orange ?

Lui il est au frigo.

Pendant qu’il boit en s’épongeant le front, nous parlons confiture de mûres. Lui il les cueille, et les porte à sa cousine qui les cuit.

– On va en ramasser en Ardèche si elles sont mûres. Et on achètera de la crème de marrons.

– Oh j’aime ça, bien froide, avec de la glace à la vanille. Vous êtes de l’Ardèche ?

Les gens qui me sont sympathiques je ne peux pas m’empêcher de le leur dire.

Ni de leur donner de la confiture de marron. En Allemagne, importé directement en cartons de six bocaux, c’est mon cadeau le plus précieux. Nous l’avons offert aux voisins en arrivant, puis aux nouveaux amis.

Voilà pourquoi après notre bref échange, j’ai envie de lui envoyer la photo du crumble pommes-mûres fait avec sa récolte, et de lui donner un pot de confiture de groseilles faite début juillet. Tant pis s’il est entamé. Il est né de mes mains et de mon cœur.

Je n’ai fait ni l’un ni l’autre. J’ai appris à brider une spontanéité qui part du coeur mais peut être perçue comme bizarre.

Un peu plus tard dans le jardin, allongée dans l’herbe avec un livre sous l’olivier, je pense aux futurs échanges du jardinier avec le propriétaire de la maison.

– Oh j’ai vu la dame. On a blagué. Elle est bien sympa hein !

– Ah ?

Le propriétaire, je le connais bien. Il ne me connait pas. Je le fréquente pour raisons familiales depuis longtemps, mais je n’arrive pas à échanger deux mots avec lui. Nos mondes se tournent le dos. Il parle politique, pendant que j’essaie de dissimuler mon malaise avec les rapports superficiels. Je n’ose pas poser les questions personnelles sur le sujet qui m’intéressent : l’humain.

Dans ce cas précis, je n’arrive pas à percer la carapace. Certaines personnes sont comme ça hermétiques. A se demander si dessous coulent des émotions. Devant eux par pudeur, ou mimétisme, je bloque les miennes complètement. Mes gestes et paroles deviennent ceux d’un robot maladroit. Je tétanise, muette.

Aux caractères opposés s’ajoutent aussi des cultures différentes. L’homme est anglais. Un monde où les émotions sont taboues. Pourtant il fait des efforts. Il a même lu un livre, que mon mari a aussi, un classique du monde anglo saxon, How to win friends and influence people (de Dale Carnegie). Il l’a expliqué à mon fils un jour devant moi. Pour entrer en contact avec quelqu’un il faut lui poser des questions sur sa vie et ses centres d’intérêt.

Alors cet été il a fait ses devoirs et m’a demandé :

– Estelle, comment ça se passe….

J’ai vu son cerveau chercher ce qui pouvait bien m’occuper toute la journée, à part ma famille. D’un coup j’ai senti son corps se détendre, il a trouvé un truc :

– … ton piano ?

– Mon piano bien, merci. Je joue avec ma fille et une amie à quatre mains. Enfin dès que la pandémie nous permettra de nous y remettre.

Depuis plusieurs mois je travaille un nocturne de chopin que j’adore. Mais ça je n’arrive à pas le dire. C’est trop intime.

Ses sourcils se rapprochent, il penche la tête de côté :

– Votre piano, il est où chez vous ?

Euh en plein milieu du séjour. C’est pas comme si on avait un palace avec un salon de musique.

Mais surtout je suis scotchée par la question initiale.

J’adore jouer du piano, oui. Mais mon actualité ce n’est pas ça. Depuis deux ans je me consacre à l’écriture. Je n’en fais pas mystère. Comme ça fait partie de mon parcours pour me rapprocher de mon coeur, je tâche de partager. J’envoie à mon entourage (comme vous le savez ;o) le lien de mon blog dans mes mails de bonne année. Je mentionne même mon travail sur un livre. C’est vrai, avec cet ami je reste factuelle et brève mais je l’ai dit plusieurs fois : j’écris. Je m’attendais donc à une question en rapport avec l’écriture.

Pour se faire des amis et influencer les gens ne faudrait-il pas surtout écouter ?

(Je ne sais pas si c’est indiqué dans le bouquin. Je le lirai peut-être le jour où j’aurai épuisé tous les livres qui me font envie (jamais donc).)

Etre sympa veut peut-être désigner des comportements différents selon les cultures ? Où est la frontière entre avenant et envahissant ? Intéressé et trop curieux ? Respectueux et indifférent ?

Alors sans doute, cet homme a-t-il pu penser de moi, cette dame dans sa maison : Ah bon, elle est sympa ? Vraiment ?

Nous ne sommes que la moitié d’une relation. Nos personnalités s’adaptent à la nature de l’échange. Elles s’enrichissent ou s’éteignent mutuellement.

Suis-je sympa ?

Ça dépend de vous.

Mainzalors.com a 2 ans !

Bon anniversaire à toi qui m’accompagnes,

400 pages, 170.000 mots. Dis donc, on en a des choses à partager…

Et surtout, MERCI !

Merci à vous, mes lecteurs fidèles.

La valse des hésitations

Einmal hin, einmal her, Rundherum, das ist nicht schwer ! *

Un pas par ci, un pas par là, un p’tit tour, c’est pas difficile (* chanson enfantine)

-…..

Vous entendez ? C’est moi qui parle à mes filles.

J’essaie à nouveau.

-….

Ça marche ?

Non ? Vous non plus vous n’entendez rien ? Décidément !

J’ai l’impression de parler dans le vide, d’émettre un simple bruit de fond, des ondes inutiles. J’ai décidé de faire la grève de la parole chez moi.

Reprenons.

Voilà un mois à la Stammtisch virtuelle des parents de la classe de ma grande (réunion qui se tient d’habitude dans un restaurant fort charmant), j’ai appris que le collège avait envoyé un message précisant les conditions de retour des livres scolaires. J’avais raté l’information planquée au fin fond d’un long courrier (la direction est peu synthétique et consulter sur smartphone un drap de lit reçu dans une appplication est frustrant). J’ai tendance à cocher la case ‘lu’ au plus vite. Si c’est important, la même info nous arrivera de façon plus claire par les profs ou les élèves. Pas cette fois.

Nous étions cinq mamans à la Stammtisch, et c’était fort sympathique de revoir des visages connus. Il a été rappelé que les livres scolaires, loués par la ville de Mainz au tiers du prix d’achat, devaient être exceptionnellement rendus au château des princes-électeurs (Kurfürstlisches Schloss) . D’habitude les gamins partent le matin pour l’école avec leur sac de bouquins. Cette année c’est dans le centre-ville et le créneau est contraint : 8-15h, un jour différent pour chaque école. Souvenons-nous que les enfants d’une même fratrie fréquentent souvent des établissements différents. Les parents d’une famille nombreuse sont priés de se déplacer autant de fois qu’il le faudra.

Info reçue, je l’ai transmise à ma progéniture. J’ai écrit le rendez-vous sur le calendrier familial accroché au mur au-dessus de la table à manger. Par chance, cela tombait un jour de congés pour mes filles dû aux oraux de l’Abitur (bac). La veille, l’une était invitée à un anniversaire, l’autre avait un projet urgent du genre fabriquer un bracelet en perles. Elles accompagnaient aussi notre chienne Gaïa chez le véto pour acheter les produits anti-bestioles-qui-piquent. Donc le temps était compté. Je les avais prévenues plusieurs fois : rapportez bien tous vos livres vendredi au plus tard !

Devinez ?

La veille.

  • Heu, mon livre de maths est chez une copine.
  • Moi j’ai laissé celui de français dans mon casier. Mais t’inquiète j’en ai pas besoin.
  • Si, il faut le rendre.
  • Ah bon ?
  • Je vous l’ai dit dix fois.
  • Ah non pas du tout !
  • Tu vas avoir le temps d’aller le chercher le livre de maths ? Et toi celui de français ?
  • Ouais…

Aller-retour au collège pour l’une, qui vidange aussi le casier de sa sœur. Rendez-vous à mi-chemin avec l’amie au livre pour l’autre. Il semblerait que les manuels soient rassemblés. Rappel de la consigne :

-Je veux les livres dans le sac, avec le formulaire de retour, prêts à partir. Ce soir.

Le jour-même : un seul sac dans le salon. Attendons et voyons. Alors que je me brosse les dents dans la salle de bains, la porte s’ouvre sur une toute petite voix…

  • Je ne trouve pas mon livre de géo.
  • Cherche. Envoie des messages à tes copines pour savoir où il est.

Il faut qu’on parte.

La sœur :

-Ah j’ai vu un livre de géo hier dans mon casier. Y’a mon nom dessus, mais le mien est à la maison.

Là j’ai comme les fils se touchent.

  • Et tu ne l’as pas pris ?
  • Ben non.

On part en voiture.

Christus Kirche

D’abord direction le collège, pour aller chercher ce fameux livre. Retour à la maison. La petite descend. J’ai changé d’avis : je prends aussi les livres qui ne sont pas à rendre (à la troisième location, les manuels restent chez les élèves), au cas où. On repart (à deux mon mari et moi) en espérant ne pas avoir à se garer, j’aime pas conduire en ville quand je ne sais pas où je vais. Le GPS qui dit les noms des rues allemandes avec un accent français, c’est tout un poème et guère compréhensible. Le mettre en anglais c’est pire. Tout en allemand, dans MA voiture ? J’ai pas le coeur.

Deuxième départ. Einmal hin, einmal her…

Appel de la grande sœur : ça y est les échanges WhatsApp de la classe ont localisé le bouquin chez une copine-voisine. Mission accomplie, elle sait où il est. Elle s’apprête à raccrocher.

-Eh oh, va le chercher ! Dépêche-toi. On revient.

Retour à la maison, pour prendre le livre de géo.

Troisième départ. Einmal hin, einmal her…

La route est en travaux. Il faut un quart d’heure pour arriver au château des Princes-Electeurs au bord du Rhin, dans le centre-ville. A mi-chemin, l’alerte carburant s’éclaire.

A proximité du château, une longue queue s’étire sous les arbres jusqu’à une entrée latérale. Au moins c’est facile à trouver. Arrêt rapide, je descends de la voiture avec mes deux sacs… Mon mari remonte travailler à domicile. Je me poste derrière tout ce beau monde. L’ombre des tilleuls est parfumée. Les 80 personnes sur le trottoir respectent les distances. Mais je ne peux m’empêcher de remarquer que :

1/ rassembler une foule en période coronesque c’est pas bien malin (rappelons-nous le cirque tests / vaccins pour aller au restau) ;

2/ je me suis fait avoir : la queue est composée en majorité de collégiens et lycéens, sans leur maman. Plus loin devant j’aperçois des copines de ma grande, derrière, un copain de ma plus jeune qui me salue de la main. A l’idée de venir, les miennes ont fait la grimace.

Kurfürstlisches Schloss

Attendons.

45 minutes passent. Je fais mon courrier virtuel, texto à droite et à gauche, en avançant de deux pas de temps en temps. Les sacs suivent à mes pieds.

Au seuil d’une grande porte de bois, ouverte, il faut s’arrêter. Une dame imposante en uniforme bleu marine signale quand le prochain a le droit de pénétrer. Une affiche d’une grande librairie de Mainz a été installée. Cette prestation doit être un marché sous-traité.

Je suis intriguée de découvrir l’intérieur du palais qui est un des bâtiments repères de Mainz. A l’exception d’un grand lustre éclairé, le hall d’entrée est banal comme celui d’une administration. Décevant. L’entrée principale est-elle plus imposante ?

La dame me fait signe. C’est à moi. Me voilà dans la queue intérieure longue d’une vingtaine de personnes. Ah quand même ! Le monsieur derrière moi râle avec le sourire (ah, un autre qui s’est fait avoir par ses gosses). Il parle allemand avec un accent étranger derrière un masque. Je hoche la tête d’un air entendu quand je comprends qu’il trouve absurde ce regroupement en centre-ville si loin du collège. On est d’accord. On rigole. Et il ajoute : ils vont nous refaire le coup au mois d’aout pour aller chercher les nouveaux livres. Zut. J’y avais pas pensé.

Nous attendons dans une galerie des glaces qui tient plus de Castorama rayon salles de bains que de Versailles. Enfin je touche au Graal : une pièce aux murs habillés de bois peint avec quelques moulures en hauteur, dans laquelle ont été installées cinq tables sur tréteaux. Sur chacune : un ordinateur portable, une imprimante. A côté, des caisses de livres pleines, un/e préposé/e.

Un jeune homme à mèche blanche dans des cheveux noirs me fait signe de la main. Je pose le premier paquet de livres sur son bureau. Scan, impression du bon de retour A4. Au tour de l’autre paquet de manuels. Scan du livre de géo. Hésitation. Rescan. Il me dit : “celui-là appartient à Paula Schmidt”. Quoi ? Ni à ma fille donc, ni à la copine chez qui elle l’a récupéré in extremis. Impression d’une facture à payer si personne ne le rapporte.

J’envoie un message à ma fille : continue de chercher.

A la gare en face de l’arrêt de tram, un stand de fruits locaux me fait envie. Abricots à confiture de Finthen (banlieue agricole de Mainz), 5 euros les trois kilos. Parfait. Et 500 g de cerises aussi. Merci.

Retour à la maison.

  • Ça y est on a trouvé mon livre ! C’est celui qui était dans le casier de ma sœur. Avec son nom à elle dessus.
  • Donc, en gros de toute l’année scolaire tu ne l’as pas vu.

Vite coacher son ado pour identifier une copine qui s’apprête à descendre au château, pour lui confier le manuel à restituer et éviter de se retaper la queue. Lui sortir son vélo. A son retour, la regarder s’assoir avec un air satisfait. « Ah je me suis bien débrouillée quand même ! »

Je n’ai pas tout perdu. Cet aller-retour m’a permis de papoter avec une maman-copine venue accompagner sa fille, de faire une confiture d’abricots (meilleure que d’habitude) et le premier clafoutis de la saison. J’y ai aussi gagné le parfum des tilleuls. Et le droit de faire la grève de la parole.

Notre échappée à Strasbourg, le week-end dernier, a failli tomber à l’eau. La veille du départ, mon mari était malade. Test, hésitation. Einmal hin, einmal her… Tout le monde avait un besoin urgent de changer de tapisserie. Sous la menace d’une mutinerie, on a décidé de tenter le coup. A quatre, avec Gaïa.

Depuis un an et demi nous vivons au vert sans presque sortir de notre quartier. J’avais réservé un hôtel dans le centre de Strasbourg. Bruit, foule, quel choc ! J’avais l’impression d’être sur la presqu’île de Lyon un huit décembre (où je n’allais jamais).

A part une escapade de quelques jours en automne au fin fond de la forêt vosgiennes, c’était notre premier retour en France depuis l’été dernier. Quelle sensation bizarre d’être surprise d’entendre du français et de se sentir touriste dans son pays (enfin, presque, ça reste l’Alsace quand même). C’est tellement plus reposant en vacances de ne pas comprendre tout ce qui se dit autour de soi.

Peu de gens avec des masques (nous). Aucune distanciation. Sur un poteau de la place Kléber, une affiche sauvage invite à refuser le vaccin. En Allemagne, je n’ai rencontré que des gens qui rêvaient d’y avoir accès. J’ai failli reprendre un touriste au petit déjeuner qui allait au buffet sans masque. Ma réaction m’a fait peur. Suis-je en train de devenir allemande ? En croquant dans un mini croissant, je me surprends à penser que décidément les Français sont ingouvernables.

Oui et heureusement. L’ordre est beaucoup plus effrayant que le fouillis.

Strasbourg

Vous serez ravis d’apprendre que la chienne n’a bouffé aucun jogger, ni aucune rame de tram. Pourtant elle a essayé. Ma fille ne trouvait pas les Flammekuchen sur la carte du restau ; il était écrit tarte flambée. Nous avons dévalisé deux librairies. Monoprix est resté inaccessible : contrairement à la mention sur internet, le magasin était fermé le dimanche matin. Bon sang mais c’est bien sûr ! On aurait dû y penser ! Le droit local alsacien est calé sur l’allemand : tout est fermé le dimanche ! Hélas. (Par chance on a quand même trouvé une supérette alimentaire pour les madeleines, les galettes bretonnes et les sardines).

A la boulangerie (quel bonheur de pouvoir y payer sans contact), j’ai craqué pour une superbe part de gâteau au fromage blanc. Ma fille m’a demandé : “pourquoi tu prends ça ? Y’en a en Allemagne.” Parce que c’est super bon. Une pâte brisée croquante et fondante, une garniture épaisse aérienne et peu sucrée, dans laquelle on enfonce tout le visage.

En attendant le rendez-vous pour le vaccin, nous avons, sur l’insistance de notre capitaine de 10 ans, loué un bateau électrique sur l’Ill. Petit tour bucolique, sous le pont couvert et entre des rives vertes où il doit être doux de vivre, et s’imaginer en Amazonie.

Et (suspense insoutenable) OUI OUI OUI ma fille et moi avons eu notre première dose de vaccin, au vaccinodrome de Strasbourg, installé dans l’Hôtel de Département au bord de la Petite France. Inspirées par la campagne de pubs de Rheinland-Pfalz, on avait mis des manches courtes. Finalement nous étions dans l’intimité d’un box avec une madame-pompier très sympa. C’était hyper bien organisé, efficace et rapide, avec des BLAGUES ! Le médecin des pompiers nous a demandé d’apporter un gâteau au chocolat pour la deuxième dose !!! Quand je pousse la porte d’un cabinet médical allemand, j’ai toujours peur de me faire engueuler. Pourtant certaines infirmières, parfois, sourient.

Retour à Mainz dans une ambiance douce-amère. Ravie du sparadrap sur mon épaule. Mais vague cafard. C’était court et bousculé ces retrouvailles avec la France. Pourtant en Alsace, comme un bout d’Allemagne où on parle aussi français, la transition est douce.

Je trouve d’ailleurs curieux que ce soit la région retenue comme exemple dans le livre de français de ma plus jeune édité par notre Land. Certes c’est la région limitrophe de Rheinland-Pfalz. Mais pour les collégiens, quel dépaysement apportent les photos de maisons à colombages et les noms de villages aux kilos de consonnes ? Sans tomber dans la caricature franchouillarde (Paris et la côte d’Azur), ne serait-ce pas plus intéressant de présenter le Nord, la Bretagne ou le Sud-ouest (ou l’Ardèche) ? Les Allemands aiment voyager et n’ont pas peur des kilomètres mais peu s’arrêtent en Alsace sur la route de leurs vacances. L’argument de la région proche ne tient pas vraiment.

Nous avons repris notre routine.

Quelques jours plus tard j’ai reçu un un mail avec les dates de mes deux rendez-vous vaccins à Mainz (fin juillet et fin aout). Comme quoi quand on ne l’attend plus…. C’était une convocation impossible à modifier (sauf à produire un certificat d’hospitalisation ou de quarantaine) ou à honorer. J’ai reçu la confirmation par courrier : quatre pages A4. QUATRE ! Je l’ai annulée en ligne avec un pincement au cœur. Et si jamais ça ne marchait pas mon rendez-vous en France ? Il faudrait refaire l’inscription à zéro. Ma généraliste n’a toujours pas éclusé les groupes prioritaires.

Restons optimiste. Et comptons les jours avant les vacances avec le sourire. Plus de manuels scolaires, plus de notes. Les cours vont être plus décontractés d’ici la remise des bulletins en grande pompe. Pour leurs sorties de classe le 14 juillet, j’ai suggéré à mes filles de s’habiller en bleu-blanc-rouge.

Chers amis de France, d’Allemagne et d’ailleurs,

je vous souhaite un bel été, 

avec assez de changement d’air pour recharger les batteries !

La Moselle au fil des vignes

Quelques jours de vacances sur les rives de la Moselle. Vignobles escarpés, villages de contes de fées. Un petit air de liberté au goût de glace à la fraise.

Avant la Moselle pour moi c’était un coin indécis du nord-est de la France : département ? région ? rivière ? Je n’y avais jamais mis les pieds et n’en avais pas envie. Même après trente ans à Lyon, mes vacances en France c’était partout sauf dans le nord-est et je situe le début du nord entre Valence et Vienne.

Maintenant que j’habite encore plus au nord, et que l’ancienne Moselle est au sud (vous suivez ?) je sais que c’est une rivière (ouf, et un département, oui). Elle prend sa source en France, traverse le Luxembourg et sillonne l’Allemagne jusqu’au Deutsches Eck à Koblenz où elle se jette dans le Rhin. Le décompte à rebours des 195 kilomètres depuis Trier (Trêves) est affiché sur la rive de ce cours d’eau international.

Nous l’avons aperçue la première fois lors de notre excursion au château d’Eltz (voir article : Burg Eltz). Même sous le soleil de mars, la vallée dégageait une impression sombre avec l’eau et le sol bruns, les arbres nus, les rochers de schiste et les toits d’ardoise.

La découverte de ses rives vantées par les guides touristiques faisait partie de nos plans de week-end depuis notre installation à Mainz. Notre première tentative était tombée à l’eau faute de place dans les hôtels convoités (ah cette manie de vouloir réserver deux semaines avant la date… ). Une maman de l’école m’avait raconté leur escapade familiale de quelques jours. Ça m’avait fait envie. Partis de Mainz en train avec leurs vélos à bord, ils avaient fait une rando itinérante entre les villages. Maintenant avec le chien, ça devient compliqué. Hélas.

Pour les vacances de Pentecôte, après la colo de cheval de nos filles nous avons décidé de partir au vert en famille. Pour assurer notre départ juste après la fin du confinement, et donc ne passer aucune frontière, nous avons mis le cap sur la Moselle. C’est le coin qui nous proposait le plus de dépaysement sans quitter le Rheinland-Pfalz. Nous sommes donc partis avec des tonnes de sacs (pourquoi ?), de quoi nous faire à manger pour 10 jours (au cas où les restaus restent inaccessibles) et la niche du chien (pliable) pour un gîte loué à Trittenheim, en amont de la partie touristique.

Beilstein

Après un pique-nique improvisé dans une forêt (où le muguet est sur la fin mais où un ravissant petit nid tombé nous a accueillis), nous nous garons à Beilstein. Ce petit village moyenâgeux préservé est niché au pied de parois de vignobles sous une ruine de château. Il fait beau et très chaud. (Le changement de météo a été soudain : quelques jours plus tôt c’était encore écharpe et blouson). Le parking le long de la route est presque plein. Nous grimpons à travers des vignes escarpées. On a pris par mégarde le chemin étroit des vignerons dans la terre et le schiste friable : la vue est plus dégagée que dans les ruelles, mais j’ai besoin de me concentrer sur mes pas pour ne pas céder au vertige.

La Moselle, le monorail

Un monorail digne du Space mountain serpente entre les ceps. Nous découvrirons le soir qu’il sert à tracter un chariot de type bobsleigh-de-fret pour descendre le raisin. Pas de terrasses comme en Ardèche. Les rangées de vignes parallèles plongent tout droit sur des pistes noires. Les vins de Moselle chers à Jacques Brel poussent sur des vignobles tout schuss.

Dans la cour intérieure de ce qui reste du château de Metternich (qui est une propriété privée) nous découvrons avec surprise que pour la première fois depuis des millions d’années, la terrasse du café est accessible sans test corona. Bonheur de se faire servir une eau gazeuse fraiche et un petit Apfelstrudel.

Les ruelles étroites de maisons à colombages serpentent autour de terrasses de café. La Marktplatz, place du marché, date du début du XIVème siècle. Partout les enseignes de vignerons proposent des dégustations. Nous préférons visiter l’église baroque de l’ancien couvent de carmélites, claire et fraîche. Les murs sont blancs, les hautes fenêtres sans vitraux et les décorations peintes de couleurs douces. Une bulle de lumière gaie. Devant nous, une pélerine de Saint-Jacques, sa coquille pendue au sac, se recueille à genoux. J’adore les églises vides. J’y fais le plein de paix. Là je dois garder un œil sur ma fille qui tente d’ouvrir la porte d’un confessionnal (pourquoi y’en a-t-il cinq ?). Mon mari garde le chien dehors. Nous visitons en alternance.

Redescente vers la voiture. La pélerine et une copine attendent le bac pour l’autre rive. Il coulisse le long d’un câble, comme celui que j’avais pris à Bâle avec Susanne mon amie allemande d’enfance (voir article : L’amitié franco-allemande prend sa source en Espagne). Nous rembarquons pour descendre à Tritterheim, en amont de la rivière (oui, encore une qui coule vers le nord).

Notre gite est au deuxième étage d’une maison au bord de la route (ça ne se voyait pas sur les photos), dans une exploitation viticole. Juste en face se dresse une arche construite en pierres et caisses de bouteilles de vin où le village salue ses visiteurs. Willkommen / Bis bald (bienvenue / à bientôt). Sur un des poteaux est affichée la photo d’une jeune femme élégante avec une couronne et un verre de blanc à la main : la dernière reine locale.  Elles sont choisies tous les deux ans semble-t-il à la fête du vin du village.

L’appartement bien équipé est extrêmement propre. Je mets la pression sur ma famille : il ne s’agit pas de rendre le logement en piteux état. On fait toujours attention, mais là, où nous louons pour la première fois en Allemagne chez l’habitant, il en va de notre honneur franco-anglais. Ma fille trépigne, avec un grand sourire elle demande à la propriétaire :

-On peut se baigner dans la Moselle ?

-Oh non. Y’a des algues qui grattent et des bateaux dangereux.

Elle fait la grimace. Comme nous tous. Zut ! Tant pis pour les maillots.

Péniche (si, si, au fond)

Par moment on aperçoit une péniche de marchandises qui navigue sur la rivière (moins imposantes que celles qui croisent sur le Rhin). Dans certains villages, de longs quais ont été bâtis pour les accueillir. Ce trait de béton droit sur la rive d’un cours d’eau tout en courbes, le contraste entre industrie et paysage bucolique sont insolites. L’extérieur des virages, érodé par le courant est escarpé, l’intérieur tout en douceur. Pas de canoé ni de kayak sauf dans un ou deux coins touristiques. Personne ne se baigne. Difficile de voir dans quel sens le courant coule, l’eau marron entre des rives vertes semble immobile, domptée par des barrages et écluses. La Moselle est un décor à ne pas toucher.

Je discute avec la propriétaire du gîte dans la cour, à bonne distance. Elle et son mari exploitent 3 ha de vignes autour de chez eux et un peu en face dans les pentes. Ils ont vendu les endroits les plus escarpés. Le travail en dévers est trop dur pour leurs articulations. C’est la raison pour laquelle leurs enfants ont renoncé à prendre la suite. Je ne sais pas comment ils font. Dans plusieurs vignobles j’aurais refusé de descendre autrement que sur les fesses. J’aurais même choisi de faire le tour. Elle me pose des questions sur notre famille polyglotte, me dit qu’elle ne pourrait pas travailler dans un bureau et me demande ce que je fais dans la vie. Je lui parle de mon écriture et lui donne l’adresse de mon blog. Elle le consultera grâce une application de traduction.

Trittenheim (à droite)

Rapide tour dans le village. Il s’étale à l’intérieur d’une ample boucle de la Moselle, à l’écart des destinations touristiques. Sur la plupart des maisons des enseignes invitent à acheter du vin (Weingut, Weinprobe, Winzer, Weinverkauf …) et presque toutes proposent des chambres à louer. 1000 habitants, 800 lits d’accueil, 50 exploitants (150 il y a quelques années). Le vignoble est très morcelé. Presque aucun magasin. Une poignée de restaurants dont un étoilé.

Notre premier jour est un jour férié (jeudi de Fronleichnam). La seule activité se concentre auprès de la mairie pour les tests du corona. La boulangerie est fermée. L’office de tourisme aussi. Nous achetons nos Brötchen frais à la station-service en face de chez nous, qui les cuit sur place.

Au départ en balade, nous longeons la Moselle et la prairie d’accueil des campings cars. Tout le long de la rivière s’égrènent des villages et autant de pelouses à camping-cars. Aucune tente. Les véhicules sont garés comme des œufs dans une boite, parallèles et assez serrés. Sous l’auvent, une table et des chaises. Sur le toit une parabole. Vue imprenable sur le camion du voisin. C’est parti pour les vacances au bord d’une rivière où on ne peut pas se baigner. Certains s’installent pour toute la belle saison. Nous n’avons encore trouvé aucun endroit où planter notre tente en Allemagne ailleurs que sur un parking. Moi qui pensais que le camping était un loisir de pleine nature. Faudra qu’on m’explique.

La tour de l’ancien passeur du bac

Deux tours carrées blanches de part et d’autre de l’eau m’intriguent. J’apprendrai qu’elles hébergeaient les passeurs du bac. Sur le pont, les filles portent Gaïa ; elle a la pétoche, voudrait s’éloigner des bords, et marcher au milieu de la route. Dans les vignes sur un rocher, un cadran solaire, et en grandes lettres Trittenheimer Apotheke (pharmacie de Trittenheim). Je me dis que ce doit être le sponsor du carré. Mon mari me dit que non. Il a lu que c’était une appellation du vin local.

Grimpette sur le chemin vers la Grillhütte.

A louer pour barbecues

C’est formidable ça. En Rheinland-Pfalz (et peut-être partout en Allemagne), chaque ville ou village dispose dans la forêt d’une cabane à barbecue et la loue à qui veut. En décembre 2019, la fête de Noël de la classe de ma benjamine avait été organisée dans celle de notre quartier, en pleine forêt, dans la nuit et sous la pluie. Extra ! Celle de Trittenheim est luxueuse. Longues tables et bancs sous des bouleaux, cabane fermée en cas de pluie, barbecue abrité un peu à l’écart. Toboggan, cage de football et toilettes. Le tout sur un grand pré calé contre la forêt, accessible en voiture pour apporter le matériel. Les troncs d’arbre portent des traces d’escalade.

Ça râle un peu dans notre sillage. Trop chaud, mal à la tête, quand est-ce qu’on rentre ? On mange une glace ? Ok une glace à la pizzeria au retour (on commandera derrière un monsieur qui prend 6 boules dans un pot, pour lui tout seul). A condition de pousser un peu pour aller voir la chapelle Saint-Laurent sur la crête dans les vignes. Toute blanche, elle est visible depuis la route. La grande croix, mémorial aux morts des deux guerres mondiales me met mal à l’aise. Il n’y a pas de hiérarchie dans les morts bien sûr. Mais je ne peux m’empêcher de penser : si certains avaient foutu la paix au monde… L’orage menace puis s’éloigne. Le dîner en terrasse s’approche.

Le restaurant où ma fille et mon mari ont réservé est charmant. Dans un village un peu en amont du nôtre, à une poignée de kilomètres de l’autre côté de la boucle de la Moselle. Il occupe le rez-de chaussée surélevé d’une grosse maison en bordure de rivière, avec vue sur les vignobles et la petite chapelle blanche. La serveuse nous explique qu’elle est lituanienne et que leur établissement rouvre le jour-même post confinement. Le chef est son mari et a gagné le championnat du monde de cuisine en Afrique du Sud.

Dans cette contrée viticole, nous devons être des clients décevants : je ne bois pas de vin et mon mari un verre. Par contre on mange. Gaspacho au poulpe, veau aux pommes de terre violettes et dessert glacé au pamplemousse. Le Flammkuchen de ma plus jeune est craquant et fondant comme il faut. Un délice. Premier repas en terrasse depuis fin août dans la lumière douce près de tilleuls aux fleurs non écloses. Partout du vert. Le bonheur.

Trier, Porta Nigra

Le troisième jour, nous avons décidé de visiter Trier (Trêves). Mon unique passage date d’il y a plus de trente ans. A dix-sept ans, j’étais alors en stage pour l’été chez Ikea à Cologne. Je logeais chez une amie américaine musicienne mariée à un Allemand. Un samedi nous avions pris le train pour découvrir la cité romaine, plus ancienne ville d’Allemagne. Je me souviens avoir eu très chaud et soif et de m’être ennuyée à arpenter de longues rues inintéressantes. La pause dans l’ombre de l’imposante Porta Nigra, vestige des remparts romains et symbole de la ville m’avait sauvée. Je ne le dis pas à mes filles. Peut-être que ça me plaira plus cette fois ?

Après une grosse demi-heure de route, nous arrivons dans la zone commerciale de Trier. Sur la droite on aperçoit les falaises rouge brique de la Moselle. Un panneau mentionne le jumelage avec Metz, à 100 km. On se gare dans un parking en étage. Direction la place du marché charmante avec ses maisons à colombages. Le centre piéton est bondé, les points de dépistage rapide du corona se signalent par de longues queues. Direction la cathédrale. Mon mari et moi visitons à tour de rôle, il faut garder Gaïa (Grrrr). Lorsque les cloches sonnent au-dessus de sa tête, elle se met à hurler comme un loup.

Trier, cathédrale

J’entre seule. Les styles sont variés, plutôt chargés. Les deux chœurs, un à chaque bout, désorientent un peu. Au fond, un escalier monte vers une chapelle réputée héberger la tunique du Christ. La foule s’agglutine devant un porche. Je me hâte. Une porte latérale s’ouvre sur un cloître gothique presque désert pour ma dose de paix du jour. Il donne sur la Liebfrauenkirche, (l’église Notre-Dame) elle aussi classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Elle est inaccessible car une messe est en cours. Dommage.

Les filles en ont déjà marre. Elles ont repéré sur notre carte la pub d’un restau mexicain. Nous nous installons pour croquer dans des fajitas brûlantes et dégoulinantes en terrasse. On sursaute chaque fois que Gaïa aboie, au passage d’un deux-roues. Lorsque le monsieur à quelques tables de nous allume son cigare et nous empeste, je me dis que pour une fois nous aussi on dérange le monde. Hé, hé. N’empêche, j’en suis fort gênée. Je préfère l’anonymat.

Trier, pont romain

Pas de musée, non la patience collective s’effiloche. On va tenter de voir les vestiges romains éparpillés, dont plusieurs sont aussi classés au patrimoine mondial. On serpente dans la foule jusqu’à des rues plus calmes, non piétonnes, et sans intérêt. Nous passons par hasard devant la maison natale de Karl Marx (belle maison bourgeoise…). Nous rasons les murs côté trottoir à l’ombre. Une allée couverte de marronniers en fleurs nous rafraichit. La chaleur et la lassitude me rappellent ma visite précédente. Arrivés au quai, la route à traverser a beaucoup de trop de voies. Les voitures filent sur le pont. T’es sûr que c’est ça le pont romain ? Quelques pas de côté pour en découvrir le profil. Sous le tablier de goudron, les piliers en pierres noires et briques rouges ont l’air antique. Respectable certes, mais peu respecté avec toute cette circulation. Décevant.

Maison natale de Karl Marx

Allons voir les thermes.

En quittant le quai, nous passons à côté d’une zone de fouilles archéologiques sans nous arrêter, avant de nous rendre compte qu’il s’agit des Barbarathermen (thermes de Sainte-Barbe). Retour sur nos pas pour emprunter la passerelle au-dessus des ruines. Beaucoup de murs de pierres sont couverts d’un toit au ras de leur hauteur (pour les protéger de l’érosion ? pour abriter les archéologues ?). Du coup, depuis la passerelle on ne voit pas grand-chose. Pas de vue d’ensemble : on est trop bas. Pas de compréhension de l’architecture : trop haut. Des panneaux expliquent qu’il y a deux piscines, dont une sous une des maisons voisines. On veut bien les croire. La photo aérienne de la sortie est plus claire. J’en connais qui préfèreraient se baigner dans une piscine avec de l’eau dedans (moi).

Allez courage les filles, par là on va voir d’autres thermes et l’amphithéâtre. Oui, oui, oui, on ira prendre une glace après. Pause pour boire sous les tilleuls verts de la promenade. Hydratation canine. Ça râle et ça traine. Avec mon mari on garde le cap. Nous essayons de montrer l’exemple et de motiver notre descendance à l’Histoire mais au fond on en a ras le bol aussi. Nous suivons une avenue sans charme hormis les arbres.

Nouveaux thermes, ceux de l’empereur. De l’extérieur, un vestige de grand mur. Pour entrer il faudrait contourner l’espace extérieur. On va faire l’impasse. Pareil sur l’amphithéâtre : il est encore trop loin le long de routes à forte circulation pour notre état de fatigue et la chaleur.

Sur le retour vers le centre-ville, nous reparlons de notre visite aux thermes romains de Bath en Angleterre. Rien à voir. D’abord ils sont très bien conservés (ceux de Trier ont été récupérés après un détournement d’usage et des destructions), mais ensuite leur pierre blonde est gaie. Ici les blocs semblent grossiers, la pierre triste. Rien à voir non plus avec ceux des vestiges romains du sud de la France aux pierres claires.

Cap sur le glacier. Ma grande fille a cessé de parler depuis un moment et tient la chienne en faisant son boulot d’ado (la tronche). Longue queue à la boutique près de la cathédrale pour une boule de glace à la fraise fraiche délicieuse (et une autre au citron, parce que bon…). Allez vite, un p’tit tour à la Porta Nigra et on s’en va.

Retour à la place du marché, toujours aussi charmante mais écrasée de soleil et de foule. Nous suivons une rue commerçante piétonne avant de voir la muraille noire en blocs grossiers. Son appellation date du XIème siècle : la noirceur n’est pas due à la pollution moderne. On lève la tête pour contempler. On passe sous les arcades dans une ambiance d’oubliettes en guettant les odeurs fétides. Non ça va. Là dans son ombre j’aperçois l’Estelle de 17 ans, lasse d’ennui et de chaleur. Mes impressions du jour sont les mêmes. Eh, copine d’il y a longtemps, tu me fais une petite place ?

Sans doute faudrait-il prendre le temps d’entrer dans les musées. Mais au niveau du tourisme familial rapide (avec un chien), c’est décevant. Ce que j’ai goûté ne me donne, à nouveau, pas envie de revenir.

Rentrés au gite, l’orage gronde. Ça me va bien j’adore les orages et à Mainz il n’y en a presque jamais, ils sont détournés par le coude du Rhin et le massif du Taunus. Sous la pluie torrentielle, nous allons commander des pizzas. Les boites en carton chaudes réchauffent les doigts mouillés.

Bernkastel

Le lendemain, quatrième jour, la motivation des troupes pour des excursions étant au plus bas, mon mari et moi partons seuls. Sans enfants, sans chien !!!  Direction un double village plus bas sur la rivière : Bernkastel-Kues. Heureusement que grâce au corona, les parkings à cars sont vides.

Kues, ancienne gare

Le centre du village tout en ruelles étroites, maisons à colombages antiques penchées les unes vers les autres pourrait être charmant. Mais les peintures trop neuves et clinquantes, les magasins de souvenirs trop nombreux agacent. Les façades blanches brillent, les colombages rouges reluisent. Nous apprécions de pouvoir marcher sans laisse au propre comme au figuré. On connaît la musique. Traversée du village, montée aux ruines du château, photos, descente. Il fait gris et frais. Les acacias dans la montée sentent bon et les marguerites sourient de partout.

Bernkastel

Au bout d’une ruelle on se trouve une place pour déjeuner dans un restau touristique mais correct. Steak de porc, crudités (soyons raisonnables, j’ai repéré dans la boulangerie un gâteau au fromage pour le gouter). Peu après, dans une rue plus haut, un macaron Michelin signale un établissement au nom français (La rôtisserie royale). Le menu sur l’ardoise est au même prix raisonnable que ce que nous venons de payer. Ce sera pour la prochaine fois.

A notre retour, l’appartement est vide et les clefs accrochées à l’entrée. Les filles sont parties se balader au bord de la rivière avec Gaïa en oubliant de les prendre. Elles ont dû râler… Tiens, une bosse sur un lit. Je soulève la couette : quelques sacs installés en longueur comme une personne endormie… Ah, ah. Personne sous les lits. Surprise : elles sortent toutes les deux de l’armoire, la chienne muette dans les bras.

Comme elles n’ont pas bougé de la journée elles réclament une sortie. Identification à la dernière minute d’un restau avec des places de libres. Il pleut ce sera donc dedans sous condition de réaliser un test Corona fourni par l’établissement. Soit. On procède aux gestes demandés (voir article : Je rêve d’avoir mal à l’épaule gauche). Wiener Schnitzel et truite meunière. (Ça se dit pareil en allemand : les meunières attrapaient-elles les truites dans le ruisseau de leur moulin ?). Dernière soirée, bon d’accord, on regarde un puis deux épisodes de Miranda calés sous la couette tous les quatre, Gaïa dans le bras de la grande. Le chef chez nous a dix ans.

Au moment du départ (gite bien rangé, oui, oui), nous échangeons à nouveau avec la propriétaire. Elle me parle de ses quatre niveaux de TVA et de la nécessité d’être digitalisé. Je lui pose quelques questions. Ça veut dire quoi Strausswirtschaft ? Ce sont les ‘‘troquets-bouquet’’, des vignerons qui ont le droit trois mois par an de vendre des bricoles à manger : fromage, charcuterie, pain. Ils étaient signalés avant par un bouquet (Strauss) devant la porte. En Bade-Wurtemberg ça se dit Besenwirtschaft, où c’était repéré par un balai.

Sur le chemin du retour nous avons encore deux étapes.

Bremm, au fond les vignobles à 65° de pente

Direction Bremm, dans une autre boucle de la Moselle, bourg endormi au pied de vignobles à 65° les plus pentus d’Europe. Le ciel est blanc. Les rochers et les toits sombres. Ma fille dit : « on dirait un village dans un livre d’histoires, là où vivent les enfants malheureux ». Au bout du chemin après l’église, la vue est superbe. Je m’en contente. Au-delà part un escalier pour une via ferrata à travers les vignes de Bremmer Calmont. Un panneau précise que c’est interdit aux personnes sujettes au vertige. Déjà au milieu de l’escalier la tête me tourne… 

Wiener Schnitzel et truite meunière en terrasse, au son d’une petite fontaine.

Cochem

Dernière étape Cochem, gros bourg touristique. Plus gros bourg que Bernkastel-Kues, avec collège et lycée et même une librairie au milieu des boutiques de vin et de souvenirs. Château de conte de fées en pierres noires sur un sommet de colline reconstruit au XIXème, maisons colorées en bord de rivière, rues étroites et maisons antiques à colombages. Devinez ? Glace, oui glace (fraise-rhubarbe). Montée au château. Photos, difficiles à prendre sur fond de ciel blanc.

Cochem, Marktplatz

Nostalgie de fin de vacances et de dimanche soir cumulées. Soudain on se souvient des devoirs à faire pour le lendemain, faudrait pas trainer. « T’inquiète maman c’est juste des révisions». Retour sous un ciel toujours blanc. Il fait presque froid.

La route est aussi belle qu’à l’aller. Dans les jardins, les rhododendrons sont en fleur, magnifiques. La terre doit être acide (terre de bruyère se dit Rhododendronerde, terre de rhododendron). Dans les bas-côtés le bleu des ancolies et lupins sauvages attire l’œil. Après quelques lacets très serrés pour quitter la vallée, nous retrouvons des champs, puis l’autoroute et des forêts d’éoliennes immobiles.

On écoute un CD de Cabin pressure qu’on connait par cœur mais qui nous fait toujours autant rire. Gaïa s’est habituée à la voiture. C’est de bon augure pour nos dizaines d’heures de route de cet été, quand nous pourrons enfin franchir des frontières.

Vous aussi maintenant vous avez envie d’une petite glace non ?

Je rêve d’avoir mal à l’épaule gauche

Délai d’accès à la vaccination & fanatisme autour des tests rapides. C’est plus violent qu’on ne le pense.

Cathédrale de Trier

Voici un article commencé comme un billet d’humeur bref. Au fil des mots j’ai découvert que j’avais plus de choses sur le cœur que je ne le pensais.

Comme on dit en Provence, je suis colère contre la pandémie. Vous l’aurez compris. Je dirige mon ire contre ses parties émergées : la vaccination-mirage et la test-mania de mes concitoyens.

Je viens de lire un article de femmexpat.com sur la vaccination en France des Français résidents à l’étranger. Je me pose la question depuis qu’en France c’est open bar de l’injection (sous réserve de trouver un créneau). Seule la quarantaine au retour à Mainz a empêché mon évasion sanitaire.

Sur le site de Rheinland-Pfalz, je guette tous les jours l’ouverture des priorités. Des amies encourageantes m’avaient dit : « Sois patiente, ce sera pour juin ». Début juin, que nenni. Ça n’a pas changé depuis le 23/04. Les règles sont les mêmes : hors professions sensibles, priorité à tout le monde sauf aux non-salariés. Le message reçu n’est pas très valorisant. Si vous n’avez pas d’employeur vous n’êtes rien. Ne peut-on exister que par rapport à autrui ?

On n’est pas à un jour près non. Mais les choses se précisent : l’Espagne ouvre ses frontières aux touristes vaccinés. La ségrégation à l’immunisation ne fait que commencer. Peut-être qu’en août un tampon bien placé conditionnera l’exemption de quarantaine au retour de France ?

Bremm

En arrivant pour nos vacances dans la vallée de la Moselle nous avons eu la surprise de voir levée l’obligation de présenter un test négatif pour s’attabler en terrasse. Ça nous a permis de redécouvrir le bonheur de se faire servir dans un joli cadre. Le masque n’est plus obligatoire dans les rues. Juste entre le trottoir et sa table de restau. Beaucoup de naturistes du museau se promènent dans les quartiers très touristiques. Nous avons fait le choix de garder le masque, mais on refuse de se faire tester à tout bout de champ sans raison. Etre à l’intersection de trois pays permet de comparer les politiques et leur pertinence. Ou alors c’est juste mon côté indiscipliné : plus on me demande de faire un truc moins j’en ai envie.

L’enthousiasme ici pour le dépistage rapide est incroyable : les centres de tests drainent un monde fou. Ils ont germé à tous les coins de rue. Des mobiles dans des camions sont garés à côté des cabanes des producteurs de fraises. C’est trendy. « Tu le fais où ton test toi aujourd’hui ? » Nous avons rencontré hier une dame complètement vaccinée qui se fait tester tous les deux jours pour protéger les personnes âgées de son entourage. Honorable mais un peu excessif non ?

Trier : cathédrale et église Notre Dame
(et préfabriqué pour tests rapides)

Là, je me défoule une bonne fois pour toute, mais au quotidien c’est un sujet que je cherche à éviter. Surtout avec ceux qui bloquent sur la question comme des disques rayés.

Dans le petit village où nous avons logé en Moselle (Trittenheim, 1000 habitants), le jeudi férié de Fronleichnam (Fête-Dieu) il était impossible d’acheter du pain ou d’entrer à l’office du tourisme (curieux ces régions touristiques qui ferment pour les vacances). La queue devant la mairie pour le dépistage comptait des dizaines de personnes.

Bernkastel depuis le château

Nous avons fait une excursion à Bernkastel-Kues, un petit village couru du type Disneyland sur Moselle. Maisons à colombages pimpantes, ruelles du moyen-âge, grande roue et magasins de vin et de souvenirs (acheter des souvenirs ? quel drôle de concept quand on y pense. Un peu comme si on pouvait se donner des souvenirs les uns aux autres. Tiens si je te passe mon enfance, tu veux bien me filer ton adolescence ?). Sur le quai sous les platanes se trouvaient deux centres de tests, avec à chacun, bien espacés, une vingtaine de personnes. Pour manger dans les restaus ? Aucune idée. J’ai eu très envie d’aller interroger les gens qui attendaient. Pourquoi êtes-vous là ? Et pourquoi ne mettez-vous pas de masque dans la foule ?

Entre prévention et délire la ligne a-t-elle été piétinée ?

Schiste

Un soir, nous avons mangé en terrasse sur les bords de Moselle, le jour de la réouverture post-confinement d’un restaurant charmant. Nourriture délicieuse. Lumière douce, chants d’oiseaux et vue sur les vignobles avec au sommet une petite chapelle blanche visitée dans l’après-midi. Au pied du formulaire à remplir avec nos coordonnées, trois cases à cocher : test négatif / vacciné / immunisé.

Rentrer dans les cases encore ?

Moi qui me suis battue toute ma vie pour entrer dans des cases qui ne voulaient pas de moi… Cela me rend furieuse ce nouveau rejet social passif. Surtout quand on sait pourquoi je ne suis plus salariée aujourd’hui. Pour cause de burn out suite à maltraitance professionnelle.

Pour diner au restaurant pour la troisième fois en trois jours (yeah !), nous avons appelé à la dernière minute : la terrasse était complète. Il restait une table à l’intérieur et le restau a proposé de réaliser un test sur place. Ah ? La restauration est-elle intégrée au dispositif sanitaire ? Nos filles ont insisté. Je l’ai fait à contre cœur.

Je ne suis pas suffisamment motivée pour me rajouter encore des contraintes. J’en ai déjà pas mal à table. Manger avec ma fille ainée est depuis quelques mois infernal. Elle fait attention à son alimentation et nous abreuve de données. J’aimerais juste pouvoir profiter du moment et parler de sujets libres. Bref, diner et déjeuner en paix (pardon, j’ai pas pu m’empêcher).  Elle a tapé à la porte de la cuisine du gîte où je m’étais installée pour écrire. « Maman est-ce qu’on pourra emmener le chien ce soir ? » Ben voyons. Pour sursauter dès qu’elle gémit, être en hypervigilance pour qu’elle ne fasse pas tomber le serveur, et prévenir l’aboiement avec une friandise quand une moto passe ? Encore une contrainte ?

La salade de tomates seule dans la cuisine me semble de plus en plus appétissante. Je ferai la cuisine, le service et la vaisselle. Mais personne ne m’obligera à faire ce dont je n’ai pas envie. Ni me rappellera que je ne suis pas comme les autres.

Bon appétit

Finalement nous sommes allés en famille au restau. La serveuse nous a vendu quatre tests (5 euros pièce, comme dans les supermarchés – dans un centre, ça aurait été gratuit, mais on s’est décidé à la dernière minute après leur fermeture). Elle nous a installé à table puis finalement nous a demandé d’aller les faire ailleurs (bien volontiers hors de question de s’exhiber dans une posture aussi peu avantageuse, surtout que de procéder à un test in situ alors que tous les autres ont anticipé nous place dans une position sociale vulnérable). Dans le sous-sol, au fond du couloir des toilettes une petite table ronde nous a permis de déballer le matériel. Mon mari et moi n’avions jamais fait de test. Nos filles si, tous les deux jours pendant les quelques jours d’école puis en colonie. Je n’ai pas eu besoin de sortir mes lunettes pour déchiffrer le mode d’emploi : elles nous ont expliqué. Chacun y va de son curetage de nez. Au moins on le fait soi-même sans se perforer le cerveau.

Pendant les x tours à réaliser dans chaque narine, les filles comparent les différents dispositifs (en crachant, avec un coton tige plus ou moins épais…). La petite serveuse blonde habillée et masquée de noir est venue contrôler notre résultat. Elle a collecté nos déchets dans un sac plastique et nous a autorisés à monter à table. Quelques minutes plus tard, elle nous a remis quatre certificats imprimés, valables 24h.

Il m’a fallu un moment pour me détendre. Comment apprécier la sortie au restau quand on passe les premières vingt minutes à ne pas savoir où se poser et à se faire contrôler ? Je ne savais plus où j’en étais. Garder le masque pour manger ? J’ai dû trop me détendre, suis allée visage découvert au bar à salades. Me suis fait gronder.

Aux infos régionales dimanche sur le site de SWR j’ai appris avec soulagement qu’en Rheinland-Pfalz la vaccination était ouverte à tous les adultes à compter de lundi 7 juin. E N F I N ! Levée aux aurores, j’ai tâché de battre les Allemands à leur propre jeu : être la première à réserver (on peut toujours rêver, d’autant que les listes d’attente pour les groupes précédents ne sont pas éclusées).

Le site officiel noie le lecteur de détails. Ce que je prends pour un lien vers une page d’inscription télécharge en PDF le schéma du processus. Je ne trouve pas de lien. Je dois passer par Google pour accéder à la page souhaitée.

Ai-je déjà mentionné la passion germaine pour la paperasse bavarde ? Les informations administratives allemandes sont un labyrinthe (oui pire qu’en France, c’est dire). Une preuve : les sites officiels proposent (de façon fort intelligente d’ailleurs, étant donnée la proportion d’immigrés dans le pays) une version en langue simplifiée. Tout le monde n’aurait-il pas à gagner à se contenter de celle-là ?

J’inscris donc mes coordonnées avec un vrai bonheur (où se niche-t-il ces jours-ci) et réponds au long questionnaire médical (Avez-vous de la fièvre ? Euh, aujourd’hui non, mais si je suis convoquée dans un mois comment savoir ?). Inscription. Youp la boum ! Je recevrai d’abord un mail puis une confirmation par la poste. Par la poste ?

Rien n’est gagné. Quelqu’un de notre entourage a attendu 6 semaines entre son inscription et le mail de proposition d’un rendez-vous. Et il était dans le groupe prioritaire. Mon mari s’est inscrit depuis plusieurs semaines et n’a reçu aucune convocation. Dans 6 semaines commencent les vacances d’été : nous partons en France. Le casse-tête est loin d’être terminé.

Me voilà sur une liste d’attente quelque part dans la nébuleuse informatique. J’ai un numéro de matricule. Avec un bon mois de décalage sur la France, et deux sur l’Angleterre et mon impatience, je suis rentrée dans le canal commun.

L’attente sera moins violente.

Au commencement était Mainz

Une visite privée du Musée Gutenberg à la réouverture post-confinement, ça vous dit ?

Une page de la Bible à 42 lignes de Gutenberg

Enfin, je me résous à aborder le personnage. Voilà près de trois ans que nous habitons à Mainz, un an et demi que j’écris ici et je n’ai pas encore osé parler de Gutenberg. C’est comme déménager à Paris et éluder le sujet de la tour Eiffel. Très connu, incontournable, vaguement intimidant quand on s’en approche. Surtout que là c’est un symbole humain.

Sur la place du théâtre

Gutenberg c’est l’enfant chéri de la ville. Mainz l’a vu naître en 1400 et mourir en 1468. Près de la cathédrale de grès rouge, une statue le représente en face du théâtre. Sur la Liebfrauenplatz, se trouve, dans un bâtiment de béton et de verre, le musée qui lui est dédié.

Lors de notre deuxième visite de la ville en mai 2018, je m’y étais rendue avec mes filles. Mon mari travaillait ce vendredi de l’Ascension. Nous étions montés pour présenter la ville de Mainz à nos enfants. On avait longé le collège et l’école primaire (bâtiments fermés mais cours ouvertes : pas de plan Vigipirate en Allemagne) et visité les deux maisons en location dans le quartier visé.

Pendant que leur papa était dans son futur bureau, toutes les trois avions arpenté la vieille ville. Après une visite de l’église Sankt-Stephan (Saint-Etienne) et ses vitraux de Chagall, nous avions grignoté sur le grand marché au pied de la cathédrale. Nous ne le savions pas encore, mais le brunch sur le marché estival est une tradition mayençaise. Pas de vin ni de Fleichwurst pour nous. Un petit sandwich, Brötchen, au poisson frit et une barquette de fraises locales. J’ai été surprise par la profusion d’asperges et leur prix minimum, elles aussi une spécialité du coin. Nous avions fait une petite marche vers le Rhin pour digérer le poisson qui avait du mal à passer.

Cathédrale de Mainz

Ensuite nous avions poussé la porte du musée Gutenberg. Le Routard sur l’Allemagne le signale dans ses coups de cœur juste derrière la cathédrale de Cologne. Un guide aux cheveux longs et blancs noués en queue de cheval nous a entendu parler et nous a proposé en français d’assister à la démonstration d’une presse à imprimer qu’il s’apprêtait à faire. Les guides sont polyglottes mais à cette heure la présentation était en allemand. Mes filles n’en parlaient pas un mot. Nous sommes descendues à l’étage inférieur où étaient disposés des tabourets pliables noirs devant quelques gradins tout aussi noirs. Face à eux, une grosse presse en bois sombre, avec tout le matériel d’imprimerie comme au temps de Gutenberg.

La presse

Le guide s’adresse aux visiteurs avec un regard fatigué mais avenant derrière ses lunettes métalliques. Il explique que l’installation est une reproduction, que Gutenberg s’était inspiré des presses à vin pour la concevoir. Pas étonnant : Mainz et Strasbourg où il a aussi vécu, sont des capitales de régions viticoles. Mainz est d’ailleurs jumelée avec Dijon. Il a fait couler dans le moule en cuivre inventé par Gutenberg un alliage de plomb, étain et antimoine chauffé à 300°C. quelques secondes plus tard il l’a ouvert pour en extraire un bâtonnet de métal avec au sommet la lettre G en miroir. Il nous montre le papier fabriqué à partir de chiffons. Le meilleur pour les Bibles était importé d’Italie.

Le monsieur a ensuite composé avec des blocs de caractères assemblés une page de la bible à 42 lignes. C’est la page du début de l’évangile selon Saint-Jean en latin : In principio erat verbum (au commencement était le verbe). Avec un tampon encreur en cuir rempli de crin de cheval et à poignée en bois, il a encré séparément le texte en noir, les enluminures en rouge et en bleu. Il parait que cet objet est encore l’emblème de l’imprimerie. Il a précisé que Gutenberg, pour limiter les coûts, n’imprimait qu’en noir. Les autres couleurs étaient ajoutées à la main selon la commande du client qui choisissait aussi le type de reliure pour sa liasse de pages imprimées.

Le guide a ensuite placé le papier sur le couvercle qu’il a basculé sur les blocs de texte encrés, puis fait coulisser le tout sous la presse. Pour serrer la vis il a demandé de l’aide dans l’assistance. Il a choisi ma plus jeune fille alors âgée de sept ans. Sans comprendre un mot, elle a suivi ses instructions à la lettre, c’est le cas de le dire. Le mode d’emploi de la presse tombe sous le sens. Dévisser, retirer le chariot, et guetter le bruit de baiser du couvercle que l’on ouvre : l’impression a bien marché. Le papier est humide. Il l’a roulé sur lui-même en précisant que l’encre ne serait pas sèche avant 24 heures. Et l’a tendue à ma fille toute fière.

Nous avions ensuite visité le reste du musée avec des touristes du monde entier.

La salle du Trésor est un coffre-fort à la porte épaisse et aux vitrines blindées. Elle présente dans la pénombre quatre bibles au centre et d’autres incunables dans les vitrines latérales. C’est émouvant cette plongée dans le passé lointain. Un jour ce papier a été blanc, le texte n’était pas encore composé. Les deux bibles de Gutenberg ouvertes à la même page présentent des enluminures très différentes, dessinées à la demande de leur propriétaire. De la taille de très épais albums photos, elles ressemblent aux textes manuscrits des moines copistes : deux colonnes de quarante-deux lignes chacune, caractères gothiques de type textura, enluminures colorées. C’est la Bible B42, composée à partir de la Vulgate de Saint-Jérôme en latin. Gutenberg a choisi un best-seller de l’époque pour rentrer dans les frais considérables d’un atelier d’imprimerie.

Je suis retournée au musée avec mon père un an après la première visite, un matin de semaine de mars mouillé. Le même guide avait fait la démonstration en français. Il m’avait appelée pour l’aider à serrer la vis. J’étais repartie avec ma page de la bible.

Ce jeudi 27 mai avec mon fils et une jeune inconnue nous sommes les premiers visiteurs au musée depuis longtemps. La Notbremsegestez (loi fédérale pour encadrer la pandémie) vient de tomber en vertu de bons chiffres d’incidence corona. Ce matin-là magasins, musées et restaus rouvrent. Les restaurants exigent la présentation d’un test de covid négatif pour s’attabler. Par chance au musée il suffit de donner ses coordonnées.

Nous voilà donc tous les trois devant un autre guide. Un monsieur aux lunettes métalliques et aux cheveux blancs mais courts. Il n’a pas demandé d’assistance ; il n’en a pas le droit en ce moment. Mais il imprime deux fois la page de la bible, une pour la jeune femme et une pour mon fils et moi. Il accepte de projeter la version française de la présentation de Gutenberg (mon fils ne parle pas allemand et l’autre visiteuse l’a déjà vu).

Dans une salle de cinéma en amphithéâtre, le film de 15 minutes présente la vie de Johannes Gensefleich de Gutenberg, avec une animation dans les rues de Mainz nocturne et un comédien déguisé comme la statue de pierre érigée devant le Staatstheater. La voix off relate que le futur pape Pie II a appelé Gutenberg « Vir Mirabilis » (homme merveilleux). Quand il a vu une page imprimée il a écrit : « on peut les lire sans lunettes ! »

Eglise Saint-Christophe

Il ne reste pas grand-chose de l’entrepreneur dans la ville. Une plaque sur une maison indique que là autrefois se trouvait la maison natale de Gutenberg. Juste derrière, l’église Saint-Christophe, détruite par les bombardements alliés pendant la deuxième guerre mondiale et non retapée pour en faire un mémorial, abrite dans une chapelle restaurée les fonts baptismaux de Gutenberg. J’ai eu la chance de les voir un jour. La Volkshochschule où j’allais à mon atelier de terre est située sur la même place. Je m’étais aventurée dans l’église sans toit. C’est beau une nef avec accès direct au ciel. Une vague gardienne de ce lieu ouvert m’avait proposé de m’y emmener. Elle m’avait ouvert des portes fermées à clef.

Dans le cœur des ruelles à proximité de la cathédrale sur une tour en pierres blanches et rouges facile à ignorer une plaque mentionne que là se tenait l’atelier de Gutenberg. Elle est enchâssée dans des immeubles de béton minables. Quel scandale. Les architectes ont vraiment une profession ingrate pour le public : leurs erreurs lui sont imposées pour des décennies.

La nouvelle appli du musée :
Gutenberg to go

C’est à peu près tout. Oui mais c’est vivant. Le journal gratuit de Mainz fait sa une d’aujourd’hui sur une nouvelle application Gutenberg to go pour partir sur ses traces dans la ville. Le musée a mis a profit le confinement pour développer cet outil du XXIème siècle. Sur un écran mais avec des caractères et des pages comme à la toute fin du Moyen âge.

Les premiers textes imprimés étaient des indulgences, histoire de faire entrer un peu d’argent et permettre à Gutenberg de s’attaquer à la Bible romaine en latin. Comme dans les manuscrits, il n’y a pas de paragraphe ni de chapitre. Les changements de rubriques sont indiqués par les enluminures. Le plus gros défi à la main reste encore difficile au début de l’imprimerie : la justification à droite. Il a fallu deux ans pour fabriquer les caractères pour une bible mais une fois équipés Gutenberg et ses artisans purent imprimer 180 bibles entre 1452 et 1455 pendant le temps qu’il aurait fallu pour en copier une seule.

Il en reste 49 dans le monde. Plusieurs aux Etats-Unis, une à Tokyo, quelques unes à Paris. Celles de Mainz, étaient jusqu’à la fin des années 1970 la propriété d’une famille noble anglaise. A cours de liquidités, ils les ont vendues chez Christie’s à New-York. Informée par un mayençais expatrié, la ville de Mainz les a alors acquises pour 3.6 M DM. Un jour de fin mai 1978, presque 43 ans jour pour jour avant notre visite, la Reine Elisabeth les a symboliquement remises au conservateur du Musée Gutenberg. Il l’a accueillie au musée avec la phrase anglo-germaine « And now we go down in die Druckwerkstatt » (et maintenant on descend à l’atelier d’imprimerie). Le Prince Pilipp s’est vu confier le serrage de la vis de la presse. Celle que ma fille et moi avions aussi serrée, comme des milliers de mains.

Au XVème siècle, l’imprimerie existe en Chine depuis longtemps, mais avec une encre à l’eau comme celle des moines et des blocs de bois gravés. Gutenberg invente les caractères mobiles (qui permettent de corriger une erreur) et l’utilisation de la presse à bras. Son talent est de rassembler des techniques qui existent séparément dans différents corps de métiers pour produire un livre.

L’entrepreneur Gutenberg a su convaincre pour lever les fonds de son investissement. Il regroupe dans un atelier un menuisier, un graveur, un orfèvre, un compositeur de page qui parlait latin mais n’avait pas peur de se salir les mains (ce qui n’était sans doute pas l’idée que les érudits du XVème siècle se faisait de leur avenir), quelqu’un qui savait utiliser l’encre collante et raide comme un vernis et empruntée aux peintres, quelqu’un pour installer le papier et les blocs de métal dans la presse, un relecteur final.

L’invention pouvait-elle avoir lieu ailleurs qu’à Mainz ? Au cœur d’une région viticole (presse), à proximité de régions métallurgiques (Sarre, Moselle), de gisements de pierres précieuses (Idar-Oberstein, orfèvrerie), de Francfort et ses deux foires annuelles (approvisionnement en papier italien), la production est assurée localement. La ville au confluent du Rhin et du Main, au cœur d’un réseau de villes-états commerçantes (Francfort, Strasbourg, Cologne, et au-delà les Pays-Bas) a une position stratégique pour les échanges. (Cet emplacement lui a valu d’être systématiquement bombardée pendant la deuxième guerre mondiale. Peu de bâtiments datent d’avant les années 50.)

La technique s’est très vite diffusée dans l’Europe entière.

Mainz à l’époque de Gutenberg est une ville-état commerçante très importante, avec ses propres lois et sa propre monnaie. Son archevêque est le deuxième homme le plus puissant du Saint-Empire Romain Germanique : le principal des sept princes-électeurs de l’empereur. Avec l’invention de l’imprimerie et du livre tel qu’on le connait aujourd’hui la ville exporte le premier média de masse. Mainz à la deuxième moitié du XVème siècle c’est le Palo Alto de la fin du XXème.

Quelques dizaines d’années plus tard les pays européens sont équipés. Le roi de France a payé cher pour envoyer un artisan se former à Mainz. En 1500, près de vingt millions de livres ont été imprimés en Europe, livres de prières, bulles papales, grammaires latines.

Le savoir imprimé se diffuse au-delà des cercles privilégiés et du Saint-Empire Romain. Dans la structure politique éclatée de ce qui deviendra l’Allemagne aucun pouvoir ne peut empêcher la propagation des idées et des techniques au-delà de sa juridiction. Le chemin de la Réforme soixante ans plus tard est pavé.

Mon fils et moi avons fait le tour de l’exposition. Deux personnes sont autorisées dans la salle du Trésor : nous sommes seuls, la jeune femme attend son tour. Une gardienne nous guette pour vérifier qu’on ne fait pas de bêtise du genre piquer un incunable ou prendre une photo (j’avais été reprise la première fois). Présentation de presses de différentes époques, des techniques de dessin, d’encres naturelles (cochenille, lapiz lazuli, gale du chêne, …) des échantillons de papier (à partir de différents cuirs). L’histoire du livre. Des livres miniatures comme ceux de la maison de poupée de la reine d’Angleterre qui m’avait tant impressionnée à Windsor quand j’avais 9 ans. Au fur à mesure où on monte dans les étages les traductions en anglais sont oubliées. Tant pis, les images suffisent à mon fils me dit-il. Nous apprenons que tous les portraits de Gutenberg sont posthumes. Personne ne sait à quoi il ressemblait. Sur presque aucun, il sourit. L’homme figuré sur les tableaux et les sculptures est l’allégorie du savoir qu’il représente. Dans un livre j’apprendrai que beaucoup des informations que l’on possède sur lui aujourd’hui sont les traces de ses déboires avec la loi.

Au dernier étage est une exposition sur la transmission de l’information avec les postiers, le chemin de fer, les télégraphes, téléphones et les premiers journaux. Elle présente aussi le rôle des médias dans la politique. Une photo en noir et blanc de Sophie Scholl, très reconnaissable avec sa raie de côté, m’attire dans une alcôve. La gardienne désœuvrée m’indique que je peux m’approcher. Dans la vitrine était exposé un tract de la Rose Blanche, son organisation clandestine de résistance montée avec son frère et un ami. La proximité de ce texte me touche, je viens de regarder sur Arte un très bon documentaire sur sa vie.

Nous suivons les scotches jaunes pour le parcours prévu et redescendons. Toujours personne dans le musée. Le vestiaire en accès libre est vide. Les guides sont tous à notre disposition pour nous dire aurevoir et nous souhaiter une bonne journée. Tchüss, schönen Tag noch !

Nous allons acheter du fil à broder au magasin voisin. Je m’attendais à la cohue après toutes ces semaines de privation. Mais non. L’affluence est raisonnable. Tout le monde porte son masque. Ça commence à tirer sur les oreilles. Les terrasses feraient envie s’il faisait beau. Mais même avec un grand soleil, je n’ai pas avoir envie de me faire curer le nez pour m’installer dans un café. Ça attendra. Cette sortie m’a donné mal à la tête, je n’ai plus l’habitude de la ville. Rentrons au chaud prendre un bon livre.

Vous le reconnaissez ?

Sources : Musée Gutenberg, Mainz – Germany, Memories of a nation de Neil MacGregor